‹ Histoire générale du PoitouChapitre 9 sur 16 · NOTICE SUR LA FAMILLE SAINTE-MARTHE. — BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LA FAMILLE SAINTE-MARTHE. — BIOGRAPHIE

Le poignard de Ravaiguac , en frappant te roi de France, rompit du même coup toute tentative de conciliation entre les deux cultes. Aux tendances de paix succédèrent de vagues rumeurs d'hostilités. Les calvinistes n'avaient-ils pas, nonseulement à venger l'odieux attentat dont un moine s'était fait l'épouvantable héros , mais encore à protéger les libertés conquises contre les atteintes dont les menaçait la fougue catholique? La minorité du jeune roi Louis XIII , la régence de sa mère Marie de M édicis , les affections de cette dernière pour les prêtres italiens , tout contribuait à. laisser aux passions des partis leur ardeur et leur activité. Déjà de sinistres pressentiments agitaient les protestants, lorsque, dans l'assemblée générale des églises réformées qui eut lieu à Saumur , les principaux chefs combinèrent leurs efforts pour résister, le cas échéant , aux mesures hostiles que tout semblait annoncer. Ainsi que toutes les cités importantes , celle de Poitiers se ressentit des émotions provoquées par les nouveaux événements. La milice municipale s'organisa ; une serveillance active fut ordonnée. Marie de Médicis , connaissant les tendances catholiques de la capitale du Poitou 9 fit tous ses efforts pour la retenir dans les liens d'une étroite

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obéissance. Du haut de ses remparts, elle pourra dominer les turbulentes agitations dont quelques seigneurs menacent toute la province, -et opposer aux envahissements des La Trémouille et des Rohan , chefs du calvinisme dans nos contrées, la fidélité à toute épreuve de m banne ville. Celle de Niort eut à éprouver, elle aussi , toute la sollicitude du nouveau gouvernement. Des lettres patentes du mois de juin 1610, enregistrées à la chambre des comptes le 12 août suivant , et à la cour des aides le 30 septembre de la même année , confirmèrent tous les privilèges dont l'avaient gratifiée les précédents rois de France. Et pourtant , non loin de Niort, du haut de sa forteresse de Maillezais , le vieux capitaine d'Àubigné protestait énergiquement contre la régence de la reine-mère , proclamée sans le consentement des états généraux de la nation.

Dés 1614, le prince de Gondé publia un manifeste, et convoqua sous ses bannières de nombreuses troupes. Bien grande fut l'agitation parmi les habitants de Poitiers, à la nouvelle de l'approche de ce prince, dont les projets hostiles n'étaient pas encore ouvertement déclarés. Une députation , à la tète de laquelle devait se trouver le maire Nicolas de Sainte-Marthe, s'apprêtait à aller au devant du prince, lorsqu'une lettre de la reine-màre vint tout^à-coup arrêter ces préparatifs de réception. On accusa même le maire , ainsi que plusieurs autres notables habitants , d'avoir voulu livrer la ville au seigneur révolté. Pour affaiblir aux yeux de Marie de Médicis cette fâcheuse impression , le corps municipal lui renvoya intacte la copie du manifeste que leur avait adressé le prince de Condé. « Messieurs , écrivait-elle aux maire et » échevins , j'ai reçu votre lettre , laquelle vous m'avez en- » voyée par le sieur de Sainte-Marthe , avec une lettre qui » vous a été écrite par mon neveu le prince de Gondé , et

» l'ai encore plus particulièrement entendu dudit Sainte- » Marthe, en ce qu'il nous a rapporté sur ce de votre part ; » sur quoi, je vous dirai que je demeure bien contente et » satisfaite des témoignages et assurances que vous me » donnez de votre affection et fidélité au service du roi Mon- » sieur mon fils, et du soin qu'il reconnaît que vous prenez » par-delà pour vous conserver et vous maintenir sous son » autorité et obéissance. »

Non-seulement la cité de Poitiers éprouvait ainsi les agitations des partis , mais les mêmes faits se manifestaient dans d'autres lieux du Poitou. A Saint-Maixent, d'énergiques réclamations émanaient de la communauté calviniste , pour le maintien des clauses formulées par l'édit de Nantes. De graves accusations étaient dirigées contre les envahissements et la tyrannie des catholiques , encouragés par la nouvelle administration dans leurs projets hœtiles. Vers Lusignan , le marquis de Bonnivet, serviteur dévoué du prince de Condé, parcourait le pays et recommençait d'aventureuses expéditions. « Sur l'avis que j'ai reçu, écrivait la reine, que le » marquis de Bonnivet continue toujours de faire des op- » pressions, excès et désordres sur les sujets du roi mon » fils , que même il se met en devoir de forcer les maisons » des gentilshommes , je lui fais un itératif et exprès corn- » mandement de licencier présentement ses troupes et se » retirer ; et à faute d'y satisfaire , j'écris aux gouverneurs » des villes d'assister les prévôts des maréchaux , de leur » courir sus et les tailler en pièces , faisant châtier exem- » plairement ceux qui seront pris et appréhendés , se faisant » même assister pour cet effet des communes ; en sorte que » la force et l'autorité en demeure au roi mon fils. »

Un incident de peu d'importance faillit devenir le signal de la guerre civile au sein de Poitiers. Un des ol-

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ficiers du prince de Condé, du nom de Latrie, qui s y trouvait alors, eut à subir une attaque de gens armés et dévoués, disait-on, à l'évèque de la Roche-Posay, contre lequel le prince nourrissait de vife ressentiments. Pour placer leur crime à l'abri de toute poursuite , ils se fortifièrent dans les tours de l'église de Saint-Pierre , raillant ainsi les menaces de l'hôteWe-ville où s'était réfugiée leur victime. A la nouvelle de ces événements , le prince de Gondé s'avança vers Poitiers pour délivrer Latrie* Le corps de ville , iustruit de son arrivée et ne sachant quel parti prendre à ce sujet , lui envoya des députés « pour lui témoigner la reconnaissance » que la cité avait de l'honneur qu'il lui faisait de vouloir » y venir, et toutefois lui représenter l'état de la ville , et le » supplier très-humblement de ne point croire que l'émotion » du peuple ait été faite par sa permission ni conseil. » Et comme conclusion de ces respectueuses paroles, ils le prièrent fort timidement de ne point entrer dans la ville. Mon satisfait de toutes ces démarches , le prince se préparait à n'en rien faire, lorsqu'une violente insurrection éclata au sein de la cité. Le tocsin appela les habitants aux armes , et bientôt une foule d'artisans se précipitèrent dans les rues, ayant à leur tète l'évèque lui-même, dont l'accoutrement guerrier annonçait l'exaltation. Par ses ordres , les portes furent gardées , et les députés de l'hôtel-de-ville eux-mêmes ne purent aller faire entendre de nouvelles doléances sur la sédition de leur cité. Un homme du peuple, du nom de Borland , le même qui avait fait tirer le canon sur Henri III , se faisait encore remarquer par la violence de ses discours , et par son ardeur de révolte. Dans cette émeute populaire, le maire faillit devenir victime de son intervention , et malgré tous ses efforts il ne put dissiper cette multitude armée. Le prince de Condé se plaignit vivement à la reine de l'hoatilité

qu'il avait eu à subir de la part des habitants de Poitiers , demandant justice contre eux et surtout contre l'évêque, le principal instigateur de tous ces troubles.

Sur ces entrefaites , le duc de Roanez , gouverneur de Poitiers, arriva dans cette ville. Son intervention fut impuissante à calmer l'effervescence populaire. Les troubles n'en devinrent que plus vifs. Les rues furent barricadées , des chaînes tendues , et le tocsin ne cessa de sonner. Le duc lui-même fut entraîné à l'évèché , après une lutte dans laquelle il eut à essuyer le feu de plusieurs assaillants. Là , il trouva l'évêque armé d'une cuirasse , et une pique à la main. Ce fut en vain qu'il essaya de ramener à l'ordre les fauteurs de ces discordes, et les insurgés formulèrent ainsi leurs projets, qui furent transmis par Benjamin Esnard : « Je » viens de la part de deux mille hommes de cette ville , lui » dit-il , lesquels sont bien marris de la fortune que vous » avez courue j ils s'offrent à vous pour votre conservation , » sachant bien que vous êtes bon serviteur du roi ; néan- » moins , ils désirent vous obéir sous l'autorité de l'évêque, » et que vous ne vous mêliez plus de faire des bans dans la m ville ; ils sont vos serviteurs et vous reconnaîtront , dé- » sirant toutefois servir le roi à leur volonté ; c'est à savoir » de tendre les chaînes quand bon leur semblera , au son » des tambours de monseigneur l'évêque , qui sont les » cloches ; disant encore qu'il y a des traîtres dans la ville, » du conseil desquels s'ils ne veulent plus que vous vous » serviez, ni les appeliez encore que quelques-uns aient les » principales dignités. » Cette déclaration non équivoque des sentiments de la multitude, faite au gouverneur prisonnier, fut accompagnée de menaces et d'injures. Il lui fallut encore écouter en silence les diatribes d'un écolier du nom de Roux, qui avait joué un rôle dans l'assassinat de

Latrie. Enfin , le lendemain , les insurgés lui permirent de sortir de la ville où son autorité était méconnue , et il se retira dans son château d'Oiron, près de Thouars, où il fut suivi parle maire Sainte-Marthe et plusieurs autres notables de la cité.

Les deux factions envoyèrent aussitôt des députés à la reine-mère , pour l'informer de ce qui s'était passé à Poitiers. Marie de Médicis sembla prendre vivement à cœur l'injure faite à son parent le prince de Condé; elle repvoya même au parlement de Paris la connaissance des derniers troubles , et adjoignit aux maire et échevins de recevoir le prince dans leur cité avec les honneurs dus à sa qualité de prince du sang» Ces démonstrations de sympathies publiques furent démenties par un message secret dont était porteur La Fraiselière, député de l'évéque, et l'entrée de Poitiers fut de nouveau refusée au prince de Condé. Enfin , le maire et l'évéque vinrent eux-mêmes trouver la reine à Tours pour lui exposer leurs mutuels griefs. À la demande du duc de Roanez relative à la publicité de leurs débats, la reine répondit par un refus positif, préférant dominer par les mystères d'entrevues secrètes toutes ces discussions dans lesquelles une intervention franche et loyale répugnait à sa politique. Elle écrivit au corps de ville de recevoir le gouverneur de la cité, et de lui adresser d'humbles excuses sur les événements dont il avait été victime. Elle ajoutait ces mots : Lui ayant commandé de se comporter de sa part envers vous , en sorte que vous en puissiez demeurer contents comme de la vôtre. Et lors de son passage à Poitiers, quelques jours après , elle confia aux maîtres des requêtes Mangot et Mazuyer le soin de faire toutes informations et poursuites pour la répression des désordres qui avaient éclaté. Malgré ces mesures de sévérité, les agitateurs n'en poursuivaient pas

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moins leurs coupables résolutions. D'ignobles placards furent affichés par toute la ville , et le présidial fit défense à toutes personnes « de se méfaire et médire pour les choses passées » depuis les derniers mouvements , à peine d'être déclarés » criminels de lèze-majesté , et perturbateurs du repos » public* »

Le récit de ce qui se passa lors de l'arrivée des députés du roi se trouve consigné dans un acte de l'hôtei-de-ville, dont voici les termes : ce Les membres du corps de ville sont allés )) vers MM. Mangot et Mazuier, pour leur dire que le » conseil étoit assemblé pour ouïr les volontés du roi ; eux » étant venus , lecture faite desdites lettres, M. Mangot fait » entendre ce qui s'est passé aux derniers mouvements , le » désir que le roi a que les habitants de cette ville vivent » en paix et union , comme le reste de son royaume , et » d'avoir les avis sur le retour que doivent faire en icelle » ville et en leurs maisons , famille et offices , ceux qui s'en » sont absentés, après quoi il a mis sur la table copie de sa • » commission. » Fendant qu'on procédait de la sorte aux mesures à prendre pour rétablir l'ordre, une multitude armée envahit l'hôtel de l'échevinage ; les chaînes furent tendues, les boutiques fermées, et la discussion renvoyée à un autre jour. Enfin, au milieu de rumeurs toujours crois* santés et que ne put apaiser le nouveau maire, Pierre de Brilhac, il fut décidé qu'on obéirait au roi, et qu'on lui adresserait d'humbles remontrances sur tous les événements accomplis.

Ces germes d'agitation populaire , soulevés et entretenus dans la cité de Poitiers par les débris de la faction de la ligue , provoquèrent dans notre province de nouveaux troubles. Les calvinistes, de leur côté, firent entendre des plaintes amères contre la marche des choses ; et dés l'année

POITOU. 367 1615, un soulèvement général éclata dans les contrées de l'Ouest. Le mariage du jeune roi avec une princesse d'Espagne devint le prétexte de cette nouvelle prise d'armes. Si la ville de Poitiers révèle , par de nombreuses manifestations, son attachement aux destinées catholiques , il n'en est pas de même des autres parties de la province. A Saint-Maixent, à Niort , les calvinistes s'agitent et se préparent ; les puissants seigneurs abandonnent la cause royale pour s'associer de nouveau aux chances de l'insurrection. Le gouverneur du Poitou lui-même , le duc de Sully , sans prendre une part active aux événements , semble réserver pour le parti protestant toutes ses sympathies. L'accueil peu gracieux qu'il reçut de la cour lors du passage du roi à Poitiers , son éloignement des diverses places qu'il avait si dignement remplies sous le régne précédent, n'étaient pas de nature à faire naître en lui des sentiments d'affection pour le nouveau gouvernement. Son alliance avec le ducdeRohan, auquel il donna sa fille en mariage , révéla sa pensée tout entière. Cependant, dans toutes les lettres qu'il adressa au corps de ville de Poitiers , il protesta hautement de son amour pour la paix. m Mandez-moi, écrivait-il à ses membres, si vous voulez » me déclarer la guerre ou non , et me tenir pour votre ami » ou votre ennemi, afin que je me résolve de m'accorder à » vos desseins. »

Au retour du roi de la cité de Bordeaux , où son mariage avait été célébré , des conférences s'ouvrirent à Loudun , le 40 février 1616, entre les délégués du roi et ceux du prince de Condé , à la suite desquelles la paix fut signée , avec les clauses et les conditions confirmatives de celles établies par l'édit de Nantes. On songea alors à réparer les maux passés. Le duc de Sully rendit, à la date du 9 mai 1616, une ordonnance pour maintenir la paix dans les contrées sou-

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mises à son gouvernement, ce Étant nécessaire, y dit-il, » pour le soulagement du pauvre peuple , de satisfaire » promptement aux commandements que nous avons reçus » du roi , à nous réitérés par les ordonnances très-expresses » de sa majesté , à empêcher les désordres et pilleries qui se » commettent par les gens de guerre qui ont suivi l'un ou )> l'autre parti , commandons à tous soldats , chefs et capi- » taines de gens de guerre, de sortir hors l'étendue du » Poitou dans quatre jours pour tout délai. » Dans le traité de paix de Loudun se rencontrait une clause relative aux désordres dont la ville de Poitiers avait été le théâtre , et par laquelle tous ceux qui avaient été dépossédés de leurs places et emplois devaient y être réintégrés. L'exécution de cet article souleva quelques difficultés de la part de certains habitants de Poitiers , peu disposés à accepter les bénéfices de la transaction , et il fallut l'intervention du roi , représenté par le maréchal de Brissac et les conseillers d'état de Vie et de Champigny, pour obtenir la réintégration exigée.

L'arrestation du prince de Condé , et la mort violente du maréchal d'Ancre , favori de la reine-mère , détruisirent bientôt les tendances pacifiques du traité de Loudun. Ces deux coups d'état, inspirés par des passions diverses, firent renaître des hostilités à peine éteintes. Les Rochelais , soutenus par La Trémouille et le marquis de Bonnivet , se préparèrent, comme par le passé, à maintenir dans leur intégrité les droits des calvinistes. Une assemblée générale eut lieu dans leur cité , et elle ne se sépara qu'après avoir reçu du conseil du roi l'assurance d'une énergique protection. Le duc de Rohan reçut l'investiture du gouvernement du Poitou , comme successeur du duc de Sully , son beaupère.

Il serait trop long de raconter les diverses luttes dont la

POITOU. 369 cité de Poitiers était dans ces temps le perpétuel théâtre; de rappeler le souvenir de ces agitations populaires provoquées par le fanatisme catholique , qui éclatent, bruyantes et passionnées , toutes les fois que l'autorité municipale semble vouloir maintenir le calme et la paix. C'est ce qui arriva lors de l'élection d'un capitaine ecclésiastique en remplacement de messire Guy Chessé, abbé de Notre-Dame. Les ordres du roi furent méprisés, et une faction puissante, bravant les injonctions du maire , s'éleva du sein de la cité» Le conseiller d'état Montholon y fut envoyé pour faire exécuter la volonté royale. Dans un discours qu'il adressa au conseil de l'échevinage, il sut tout à la fois employer dès paroles de conciliation et de sévérité. « Dépouillez , leur » disait-il , ce qui vous reste de ces mauvaises passions et » ressentiments ; ne soyez point seuls en toute la France » qui ne jouissiez de la paix et de la tranquillité qui régnent » partout. » Il triompha de l'obstination de certains membres , et obtint la nomination qu'il réclamait au nom du roi. De nouveaux troubles éclatèrent encore à l'occasion des charges militaires confiées en 1614 à quelques partisans de l'évéque. Mais , dans tous ces incidents de vie locale , nous retrouvons toujours les mêmes caractères , les mêmes émotions. Les pensées qui inspirent la multitude , leurs moyens de se manifester ne changeant point, nous n'aurions à reproduire que des faits semblables, ayant tous la même origine et la même physionomie.

Non-seulement la Rochelle devient encore à cette époque le centre de l'activité calviniste , offrant par de courageuses manifestations le spectacle toujours nouveau d'une fière et indomptable indépendance , mais encore elle reçoit dans ses murs tous ceux qui ne rencontraient point dans leur patrie un asile assuré. De nombreuses et fréquentes assemblées s'y u. 24

réunissent dans l'intérêt des églises réformées* Sans l'impassible droiture de Duplessis-Mornay , peut-être la fougue de certains seigneurs eût-elle brisé violemment les éphémères apparences de paix que laissaient entrevoir les velléités d'insubordination filiale du jeune roi , qui avait exilé sa mère dans la cité d'Àngoulême. Au mois de janvier 1619 , le parlement de Paris déclara criminels de lèse-majesté tous les membres d'une assemblée qui se tenait alors à la Rochelle ; et , à la suite de nombreuses négociations , le roi permit 1» convocation d'une assemblée générale dans la ville de Loudun ; mais l'exaltation des esprits nécessita une déclaration royale pour dissoudre la ligue protestante , malgré les remontrances respectueuses de ceux qui la composaient.

L'année suivante , au mois de mars 1 621 , il se tint à Niort une conférence entre les chefs calvinistes , Rohan , Soubise et La Trémouille. Plusieurs ministres de la Rochelle , admis aux discussions de cette assemblée, soutinrent avec force les droits incontestables du parti protestant, s'indignèrent des mesures de transaction proposées par les trois nobles Seigneurs , et résolurent de maintenir contre la volonté du roi l'assemblée qui était alors réunie à la Rochelle. Ce fut en vain que Duplessis-Mornay fit aussi entendre sa voix grave et éloquente. Il envoya son gendre Villarnoul à la Rochelle , avec un mémoire pour l'assemblée : il y dépeignait les chances de la guerre , les calamités dont les villes protestantes seraient victimes, si le roi se décidait à entrer en campagne, « Sommes-nous bien en état d'opposer nos » forces avec celles du roi ? Où sont nos ressources? Les » princes et les états protestants désapprouvent hautement » notre conduite ; ils n'en veulent pas être complices. » Malgré les énergiques efforts de celui qu'ils appelaient na-

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guère le pape des protestants , ils n'en persistèrent pas moins dans leur résistance contre la volonté du roi.

La guerre recommença donc : Louis XIII publia à son passage à Niort, le 27 mars 1621 , une déclaration contre les habitants de la Rochelle et de Saint-Jean-d'Angély, lesquels étaient traités de rebelles , aussi bien que leurs partisans. Notre pensée n'est pas de suivre le roi de France dans sa marche à travers notre province, ni de raconter les détails de son expédition contre les calvinistes de la Rochelle. Tous ces événements appartiennent à l'histoire générale : ce qu'il nous faut dire , c'est l'accueil que reçut le jeune monarque dans les cités du Poitou qu'il traversa. Soit crainte , soit affection, presque toutes lui ouvrirent leurs portes; Parthenay , Fontenay et Niort rivalisèrent de soumission ; Châtellerault envoya des députés pour exprimer la fidélité de ses habitants. Parmi les seigneurs calvinistes , le duc de Thouars abandonna la cause du duc de Rohan , et resta neutre dans la campagne qui se préparait. N'était-ce pas déjà presque une répudiation complète de ses anciennes affections, que le brillant accueil fait par lui au roi de France? Ne fut-ce pas dans son propre château que Louis XIII s'empara d'une grande quantité d'armes et de munitions destinées au siège de St-Jean-d'Angély ? Cette ville fut emportée d'assaut , malgré la résistance de Soubise et les chaleureuses prédications d'un grand nombre de ministres , dont la parole éloquente excitait au combat les guerriers calvinistes. Pendant que le roi de France poussait activement le siège de la Rochelle , Soubise, quoique vaincu à Saint-Jean , alla chercher dans le bas Poitou de nouvelles occasions de luttes. À la tête de trois mille fantassins , il se rendit maître des Sables-d'Olonne et du château de la Chaume. Les dra-

peaux qu'il prit sur l'ennemi furent envoyés à la Rochelle comme gages de sa victoire; on les plaça dans la salle de l'hôtel-de-ville où les magistrats municipaux tenaient leurs orageuses séances.

Le comte de la Rochefoucauld marcha contre lui , et ne put en aucune façon mettre lin aux incursions fréquentes qu'il faisait dans tout le pays , à Saint-Gilles , à Talmont et à Noirmouticrs. Enfin , le roi s'avança lui-même contre les rebelles qui venaient de piller la ville de Luçon , et qui s'apprêtaient à s'emparer des lies de Rié , Périé et de Mont , situées sur les côtes du bas Poitou , au milieu des canaux et des marais qui avoisinent les plages de l'Océan : ce fut dans ces lieux presque inabordables qu'il les rencontra. Dès que la basse marée permit aux troupes royales de marcher vers le point où s'étaient réfugiés les soldats de Soubise , elles se disposèrent au combat. Mais ce dernier , ne voulant point affronter les chances d'une défaite , abandonna précipitamment le pays envahi , laissant à la merci du vainqueur un grand nombre de prisonniers. Au moment où cette fuite venait de s'effectuer, plusieurs vaisseaux partis de la Rochelle s'approchaient des côtes pour protéger la défense de Soubise. Toute la flotte allait être victime d'un stratagème des royalistes qui avaient contraint un ministre protestant de paraître sur le sommet de la tour pour appeler les secours, et de supplier d'opérer un débarquement. Un des marins, envoyés pour rendre compte de ce qui se passait, étant tombé entre les mains de l'ennemi , feignit de vouloir se prêter à la ruse dont le ministre s'était fait l'instrument. Mais y lorsqu'il fut à portée d'être entendu de ses compagnons, au lieu de faire retentir le cri de ralliement, il proféra à haute voix celui de trahison , et se précipitant

POITOU. 373 dans les flots, il rejoignit, quoique blessé, la flotte qu'il venait de sauver par son sublime dévouaient. Ce marin , né à l'île de Ré, s'appelait Foran.

