PROGRÈS DE LA RÉFORME EN POITOU
DECLARATION DES HABITANTS DE POtTZAUGES.
EXPÉDITION DE L'AMIRAL COLIGNY ET DU PRINCE DE CONDÉ- VICTOIRES DU DUC D'ANJOU , CHEF DES CATHOLIQUES.
LE COMTE DU MJDB, GOUVERNEUR DU POITOU. SIÈGE DE POITIERS PAR L'ARMÉE CALVINISTE» —BATAILLE DE MONC0NTOUR- JEAN LA HAIE, CHEF DES MolconietlU EN POITOU. SA MORT. — LE DUC DE MONTPENSIER.
ÉD1T QE PAIX DM CHATBNOY.
L'édit d'Àmhoise, malgré ses clauses pacifiques, ne put arrêter longtemps l'ardeur fanatique des factions ennemies* Catholiques et huguenots , tous n'aspirent qu'à se venger de leurs désastres et de leurs défaites. Dans leur aveugle fureur , ils violçnt chaque jour les dispositions dè l'ordonnance royale; des rixes privées entretiennent lés ariimosités; de réciproques usurpations ravivent les haines; et, durant cette trêve que les partis ont stipulée , les discordes civiles se fortifient, s'enveniment, et préparent à l'avenir de plus terribles catastrophes. Dés les premiers jours de Tannée i 568 , le Poitou, devint le champ de bataille où les armées rivales luttèrent .de bravoure et d'énergie. Chaque ville , chaque forteresse est tour à tour prise par des guerriers des deux camps, suivant les chances des combats* À cette époque, il n'est plus question de querelles ni de controverses religieuses ; les huguenots , tout en inscrivant sur
leurs bannières les mots de culte , de liberté de conscience et de réforme , ne songent qu'à s'emparer de tout le territoire de France , et à s'assurer la puissance politique , plaçant sous la sauvegarde de leur domination la royauté et son faible représentant. Telle était la pensée des principaux chefs de l'insurrection calviniste.
Les menaces de la cour à rencontre du prince de Condé et de l'amiral de Coligny les forcèrent à chercher un refuge où ils pourraient être à l'abri des trahisons de leurs ennemis. La cité de la Rochelle fut choisie par eux , et elle devint bientôt le centre de la confédération calviniste dans l'ouest de la France ; là s'assemblèrent tous les gentilshommes dévoués à la cause de la réforme , et dans de solennelles réunions tous jurèrent de mourir pour la religion de Calvin, et de ne jamais accepter ni trêve ni paix avant son triomphe complet. Quelques jours après l'arrivée du prince de Condé à la Rochelle , Jeanne d'Albret , reine de Navarre, y accourut aussi , échappant aux poursuites de Biaise de Montluc , qui avait ordre de l'arrêter , et entraînant dans sa fuite son fils , Henri de Navarre. Dans les paroles du jeune Béarnais se révèlent déjà l'énergie et la fougue du héros. « Point ne me suis étudié , répondait-il à la harangue emphatique de l'avocat Jean de Haiie, à savoir bien parier comme vous; mais je vous assure que si je ne dis assez bien , je ferai mieux , car je sais bçaùcoup mieux faire que dire x. »
La présence de ces illustres personnages donna une grande activité au mouvement insurrectionnel dans les provinces de l'Ouest. Tous les seigneurs calvinistes réunirent leurs hommes d'armes, et bientôt deux armées dominèrent les deux parties du Poitou , ayant pour chefs Vérac et Soubise. Dans de firé-
Hiôtoire de Salntonge de M. Masslou , 1. 1« de la 3e partie, p. 128.
quentes assemblée» , les partisans de la réforme s'unirent par d'étroites et solennelles alliances. Là , sous les inspirations de leurs ministres , ils se préparent à soutenir glorieusement les chances des combats , et à assurer la victoire à la cause calviniste. C'est sur les ruines des églises , après en avoir chassé leurs prêtres, alors qu'ils subissent encore l'enthousiasme de leurs croyances , qu'ils formulent ainsi des actes d'union. Les habitants de la commune de Pouzauges en donnèrent un éclatant exemple dans les derniers mois de l'année 1 567. Voici le texte de ce document 1 :
« Nous sieurs de Paupapin, des Eschardières , Caçau- » diéres et de la Belotière, gentilshommes , soussignés, et » autres paroissiens et habitants du vieux Pouzauges et cir- » convoisins , estans tous assemblés , après l'invocation du » nom de l'Éternel , pour adviser au maintien et accroisse- » ment de nostre sainte religion réformée , promettons » unanimement vivre et mourir en icelle, et renonçons m tous aux suppositions et idolâtrie papistique pour n'y » jamais retourner , protestons de les absorber et détester » de tout cœur , et doresnavant faire entière profession de » ladite religion réformée , comme celle qui nous est ensei-r » gnée par les saints prophètes et apôtres , en présence de » monsieur Moreau, nostre pasteur et ministre de saint » Evangile ; et , pour plus ample témoignage , nous avons » résolu d'une même volonté d'abattre , ruiner , détruire le » temple , autrement la Babylone papistique de eedit lieu , » approuvons les ruptures et tout ce qui y fut fait le jour » d'hier y et accordons que les deniers qui proviendront de » la grande et petite croix , des trois calices et custodes » d'argent qui sont és mains dç Jean Texier , Thomas du
« D m Fonteneau , 1. 14. ThIJtauaeau , t. 4 , p. 1*2,
» Gué et Michel Clavereau, et autres meubles dont est gar- » da taire maître Mathurin Barion , seront employés aux » frais et mises qu'il conviendra foire principalement pour » envoyer vers messieurs les princes pour obtenir notre » mandat ; est ^ussi dit que s'il advient que aucun de nous » fût recherché ou bien en peine pour cet effet , nous jurons » ensemble de l'assister de tout notre pouvoir et moyen » pour l'en tirer , ce qui a esté entre nous tous arrcsté sur » nos foys et serments pour ce donnés les uns aux autres* » par le présent concordat. » Plus de quatre-vingts signatures sanctionnèrent la validité de cet acte remarquable.
Pendant que les partisans de la réforme s'organisent et se préparent ainsi à de nouvelles luttes , les catholiques et le pouvoir royal restent presque inactifs. Les hommes du clergé font entendre , à la vérité, de lamentables doléances ; ils gémissent sur la destruction de leurs églises, en contemplant avec douleur des ruines et des débris ; ils s'indignent surtout des spoliations dont leurs riches bénéfices ont été l'objet , et ils ne cessent d'invoquer l'intervention dn roi, celle du parlement et des commissaires envoyés dans les provinces pour les réintégrer dans leurs anciens droits : ils leur racontent douloureusement toutes les persécutions qu'ils ont eu à souffrir ; et alors que le salut de l'Église et de la royauté réclame d'énergiques résolutions*, on n'entend éclater de toutes parts que des plaintes et d'inutiles prières à un pouvoir faible et impuissant. Aussi, avant que l'armée royale fut réunie , le prince de Condé et l'amiral de Goligny , à k téte de troupes nombreuses, abandonnaient la cité de la Rochelle pour se répandre dans le pays, et soumettre à leur domination les villes jusqu'alors restées fidèles au roi de France. Cette expédition fut le signal de réactions atroces et de barbares représailles* Malheur au vaincu ! catholique
POITOU
ou protestant , la mort deviendra son partage , et quelquefois il ne la subira qu'après des tortures et des supplices mille fois plus cruels encore. Si, dans les premières guerres , des scènes de désolation ont souillé la mémoire des vain- r queurs ; si les ruines des églises , l'expulsion et le massacre des prêtres ont attesté le funeste empire d'un fanatisme aveugle, les nouvelles guerres furent aussi ensanglantées par d'épouvantables catastrophes , et le nombre des victimes injustement immolées surpassa de beaucoup celui des combattants.
