LE CAPITAINE SAINTE-GEMME. —LE MARÉCHAL DE SAINT-ANDRÉ
Si la province du Poitou n'eut point à souffrir, durant le xve siècle , des désastres dont son sol a été si souvent le théâtre avant sa fusion à la monarchie de France , elle vit disparaître promptement ces temps de calme et de prospérité. Dés les premières années du xvr* , à la paix succéda la guerre ; les querelles privées firent place à des commotions générales. Notre province , la nation , l'Europe entière sont agitées par des passions politiques et religieuses. Le retentissement des luttes qu'elles provoquent éclate partout, dans les villes , dans les châteaux , et dans les villages ; nulle contrée n'échappe aux catastrophes de cette nouvelle révolution ; nulle population n'a le privilège de s'y soustraire. Des pays d'Allemagne a jailli l'éclair , prélude des tempêtes el des orages. Un moine saxon, Martin Luther, menace la chrétienté , s'insurge contre le pape , et lance contre le vieil édifice religieux des temps anciens les foudres de son élo-
quence et de sa colère. Voilà le signal du combat ; tous s'y précipitent avec ardeur et fougue , embrassant des bannières diverses , luttant pour des doctrines opposées. Les dogmes de la foi , les règles de l'Église , l'autorité du saint-siége , le culte des saints , les vœux monastiques, deviennent dés le début de la lutte, de la part des novateurs, le texte de toutes leurs attaques. Les railleries et le sarcasme dont Rabelais , l'ancien moine de Fontenay , a flétri les mœurs et le scandale des couvents, du clergé tout entier, rencontrent dans les disciples dè Luther , non plus de joyeux complices , mais d'ardents et fougueux propagateurs. Le catholicisme, frappé au cœur , dépouillé de ses prérogatives , sans puissance , sans prestige , se replie sur lui-même , invoquant l'appui des vérités saintes et augustes de la foi et de la religion. Dans ses efforts de résistance, il ébranle la société tout entière , dont il était l'âme et la vie ; chaque coup qu'il reçoit , chaque blessure dont il est victime , provoquent des souffrances sans fin et de perpétuelles réactions.
Que de calamités eussent été épargnées à la France , si la cause de l'Église avait pu s'isoler , et trouver dans les discussions théologiques des conciles son pacifique dénoûment! Mais les partisans de la réforme , loin de se concentrer dans le sanctuaire de l'Église , d'y lutter pour le triomphe de leurs doctrines ,. les répandent partout. Leurs pensées révolutionnaires débordent comme un torrent inondant toutes les plages de la société du moyen-âge. La royauté , la noblesse et le peuple s'engagent dans la mêlée ; de toutes parts éclatent des ambitions de réforme , des cris de haine ; les liens de leur réciproque union se brisent, et chaque caste s'inspire de passions et d'intérêts divere. C'est une lutte sociale qui s'engage , c'est un monde nouveau qui apparaît ; .les guerres religieuses de la réforme amènent l'anéantissement des der-
POITOU. * 2Ô3 nie» débris de la féodalité , et font luire aux yeux des générations , par elles mutilées , l'aurore d'un avenir meilleur.
Autour de l'Église attaquée , parmi ses défenseurs et ses adversaires, chacun suit l'impulsion de ses propres passions. La foi est morte ; le doute règne partout. Il n'y a plus d'enthousiasme ni de dévoûment. Les intérêts privés deviennent une source féconde de fanatisme. La royauté, aussi bien que l'aristocratie , cède à des tendances égoïstes. Dans le choix des rôles , dans la pensée des actes , rien de poétique ni de chevaleresque. Si la monarchie combat pour l'Église , ce n'est plus sous des inspirations religieuses ; si de puissants seigneurs s'arment pour la réforme, ils ne songent qu'à conquérir leur propre indépendance; et même dans la coopération du peuple il ne faut voir qu'un nouvel élan vers son émancipation.
Telle a été l'origine et la pensée des guerres du xvi6 siècle , dont les calamités, les désastres et les horreurs ont fait oublier les époques barbares des premières invasions. Le fanatisme , alors même qu'il n'émane pas d'une foi pure , vive et exaltée , égare ses sectaires ; rien n'alarme leur conscience , n'émeut leurs cœurs , rien ne provoque en eux de sympathiques admirations : le crime même semble devenir leur arme de prédilection. Catholiques et protestants, puis* sants et faibles, rois, seigneurs, peuple, clergé, tous ont souillé la sainteté de leur cause par de sanglantes représailles, et cherché dans la fureur et la brutalité de leurs passions des triomphes sans noblesse et sans dignité. Bien rares étaient les combattants qui portaient dans ces luttes la sincérité de leurs convictions et la pureté de leurs pensées. Victimes toujours sacrifiées , immolées , mais rehaussant l'illustration de leur vie par l'éclat d'une mort sublime , au milieu d'affreuses catastrophes et d'épouvantables dénoùments.
Dans ce drame immense , quel a été le rôle de notre province? Dans quel camp a-t-elle placé ses sympathies, ses affections ? Sous quelle bannière se sont enrôlées ses populations plébéiennes et nobiliaires? Quels ont été leur foi, leurs croyances , leurs intérêts, leurs passions? Sont-elles restées inactives, neutres, alors que tout s'agitait autour d'elles ? Impassibles et inanimées , ont-elles accepté comme un inévitable fléau tous ces événements, voyant d'un œil froid se dérouler sur leur territoire tous les incidents et les péripéties qu'ils ont provoqués? Ainsi que toute la France , le Poitou est intervenu vivement dans les luttes religieuses ; plus qu'aucune autre province , il en a subi toutes les phases funestes : ses seigneurs , ses communes, ont pris une part active dans tous les combats, portant dans l'un et l'autre camp l'énergie d'une puissante intervention. Les héros , les victimes , les désastres et les triomphes , toutes ces chances heureuses et funestes des guerres civiles, ont signalé sa participation. Nos devanciers dans l'histoire des querelles générales du xvie siècle ont subi une fâcheuse tendance, l'ensemble de la lutte les a trop vivement préoccupés ; ils ont suivi avec ardeur les faits généraux, les stratégiques évolutions des armées du roi de France et des puissants seigneurs sur notre sol, leur passage à travers nos cités, et ils ont pour ainsi dire oublié de mettre en relief les destinées privées de notre province : autant qu'il sera en notre pouvoir, nous essaierons de remédier à cette lacune dans nos annales.