La victoire du roi dans les marais du bas Poitou plaça sous sa domination presque toutes les places fortes de notre province ; et lorsqu'en 1624 la cité de la Rochelle adressa à Louis XIII l'assurance de sa fidélité et de sa soumission , nos contrées furent pour quelque temps à l'abri de tout désastre. On avait bien encore à redouter les désordres des guerriers épars çà et là sur notre territoire , ainsi que les manifestations hostiles de l'un ou de l'autre des partis; mais aucune guerre générale n'existait entre eux. La royauté songe à détruire tous les germes d'indépendance communale et nobiliaire. Elle impose ses choix aux élections municipales, introduit dans les conseils de l'échevinage, sous prétexte d'y rétablir la paix , des hommes dévoués. C'est ce qui arriva pour les conseillers d'état Amclot et de Chaillou qui se mêlèrent des affaires de la cité , et cela malgré l'énergique résistance des magistrats municipaux. On semble accorder protection aux calvinistes , et leur enlever ainsi tout prétexte de révolte; mais dés que l'occasion s'offre de sévir contre eux , la sévérité des cours judiciaires , aussi bien que le caprice royal , frappent avec rigueur les dissidents. Le présidial de Poitiers n'avait-il pas condamné à être pendu et brûlé un malheureux protestant de Thouars , dont le seul crime était d'avoir proféré contre le roi quelques paroles injurieuses? Et lors du dernier siège de Saint-Jean-d'Angély, alors que Louis XIII venait de traverser notre territoire , n'avait-on pas encore, dans la ville de Poitiers, offert à la multitude fanatique un spectacle de nature à exciter ses passions déjà trop vives? N'y avait-il pas d'autre moyen de prouver sa fidélité au monarque et à la religion que de

pendre en effigie un ministre protestant? Comment s'étonner, après de semblables faits, des agitations populaires dont nous avons signalé les incidents ? Quoi de plus naturel que la joie des catholiques de Poitiers à la nouvelle de la victoire de Louis XIII contre Soubise ? Les protestants sont publiquement insultés ; sur les places publiques , au milieu des fêtes que provoquait ce dernier triomphe , des allusions grotesques, des épithètes méprisantes émanèrent d'une populace furieuse. Il est vrai que le pouvoir municipal intervient pour réprimer de tels désordres , qu'il prend à cet effet de nombreux et de sages arrêtés ; mais qu'importe tout cela , si , dans l'intime pensée des gouvernants, se rencontre l'expression d'une haine profonde contre les calvinistes? Est-ce que les populations pouvaient croire à ces vaines protestations , alors que le sang des victimes fumait encore , que retentissaient de nouveau des cris de vengeance , et que les dignités conquises par de glorieux services étaient indignement ravies à ceux qui les avaient méritées ? L'injure faite à Duplessis-Mornay, alors qu'on lui enlève son commandement de Saumur , révèle assez le caractère de tous ces événements, la position des divers partis, et l'impossibilité dans laquelle ils se trouvent d'opérer une complète et sincère fusion. Dans une telle situation, faut-il s'étonner que les traités pacifiques soient à chaque instant violés , et que la foi des contractants n'offre aucune garantie certaine ? Les factions sont en présence ; leur communauté d'existence n'est plus qu'une tentative reléguée dans les expériences du passé ; toutes deux veulent la victoire , réclament l'empire : dans un tel état de choses, la guerre devient une triste nécessité pour toutes deux , et la défaite de l'une la logique conséquence du triomphe de l'autre.

Le duc de Rohan et son frère de Soubise ne tardèrent

POITOU. S7S point à recommencer les hostilités. Le premier se fit solennellement proclamer chef des églises réformées. Dés ce moment son enthousiasme politique s'entoura de tous les prestiges que l'imagination religieuse a créés : il avait , disent les pamphlets du temps, la figure d'un^apôlre guerrier; jamais il ne sortait sans se faire précéder de la Bible ; il flattait les ministres , et se livrait enfin à toutes les exagérations d'un esprit fanatique , ou bien aux arrière-pensées d'un perfide ambitieux. Le duc de Soubise, de son côté, après avoir séjourné quelque temps en Angleterre , revint en France , et, à l'aide de quelques vaisseaux anglais , il se rendit formidable sur toutes les cotes de l'Océan. Quelques porte tombèrent en son pouvoir, et il occupait déjà i'ile de Ré, lorsque le duc de M ontmorenci reçut du roi la mission de prendre le commandement de l'armée navale réunie aux Sables. DeSoubise fut vaincu dans les diverses rencontres, et,, malgré l'héroïque vaillance des matelots rochelais sous les ordres de l'amiral Guiton , les calvinistes éprouvèrent sur les flots de l'Océan les mêmes revers que sur le territoire de la Saintonge et du Poitou. De Soubise retourna en Angleterre , et Guiton vint à la Rochelle braver les reproches injustes de ses habitants , qui l'accusèrent d'avoir cédé aux coupables suggestions de l'ennemi. Ceci se passait en 1625. Ces événements furent suivis d'une nouvelle transaction de paix.

Cette paix n'eut pas plus de durée que les précédentes. Une triste fatalité raviva l'énergie de cette guerre religieuse. Une nation voisine , l'ancienne ennemie de la France, vint prêter à la faction vaincue l'appui de ses flottes et sa guerroyante intervention. Le 20 juillet 1627, un des ministres du roi d'Angleterre , de Buckingham , parut devant l'île de Ré avec une flotte considérable ; près de lui se ren-

contre Sou bise, cet infatigable moteur de désordres civils , ce soutien audacieux du parti calviniste. La cité de la Rochelle, fiére de son antique indépendance, et comprenant la dignité nationale , refuse l'entrée de ses murs à Tannée étrangère , alors même qu'elle vient s'offrir pour soutenir la cause chancelante du protestantisme* De Soubise pénétra seul dans la ville , grâce au dévoûment de sa mère , la vieille duchesse de Rohan, et obtint, à force de prières, l'introduction du secrétaire du ministre anglais dans le conseil de la commune. Là, leurs efforts furent inutiles pour amener les Rochelais à une transaction avec l'Angleterre , et ce ne fut qu'après de longs pourparlers , alors que le duc de Buckingham s'était déjà emparé de l'île de Ré , qu'ils consentirent à associer les destinées de leur cause à celles d'une puissance ennemie* N'y avait-il pas, dans cette étrange union, le germe d'une future défaite ?

Le roi de France accourut de nouveau vers la ville rebelle; près de lui se rencontre, non plus une femme faible et capricieuse , ni un favori lâche et imprudent , mais un homme dont le nom occupe le premier rang parmi les politiques de nos temps modernes, l'illustre Armand Duplessis, cardinal de Richelieu. Notre province peut, à juste titre, revendiquer le souvenir de cet homme d'état ; non-seulement il tient au Poitou par sa coopération active aux événements de cette époque, mais encore par sa naissance , par les commencements de sa vie , et par la fondation de ce noble manoir auquel il donna son nom , et qui devint le centre de la petite cité située entre l'Anjou et le Poitou. Suivant le savant Duchéne , le célèbre cardinal aurait eu pour souche la' maison Duplessis, dont la terre était située à quelque distance d'Angle. Et puis , n'était-ce pas dans le diocèse de Luçon qu'il avait débuté dans la carrière sacerdotale? Chose étrange!

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alors que les deux années catholique et protestante se trouvent en présence , leurs divers chefs appartiennent, par origine , à la province dont nous résumons les annales. C'est sur un territoire voisin du nôtre que la lutte s'accomplit ; faut-il s'étonner maintenant de l'intérêt que nous devons porter à son dénoûment ?

Noms ne rappellerons cependant pas les détails du long siège dont la Rochelle fut le théâtre , ni les mille combats qu'il provoqua , ni le courage des assiégés , ni l'ardeur de l'attaque ; nous ne dirons point les agitations des camps extérieurs ni celles de la cité , pas plus que les querelles privées et tous les incidents d'une vie pleine d'émotions et d'alarmes; nous ne répéterons point les éloquentes paroles des ministres protestants, ni les discussions orageuses de l'é*chevinage, ni les plaintes légitimes portées contre l'Angleterre ; tout cela échappe aux limites de notre travail. Ccst à peine si nous pouvons recueillir çà et là le souvenir des actions héroïques qui ont signalé la défense de cette cité , soit lorsque le maire Guiton jette son poignard sur la table de la commune , jurant d'en frapper celui qui parlerait de se rendre, soit lorsque la vieille duchesse de Rohan , âgée de quatre-vingt-onze ans, supporte sans murmurer les horreurs d'une longue famine. Nous voudrions pouvoir suivre les destinées heureuses ou malheureuses de tous les calvinistes poitevins , alors qu'ils combattent pour le triomphe de leur cause. C'est là leur dernière épreuve. Malheur aux vaincus ! L'avenir de la lutte était en suspens sous les murs de la Rochelle. Plus de combats , plus d'assemblées tumultueuses , plus de révoltes. Nous sommes arrivés à la dernière heure de cette lutte immense , à laquelle les paroles audacieuses du moine Luther ont servi de signal. Il nous faudrait aussi raconter les exploits de tous les seigneurs poitevins enrôlés

sous les bannières de la royauté , dire leurs noms , les suivre de l'œil au milieu de cette mêlée confuse. Enfin, après plus d'un an de siège, cette ville, qui pendant si longtemps avait étonné la France et arrêté les yeux d'une grande partie de l'Europe, fit sa soumission au roi de France dans les derniers jours du mois d'octobre 1628. Le 1er novembre, le cardinal de Richelieu y célébra la messe , et Louis XIII y fit son entrée solennelle. La mère et la sœur du duc de Rohan ne voulurent point accepter la capitulation , et elles allèrent expier dans le donjon de Niort leur fidélité aux principes religieux qu'elles avaient embrassés.

La prise de la Rochelle fut le dernier coup porté au calvinisme. La réaction catholique triomphe ; la puissance royale met à néant toutes les tentatives d'indépendance. Les citadelles des villes sont rasées ; celles de Niort , de Fontenay et de Saint-Maixent subissent ce sort. Les seigneurs fléchissent devant l'autorité royale; la fermeté souvent cruelle de Richelieu ne donne à leurs projets de rébellion que les chances de la défaite et d'un supplice humiliant. Le duc de Thouars, après avoir combattu dans l'armée royale , abjure entre les mains du cardinal les doctrines pour lequelles il s'était autrefois insurgé. Les monuments du catholicisme , si longtemps livrés à la dévastation et au pillage, se relèvent de leurs ruines ; les ordres monastiques se propagent ; partout se manifestent les conséquences de la dernière victoire du roi de France. Alors , au milieu des chants de triomphe , on entendit non-seulement des plaintes énergiques sur les malheurs passés , mais aussi des cris de colère et de vengeance contre ces hommes qui avaient soutenu avec tant d'éclat la liberté de conscience et de culte , contre ces seigneurs qui s'étaient associés à leurs espérances et à leurs efforts. Les guerres de religion contribuèrent puissamment à fortifier

POITOU. 379 l'unité nationale ; dorant les troubles , l'indépendance des cités, celle des nobles, a éclaté bruyante et glorieuse. La royauté, ce lien mystérieux et symbolique de l'unité, a été méconnue par les bourgeois aussi bien que par les seigneurs» Enlevez à toutes ces luttes leur caractère, leur prétexte , vous ne rencontrerez que des tendances vers l'anéantissement du pouvoir unitaire* Dans les manifestations des communes, alors qu'elles répudiaient la puissance royale, alors que, de concert avec les ligueurs, elles s'insurgeaient contre elle , n'est-il pas possible de reconnaître les derniers efforts du système féodal , luttant avec de nouveaux chefs sous de nouvelles bannières? Mais le dénoûment de toutes ces luttes consolida l'œuvre nationale ; en face de la royauté soutenue par Richelieu , expirèrent toutes ces velléités de révolte et d'indépendance. La victoire de la Rochelle devint le signal de cette révolution. Les communes qui avaient pris une part active dans l'insurrection perdirent leurs privilèges ; leurs fortifications , leurs citadelles , refuge toujours ouvert à la révolte , furent rasées ; des promesses de soumission , comme les garanties d'ordre, furent solennellement prononcées. Quant aux seigneurs , tremblants sous la toute-puissance de l'ancien évèque de Luçon, ils devinrent les alliés fidèles de la royauté ; et si quelques-uns d'entre eux voulurent conserver leur propre indépendance en luttant contre elle, ce ne fut plus les armes à la main , sur les champs de bataille, que le roi de France vint les combattre , mais au milieu du sanctuaire de la justice , souvent par l'office de juges partiaux et dévoués ; et pour dénoûment de leurs efforts, ils ne rencontreront que la hache du bourreau et l'appareil hideux du supplice.

La réaction catholique se manifesta bientôt dans toute sa véhémence : la justice s'inspira des passions religieuses , et

proclama d'énergiques sentences contre les désordres passés , cherchant à donner à l'avenir des garanties de paix. En 1634, le roi de France ordonna la réunion de la cour des grands-jour* dans la cité de Poitiers, lui déléguant un pouvoir immense, non-seulement pour la répression des crimes privés, mais encore pour décréter diverses mesures nécessaires à la commodité, sûreté et repos de la province. Les décisions de cette puissance judiciaire, politique et législative, révèlent les préoccupations de cette époque, et nous donnent une juste mesure des tendances du gouvernement de Richelieu. Le Poitou ne fut pas seul soumis à cette juridiction ; elle s'étendit aussi sur les provinces du Limousin et du Périgord. Il fut ordonné à tous les baillis , sénéchaux, juges et prévôts, d'informer des meurtres, assassinats, voUeries, rapts , enlèvements et violements de femmes et filles , levées de deniers et autres exactions , concussions , rebellions , forces , violences , usurpations et occupations de cures, prieurez, diappelles , hospitaux, maladeries , exceds faicts à ses gens et autres officiers du roy. La cour convoqua prés d'elle tous les magistrats royaux des trois provinces, pour rendre raison de leurs charges et entendre ses ordonnances et délibérations. Les décisions municipales de la cité de Poitiers furent sanctionnées; il fut défendu de jurer et de blasphémer le nom de Dieu , de porter des armes au sein de la ville , d'y sonner tambours, fifres ou trompettes, de pratiquer des fossés autour des maisons , de tenir boutiques ouvertes , travailler, vendre et débiter marchandises les jours de festes et dimanches. Toutes ces prohibitions furent suivies de clauses pénales.

Mais ce n'était là que le prélude de mesures plus sévères encore , toutes dirigées contre les calvinistes. Le passé fut soumis aux investigations de la justice. Malheur à ceux qui ont profité des derniers troubles pour se livrer à quelques

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actes coupables ! Au lieu de paroles d'amnistie et d'oubli , ils auront à redouter de sévères et d'implacables sentences. Les cimetières , les églises occupés par les protestants furent restitués au culte catholique ; aucun temple ne pourra s'élever, aucune école s'établir sans la permission du roi ; les seigneurs ayant haute justice ou fief d'haubert devront désigner la maison qu'ils destinent à l'exercice de la religion réformée ; les autres ne pourront pratiquer leur culte dans une maison de leur dépendance qu'au sein de leur famille , et cela avec le consentement des seigneurs catholiques de qui ils relèvent. Tous les édifices consacrés au protestantisme, qui peuvent nuire par leur proximité aux exercices de la religion rivale, seront détruits. Il sera défendu de faire le presche ou tout autre exercice sur les places publiques , dans les halles , au milieu des carrefours. Des commissaires furent envoyés dans tout le pays pour visiter les cures et les églises , s'informer de l'état des édifices , des personnes qui jouissent des revenus , des bénéfices appartenant à des bénéficie™ y fabriques ou confrairies; de constater la nature des aliénations, les titres de propriété; d'en chasser les possesseurs illégitimes ; d'aviser aux moyens de rétablir 9 reconstruire les édifices détruits ; en un mot , de prendre toutes les mesures nécessaires pour le rétablissement du culte divin. Les évéques furent exhortés à visiter leurs diocèses , et à pourvoir à ce que la parole de Dieu fût annoncée au peuple par gens capables, de bonne vie et non suspects de factions.

Ces dispositions générales furènt suivies de plusieurs ordonnances plus précises eneorè. On interdit l'exercice du culte protestant dans la cité de Vivônc , avec défense au ministre de Lusignan d'aller prêcher en tout autre lieu que cette dernière ville. A Couhé, à Saint-Maixent , à la Tré-

mouille , à la Molhe , à Cherveux , el dans beaucoup d'autres lieux, on publia prohibition aux calvinistes d'enterrer leurs morts dans les cimetières communs. Enhardis par les diverses décisions rendues par la cour des grandsjours, l'abbé et les religieux de Saint-Maixent lui adressèrent une requête contre les protestants de cette ville, et plus spécialement contre le ministre Samuel le Blanc et Raphaël Dieumegard , l'un des anciens de la religion , afin d'obtenir la destruction d'un temple récemment construit* L'archevêque de Tours , Bertrand Deschaux, se chargea de soutenir leur demande* « 11 fut ouy au barreau , rêves tu » de son rochet et camail , et assisté de son advocat et pro- » cureur, suppliant la cour dans un discours en latin de » vouloir bien l'entendre , comme obligé par le devoir de » sa charge et l'honneur de sa conscience de procurer les » intérêts de l'église et ses droits. » Après les discussions auxquelles se livrèrent les avocats des parties Bry et Soulet , et les conclusions de l'avocat général Talon tendant à faire considérer comme usurpation l'acte des ministres protestants, la cour rendit cet arrêt : « Ordonne que dans huic- » taine lesdits défendeurs feront démolir et abbattre le » bastiment du temple qu'ils ont fait construire , et à faute » de ce faire le dict temps passé , sera ledit bastiment » desmoly à la diligence du substitut du procureur général » au siège de Saint-Maixent. »

Dans toutes ces sentences se rencontre la même tendance en faveur du culte catholique. La justice s'associe à l'œuvre de réaction. Non-seulement par ses décisions elle restitue les bénéfices à ceux qui en avaient été dépouillés , chasse les usurpateurs et contribue au rétablissement des édifices, mais encore elle frappe les délinquants , sanctionne les condamnations passées, formule des règlements, surveille les

POITOU. 383 esprits , restreint les droits reconnus, conteste ceux qui sont douteux* Nous aurions pu reproduire tous les actes de l'assemblée judiciaire de 1634, et démontrer avec quelle ardeur les magistrats qui y assistaient cherchèrent à donner dans nos contrées à la foi catholique des garanties de triomphe pour l'avenir. Adviennent les persécutions* et les vengeances du parti vainqueur, puisque le sort des armes a décidé entre les deux religions. Les grands-jours de Poitiers ne furent que le prélude de mesures plus sévères encore contre les calvinistes.

Pendant que la justice royale donnait ainsi satisfaction aux exigences religieuses du clergé, un événement d'un ordre moins élevé se passait dans la cité de Loudun. C'était encore un drame judiciaire , dans lequel il ne s'agissait pas , à la vérité , de la société entière , car un seul individu en était le héros ; là , plus de haines contre les calvinistes , la victime sacrifiée appartenait à la religion catholique; c'était un prêtre , il s'appelait Urbain Grandier. Si nous reproduisons dans son ensemble le récit de cette lamentable histoire , dont les divers et bizarres incidents nous paraissent appartenir plutôt à la fabuleuse légende qu'à la réalité des faits, notre pensée n?est point de soulever des querelles désormais éteintes , de raviver de justes passions , et de réhabiliter la victime en frappant d'infamie ceux qui furent ses bourreaux. Non , le bon sens public a fait justice de toutes ces exécutions provoquées plus souvent par l'ignorance que par la haine. Mais si nous rencontrons dans l'affaire d'Urbain Grandier des pensées de vengeance ; si sous la robe du juge il nous est possible de sentir battre le cœur d'un rival ou d'un ennemi , alors 9 et sans crainte de nous fourvoyer dans les voies vulgaires, nous devons stigmatiser ceux qui ont prononcé une sentence de mort sous l'empire de cette pensée. Si , à tra~

vers les mystères de cette longue et épouvantable procédure , nous pouvons suivre les secrets d'une indigne méchanceté ; si , alors que le bûcher est allumé pour recevoir le cadavre du patient , nous retrouvons encore l'œuvre de vengeance n'abandonnant sa proie qu'au dernier soupir , n'est-il pas impossible de ne pas flétrir les indignes mandataires de la justice, les coupables représentants d'une religion par eux outragée , avilie? Voilà pourtant les sentiments qui nous soulèvent d'indignation au début de ce récit. Mais sur qui faire retomber la responsabilité d'un tel crime? Quels hommes doit-on immoler en expiation de cet acte inique? Est-il juste de transformer en affaire d'état le drame dont Loudun a été le théâtre en 1634 , et d'évoquer au dessus de l'ombre de la victime celle d'un homme dont le nom remplissait alors l'Europe entière ? Faut-il faire remonter jusqu'à Richelieu la pensée de cette sanglante exécution ? Nous ne pouvons ajouter foi à de telles accusations. Quelque immense qu'ait été la robe du cardinal pour couvrir, ainsi qu'il le disait , les actes de sa politique; quelque nombreuses qu'aient été les taches sanglantes qui se mélangeaient avec la pourpre sacerdotale > nous devons repousser loin de lui de tels blasphèmes. Bon Dieu ! sa mémoire n'a-t-elle pas à justifia* assez d'exécutions , sans que Ton puisse mensongèrement agiter autour d'elle les mânes d'une victime qu'il n'a point frappée? De quel intérêt eût été pour lui un tel sacrifice? L'existence de Grandier était-elle un péril pour l'État , un obstacle à ses projets , à son autorité? Cet obscur prêtre de Loudun étaitil un de ces hommes habiles dans les conspirations , tenace dans une foi rivale , influent sur les masses , soit par sa nais* sance , soit par son génie , pour que la vengeance du cardinalministre le frappât de mort? Appartenait-il à une de ces dynasties féodales, dont tous les efforts tendaient à main-

POITOU. 385 tenir, à rencontre de la royauté, une indépendance souveraine; ou bien était-il un de ces favoris indiscrets, qui glissaient dans l'oreille du roi de perfides dénonciations contre son ministre , ne lui épargnant ni la calomnie ni la haine ? Enfin , avait-il inscrit son nom dans cette ligue redoutable à laquelle s'étaient associés tant de gentilshommes, et dont la pensée secrète était de renverser sa puissance ? Non , rien de tout cela n'existait. Aussi inconnu qu'hostile , Urbain Grandier n'a dû l'illustration de son nom qu'au terrible dénoûment de sa vie. 11 est vrai que l'on a dit , et cela sérieusement , que Richelieu nourrissait à son égard des projets de vengeance , parce qu'il avait soutenu contre lui une question de préséance dans une cérémonie religieuse, alors que le cardinal n'était que simple prêtre; parce que, durant son ministère, un pamphlet anonyme avait noirci par une infâme calomnie ses relations avec la reine-régente; pamphlet dont Grandier était soupçonné d'être l'auteur. Voilà les griefs du cardinal : que le bûcher se dresse donc ; il lui faut une victime.