L'armée calviniste fut augmentée, dès les premiers jours de l'expédition, par la jonction d'un grand nombre de guerriers sous les ordres de d'Àndelot, frère de l'amiral Coligny. Ce capitaine abandonna les bords de la Loire , et pénétra en Poitou, après avoir traversé pacifiquement la cité de Thouars , respectant la ville seigneuriale de sa parente , la duchesse de la Trémoille , et s'être emparé de Parthenayj, «dont le gouverneur , du nom' de Malo , expia par une mort j cruelle le mérite d'une , résistance courageuse et honorable. Les deux armées, réunies vinrent assiéger la cité de Niort , * occupée par des soldats catholiques , sous le commandement de La Marcousse lieutenant du comte du Lude. Malgré la capitulation qui accordait aux habitants et aux soldats de la ville assiégée vies et bagues sauves , les vainqueurs se livrèrent à toutes sortes d'excès. L'intervention de l'amiral fut
impuissante à calmer la fureur de ses soldats ; tous les hora- 9 \
mes d'armes de La Marcousse furent massacrés , ainsi que
plusieurs prêtres , parmi lesquels se trouvait Etienne Texc-
reau , curé de Notre-Dame , qui avait inutilement payé ,
pour prix de sa vie , une somme de mille livres \ La forte- •
i Thibaudeau.
resse de Magné , les villes de Fontenay et de Saint-Maixent tombèrent également au pouvoir des huguenots , et dans toutes ces places les plus sanglantes réactions signalèrent d'affreuses victoires.
La nouvelle des progrès des calvinistes en Poitou parvint bientôt à la cour , qui envoya , sous les ordres du duc d'Anjou , une armée nombreuse pour les arrêter dans leur marche ; de leur côté , le prince de Coudé et l'amiral réunirent toutes leurs forces pour lutter avec avantage contre les soldats catholiques , et ils se trouvèrent à la tête de dix-huit mille fantassins et de trois mille cavaliers. Non loin de Lusignan , dans les plaines de Jazeneuil , campèrent les deux armées. Tout annonçait une bataille décisive ; mats la rigueur du froid ne leur permit pas d'en venir aux mains , et tout se passa en grosses escarmouches, qui furent les plus belles qu'en ait vues il y a longtemps , dit un historien contemporain. La gelée était si âpre et si véhémente , qu'un grand nombre de soldats périrent misérablement. Le duc d'Anjou alla s'enfermer dans la cité de Poitiers, laissant toute facilité aux excursions des huguenots à travers le pays. Le prince de Condé s'empara de la ville et du château de Mirebeau , de la dépendance du duc de Montpensier , l'ennemi acharné du calvinisme. Parmi les prisonniers qui tombèrent au pou* voir du vainqueur , se trouva un cordelier , confesseur de ce prince , dont le nom se rattachait à toutes les sanglantes exécutions des guerres passées. Il subit à son tour le sort dont il avait frappé de nombreuses victimes. Dés le départ du prince de Condé , les catholiques reprirent la ville et la forteresse de Mirebeau , et vengèrent par d'horribles représailles les massacres dont Niort , ainsi que les antres places tombées en la puissance des calvinistes , avaient été le théâtre.
POITOU, 287 Tandis que ces choses se passaient dans le nord du Poitou , d'autres hostilités non moins animées éclataient dans les régions, situées sur les bords de l'Océan. Là était placée l'antique abbaye de Saint-Michet-en-l'Herm , dont l'enceinte, .entourée de fossés et de bastions , avait protégé autrefois tout le pays contre les attaques des aventuriers normands. Dans ces nouvelles guerres , le monastère fut encore transformé en forteresse ; ses habitants jetèrent l'habit religieux pour s'équiper en guerriers , et , par de fréquentes excursions , ils inquiétaient les garnisons calvinistes. Dès le commencement de l'hiver de l'année 1 569 , des protestants de la Rochelle , sous les ordres du capitaine Goulènes , vinrent l'assiéger , et tenter de soumettre à leur domination cette abbaye qui avait déjà souvent échappé à de nombreuses attaques. Elle fut vaillamment défendue par un moine du nom de Châteaupers, et sans la trahison d'un déserteur qui indiqua le côté le plus faible du monastère fortifié , le nouveau siège aurait eu peut-être le même résultat que les tentatives passées. La prise de l'abbaye de Saint-Michel fut suivie de cruautés barbares à l'encontre de ces moines devenus soldats. Tous furent égorgés ; les galeries , les caves , les cloîtres et les citernes étaient remplis de cadavres , et plus de quatre cents personnes , de tout âge , de tout sexe, de toute condition, devinrent victimes de la fureur calviniste. Un sergent du nom de Forteau se réserva, dit-on , plusieurs des prisonniers , afin d'avoir le plaisir de massacrer chaque jour un papiste , un idolâtre» Le brave Châteaupers , conduit à la Rochelle , subit le même sort que ses compagnons , et il ne resta de l'antique monastère que des ruines ensanglantées, le souvenir d'une glorieuse, résistance et d'un triomphe souillé par d'odieuses atrocités.
Dès les premiers jours du printemps, les hostilités recommencèrent entre les deux armées ennemies. La défaite de Jaraac, dans laquelle le prince de Condé fut tué, jeta la joie dans le camp des catholiques , qui s'imaginaient qu'avec lui avait succombé l'hérésie de Calvin ; mais l'activité de Coligny , l'énergie de Jeanne d' Àlbret , cette reine n'ayant de femme que le sexe, Câme entière aux chose* viriles, l'esprit puissant aux affaires , le cœur invincible aux adversités, ranimèrent le courage de l'armée ; et , dans une solennelle assemblée de tous leurs guerriers , ils firent proclamer comme chefs de la confédération le jeune Béarnais Henri de Bourbon , et le fils du prince lâchement assassiné sur le champ de bataille de Jarnac. L'enthousiasme le plus ardent succéda aux inquiétudes qu'avait fait naître le résultat de cette triste journée , et tous les assistants jurèrent de vouer leur existence entière à la défense de la religion réformée , et de suivre avec persévérance les destinées des deux jeunes princes. L'amiral envoya en Poitou son frère , le sieur d'Andelot , afin de rassurer les esprits, de recruter de nouveaux combattants , èt de procurer les sommes nécessaires à l'entretien de la guerre par la levée d'impôts établis , et par la vente des biens ecclésiastiques. Dans l'accomplissement de sa mission , ce capitaine fut saisi d'une fièvre violente , et alla expirer quelques jours après dans la cité de Saintes, laissant échapper , durant les "intervalles d'un affreux délire , de tristes et douloureuses paroles sur la situation de la France, et sur les malheurs qui la menaçaient de toutes parts.
La nouvelle de la victoire du duc d'Anjou ranima le zèle des catholiques poitevins. Guy de Daillon , comte du Lude , rassembla une armée de cinq mille hommes , et vint assiéger la cité de Niort, défendue par le capitaine Fiuviaut. Pour mieux assurer la réussite de son projet , il s'empara des
POITOU. 289 divers châteaux qui avoisinaient la ville assiégée ; celui de Magné tomba en son pouvoir , et , malgré la capitulation , les guerriers qui le défendaient furent tous massacrés. Après plusieurs jours de siège , un dernier assaut fut ordonné par le comte du Lude , afin de triompher de la résistance de Pluviaut. Si l'on en croit d'Àubigné , dit Thibaudeau, la comtesse , présente à ce dernier assaut, accablait de reproches les capitaines qui reculaient; elle leur promettait même , pour prix de leur victoire , la possession des plus belles femmes de la ville. Malgré l'ardeur des chefs, les soldats, effrayés par les inondations, hésitèrent à envahir la brèche pratiquée dans les murs ; le désordre se mit dans leurs rangs , et les capitaines restèrent presque seuls à soutenir le choc des assiégés. Cet étrange incident força le comte du Lude à lever le siège de Niort , après avoir perdu plus de quatre cents hommes.