Si, par sa position géographique, le Poitou a joué un rôle immense dans les guerres ; si , par son voisinage avec la cité célèbre de la Rochelle , ce rempart du protestantisme , il s'est trouvé mêlé à tous les événements , il offre aussi dans son propre territoire des faits dignes de mention : son histoire
POITOU. 255 est un fragment du vaste drame, moins élevé il est vrai que l'ensemble , mais dont l'importance locale relève les minimes proportions. Il fournit à la lutte des hommes remarquables , il envoie sur tous les champs de bataille d'illustres et courageux champions. Ses populations eurent aussi à subir toutes sortes de désastres. Des bûchers s'y sont dressés ; des victimes ont été frappées. Ses monastères furent envahis, leurs religieux massacrés ; les choses saintes jetées au vent ou brûlées ; des lamentations y ont retenti ; les évéques y ont protesté au nom de Dieu et de l'Église, appelant à leur aide les foudres de Rome, les puissants ana thèmes, et souvent l'office plus terrible du bourreau et de la torture. Les réformés , de leur coté, y ont fait retentir des cris d'émancipation, invoquant l'appui de leurs glaives, l'énergie de leurs passions ; leurs ministres y firent entendre d'éloquentes paroles et de fougueuses provocations. Toutes ces scènes se sont accomplies parmi nous , ayant pour théâtre notre territoire, pour acteurs nos aïeux. Considérée de la sorte, l'histoire des guerres de religion dans nos contrées s'élève jusqu'à la hauteur d'une histoire nationale.
Les temps étaient favorables aux tentatives d'émancipation religieuse et politique. Les tendances du clergé à se créer une position élevée par ses possessions territoriales , secondèrent merveilleusement les projets des réformateurs. De toutes parts éclatent pour la France des désastres et des sinistres ; la royauté , dans d'aventureuses expéditions , compromet l'intégrité de ses frontières , fait succomber sa gloire guerrière dans ses luttes perpétuelles avec l'étranger ; et dans ses exclamations de détresse , lorsqu'elle fait entendre ces paroles : Tout est perdu fora l'honneur t elle peut bien raviver les sentiments chevaleresques de sa fidèle noblesse , mais elle perd aux yeux des populations son prestige et sa dignité. De
toutes parts retentissent des plaintes et d'énergiques remontrances. Les lois sont violées, les propriétés ecclésiastiques usurpées ; l'anarchie commence , éclate par des démonstrations hostiles, en un mot tous les préliminaires d'un avenir orageux s'accomplissent ; malheurs de la guerre, humiliation nationale , maladies contagieuses , impôts écrasants , voilà comme préludes des commotions futures , tous les fléaux dont les peuples gémissent et souffrent , et dont les calamités donnent des chances certaines aux progrés de la nouvelle révolution.
Qu'oppose la royauté à toutes ces sources de malheurs ? Quels remèdes invoque-t-elle pour les anéantir à leur origine, et étouffer ce germe d'insurrection, qui croît et se développe , la menace et rend incertaine sa puissance et son autorité? Livrée à la merci de sa pénible fatalité, elle succombe dès le début du combat ; pour auxiliaires elle fait intervenir le bourreau et ses sanglantes exécutions. Le Poitou devint le théâtre de ces répressions brutales ; en 1 531 , plusieurs de ses habitants s'étaient emparés par force et par violence de certains bénéfices ecclésiastiques , n'écoutant ni les injonctions des juges royaux , ni les sommations légales de leurs sergents Alors , pour réprimer de tels désordres , le roi de France ordonna à quelques membres de son parlement de Paris de tenir dans la cité de Poitiers les grandfr-jours , assemblée judiciaire dont les arrêts devaient comprimer tous les élans de révolte et d'usurpations coupables. Dès les derniers jours du mois d'août, les magistrats s'y réunirent sous la présidence de Le Viste et de Chartain , assistés de douze conseillers. Pour assurer le succès des décisions judiciaires du tribunal, on envoya
1 Bouchet. — Thibaudeau.
POITOU. 257 dans la même cité le seigneur de Chaudion , prévôt des maréchaux , avec quatre ou cinq cents hommes d'armes. La justice royale fut expéditive , et dans l'espace de quelques jours toutes les appellations furent vidées ; douze ou treize gentilshommes , atteints et convaincus , dit Bouchet , de ports d'armes , de sacrilèges , ravissements de biens et rébellions de justice, furent condamnés à mort et décapités. Les magistrats partirent incontinent après les arrêts prononcés et qu'ils eurent diné , par la crainte de la peste qui exerçait alors ses ravages dans le Poitou, et ils allèrent porter à Tours le siège de leur sanglante justice.
Pour calmer l'irritation que provoquèrent parmi les seigneurs poitevins ces exécutions , François Ier ordonna l'année suivante, en 1533, la convocation du ban et de l'arrièreban de toute la noblesse. Le seigneur de la Roche-Posay , en l'absence du sénéchal , présida à cette solennité militaire , assisté de François Doineau, seigneur de Ste-Souline , lieutenant général de la sénéchaussée. Et le lendemain furent faites joyeuses et triomphantes montres de Mystères de l'Incarnation , Nativité et de Passion. Dans ce mélange de fêtes et de calamités , de procédures et d'exécutions , de désastres et de fléaux physiques, les populations flétries et malheureuses acceptent avec joie des pensées de réforme et d'amélioration. En ces temps, disent les chroniqueurs , un illustre proscrit , chassé de sa patrie , chercha dans nos contrées un refuge contre ses ennemis. Victime de ses opinions religieuses , il trouvait daus la persécution une nouvelle énergie. Sa vie mystérieuse , les incidents de son exil , les secrets de ses voyages ont échappé à l'examen de l'histoire. Son passage à Poitiers n'est transmis que par la tradition. Suivant elle, le novateur exilé aurait répandu dans nos contrées le germe de l'hérésife ; sa parole éloquente , l'exaltation et la sincérité il. 17
de ses croyances auraient transformé en disciples de la religion nouvelle plusieurs hommes remarquables de la province , des professeurs de l'université aussi bien que des officiers royaux, dont les noms nous sont transmis; c'étaient le régent Charles Lesage, Jean Boisseau , Philippe Véron, Jean Ver non, François Fouquet, prieur du monastère des Trois-Moutiers , et Pierre Reynier , lieutenant général de la sénéchaussée. Voilà, suivant le langage de la tradition , les premiers disciples des doctrines de Luther dans le Poitou.