Mais comment donc dévoiler le mystère de cette étrange et affreuse exécution? Faut-il se résigner au silence, rejeter sur les malheurs des temps, sur l'ignorance du siècle, la pensée de cette condamnation? Non. Telle n'est pas la vérité. Tout en demandant grâce pour la mémoire du cardinal de Richelieu , nous n'abdiquons pas le droit de reviser cet épouvantable jugement. Nous le disons donc avec une sincère conviction , Grandier a été victime d'une odieuse machination , dans laquelle le fanatisme et l'ignorauce n'étaient que des causes secondaires. Mais nous ne pouvons donner à cet événement plus d'éclat qu'il n'en comporte, en associant à la victime le nom illustre de Richelieu. Le dénoûment n'est-il pas assez dramatique pour ne pas faire h. 25

intervenir les créations mensongères de Terreur ou de l'illusion. Nous croyons que le procès de Grandier a été le résultat d'animosités privées sans caractère politique ; dans les mystères de cette bizarre tragédie , nous ne pouvons que constater les pensées de vengeance et de haine d'hommes aussi inconnus que lui ; tout cela n'a pu être qu'un crime isolé, n'ayant pour acteurs que d'obscurs ennemis, pour causes que des animosités personnelles. Peut-être aussi serait-il facile de rencontrer des secrets plus intimes encore? Toutes les hypothèses sont admissibles, alors même qu'on ferait intervenir l'amour et ses noires jalousies dans cette lutte où Grandier a été vaincu. Le caractère de ce dernier, la position des femmes qui l'accusaient , les noms de ses plus ardents persécuteurs peuvent servir à expliquer tous *ces faits, sans être forcé de mentir à la vraisemblance historique en leur assignant des causes extraordinaires et presque impossibles. Et en cela , nous ne voulons point ravaler la victime en restituant aux bourreaux leurs véritables proportions. Pour nous, Grandier est un martyr; son procès une monstruosité , sa condamnation un crime : advienne maintenant la qualification de ceux qui l'ont prononcée. Si nous avons protégé la mémoire de Richelieu contre d'absurdes calomnies , il nous est permis aussi de proclamer hautement notre indignation contre les moines fanatiques qui ont dirigé toute la procédure , contre la faiblesse d'un évêque dont la neutralité a laissé commettre un crime, sans vouloir pourtant rejeter sur le clergé entier la responsabilité de ces faits. La noble conduite de l'archevêque de Bordeaux durant tout le cours du procès donnerait un éclatant démenti à nos paroles injustes. Voici , d'après bien des versions contradictoires , le récit de qui se passa à Loudun en l'année 1634 ; mieux que toutes les réflexions , il pourra

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nous dévoiler tous ces mystères , restituer aux événements leur véritable physionomie , aux acteurs leurs pensées les plus intimes.

Urbain Grandier habitait depuis quelques années la ville de Loudun , en qualité de curé de l'église de Saint-Pierredu -Marché , et de bénéficier d'une prébende dans le chapitre de celle de Sainte-Croix. « Il étoit de grande taille et de bonne mine , d'un esprit également ferme et subtil , toujours propre et bien mis, ne marchant jamais qu'en habit long. » Eloquent dans la chaire , il mélangeait aux doctrines de la foi chrétienne des pensées d'une sage et douce philosophie. Lors de la mort de Scévole de Ste- Marthe, il s'était fait l'interprète des regrets et de l'admiration de tous. On l'accusait d'oublier quelquefois la rigidité des mœurs sacerdotales , et ses assiduités prés des plus belles femmes et filles de Loudun donnaient à ces bruits un caractère de créance , que justifiait encore un libelle qui lui fut attribué, et dans lequel il s'élevait avec force contre le célibat des prêtres. De nombreuses discussions , de fréquents procès , soit avec un prêtre du nom de Mounier , avec les chanoines de Ste-Croix , soit avec le président aux élus Barot, avaient soulevé contre lui de vives animosités. Parmi ces ennemis, les plus terribles, disent les chroniques, furent Trinquant et Menuau, procureur et avocat du roi ; et , en vérité , il nous est pénible de rappeler le prétendu motif de ces inimitiés. La jeune fille de Trinquant aurait été séduite par Grandier , et sans le dévoûment d'une amie qui se déclara publiquement mère de son enfant , elle aurait eu à subir toute l'humiliation de sa faute. Dans un autre amour non moins coupable, il aurait pour rival malheureux l'avocat du roi Menuau. En vérité, il est difficile d'ajouter foi à toutes ces insinuations que nous répétons ; mais

nous avons à cœur de ne rien omettre dans le résumé de cette affaire. Une discussion survenue entre lui et Duthibaut y homme riche et de grand crédit , dans laquelle Grandier, revêtu de ses habits sacerdotaux, fut frappé de coups de bâton , devint l'origine de toutes les poursuites dirigées contre lui. Pendant qu'il était allé à Paris pour implorer la justice du roi contre Duthibaut f ses ennemis , par l'intermédiaire de deux hommes du peuple , Cherbonneau et Bougreau, le dénonçaient à l'ofiicial comme coupable (£ avoir débauché des femmes et des filles, d'être impie et profane, de ne dire jamais son bréviaire, et d'avoir même abusé d'une femme dans son église. Cette accusation fut accueillie par l'évêque de Poitiers , Henri-Louis Chateigner de la Roche- Posay , et ce prélat lança contre lui un décret de prise de corps. Le parlement de Paris , auquel le roi avait renvoyé sa plainte , ajourna sa décision jusqu'au dénoûment de ses démêlés avec F officiai. Grandier, à son arrivée à Poitiers, fut renfermé dans les prisons de Tévêché le 4 5 novembre 1629, et, quelques jours après, condamné à jeûner au pain et à l'eau par pénitence tous les vendredis pendant trois mois , et interdit à divinis dans le diocèse de Poitiers pendant cinq ans , et dans la ville de Loudun pour toujours. Cette sentence fut frappée d'appel par toutes les parties pour être revisée ou confirmée par l'archevêque de Bordeaux. Mais r officiai , par l'organe de son promoteur, souleva un incident, et en appela au parlement de Paris , lequel renvoya l'affaire au présidial de Poitiers. Là, de nouveaux témoins furent entendus, des contradictions, des accusations mensongères furent signalées , ainsi que des rétractations , et le 25 mai 1631 Grandier fut renvoyé absous. Quelque temps après, Henri d'Escoubleau de Sourdis, achevéque de Bordeaux et primat d'Aquitaine , étant venu visiter son abbaye de Saint-

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Jouin-les-Marnes, il se présenta devant lui , et en obtint une sentence d'absolution. Libre de toutes poursuites , il fit condamner Duthibaut à des réparations et amendes.

Pendant que ces préliminaires d'hostilités se passaient , des scènes étranges avaient lieu dans un couvent des religieuses ursulines de la même ville ; plusieurs de ces jeunes filles se livraient de temps à autre à des convulsions effrayantes , à des paroles de délire , à tous ces actes dont l'explication , peu logique à cette époque , se résumait dans les mots de magie, sorcellerie , diablerie. Pour chasser l'esprit infernal, on eut recours aux exorcismes, à toutes les pratiques religieuses dont ces temps d'ignorance et de superstition nous ont si souvent donné le spectacle. Le bruit de ces scènes se répandit bientôt dans toute la ville. Pierre Barré, curé de Chinon , vint à la tête d'une nombreuse procession donner au prêtre Mignon , directeur du couvent, le renfort de ses anathèmes contre le génie du mal. L'autorité civile fut requise d'intervenir et d'assister aux exorcismes de ces malheureuses filles tourmentées ; Loudun avait alors pour bailli Guillaume de Cerizay de la Guérinière , et pour lieutenant civil Louis Chauvet.

Le 11 octobre 1632, ces deux magistrats se rendirent au couvent des ursulines pour assister aux scènes d'exorcisme. Notre pensée n'est certes pas de retracer les divers incidents de ces cérémonies , dont le souvenir nous ferait sourire de pitié , si le dénoùment n'était pas de nature à inspirer des •sentiments plus tristes. En face des prêtres Mignon, Barré «t Granger, revêtus de leurs habits sacerdotaux, comparurent deux religieuses obsédées, disaient-ils , par les esprits diaboliques; c'était la supérieure du couvent, Jeanne de Belfiel , fille du baron de Cosèdans le pays de Saintonge, et

une autre sœur du nom de Claire Magnoux. Dés l'arrivée des deux officiers du roi, elles poussèrent des cris horrible» au milieu de contorsions plus effrayantes encore. Aux questions qui leur furent adressées, elles répondaient qu'elles étaient sous la domination des diables Astaroth et Zabulon , que le pacte de leur possession était des roses, et que l'instigateur s'appelait Urbain Grandier. Tel fut le début des événements qui se passèrent à Loudun. Cette ville fut bientôt agitée par diverses factions; les unes ajoutaient foi pleine et entière aux possessions et diableries des religieuses ; les autres ne voyaient dans tout cela que d'odieuses machinations contre le prêtre Grandier. « Les magistrats, ajoute la chronique, revinrent sur le soir après la scène des convulsions ; la supérieure tira la langue, bava et écuma. Ce fut un vilain spectacle , son diable parut enragé. Barré demanda au démon quand il sortirait, il répondit : cras manè, demain matin. Après plusieurs cérémonies, et qu'on eut prononcé plusieurs noms de saints, la supérieure reprit son état naturel, son visage fut aussi tranquille que si elle n'eût souffert aucune agitation extraordinaire ; elle regarda Barré en souriant , et lui dit que Satan n'était plus chez elle. Une mer agitée d'une tempête furieuse qui devient calme tout-à-coup, est une image du passage rapide qu'elle fit de son premier état au dernier. » En face de telles choses, que peut dire l'histoire? Faut-il , déchirant le voile de ces étranges cérémonies , chercher au fond du cœur de ces jeunes filles des pensées de haine et de vengeance contre Grandier? ou bien admettre, comme les émanations d'une puissance surnaturelle et magnétique , les paroles et les gestes dont elles donnaient l'étrange spectacle? Entre ces deux hypothèses, il serait facile d'errer, si l'on ne faisait pas intervenir, comme les véritables

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provocateurs , ces prêtres fanatiques qui s'acharnaient sur Urbain Grandier pour assouvir, contre lui d'atroces* projeta d'animosité.

Ce dernier avait accueilli , dès le principe , par le mépris r les vagues accusations que prononçaient contre lui les religieuses possédées. Mais lorsqu'elles eurent acquis quelque retentissement, il adressa ses plaintes aux gens du roi* Malgré l'active intervention du bailli , les exorcismes se poursuivirent comme par le passé , et cela en présence d'une foule de personnes , qu'un tel spectacle faisait accourir de toutes parts. Les scènes se reproduisaient avec les mêmes cérémonies , et l'abbesse en était toujours l'héroïne* Des convulsions, des grincements de dents, des paroles entrecoupées, des rires éclatants , des gestes lubriques , à la suite desquels le nom de Grandier était prononcé, comme celui de l'auteur du pacte diabolique, voilà ce que l'on offrait chaque jour à la curiosité publique. Et puis , en face de ces filles ainsi agitées , le prêtre Barré expliquait les mystères de ces choses étranges , et s'efforçait de faire naitre la foi dans les esprits défiants et peu crédules des nombreux spectateurs. Ce fut en vain que le bailli , dans son zèle , essaya de détruire les impressions fâcheuses de ces scènes , cherchant par ses questions à démontrer l'impudence ou le fanatisme des religieuses possédées ; et même plusieurs fois il arracha d'étranges réponses aux prétendues victimes du diable. Sur les supplications de Grandier , il fit défense à Barré et à tous autres de faire des questions à la supérieure et aux autres religieuses tendantes à noircir le suppliant ou aucun autre , quoi qu'il fût, sous les peines qui écherr oient. L'autorité du bailli fut méconnue , sa juridiction mise en doute ; Barré et les religieuses en appelèrent à l'évéque de Poitiers. Quelques jours après cette ordounance , de nouveaux exorcismes eurent lieu , en pré-

senee des médecins qui en rédigèrent des procès-verbaux , et le bailli lui-même assista aux* plus solennels. « Le 25 novembre , la supérieure fut apportée au chœur de l'église , et les rideaux de la grille ayant été tirés, Barré commença, selon sa coutume, par la célébration de la messe. La possédée eut pendant le service de grandes convulsions semblables à celles des jours précédents, dans Tune desquelles elle s'écria sans être exorcisée ni interrogée : Grandier ^ Grandier, mauvais prêtre. La messe étant achevée, l'exorciste entra au chœur avec le ciboire en main, et, protestant que son action était pure et pleine d'intégrité, sans passion et sans mauvais dessein , il le mit sur sa tète, et pria Dieu qu'il le confondît, s'il avait usé d'aucune malefaçon, suggestion, ni persuasion envers les religieuses , dans toute cette action. Mais toutes ces protestations de sincérité n'inspiraient que de la défiance au bailli, dont le bon sens se révoltait devant de semblables cérémonies. Pour paralyser ses efforts , les exorcistes invoquèrent l'autorité de l'évêque de Poitiers, qui envoya, le 28 novembre 1 632 , commission officielle à plusieurs prêtres du diocèse , d'assister aux exorcismes de Loudun et de lui en rendre un compte exact. Forts de cette protection, ils bravèrent hautement l'autorité du bailli r se livrant de nouveau aux cérémonies qu'il leur avait défendues. Cependant l'arrivée de l'archevêque de Bordeaux , les ordres qu'il leur signifia , firent cesser pour quelque temps les scènes dont le couvent de -Loudun était le théâtre.

Vers cette même époque, arriva danfr cette cité l'homme qui devait remplir le principal rôle dans le procès de Grandier; nous voulons parler de Laubardemont, chargé par Richelieu de veiller à la démolition du château et des fortifications de Loudun. Par ses relations avec les ennemis d'Urbain , il fut bientôt instruit de tout ce qui s'était passé j

POITOU. 393 des exorcismes furent pratiqués en sa présence ; il prit à cœur les intérêts des religieuses, ajoutant foi pleine et entière à leur possession. Ici , il faudrait expliquer le secret de l'intervention de Laubardemont dans cette affaire , dire les motifs de sa haine contre Grandier. Etait-il l'agent impitoyable des vengeances du cardinal , ainsi que l'ont répété tous les amis de la victime? Ou bien, durant son séjour à Loudun, les ennemis d'Urbain n'étaient-ils pas parvenus à associer à leurs coupables projets cet homme dont l'influence pouvait seule en amener l'exécution? Tout ce que nous savons, c'est qu'à son retourdcParis, en 4 633, il fit publier une ordonnance du roi conçue en ces termes : « Que le sieur de Laubardemont , conseiller » du roi en ses conseils d'état et privé , se rendra à Loudun et » autres lieux que besoin sera, pour informer diligemment » contre Grandier sur tous les faits dont il a été,ci-devaut ac- » cusé , et qui lui seront de nouveau mis à sus , touchant la » possession des religieuses ursulines et autres personnes » qu'on dit être aussi possédées et tourmentées des démons » par le maléfice dudit Grandier , et de tout ce qui s'est passé » depuis le commencement , tant aux exorcismes qu'au tre- » ment sur le fait de la possession. » Investi de ce pouvoir extraordinaire , Laubardemont fit arrêter et conduire dans les prisons d'Angers Urbain Grandier, par les soins de Guillaume Aubin sieur de la Grange , lieutenent du prévôt. Ce dernier eut la générosité de l'avertir secrètement de l'ordre qu'il avait reçu ; mais confiant sur son innocence et sur la miséricorde de Dieu , il refusa d'échapper par la fuite aux persécutions qui le menaçaient ; ses livres , ses papiers , tous ses meubles furent saisis, ainsi que les sentences d'absolution rendues en sa faveur. Ce fut en vain que sa vieille mère , Jeanne Estièvre , âgéeAde soixante-dix ans, protesta contre ces violences , se rendant appelante de toutes les décisions

rendues par le commissaire royal ; les efforts de son dévoûment maternel échouèrent devant Tanimosité des ennemis de son fils. Ses demandes , ses appellations furent annulées ; on publia un inonitoire, véritable pamphlet accusateur, dans lequel étaient énumérées avec la plus noire perfidie d'atroces calomnies contre le malheureux Grandier. Impuissante à repousser ces audacieuses attaques , la faible voix de la mère du captif ne cessa pourtant de se faire entendre comme témoignage de l'innocence de son fils , et de l'amour qu'elle lui portait.

Enfin , après de nombreux incidents de procédure, dans lesquels apparut l'omnipotence souveraine de Laubardemont, Grandier fut ramené à Loudun. Là, couvert de chaînes, étendu sur la paille, il écrivait en ces termes à sa mère « J'ai » reçu votre lettre, ma mère, et tout ce que vous m'avez » envoyé , excepté les bas de serge. Je supporte mon af- » diction avec patience, et plains plus la vôtre que la » mienne. Je suis fort incommodé , n'ayant point mon lit ; » tachez de me faire apporter le mien , car si le corps ne » repose , l'esprit succombe. Enfin envoyez-moi un Bré- » viaire, une Bible et un Saint-Thomas, pour consolation ; » et au reste, ne vous affligez point, j'espère que Dieu » mettra mon innocence au jour. Je me recommande à mon » frère et à ma sœur, et à tous nos bons amis. C'est, ma » mère , votre très-bon fils à vous servir, u Alors se reproduisirent toutes les scènes burlesques de la possession. De nouveaux prêtres furent envoyés par l'évêque de Poitiers , ainsi que d'autres médecins, pour constater la vérité des accusations portées contre Grandier. Ce fut en vain que ses amis demandèrent , dans une requête, de nouvelles confron-

1 L'original de celte lettre se trouve à la Bibliothèque publique de Poitiers.

POITOU- 395 talions. « Saint Athanasc , disaient-ils , accusé au concile de d Tyr par une femme impudique qui ne l'avait jamais vu , » s'avisa d'un stratagème qui prouva son entière innocence. » Lorsque cette femme entra dans rassemblée pour former » publiquement son accusation , un prêtre nommé Timothée » se leva , se présenta à elle , et lui parla comme s'il eût » été Athanase ; elle le crut aussi , et par ce moyen elle u manifesta la fausseté de son allégation. » Laubardemont recula devant de semblables épreuves. Le résultat des exorcisâtes ne fut pas favorable aux accusateurs : malgré l'active prévoyance des pères capucins auxquels était dévolue la triste mission d'évoquer les esprits diaboliques, bien des mécomptes eurent lieu , et il ne fut pas difficile de découvrir l'imposture des exorcistes et des jeunes filles possédées. Leurs réponses trahissaient souvent leurs pensées, et dans l'étrange .jargon qu'elles mettaient dans la bouche des diables , elles laissèrent entrevoir les ridicules suggestions auxquelles elles se soumettaient. Et cependant chaque jour de nouveaux procès-verbaux émanés des médecins et des commissaires constatent leurs moindres contorsions , leurs paroles les plus insignifiantes, « Plusieurs spectateurs de ces scènes étant » venus pour voir les merveilles de Loudun , s'en sont allés » mécontents et ont accru le nombre des incrédules , dit un » auteur contemporain» » Pour ranimer la curiosité et fortifier la foi publique , le père Lactance , le plus habile en choses d'exorcismes , s'engagea à faire sortir du corps de la supérieure trois démons auxquels il lui plut d'accorder les dénominations les plus bizarres. Le jour indiqué pour cette épreuve solennelle, l'église deSte-Croix fut rempliedc curieux, parmi lesquelsse trou vaien t le commandeur de la Porte, homme de grande distinction, et un habile médecin de Saumur nommé Duncan. Après ses contorsions habituelles , la supérieure

cédant à la puissance des exorcismes , se précipita la face contre terre , se livrant aux accès du plus épouvantable délire; des gémissements , des larmes , des convulsions étaient ses seules réponses aux paroles inspirées du père Lactance ; bientôt le sang coula de son corps, et les médecins constatèrent plusieurs blessures. Malgré tout cet appareil , la conviction n'était pas complète chez les spectateurs , et le commandeur de la Porte , en franchissant le seuil de l'église , ne put s'empêcher de dire que cela clochait. Le médecin Duncan, de son coté , indigné de ces mensongères jongleries , publia un pamphlet énergique contre l'imposture de ceux qui s'en faisaient les auteurs; et sans l'intervention protectrice du maréchal de Brézé, il eût expié, par les vengeances de Laubardemont, le courage et la hardiesse de son écrit.

L'évêque de Poitiers vint lui-même à Loudun pour sanctionner par sa présence aux exorcismes la sincérité de ses mandataires. Et le vendredi 23 juin 1 634 , Grandier fut conduit dans l'église de Ste-Croix où se trouvaient le prélat et Laubardemont. Là , il eut à subir les plus singulières épreuves : on amena devant lui toutes les religieuses possédées ; elles pénétrèrent dans le chœur au milieu d'une foule de carmes, de capucins et récollets , et à Ventrée firent quelques gaillardises 9 témoignant à Grandier allégresse de te voir, ajoute la chronique. Après de solennelles prières et une exhortation du père Lactance , on le somma d'exorciser luimême ces filles qui l'accusaient; au moment où, revêtu de son étole , il s'apprêtait à prononcer les paroles sacramentelles , toutes les possédées furent agitées par les démons , des cris étranges et horribles couvrirent sa voix. Une d'elles , la sœur Claire , s'avançant vers lui, l'apostropha en des termes presque injurieux. La supérieure lui succéda dans cette altercatiou ; et toutes les fois que Grandier voulait

POITOU. 307 prendre la parole, « les possédées recommençoient leurs cris » et leurs rages avec des désespoirs non pareils, des con- » vulsions fort étranges et toutes différentes , persistant de » l'accuser de magie , de maléfice , et s'offrant même de lui » rompre le cou si on vouloit leur permettre. » Calme et résigné au milieu de cette scène horrible , Grandier protesta de son innocence, et invoqua la justice de Dieu. Tout-àcoup , durant un intervalle de silence, s'adressant à l'évéque et à Laubardemont , il les somma d'ordonner à ces démons de lui faire au front une marque visible , qui deviendrait ainsi un éclatant témoignage du crime dont il était accusé. Alors le tumulte recommença plus orageux encore ; les violences, les cris, les confusions transformèrent l'assemblée en un véritable sabbat. Les jeunes filles devinrent de farouches furies ; l'impassibilité de leur victime, les hymnes sacrés que fait retentir le peuple et auxquels il joint sa voix, les transportent hors d'elles-mêmes ; elles se précipitent sur lui , et sans le secours et empéciiement des personnes qui étoïent au choeur , il eût été victime de leurs fureurs insensées.

Le scandale de ces scènes inspira l'indignation ; les murmures furent suivis de paroles plus vives : le mécontentement était général ; chacun l'exprimait à sa façon , lorsque Laubardemont fit placarder dans toute la ville une ordonnance ainsi conçue ; « II est très-expressément défendu à » toutes personnes de médire ni autrement entreprendre de » parler contre les religieuses affligées des malins esprits , » leurs exorcistes , ni ceux qui les assistent , à peine de dix » mille livres d'amende , et autre plus grande somme et » punition corporelle, si le cas y échoit. » À l'abri de cette haute protection formulée en clauses pénales , les religieuses possédées poursuivirent le cours de leurs déplorables manœuvres. Bientôt , à ces scènes grotesques succédèrent

des scènes plus dramatiques. Là , plus de sourires de pitié , plus de murmures incrédules ; c'est la réalité terrible et effrayante , car aux exorcismes succéda le procès criminel ; au sanctuaire de l'église , celui de la justice ; aux moines fanatiques et trompeurs , des magistrats souverains : plus d'illusions chimériques , d'évocations surnaturelles ; tout est vrai désormais dans la sanglante catastrophe de Loudun ; l'accusé et les juges, l'arrêt et le supplice. Si les commencements en ont été ridicules et plaisants, le dénoûment s'offre à nous comme témoignage effrayant de la haine dont Grandier a été victime. Est-il possible de rejeter sur l'ignorance du siècle la responsabilité d'un crime semblable? N'y a-t-il pas dans tous les incidents de cette trame odieuse , la logique cruelle de la vengeance et de l'animosité? Le mystère ne nous en est pas dévoilé; mais qu'importe , puisque tout concourt à nous révéler l'existence d'un complot infernal contre la vie d'un malheureux prêtre. — Effrayé des conséquences fâcheuses des exorcismes , Laubardemont hâta l'époque du procès : le 8 juillet , des commissaires furent nommés pour y procéder. C'étaient, comme juges, les sieurs Roatin et Richard , conseillers au présidial de Poitiers ; Houmain , de celui d'Orléans ; Cothereau , Piqueneau et Burges, de celui de Tours ; Texier , du siège royal de St- Maixent ; Dreux et de la Barre, de celui de Chinon ; Lapicherie , de celui de Ghâtellerault , et Rivrain , de celui de Beaufort ; comme avocats du roi , Constant , du présidial de Poitiers , et Jacques Deniau , de celui de la Flèche. Telle fut la composition du tribunal que devait présider Laubardemont. Dès le début du procès , l'avocat du roi Constant refusa d'y prendre part.

