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prêter les monuments; mais s'arrêter là est aussi peu profitable pour la philologie comparée qu'il le serait pour la science des corps organisés de connaître ce qu'ils sont au moment de leur pleine maturité, sans rechercher les lois de leur développement. L'exposition grammaticale elle-même suppose des notions étendues d'histoire littéraire. Gomment présenter d'une manière complète le système de la langue hébraïque, si l'on n'a établi préalablement la chronologie des textes hébreux qui nous sont parvenus? Comment s'expliquer les apparentes bizarreries de la grammaire et du dictionnaire arabes, si l'on ne connaît les circonstances dans lesquelles s'est formé l'idiome littéraire du monde musulman ?
En partant de ce principe, on arrive à envisager la théorie scientifique d'une famille de langues comme renfermant deux parties essentielles : d'abord l'histoire ex^ térteure des idiomes qui la composent, leur rôle dans le temps et l'espace, leur géographie et leur chronologie, l'ordre et le caractère des monuments écrits qui nous les font connaître ; puis leur histoire intérieure^ le développement organique de leurs procédés, leur grammaire comparative en un mot, envisagée, non comme une loi immuable, miiis comme un sujet de perpétuels changements. Toutes les familles de langues n'exigent pas ou ne comportent pas également ces deux séries d'investigations ; dans l'état actuel des études , il ne serait guère possible de faire pour les langues indo-européennes la contre-partie historique, sans laquelle la grammaire
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générale est toujours plus ou moins incomplète. Le champ si réduit de la famille sémitique et la certitude avec laquelle elle se laisse embrasser dans toutes ses branches offrent, au contraire, pour le travail dont nous parlons, de grandes facilités.
Mon essai de philologie sémitique s'est ainsi trouvé divisé en deux parties, l'une historique , l'autre théorique y que l'on peut envisager à volonté ou comme deux ouvrages séparés ou comme deux tomes d'un même ouvrage. Bien qu'à plusieurs égards le présent volume doive paraître défectueux, si on ne le rattache par la pensée à celui qui le complétera, j'ose croire cependant que, même en l'envisageant comme un livre distinct, on trouvera qu'il a par lui-même son unité et son intérêt. Peutêtre le tableau des destinées d'une famille de langues qui a évidemment achevé la série de ses révolutions intérieures, puisqu'elle n'est plus représentée que par un seul idiome, l'arabe, offrira-t-il pour l'histoire générale du langage un spectacle instructif.
Les langues sémitiques ont eu, dans l'histoire de la philologie, cette singulière destinée que, d'un côté, à une époque fort ancienne , elles ont suggéré la méthode comparative aux savants qui les cultivaient, et que, d'un autre côté , lorsque cette méthode est devenue un puissant instrument de découvertes, elles sont entrées pour peu de chose dans le mouvement nouveau qui allait régénérer la linguistique. On peut dire que les grammairiens juifs du x^ et du xi* siècle font déjà de la philologie comparée, puisqu'ils se servent de la connaissance
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de l'arabe et même des dialectes araméens pour écïaircir les difficultés de l'hébreu. Dès le xvu^ siècle, les langues sémitiques ont eu, grâce aux travaux de Hottinger, de Louis de Dieu, de Castel, des grammaires et des dictionnaires comparés. Au xvm% la philologie sémitique traversa, par l'école de Schultens, les exagérations que la méthode comparative entraîne d'ordinaire avec elle. L'unité de la famille sémitique a été aperçue dès l'antiquité, tandis qu'au commencement de ce siècle on n'avait point encore soupçonné les liens qui rattachent entre eux les rameaux épars de la famille indo-européenne. Et pourtant, quelle différence dans les résultats de la méthode comparative appliquée à ces deux familles de langues! Trois ou quatre années d'études suffirent pour dévoiler, au moyen de l'analyse des langues indoeuropéennes, les lois les plus profondes du langage, tandis que la philologie sémitique est restée jusqu'à nos jours renfermée en elle-mêoie, et presque étrangère au mouvement général de la science. La cause de ce singulier phénomène doit être cherchée dans le caractère même des idiomes sémitiques. Des langues qui ont présenté une vie intérieure si peu active étaient incapables de révéler l'organisme du langage et les lois de ses décompositions. Nous montrerons que la faculté qu'ont les langues indo-européennes de se reproduire et de renaître en quelque sorte de leurs cendres manque presque entièrement aux langues sémitiques : elles n'ont pas eu de révolutions profondes, pas de développement, pas de progrès. L'étude exclusive des langues sémitiques ne
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pouvait former de grands linguistes, pas plus que le spectacle de l'histoire de la Chine ne saurait inspirer de grands historiens. Ajoutons que l'habitude de ne point écrire les voyelles, effaçant les nuances légères dans lesquelles consiste toute l'individualité des dialectes, réduit les textes sémitiques à une sorte de squelette, excellent pour l'étude anatomique du langage, mais qui n'est guère propre à l'étude du mouvement et de la vie.
D'un autre côté, la philologie sémitique présente un avantage qui, dans l'état actuel de la linguistique, mérite d'être fort apprécié. Incontestablement moins féconde que la philologie indo-européenne, elle est aussi plus assurée, moins sujette aux déceptions. La matière de la philologie sémitique n'a pas cette fluidité, cette aptitude aux transformations qui caractérise la matière de la philologie indo-européenne. Elle est métallique, si j'ose le dire, et a conservé depuis la plus haute antiquité, peut-être même depuis les premiers jours de l'apparition du langage, la plus frappante identité. En général l'étude des langues sémitiques inspire une philologie sévère et pleine de réserve. Or je pense, comme M. Ewald\ que la philologie comparée, à l'heure qu'il est, a plus besoin d'être retenue que d'être excitée à la hardiesse. Les merveilleux résultats obtenus par les Bopp, les Schlegel,les Humboldt, les Burnouf, ont inspiré en Allemagne une sorte d'ivresse à des jeunes gens avides de thèses nouvelles, qui, mis prématurément, par l'enseignement des universités , en possession des plus hautes
- Zeitschrîftfûr die Kunde des Morgenlandes , t V, p. As 5 et suit.