Sous prétexte de conférences scientifiques, de nombreuses réunions des nouveaux prosélytes ont lieu sous l'inspiration de ce mystérieux inconnu ; là les dogmes religieux sont expliqués , commentés, et dans ces premières discussions éclate la pensée de la réforme. On ajoute même qu'au dehors de la cité de Poitiers, non loin de ce village consacré au culte de St Benoît , dans les gorges profondes et solitaires des roches qui s'élèvent au dessus des bords du Glain , se tinrent les primitives assemblées des religionnaires , et que là s'accomplirent dans les commencements les cérémonies du culte nouveau. Contre ces assertions presque populaires , formulées dans la dénomination usuelle d'une de ces grottes, Bayle, dans son Dictionnaire historique , soutient que le disciple de Luther, Calvin, n'a jamais traversé le Poitou , et que mensongères sont toutes les traditions qui associent le nom de ce novateur à l'introduction de la réforme dans nos contrées. Quant à nous, nullement initiés aux orageux débats de son existence, ne pouvant en étudier tous les incidents, nous avons constaté les croyances traditionnelles , auxquelles N nous ne pouvons qu'ajouter foi pleine et entière. D'où serait donc venu cet étrange et fabuleux mensonge? Comment aurait-il échappé à l'investigation de nos devanciers? Par quelle série d'événements cette pierre inerte et morte , cette
POITOU. 259 grotte des bords du Clain, deviendrait-elle pour sa sanction un monument indestructible ? Son voyage à Angoulême est chose certaine; comment alors l'histoire serait-elle à portée de nous dire ses moindres pèlerinages , ses aventureuses excursions et tous les détails de la vie nomade du proscrit , cherchant partout à provoquer au milieu des populations des sympathies et des affections pour la cause à laquelle il a voué son existence tout entière ? Dans le doute , la tradition devient le langage de la vérité.
S'il est faux que Calvin lui-même ait provoqué dans notre pays les premières manifestations du protestantisme , si la tradition n'est qu'une fable , si la grotte sur laquelle elle a inscrit son nom n'est qu'une pierre sans valeur , à laquelle ne se rattache aucun souvenir , aucun symbole , du moins l'histoire peut placer vers la même époque des événements qui révèlent avec force l'existence de la propagande calviniste. Les foudres des juridictions ecclésiastiques et royales, leurs arrêts, les supplices qu'ils ont ordonnés, les victimes frappées, révèlent hautement les progrés de la religion nouvelle. Ce n'est plus l'aveugle tradition qui nous transmet ce témoignage authentique , c'est la réalité des faits, cette garantie infaillible de la vérité historique. Dés \ 531 , dans la cité de Loudun , un malheureux dont le nom échappe à l'histoire , mais qui doit être un nom plébéien , expiait sur un bûcher son crime d'hérésie. En 1 534 , une jeune fille du peuple , Marie Gaborit, ayant entendu dans la cité de la Rochelle les prédications des novateurs , embrassa avec ardeur leurs doctrines; inspirée d'une vive ardeur de prosélytisme , elle vint dans sa patrie, à Fontenay-le-Comtc , pour y propager la foi nouvelle. Là elle eut le courage de lutter contre un moine franciscain , d'attaquer publiquement les dogmes de l'église , et de réfuter les assertions religieuses de
son adversaire par la pure parole de Dieu. Si l'éloquence de cette femme enthousiaste triompha de la logique du moine , sa victoire devint pour elle l'occasion de son malheur. Poursuivie juridiquement , livrée à la colère de ses ennemis devenus arbitres de son sort , elle fut condamnée comme hérétique , et elle expia sur un bûcher , en place publique , le crime de sectaire de la religion nouvelle. Voilà les deux premières victimes dont la fin dramatique témoigne des progrès de la pensée de Luther dans notre province- Pendant que ces préliminaires de la réforme s'accomplissaient en Poitou , de nouveaux événements en favorisèrent le développement. La royauté de France , épuisée par ses besoins d'argent , frappait d'impôts les populations ; des subsides leur étaient imposés , et fortifiaient en elles des symptômes de mécontentement. Les questions d'intérêt matériel , agissant immédiatement sur l'esprit du peuple , y provoquèrent le germe de la révolution. En 1 542 , au milieu des fêtes qu'occasionna dans la cité de Ghâtellerault le mariage du duc de Clèves et de la sœur de François Ier , ce dernier étendit à la province du Poitou l'impôt de la gabelle, le substituant au droit du quart et demi institué par ses prédécesseurs. De tous les impôts, c'était le plus vexatoire , celui qui inspirait le plus de haine , non-seulement par sa nature , mais encore par son mode de perception. Le nombre des officiers et des commis , leur insolence , les violations de domicile, les confiscations, les amendes, tout contribuait à le rendre odieux. Aussi un cri général de réprobation accueillit l'ordonnance royale , et désormais l'insurrection associera dans sa pensée la réforme des impôts mieux encore que celle du culte de Dieu. Mort aux gabeleurs l telle est l'imprécation énergique dont le retentissement frappe d'effroi l'autorité du roi de France.
POITOU. 261 Dès 1 543 , sous le règne de Henri II , aux menaces succédèrent des tentatives de révolte. « Les laboureurs et gens rustiques s'assemblèrent avec les prêtres qui émurent le peuple et donnèrent la chasse aux gabeleurs \ » Toute la Guienne fut envahie par ces attroupements , composés de pauvres gens .que le désespoir rendait furieux ; non-seulement ils se vengent des persécutions des hommes du fisc en les massacrant, en les précipitant dans les rivières, avec cette triviale apostrophe : Allez, méchants gabeleurs, saler les poissons l mais ils se portent aussi à de violents excès contre les seigneurs dont l'autorité s'est exercée iniquement à rencontre de leurs vassaux. La gravité de cette insurrection , les sympathies qu'elle faisait naître parmi les bourgeois des communes , nous sont révélées par la démarche des habitants de Givray prés du corps municipal de la cité de Poitiers. Ils envoyèrent vers eux en députation Jean Manneteau, avocat, ayant mission de savoir positivement quel parti embrasseraient les gens de la commune dans les événements qui s'accomplissaient en Saintonge. Le maire Joachim Prévôt lui répondit qu'ils respecteraient le serment de fidélité par eux prêté au roi de France ; et non content de cette protestation verbale , il avisa à toutes les mesures nécessaires pour protéger la ville contre les attaques des bandes armées.
L'insurrection populaire, l'effervescence des gens de la campagne ayant cessé , le roi de France envoya dans les contrées méridionales le connétable Anne de Montmorency et le duc d'Àumale , à la tête de deux armées. Alors éclatèrent dans le pays de Bordeaux de sanglantes réactions ; le caractère farouche du vieux guerrier , au lieu de laisser à la justice du parlement la punition des coupables , se chargea
1 Bouchet , Annales d'aquitaine.
lui-même de l'office de bourreau ; partout il fit élever des gibets et des potences , et tous les instruments de supplice» propres , disait-il , à faire rentrer dans le devoir les populations insoumises. Les officiers de la gabelle trouvèrent alors l'occasion de se venger des mauvais traitements dont ils avaient été victimes ; et jetant à leur tour au sein des flots les cadavres mutilés de leurs ennemis, ils disaient : Allez, canaille enragée , rôlir les poissons de la rivière que vous avez salés des corps des officiers de votre roy et souverain seigneur.