L'arbitraire et la violence de cette longue procédure , la défiance qu'inspiraient les juges-commissaires, firent éclater

en faveur de Grandier une de ces manifestations populaires desquelles jaillit la vérité , et qui viennent servir de contraste glorieux aux emportements des passions humaines. Ce n'est plus une vieille mére qui se place entre un fils innocent et des juges odieux , épuisant dans cette lutte inégale tout le courage de son affection et de son dévoùment : c'est une puissance plus forte et plus énergique ; c'est la voix du peuple , le cri de la conscience publique , la protestation de tous contre les iniquités de quelques-uns, impuissante à la vérité , inhabile à sauver Grandier , mais que nous sommes fiers d'enregistrer comme le témoignage le plus énergique de l'opinion contemporaine , de la flétrissure à l'encontre de ceux qui prononcèrent l'arrêt de mort. Au son de la cloche de l'hôtel-de-ville, les habitants de Loudun, convoqués par le bailli , se réunirent pour aviser aux moyens de faire cesser le scandale dont leur ville était le théâtre. Après plusieurs discussions orageuses, il fut décidé qu'on adresserait au roi une humble supplique dont nous donnons ici quelques extraits : « Sire , les officiers et habitants de » votre ville de Loudun se trouvent enfin obligés d'avoir » recours à votre Majesté, en lui remontrant très-humble- » ment que dans les exorcismes qui se font dans ladite ville, » il se commet une chose très-préjudiciable au public et au » repos de vos fidèles sujets, en ce que les exorcistes, abu- » sant de leur ministère et de l'autorité de l'église, font » dans les exorcismes des questions qui tendent à la diffa- » mation des meilleures familles de ladite ville. . . .

» . . . . Tellement , Sire , que les suppliants voient » et commissent par cet étrange procédé que l'on s'efforce » d'établir parmi eux , et dans le cœur de votre royaume , » une image des oracles anciens , contre la prohibition ex~

» presse de la loi divine , et l'exemple de notre Sauteur » qui n'a pas voulu admettre les démons à dire et publier

» des choses véritables et nécessaires à croire

» Doriques, les suppliants poussés par

» leur propre intérêt , vu que si l'on autorise les démons » en leurs réponses et oracles, les plus gens de bien et les » plus vertueux et innocents , auxquels conséquemment les » démons ont une haine plus mortelle, demeureront exposez » à leur malice, requièrent et supplient humblement votre » Majesté d'interposer son autorité pour faire cesser ces

» abus et profanations.

» .... Et les suppliants continueront à prier Dieu » pour la prospérité , grandeur et accroissement de son juste » et glorieux empire. » Enlevez à cette supplique ses termes respectueux , ses formules vagues , n'est-on pas forcé d'y rencontrer la négation positive de la foi à ajouter aux exorcismes , et par conséquent l'innocence de celui que des possédées seules accusent? Est-il possible, en lisant ce manifeste éloquent de la réprobation contemporaine , de pouvoir rejeter sur l'ignorance du siècle les malheurs de cette exécution ? La commission judiciaire , effrayée de ce langage énergique , rendit immédiatement un arrêt par lequel elle annula la délibération prise à l'hôtel-de-ville, se réservant d'en punir les signataires pour les propos injurieux qu'elle renfermait, et faisant défense au baUli et aux élus de la ville de convoquer aucune assemblée, et de faire aucune proposition concernant les exorcismes. Puis , pour donner plus de solennité à la mission qu'ils accomplissaient, les juges s'entourèrent d'un grand appareil religieux ; c'est Dieu , le clergé et la religion qu'ils ont à venger en frappant Grandier. La France entière , toute la chrétienté ont les yeux fixés sur cet épisode de Loudun. Des prières publiques furent ordonnées, des processions

POITOU. 401 générales parcoururent les rues de la ville , des prédications eurent lieu , des messes furent chantées, pour qu'il plût à Dieu de les conduire dans cette affaire , et les illuminer de son esprit pour rendre justice à qui elle appartient, selon l'intention de sa majesté et le devoir de leurs consciences. Après un minutieux examen de toutes les pièces de cette étrange procédure , après l'audition de nombreux témoins , la commission prit lecture des mémoires adressés par Grandier ; dans l'un d'eux se rencontraient ces paroles : « Je vous supplie en toute humilité » de considérer mûrement et avec attention ce que le pro- » phète dit au psaume 82 , qui contient une très-sainte » remontrance qu'il vous fait d'exercer vos charges en toute » droiture , attendu qu'étant hommes mortels , vous aurez à » comparaître devant Dieu , souverain juge du monde, pour » lui rendre compte de votre administration. Cet ofht de » Dieu parle aujourd'hui à vous qui êtes assis pour juger , » et vous dit : Dieu assiste en l'assemblée du Dieu fort ; il » est juge au milieu des juges. Jusques à quand aurez-vous » » égard à l'apparence de la personne du méchant ? Faites » droit au chétif et à l'orphelin ; faites justice à l'affligé et au » pauvre ; secourez le chétif et le souffreteux , et le délivrez » de la main des méchants. Vous êtes dieux et enfants du » souverain , toutefois vous mourrez comme hommes ; et » vous qui êtes les principaux, vous cherrez comme un » autre. » Malgré ces touchantes invocations à la justice divine, les commissaires royaux prononcèrent, le 18 août 4634, un arrêt de mort contre Urbain Grandier : « Avons » déclaré et déclarons ledit Grandier duement atteint et m convaincu du crime de magie, maléfice* et possessions » arrivées par son fait , ès personnes d'aucunes religieuses » ursulines de la ville de Loudun , et autres séculiers ; en- » semble des autres cas et crimes résultants d'icelui. Pour il* 26

» réparations desquels , ayons icelui Grandter condatoné et » condamnons à faire amende honorable , nu-tête , la corde » au cou , tenant à la main une torche ardente du poids de » deux livres , devant la principale porte de l'église de St- » Pierre-du-M arché , et devant celle de Ste-Ursule de cette » dite ville; et là , à genoux , demander pardon à Dieu , au » roi , et à la justice ; et ce fait, être conduit à la place pu- » blique de Sainte-Croix , pour y être attaché à un poteau » sur un bûcher , qui pour cet effet sera dressé audit lieu , et » y être son corps brûlé vif avec les pactes et caractères ma- » giques restants au greffe , ensemble le livre manuscrit par » lui composé contre le célibat des prêtres, et ses cendres » jetées au vent. Avons déclaré et déclarons ses biens acquis » et confisqués au roi, sur iceux préalablement pris la » somme de cent cinquante livres , pour être employée à » l'achat d'une lampe de cuivre , en laquelle sera gravé le » présent arrêt par extrait, et icelle apposée dans un lieu

• » éminent de ladite église des Ursulines , pour y demeurer » à perpétuité. Et auparavant que d'être procédé à l'exé- » cution du présent arrêt, ordonnons que ledit Grandier » sera appliqué à la question ordinaire et extraordinaire. »

< Tel fut le triste dénoûment de cet épouvantable procès.* Maintenant , nous faut-il suivre la victime frappée dans les dernières phases de sa douloureuse agonie , alors que la torture brise ses membres , mutile ses chairs? Sa fermeté, son héroïque résignation firent pâlir d'effroi les bourreaux qui s'acharnaient contre lui ; ni les douleurs , ni les injures ne lui arrachèrent une parole de blasphème ; jusqu'à la fin , il protesta de sort innocence , et marcha courageusement au

* lieu du supplice. Durant le trajet , un prêtre , le père Grillau , interprète admirable des sentiments religieux , se précipita vers lui, l'embrassa en pleurant , et lui dit ces paroles :

POITOU. 403

* Souvenez-vous que Jësus-Christ a monté à Dieu son père » par les tourments et par 'la croix. Je vous apporte la » bénédiction de votre mère : elle et moi prions Dieu qu'il » vous fasse miséricorde , et qu'il vous reçoive au séjour des » élus. » La brusque intervention des archers mit fin à ce solennel adieu. Arrivé sur la place où le bûcher était dressé , au milieu d'une multitude immense de peuple , il prononça quelques paroles de pardon à l'égard de ses persécuteurs. Là , de nouvelles instances lui furent adressées pour qu'il fît l'aveu de son crime ; les exorcistes ne voulaient abandonner leur victime qu'au dernier instant : « Mes pères , leur ré- » pondit-il , j'ai tout dit , j'espère en Dieu et en sa misé- » ricorde. » Quelques instants après , la flamme dévora les restes mortels du martyr. En face de ces douloureux souvenirs , nous ne pouvons que nous associer aux sentiments d'indignation soulevés par l'épouvantable issue de cette sombre tragédie, et venger par ce récit la mémoire d'un homme victime d'une odieuse machination , dont le mystère peut difficilement nous apparaître dans toute sa vérité.

Les émotions de ce drame judiciaire étaient à peine apaisées , lorsque , vers l'an \ 646 , la régente Anne d'Autriche , mère de Louis XIV, fit naitre de nouveaux troubles dans notre province. La pensée de ces nouvelles agitations n'est plus provoquée par les haines religieuses des temps passés. Mesquine par son origine , par ses allures , par ses acteurs , cette lutte du parlement contre la royauté , et contre son premier ministre le cardinal de Mazarin , ne peut en rien être comparée aux dramatiques discordes qu'avaient soulevées en France les guerres de religion. Ce n'est plus qu'une parodie , un mélange de sérieux et de grotesque ; sans enthousiasme , sans fanatisme , elle n'offre que le spectacle de mystérieuses intrigues de cour; sans éloquence , sans anima-

Dig

tion , elle jette à la multitude de railleuses allusions , d'ironiques sarcasmes : la Fronde ,• en un mot, n'a été qu'une éphémère commotion sans cause et sans but, et dont le souvenir offre seulement un singulier contraste avec la grandeur du roi , dont elle inaugura les premières années de son avènement au trône. Par l'influence du prince de Marsillac , gouverneur de Poitou, attaché au parti des frondeurs, quelques menées obscures agitèrent la cité de Poitiers. Le maire Jean Richeteau fut menacé à diverses reprises. Quelque temps après , de Marsillac , à la tête de quelques troupes, s'avança jusqu'à Lusignan ; il fut repoussé par La Meilleraie, dévoué aux intérêts du roi. Dans une autre partie de la province , le duc de Thouars, Henri de la Trémouille, investi de la confiance des parlements de Paris et de Bordearix, soutint avec éclat contre Châteaubriant des Roches-Bariteaux , gouverneur du bas Poitou , la cause des princes insurgés. Mais aucune ville importante ne prend part à ces querelles d'un médiocre intérêt. Celle de Poitiers accueille avec enthousiasme la cour errante à travers le royaume ; des processions solennelles s'y font pour le rétablissement de la paix. Il y eut bien dâns la cité de Niort une assemblée de gentilshommes , dans laquelle on chercha à soulever la noblesse de la province , mais l'énergie de Roanez , son nouveau gouverneur , mit fin à toutes ces agitations.

Le calme le plus parfait ne cessa de régner en Poitou jusqu'à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes en 4685. Louis XIV, parvenu à l'apogée de sa puissance, se fit l'instrument implacable de la réaction catholique. Subissant les inspirations religieuses de ses ministres , et de madame de Maintenon , cette descendante de d'Àubigné , cette ancienne captive du donjon de Niort, qui avait remplacé dans la faveur du vieux roi madame de Montespan ,

POITOU. 405

pour laquelle a été construit le magnifique château d'Oiron , prés deThouars , il compléta l'œuvre d'anéantissement de la religion réformée. Dés 1642 , à Chauvigny, à Melle, à Thouars , à Exoudun , à Poitiers , les temples avaient été détruits : soutenue par l'intervention favorable du présidial , la puissance sacerdotale s'était acharnée contre les protestants. Les ministres furent chassés ; quelques-uns livrés à la justice expièrent par d'humiliantes condamnations leur courageuse résistance : tels furent Daniel Ury et Audoyer. D'éclatantes abjurations portèrent le dernier coup aux croyances pour lesquelles tant de sanglants combats , tant de glorieux dénoûments avaient éclaté : celle du duc de Thouars , en l'année 1 670 , produisit la plus funeste impression. Tous ces préliminaires furent bientôt suivis de la révocation complète de l'édit par lequel Henri IV avait solennellement reconnu les droits de l'église réformée.

Alors la persécution devint la seule arme de persuasion : la force brutale fut invoquée ; des soldats pénétrèrent dans le sanctuaire des familles , arrachant par leurs menaces et leurs violences l'abjuration des doctrines proscrites. Des ministres apostats indiquaient à ces étranges missionnaires les plus croyants ; ils excitaient leur zèle , provoquaient d'injustes répressions : le ministre Pommier se signala dans cette triste mission. Dans la crainte de nouveaux troubles, les calvinistes furent désarmés : le maréchal de Lorges fit exécuter dans le Poitou les ordres de la cour. Affaiblis par les guerres passées , les protestants acceptèrent avec résignation les tyranniques exigences dont ils étaient victimes. Les plus faibles , la douleur dans l'âme , se soumirent à de feintes conversions ; les plus hardis voulurent s'insurger ; mais , ne rencontrant plus l'enthousiasme passé des populations , ils subirent la loi du vainqueur. D'autres , et ce fut le plus

grand nombre , fidèles à leurs antiques croyances , préférèrent l'exil à une odieuse soumission ou à de mensongères abjurations. De nobles familles, de riches industriels abandonnèrent leur patrie , emportant sur la terre étrangère les débris de leur fortune. L'émigration fut grande ; et lorsque la cour envoya dans les contrées de l'Ouest un homme de bien , un prélat sage et humain , Fénélon en un mot , il ne rencontra partout que des demeures désertes , et sa voix évangélique , n'ayant plus d'incrédules à convertir à la foi catholique , exprima douloureusement les tristes effets des premières mesures. Tel fut en Poitou le dénoûment des guerres religieuses. Il fallut une révolution pour faire revivre avec plus de force que par le passé les principes de l'édit de Nantes, et repousser les prétentions exclusives du catholicisme. L'érection solennelle de la statue de Louis XIV sur la place publique de la capitale du Poitou, nous révèle la dernière période des destinées provinciales : l'omnipotence royale s'étend sur toutes les contrées de la France ; elle les domine, les étreint; plus de murmures, plus d'agitations , plus de guerres civiles , plus de aïs d'indépendance, tout cela vient expirer aux pieds de la royauté , ce symbole de la centralisation au xvme siècle.

Or, à mesure que l'unité nationale se fortifie, s'agrandit, les incidents historiques des provinces disparaissent. Dans les luttes religieuses des xvi* et xvne siècles , le drame de l'histoire s'est étendu jusqu'aux moindres cités : tous les points de la France en étaient un théâtre plus ou moins glorieux. Mais, lorsque le tumulte de ces agitations cesse , et qu'au dessus de toutes ces catastrophes apparaît , immense et souverain , le pouvoir royal ; lorsqu'un monarque , confondant en lui toute la grandeur de la nation , prononce cette solennelle formule : L'État, c'est mois de quel intérêt

POITOU

pourrait devenir le passé des provinces ? Elles sont mortes pour l'histoire ; enchaînées aux destins de la patrie , elles en subissent toutes les gloires ou les défaites , en acceptant toutes les révolutions ; immobiles au milieu de l'activité nationale , elles ne peuvent même pas refléter dans des proportions moins grandes les événements généraux. Quoique le Poitou eût perdu depuis longtemps son individualité, comme province féodale , il offrait encore, aux diverses époques que nous avons traversées , quelques particularités distinctes de l'ensemble, s'y rattachant, il est vrai, par de mystérieux liens , mais ayant une physionomie propre et spéciale. Maintenant, pour donner à ses annales un nouvel aliment , il faudra qu'une révolution , terrible dans ses efforts , immense dans ses résultats, éclate et bouleverse encore par d'épouvantables commotions cette terre de France, que tant de dramatiques catastrophes ont si souvent ensanglantée.

Nous ne pouvons isoler le drame historique dans les relations administratives des gouverneurs et des intendants, qui ont tour à tour représenté dans nos contrées la puissance royale. Alors que les conditions d'un gouvernement unitaire sont accomplies , que les hiérarchiques pouvoirs fonctionnent dans des limites tracées , nous ne pourrions que les suivre dans ces perpétuelles évolutions des mêmes travaux, des mêmes actes. Tout est réglé désormais entre la province et la royauté ; perception d'impôts , administration de la justice; tout marche, tout s'agite à la vérité, mais cette activité se meut dans un cercle étroit ; les faits de la veille seront ceux du lendemain. Que le Poitou ait pour gouverneurs Nicolas de Lamoignon , ou Jacques Le Nain , ou de Bourdonnaie de Blossac, ou de Nanteuil , toujours les mêmes incidents se reproduisent, sans variété , sans intérêt. Cepen-

dant, s'il nous était possible de constater ici les bienfaits de quelques-uns d'entre eux pour l'amélioration matérielle de notre pays, de rappeler les fondations de certains établissements d'utilité publique , tels que des collèges , des hôpitaux, peut-être pourrions-nous alors tracer une statistique de notre province dans les temps passés ; mais tous ces détails appartiennent à la monographie des cités; c'est là le domaine de l'histoire spéciale des villes. D'un autre côté , pouvonsnous suivre les destinées de nos gentilshommes, alors que, marchant sous les bannières royales , ils s'associent aux chances des combats dans les diverses luttes nationales? Ne serait-ce pas résumer des événements qui appartiennent à l'histoire générale?

Mais si le sol échappe à notre investigation , si la complète fusion l'a rendu désert, si aucun écho ne s'y fait entendre , du moins les hommes nous restent ; la biographie succède à l'histoire. Qu'il nous soit donc permis , alors que les destinées provinciales n'existent plus, de rappeler le souvenir de ceux dont les noms ont été grands et illustres : c'est là le patrimoine , l'héritage glorieux de la postérité. Plus de commotions générales , plus de guerres d'indépendance , plus d'audacieuses révoltes : tout cela a disparu , la conquête a amené la fusion , et la fusion en se perfectionnant a confondu en un seul peuple toutes ces populations naguère distinctes de mœurs, de coutumes, de lois et d'intérêts ; toutes subissent en ce moment l'empire d'une seule et même règle. Cette communauté , ce mélange , cet anéantissement des limites, des dénominations géographiques, n'ont pas été assez forts cependant pour arracher du même coup l'essence même de la race et du sang. Dans le naufrage des unités provinciales, le Poitou a disparu, et pourtant la biographie peut encore faire surnager au dessus de tous ces.

débris , quelques hommes , nobles el glorieuses individualités , auxquels , sans forfanterie , die est libre de donner le titre de Poitevins. Les temps ne sont pas encore venus où tout s'effacera, race, sang, mœurs, langage; où toutes choses , hommes et sol , confondues dans une harmonie parfaite, deviendront la patrie, cette admirable création de l'intelligence humaiue réservée aux époques modernes.

Jusqu'ici, entraînés par la marche des événements, il nous a été impossible de rappeler les souvenirs de tous les hommes dont l'illustration a rejailli sur notre province. Les mystères des généalogies nobiliaires , surtout , ont échappé aux limites de notre récit. Mais , parmi les familles seigneuriales dont notre pays peut à juste titre s'enorgueillir , il en est une que nous avons à cœur de signaler et de glorifier autant qu'il est en notre pouvoir. En elle se rencontre la véritable noblesse : à travers plusieurs générations , elle se maintient dans tout son éclat ; non pas par une illustration fortuite , n'ayant pour base que le hasard de la naissance, mais bien par la supériorité du talent et de l'intelligence. Âu nom glorieux s'associent des œuvres non moins glorieuses. Dans les ramifications de cette descendance généalogique , aucune ne dément l'origine de sa race ; toujours pure , toujours semblable à elle-même , elle nous apparaît comme l'admirable symbole des traditions dq sang et de la famille. Tous les rameaux de cette immense filiation s'enchaînent et se prêtent le mutuel effort d'une gloire commune ; aucun n'attriste les regards des contemporains , car tous brillent de l'or le plus pur. Telle fut la dynastie des Sainte-Marthe. Pour elle la nature semble avoir épuisé toutes les merveilles de ses admirables créations ; toutes les gloires deviennent son patrimoine; les armes, la politique, l'église, le barreau, la poésie, la science , voilà où elle a

exercé les ressources fécondes de son génie : c'est l'encyclopédie humaine noblement personnifiée.

L'origine historique de cette famille remonte aux premières années du xvie siècle. Dans des expéditions se rencontre parmi la noblesse du Poitou, Louis de Sainte-Marthe, écuyer , seigneur de Villedan en Loudunois : issu d'une * noble et ancienne famille , il devint la souche de la génération glorieuse dont nous acceptons avec joie le devoir de rappeler les diverses illustrations En présence de cette multiplicité de noms remarquables , ayant tous là même filiation , il est difficile de ne pas reculer devant les détails d'une biographie spéciale. Car , à Gaucher de Sainte- Marthe , le docte médecin de la famille de Bourbon et "de François Ier , succèdent ses cinq fils, ayant tous leur propre célébrité. Parlerons-nous de Louis, auquel un très-long séjour dans la petite ville de Loudnn n'enleva aucune chance de gloire , et qui mourut avocat au parlement de Paris? ou de son frère Charles, le savant docteur, dont la vie fut agitée par les persécutions que lui attirèrent ses tendances calvinistes, et dont les poésies, empreintes de sentiments religieux, lui acquirent l'admiration du siècle? ou bien encore du troisième frère , du nom de Jacques , qui succéda à son père en qualité de médecin de l'abbaye royale de Fontevrault? ou enfin de René et de Joseph , les derniers fils de Gaucher , l'un et l'autre remarquables dans la science des langues, le premier par son goût pour la poésie latine, le second par son ardeur pour l'étude des livres saints? La génération suivante, loin de faillir à ces traditions de talent , l'emporta peut-être par l'éclat dont fut entouré le nom de Scévole de Sainte-Marthe , fils ainé de

1 Nous avons, résumé le travail de Dreux du Radier, vol. 5 de sa Biographie du Poitou.

POITOU. 411 Louis. La précocité de son mérite littéraire, ses travaux poétiques à l'âge de dix-sept ans , qu'il manifesta par plusieurs poèmes en langue latine , lui acquirent dès le début de sa carrière une position élevée parmi les plus illustres des contemporains. A l'âge de 19 ans, les habitants de 'Loudun l'envoyèrent en députation près de Henri II , pour y soutenir les intérêts de leur cité. L'exaltation de son amour de père le transforma en habile médecin , à l'occasion d'une maladie grave pour laquelle tous les docteurs avaient condamné son fils, et qu'il eut le bonheur de sauver. Son poëme didactique de fo.Pédotr opine , ou Manière d'élever les enfants , suivit de près ses études médicales. Henri III , comme récompensé, lui envoya trente mille écus , et Ronsard , dans une lettre à Baïf , sanctionna par ces mots la générosité royale : J'en jure par l'Hélicon , ce n'est pas un poème y ce sont les muses mêmes. L'auteur est divin; nous sommes trop heureux de vivre avec un si grand homme. Tour à tour maire de Poitiers , trésorier de France dans la même ville , il trouva de nombreuses occasions de faire briller son talent; soit lorsqu'il défendit devant le roi les intérêts de plusieurs magistrats menacés de l'abolition de leurs offices, et provoqua de son interlocuteur cette réponse flatteuse : // faut bien se rendre, il n'y a point d'édits qui tiennent contre une langue si éloquente; soit lorsqu'il sauva sa patrie du pillage dont la menaçait le duc de Joyeuse , et qu'il reçut de ses concitoyens le titre glorieux de Père de la patrie; soit enfin, lorsqu'il résista contre les suggestions coupables du parti de la Ligue, et qu'il protesta énergiquement aux états de Blois de 1588 contre les projets du duc de Guise : dans tous ces événements difficiles, il rivalisa de courage et de mérite. Pour apprécier la haute réputation dont Scévole jouissait, il nous suffirait de répéter les éloges funèbres que d'éloquents pané-

gyristes prononcèrent en son honneur, après son décès, arrivé dans la cité de Loudun, le 29 mars 4623, et parmi lesquels figurait' dignement le malheureux Grandier, qui reçut son dernier soupir. Son frère Louis se fit remarquer par son habile administration comme lieutenant général du Poitou ; durant sa mairie , la cité de Poitiers éprouva les bienveillantes prédilections du roi de France.