Le dénoûment de l'expédition des catholiques contre cette cité , ainsi que le licenciement de l'armée du comte d'Anjou, donnèrent aux calvinistes de nouvelles espérances. La Noue, gouverneur de l'Aunis , fut envoyé par l'amiral pour s'emparer de quelques places du Poitou. La ville de Chàtellerault tomba bientôt en son pouvoir; celle de Lusignan, malgré la résistance de Guron , fut emportée d'assaut par l'amiral lui-même, qui donna l'exemple d'un respect inviolable pour les clauses de la capitulation. François de Pons , baron de Mirambeau, fut fait gouverneur de cette citadelle importante. Après s'être rendu maître des châteaux de Vivône, de Montreuil, de Dissay et de Gençay, l'amiral, cédant aux désirs de ses officiers , vint assiéger la cité de Poitiers , restée jusqu'alors soumise aux troupes royales. Ils espéraient venger le désastre de Jarnac par la prise de cette capitale des provinces de l'Ouest. L'habile capitaine , préh. 19
voyant les difficultés de l'entreprise, fit en vain tous ses efforts pour en détourner les gentilshommes calvinistes qui composaient son armée, et ce ne fut que par condescendance pour la volonté des siens qu'il se décida à affronter les dangers de ce siège.
Depuis longtemps le comte du Lude , dans la crainte de cet événement , avait fait réparer les fortifications de la ville. Des tranchées et des plates-formes, nouvellement construites , la protégeaient du côté du Clain et de l'étang de Sain t-H il aire. De nombreux bastions , garnis de plusieurs pièces d'artillerie , lui servaient de défense du côté du château. L'armée royale avait toujours considéré la possession de cette place comme pouvant lui servir f non-seulement de refuge en cas de désastres , mais encore comme un centre de' domination sur tout le pays environnant. Dans son enceinte , une multitude de guerriers , de toutes armes , de toute condition , se préparait , sous les ordres du gouverneur 9 à repousser avec énergie l'attaque des calvinistes. Non-seulement les gentilshommes des pays voisins attachés à la foi catholique avaient abandonné leurs châteaux menacés pour chercher un asile au sein de la cité , mais les paysans eux-mêmes , entraînés dans cette fuite presque générale , y avaient suivi leurs seigneurs. Dés la fin de l'hiver , par les soins du comte du Lude , on avait vu s'organiser une milice urbaine composée des bourgeois de la ville , des ouvriers , ayant pour chefs les échevins et autres officiers de la commune. Les magistrats du présidial , les conseillers , les juges y les avocats , s'apprêtèrent aussi à défendre avec courage la cité assiégée. Sur cette armée composée d'éléments si divers, les protestants de la ville faisaient bien entendre quelques railleries , ne la croyant pas en état de soutenir le choc de l'ennemi : les soldats improvisés répon-
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daient à ces injustes prévisions qu'ils montreraient au besoin qu'ils estaient liommes comme les autres , et qu'ils avoient plus grand intérêt qu'eux en la garde et conservation de la cité. A ceux qui disaient que les compagnies n'étaient que d'ouvriers de basse condition , les catholiques répliquaient : Cela est vrai, mais nous sommes les maîtres, et les autres soldats sont des valets sortis de nos boutiques, quand ils ont oui le signal du combat.
A la nouvelle du projet de l'amiral , le jeune duc de Guise et le marquis de Mayenne son frère , suivis de près de huit cents hommes de guerre , tant italiens que français , accouraient pour protéger Poitiers , et encourir la fortune et yssue de ce siège. L'arrivée de l'héritier de l'illustre de Guise , et surtout celle de son armée , ranimèrent les espérances des habitants , qui , malgré leurs préoccupations belliqueuses , songeaient avec inquiétude aux chances et aux calamités de l'avenir. Presque tous les capitaines de distinction avaient amené avec eux leurs femmes , ce qui ne fut pas petite amorce au courage , dit d' Aubigné. La population de la ville se trouva singulièrement augmentée durant tout le siège , car il s'y trouvait plus de trente-trois mille hommes , d'après les détails que nous fournit un historien contemporain 1 : et si le nombre des défenseurs devint rassurant pour le salut de la cité, il occasionna durant l'attaque des privations et des malheurs de tous genres par la rareté des vivres et des subsistances. Enfin , tout fut préparé pour déjouer l'entreprise de l'amiral : sur le sommet de la tour de l'horloge, on plaça une sentinelle chargée de sonner l'alarme à l'approche de l'ennemi, et il fut défendu à tous les habitants de ne faire entendre ni cloche ni le bruit d'une horloge, afin d'enlever
Ample d focours sur le siège de Polctiers, par Ma. Liberge.
aux protestants qui se trouvaient au sein de la ville les moyens de pouvoir communiquer avec les ennemis du dehors , en leur donnant à certaines heures divers signaux.
Le 24 juillet , le signal d'alarme retentit dans la cité de Poitiers , et du haut des remparts on aperçut au loin , sur les coteaux qui dominent l'abbaye de Sain t-Cyp rien, la cavalerie ennemie qui s'avançait du côté de la cité. Le lendemain l'amiral de Coligny arriva avec le reste de son armée , et prit ses positions sur lès hauteurs qui s'élèvent au dessus des bords du Gain, et lui-même alla camper au village de Saint- Benoit. — La première rencontre eut lieu dans le faubourg de la Cueille-Mirèbalaise , où la compagnie du capitaine Boisvert, chargée de la garde de cette position, fut mise en complète déroute , et sans l'arrivée du duc de Guise et du comte du Lude, les guerriers calvinistes auraient poussé plus loin leurs attaques dans cette partie de la ville. Le même jour , par les ordres du gouverneur , et malgré les prières , les larmes des habitants , toutes les maisons voisines de l'abbaye de Saint-Cyprien , dans lesquelles les ennemis auraient pu se fortifier, furent incendiées et détruites. De légères escarmouches signalèrent la présence des calvinistes jusqu'à l'arrivée de Genlis , maître de l'artillerie , qui amenait avec lui un grand nombre de pièces de canon enlevées aux places nouvellement prises; elles furent placées sur les rochers voisins de la ville , et principalement du côté du Pont-Joubcrt.
Alors commencèrent de vives et continuelles attaques ; à plusieurs reprises , l'amiral , voulant donner un assaut général , fit construire sur le Clain divers ponts qui furent détruits, soit par les inondations, sôit par les sorties des assiégés. De nombreuses victimes jetaient chaque jour la désolation au sein de la cité; les vivres devenaient plus
POITOU. 293 rares ; les murs résistaient à peine aux désastres occasionnés par l'artillerie des assiégeants ; le pauvre peuple n'avoit jamais ouy tel tonnerre. Malgré les angoisses pénibles des habitants de Poitiers, « il n'y en eut pas un qui ne dist qu'il ne » mourrait plustôt que de se rendre ; disant qu'on combat- » toit pour l'Église de Dieu, pour le service du roy, pour » sa ville et patrie , où estoient en danger leurs femmes , » enfans , parens et amis. Que ce serait une pitoyable déso- » lation , si les ennemis vcnoient à tuer tant de pauvres )) gens d'église , vieux et innocens , qui y étoient accourus » de tout le pays comme en un lieu de sauvegarde et fran- » chisc, pour éviter l'orage et la fureur des hérétiques. Que » ce serait chose misérable de voir brusler et abattre tant » de beaux temples , que la piété et dévotion des premiers » chrétiens avoient fait bastir en cette ville. Que tant de » rançons , pillages et violences se feraient , que l'on ne les » scauroit imaginer , et que s'il arrivoit que la ville fust » prise , ceux qui eschapperaient seraient aussi bien en » continuelles guerres , alarmes et frayeurs , parce que » l'armée du roy bientost après la viendrait assiéger et la » reprendrait. » Ces paroles répétées dans toute la ville ranimaient le courage de ceux qui se laissaient abattre par de tristes prévisions. « Tous les chevaliers , seigneurs , gentils- » hommes et soldats , d'un cœur gai et hardi , alloient au » devant de l'ennemi, l'appelant au combat. » L'amiral Coligny , désespéré des longueurs et des fatigues du siège , résolut de tenter un dernier assaut , en traversant un pont construit prés des plaines de l'Hôpital-d es-Champs , dans la direction du faubourg de Rochereuii. « Les calvinistes commencèrent d'assez bon matin la batterie qui n'estoit nécessaire de continuer longtemps trop furieusement pour abattre toute la muraille et porte qui est au bout de la rue
de ce faux-bourg , laquelle estant par terre, et brèche fort grande ainsi faicte sur les deux heures après midy, ils meirent tous leurs gens en bataille , dont on voioit un fort grand nombre au haut de la Cueille. On voyoit d'autre part , au dessoulz de l'Hostel-Dieu , prés de leurs tentes , douze ou treize enseignes de gens de pied , bien accompaignez , et en bonne ordonnance : les autres estoyent sur les costeaux , en trois escadrons , bien serrez , et conduits par capitaines armez partie à blanc , partie d'autres armures. » L'armée royale , sous les ordres du duc de Guise et du comte du Lude, se prépara à recevoir le choc des assaillants. Les tours du château furent occupées par des arquebusiers , et un grand nombre de ces guerriers se placèrent au pied de la forteresse , protégés par quelques rochers qui en bordaient la base. Dans les deux camps retentissent des paroles d'exhortation ; les chefs haranguent leurs soldats; les prêtres et les ministres prodiguent leur éloquence, cherchant à exciter dans le cœur de tous des sentiments d'enthousiasme et de bravoure. « J'ai ouy dire depuis à un des combattans, ajoute le narrateur contemporain , que la force et sirène douce de ces harangueurs est si grande, que les pauvres soldats ne craignent aucun danger de mort après les avoir ouys , et se persuadent que mourant en telles affaires , ils s'en iront tout d'une voilée en paradis. » La mêlée fut rude et sanglante ; catholiques et protestants se battirent avec un acharnement digne d'une cause plus nationale; plu* sieurs capitaines et une multitude de soldats trouvèrent la mort dans cette lutte acharnée : ce fut le dernier incident de ce siège mémorable.