A son retour de sa triste et sanglante expédition , le connétable s'arrêta quelques jours dans la cité de Poitiers , et ses habitants lui exposèrent tous les maux que la gabelle occasionnait à leur province. Dans sa réponse, il se contenta de leur dire que les besoins pressants d'argent ne permettaient pas au roi d'en ordonner l'abolition. Malgré cette conclusion peu favorable , la commune envoya une députation vers Henri II , afin d'obtenir de lui quelques conditions moins dures. Le jeune roi, bienveillant et affable, écouta avec faveur les plaintes des envoyés de Poitou , et , par ses lettres patentes du 15 mai 1549, il permit d'assembler les états de la province « pour cslire quelques » notables personnes auxquelles soit par eux donnée puis- » sance de conférer avec les provinces voisines , et adviser » quelques bons moyens de satisfaire aux offres qu'ils en- » tendent nous faire pour obtenir ladite révocation, à la » charge ladicte assemblée de ne faire et stipuler soubs » couleur d'icelle aucune chose qui soit à nous et à nos » droits et auctorité préjudiciable, sous peine d'estre ré- » putés et punis comme séditieux. » Quelque temps après , les trois états du Poitou et des provinces voisines se réunirent dans la cité de Poitiers , et , après de nombreuses conférences, il fut convenu qu'on offrirait au roi, comme prix de la sup-
POITOU
pression demandée , la somme de deux cent mille écus d'or , valant quatre cent cinquante mille livres tournois , et qu'alors l'impôt du sel resterait établi comme par le passé. Ces propositions furent portées à la cour par Jean de Saint- Gelais , évéque d'Uzés, abbé de Saint-Maixent , au nom du clergé , Gabriel de Saint-Georges de Vérac pour la noblesse , et par François Porcheron , Gauthier Rasseteau et Pierre Aléry de Cournilleau, représentants du tiers-état \ Elles furent adoptées sans discussion , et , par des lettres patentes datées d'Amiens, Henri II éteignit et supprima « toute gabelle à » sel , magasins , greniers et officiers institués pour l'admi- » nistration d'iceulx dans les provinces du Poitou, de Sain- » tonge, d'Aunis, d'Angoumois, de GuienneetdePérigord, » comme étant incommodes au roi et à la chose publique. » La seule condition imposée aux états fut d'augmenter de vingtcinq mille livres la somme votée, afin de rembourser ceux qui s'étaient rendus acquéreurs des offices supprimés. Ils se réunirent de nouveau afin de régler la répartition de la somme, dont deux tiers furent payés par le tiers-état, et l'autre tiers par la noblesse et le clergé. Tel fut le dénoûment de l'insurrection des provinces maritimes contre les exigences tyranniques du fisc , dont les catastrophes et les sanglantes exécutions provoquèrent dans toutes nos provinces des pensées de haine et de vengeance dont l'explosion menaça l'avenir. Qu'importera au peuple la bénévole amnistie de Henri II , payée au poids de l'or , pour effacer le souvenir des supplices et des horreurs dont Anne de Montmorency a épouvanté les citéfc et les bourgades ?
Ainsi s'accomplissaient dans le Poitou ces divers préludes des révolutions dont le xvie siècle nous offre le spectacle ;
1 Thibaudeau.
d'un côté, des populations en proie à toutes les souffrances , torturées par l'impôt , décimées par la peste , se livrant à la merci de leur désespoir , n'écoutant que les inspirations de la colère et de la vengeance ; de l'autre côté , la puissance royale insatiable d'argent, exposée aux périls de guerres infructueuses , dissipant dans de folles entreprises le sang et la richesse de ses sujets, et n'opposant à leurs plaintes > à leurs révoltes , à leurs excès , que de sanglantes répressions , des supplices , des tortures , et quelquefois de ridicules transactions et de tardives amnisties. Contre les hérétiques , contre les ennemis de la gabelle , mêmes rigueurs , mêmes sentences. Les bûchers s'élèvent , les bourreaux sont mis à l'œuvre. Malheur aux infortunés dont les imaginations ont été frappées par les dogmes nouveaux ! La justice royale est implacable ; elle les condamne à être brûlés vifs , ou bien au bannissement ou à la fustigation. Tous ces appareils de supplice , toutes les victimes , ces sentences royales , loin d'apaiser l'irritation populaire , ne servirent qu'à rendre impossible toute conciliation. De leurs cendres , dit un auteur contemporain , sortit la semence d'un grand peuple qui, peu d'années après, s'y rangea à la religion.
Au milieu de ces tristes événements , Henri II , songeant à augmenter le'nombre des cours judiciaires , institua , en 4 551 , dans la cité de Poitiers , un siège présidial dont l'activité devait surpasser celle des tribunaux anciennement établis. Obtenu sur les instances de Jean Rat , seigneur de Salvert , et de François Poupet , procureur , il était composé de douze conseillers , et sa compétence devait embrasser les sièges royaux de Lusignan , de Châtellerault , de M ontmorillon, de la Basse-Marche, du Dorât , de Fontenay, de Niort , de Civray , de Saint-Maixent , ainsi que ceux de Poitiers. A sa juridiction est confié le soin de réprimer les élans d'indé-
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pendancc communale , les tentatives de réforme religieuse , et toutes les explosions populaires contre le pouvoir de la royauté et contre la souverainté de l'Église. — Vers cette même époque, en 1559, quelque temps avant sa mort, Henri II choisit dans le parlement de Paris un président et deux conseillers , le célèbre de Thou , et MM. Faye et Viole , pour se rendre à Poitiers et réformer les coutumes de plusieurs provinces. Déjà , à plusieurs reprises , depuis l'ordonnance de Charles VII relative à la publication des coutumes de France , d'importantes améliorations avaient enlevé à cette législation, mélange d'usages et de textes traditionnels, ses obscurités , ses contradictions les plus grossières , source féconde pour les arguties des gens à procès. En 4 509 et en 1514, Thibaud Baillet, président du parlement, Rogier Barnu , avocat général , avaient travaillé à cette réforme. Dans une assemblée générale du clergé , de la noblesse et du tiers-état , les commissaires entendirent les remontrances des divers ordres ; et , après quelques jours de discussion , ils publièrent le résultat de leurs travaux , espèce de procèsverbal dont plusieurs commentateurs des coutumes de notre province nous ont transmis le résumé.