Nous voudrions pouvoir n'omettre aucun des membres de cette illustre famille, la faire revivre dans son ensemble, et suivre dans leurs diverses filiations tous ses glorieux descendants! Les fils de Jacques de Sainte-Marthe acquirent eux aussi une célébrité justement méritée : Louis , dans ses fonctions de lieutenant général en la maréchaussée de France ; François , en qualité de secrétaire du cardinal de Richelieu , et comme avocat distingué du parlement de Paris. Scévole eut aussi dans ses fils de dignes représentants; poète et avocat , l'aîné brilla au milieu de nombreux et redoutables rivaux , et reçut la dignité de conseiller du roi en ses conseils d'état et privé. Nous avions hâte d'arriver aux deux autres : jumeaux par naissance , ils conservèrent entre eux une admirable communauté d'intelligence, de travaux et de gloire; mêmes goûts, même ardeur, mêmes œuvres; ils forment une indivisible unité. Dévoués aux études historiques , ils réalisèrent glorieusement ces paroles de leur père : Livrez-vous au travail, mais qu'il ait pour objet l'illustration du prince et celle de la notion. L'histoire généalogique de la maison de France^ et le commencement de la collection de la Gaule chrétienne , furent les admirables créations de leur activité et de leur dévouaient. La mort , en brisant les liens de cette intimité fraternelle et scientifique, ne sépara pas complètement les deux frères , Scévole et Louis : la même tombe recueillit leurs dépouilles mortelles, la même

POITOU. 413 épigraphe monumenta leur gloire ; et nous , fidèles exécuteurs de leurs volontés , nous ne pouvons que fortifier par un même récit , par les mêmes éloges , cette association sublime dont les époques chevaleresques nous fournissent peu d'exemples. L'œuvre commencée devait avoir des continuateurs non moins célèbres : aux deux fils de l'un des frères jumeaux , de Scévole, appartint la gloire de marcher sur les traces de leur père. Entre eux , même union, même activité : ils achevèrent les deux collections entreprises par leur père. D'autres travaux leur méritèrent encore l'admiration de tous les hommes illustres et de tous les princes de l'Europe. Daus l'exécution de la Gaule chrétienne , un troisième frère vint s'associer à leurs efforts : c'était Abel Louis, prêtre de la congrégation de l'Oratoire, et qui en a été depuis le général. Vouloir dans ce rapide résumé rappeler les travaux de tous ces hommes pour lesquels la science historique était une passion , un devoir , un culte , ce serait faire la nomenclature de la plus grande partie des ouvrages d'histoire que le xvue siècle légua au siècle suivant. C'est dans ces collections immenses que leur vie s'écoulait paisible et calme , élevant avec courage ces monuments que le temps a respectés , et que la postérité contemple avec admiration comme les témoignages éclatants de ce que peut la volonté de l'homme unie à une vaste intelligence. N'est-ce pas à ces sources si fécondes que bien d'humbles artistes sont venus puiser les éléments de leurs inspirations et de leurs œuvres?

Mais la sève de cette noble famille n'est pas épuisée ; la mort peut bien frapper ses plus glorieux représentants, sans en altérer l'énergie et la vigueur. Aux pères succèdent les fils; le patrimoine est complet; sang, fortune, intelligence

et gloire , voilà les richesses de leur succession. Le barreau, le clergé , les lettres nous offrent encore les mêmes noms. Les armes elles-mêmes peuvent en revendiquer quelquesuns. N'est-ce pas un Sainte-Marthe qui fut nommé par Louis XIV lieutenant général de la Martinique , et qui prit en cette qualité une part active dans la défaite de la flotte hollandaise commandée par l'amiral Ruy ter? Enfin, choisissez au hasard à travers toutes ces diverses générations , et vous êtes certain de rencontrer des hommes remarquables. Les femmes elles-mêmes participent à cette illustration , soit qu'elles embrassent la vie religieuse, soit qu'ainsi que Marie, fille de l'un des Scévole , elles se livrent à l'étude des langues. Jusqu'au xvin6 siècle se prolonge cette descendance ; et le bénédictin Denis de Ste-Marthe, mort en 1725, la termine dignement. Ainsi que ses frères , il se livra tout entier aux études historiques ; il donna une nouvelle édition de la Gaule chrétienne , et proposa au chancelier d'Aguesseau le plan d'une vaste collection qui aurait embrassé tous les ouvrages d'histoire concernant la France. D'autres rejetons de cette famille perpétuèrent encore les souvenirs de son illustration. C'est ainsi qu'à travers deux siècles , s'enchaînèrent par les liens d'une commune gloire tous ces descendants de Gaucher de Ste-Marthe, laissant après eux les traces immortelles de leurs labeurs et de leur génie. Nonseulement ils appartiennent à la terre du Poitou par droit d'origine, par les dignités qu'ils ont remplies dans l'administration de cette province , mais encore par leur éducation première. N'est-ce pas sur les bancs de l'université de Poitiers, à ces mêmes places qu'avaient occupées Tiraqueau , Brisson , de Harlay , de Thou , qu'ils sont venus presque tous s'inspirer de l'amour de l'étude, et puiser ces nobles

POITOU. 415 inspirations qui faisaient du fils l'émule du père , l'émule de 1'aieul, et qui ont perpétué dans toute cette race les nobles traditions de la science et du travail ?

Nous voudrions rappeler aussi le souvenir de la famille de la Meilleraie , dont l'origine plébéienne offre un singulier contraste avec l'illustration de sa descendance. Le maréchal de la Meilleraie , père de celui qui épousa la belle Hortense Mancini , était , dit-on , petit-fils d'un riche apothicaire de Parthenay, du nom de la Porte. Dans un petit bourg non loin de cette dernière ville, à Saint-Loup , la tradition place le berceau de la famille Arouet, dont Voltaire est issu. En tous lieux se rencontrent les traces de nobles souvenirs. Richelieu et Voltaire , ces deux héros de l'unité monarchique et de l'œuvre révolutionnaire , appartiennent à notre province parles liens de leur primitive origine. Le dernier, par la véhémence de son génie , la fougue de sa parole, détruit l'édifice laborieusement élevé par le premier. Dans l'intervalle qui sépare ces deux hommes , le Poitou n'a aucune participation aux événements de l'époque ; mais advienne la révolution de 89, celte logique conséquence des efforts du descendant des Arouet , et notre province reprendra son rôle de centre d'action, et de théâtre de nouvelles agitations ; la vie renaîtra dans nos annales.

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Sixième partie.

GUERRES DE LA VENDÉE. —DESCRIPTION DU PATS. CARACTERE DE SES HABITANTS. — COMMENCEMENT DE L'INSURRECTION* PRISE DE THOUARS ET DE PONTENAY.

ORGANISATION DU PARTI VENDÉEN. — PRISE DE SA U MUR. CATHELINEAU , GÉNÉRALISSIME* — SA MORT.

Vers la fin du xvme siècle, la France fut agitée par des commotions et des catastrophes qui devaient bouleverser complètement son organisation sociale et politique. Dans l'œuvre révolutionnaire de 89 , toutes les tentatives passées d'émancipation éclatent , se résument , et concourent à un mouvement général. Le clergé , la monarchie et la féodalité subissent les impétueuses attaques du tiers-état, de cette puissance dont nous avons rencontré les germes dans les insurrections municipales et plébéiennes des siècles précédents. U ne s'agit plus dans cette nouvelle lutte de conquérir certains droits isolés , de se faire octroyer de modestes chartes d'affranchissement; c'est un combat décisif de vie ou de mort qui s'engage entre les diverses castes de l'ancienne société française. L'Église , affaiblie par les guerres du xvie siècle, ayant perdu dans ces temps d'agitation le prestige de son influence passée , ayant souillé sa sainteté primitive dans les contacts impurs des intérêts matériels, sans foi , sans croyances , n'offrant plus aux hommages des peu-* il. 27

pies que des dogmes contestés , des cérémonies et un culte livrés à la dérision et aux sarcasmes , ne pouvait maintenir stable et ferme sa puissance chancelante. Quel appui offrirat-elle à la royauté attaquée de toutes parts , exposée à de justes récriminations, menacée jusque dans son existence? L'inviolabilité du sanctuaire, aussi bien que celle du trône, est en péril : des imprécations unanimes retentissent contre les abus et les privilèges. En face de l'Église et de la monarchie , le tiers-état prend une attitude menaçante ; l'énergie qu'inspire l'oppression anime ses combattants : sur ses bannières sont inscrites les devises illustres de la philosophie moderne , de la raison humaine , car c'est au nom de la liberté et de l'égalité qu'il s'engage dans cette lutte immense.

Les incidents de la révolution française échappent aux limites de notre travail; il ne nous appartient pas d'en signaler les causes , d'en raconter les détails , et notre lâche serait terminée dés cette époque mémorable , si de nouveaux événements , glorieux et terribles , n'étaient venus encore ensanglanter notre territoire , jeter parmi nos populations le deuil et l'effroi , ravivant sur notre sol , encore tout palpitant des révolutions passées , des catastrophes dramatiques et des scènes lugubres. Chose singulière ! alors que l'Assemblée nationale proclamait l'unité territoriale du royaume, faisait disparaître de l'ancienne France jusqu'aux noms de ses provinces , achevant ainsi l'œuvre de centralisation depuis si longtemps commencée ; dans un des fragments de la vieille Aquitaine , en dèçà de cette Loire , limite des populations primitives , éclatait une insurrection qui surpassa par sa violence et son éclat toutes les révoltes passées. Nous voulons parler des guerres de la Vendée.

A ce mot de Vendée se réveillent pour nous tous des souvenirs de tristesse et de malheurs. C'est au milieu de ruines

POITOU. 419 ensanglantées qu'apparaît dans l'histoire ce nom jusqu'alors inconnu ; c'est au sein de la guerre civile qu'il nous faut retracer les événements de cette lutte presque contemporaine. Peut-être serait-il plus prudent de ne point rappeler ces calamités à peine effacées , de ne point évoquer les ombres presque vivantes des victimes qui sont tombées , de ne point agiter par d'historiques investigations ce sol encore tout ému et tout haletant des émotions de la veille? Le temps , ce perpétuel restaurateur des désastres humains , n'a peut-être pas entraîné dans son cours toutes les passions qui ont enflammé , irrité les esprits , à ces époques de dissensions nationales , et en soulevant les mystères de ces catastrophes , il doit être difficile d'échapper aux secrètes influences de ses propres sympathies. Si nous n'avions pas le courage de nous soustraire à de telles préoccupations , mieux vaudrait mille fois la sagesse du silence à un récit partial et passionné.

La lutte a cessé , et pourtant les haines qui l'ont provoquée, violentes et tenaces, ont pu lui survivre. Vainqueurs et vaincus , tous se ressentent encore des blessures de la bataille ; tous s'imputent les malheurs , se rejettent avec une colère réciproque la responsabilité du sang versé ; tous invoquent pour leur propre justification la justice de leur cause et la pureté de leurs intentions. C'est bien là la conséquence de la guerre civile : alors même qu'elle semble apaisée , elle laisse à travers les populations des étincelles à demi éteintes ; elle bouleverse dans les cœurs les sentiments les plus nobles, les souille d'un souffle impur, et métamorphose en ennemis implacables ceux qu'une même patrie appelait ses enfants, conviait aux mêmes joies et aux mêmes labeurs , leur donnant à fouler le même sol, et pour abri le même ciel. À Dieu ne plaise que nous subissions de telles

contraintes ! Pour nous , les guerres de la Vendée , c'est le passé , c'est l'événement d'hier , accompli , irrévocable , c'est le domaine de l'histoire ; et par conséquent la vérité seule doit s'y faire entendre , libre de toutes passions , ne reconnaissant d'autre juridiction que celle de Dieu et de la conscience humaine. Si dans les assemblées publiques de l'antiquité nul ne pouvait se présenter avec des armes sans encourir la sévérité de la loi , qu'il en soit ainsi pour l'historien aux prises avec les faits et les hommes qui se déroulent devant lui à travers les siècles écoulés ; juge ou narrateur , il doit toujours abdiquer les hostiles préventions aussi bien qu'un enthousiasme mensonger.

Ne redoutez donc point d'injustes accusations , vous tous dont les noms sont associés aux désastres de la Vendée ! Qu'elles disparaissent tontes ces épithétes avilisantes dont chaque parti a voulu flétrir ses adversaires , et que de la tumultueuse mêlée il ne reste plus que d'utiles et providentiels enseignements. Et vous surtout dont les familles ont été mutilées , qui suivez avec douleur et larmes les destinées malheureureuses d'un père ou d'un fils mort, soit sur le champ de bataille , soit sur la place publique , si notre récit renouvelle en vos âmes de lamentables souvenirs, puissiez-vous aussi y rencontrer de pieuses et sincères consolations I Loin de nous la pensée de reproduire par d'imprudentes paroles de4 pénibles émotions, et de faire apparaître en face des populations , dont chaque famille pleure peut-être -quelques victimes, les douloureuses catastrophes , les sanglantes péripéties , renouvelant dans toutes ses horreurs le drame du passé. Non , il n'en sera pas ainsi. Il a été flétri ce roi de France, d'odieuse mémoire, qui fit placer de jeunes enfants sous l'échafaud de leur père , afin que le sang de la victime pût rejaillir sur eux. L'histoire pourrait

POITOU. 42i peut-être , sans y prendre garde , par des récits et des tableaux trop fidèles , donner le triste spectacle du supplice inventé par l'imagination cruelle de Louis XL Qu'ils restent immobiles au fond de leurs tombes tous ceux qui n'ont pas trouvé sur les champs de bataille une mort glorieuse , et dont le trépas , révèle de lugubres souvenirs ! Chaque victime a eu son bourreau , chaque supplice son juge. Dans les deux camps même animosité , et trop souvent mêmes représailles , mêmes fureurs. Dans toutes ces scènes de fanatisme et de cruautés , rien de noble ni de mémorable : c'est là le côté hideux des dissensions civiles. Et bien audacieux , bien coupable serait celui qui , oubliant sa propre dignité, s'associerait de cœur à de tels actes , et , loin de les flétrir avec énergie, leur accorderait les honneurs d'une glorification usurpée.

Avant de raconter les divers incidents de l'insurrection vendéenne , il est nécessaire de préciser la pensée qui a sou* levé les populations de l'ancienne province du Poitou , d'interroger les mystérieuses préoccupations de ces nouveaux combattants. Quel était le mobile de leur enthousiasme , la pensée de leur révolte > l'inspiration de leur courage et de leur héroïsme? Où puisaient-ils cette foi ardente qui leur' faisait braver la mort sur les champs de bataille , et assister avec résignation à toutes les. vicissitudes d'une guerre longue et acharnée ? Par quelle puissance surnaturelle , sous l'impression de quelles croyances , ces paysans , ces laboureurs , abandonnaient-ils avec joie leurs chaumières, leurs habitudes paisibles, pour se précipiter , les armes à la main , dans des chances et des périls jusqu'alors inconnus ? Veulent-ils se faire les champions du clergé , rétablir sa puissance déchue, protéger ses représentants contre les persécutions qui les menacent? Veulent-ils se jeter à l'eneontre des novateurs

qui s'acharnent contre la monarchie, s'ensevelir sous les ruines de cette institution expirante? Veulent-ils se proclamer les défenseurs et les soutiens de la noblesse proscrite , fugitive , et combattre en son nom pour les privilèges qui lui sont enlevés? En un mot, ont-ils à cœur de protester par la force des armes contre les doctrines révolutionnaires de l'avenir , s'instituer les ardents prosélytes d'une société dont tout annonce la décadence et la vétusté? Est-ce là l'unique but de leurs efforts ?

Si , pour résoudre cette question difficile , on n'envisage que la surface des choses , si l'on ajoute foi pleine et entière aux paroles qui retentissent à l'heure de la lutte , peut-être n'aura-t-on pas saisi la véritable signification de la résistance de la Vendée au mouvement général de la France? N'y a~til pas dans cette croyance la confusion de cause et de prétextes ? Ne faut-il pas rechercher encore ailleurs le germe de l'insurrection , l'étincelle qui provoqua l'incendie ? Oui , il est vrai que sur les drapeaux vendéens brillèrent les devises royales et catholiques ; que dans leur imagination exaltée les pensées religieuses s'associèrent à leur sublime dévoûment ; qu'ils proclamèrent hautement qu'ils combattaient pour Dieu et te Roi. Oui , il est vrai que les seigneurs guidèrent leurs efforts, s'inspirèrent de leurs passions, qu'ils combattirent au milieu d'eux, participant aux mêmes gloires et aux mêmes périls. Il est bien vrai encore que les représentants du catholicisme firent entendre à leurs oreilles d'éloquentes prières , de fougueuses prédications , bénissant au nom de la religion les armes qui devaient porter la mort et la désolation au sein de la patrie. Oui , il est vrai qu'au moment où le signal du combat a retenti, la vieille France s'écroulait avec fracas sous les efforts et les attaques de la philosophie moderne ; que la persécution frappait les membres du clergé

POITOU. 423 et de l'aristocratie nobiliaire, et qu'une tête de roi était jetée en trophée au milieu de tous ces débris et de toutes ces ruines*

Si tout cela est vrai , par quelle étrange et singulière fatalité les paysans du Bocage , ces anciens serfs émancipés f ces hommes attachés au sol , se seraient-ils insurgés pour toutes ces institutions du passé , répudiant de la sorte les bienfaits de la civilisation et les progrès de la raison humaine ? Quoi ! alors que les privilèges de l'antique noblesse disparaissaient , des hommes du peuple auraient combattu pour leur rétablissement? Que leur importe encore le sort d'une royauté qu'ils ne connaissent que par ses demandes d'impôts? Ces contradictions cèdent à la. réalité des faits. L'armée vendéenne , d'ailleurs , était composée de nobles , de prêtres et de paysans. Les uns et les autres ont peut-être cédé à des préoccupations diverses , et une fois engagés dans la lutte commune , ils ont arboré les mêmes devises et combattu pour les mêmes croyances. Mais ne pourrait-on pas assigner à la participation plébéienne un mobile plus puissant encore que tous ceux que nous venons d'énumérer? L'attachement des habitants des campagnes au sol qui les avait vus naître , cette inféodation de l'homme avec la terre foulée par lui a rencontré son fanatisme ; et lorsqu'au nom de l'unité nationale, de la patrie et de la loi , on tentera de troubler violemment l'harmonie de cette fusion , vaincre l'opiniâtreté de cet amour , oh ! alors , l'insurrection deviendra pour lui le plus saint des devoirs , le plus sacré des droits. Si dans le passé les questions d'impôts ont soulevé les peuples , à la fin du xviue siècle l'impôt de la conscription, cette dernière formule du dévoûment de l'intérêt privé à l'intérêt général , provoqua les premières révoltes de la

Vendée , excita dans l'esprit inculte de ses habitants des haines et des antipathies violentes.

L'insurrection éclata ; les premiers chefs , ses héros primitifs , furent de simples paysans ; plus tard , ayant besoin de chefs connus , ils acceptèrent parmi eux les nobles qui , eux aussi , avaient à venger des outrages et blessures révolutionnaires. Ce n'est pas là la soumission humble et respectueuse du vassal à l'égard du suzerain ; c'est une association fortuite et libre. Le premier chef de la confédération n'est-il pas un illustre plébéien , le voiturier Jacques Cathelineau ? Dès qu'ils furent enchaînés aux mêmes destinées , dans la crainte des mêmes persécutions , ils acceptèrent tous héroïquement la fatalité de leur réciproque position. Combattant contre les novateurs, ils durent prendre pour mobile de leurs efforts les croyances détruites , les institutions renversées , et engager la lutte au nom de la religion et de la royauté.

Lutte immense , dramatique ; guerre de géants , ainsi que l'appelait Napoléon ; réaction violente du passé contre le présent , soulevant toutes les questions sociales , politiques et religieuses , ' faisant intervenir dans la mêlée toutes les croyances et tous les symboles, résumant sur ses étendards les pensées qui , à diverses époques , ont déjà agité les populations. C'est au nom de l'église , de la monarchie , de la noblesse , de l'indépendance locale, que la Vendée se lève et marche au combat ; c'est au nom de l'unité nationale, de la liberté , de la raison et de la philosophie , que des armées ennemies s'avancent contre elle. Si la violence, la bravoure, les héroïques exploits , les audacieuses stratégies des combattants ont inspiré à Napoléon sa glorieuse formule, nous pouvons aussi l'appliquer avec non moins de justice aux

POITOU. 425 idées, aux sentiments qui les animaient. Lutte immense et dramatique , en effet , puisqu'elle entraîne avec elle la solution des grands problèmes des sociétés modernes, qu'elle agite dans le présent le passé et l'avenir, qu'elle fait éclater aussi bien les crimes les plus atroces , que les vertus les plus sublimes. Oui, ce fut un choc terrible entre le monde ancien et le monde nouveau , entre les mœurs et les préjugés des temps passés. Tous les grands intérêts de l'humanité furent soumis aux destins et aux chances de cette guerre. Dans un coin jusqu'alors isolé, inconnu , elle éclate, bruyante et passionnée , étonnant par son audace , par la multiplicité de ses incidents, l'Europe tout entière; elle offre le spectacle complet de tout ce que le passé a glorifié. L'église y apparaît avec ses légendes merveilleuses , ses saintes cérénjonies , ses miracles; la chevalerie y apporte son dévoûment et son héroïque intervention ; les communes y sont représentées par de hardis bourgeois et d'audacieux paysans. Tout est extraordinaire , incompréhensible et mystérieux dans cette insurrection, les causes primitives, les alliances, les sympathies. Pour nous qui avons suivi pas à pas les progrès de l'unité française , nous avons à cœur de signaler cette dernière et terrible explosion de l'indépendance provinciale.

Si la haine contre les principes de la révolution française provoqua la guerre de la Vendée, dans ces mêmes contrées ils rencontrèrent d'énergiques et glorieux champions. Les habitants des cités, plus éclairés, embrassèrent avec ardeur la cause nationale, combattant eux aussi pour leurs croyances et leur foi politique. L'insurrection divise en deux camps les populations du même sol , et au sein du même pays éclatent les complets éléments de la guerre civile.

Dans ce rapide aperçu des événements dont la Vendée a offert le spectacle, nous avons cherché à expliquer les mys-

tères qui enveloppent Y origine de l'insurrection à son début. Au milieu des déchirements d'une guerre civile , est-il possible de considérer sous des aspects romanesques , sous des impressions purement poétiques, des faits et dés catastrophes dont le souvenir n'offre que deuil et tristesse? D'autres sentiments et d'autres pensées surgissent à la vue de ces désastres; et ce serait presque un crime que d'assister à de telles calamités, dans l'unique espoir de rencontrer de pittoresques tableaux ou de soulever des sympathies politiques, détruisant ainsi la vérité de l'histoire par des récits mensongers.

Le sol qui servit de théâtre aux nouvelles guerres offrait par sa position de merveilleux avantages aux tentatives d'insurrection de ses habitants. C'est dans le pays de Bocage, connu depuis sous le nom glorieux de Vendée, qu'elle a pris naissance pour s'étendre à travers toutes les contrées voisines. La Constituante avait divisé l'ancienne province du Poitou en trois départements , la Vendée , les Deux- Sèvres et la Vienne : ce dernier seul échappa aux calamités des nouveaux événements. — Les limites territoriales du pays insurgé s'étendaient jusque dans les anciennes provinces de l'Anjou et du comté Nantais , ayant pour frontières la Loire au nord, à l'ouest les contrées qui longent l'Océan , au midi les cités des Sables-d'Olonne et de Fontenay , et à l'est celles de la Chàteigneraie, Parthenay et Thouars.