Quelques jours après, l'amiral Coligny, voyant avec douleur la réalisation de ses pressentiments , et craignant l'arrivée de l'armée du duc d'Anjou , abandonna l'entreprise
POITOU
contre Poitiers , après un siège de sept semaines , pour aller porter secours à la cité de Châtellerault. Grande lut la joie dans la ville à la nouvelle de ce départ ; ses habitants épuisés de fatigues allèrent en fête visiter le camp désert , et le lendemain , jour trè$-*olennet entre tes clirétiens , une procession générale fat ordonnée pour rendre grâces à Dieu de l'heureux dénoùment de la tentative des calvinistes. Tous les hommes d'armes , seigneurs et chevaliers , soldats et citoyens suivirent le cortège religieux depuis l'église cathédrale jusqu'à celle des Cordeliers, dans laquelle un prêtre de cette congrégation prononça un éloquent discours en l'honneur de ceux qui avaient vaillamment défendu la cause de l'Église et les intérêts du roi.
Le duc d'Anjou , après trois mois de repos , se remit en campagne à la tête d'une armée de douze mille hommes do pied et de quatre mille cavaliers , et vint assiéger Châtellerault, défendue par La Noue. Ce capitaine, désespérant de défendre les murs de la ville , se réfugia avec ses guerriers dans le sein de la cité s'y fortifia avec les débris de maisons détruites, et attendit de pied ferme l'assaut des papistes. Dés les premières attaques , les assiégeants , vigoureusement repoussés , furent contraints d'abandonner l'enceinte de la ville , et de rejoindre le corps d'armée du duc d'Anjou. Ce prince , connaissant le résultat de la tentative infructueuse de Coligny à P encontre de Poitiers , se mit en marche pour l'empêcher de regagner les places du bas Poitou , soumises à la domination calviniste, et les deux armées rivales se trouvèrent en présence dans les plaines de Moncontour. Après quelques heures d'escarmouche , le combat s'engagea avec le même acharnement de part et d'autre ; mais l'amiral Coligny ayant été gravement blessé, son armée s'ébranla devant celle du duc d'Anjou , et , malgré les efforts héroï-
ques d'un grand nombre de combattants , elle fut mise en complète déroute , laissant sur le champ de bataille plus de six mille morts et vingt-six enseignes. Parmi les braves guerriers qui cherchèrent à soutenir la gloire des armes calvinistes se rencontra un vieillard de quatre-vingt-cinq ans 1 , qui se précipita à la tête de quelques-uns de ses compagnons vers les rangs des catholiques, afin de faciliter la retraite du reste de l'armée.
Après cette désastreuse journée, Coligny se réfugia à Parthenay , où il rencontra les deux jeunes princes proclamés à la Rochelle chefs de la confédération. Dés le lendemain ils partirent pour Niort , et rallièrent dans cette ville les débris de l'armée. Calme dans l'adversité , confiant dans la justice de sa cause , l'amiral , laissant dans cette cité le capitaine Mouy et quelques-uns de ses guerriers , se dirigea vers la Rochelle , afin de pouvoir aviser aux moyens de réparer les échecs de Poitiers et de Moncontour. « L'amiral se voiant sur la tête , comme il advient aux capitaines et peuples , le blasme des accidens , le silence de ses mérites , un reste d'armée , qui , entière , se désespérait auparavant le dernier désastre , deux princes jeunes , desquels les mercenaires déchiraient la pauvre condition , leur apprenant premièrement à blasmer ceux qui manioient les affaires pour les conduire eux-mêmes, les autres à désirer et méditer un changement : de plus, des villes faibles , des garnisons estonnées, des estrangers sans bagage, lui sans argent ; des ennemis tréspuissans et sans pitié pour tous , et surtout sur lui abandonné de tous les grands , horsmis une femme qui , n'en aïant que le nom , s'estoit avancée à Niort pour tendre la main aux affligés \ » Telle était la triste position du malheu-
1 D'AubigDé, t. 1, p. 308.
5 Id. 1. 1 , p. 309.
POITOU. 297 reux Coligny après les désastres dont il avait été victime ; et, quoique vainqueurs , ses ennemis eurent la lâcheté du crime pour vaincre ce héros, noble et courageux champion de la réforme.
Le duc d'Anjou , voulant utiliser sa victoire de Moncontour, s'empara des principales places du Poitou, et vint mettre le siège devant la cité de Niort , qui lui ouvrit ses portes après une courageuse résistance du commandant de Mouy. Ce brave guerrier, au retour d'une sortie contre l'armée royale , fut assassiné par un traître du nom de Louviers de Monrevel , et alla expirer peu de jours après dans la ville de la Rochelle. Charles IX , accompagné de Catherine de Médicis, du cardinal de Lorraine, et d'une cour nombreuse , vint à Niort pour hâter la soumission des cités en révolte , et détruire complètement la confédération calviniste ; là , il fut résolu que l'on tenterait une attaque contre la Rochelle , cette forteresse menaçante du parti ennemi. Pendant que les catholiques s'emparaient de Saint-Jeand'Angély, La Noue, de retour à la Rochelle avec un corps considérable de troupes , sortit de cette place pour tenter quelques excursions dans le pays. Le château de Nuaillé , nouvellement fortifié, tomba bientôt en son pouvoir. Ce premier exploit encouragea les guerriers qui marchaient sous ses ordres j et, dès les premiers mois de 1 570 , il alla attaquer la place de Luçon , dans laquelle le comte du Lude avait fait bâtir un fort l'année précédente ; il était défendu par Mascaron. Dés les premiers jours de ce siège, il apprit que Puygaillard, capitaine catholique, accourait auj secours de Luçon , et le rencontra prés de Sainte-Gemme. Après quelques instants d'une terrible mêlée, les troupes papistes furent battues et dissipées , laissant au pouvoir des calvinistes un grand nombre de prisonniers. La Noue les envoya à la Ro
chelle , où ils arrivèrent portant chacun un bâton blanc à la main en signe de défaite « Dans cette rencontre , Puy gaillard fit des prodiges de valeur. — Vous êtes blessé , lui cria au fort de la mêlée un de ses parents qui combattait prés de lui. — Mais je ne suis pas mort > répondit-il. Et il continua de combattre jusqu'à ce que , désespérant de rallier ses soldats dispersés , il fut contraint de fuir avec eux. »
Après cette victoire , La Noue revint vers Luçon , qu'il emporta d'assaut , après une énergique résistance de la part des assiégés. Plusieurs des soldats de Mascaron préférèrent la mort à la captivité ; un cornette succomba en défendant l'enseigne que les vainqueurs voulaient lui arracher. Le capitaine calviniste réprima , autant qu'il lui fut possible , les désastres du pillage , faisant partout respecter les clauses de la capitulation ; il accorda même la somme de quatre cents écus comme indemnité de l'enlèvement des bagages du commandant de Luçon. Le siège de Fontenay-le-Comte suivit de prés l'occupation de cette dernière place. Pendant les incidents de l'attaque , le brave La Noue , s' étant approché des murs de la ville , fut frappé d'un coup d'arquebuse qui lui fractura le bras gauche. Laissant alors le soin du siège à Soubise , il se retira à la Rochelle pour faire soigner sa blessure. La gangrène s'y étant mise , il supporta avec courage l'amputation du bras ; « et il se trouva , dit Thibaudeau , un ouvrier assez adroit pour lui en faire un de fer , avec lequel il tenait la bride de son cheval , et pouvait facilement le diriger : c'est de là que lui est venu le surnom de La Noue Bras-de-Fer. » Soubise , après plusieurs assauts infructueux , se rendit maître de Fontenay , et accorda aux assiégés une capitulation honorable , dans laquelle cependant il ne voulut