Malgré toutes ces tentatives de répressions judiciaires , de réformes justes et équitables , le mouvement insurrectionnel se poursuivait avec activité dans le Poitou. L'année qui précéda l'arrivée du président de Thou, une rixe violente s'était engagée au sein de la cité de Poitiers. Les novateurs , voyant chacfue jour les vives attaques dont leurs doctrines étaient le texte de la part des prédicateurs du couvent des jacobins, envahirent par force l'intérieur du monastère, et s'y livrèrent à toutes sortes d'excès. Cette manifestation de haine et d'hostilité attira sur la téte de ceux qui s'en étaient rendus coupables de terribles condamnations. La justice du présidial ,
prenant à cœur l'injure faite à la religion , livra aux mains des bourreaux tous ceux qui furent saisis. Alors une ordonnance de la sénéchaussée chercha , par des mesures de prévoyance , à arrêter de tels désordres. « On faisait défense à » toutes personnes de tenir assemblées dans la ville , fau- » bourgs , et dans toute l'étendue de la sénéchaussée de » Poitou , de porter aucunes armes ; à tous étrangers d'y » résider ; défense était faite de souffrir toutes prédications ; » permission était donnée d'arrêter les ministres et les pré- » dicants , de les conduire dans les prisons des juges » royaux , pour être leur procès fait comme séditieux , per- » turbateurs, ennemis du roi et de la chose publique \ » Gomme corollaires indispensables de ces décisions préventives , on jeta dans les cachots deux ministres de la religion nouvelle , du nom de La Barre et de Chrétien ; et , quelques jours après , ils furent livrés au dernier supplice comme convaincus d'avoir séduit et enlevé deux religieuses , accusation frivole donnant à un actè inique des apparences de justice. Est-ce que la réformé n'avait pas pénétré jusque dans les monastères des femmes , éveillé dans leurs cœurs des sentiments d'indépendance ? Dés 1 546 , des religieuses de Saintes n'avaient-elles pas brisé spontanément les liens qui les isolaient du monde , violé les vœux de célibat , et franchi le seuil de ces demeures qui devaient être pour elles leur dernier asile ? Voilà quels étaient les crimes de La Barre et de Chrétien.
Alors éclata dans la cité catholique une démonstration religieuse , bien propre à fortifier dans leurs croyances les nouveaux convertis. Au milieu de cérémonies solennelles, le clergé fit placer dans toutes les rues des images sacrées,
1 Thibaudeau.
POITOU
dont la sainteté ne trouvait parmi eux que doute et mépris. Il était facile alors de signaler les irréligieuses entreprises , les propos scandaleux , et de livrer , pour ainsi dire , à une surveillance de chaque instant la vie , les démarches des protestants. Il était enjoint , en effet , à tous les passants de fléchir le genou devant ces symboles d'une divinité contestée , de payer même un léger subside pour entretenir les cierges allumés tout autour , pour solder les chantres dont la voix faisait retentir l'air de saints cantiques. C'était là une merveilleuse épreuve pour reconnaître les croyances de chacun. Ceux qui refusaient de se soumettre à ces diverses exigences étaient conduits en prison et livrés à la justice des présidiaux et cours ordinaires , ce qui donna lieu à plusieurs émotions et troubles dans les villes du Poitou, ajoute Thibaudeau , auquel nous empruntons ces détails.
Ces premiers élans des novateurs , ces tentatives isolées d'émancipation n'auraient eu aucunes chances de succès , s'ils n'avaient pas rencontré parmi de hauts personnages d'éclatantes approbations. Des seigneurs de la cour, issus du sang royal , s'associèrent au peuple , confondirent leurs efforts et leurs sympathies pour faire triompher l'œuvre de la réforme, cherchant presque tous, dans ces dissensions civiles , à satisfaire leurs propres ambitions ou à venger des injures privées. Dans leur participation aux événements de cette époque , ils n'ont pour mobile aucune passion généreuse , noble et enthousiaste , et , sauf quelques rares exceptions , ils s'abandonnent tous aux vulgaires préoccupations de l'amour-propre froissé , et aux combinaisons égoïstes de mesquines intrigues. Cependant, parmi ces puissants seigneurs qui prirent sous leur patronage les destinées du protestantisme, plusieurs donnèrent à cette cause de magnifiques témoignages de dévoûment j une fois engagés sous
sa bannière , ils oubliaient la pensée primitive de leur intervention pour ne [se rappeler que des sentiments d'honneur, de bravoure et de fidélité , perpétuant dans ces désastres de guerres civiles la gloire et l'héroïsme de leurs dynasties. Par cette association populaire et aristocratique , la réforme grandit et se développa à travers toute la France , provoquant de toutes parts les populations à s'affranchir du despotisme royal et religieux. Le prosélytisme ardent des missionnaires des nouvelles doctrines insurgea bientôt les villes et les campagnes , jetant parmi leurs habitants des germes de divisions et de discordes ; ce fut alors qu'on vit apparaître , âu sein des cités , les deux factions ennemies , diverses de croyances , de sympathies et d'intérêts , marchant sous des drapeaux différents , et portant jusque dans la couleur de leurs armures le symbole de leur haine et de leur animosité. Le calvinisme ne marche plus dans l'ombre, n'agit plus secrètement ; les voiles mystérieux dont il s'enveloppait dés l'origine sont tombés. C'est le front haut, à la face de tous , qu'il proclame la foi nouvelle ; fier de la protection des seigneurs, sires du sang royal, il n'a plus à redouter d'impuissantes persécutions ; il s'organise , se fortifie 7 et accomplit tous les préliminaires d'une lutte longue et animée.
Si dans notre province une jeune fille du peuple donna la première l'exemple du dévoûment à la religion nouvelle, expiant sur un bûcher son enthousiasme et ses ardeurs de propagande , le nom d'une femme se mêle encore d'une façon éclatante aux destinées du protestantisme dans notre pays, alors qu'il est arrivé à son complet développement. Dévouée et enthousiaste , elle aussi , elle travailla puissamment à l'œuvre de la réforme dans nos contrées ; elle n'a point à craindre les vengeances du clergé et les persécutions
POITOU. 269 de la justice. C'est une femme puissante par son rang , remarquable par l'éclat de son mérite et de ses vertus, fille de roi et épouse d'un prince du sang royal de France , Jeanne d'Albrct, mariée à Antoine de Bourbon, duc de Vendôme et gouverneur du roi dans les pays de Guienne et de Poitou. En 1 561 , elle traversa la cité de Poitiers , se rendant au colloque de Poissy , et y séjourna quelques jours. Plusieurs ministres de la religion réformée , qui se trouvaient parmi les gens de sa suite , prêchèrent publiquement dans cette cité les doctrines nouvelles ; de nombreux auditeurs accouraient entendre leurs éloquentes prédications , et la multitude devint si grande, que l'on choisit pour lieu de l'assemblée la place située près du château de la ville. « La commune ne crut pas devoir interdire ces réunions , par respect pour la princesse qui logea à l'abbaye de Ste-Croix \ »
Dès les premières années du règne de Charles IX, durant la régence de Catherine de Médicis, une assemblée générale de présidents et de conseillers choisis dans les huit parlements du royaume fut convoquée à St-Germain; la reine -mère espérait rencontrer dans l'intervention puissante et sage de la magistrature, les moyens de calmer l'irritation des partis dont la France était ménacée. Elle plaçait ainsi les destinées du trône et de la monarchie sous la sauvegarde de la' loi, représentée par d'illustres et de savants personnages. Dans cette réunion solennelle qui eut lieu en 1562, fut rendu le premier édit de pacification qui emprunta son nota du mois de janvier, époque de sa publication ; dans le texte de cette décision se révèle la puissance qu'exercèrent déjà les novateurs : il leur fut permis de tenir les assemblées de leur culte hors l'enceinte des cités , et que les baillis et officiers royaux
Mémoires hist. sur le Poitou , par Bourgeois.
seraient tenus de leur accorder aide et protection , de les mettre à l'abri des insultes , et de poursuivre avec rigueur tous les séditieux, de quelque religion qu'ils fussent. Il était prescrit aux ministres protestants de ne tenir aucun synode , colloque , conférence , consistoire , pour le fait de religion , qu'en présence des officiers du roi, de n'avancer dans leurs prédications aucunes propositions contraires au symbole du concile de Nicée , et de s'abstenir de toute invective contre les catholiques et leurs cérémonies 1 .