« Ce pays diffère par son aspect , et plus encore par les mœurs de ses habitants, de la plupart des provinces de la France ; il est formé de collines en général assez peu élevées, qui ne se rattachent à aucune chaîne de montagnes ; les vallées sont étroites et peu profondes $ de forts petits ruisseaux y circulent dans des directions variées : les uns se dirigent vers la Loire , quelques-uns vers la mer ; d'autres se réunissent en débouchant de la plaine , et forment de petites

POITOU. 427 rivières. Il y a partout beaucoup de rochers de granit. On conçoit qu'un terrain qui n'offre ni chaînes de montagnes , ni rivières , ni vallées étendues, ni même une pente générale, doit être comme une sorte de labyrinthe ; rarement on trouve des hauteurs assez élevées au dessus des autres coteaux pour servir de point d'observation et commander le pays. Cependant , en approchant de Nantes , le long de la Sèvre , la contrée prend un coup d'œil qui a quelque chose de plus grand ; les collines sont plus hautes et plus escarpées ; cette rivière est rapide et profondément encaissée ; elle roule à travers les masses de rochers , dans des vallons resserrés. Le Bocage n'est plus seulement agreste ; il offre là un coup d'œil pittoresque et sauvage. Au contraire , en tirant plus à l'est , dans les cantons qui avoisinent les bords de la Loire, le pays est plus ouvert, les pentes mieux ménagées, et les vallées forment d'assez vastes plaines. Le Bocage , comme l'indique son nom , est couvert d'arbres ; on y voit peu de grandes forêts; mais chaque champ, chaque prairie, est entouré d'une haie vive qui s'appuie sur des arbres plantés irrégulièrement et fort rapprochés ; ils n'ont point un tronc élevé , ni de vastes rameaux ; tous les cinq ans , on coupe leurs branches , et on laisse une tige de douze ou quinze pieds. Ces enceintes ne renferment jamais un grand espace. Le terrain est fort divisé ; il est peu fertile en graines ; souvent des champs assez étendus restent longtemps incultes ; ils se couvrent alors de grands genêts ou d'ajoncs épineux; toutes les vallées, et même les dernières pentes des coteaux , sont couvertes de prairies. Vue d'un point élevé , la contrée paraît toute verte ; seulement, au temps des moissons, des carreaux jaunes se montrent de distance en distance entre les haies. Quelquefois les arbres laissent voir le toit aplati et couvert de tuiles rouges de quelques bâtiments , ou la pointe d'un çloeher qui

s'élève au dessus des branches. Presque toujours cet horizon de verdure est très-borné ; quelquefois il s'étend à trois ou quatre lieues 1 .»

Privée de routes et de canaux , cette partie de la France semblait former une 'terre à part , sans mouvement et sans communication avec les contrées voisines. Traversée seulement par une multitude de chemins difficiles , presque impraticables , elle ne pouvait participer aux bienfaits de la civilisation moderne , et elle ne connaissait de la patrie commune que les catastrophes et les désastres. « C'est, dit le général Kléber dans ses mémoires , un labyrinthe obscur et profond dans lequel on ne peut marcher qu'à tâtons ; c'est à travers ce système de redoutes et de retranchements naturels qu'il faut chercher les chemins tortueux , dès qu'en abandonnant les grandes routes on veut pénétrer dans l'intérieur des terres ; et ce sont autant de défilés impraticables , nonseulement pour l'artillerie , mais pour tout ce qui n'a pas la voie étroite des charrettes du pays. Encore les grandes routes n'offrent-elles d'autres avantages qu'une plus grande largeur; car, flanquées par le même système de clôture, les terrains où l'on pourrait ordonner quelques déploiements sont extrêmement rares. »

La position géographique de ces contrées était bien propre à fortifier, parmi les populations, des habitudes d'isolement et d'affection pour le sol , à perpétuer dans les mœurs et dans les préjugés des traditions ineffaçables. Naturellement portées aux superstitieuses croyances , elles nous offrent le spectacle d'un peuple immobile au milieu du mouvement général , ayant son idiome , son culte et sa religion, et tous ces signes

1 Mémoires de Mm« de la Rochejacquelein , par II. de Baran te.— Notre récit n'est qu'un résumé des histoires générales de la Vendée, par Beauchamp et Bourniseaux, et un extrait des mémoires d'un officier supérieur de la république.

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distinctife d'une civilisation spéciale. Les idées religieuses , surtout, inspiraient vivement ces hommes de la terre vendéenne. Partout les emblèmes sacrés du catholicisme révèlent de pieuses tendances ; dans les lieux les plus isolés, au sein des bourgs et des villages , à l'embranchement des chemins, sur les hauteurs de coteaux , au fond des vallées , de modestes croix frappent à chaque instant les regards , et font naître dans les esprits de perpétuelles réminiscences des doctrines et des symboles divins. Dans tous les actes de la vie , les pensées religieuses s'entremêlent et se confondent ; le prêtre apparaît à leurs yeux dans toute sa dignité et sa puissance ; ils fléchissent devant lui aussi humblement que devant les images et les représentations de leur culte.

Le même respect traditionnel environnait les seigneurs des châteaux féodaux. « Ils leur étaient dévoués; ils leur montraient une vénération mêlée d'une sorte de familiarité joviale et rustique. De leur côté, les gentilshommes poitevins, intrépides chasseurs, adonnés aux exercices violents qui les endurcissaient et les rompaient aux fatigues, vivaient dans leurs terres, habitaient leurs châteaux , mais sans faste et sans suite. Là, ils visitaient les paysans dans leurs retraites, causaient avec eux, prenaient part à leurs maux, soulageaient leurs détresses, allaient à leurs fêtes , aux noces de leurs enfants , et buvaient avec les convives. De là leur sorte d'union intime entre les seigneurs et les paysans, union inconnue ailleurs et cimentée par des intérêts communs. Comment les paysans vendéens se seraient-ils dépouillés de leur vertueuse simplicité ? Gomment seraient-ils sortis de cette ignorance salutaire à laquelle ils devaient leur repos? Presque isolés au milieu des forêts, loin de la corruption des villes , n'ayant des relations qu'avec leurs curés et leurs seigneurs , ils en savaient toujours assez pour cultiver la terre ,

pour payer docilement la dîme,, obéir à la corvée , et du reste , pour vivre libres dans leurs champs. C'est ainsi qu'ils coulaient des jours paisibles depuis plusieurs siècles. » Voilà la physionomie complète de la Vendée.

Au moment où la révolution de 89 éclata , les nouveaux principes proclamés par elle rencontrèrent dans les habitants des cités d'ardents et de sincères prosélytes. D'énergiques imprécations s'y firent entendre contre les tyrannies aristocratiques , et on accepta avec joie l'extinction des privilèges et des abus. Dans certaines contrées , l'enthousiasme de ces innovations se révéla par des actes coupables ; des châteaux furent pillés , dévastés et livrés aux flammes. Les seigneurs poitevins, mécontents des progrès de la révolution, •furieux des persécutions qui les menaçaient, formèrent dés les commencements une coalition destinée à soutenir les anciennes constitutions , à protéger leurs personnes et leurs châteaux. Ces tentatives de résistance furent promptement dissipées par suite de l'émigration. Les nobles qui persistèrent à rester dans leur patrie s'associèrent d'une manière indirecte aux lois nouvelles ; ils devinrent dans les campagnes chefs des municipalités et des gardes nationales. La commune succéda à la paroisse , et la dénomination seule fut changée.

Mais la violence des événements bouleversa bientôt cette éphémère harmonie. De sourdes agitations annoncèrent de funestes catastrophes. C'est en vain que des hommes dévoués à la cause de la révolution parcourent en tous sens les contrées solitaires du Bocage , y proclamant les droits nouvellement conquis, se faisant les éloquents apôtres des doctrines de liberté et d'égalité, cherchant à détruire par d'audacieuses négations les dogmes de la religion, et con-

1 Histoire de la guerre de la Vendée , par Beauchamp , t. f , p. 1*.

POITOU. 431 viant aux bienfaits de la civilisation moderne ces peuples stationnaires et ignorants. « L'époque de la prestation du serment ecclésiastique , disaient les commissaires de la Législative , Gallois et Gensonné, au retour de leur mission en Vendée , a été pour ce département la première époque de ses troubles. Jusqu'alors le peuple y avait joui de la plus grande tranquillité. Eloigné du centre commun de toutes les actions et de toutes les résistances ; disposé par son caractère naturel à l'amour de la paix , au sentiment de l'ordre , au respect de la loi, il recueillait les bienfaits de la révolution sans en éprouver les orages. Dans les campagnes , la difficulté des communications , la simplicité d'une vie purement agricole , les leçons de l'enfance et des emblèmes religieux, ont ouvert son âme à une foule d'impressions superstitieuses que, dans l'état actuel des choses , nulle espèce de lumière ne peut ni détruire, ni modérer. Sa religion , c'est-à-dire la religion telle qu'il la conçoit , est devenue pour lui la plus forte , et pour ainsi dire l'unique habitude morale de sa vie. L'objet le plus essentiel .qu'elle lui présente est le culte des images ; et le ministre de ce culte , celui que les habitants regardent comme le dispensateur des grâces célestes , qui peut, par la ferveur de ses prières , adoucir l'intempérie des saisons, et qui dispose du bonheur d'une vie future, a bientôt réuni en sa faveur les plus douces comme les plus vives affections de leur âme. La constance du peuple de ce département dans l'espèce de ses affections religieuses , et la confiance illimitée dont y jouissent les prêtres auxquels il est habitué, sont un des principaux éléments des troubles qui l'ont agité , et qui peuvent l'agiter encore. »

Rien , en effet , de la part du clergé , n'était oublié pour exciter les populations vendéennes à la révolte ; des prêtres proscrits , persécutés , parcouraient le pays , offrant aux

yeux de tous le spectacle de l'humiliation dans laquelle l'Église était plongée ; leurs fougueuses prédications enflammèrent l' enthousiasme de ces hommes pieux et dévoués à la religion ; les prières et les menaces , les espérances de bonheur et de salut , tout fut mis en œuvre pour exciter le zèle et l'ardeur de leurs nouveaux défenseurs. Alors éclatèrent dans tous les pays de violentes réactions contre les lois et les décisions de l'Assemblée législative. Le manifeste de l'évéque de Tréguier fut accueilli avec enthousiasme par tous les prêtres insermentés. Dans l'évéché de Luçon surtout , la coalition devint plus énergique. Le grand-vicaire Beauregard protesta hautement contre le serment civique , proclamant hérétiques tous ceux qui s'y étaient soumis. La persécution donna bientôt un nouvel éclat à ces résistances énergiques. Au milieu des bois, dans les lieux les plus isolés , la foule des fidèles accourut autour du pasteur proscrit , écouta avidement sa parole, ses conseils, s'inspirant de ses malheurs et même de ses passions. Attachés de cœur à leurs anciens curés, les habitants du Bocage accueillirent avec défaveur les prêtres assermentés : à leurs yeux la loi sur le clergé fut un sacrilège; les entraves mises à F exercice du culte , d'épouvantables impiétés.

Cette exaltation religieuse enflamma bientôt les esprits : sincères ou perfides , les paroles des prêtres soulevèrent d'ardentes sympathies. On vit alors se renouveler tous ces préliminaires de la guerre civile ; les populations furent divisées en deux camps , et celles qui suivaient avec soumission les nouvelles lois furent flétries, placées en dehors de l'église, en butte aux anathèmes et aux excommunications. Le fanatisme raviva toutes les vieilles croyances fabuleuses ; des pronostics de malheurs furent révélés , aussi bien que des présages de gloire et de succès. Certains lieux devinrent

POITOU. 433 l'objet de la vénération publique. De nombreux pèlerins les envahirent; la tradition porta' de hameau en hameau les hallucinations des inspirés , les récits des miracles , et toutes ces créations d'une foi vive et égarée. Près du village de Saint- Laurent de la Plaine, un vieux chêne attira les hommages et les adorations de la foule. C'était là , aux dires de la tradition , que la sainte Vierge apparaissait pour étendre sa protection miraculeuse sur ces pays menacés. Les populations y accouraient en procession , et parmi tous les symboles du culte , on apercevait des croix couvertes d'un crêpe noir : c'étaient celles des paroisses administrées par un prêtre intrus.

Il peut s'étendre sur toutes ces contrées, ce signe lugubre de désastre et de deuil ; car les passions ainsi agitées doivent éclater bientôt avec éclat et violence. Les efforts de l'Église ont associé à la défense de la religion ces mêmes hommes qui jadis combattaient peut-être pour la cause calviniste. Des soulèvements partiels deviennent les préludes de la lutte. (( Un malheureux homme du bas Poitou se battit longtemps avec une fourche contre les gendarmes. Il avait reçu vingtdeux. coups de sabre. On lui criait: Rends-toi! Il répondait : Rendez-moi mon Dieu ! et il expira ainsi \ »

À de légères émeutes succéda bientôt un mouvement général. Le signal de détresse retentit à travers les campagnes, appelant à la révolte toutes les populations. Au moment où l'insurrection républicaine précipitait dans l'abime révolutionnaire la royauté et son malheureux représentant , la Vendée datait aussi ses premières explosions du mois d'août 1792. C'est dans cet instant solennel , alors que tout est mouvement , alors que les ennemis conjurés

> De tarante.

contre la France font entendre des cris de victoire , qu'éclate le peuple vendéen. Une multitude de paysans armés de faux , de fourches , de fusils et de bâtons , envahissent les environs de Bressuire. A leur tète se trouvent le maire de cette cité , Delouche , et un gentilhomme poitevin du nom de Gabriel Baudry d' Asson. Aux cris et aux imprécations de cette foule tumultueuse , se mêlent les tristes échos d'un tocsin général; les prêtres récitent de saintes prières, et évoquent sur les destinées de ces guerriers improvisés la protection divine. Au lieu d'attaquer Bressuire, cette multitude armée se précipite vers Châtillon, l'envahit et la livre au pillage. Fière de ce premier triomphe , elle marche sur Bressuire, et vient se heurter à rencontre d'une armée composée à la hâte de toutes les gardes nationales des villes voisines. Pour la première fois les nouveaux étendards de la nation flottent en face de l'antique étendard de la monarchie. Le combat s'engage le 24 août, et la défaite complète de l'armée vendéenne met promptement fin à cette tentative d'insurrection. Alors commencent pour ces malheureux paysans les douleurs de la guerre civile ; ils jonchent de leurs cadavres ce sol qu'ils ont durant si longtemps foulé en paix ; ils deviennent les victimes des sanglantes représailles. Ils apprennent à mourir avec courage , de la mort des héros : soutenus par une foi vive et exaltée , ils donnent dès le début la mesure de leur énergie et de leur bravoure.

La victoire des gardes nationales laissa dans l'imagination des Vendéens de tristes souvenirs ; de sanglantes exécutions •en souillèrent l'éclat ; plusieurs paysans sommés de crier vive la nation l vive la liberté! moururent en murmurant le cri de vive le roi ! Cependant le sort réservé aux prisonniers faits dans cette journée fut digne d'une nation magnanime et généreuse. Livrés au tribunal criminel de Niort , ils furent

POITOU. 435 presque tous acquittés, et, par une indulgence pleine d'humanité , il rendit seuls responsables des événements accomplis, ceux qu'aucune condamnation ne pouvait frapper, c'est-à-dire les morts et les absents.

Tel fut le début de l'insurrection vendéenne, la première explosion de son enthousiasme et de son ardeur en faveur de l'église persécutée , de la royauté menacée. La nation tout entière , pour laquelle cette fraction de territoire était inconnue , s'étonna de l'audace de l'attaque , s'effraya de la bravoure des combattants , et déjà de sinistres pressentiments agitèrent les cités environnantes. Ici nous pourrions, ainsi que nos devanciers, exposer les moyens par lesquels ce germe de révolte aurait pu être anéanti ; il nous serait facile aussi de parler des fautes passées, nous qui connaissons les événements postérieurs. Oui, peut-être la fermeté et non la colère , la prudence et non la persécution , l'amnistie et non la haine, auraient pu ramener à la soumission ces populations égarées, fanatiques, prenant pour révélations divines, pour conseils de sagesse , les seules inspirations de leur désespoir et de leurs antipathies. Sous de telles préoccupations, l'historien peut changer la face des choses, et, dans ses habiles prévoyances, il pense à tout, fors aux desseins mystérieux de la Providence. Qu'elle ait donc son cours inévitable, cette lutte acharnée ; que les passions s'enveniment ; que les combats éclatent; que les victimes tombent ; que des cruautés sans nombre flétrissent les victoires; que d'héroïques vertus honorent les défaites ; que nos populations soient décimées ; que le sol ensanglanté soit couvert de ruines et de cadavres. C'est là le destin, la réalité des faits; rien ne peut en détruire l'invincible fatalité. Qu'importent les hypothèses, les conseils officieux? il faut subir l'impérieuse nécessité, cette

loi inexorable de la volonté providentielle , car elle seule est vraie et réelle , dura lex , sed lex.

Les dangers de la patrie menacée par les puissances étrangères inspirèrent à la Convention nationale des mesures énergiques, et le 25 février 1793 elle convoqua à la défense du territoire attaqué tous les citoyens aptes à porter les armes, et elle ordonna une levée de trois cent mille hommes. L'exécution de ce décret ranime dans le cœur des Vendéens lestassions et les haines : dans de tumultueuses assemblées, sous l'inspiration de leurs antipathies, ils jurent de résister et de combattre. De toutes parts le mouvement insurrectionnel éclate : sans concert préalable, un grand nombre de communes s'insurgent; leurs habitants, loin décéder aux injonctions légales des administrateurs, proclament hautement la révolte. Fidèles au sol qui les a vus naître , ils préfèrent y mourir que d'aller dans de lointaines expéditions servir une cause qui n'est pas la leur, s'associer aux efforts des mêmes hommes qui ont proscrit leurs prêtres, qui ont mis à mort leur roi. Alors l'insurrection est générale ; le tocsin se fait entendre , les populations s'arment ; à Cholet, à Saint-Florent, à Jallais, des rassemblements se forment ; l'autorité de la loi, celle de ses. représentants est méconnue. Des hommes du peuple sont à la téte des révoltés : le perruquier Gaston , le voiturier Jacques Gathelineau , le garde-chasse Stofflet et le jeune Foret , paysan du village de Ghauzo. De ces quatre chefs, le premier succomba dès le début de la lutte.

Bientôt ces diverses troupes s'assemblent, marchent sous les mêmes bannières , et l'armée vendéenne , s'élevant à près de trente mille hommes , vient assiéger la cité de Cholet. Un pauvre paysan presque nu de la tête aux pieds , agitant

POITOU. 437 dans ses mains un crucifix , ayant pour ceinture un chapelet , pénétre au sein de la ville, parcourt ses rues, et s'écrie : Rendez-vous, à mes amis, ou votre cité va être mise à feu et à sang. Au même instant on remet entre les mains des officiers municipaux un message signé par Stofflet et le prêtre Barbotin. L'attaque succéda bientôt à ces préliminaires ; malgré la défense héroïque du marquis de Beauveau , gentilhomme dévoué à la révolution, et qui succomba l'un des premiers , l'armée catholique s'empara de la ville , et trouva parmi les dépouilles des vaincus cette fameuse pièce connue dans l'histoire sous le nom de Marie-Jeanne , et qui devint pour les Vendéens un gage mystérieux de leurs triomphes futurs. De sanglantes représailles signalèrent cette première victoire ; des hommes cruels donnèrent le spectacle de vengeances atroces; des victimes tombèrent, immolées aux passions d'une multitude égarée. Le fougueux Barbotin, assisté d'une espèce de bourreau appelé Six-Sous , souilla par des actes indignes la sainteté de la cause catholique ; des paroles fanatiques retentirent au sein de l'église de Saint-Pierre : a Plus vous tuerez de bleus, s'écriait l'abbé Boinaud , plus vous serez élevés au ciel t » Aux pieds de l'arbre de la liberté , un jeune homme du nom de Ballard expia, par une mort douloureuse , son dévoûment à la cause nationale. En mentionnant ces tristes souvenirs, nous ne voulons en rien calomnier la mémoire des chefs de l'armée chrétienne : peut-être n'ontils pu arrêter ces crimes ; leur autorité était encore incertaine, et , dans le tumulte d'une ville au pillage, peut-être ont-ils ignoré les déplorables catastrophes dont Barbotin se faisait le héros.

Des actes d'héroïsme de la part des républicains vaincus attestèrent hautement la sincérité de leurs convictions et l'énergie de leurs volontés. L'un des chefs de la garde nationale y

du nom de Maugars, entouré de toutes parts par les ennemis qui lui crient : « Rends les armes ou tu est mort ! » répond avec courage : « J'ai juré de les conserver pour la défense de ma patrie; » et il meurt frappé de mille coups. Le jeune Niveleau de Montfaucon, blessé mortellement, repousse les exhortations de Barbotin , et s'écrie en expirant : « J'ai fait mon devoir et je n'ai rien à me reprocher \ » C'est ainsi que dans les deux camps se renouvellent , suivant les chances des combats , les alternatives d'exécutions barbares et de morts sublimes.

La prise de Cholet par les Vendéens fut le signal de mouvements insurrectionnels dans tout le pays. Cathelineau s'avance vers Villiers et s'en empare. D'autres chefs se mettent à la tète des populations insurgées; Clisson , Mortagne, Montaigu, Tiffauges et les Herbiers, sont envahi* par les paysans , et tombent en leur pouvoir. Us vont chercher au fond de leurs châteaux des hommes dont les noms illustres , l'expérience et l'habileté, peuvent assurer quelque succès à leurs tentatives. D'Elbée et de Bonchamps s'associent aux chefs plébéiens , partagent leurs périls et leurs triomphes. De concert ils assiègent Chalonnes, et envoient à ses habitants une sommation conçue en ces termes : « Messieurs les généraux de l'armée catholique, au nombre de cinquante mille hommes , vous envoient MM. Bousseau et Lebrun pour vous engager de vous rendre au nom de Dieu et de la religion , et si vous vous disposez à faire résistance, vous pouvez compter sur la dévastation de votre ville. Si au contraire vous vous rendez , vous aurez une grâce entière ; vous nous rapporterez vo3 armes , et vous nous donnerez quatre notables pour otages. Nous allons chez vous au nom de l'humanité. » Grâce à l'intervention des chefs , la ville fut

1 Gueues de» Vendéens, par un officier inférieur.

POITOU. 439 évacuée , et les termes de la capitulation loyalement observés.

Dans la basse Vendée, la prise deMachecoul est le premier fait d'armes de l'insurrection. Moins heureux dans l'attaque contre Pornic, les paysans rejettent sur le chef, le marquis de Saint-André, la responsabilité de leurs désastres; des menaces de mort se font entendre contre lui : un ancien receveur de la gabelle du nom de Souchu excite leur colère, et la fuite seule du prétendu coupable leur épargne la honte d'un crime. C'est alors que les insurgés choisirent pour chef un gentilhomme du nom de Charette , ancien lieutenant de vaisseau , retiré dans son château de Fonte-Clause près la Garnache. Vaincu par les prières et les menaces, il cède à leurs désirs en annonçant hautement ses intentions. Puisque vous m'y forcez, leur dit-il , je marclie à votre tête; mais songez àm'obéir, car je vous punirai sévèrement. Le lendemain, dans l'église de Machecoul , il jura sur les saints Évangiles de combattre jusqu'à la mort pour les intérêts de son parti , et comme gage de sa parole donnée, il emporta bientôt d'assaut la ville de Pornic.

