‹ Histoire géologique de la merChapitre 17 sur 58 · Tome II, p. 7i3, 2 vol. in-lS. Paris, 1849 et · texte numérisé non relu

Tome II, p. 7i3, 2 vol. in-lS. Paris, 1849 et

quels on retrouve des traces de la structure antérieure au métaphorphisme. De même que des fossiles déterminables ont pu s'y conserver, comme à Sainte-Brigitte (Morbihan), on explique de la même manière la structure lenticulaire ou amygdaloïde de certaines roches archéennes rappelant celle des sédimentations fluviaires.

C'est le cas pour le micaschite archéen, décrit par M. Sederholm1 comme provenant de la région du lac de Mouhijarvi, Suodeniemi (Finlande).

En même temps, ces diverses observations ouvrent des aperçus sur l'explication de phénomènes actuels et nous en pouvons conclure qu'en des points de profondeur convenable, le Gulf-Stream d'aujourd'hui édifie des sédimentations amygdaloïdes. La drague ne nous peut rien dire sur la structure des dépôts actuels de la mer, nécessairement disloqués pendant leur ascension au travers de l'eau ; grâce au témoignage géologique, nous nous l'imaginons aisément.

Une autre catégorie de gisements propres à nous guider dans la découverte des gulf-stream fossiles, concerne des dépôts littoraux très récents et pour une part au moins, contemporains. Il s'agit cette fois du surturbrand, matière ligniteuse que les antiques sagas ont chantée comme un prodige et qui forme en certains points de l'Islande, à Baula et à Hvammur, des amas parfois considérables. Bien que la couche de charbon soit à plus de 200 mètres d'altitude, on peut affirmer qu'elle a pris naissance, à la fin du tertiaire au plus tard, sur le littoral de l'île, qui a été

1. Compte rendu du IXe Congrès géologique international tenu à Vienne en 1903, p. 609, 1 vol., 1904.

76 LES CABACTÈRES CLNÉMATIQUES DE LA MEB

ensuite soulevé par les phénomènes volcaniques si actifs dans le pays. On y voit des troncs d'arbres de toutes dimensions et dont quelques-uns mesurent jusqu'à 65 centimètres de diamètre1, trahissant par les trous de tarets dont ils sont traversés en tous sens, le flottage qui les a amenés des zones tropicales.

Ce dépôt a dû prendre naissance au fond d'un fjord ou d'une petite baie correspondant à l'embouchure d'un torrent, qu'on désigne sous le nom de Surturbrand. « Toutefois, dit le Dr Eug. Robert, ce n'est pas le torrent qui a amené le bois flotté : celui-ci est entièrement composé par des végétaux tropicaux » La collection du Muséum possède de ce gisement, des fragments d'acajou percés par des tarets. D'un autre côté,lesurturbrand est associé à du verre volcanique ou obsidienne, qui l'empâte fréquemment et qui provient d'éruptions postérieures à l'accumulation du combustible. Aussi, la seule interprétation est-elle de voir dans le gisement, un point où le Gulf-Stream a, avant le soulèvement, léché les côtes de l'île et y a porté des matériaux flottables originaires de son point de départ, c'est-à-dire du golfe du Mexique.

Ceci posé, c'est avec intérêt qu'on se sent autorisé à reconnaître des exemplaires antérieurs de l'histoire du surturbrand dans certains gisements géologiques. On a décrit dans plusieurs coupes du terrain jurassique inférieur, vers le niveau qualifié de bathonien, des associations de débris de plantes tropicales

1. D'après le Dr Eugène Robert : Voyages de la Commission scientifique du Nord, pendant les années 1838 à 1840, à bord de la corvette la Recherche (Géologie), p. 46, in-8°, sans lieu ni date.

avec des coquilles de climats tempérés. Peut-être pourrait-on faire entrer dans la même série, le très intéressant gisement de bois bruni, troncs parfois volumineux, jetés en désordre les uns sur les autres, qui se présente si inopinément à l'Enfourchure de Grammont, près de Joigny (Yonne) et qui est empâté dans les sédiments thanétiens superposés à la craie blanche sénonienne. Quand le gisement islandais actuel aura été couvert d'une épaisseur suffisante de sédiments, il aura acquis, à la' différence près du mélange volcanique, les caractères que nous venons de résumer.

Cause des courants. — Les courants de la mer dérivent suivant les cas de causes variables. On peut citer d'abord ceux qui ont dans l'action du soleil leur moteur principal. Tels sont : 1° la rotation de la terre autour de son axe; 2° réchauffement inégal des diverses parties de la mer, suivant les régions et par conséquent suivant les climats ; 3° le déversement dans la mer des eaux continentales sous les deux formes principales de ruissellements pluviaires et de courants fluviaux ; 4° l'inégalité de la salure des diverses portions de l'océan ; 5° la surgescence de sources d'eau douce sous-marines.

D'un autre côté, les forces internes du globe,àlérivant de son foyer propre de chaleur, interviennent aussi : 6° par l'éruption sous-marine de produits volcaniques, qui agissent non seulement par leur poussée mécanique mais aussi par des échauffements locaux; 7° enlin, par les mouvements verticaux de l'écorce terrestre (bossellcments généraux) détermi-

nant des déplacements en masse du bassin océanique.

Nous ne saurions insister, sans sortir de notre programme, sur chacune de ces formes. Le seul point à souligner concerne la circulation générale des océans qui ne peut pas être rigoureusement identique à celle qui s'est déclarée dans les mers primitives. Le régime de celles-ci s'est nécessairement modifié au cours des temps, pour parvenir à l'état actuel. Nous savons que les climats sont d'institution relativement récente. Les témoignages paléontologiques proclament très éloquemment, pendant toute l'époque primaire, du développement de conditions tropicales, jusque sous les pôles, par la présence de fossiles de formes végétales, comparables à celles des forêts de nos régions torrides.