Cette transaction pacifique, loin de calmer les ressentiments des factions , ne servit qu'à en augmenter l'animosité. Aux yeux des catholiques , cette tolérance accordée à l'hérésie était le signal de nouveaux envahissements, et menaçait tout à la fois l'église et la royauté. Alors s'organisa cette réaction puissante dont le connétable , le duc de Guise et le maréchal de St-André furent les chefs. Les protestants, de leur côté , ne restèrent point inactifs. Les deux principaux seigneurs de ce parti , le prince de Condé et l'amiral de Coligny , s'unirent et résolurent de résister à toutes les atteintes dont leurs coreligionnaires pourraient devenir victimes de la part des catholiques. Le massacre de Vassy , ordonné par le duc de Guise, devint le signal d'une lutte acharnée. L'armée protestante se jette dans la cité d'Orléans, où une foule de guerriers viennent se ranger sous ses bannières ; toutes les provinces se soulèvent, la révolte s'organise, des chefs expérimentés dirigent les mouvements de l'insurrection. Le comte de la Rochefoucault , assisté de Saint-Georges de Couhé , abbé de Valence, de Bellevillc et du Vigeant, devient dans le Poitou le chef du parti calviniste. La prise de Foitiers fut le premier fait d'armes de cette nouvelle armée ,
« Thibaudeau.
POITOU. 271 composée de seigneurs , de gens de la campagne , de tous ceux , en un mot , qui avaient quelque sujet de mécontentement.
De toutes parts retentissent des cris de vengeance. Les persécutions dont les premiers réformistes ont été victimes trouveront dans la conduite des vainqueurs de sanglantes représailles. Déjà , depuis quelque temps, de vagues rumeurs jetaient l'agitation dans la cité de Poitiers. Les ministres de l'Estang et St-Marceau y prêchaient publiquement les dogmes nouveaux en habits longs et dissolus , et cela , sans la permission de l'évêquc , ajoutent les mémoires contemporains. La plus grande anxiété régnait dans la ville , et elle se changea en stupeur dans l'esprit des catholiques , lorsque le gouverneur du Poitou , le comte du Lude, dès l'entrée de la Rochefoucault et de ses hommes d'armes, tellement intimidé, fut contraint d'abandonner la ville et de se retirer à Niort pour obvier à son saccagement et aux séditions qui y éclartaient. Alors des transports de joie éclatèrent parmi les huguenots , maîtres de la cité. Loin de songer à la défense de cette place importante , les conseillers du jeune roi ne songent qu'à sauver du pillage les finances de l'État. On rend la commune responsable de toutes soustractions commises au détriment du trésor , et pour mieux le garantir de toute attaque , le receveur général Pineau se réfugie dans le château , après en avoir obtenu la garde en qualité de commandant.
Sur ces entrefaites, les chefs de l'armée coalisée envoyèrent à Poitiers un capitaine dévoué , le seigneur de Sainte- Gemme, afin de maintenir cette cité dans leur obéissance. Le prince de Gondé , Louis de Bourbon , reconnu chef par toutes les églises réformées, écrivit aux habitants de la ville de vouloir bien accepter comme gouverneur le sieur de Sain te-
Gemme, homme prudent et vertueux; et sur leur refus, ce dernier s'empara par force et violence des clefs de la cité , imposant ainsi son autorité aux maire et échevins récalcitrants. L'embarras et la position de ces officiers municipaux étaient critiques, et après de longues discussions, ils avisèrent, pour unique ressource de salut, d'informer le comte du Lude de l'état désespéré de leur ville, afin qu'il pût y remédier promptement. Quelques jours après , Poitiers devint le centre où se réfugièrent une multitude de Gascons , sous les ordres du comte de Grammont, qui se dirigeait vers Orléans pour opérer sa jonction avec le prince de Condé. L'inaction du gouverneur du Lude, l'impuissance de la commune, rendirent plus facile encore la domination des huguenots. Ils rétablirent au sein de la cité l'exercice public de leur religion. Sur les places publiques, aux coins des rues, dans les temples retentirent de fougueuses prédications contre le clergé ; l'exaltation s'empara des esprits ; tout annonce de terribles réactions , et bientôt aux menaces et aux invectives succèdent des actes coupables de fanatisme. Les églises , les monastères sont envahis ; leurs habitants en sont chassés ; les vainqueurs s'y livrent à toutes les horreurs du pillage ; rien n'est respecté dans ces saints lieux , et dans leur sauvage ardeur ils détruisent tout ce qui se trouve sur leurs pas , ne laissant après eux que des débris et des ruines.