Au centre de la Vendée, un vieillard, le chevalier Royrand, assisté d'un grand nombre de gentilshommes , se met à la tête de l'insurrection ; du coté de la Loire , Lyrot de la Patouilliére organise une division ; le maître d'école de Loroux commande aussi les insurgés de sa paroisse. Joly menace les Sables ; Pinaud s'empare du bourg de Legé ; Baudry bat la garnison de la Châtaigneraie ; Lescure, de M arigny et le jeune Henri de la Rochejacquelein soulèvent le Bocage. Ainsi s'organise l'insurrection. Toute la surface de la Vendée est couverte par une multitude armée ; toutes les villes sont en son pouvoir ; celles qui résistent encore sont menacées. Les noms les plus illustres de la noblesse poitevine apparaissent dans

la mêlée ; dans l'espace de quelques jours s'est opérée cette étrange révolution. L'enthousiasme et l'espérance de glorieuses victoires animent , exaltent tous les cœurs ; nobles et plébéiens , tous participent aux même» pensées, aux mêmes ardeurs. L'avenir semble leur promettre de faciles triomphes ; tous ignorent en ce moment les tristes destinées de cette lutte mémorable ; ceux-ci ne songent pas que la mort les frappera sur le champ de bataille; ceux-là, qu'ils périront par d'indignes trahisons ; aucuns surtout ne prévoient les chances funestes du supplice ; tous marchent avec courage et confiance , c'est là l'admirable illusion d'une foi pure et sincère.

Cependant la nouvelle de l'insurrection se répand au loin ; les villes menacées organisent leur défense, et les administrateurs de la Loire-Inférieure lancent cette patriotique proclamation : « Frères et amis, à notre secours! Notre dé- » partement est en feu ; une révolte générale vient d'y y> éclater ; partout on sonne le tocsin , partout on pille , on » assassine , on brûle; partout les patriotes tombent vic-

» times de la fureur et du fanatisme des insurgés Àvez-

» vous des forces à nous prêter, des moyens de défense à » nous fournir? Avez-vous des soldats, des hommes, du » fer ? Envoyez-les-nous, jamais on n'en eut plus besoin. » De son côté , la Convention nationale proclame , le 1 9 mars , son fameux décret à l'égard des contre-révolutionnaires , les mettant hors la loi et appelant sur eux les répressions de la justice , aussi bien que les anathèmes de tous les patriotes. Mais que peuvent ces menaces juridiques pour calmer l'irritation des partis, et anéantir les germes de révolte? La force armée était impuissante à comprimer le mouvement ; quelques troupes , sous les ordres des généraux la Bourdonnaie et de Yertcuil, composent seules l'armée de la républi-

POITOU. 441 que dans nos contrées. Alors on vit éclater au sein des cités un enthousiasme aussi vif que celui dont les insurgés étaient animés ; leurs habitants formèrent les milices citoyennes, et, au nom delà patrie, une multitude de volontaires se rangea sous les ordres de quelques chefs élus par la libre volonté de ces nouveaux soldats. A Saumur , Cotet Bazile , Villemct et Baudin se mirent à la tête des gardes nationales ; à Bressuire, le brave Quetineau commandait aux bataillons de Thouars et d'Àrgenton ; à Fontenay , Chalbos organisait la levée de quelques troupes ; des commissions civiles dirigent les opérations , proclamant bien haut le respect dû aux vaincus : « Vous êtes commandés par la loi , disaient-elles aux citoyenssoldats , vous marchez au nom delà loi, vous devez vous conduire d'après la loi. »

Dans cet élan des populations des cités, dans leur ardeur à concourir à l'œuvre de la défense , nous retrouvons les mêmes incidents que dans l'insurrection vendéenne ; ce sont des masses indisciplinées , et n'ayant pour toute expérience de la guerre qu'une bravoure à toute épreuve , qu'un dévouaient sans bornes à la cause de la liberté. La première rencontre des troupes ennemies eut lieu le 18 mars prés de Ghantonay. Le vieux général Marcé , à la tête de cinq cents hommes de troupes , chercha à repousser les insurgés ; vain* queur dans les premières attaques , il eut la douleur de voir ses soldats mis eu déroute dès le début du combat , et il expia plus tard, par un supplice inique, le désastre de son expédition , ouvrant la liste de ces injustes proscriptions dont les partis aveugles et cruels ont donné le douloureux spectacle. Le colonel Boulard lui succéda. L'arrivée du général Berruyer , envoyé par la Convention et investi de pouvoirs fort étendus , ramena la confiance parmi les populations menacées Un plan général de défense fut organisé ;

les divers chefs concertèrent leurs opérations ; Canclaux à Nantes, Dayat à Niort, Leigonier dans l'intérieur de la Vendée , devaient agir simultanément et repousser du côté de TOcéan et de la Loire les troupes vendéennes. « Il faut » frapper des coups assurés , écrivait Berruyer au ministre » de la guerre, et ne combattre qu'avec la certitude du » succès ; un revers perdrait tout. Les rebelles ont de l'au- » dace , mais leur artillerie est mal servie. Le foyer de ré- » bellion de la Vendée est des plus dangereux ; il est » extrêmement important de l'éteindre. »

Pendant que le général en chef Berruyer disposait ainsi ses moyens d'attaque , le général Boulard pénétrait dans la basse Vendée à la tête de trois mille cinq cents hommes d'infanterie et de deux cents hommes de cavalerie , guidé par les conseils des représentants Niou et Gaudin. Après plusieurs escarmouches contre les troupes de Joli et de Charrette , les Vendéens furent complètement battus à Challans ; déjà Boulard s'apprêtait à envahir l'ile de Noirmoutiers , lorsqu'il fut rappelé par le représentant Carra , afin de protéger la ville des Sables menacée par l'ennemi. Ayant à obéir à des ordres contradictoires, le vainqueur de Charrette préféra suivre cette dernière injonction, et il revint à son point de départ.

La prise de Machecoul par le général Beyser mit fin aux atrocités par lesquelles le féroce Souchu, malgré l'autorité de Charrette, ne cessait d'effrayer tout le pays ; ce misérable fut massacré. L'activité de Beyser apaisa pour quelque temps la révolte dans la basse Vendée, et Charrette eut à subir plusieurs défaites qui furent pour lui le prélude de cette vie orageuse à laquelle il s'était voué. Cette victoire des troupes républicaines , loin de calmer lès populations soulevées , ne servit qu'à exalter les haines et les antipathies,* le pays Ait

POITOU. 443 dévasté ; le pillage, les incendies et les massacres devinrent les incidents habituels de cette lutte acharnée. Mais ces succès partiels furent promptement effacés par les triomphes des armées vendéennes. Dans le centre du pays insurgé, Royraud et Sapinaud étaient victorieux , et dominaient presque tout le territoire. Cependant le général Berruyer , voulant réaliser son plan d'attaque , s'avança vers les armées ennemies , de concert avec Gauvilliers, chef de la garde nationale d'Angers , et les généraux Leigonier et Quetineau f et se trouva face à face des divisions de d'Elbée, de Stofflet et de Bonchamps, prés du bourg de Saint-Pierre-de-Ghemillé, le 1 1 avril. Là se livra la première bataille sérieuse entre les Vendéens et les soldats de la république. Le choc fut ter* rible; l'impétueux Gathelineau se précipita sur l'ennemi avec l'enthousiasme et le courage d'un héros ; la victoire allait couronner ses efforts , lorsque de nouvelles troupes vinrent soutenir l'armée de Berruyer et décider en sa faveur l'issue du combat- Ces succès de l'armée républicaine ne furent pas de longue durée. Les diverses colonnes dirigées par Leigonier et Quetineau furent mises en complète déroute à Vihiers , aux Aubiers , et Berruyer vit avec douleur l'infructueux résultat de ses opérations militaires. « Le fanatisme est à son comble dans ce pays-ci , écrivait-il à la Convention ; les prêtres ont renversé tous les esprits , à tel point que les rebelles se battent en désespérés ; plus la mort qu'ils reçoivent est violente, plus ils se croient méritants : on ne peut se faire une idée de leur folie sans l'avoir vue. » La prise de Beaupreau , celle de Bressuire et d'Argenton-le-Château furent les derniers événements de la résistance républicaine sous les ordres de Berruyer , et ses troupes battues presque partout abandonnèrent le pays insurgé, après d'immenses pertes d'hommes,

d'armes et de munitions. Elle était donc triomphante cette Vendée rebelle ; exaltés par ces premières victoires , ses soldats s'inspirent d'un enthousiasme plus énergique encore; la confusion qui , dans le début , régnait parmi eux , disparaît ; des habitudes de discipline , de soumission aux chefs , voilà les résultats de ces premières luttes. Alors on vit accourir dans les rangs vendéens une multitude de combattants , impatients de prendre part aux succès de l'insurrection. Ce fut durant ces dernières expéditions que de Lescure et de la Rochejacquelein vinrent rejoindre l'armée coalisée. Braves et intrépides , ils apportèrent dans les combats futurs , non-seulement l'illustration de leurs noms , mais encore la puissante intervention d'une héroïque vaillance. Le jeune Henri , en se mettant pour la première fois à la tête des paysans de sa paroisse , leur adressa ces énergiques paroles : « Si mon père était parmi vous , il vous inspirerait plus de » confiance , car à peine me connaissez-vous : j'ai d'ailleurs » contre moi et ma grande jeunesse et mon inexpérience ; » mais je brûle déjà de me rendre digne de vous com- » mander. Allons chercher l'ennemi ; si je recule , tuez- » moi ; si j'avance , suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi. » De telles harangues , de tels sentiments ne pouvaient qu'exciter l'ardeur des soldats , et assurer à la cause royaliste des victoires éclatantes.

Après quelques jours de repos , l'armée vendéenne vint assiéger, le 5 mai, la cité de Thouars. C'était une place importante , non-seulement en raison de sa position , mais encore par les fortifications qui la défendaient. D'un côté elle était entourée de murailles , et de l'autre elle était protégée par une rivière assez profonde. Le général Quetineau, repoussé de Btessuire , s'était réfugié dans cette ville à la tète de trois mille hommes mal équipés et complètement

découragés. L'assaut fut terrible ; pendant treize heures , Quetineau défendit avec courage la place attaquée , et les Vendéens achetèrent leur victoire par des prodiges de valeur. La Rochejacquelein , monté sur les épaules de Texier, gravit l'enceinte fortifiée, ouvre, à travers le sang et les débris, un passage à ses soldats , et bientôt le drapeau blanc , flottant sur le sommet du château 9 annonce la reddition de la cité et le succès de l'attaque. Tout fut admirable dans ce triomphe, que ne profanèrent aucunes représailles, aucunes exécutions, aucuns massacres. Si nous avons stigmatisé hautement les cruautés qui avaient ensanglanté les premières victoires de l'insurrection, il est de toute justice de proclamer bien haut les événements qui s'accomplirent après la prise de Thouars. Les habitants de la ville , les soldats qui l'avaient défendue , trouvèrent parmi les vainqueurs une générosité sublime ; leurs personnes , leurs propriétés lurent inviolablement respectées. Et le malheureux Quetineau, échappant ainsi aux périls du combat et à celui des réactions , trouva dans son propre parti des accusateurs et des bourreaux ! Poursuivi comme traître , il subit le même sort que le général Marcé , devenant la victime des passions et des haines que soulevait le fanatisme révolutionnaire.

Enhardis par l'heureuse issue de l'attaque de Thouars, les Vendéens s'avancèrent vers le midi , battirent dans les plaines de la Châtaigneraie les troupes deChalbos, et vinrent assiéger Fontenay, défendue par Dayat , Sandoz et Chalbos. Ce dernier sortit de l'enceinte de la ville à la tète de la cavalerie, se précipita à travers les rangs ennemis, dispersa, malgré une courageuse résistance, les bataillons des rebelles , les poursuivit avec acharnement , et s'empara de leur artillerie , ainsi que de la fameuse Marie-Jeanne , le palladium des insurgés. Les paysans vendéens , vaincus et dispersés , son-

geaient à regagner leurs chaumières , lorsque Cathelineau conçut l'énergique résolution de venger le désastre de Fontenay. « Notre malheur sera bientôt réparé , disait-il à ses » soldats; dans quinze jours, j'en réponds, nous serons » maîtres de Fontenay , et nous reprendrons ce que nous » avons perdu. » Trente mille combattants répondirent à cette audacieuse provocation , et , le 25 mai , la ville , déjà assiégée, fut cernée de nouveau. Rien n'avait été négligé de la part des chefs pour exciter l'enthousiasme de leurs soldats ; les pieuses bénédictions , les solennités religieuses avaient rallumé leur zèle : un prêtre , connu dans l'armée sous le pseudonyme d'évèque d'Agra, les avait conviés à des cérémonies pontificales dans la cité de Châtillon. Ce fut sous l'impression de ces pensées que les Vendéens combattirent dans les plaines de Fontenay, dont ils se rendirent maîtres , après un combat acharné , et , grâces au courage du jeune Foret, ils reprirent la fameuse Marie-Jeanne. Quarante pièces de canon, plusieurs milliers de prisonniers , des dépots de fusils , les caisses publiques, tombèrent entre les mains des vainqueurs. Là, comme à Thouars, aucun acte coupable ne signala ce triomphe. Pour toute vengeance , on coupa les cheveux aux prisonniers , afin qu'ils eussent en perpétuelle réminiscence leur défaite et leur serment de ne jamais porter les armes contre la Vendée. « Les cheveux repoussèrent , et avec eux reparut l'infidélité , » s'est écrié douloureusement M. de Châteaubriand. Cette modération après la victoire était bien de nature à effacer les méfaits passés , à restituer à ces brigands la loyauté et la clémence que leurs adversaires leur refusaient.

Il ne suffisait pas au parti vendéen de triompher , il lui fallait encore établir dans le pays conquis la régularité d'une administration civile et judiciaire. Jusqu'alors tout a été

POITOU, 447 imprévu et fortuit , les expéditions , les revers et les victoires ; désormais l'insurrection est puissante , les périls des premières tentatives ont disparu. Un conseil supérieur d'administration fut donc organisé ; il eut son siège à Châtillon. Il avait pour président l'évêque d'Agra , et pour secrétaire général un ancien bénédictin du nom de Pierre Jagault. L'autorité militaire elle aussi se constitua ; chaque chef eut sa division , sa circonscription. Lescure commanda à Bressuire , la Rochejacquelein à Châtillon , d'Elbée à Gholet f Gathelineau à Saint-Florent; Bonchamps défendit les bords de la Loire, et Laugrenière la ville de Thouars. C'est ainsi que la confédération vendéenne s'organise et se prépare à gouverner le pays.

Non-seulement les chefs insurgés donnent ainsi l'exemple de la discipline au sein de l'anarchie f mais encore ils ont à cœur de faire connaître à l'Europe entière la pensée de l'insurrection y et ils publient un manifeste rédigé en ces termes par Dessessard : a Le ciel'se déclare pour la plus sainte et la » plus juste des causes. Le signe sacré de la croix de Jésus- » Christ et l'étendard royal l'emportent de toutes parts sur » les drapeaux sanglants de l'anarchie. Maîtres des cœurs » et des opinions , plus encore que des villes et des had meaux , qui nous donnent les doux noms de pères et de » libérateurs, c'est maintenant que nous pouvons pro- » clamer hautement nos projets et le but de nos communs » efforts,... le rétablissement de V autel et du trône. C'est alors » qu'oubliant nos pertes mutuelles, nous déposerons nos » armes dans le temple de l'Éternel ; c'est alors que , termi- » nant une guerre dont les défaites et les triomphes ne sont » que de vraies calamités pour notre mère patrie , nous pro- » clamerons , avec la paix de la France , le repos de l'uni- » vers ; c'est alors que , confondant dans l'amour du bien

» public tous nos ressentiments personnels , et jusqu'à nos

» moindres sujets de mécontentements réciproques , de

» quelque parti , de quelque opinion que nous nous soyons

» montrés , pourvu que nos cœurs et nos mains n'aient pas

» trempé dans le crime, nous nous réconcilierons, nous

» nous unirons tous au sein de la paix , pour opérer le bien

» général ', et donner à la France , avec son roi et son culte

» catholique, le bonheur qu'elle attendit en vain de ses

» représentants infidèles. Tels sont, nous osons l'espérer

» et le proclamer hautement , tels sont nos vœux , tels sont

» les vœux de tous les Français. Qu'ils osent se manifester,

» et la France est sauvée. »

De son côté , la Convention nationale adressait la proclamation suivante : « Aux départements insurgés. Citoyens ,

» vous jouissiez des bienfaits de la révolution ; la loi , faite

» en votre nom par vos représentants , appliquée , exécutée

» par vos propres agents , veillait efficacement à la sûreté

» de vos propriétés , et tout-à-coup vous prenez les armes

» pour piller , pour égorger vos frères ! Quel autre crime

» ont-ils commis envers vous , sinon d'avoir conquis cette

» liberté que vous partagez? Les ci-devant nobles , les chefs

» qui vous séduisent , ne demandent un roi que pour réta-

» blir par sa main toutes les servitudes sous lesquelles vous

» gémissiez. L'humililiation et la misère , tel serait le prix

» de vos services : voilà ce que vous destinent ces prétendus

» nobles qui vous flattent aujourd'hui , mais qui se venge-

» ront sur vous de l'effort que leur vanité a fait un instant

» sur eux-mêmes pour combattre avec vous. Vous désirez

» conserver votre religion : mais qui a tenté de vous l'en-

» lever , de gêner vos consciences? Vous a-t-on proposé de

» rien changer dans votre croyance , dans les cérémonies de

n votre culte ? Non ; on vous a privés de ceux que vous

POITOU. 449 * regardiez comme les seuls ministres légitimes ; mais n'ont- » ils pas justifié par leur conduite cette rigueur trop néces- » saire? Ces hommes, qui vous prêchent aujourd'hui le » meurtre et le pillage, sont-ils les véritables ministres » d'un Dieu de paix , ou les vils satellites des despotes ligués » contre votre patrie? Ce ne sont point vos prêtres qu'on a » éloignés de vous , ce sont d'hypocrjtes et sanguinaires » conspirateurs.

» Infortunés ! comme on vous trompe ! Les prêtres qui » se disent les seuls catholiques sont payés par l'or de l'An- » gleterre protestante. Le prodigue-t-elle pour venger votre » religion qu'elle persécute et qu'elle méprise ? Non ; c'est » pour que la France se déchire de ses propres mains ; que » votre sang coule pour la cause de l'esclavage , et le nôtre » pour celle dè la liberté : c'est toujours du sang français ! » Montrez-vous dignes de reprendre le nom français ; alors » vous ne trouverez plus que des frères dans la république » entière, qui s'arme à regret pour vous punir; qui, prête » à vous écraser de toute sa puissance , pleurerait sur des » succès achetés au prix de votre sang. »

C'est ainsi que les deux partis cherchaient à provoquer en faveur de leur cause les sympathies populaires. Dans leurs proclamations nous retrouvons l'expression sincère de leurs vœux et de leurs tendances. Mais la parole est impuissante à arrêter les progrès de la guerre civile ; aux chances des armes, tous confient leurs destinées et leur avenir.

Étonnés de leurs victoires , les Vendéens ne songèrent pas à en profiter d'une manière active. Après la prise de Fontenay, ils se dispersèrent à travers le pays, laissant aux troupes républicaines le temps de se rallier et de réparer . leurs désastres récents. Un nouveau général fut envoyé par . la Convention pour remplacer Berruyer , et remédier aux ii. 29

désordres des premières opérations. C'était un noble , un duc , qui se trouvait investi de la mission d'anéantir l'insurrection royaliste. Dès son arrivée à Niort , Biron , autrefois duc de Lauzun , prit des mesures énergiques pour organiser une armée. Il comprit de suite que, pour triompher des Vendéens , il était nécessaire de leur opposer des soldats aguerris , expérimentés , et dont le sang-froid , au milieu de la mêlée, aurait contrasté singulièrement avec l'enthousiasme et la fougue de l'ennemi. « Le passage des Vendéens , écrivait le général Dayat , est comme celui de la lave ; il frappe de dévastation et de mort. » A ce torrent impétueux il voulait opposer une digue inébranlable. Un nouveau plan de campagne fut concerté à Tours entre Biron et les représentants, reproduisant dans ses détails celui qu'avait tenté d'exécuter le général Berruyer. On devait encore partir des limites du territoire insurgé, et pénétrer dans le cœur du pays. Pour la réalisation de ce projet il ne manquait que des soldats. C'est en vain que la Convention , effrayée des progrès de la révolte, des victoires de l'armée catholique , et de la consistance de l'autorité de ses chefs , provoqua d'énergiques mesures et d'activés décisions , qu'elle enrôla les patriotes volontaires , qu'elle expédia des canons et toutes sortes de munitions vers le centre de la guerre; l'insurrection fut plus prompte qu'elle à réunir ses combattants. A la voix de Lescure et de quelques autres chefs , l'armée vendéenne se rassembla plus nombreuse encore que par le passé ; elle était composée de prés de trente mille combattants , et reçut le nom glorieux de Grande armée.

Après plusieurs petits combats à Doué et à Montreuil , les Vendéens vinrent jusque dans les environs de Saumur , décidés à emporter d'assaut cette place importante. Elle était défendue par une nombreuse garnison; trente pièces de

POITOU. 451 canon protégeaient son château; les généraux Menou et Berthier y commandaient. Autour de la ville, de nombreuses redoutes , garnies de soldats , s'élevaient entre l'armée ennemie et la cité assiégée. Malgré ces préparatifs de défense, le 10 juin, les Vendéens se précipitent en trois colonnes vers les forteresses nouvellement élevées ; leur artillerie , dirigée par Bernard de Marigny , renverse les obstacles , et aux cris de vive le roi ! toute l'armée s'ébranle , se met en mouvement, et menace la ville de tous cotés. Des prodiges de valeur signalent l'attaque et la défense; catholiques et républicains , tous se battent avec un acharnement aveugle. Lescure , quoique blessé grièvement , rallie et encourage ses soldats ; les avant-postes et les redoutes sont enlevés : c'est en vain que le général républicain Coustard et le colonel Weisser s'efforcent de les défendre ; de tous les cotés les Vendéens triomphent , malgré l'énergie de la résistance ; la Rochejacquelein , entraîné par son ardeur , franchit le premier l'enceinte de la ville , pénètre dans les rues , suivi seulement de M. de Beaugé ; isolé au milieu des ennemis , il court les plus grands périls , lorsqu'il arrête , par une audacieuse apostrophe, les bras prêts à frapper. Rendez-vous , s'écrie-t-il aux républicains , ou vous êtes morts. Ceux-ci, croyant la ville envahie , déposent leurs armes à la sommation du jeune héros. Revenus de cette erreur, ils les reprennent ; un combat s'engage , et sans l'arrivée de ses propres soldats , la Rochejacquelein eût peut-être succombé à cette lutte inégale. Le combat se prolonge durant la nuit , et c'est à la lueur des flambeaux que s'achève la victoire vendéenne. Les républicains évacuent la ville, les soldats du château capitulent , et le lendemain l'armée royale entra solennellement dans la cité conquise ; les églises se remplirent des combattants de la veille , et ces mains encore ensan-

glantées s'élevèrent vers le ciel pour lui rendre des actions de grâces sur l'heureuse issue de cette journée mémorable , dans laquelle avaient figuré de part et d'autre d'illustres et valeureux combattants.

Les Vendéens trouvèrent dans Saumur quatre-vingts pièces de canon, des milliers de fusils, de la poudre, des vivres en abondance. Douze mille prisonniers traversèrent les rangs des vainqueurs , jurant de ne plus combattre contre eux. La prise de cette place leur ouvrit un passage sur la Loire et des communications faciles avec les contrées voisines, et devint l'exploit le plus glorieux et le plus utile de toute la campagne.