1 Hiat. de Saintonge , de M. Massfou ^ 3e partie , 1. 1 , p* 207.
POITOU. 499 pas comprendre le maire Rapin, qui s'était opposé avec énergie à la reddition de la place , et qui échappa par la fuite aux vengeances des protestants. Le sieur Belleville- Languillier fut investi du commandement de Fontenay. Par la prise de ces diverses places et de celle de Marans , La Noue devint maître de la plus grande partie du bas Poitou.
Les victoires de l'armée calviniste firent promptement oublier à la cour ses triomphes de Jarnac et de Moncontour. Effrayée des progrés des protestants , elle se montra favorable à des négociations de paix. D'ailleurs les deux partis y épuisés par les fatigues de ces dernières guerres , se rapprochèrent par nécessité , sans cependant abjurer leurs réciproques sentiments de haine. « Je désirerois , disait l'amiral, plustost mourir que de retomber en ces confusions, et voir commettre devant mes yeux tant de maux. » Ces tendances générales vers la paix furent sanctionnées , après de longs débats , par le troisième édit de pacification, donné le 8 août 1570 à Saint-Germain-en-Laye, et enregistré au parlement le 1 1 du même mois. Dans ce traité , le roi de France consacra de nouveau les droits des calvinistes , leur accordant la liberté de conscience , l'exercice public du culte réformé , et l'amnistie pleine et entière de tout- le passé ; il annula tous les édits royaux dont les clauses portaient atteinte à ces garanties, et accorda à leur choix quatre villes fortes, comme places de sûreté; la Charité, Montauban , Cognac et la Rochelle furent choisies par eux. La cour envoya des commissaires dans les provinces ravagées par les guerres précédentes, * afin d'aviser aux moyens d'effacer le souvenir des maux dont elles avaient eu à souffrir dans ces derniers temps.
La France tout entière accueillit avec joie ce dénoûment pacifique. Les catholiques , ainsi que les protestants , s'empressèrent d'oublier dans les douceurs du repos les calamités
et les violences passées; la cour était resplendissante des fêtes occasionnées par le mariage du jeune roi avec Isabelle d'Autriche ; les seigneurs des deux religions s'y pressaient en foule , participant aux mêmes plaisirs et aux mêmes réjouissances. L'amiral de Coligny était admis dans les conseils de Charles IX, et paraissait devoir exercer sur son esprit une grande influence. Tout était calme , rien de sinistre ne troublait l'harmonie des divers partis, et le 18 août 1572 leur union apparente fut cimentée par le mariage du jeune roi de Navarre , qui avait perdu sa mère quelque temps auparavant , avec Marguerite de Valois , sœur de Charles IX. De tristes pressentiments agitaient cependant l'esprit inquiet de quelques seigneurs protestants, qui redoutaient les fausses démonstrations d'amitié de la reine mère , Catherine de Médicis. Des avis officieux furent transmis à l'amiral sur les projets coupables de la cour , et le guet-apens dont il devint victime, le 22 du même mois, ne troubla en rien la confiance qu'il avait dans les bonnes intentions du roi. Telle était la bonne foi du parti calviniste , croyant à la sincérité du dernier édit de pacification. — Pendant que les seigneurs de la religion réformée s'abandonnaient ainsi aux espérances d'une paix de longue durée, d'atroces pensées de haine animaient leurs ennemis. Dans un conseil secret, présidé par la reine mère , un complot inouï fut tramé contre leur existence. La faiblesse d'esprit du jeune monarque ne s'en effraya nullement , et il consentit à tout ce qu'on exigea de lui. Pendant la nuit du 23 août, par les ordres de la cour , tous les seigneurs huguenots furent massacrés ; le sang coula durant trois jours dans la cité de Paris ; l'amiral Coligny fut la première victime frappée. Ainsi se réalisa par de sanglantes catastrophes le barbare projet de destruction du calvinisme ; ainsi se consomma l'épouvantable réaction
POITOU. 301 catholique connue dans l'histoire sous le nom de la Saint-Bartliélemy. A aucune époque de nos désastres et de nos guerres civiles y la fureur et le fanatisme ne rencontrèrent de plus ardents prosélytes ; jamais , dans les phases les plus révolutionnaires de notre histoire , nous ne retrouverons plus de cruautés , plus de victimes , plus de martyrs. Nous n'avons pas la pensée d'expliquer les mystères de cette exécrable journée , de restituer à ses véritables instigateurs l'opprobre des crimes dont elle offrit le hideux spectacle, de justifier Charles IX aux dépens de son indigne mère , de rechercher r en un mot, les causes véritables de ces atrocités qui laisseront sur le catholicisme , sur la royauté , et sur leurs défenseurs dans ces temps , des souvenirs ineffaçables d'infamie et de réprobation ; il nous suffit de constater combien cette réaction coupable donna aux destinées de la réforme une garantie d'avenir et de puissance bien propre à assurer le triomphe de ses philosophiques pensées
Si les cités de notre province n'eurent point à souffrir des exécutions qui remplirent de deuil la France entière , d'énergiques imprécations y retentirent contre la déloyauté des catholiques. La Rochelle donna encore dans l'Ouest le signal de l'insurrection ; elle répara ses remparts , ses tours , ses plates-formes , et accueillit dans son enceinte tous les défenseurs de la foi nouvelle , indignement trompés par la perfidie de leurs ennemis. Non-seulement ils cherchent à éviter les persécutions dont ils pourraient être victimes , mais ils désirent encore bien plus vivement venger leurs frères en religion , martyrs immolés à l'aide de la trahison et de la mauvaise foi. Les ministres provoquent l'enthousiasme , et , par la fougue de leur éloquence , ils raniment les partisans
1 Etudes historiques de M. de Chàteaubriand , t. 3 , p. 469.
de l'ancienne confédération. La révolte de la Rochelle jeta dans la consternation les conseillers de Charles IX. Avant d'invoquer la force des armes , le roi désira faire quelques tentatives de conciliation , et supplia le brave La Noue , le héros au bras de fer , retiré depuis le dernier édit au fond de la Picardie , de s'avancer jusqu'à la Rochelle pour engager ses habitants à la paix et à la soumission. Ses démarches d'accommodement ayant été infructueuses , Biron , à la tête de l'armée royale , reçut ordre d'investir la ville , et d'en commencer le siège dans le dernier mois de l'année 1 572. Rien ne fut négligé pour assurer la prise de cette place importante ; des troupes nombreuses vinrent camper dans ses environs ; plus de soixante pièces de canon furent dirigées sur ses remparts , et un grand nombre de vaisseaux la cernèrent du côté de l'Océan \
Le 12 février de l'année suivante, le vainqueur de Jarnac et de Moncontour , le duc d'Anjou , accompagné de son frère le duc d'Alençon , du duc de Montpensier, des ducs de Guise y de Nevers et d'Aumale , et d'une foule de seigneurs catholiques , vint prendre le commandement de l'armée et la direction du siège commencé. Il confia la garde des divers postes aux jeunes princes qui l'avaient suivi danfc son expédition , et , le 29 du même mois , il donna le signal de l'attaque. Pendant toute la journée les batteries de l'armée catholique furent dirigées contre la ville , et , sur le soir , le * duc d'Anjou fit sommer ses habitants de se rendre. Pour
toute réponse , le brave La Noue , qui avait accepté le commandement des troupes assiégées , chercha par une vigoureuse sortie à s'emparer de l'artillerie ennemie. Quelques jours après , le duc d'Aumale fut frappé par un boulet au
* Histoire de la Rochelle, du P. Arcère, 1. 1. Nous avons suivi sa narration et celle de M. Massiou.