Ils se vengent cruellement des persécutions passées, et, dans leur aveugle fureur, ils rendent les monuments religieux solidaires des actes du clergé. Non contents de ces dévastations contre les symboles du culte catholique , ils oublient , les insensés , la vénération dont l'asile de la mort doit être entouré; ils pénétrent dans les sanctuaires des sépultures, brisent les tombes , jettent au vent les ossements de ceux qui n'ont d'autre crime que celui d'avoir partagé
POITOU. 273 d'hostiles croyances ; ils s'acharnent impitoyablement contre ces dépouilles mortelles qui sont devenues aux yeux des populations de saintes et pieuses reliques; ils les insultent, les profanent, et dans leur sacrilège délire , ils livrent à la risée de leurs complices les restes de sainte Radégonde > et , comme témoignages de leurs indignes exploits , ils les font brûler en face même de l'église au sein de laquelle taht de prières ont été déposées sur la tombe qui les contenait. Voilà les scènes scandaleuses du fanatisme , les résultats d'une exaltation coupable, ne respectant rien , pas même ces débris de l'existence humaine qui sont, chez touites les nations, à toutes les époques , sous l'influence de toutes les religions , choses sacrées et inviolables. Pourquoi ces abatleurs d'images ne .restreignaient-ils pas le droit inique de représailles , et souillaient-ils le souvenir de leurs triomphes par ces actes de vandalisme? — Mais de toutes les églises de Poitiers qui de* vinrent le théâtre de sacrilèges profanations , celle de Saint- Hilaire eut à subir le plus de désastres. Dés le 27 mai de fà même année 1562, le lendemain de la Fête-Dieu, elle fut envahie par toutes sortes de gens; ses autels , ses chapelles , ses stalles , ses chaînes , ses portes , ses bénitiers , tout fat brisé. Et si nous ajoutons foi aux procès-verbaux qui mentionnent ces dévastations , elles auraient eu un autre mobile que le fanatisme religieux, et quelques avides spéculateurs auraient bénéficié des tristes conséqtjerices de l'égarement populaire. Des diverses églises, die était la plus riche en ornements de tous genres. L'or, l'argent, les pierres précieuses y étaient en immense profusion ; et lorsque, dans les jours de fête solennelle, elle étalait sa magnificence, c'était chose merveilleuse et admirable à voir, disent les chroniques. Pendant plusieurs jours , de nombreuses charrettes furent employées à enlever les débris épars çà et là dans l'enceinte h. 18
religieuse indignement profanée. Les oalites , les croix , les châsses, les reliquaires, les chandeliers, les tapisseries, les tableaux, les fonts baptismaux, tou& objets précieux, disparurent du sanctuaire. Le ctrief de saint Hilaire d'argent doré , pour lequel porter en procession convenoit estre quatre hommes qui estaient bien chargés , devint la proie de quelques ravisseurs ; et le procès-verbal 1 auquel nous empruntons ces détails ne nous dit pas s'il fallut le même nombre de porteurs pour le dérober , que celui réputé nécessaire pendant les jours de cérémonie.
Dans la dévastation de Saint-Hilaire régna un certain ordre difficile à comprendre dans ces instants de tumulte et d'agitation. Un notaire du nom de Gervais , installé dans un des sièges du chœur , tenait une -liste exacte des objets enlevés; d'un commun accord, tous ceux qui étaient d'or et d'argent furent transportés dans ta maison de Jean Bénisse , calviniste ardent , pour y être transformés en lingots par l'office d'Estienne Benoist, orfèvre, assisté de plusieurs de ses confrères. Il est présumable que les calvinistes profitèrent des dépouilles des églises pour se procurer l'argent nécessaire à l'entretien de leurs troupes. Malgré ces mesures de précaution , beaucoup d'objets de moindre valeur tombèrent entre les mains de gens qui se souciaient peu des intérêts de la communauté* Les chapes, le linge, les tapis, les boiseries, devenaient la proie d'une foule de personnes avides. Pierre Mousnier, dit le Chétif, aidé de sa femme et de ses enfants , emportait le piédestal du chief de saint Hilaire ; Micheau Vinade et sa femme s'emparaient des nappes de l'autel ; Joachim Texier enlevait les débris de l'horloge , et Mathurine Perfiette, dite la Vache , se munissait de la tapis-*
' Don Fonteneou, t. 12.
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série du grand autel , garnie de beaux dessins, laquelle servit depuis de couverture à son lit.
Plusieurs choses qui, par leur nature , semblaient devoir échapper au pillage , subirent la même dévastation. On renversa les deux orgues qui ornaient l'église, autant belles et bonne*' qu'il y en eust en Europe; les archives du célèbre monastère forent brûlées , et on n'épargna pas même la fameuse bibliothèque, rkhe ttun grand nombre de livres, bons et anciens, grecs , hébreux et latins , et ifui attirait par sa renommée une foule de doctes gens de tous les pays. Enfin les ravages forent tels , qu'on les estima par la suite à une parte de plus de trois eent mille écus d'or. ' — Ainsi s'accomplissait la réaction calviniste , s'attaquant à tous les symboles du culte, brisant les images, les statues , envahissant les églises , dépouillant les monastères , et se livrant à tous les excès d'une foreur fanatique. Aucune résistance ne s'oppose à ces dévastations. L'église cathédrale subit le même sort que celle de Saint- Hîlaire. Les enfants eux-mêmes s'associent à l'œuvre de destruction , et une chapelle située sur la place du vieux marché devient le théâtre de leur profanation. Les catholiques , effrayés et stupéfaits , contemplent avec douleur , mais dans une parfaite résignation, ces actes déplorables ; et, grâce à leur prudence , l'histoire n'a qu'à enregistrer des ruines de monuments et des pillages de choses sacrées , sans avoir à déplorer des catastrophes plus terribles encore.
Tandis que la multitude égarée rendait ainsi victimes de sa colère lies anciens objets de son adoration , et cela malgré les conseils de quelques hommes sages du parti , le capitaine Sainte-Gemme faisait tous ses efforts pour s'emparer du château, dans lequel le financier Pineau s'était retiré avec le trésor royal. De cette forteresse il aurait pu dominer une partie de la cité , et il ne cessa ses attaques que sur l'as-
surance donnée par Pineau de ne prendre fait et cause pour aucun des deux partis , et de rester seulement fidèle au roi.
La domination des guerriers calvinistes ne fut pas de longue durée. Les désastres de l'armée du prince de Gondé furent bientôt suivis de la prise de la cité de Poitiers. L'armée catholique , sous les ordres du maréchal Saint-André et du duc de M ontpensier, pénétra dans le Poitou , et força le comte de la Rochefoucault à aller chercher en Saintonge de nouveaux renforts. Un des lieutenants du maréchal vint à la tête de quelques compagnies jusque sous les murs de Poitiers pour faire rentrer cette ville sous l'obéissance du roi. Deux fois, dit Thibaudeau , il envoya un héraut d'armes vers ses habitants pour les sommer de se rendre , et le maire , subissant la volonté de Sainte-Gemme, ne put accéder aux injonctions du comte de Vilbirs. Enfin , le 1er août, dès l'arrivée du maréchal de Saint-André , les guerriers du roi livrèrent à la cité de Poitiers un terrible assaut, et après une résistance courageuse de quelques-uns de ses habitants , elle tomba en leur pouvoir. Grâce à la prudence du capitaine Mangot de Loudun , les calvinistes échappèrent à la vengeance de leurs ennemis , et rejoignirent à peu de distance de la ville le comte de la Rochefoucault , qui accourait à leur secours.