Chaque triomphe inspira aux Vendéens quelque nouvelle mesure de sûreté et de prévoyance. De même qu'après la conquête de Fontenay ils organisèrent le conseil supérieur d'administration, ils résolurent après celle de Saumur d'élire un généralissime -, afin de rallier autour d'un seul homme tous ces chefs indépendants et isolés les uns des autres. Dans une assemblée des principaux officiers, de Lescure, blessé et souffrant, leur adressa ces paroles : ce Messieurs, >i l'insurrection prend trop d'importance , nos succès ont » été trop grands pour que l'armée continue à rester sans » ordre ; il faut nommer un général en chef. Comme tout » le monde n'est pas rassemblé , la nomination ne peut être » que provisoire. Je donne ma voix à Cathelineau. » L'opinion de Lescure fut vivement accueillie par toute l'assemblée, et l'ancien voiturier fut proclamé généralissime de la grande armée. Us comprirent, tous ces nobles, la pensée populaire de l'insurrection ; c'est au plébéien qu'ils confient la suprême autorité. D'ailleurs Cathelineau était le seul homme peut* être qui représentât fidèlement les mœurs et les croyances des Vendéens. Non-seulement il est brave soldat, mais

POITOU. 453 encore habile capitaine ; fougueux et calme tout à la fois , il porte dans les combats l'ardeur de son enthousiasme, et l'énergie d'une parole éloquente. C'est le Danton de la Vendée. Et puis, aux yeux des populations, il apparaît entouré de tout le prestige de la piété et de la vertu ; c'est l'homme inspiré, vraiment religieux, et à son nom tous ajoutent déjà l'épithète glorieuse de saint.

Gathelineau n'exerça pas longtemps sa nouvelle dignité. Ayant proposé dans le conseil de s'avancer sur Angers et Nantes , ne croyant pas qu'il fût prudent d'entraîner loin de leur pays les soldats vendéens, pour réaliser la gigantesque entreprise de la Rochejacquelein, qui voulait marcher vers Tours y c'est-à-dire vers le centre de la France révolutionnaire , son avis fut adopté à l'unanimité. De nouveaux renforts vinrent grossir l'armée royale ; le prince de Talmont , le descendant des la Trémouille , échappé aux périls d'une longue captivité , fut proclamé général de la cavelerie , en remplacement de M. de Dommaigné , et il eut pour second le fils d'un cordonnier, du nom de Forestier, qui avait acquis ses titres , ainsi que Gathelineau , au milieu des combats.

Dans cette nouvelle expédition , Charrette seconda les efforts du généralissime, sans pourtant reconnaître son autorité. Vainqueur à Machecoul , il s'avança vers Nantes de concert avec les chefs de la haute Vendée. Le 24 juin , Gathelineau expédia dans cette ville deux parlementaires porteurs d'une sommation adressée au maire Baco. Loin d'accéder aux conditions qui lui étaient faites , ce magistrat républicain ordonna d'amener devant lui les messagers : « Voici ma réponse, leur dit-il ; nous périrons tous ou la liberté triomphera. » La cité fut déclarée en état de siège ; tous les habitants se préparèrent à une énergique défense , s'apprètant à combattre prés des soldats républicains commandés par Canclaux et

Beyser. Ce dernier, plein d'enthousiasme, leur adressa ces paroles : « Si, par l'effet de la trahison ou de la fatalité T » Nantes tombait au pouvoir des ennemis , je jure qu'elle » deviendrait leur tombeau et le nôtre , et que nous don- » nerions à l'univers un grand et terrible exemple de ce » que peut inspirer l'amour de la liberté , la haine de la » tyrannie.» Une proclamation fut envoyée aux départements voisins : « Descendants des anciens Bretons , y est-il » dit , dont Tacite disait qu'ils ne voulaient pas même que ». leurs regards fussent souillés par l'aspect de l'esclavage , » rappelez-vous la gloire de vos ancêtres. Les Romains ne i» purent vous soumettre , et des esclaves vous apportent » le joug ! Baisserez-vous la tête ? Non , non ; aux armes ! » levez-vous tous, pressez la terre, volez! Ce n'est qu'en » nous levant en masse que nous sauverons la liberté. » La ville fut attaquée le 29 juin par prés de cinquante mille Vendéens. Tous les chefs s'y étaient donné rendez-vous ; ils débouchèrent de toutes parts ; Cathelineau et d'Elbée par Ancenis , Fleuriot et d'Àutichamp du coté de l'Erdre ; Charrette du côté des landes de Ragon , dans la direction du Pont-Rousseau. Effrayés par cette multitude d'ennemis , on proposa l'évacuation de la ville. Canclaux s'y opposa avec fermeté , et en appela au courage des habitante.

Dès le lendemain matin , Charrette commence l'attaque , et hientôt son exemple est suivi par les diverses colonnes vendéennes. La ville est cernée de toutes parts ; des combats partiels s'engagent ; la mêlée devient terrible. Les assiégés rivalisent de bravoure ; habilement dirigés , ils soutiennent avec avantage le choc tumultueux de l'armée ennemie. Charrette traverse la Loire et vient assaillir les républicains jusque dans les prés de Mauves; les portes de Vannes, de Rennes et de Paris deviennent le théâtre de luttes partielles.

POITOU. 455 Après une lutte de dix-huit heures , Gathelineau , voyant s'ébranler les troupes vendéennes , veut ranimer leur zèle par un coup d'éclat ; il s'élance à la tète des siens pour enlever les canons ennemis; dans ce moment il est. frappé mortellement; il tombe, et avec lui tous ceux qui l'ont accompagné. La nouvelle de ce malheur se répand à travers tous les rangs ; le désespoir et la confusion s'emparent des Vendéens. C'est en vain que d'Elbée, d'Àutichamp et les autres chefs veulent ramener au combat les soldats découragés. Tous se ressentent de la perte douloureuse de leur général ; la pensée et l'audace du saint n'animent plus cette multitude armée ; une déroute complète est le dénôûment de cette aventureuse expédition.

Tels furent pendant les premiers mois les triomphes et les défaites de l'armée vendéenne ; nous avons suivi l'insurrection dans toutes ses phases , à travers tous ses incidents ; nous avons vu s'émouvoir tout ce peuple des campagnes sous l'inspiration de pensées religieuses ; rien n'a manqué au drame de ces événements , ni les victimes ni les héros ; et alors que Gathelineau expire, la cause de la Vendée, malgré l'échec de Nantes, * rencontré d'ardents prosélytes et soulevé dans tout le pays de profondes sympathies.

L'AKCIElt

D'ELISÉE t GÉNÉBAL EN CHEF DES ARMÉES CATHOLIQUES. ROSSIGNOL ET CANCLAUX , GÉNÉRAUX EN CHEF DES ARMÉES RÉPUBLICAINES. COMBAT DE TORFOU.

L'ÉCHELLE , GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE DE L'OUEST. KLÉBER. — COMBAT DE CHOLET.

PASSAGE DE LA LOIRE PAR LES VENDÉENS. — BATAILLE DE DOL. DÉSASTRES DU MANS.

Les désastres de l'armée vendéenne sous les nrurs de Nantes , loin de refroidir l'enthousiasme des insurgés, ne servirent qu'à rendre plus violentes et plus vives encore les hostilités entre les deux partis. Autour de la tombe dn paysan Cathelineau, mort des suites de sa blessure, une multitude exaltée fit entendre des cris de y engeance, et , par la contemplation des restes inanimés de l'ancien chef , elle se prépara à de nouveaux combats , plaçant en Dieu l'espoir de nouveaux triomphes. Alors la lutte devint de plus en plus acharnée ; les passions politiques inspirèrent seules les mesures de répression ; dans les deux camps mêmes haines y même fougue. Loin d'attendre l'attaque , les guerriers de la république prirent l'initiative ; ils s'avancèrent à travers le pays de l'insurrection, donnant le signal de ces catastrophes sanglantes dans lesquelles les dévastations , les massacres et les incendies devinrent des incident» de chaque jour. Malheur aux vaincus ! malheur aux populations ! car le même vertige de haine , le même fanatisme de destruction, anime et égare les combattants.

Malgré la sage temporisation du général Biron , un an-

DÉNOUMENT DE L'EXPÉDITION D'OUTRE-LOIBE»

cien aide de camp de Dumouriez, récemment arrivé dans* les armées de l'Ouest , résolut de signaler par quelque action d'éclat son intervention dans cette guerre toute nouvelle pour lui. Plein d'ardeur et d'audace, le général Westermann s'avança vers Parthenay occupé par cinq à six mille Vendéens f et à la suite d'une attaque nocturne , malgré les efforts des soldats catholiques commandés par Lescure , il s'empara de la ville et mit en complète déroute l'armée ennemie. Cette victoire devint le prélude des dévastations dont les contrées vendéennes furent le théâtre durant ces époques de calamités nationales. Le village d'Amaillou fut livré aux flammes ainsi que le château de Clisson , propriété patrimoniale du chef royaliste de Lescure. « J'ai fait annoncer dans » tous les villages , écrivait Westermann aux représentants, » que je brûlerais et mettrais au pillage toutes les communes » qui fourniraient aux rebelles dés contingents ou autres » secours ; cela fait trembler le paysan. Cet exemple ter- » riWe est nécessaire pour arrêter le torrent qui envahirait » la république. » Bientôt les deux armées se rencontrent dans les environs de Châtillon ; et après deux heures de combat, les Vendéens sous les ordres de laRochejacquelein et de Lescure prennent la fuite , et abandonnent au vainqueur la cité de Châtillon. Là Westermann trouva les archives du conseil supérieur, ainsi qu'une quantité immense d'approvisionnements. Le château de la Durbelière, appartenant à la Rochejacquelein , eut le même sort que celui de Clisson , et les flammes qui s'échappaient des vieilles tours féodales apprirent tout à la fois aux insurgés la victoire du général républicain, et la triste réalisation de ses menaces.

Cependant le tocsin appelait à la défense du pays envahi les héros de la première insurrection , et tandis que Westermann , parodiant les mœurs vendéennes , faisait célébrer

ses triomphes par l'évêque constitutionnel de Saint-Màixent, les généraux d'Eibée, Bonchamps et Stofflet accouraient au secours des populations vaincues , à la tête d'une foule considérable de paysans. La lutte fut promptement engagée , et , après une heure de mêlée , les troupes républicaines cédèrent à l'impétueuse attaque des Vendéens , et abandonnèrent par une fuite précipitée le champ de bataille où elles s'étaient installées la veille. Alors commencèrent d'épouvantables et sanglantes représailles ; le pays fut couvert de cadavres ; les soldats qui échappaient à la poursuite de l'ennemi étaient massacrés par les paysans. Dans la ville de Châtillon , de semblables atrocités menaçaient la vie des prisonniers , lorsque Lescure arrêta la fureur de ses soldats , arrachant à une mort certaine des milliers de victimes. C'est ainsi que le sang versé , que les réactions furieuses provoquent toujours les mêmes désastres , et appellent sur la tête de leurs auteurs les mêmes catastrophes. Westermann, de retour de son aventureuse expédition , fut arrêté par ordre de la Convention et livré au tribunal militaire de Niort qui le déclara innocent, et donna à sa conduite d'éclatants éloges. Si le courage et la bravoure justifient la témérité des entreprises ,• il restera du moins comme accusations contre la mémoire de Westermann l'initiative des sanglantes mesures, et cette participation fougueuse dans des guerres où le calme et la» prudence devaient être les seules armes à invoquer.

Les triomphes de l'armée vendéenne eurent dans toute la France un immense retentissement , et le conseil supérieur adressa aux habitants des contrées insoumises la proclamation suivante :

« Français catholiques, sujets fidèles du plus infortuné » des rois, le ciel vient exaucer vos vœux ! Vos ennemis sont » terrassés, la religion triomphe, l'impiété frémit, et la

POITOU. 469 » victoire n'a pçur un instant quitté, nos drapeaux, qpe. » pour revenir avec plus d'éclat couronner nos généreux » efforts. . . .............

»... « Rendez* donc grâces à l'Etemel <Fnn succès » si flatteur ; mais qu'il ne vens «rve pas à vous aveugler » sur les démarches de vos ennemis. Vous connaissez leur » perfidie et leur scélératesse ; il attendent le moment de la » moisson pour fondre de nouveau sur vous. Us pensent d qu'occupés alors aux travaux utiles de la campagne, vous » négligerez de vous rassembler, et qu'étant divisés, vos » faibles efforts ne les arrêteront pas. Trompez leur attente » perfide ; s'ils osent encore paraître, marchez dés que vous » en serez requis, et montrez-leur qu'un Français qui combat » pour Dieu et son roi, ne connaît ni temps , ni saisons, ni » travaux , quand il s'agit de voler à l'ennemi. »

Loin de puiser dans l'enthousiasme et l'exaltation de leurs doctrines des armes propres à réparer l'échec de Ghâtillon , les républicains se livrèrent à de tristes et déplorables récriminations. Parmi les généraux, parmi les représentants, parmi les soldats règne l'anarchie la plus grande; les haines politiques s'y propagent, et à chaque instant de nouvelles victimes attestent leur effervescence par d'horribles catastrophes. C'est ainsi que Biron , mandé à Paris , expia par le même supplice que Marcé et Quetineau le tort de n'avoir pas anéanti l'insurrection vendéenne , et prononça sur L'échafand quelques paroles de sympathie et d'admiration pour les hommes qu'il était destiné à combattre : « J'ai été infidèle à mon Dieu, à mon ordre et à mon rot, s'écria-t-il, je meurs plein de foi et de repentir. » Telle est la fatalité de ces époques révolutionnaires ; tout y est livré à l'égarement des passions; rien de* régulier ni de logique; c'est le hasard,

l'imprévu. La vertu de la veille est le crime du lendemain. Pour réprimer les élans de guerre civile, il était de toute nécessité de chercher dans d'autres pensées et dans d'autres sentiments l'inspiration des actes et des décisions. Mais non ; dans le camp républicain , tout est abandonné pour ainsi dire aux caprices d'un destin aveugle.

L'année vendéenne , voulant mettre à profit ses récentes victoires, chosit pour remplacer Cathelineau un homme dont la piété et l'exaltation religieuse rappelaient d'une manière fidèle aux populations les vertus de l'ancien général ; à la vérité ce n'est plus un plébéien , c'est un noble , et malgré une résistance énergique de la part de quelques chefs, d'Elbée fut reconnu généralissime des troupes insurgées. Peut-être le choix aurait-il pu tomber sur un général plus expérimenté , tels qu'étaient de Lescure ou Bonchamps; mais aucun mieux que le nouvel élu ne pouvait soulever dans le cœur des paysans vendéens plus de sympathies et d'attachement. Ainsi que Cathelineau, il leur offrait des garanties certaines de dévoilaient aux intérêts de la religion , et à son nom se rattachait cette pieuse vénération inspirée par la sincérité d'une foi fervente. Cette nomination suivit de quelques jours un nouvelle victoire remportée par l'armée vendéenne à Vihiers contre le général républicain la Barolière. Ces deux événements , importants pour les destinées de l'insurrection catholique , trouvèrent dans le manifeste du 20 juillet une éloquente manifestation.

« La Providence nous conduit de succès en succès; les » efforts de nos ennemis tournent à leur confusion ; la valeur » de nos troupes anéantit tous leurs projets , et l'Eternel , » vengeur des crimes , appesantit de plus en plus son bras » sur ces destructeurs impies de toute religion et de toute » autorité *

POITOU

» Quel heureux prélude que cette victoire

» éclatante pour l'élection d'un général en chef des armées » catholiques et royales dans le pays conquis ! C'est au » milieu des chants d'allégresse et de triomphe que nos » braves guerriers , députés des armées , y ont procédé. La » vertu , les exploits , les talents militaires de ces héros ren- » daient seuls le choix difficile. L'invocation solennelle du » Dieu des armées a précédé cette élection si longtemps » désirée. »

Au nom du conseil supérieur , Desessarts adressa au nouveau chef l'allocution suivante : « Nos vœux les plus chers » sont remplis ; la France , succombant sous une affreuse » anarchie , reconnaît enfin la vérité du principe Mme foi, m » roi, une loi. Nos propriétés , notre liberté , notre sûreté, » ne reposent qu'à l'abri de l'unité sacrée de l'autel et du » trône. Toute division de pouvoir est un principe dé déso- » lation ; l'oracle éternel l'a ainsi prononcé. Qu'il est beau » de voir un si grand nombre de militaires , tout couverts » de lauriers , rerfdre hommage à cette unité si précieuse, en » étouffant toute envie, toute jalousie et toute ambition! » Ils viennent de remporter aujourd'hui la plus belle vie- » toire qui ait jamais couronné leurs exploits ; ils se sont » vaincus eux-mêmes. Ah ! Monsieur, qu'il est doux, qu'il » est flatteur d'avoir su réunir les suffrages de tant de vail- » lants guerriers ! Mais aussi, pouvaient-ils couronner plus » de courage , plus de talents et plus de vertus ? Tous les » vrais Français vont applaudir à ce glorieux choix. . .

» L'élection d'un chef unique de nos armées

» assure de plus en plus nos succès et nos espérances. Puisse » cette heureuse harmonie d'opinions opérer la résurrection

» de la France , renverser le colosse affreux du despotisme » républicain qui l'opprime , et remettre sur le trône le jeune » rejeton de nos rois , pour lequel nous avons tous juré de » sacrifier nos biens et nos vies. C'est sous votre généralat, » Monsieur , que ces grandes merveilles vont s'opérer. ' » Tous nos cœurs tendent au même but ; tous nos efforts » n'en formeront plus qu'un seul , et il sera invincible. La » France , surnageant enfin à tous ses malheurs, regarde » déjà votre élection comme le gage de sa délivrance , et » comme l'aurore de son bonheur futur. »

Ces espérances de victoire furent promptement dissipées par des revers et des désastres inattendus. Le général Tuncq, qui commandait à Luçon , attaqua vivement les Vendéens dans les contrées voisines de Saint-Philibert et du Pont-Charron. Malgré la courageuse résistance des insurgés , et la bravoure deSapinaud de la Verrie, leur chef, ils furent mis en complète déroute , et ce dernier perdit la vie au milieu de la mêlée; son cadavre fut mis en lambeaux et servit de trophées aux nouveaux vainqueurs. À la nouvelle dé la prise de Chantonay , Lescure et d'Elbée se précipitent à la tête des fuyards , les rallient , les ramènent au combat, et viennent provoquer l'armée républicaine jusque sous les murs de Luçon. Après une lutte violente , Tuncqse disposait à battre en retraite , lorsque le hasard lui donne la victoire. En effet , les Vendéens effrayés par le mouvement de l'armée ennemie, et craignant quelque surprise , abandonnent précipitamment le champ de bataille ; la mêlée devient alors de plus en plus acharnée ; la cavalerie royaliste, sous les ordres du prince de Talmont , fait des prodiges de valeur, elle protège la retraite , et lutte avec l'ennemi jusqu'à ce que la victoire resta au général républicain.

Cette alternative de triomphes et de défaites alarme la

POITOU, 463 Convention nationale, sur les suites de l'insurrection vendéenne. Non-seulement elle donne pour successeur à Biron un général plus connu par l'exaltation de son patriotisme que par l'éclat de ses talents militaires; mais elle prend encore de nouvelles mesures dont les résultats provoquèrent dans nos contrées d'épouvantables catastrophes. « Cette .» guerre devient extraordinaire et inexplicable , disait Bar- » rère à la tribune ; c'est un cancer politique qui creuse » dans l'État une plaie profonde. . . Elle se compose de petits » succès et de très-grands revers... Votre armée ressemble à » celle du roi de Perse ; elle traîne cent soixante voitures » de bagages , tandis que les brigands marchent avec leur » arme et un morceau de pain noir dans leur sac... Jamais » vous ne parviendrez à la vaincre, tant que vous ne vous » rapprocherez pas de leur manière de combattre... Faites »• la récolte des brigands , et portez le feu dans leurs re- » paires. » Quelques jours après , le même orateur poursuivait en ces termes ses diatribes contre la Vendée : « Le *> comité , disait-il f a préparé des mesures qui tendent à » exterminer cette race rebelle , à faire disparaître leurs n repaires , à incendier leurs forêts , à couper leurs récoltes. .» C'est dans les plaies gangréneuses que la médecine porte » le fer et le feu. C'est à Mortagne , à Cholet , à Chemillé , » que la médecine politique doit employer les mêmes moyens » et les mêmes remèdes ; c'est faire le bien que d'extirper le •> mal; c'est être bienfaisant pour la patrie que de punir les

» révoltés Louvois fut accusé par l'histoire d'avoir

» incendié le Palatmat , et Louvois devait être accusé ; il » travaillait pour les tyrans. Le Palatinat de la république, » c'est la Vendée ; détruisez-la , et vous sauvez la patrie ! r>

Alors fut promulgué le fameux décret du 1er août qui ordonnait d'amasser autour du territoire insoumis des ma-

tières combustibles de toute espèce , pour incendier les villages , les chaumières et les bois, a Les forêts seront abattues, » y est-il dit, les repaires des brigands seront détruits, les » récoltes coupées par les compagnies d'ouvriers pour être » portées sur les derrières de l'armée , et les bestiaux seront n saisis. Les femmes , les enfants et les vieillards seront con- » duits dans l'intérieur. L'armée , à une époque prochaine, » fera un mouvement général sur les rebelles. Aussitôt que » l'armée sera réorganisée , et qu'elle sera prête à marcher » sur la Vendée , les représentants du peuple se conoerte- » ront avec les administrations des départements circonvoim sins , pour faire sonner le tocsin dans toutes les muni- » cipalités environnantes , et faire marcher sur les rebelles m les citoyens depuis l'âge de seize ans jusqu'à celui de » soixante. »

Cette proscription générale du pays insurgé révèle à quel point de fanatisme les haines politiques avaient exalté les esprits , égaré les sentiments sacrés de justice et d'humanité. Des populations entières sont mises hors la loi ; coupables ou non , il faut qu'elles subissent l'inexorable rigueur de cette législation barbare ; c'est par le feu , par les flammes , par les massacres , par les ruines , que la Convention veut anéantir l'insurrection vendéenne , en ensevelissant sous les débris de leurs chaumières , dans les cendres de leurs villages incendiés, ces paysans magnanimes , dont le seul crime e6t de verser leur sang , de sacrifier leur existence pour les intérêts d'institutions détruites , et pour l'appui de la cause royale et catholique. Alors éclata au sein des armées républicaines une profonde scission entre les généraux , entre les représentants , au sujet de l'exécution de ce terrible décret. D'énergiques réclamations furent adressées à la Convention par plusieurs de ses membres envoyés pour pacifier

POITOU. 465 la Vrëndée. « Quel affreux exemple , disaient-ils , est résérvé » au monde , à la fin du dix-huitième siècle , au nom de la » liberté et de la philosophie , dans l'empire le plus policé » de l'Europe ! Quoi ! nous irions porter la hache et le feu » dans les plus riches provinces de la France ! Hélas ! plus » de pitié pour des Français égarés! Faut-il donc aban- » donner tout espoir de les ramener, et ne suffit-il plus de d combattre avec courage et loyauté ; faut-il s'entr'égorger » avec une fureur aussi aveugle que féroce 1 ! »

Les Vendéens , loin d'être découragés par les menaces de destruction et d'invasion générale , se disposèrent à venger leur défaite de Luçon. Pour assurer à cette nouvelle expé* dition toutes les chances de succès', les diverses armées se réunirent; Charrette lui-même, qui avait refusé de reconnaître l'autorité du général en chef d'Elbée, joignit ses troupes à celles de l'armée centrale , et , le 1 2 août , la jonction des diverses colonnes eut lieu à Ghantonay. Jamais les combattants insurgés n'avaient offert le spectacle d'une multitude armée si nombreuse : le curé de Saint-Laud , Ber^ nier , en parcourt les rangs , provoquant par de fougueuses paroles l'exaltation et le dévoûment. Deux jours après, l'armée tout entière s'avance vers la cité de Luçon , que défendait le général Tuncq à la tète de neuf mille hommes : le même jour , il reçoit un ordre de destitution, et les représentants Goupilleau et Bourdon de l'Oise prennent sur eux de révoquer l'arrêté ministériel. À peine avait-il fait ses préparatifs de défense que l'attaque commença*

L'armée vendéenne était divisée en trois colonnes ; à droite était la Rochejacquelein , au centre d'Elbée, à gauche de Lescure et Charrette. Ce dernier se précipita contre l'ennemi

1 Les divers fragments que nous Tenons de citer sont extraits de l'histoire de M. de Beauchamp, 1. 1 , p. 31 1 .

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