POITOU. 303 milieu de la poitrine, et expira immédiatement. Cet événement fut accueilli dans la ville par des acclamations de joie. <c Voilà, s'écriaient les ministres, le commencement du jugement de Dieu sur les massacreurs des fidèles chrétiens. » La pièce qui avait lancé le fatal boulet fut appelée du nom de la victime.
Cependant plusieurs habitants songeaient à accepter les conditions de paix offertes par le duc d'Anjou , et rencontraient dans La Noue un ferme soutien pour faire adopter leurs projets. Mais tout espoir d'accommodement échoua devant l'exaltation des ministres, et de ceux qu'ils dominaient par la puissance de leurs paroles. Alors La Noue , voyant que sa présence était inutile pour le maintien de la paix, abandonna la ville assiégée pour retourner dans le camp du duc d'Anjou. Son départ y occasionna dans les premiers instants une vive agitation , qui disparut bientôt devant le péril de leur position. Malgré les nombreux assauts dont les remparts de la Rochelle devinrent le théâtre , les guerriers qui gardaient son enceinte donnèrent des preuves d'une héroïque résistance , et > après un siège de cinq mois , le duc d'Anjou se disposait à abandonner cette place , lorsque arrivèrent au camp royal des députés des villes insurgées du Midi, pour proposer un plan de pacification générale. Après plusieurs incidents et d'orageux débats , le duc d'Anjou y qui venait d'apprendre sa nomination au trône de Pologne , signa , le 6 juillet, un traité qui accordait toutes les garanties demandées par les protestants , et une entière amnistie pour tous ceux qui avaient pris les armes et levé contre le roi de France l'étendard de la révolte.
La violence des dernières guerres, la sanglante catastrophe de la Saint-Barthélémy , la perfidie des transactions mensongères, inspirèrent une nouvelle énergie au parti pro-
testant. Ses forces devinrent plus menaçantes par la naissance d'une autre faction , connue dans l'histoire sous le nom de faction des politiques ou des malcontents , à la tête de laquelle se placèrent le duc d'Àlençon et les Montmorency. Les intrigues de la cour ne purent éteindre à leur origine ces nouveaux élans d'insurrection. Le signal en fut donné dans l'Ouest par l'arrivée de l'illustre La Noue à la Rochelle. Il n'y vint plus remplir une mission pacifique , mais bien provoquer les populations à une révolte générale. « Mieux vaut , s'écriait-il dans une réunion de l'hôtel-deville de cette cité , guerre ouverte que paix trompeuse : rompons à jamais avec une faction implacable , pour qui les traités ne sont que moyens de déception , qui ne rêve que pièges , embûches et perfidies , et conspire froidement notre perte , alors qu'elle nous tend la main et nous jure amitié. » Il convoqua prés de lui les divers chefs* de la religion réformée , et les engagea à s'emparer du plus grand nombre de villes et de châteaux qu'il serait possible. Ce fut au milieu de ces préparatifs de guerre que Jean La Haie , lieutenant général du sénéchal de Poitou , homme brave et entreprenant , s'associa aux projets de La Noue , et résolut d'en hâter l'exécution dans la ville de Poitiers.
Les écrivains catholiques et protestants ont cherché à jeter sur la mémoire de ce personnage des soupçons de mauvaise foi et même de trahison. Sa participation active aux projets des malcontents fut entourée de mystères et de circonstances étranges ; il ne se déclara pas ouvertement partisan de la nouvelle faction , brisant tous les liens qui l'attachaient au parti de la cour ; il travailla à la réalisation de ses projets au milieu de l'ombre et des ténèbres. Dès 1 573 , il tenta secrètement de s'emparer de Poitiers , et l'activité du maire de Lauzon fit seule échouer son plan. L'année suivante, il
POITOU. '305
essaya d'y introduire des hommes dévoués aux politiques, par l'entremise d'un meunier de Tison , qui le dénonça , et fit avorter son entreprise. Ces échecs ne l'empêchèrent pas de renouveler plus tard ses tentatives ; mais la vigilance des habitants n'en permit point la réussite. Quelle était sa pensée? Obéissait-il à l'impulsion du nouveau parti, ou bien ne cherchait-il qu'à satisfaire des passions privées , d'ambition ou d'amour-propre? Le voile mystérieux dont luimême a enveloppé toutes ses actions enlève à l'histoire tout pouvoir de les apprécier. Nous pensons cependant qu'il chercha à jouer dans la capitale du Poitou le même rôle que La Noue remplissait avec gloire à la Rochelle. Habile et courageux , plein d'ardeur et d'activité , il se précipita aveuglément dans une faction dont il avait combattu jusqu'alors les doctrines, oubliant que la défection n'offre à aucun parti des garanties de loyauté et de bonne foi.
L'insurrection faisait d'immenses progrès en Poitou x. Plusieurs places importantes étaient tombées au pouvoir des calvinistes , et ils menaçaient toutes celles qui étaient dans la dépendance de l'armée royale , lorsque le vieux duc de Montpensier , à la tête de plusieurs régiments , s'avança dans notre province. Après avoir séjourné durant quelques jours à Parthenay et à Coulonges , il alla camper à Sainte- Hermine , espérant amener à un combat général La Noue , dont les troupes occupaient tout le pays. Mais ayant appris sa retraite dans la ville de la Rochelle, il fit venir- de Nantes six canons , et ordonna au sieur Puygaillard d'enlever le château de Talmont , où commandait pour les protestants le capitaine Renolière, qui se rendit dés les premiers instants de l'assaut. Pendant cette expédition , le camp du
' Histoire des guerres de religion en Poitou , depuis 1574 jusqu'en 1676 , par Pierre Britison.
il. 20
30fr L'ANCIEN
duc de M ontpensier fut le théâtre d'une attaque nocturne de la part de Saint-Etienne , capitaine calviniste de Fontenay , qui fit prisonniers plusieurs gentilshommes, et enleva un riche butin. Poursuivi par les compagnies de Mortemart jusque dans les faubourgs de celte ville , il perdit dans sa fuite plus de vingt-cinq hommes. L'armée royale était sous les murs de Fontenay , lorsque la nouvelle de la mort du roi parvint au duc de Montpensier.