Alors éclata au sein de la ville conquise une de ces réactions terribles dont chaque parti vainqueur scnuUak son triomphe. Si les guerriers de Sainte-Gemme se sont soustraits aux fureurs de la faction catholique par une prompte fuite , de terribles vengeances n'ensanglantèrent pas moins la victoire du maréchal de Saint-André. Lui-même donna aux siens l'eixeçiple d'une fanatique ardeur ; Jacques Herbert , dont le crime avait été de se trouver durant le siège investi des fonc-
tions de maire , fut pendu sur la place de Notre-Dame. Pendant plusieurs jours la ville fut livrée au pillage ; des victimes furent frappées, et dans leurs représailles les catholiques surpassèrent en crimes et en cruautés les tristes exploits des calvinistes ; et en vérité, dans leur ardeur de dévastation, ils auraient envahi aussi bien les propriétés religieuses, si elles avaient pu offrir à leur avidité d'autres butins que des ruines et des débris. Ne pouvant profaner les lieux saints > ils se nièrent sur le palais de justice qui avait échappé aux premières destructions , brisèrent les portes , dispersèrent les archives, livrant aux flammes tout ce qu'elles contenaient. Dans les deux camps, même animosité , mêmes passions , même fanatisme. Dans les guerres civiles , les plus sanglantes représailles semblait être l'unique préoccupation du vainqueur.
D'autres scènes de désolation menaçaient encore notre province , lorsque la mort de l'un des chefs du parti catholique , de François de Guise, tué au siège d'Orléans par un gentilhomme d'Angoumois , du nom de Poltrot de Mercy , permit d'entamer des négociations de paix. Bientôt elle fut signée au château d' Amboise , proclamée par un édit auquel cette cité donna le nom, en date du 19 mars 4563. La liberté de conscience , le droit d'exercer le culte réformé, tels furent les points principaux de cette nouvelle ordonnance de pacification, « Noos voulons , y est-il dit , que tous barons, » châtelains , hauts justiciers et seigneurs tenant fief de » haubert, puissent vivre en leurs maisons en liberté de » conscience et exercice de la religion qu'ils disent ré- » formée, avec leurs familles et sujets qui , sans aucune » contrainte, s'y voudront trouver, et les autres gentils- » hommes ayant fief, aussi en leurs maisons, mais par eux » et leurs familles tant seulement, moyennant qu'ils ne
» soient demeurons ès villes , bourgs et villages des seigneurs » hauts justiciers , auquel cas ils ne pourront és dits lieux » faire exercice de ladite religion , si ce n'est par permission » et congé de leursdits seigneurs. »
Cette amnistie royale et ces tentatives de pacification , loin de calmer les esprits, devinrent de nouveaux sujets d'agitation et de troubles. Chaque parti fit entendre ses plaintes et ses doléances sur les malheurs passés. Le clergé surtout adressa de violentes remontrances au rot et à ses officiers de justice , invoquant d'eux la restitution de leurs biens usurpés, de leurs bénéfices envahis, et des indemnités pour les dévastations dont les églises , les monastères avaient été frappés. Des enquêtes les plus minutieuses furent ordonnées , afin de connaître les choses pillées et les noms de ceux qui s'étaient rendus coupables de ces dévastations. De nombreux arrêts des cours de justice et même du parlement intervinrent en faveur du clergé, afin de le réintégrer dans tous ses droits et ses libertés. Messire Pierre de Mosparent , conseiller du roi en son parlement , fut chargé , de concert avec René de Bourgneuf , de faire exécuter dans nos contrées toutes les clauses de l'édit d'Amboise. Les calvinistes, de leur coté, loin de songer à jouir en paix du bénéfice de cette décision royale , poursuivirent activement leurs hostilités contre les mandataires de la religion catholique, s'emparant de leurs églisespour les transformer en temple&,soidant leurs ministres avec les revenus des biens ecclésiastiques, et ne répondant que par des injures, des menaoes et des coups, aux plaintes et remontrances de leurs victimes. Ces fréquentes usurpations désolèrent surtout l'évêché de Luçon ; éloigné du centre de la province , loin de l'action répressive de la justice, le clergé de ses diverses paroisses eut à gémir sur les envahissements toujours croissants des sectaires de la religion réformée-
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Ses propriétés sont violées , les revenus saisis ; celles de l'évéque lui-même subissent le même sort. Sans autorité , sans force à opposer à ces transgressions de l'édit d'Àmboise, ce prélat fit entendre hautement ses plaintes ; il accusa même de tiédeur les officiers de justice de Fontenay, leur supposant des sympathies et des affections pour le parti ennemi. Violent dans ses remontrances, impérieux dans ses résolutions , il provoqua dans les contrées du bas Poitou de fréquentes collisions, et propagea mieux qu'aucun missionnaire calviniste les dogmes et les croyances de la foi nouvelle.
Ainsi l'œuvre de pacification était dérisoire. Les haines , leB hostilités, les envahissements, les guerres privées n'avoient pu fléchir devant les formules de l'édit d'Àmboise. Les grands, mouvements militaires sont arrêtés, il est vrai , mais les passions n?en fermentent pas moins dans tous les esprits: l'animosité change ses allures; au lieu de combats , ce sont des querelles particulières. Charles IX peut bien appeler Louis de Bourbon, prince de Condé, chef de l'insurrection, son très-cher et bien-aimé cousin , mais de] tels épanchements , sincères ou perfides, ne peuvent rallier dans nos contrées les prosélytes des deux religions. Les haines politiques ne s'apaisent pas malheureusement par des transactions timides et pacifiques, il leur fout un complet dénoûment ; et ce n'est pas après quelques médiocres combats , lorsque toutes les chances de triomphe ne sont pas épuisées, qu'il est possible de couvrir par les apparences mensongères d'une paix de courte durée les passions qui soulèvent tous les esprits. Tel fut le sort de l'édit d'Àmboise.
Non content d'envoyer dans les provinces de son royaume des commissaires investis de toute sa confiance pour réparer les maux passés et assurer la sécurité de l'avenir , Charles IX voulut lui-même visiter les pays qui avaient été le théâtre
des dernières guerres. Suivi de toute sa eour , il traversa le Poitou dans le cours de Famée 1 566 ; et dans toutes les cités, des fêtes publiques, brillantes et -animées, embellirent la présence du monarque. Jamais , disent les contemporains , on ne dépensa tant en festin* , en bats , en tournois et en toute» sortes de magnificences. Malgré l'éclat imposant de la royauté et l'appareil de sa toute-puissance, les populations firent quelquefois entendre à Charles IX leurs plaintes et leurs souffrances. Plus souvent encore il put , au milieu des fêtes et des somptuosités de tous genres dont il était le héros , s'apercevoir des passions dont tous les esprits subissaient les funestes atteintes. Ses paroles de sympathie pour les seigneurs catholiques augmentent les haines réciproques , dont l'explosion rendra bientôt impuissantes les formules de l'édit de pacification. Hotte pensée n'est point de suivre le roi de France dans son voyage à travers notre pays , ni de raconter toutes le* cérémonies , toutes les magnificences auxquelles il donna lieu ; ce luxe , ces fêtes , cette joie offrent un triste contraste avec les souffrances passées , et surtout avec les événements plus tristes encore de l'avenir.
POITOU