(( Charles IX languissait depuis deux années ; il se félicitait de n'avoir point de fils , de crainte que ce fils n'eût été aussi malheureux que lui. Ayant appris le soulèvement des princes : « Au moins , dit-il , s'ils eussent attendu ma mort ; c'est trop m'en vouloir. » Il mourut au château de Vincennes , le 30 mai 1 574. Deux jours avant qu'il expirât, les médecins avaient fait retirer toutes les personnes de sa chambre, « hormis trois , savoir : La Tour, Saint-Pris , et sa nourrice , que sa majesté aimoit beaucoup , encore qu'elle fût huguenote. Gomme elle se fut mise sur un coffre , elle commençoit à sommeiller; ayant entendu le roi se plaindre, pleurer et soupirer , s'approche tout doucement du lit , et , tirant sa custode, le roi commença à lui dire , jetant un grand soupir , et larmoyant si fort que les sanglots lui coupoient la parole : « Ah! ma nourrice ! ma mie, ma nourrice, » que de sang et que de meurtres ! Ah! que j'ai suivi un méchant
» conseil! 0 mon Dieu ! pardonne-les-moi , s'il te plaît Que
» ferai-je? Je suis perdu; je le vois bien. » Alors la nourrice lui dit : « Sire , les meurtres soyent sur ceux qui vous les ont w fait faire! mais de vous, sire, vous n'en pouviez mais; et » puisque vous n'y prêtez pas consentement, eh avez regret, » croyez que Dieu ne vous les imputera jamais , et les couvrira » du manteau de la justice de son fils , auquel seul faut qu'ayiez j) votre recours; mais pour Chômeur de Dieu, que vol re ma
POITOU. 307 » cesse de larmoyer. » Et sur cela , lui ayant été quérir un mouchoir pour ce que le sien étoit tout mouillé de larmes , après que sa majesté l'eut pris de sa main , lui fit signe qu'elle s'en allât , et le laissât reposer. »
» Ce roi , qui tirait par les fenêtres de son palais sur ses sujets huguenots, ce monarque catholique se reprochant ses meurtres , rendant l'âme au milieu des remords , en vomissant son sang , en poussant des sanglots , en versant des torrents de larmes , abandonné de tout le monde , seulement secouru et consolé par une nourrice huguenote ! N'y aura-t-il pas quelque pitié pour ce monarque de vingt-trois ans 9 né avec des talents heureux , le goût des lettres et des arts , un caractère naturellement généreux, qu'une exécrable mère s'était plu à dépraver par tous les abus de la débauche et de la puissance ? Son corps Ait porté sans pompe â Saint-Denis , accompagné de quelques archers de la garde, par quatre gentilshommes de la chambre , et par Brantôme , raconteur cynique, qui moulait les vices des grands , comme on prend l'empreinte du visage des morts \ »
La mort de Charles IX /sans arrêter d'une manière immédiate les hostilités entre les diverses factions , inspira quel* ques pensées de rapprochement â plusieurs chefs catholiques , désespérés des longueurs d'une guerre aussi désastreuse pour le pays. Le comte du Lude, gouverneur du Poitou, pour la commisération qu'il eut des officiers et bons serviteurs du roy de Fontenay, ses frères exilez, leur assigna , le 1 5 juillet , un rendez-vous pour s'entretenir de la situation des affaires de religion. Là , le général catholique chercha par tous les moyens à dissuader les gentilshommes et seigneurs calvinistes de leurs projets d'insurrection , disant qu'il désirait
> Études historiques de M. de Chàteaubriand , t. 3, p. 471.
de bien grand cœur voir se terminer les dissensions civiles par la réunion des états de France ; il chercha aussi à détruire les inculpations dirigées contre sa bonne foi de la part des protestants , assurant qu'il ignoroit pourquoi/ on lui vouloit mal, qu'il aymoit mieux estre chef d'un bien public que d'un mal public ; qu'il avoit seulement empesché que Von ne print les prestres à rançon , que l'on ne ruinast les églises , et que les gens de bien ne laisseroyent à l'aimer voyant une si bonne et légitime occasion qui l'avoit meu à délaisser l'authorité qu'il aveit en son pays pour prendre les armes. Dans ces tentatives de conciliation , du Lude agissait-il de son propre mouvement , ou bien n'était-il que le complice de Catherine de M édicis , cherchant encore à calmer , par de perfides paroles de paix , les justes sujets de mécontentement du parti huguenot, et jouait-il de nouveau le rôle de petit galant de la rogne, ainsi que l'appelaient les calvinistes? Quoi qu'il en soit , ces derniers repoussèrent avec énergie , comme une lâcheté et un déshonneur , toute transaction pacifique ; ils rappelèrent au gouverneur du Poitou tous les maux qu'ils avaient eu à souffrir , les injures et les humiliations dont ils avaient été victimes , les massacres de leurs frères , la ruine et la dévastation de leurs biens , ainsi que les perpétuelles trahisons de la cour. Cependant l'abbé Jean-Baptiste de Gadayne , le plus habile négociateur de ces temps , fut plus heureux que le comte du Lude dans la mission que lui confia la reine ; il obtint de La Noue une trêve de deux mois , à la condition de payer pour l'entretien de l'armée protestante une somme mensuelle de trente mille livres.
Dès le mois d'août de la même année , le duc de Montpensier revint en Poitou à la tête d'une armée de dix mille hommes , s'empara des châteaux de Saint-Maixent , de la Forèt-sur-Sèvre , de Cherveux, d'Aulnay et de Melle. Il
POITOU. 309 n'éprouva de résistance que dans l'attaque de cette dernière place , commandée par un capitaine calviniste du nom de Tournecoupe , qui expia par la mort son refus de soumission. Avant d'aller assiéger Fontenay, ainsi qu'il avait été décidé dans son conseil , le duc de Montpensier envoya le sieur de Chavigny avec quatre ou cinq cents cavaliers garder le passage entre la Rochelle et Marans, et, quelques jours après , il s'empara de cette dernière ville , qu'avaient abandonnée durant la nuit les guerriers protestants. Fier de ces divers triomphes , le général catholique alla mettre le siège devant Fontenay-lc-Comte , occupée par le capitaine Saint- Etienne avec quatre cents hommes des gardes de La Noue. Cette place avait été fortifiée avec soin par les calvinistes , et elle soutint pendant plusieurs jours les attaques de l'ennemi.
La prise du faubourg Desloges était le seul fait d'armes des troupes royales, lorsque le sieur du Landereau arriva au camp avec trois cents arquebusiers et quatre pièces d'artillerie ; on dressa une batterie du côté du fort des Dames , afin d'abattre la tour qui dominait la rivière , et on dirigea d'autres pièces contre les murailles qui longeaient le fort Guinefolles ; de telle sorte qu'on pratiqua en un seul jour trois brèches. Le capitaine de Bussy résolut alors de pénétrer dans la ville à travers celle qu'il avait faite au château , et il s'avança jusqu'au retranchement où il fut blessé d'un coup d'arquebuse , ainsi que deux capitaines qui l'accompagnaient. Du Landereau et des Roches-Baritaut , les ayant remplacés dans l'attaque , furent contraints de se retirer après de nombreuses pertes , voyant , dit le narrateur contemporain , que les retranchemens étolent tels qvfil n'y avoit aucune apparence de s'y opiniastrer pour C heure , et d'autant moins que la nuict commençait déjà à s'approcher. Le lendemain l'attaque fut faicte plus drue et furieuse que la veille ; toute l'artillerie
fut dirigée contre le château; et, sur les dix heures du matin , les capitaines de Serrion et de Montsoreau eurent ordre de marcher à l'assaut. Les assiégés , voyant qu'ils ne pouvaient résister plus longtemps , envoyèrent vers le duc de Montpensicr deux gentilshommes poitevins , Tounoy et Bessay, pour obtenir de lui des conditions avantageuses. Cependant, redoutant les vengeances du général catholique, Saint-Etienne refusa de signer la capitulation accordée, qu'il n'accepta qu'au moment où les assiégeants avaient déjà envahi la ville. Le duc de M ontpensier , accompagné du comte du Lude , des sieurs de Chavigny et de Puygaillard, y étant entré , songea à sévir cruellement contre les ministres de la religion réformée , voulant ainsi venger la mort de son confesseur tué dans les dernières guerres. Il promit une récompense de cinq cents écus à ceux qui les lui livreraient. L'un d'eux , Dumoulin , s'étant trouvé parmi les prisonniers , fut conduit à Niort , par ses ordres , pour y subir le dernier supplice.
Après avoir laissé le commandement de la ville à Philippe de Ghâteaubriant , seigneur des Roches -Baritaut , avec quatre compagnies de gens de pied et cinquante cavaliers , le duc de Mon tpensier vint assiéger le château de Lusignan, défendu par René de Rohan , seigneur de Frontenay. La situation de cette forteresse, bâtie sur le rocher; et entourée de toutes parts de précipices qui engendraient frayeur à ceux qui tes regardaient du haut des tours, rendait difficile l'entreprise de l'armée royale. Le seigneur de Rohan , prévoyant cette attaque , avait fait détruire toutes les habitations qui s'élevaient aux pieds du château , afin de l'isoler et de faciliter ainsi sa défense. Le début du siège fut signalé par plusieurs sorties des assiégés, dans lesquelles ils tuèrent un grand nombre de catholiques. L'arrivée du capitaine Saint-
POITOU. 311 Martin à la tête de six cents hommes , et l'envoi de poudre et de munitions de guerre , permirent aux assiégeants de redoubler d'efforts pour emporter la place. Déjà la longueur du siège inquiétait vivement les habitants de la ville ; ils voyaient avec douleur s'épuiser leurs moyens de subsistances , et ils envoyèrent demander au duc de Montpensier un sauf-conduit pour plusieurs femmes enceintes qui se trouvoient dans la citadelle. Ce dernier, espérant que les souffrances de ces malheureuses rendraient moins longue la résistance des assiégés, rejeta ces propositions, et donna l'ordre d'un assaut général contre un des forts situés dans le fossé de la ville. Cependant les assiégés , pressés de pauvreté et de disette de munitions , ayant perdu la moitié de leurs hommes et les plus belliqueux, obtinrent du général catholique une capitulation honorable , et lui remirent la place , le 25 janvier , après plusieurs mois d'un siège pénible. Le seigneur de Rohan et les autres gentilshommes sortirent glorieusement du château avec armes et bagages , ainsi que le reste de la garnison • Des otages furent échangés pour garantie de l'exécution de ce traité. Sur la demande des habitants de Poitiers, le duc de Montpensier ordonna de démolir le château de Lusignan , d'abattre ses tours et ses forteresses , et confia cette mission au sieur de Ghemeraud > lequel pensa que, pour la mémoire de ce lieu, la principale tour, appelée la Tour de Mellusine , devoit estre conservée.
Pendant que l'armée royale s'épuisait en vains efforts devant l'antique forteresse de Lusignan , en triomphant moins par la force des armes que par la famine , quelques troubles menacèrent la sécurité des catholiques de Niort. En face de la maison occupée dans cette ville par le comte du Lude , on placarda pendant la nuit une requête au gouverneur du Poitou, dans laquelle le peuple se plaignait
amèrement des maux qui l'accablaient depuis plusieurs années ; on y accusait aussi les seigneurs d'exciter des troubles pour leur seul profit , de vouloir ruiner le marchand et le pauvre paysan , de ne courir aucun péril dans toutes ces guerres , ni en leurs biens ni en leurs personnes , de se servir de la religion comme d'un simple prétexte. Cette pétition anonyme se terminait par la menace d'une lerée de vingt mille hommes , tant catholiques que huguenots , pour abolir ceux qui vendent et traictent le peuple de cette façon, et au lieu de signatures était écrite cette inscription : Nusquam tuta fides. Quelque mystérieuse que soit la forme de cette requête, nous y retrouvons l'expression de plaintes justes et légitimes ; dans toutes les catastrophes des guerres de religion , le peuple , c'est-à-dire les artisans et les marchands , expie par mille souffrances les torts et les crimes de l'aristocratie. Dans les alternatives de victoires et de défaites des soldats catholiques et huguenots , toujours il se trouve opprimé , tyrannisé ; nullement initié aux arrière-pensées d'ambition qui faisaient agir les meneurs de ces diverses factions , il subissait injustement toutes les réactions et les vengeances que provoquaient les haines et les dissensions civiles. Voilà la pensée du pamphlet séditieux adressé au comte du Lude , gouverneur du roi en Poitou.
Vers cette même époque éclatèrent dans le Poitou de nouvelles tentatives de Jean La Haie contre l'autorité des officiers du roi. Enhardi par l'amnistie dont sa conduite passée avait été accueillie à la cour , il songea à s'emparer de la ville de Poitiers. Il avait enrôlé dans son complot un grand nombre de gentilshommes , et disposé de leur volonté par persuasions et parolles pleines de charmes. Au mois de juillet , il chercha à réaliser ses projets tant de fois déjoués. Des hommes d'armes , cachés dans des charrettes de foin , devaient
POITOU
pénétrer dans la ville , mettre le feu dans divers quartiers , afin de provoquer un tumulte favorable à l'exécution de leur entreprise; de nombreux complices étaient dispersés dans la cité, afin d'en favoriser l'exécution. L'imprudence d'un homme d'armes , du nom de Bastardin , fit encore avorter ce complot ; lié d'une étroite amitié avec un gentilhomme de Poitiers, le sieur du Pin, il lui conseilla de cacher son argent et ses plus précieux meubles; curieux de connaître les motifs de cet avis officieux , du Pin le supplia de ne rien lui cacher , et obtint de Bastardin le secret de la conspiration. La trahison de ce confident perfide coûta la vie à son malheureux ami , qui fut décapité sur la place de Notre-Dame.
Ses aveux perdirent La Haie , lequel , déclaré coupable de pratiques et menées secrètes contre le roy et la piété qu'il devoit à son pays , fut condamné par les mêmes juges à avoir la tête tranchée , sentence que l'on exécuta en effigie sur la même place de Notre-Dame. Par les conseils d'un valet de chambre du roi , alors en mission dans le Poitou , le seigneur de Sainte-Souline fut chargé d'arrêter le factieux dans sa maison de campagne de la Begaudiére , située à une lieue de la ville. La Haie résista jusqu'au dernier moment aux efforts des hommes d'armes venus pour le saisir , et en se faisant tuer dans sa propre maison , il évita l'appareil ignominieux du supplice auquel il avait été condamné. Sainte-Souline , son ennemi le plus cruel , fit transporter à Poitiers son cadavre , et eut la cruauté de le livrer au bourreau ; et sur la place où son exécution par effigie avait été consommée , la tête de La Haie fut ôtée solennellement , et transportée sur le portail de Saint-Cyprien ; ses membres , dispersés çà et là , livrés à toutes sortes d'ignominies , furent attachés à
un gibet placé en dehors de la ville. Telle fut la fin de l'existence de ce mystérieux personnage , qui laissa dominer tous les derniers actes de sa vie par des soupçons et des présomptions propres à flétrir sa mémoire.
Malgré les victoires du duc de Montpensier en Poitou , les seigneurs calvinistes accueillirent avec joie le manifeste que publia le duc d'Alençon, dans lequel ce prince attaquait violemment les actes du gouvernement de Catherine de Médicis et de son fils Henri III , nouveau roi de France , et proclamait son adhésion solennelle aux projets des malcontents. Cette déclaration de guerre n'eut aucun résultat, grâce à l'adresse de la reine mère qui obtint de la faiblesse du prince insoumis une trêve qui fut suivie, peu de temps après, par la conclusion d'un traité de paix générale , signé le 6 mai 1 576 à Châtenoy, entre Henri III et le duc d'Àlençon , agissant dans les intérêts de l'union des partis des politiques et des huguenots. Ce nouvel édit sanctionna toutes les garanties réclamées par les calvinistes. Non-seulement ils obtinrent la liberté de conscience , mais encore l'exercice public de leur culte , avec permission à leurs ministres de prêcher en tous lieux les doctrines de la religion réformée. On leur accorda aussi dans les huit parlements du royaume des chambres mi-parties ; les prêtres et les moines mariés eurent la faculté de légitimer leurs enfants ; tous les crimes et désordres de la Saint-Barthélemy furent hautement désavoués comme advenus au grant regret et déplaisir du roi; on exempta des impots les veuves et les enfants des victimes qui avaient succombé dans ces massacres ; la mémoire de Coligny fut réhabilitée , et à son nom on ajouta , il est vrai , les noms de victimes moins nobles , tels que ceux de La Mole et de Coconnas. Enfin , comme garantie de la bonne
POITOU. 315 foi de cette cinquième paix , huit places importantes furent octroyées aux calvinistes , et on restitua aux princes matcontents tous leurs biens et toutes leurs dignités.
LA LIGUE EN POITOU. — LE DUC DE TBOUABS. — SA MORT. HENRI DE NAVARRE A NIORT.
POSITION POLITIQUE DE LA CITÉ DE POITIERS DANS LES NOUVELLES GUERRES. ÉDIT DE POITIERS. — LES GRANDS-JOURS.