Parmi les causes de courants évoquées tout à l'heure, il en est plus d'une qui peut être retrouvée pendant les durées géologiques, grâce à leurs effets latéraux dans la constitution du sol : par exemple, celle qui résulte du déversement dans la merdes eaux continentales. Le mélange des débris charriés par un fleuve avec les dépôts ordinaires du bassin maritime détermine dans le produit résultant un faciès spécial qualifié d'estuarial.

Le rôle des fleuves, vis-à-vis de la mer, n'a pas toujours été bien compris. En 1816, Delamétherie considérait l'apport aqueux des eaux courantes comme la source principale des eaux océaniques1. Il calcule, sans préciser d'ailleurs ses données « qu'il

1. Leçons de Géologie données au Collège de France \ par J.-G. Delamétherie, I, 261, 3 vol. in-8°. Paris, 1816.

faudrait 4557 ans pour que l'ensemble des fleuves de toute la terre portât dans les mers une quantité d'eau égale à celle qui y est rassemblée actuellement. »

Il ne faut pas oublier que la perte infligée à l'océan par l'évaporation est entièrement réparée parla pluie. Tout ce qui tombe d'eau sur les terres exondées s'ajoute à ce qui tombe directement des nuages sur la mer. Aussi, le cube d'eau douce déversé dans l'océan est-il beaucoup plus grand que celui qu'on était porté à lui attribuer avant réflexion1. D'ailleurs, le trajet de l'eau entre ces deux causes qui apparaissent tout d'abord, le nuage et le sol, est beaucoup plus compliqué qu'on ne le voit tout d'abord. L'eau que reçoit la terre ne s'y infiltre pas toute ; l'eau qui ruisselle ne ruisselle pas toute ; l'eau des rivières ne coule pas toute jusqu'à l'emboucbure; dans tous les cas, une portion se volatilise et retourne à l'atmosphère, presque avant de l'avoir quittée. Même l'eau solide, sous forme de flocons de neige, de grêlons ou de glace compacte, est soumise à la même loi qui s'amplifie encore par l'action du vent. Ainsi, la couche d'eau qui tombe actuellement dans le bassin de la Seine avec ses 54 centimètres d'épaisseur moyenne, la surface étant de plus de quatre millions d'hectares, est bien loin de se retrouver dans le débit des exutoires du bassin. Il ne passe sous le pont Royal que le tiers environ de la pluie tombée sur la surface, dont les eaux courantes viennent se réunir dans la Seine.

1. V. à ce sujet Arago, Œuvres complètes, VI, 278, 17 vol. in-8°, Paris (1854-1800).

D'après Lortet, le volume d'eau débitée en un an à l'issue inférieure de chaque bassin est de 2 à 9 fois plus faible que ce que donnerait la pluie tombée.

Les rentrées d'eau dans la mer, par les régions resserrées que constituent les embouchures des fleuves, donnent lieu à de véritables courants marins. Le Saint-Laurent, le Mississipi, les Amazones, nous fournissent des exemples devenus classiques. Déjà nous avons rattaché au faciès estuarial, des localités mixtes en ce sens que les matériaux marins y sont mélangés à une contribution continentale, comme c'était le cas pour le gisement du surturbrand. Il nous reste à constater que dans un nombre bien plus considérable de localités, la même association de matériaux d'origines distinctes se produit, par l'introduction dans la mer d'un cours d'eau continental. C'est dire qu'on doit prévoir leur rencontre à des niveaux sédimentaires très variés. De sorte que l'embouchure nous apparaît comme une disposition géographique, en même temps que comme un appareil géologique, dont l'équilibre de la terre ne s'est jamais passé depuis l'émersion de la première terre. Citons presque au ^asard, comme témoignant en faveur de cette conclusion : la mollasse de Mont-sur-Lausanne, du terrain miocène, où des débris de plantes terrestres sont mélangés à des huîtres; — les innombrables gisements exploités dans le Soissonnais, où des huîtres encore, mais cette fois d'âge sparnacien, font avec des cyrènes et des mélanies, des lits presque continus au contact de lambeaux de lignite (cendres noires ) provenant de la macération d'herbes et de bois ; — les couches cénomaniennes à végétaux terres-

LES FORMES DE l'ÉNERGIE CINÉMATIQUE DANS LA MER 81

très, qui se sont fossilisées au Beausset (Var) dans les eaux d'embouchure où vivaient des mélanies et des potamides ; — le célèbre gisement d'Hastings, où des os énormes de reptiles dinosauriens et où des coquilles marines néocomiennes sont intimement associées à toute une botanique de terre ferme ; — les exploitations séquaniennes de lignites fluviomarins du cap Mondégo et de Valle-Verde, en Portugal; — le gisement de combustibles qualifié d'abord, et à tort, de houille, qui a rendu célèbre l'île de Kébao, et d'autres localités du Tonkin, où toute une flore rhétienne s'est fossilisée dans des conditions qui paraissent coïncider avec celles qui sont réalisées aujourd'hui à la sortie du Mississipi, etc.

Certains courants marins ont pour origine la diversité, selon les points, du degré de salure de l'eau. La mer est moins salée sur ses bords qu'au large, à cause des fleuves d'eau douce qui s'y déversent sans répit. Par une application peut-être un peu imprudente du principe d'Archimède, on en a conclu que la surface océanique n'est pas horizontale, qu'elle est surélevée au voisinage des rivages et excavée vers le milieu de son bassin. Ce phénomène s'ajouterait à celui déjà mentionné, comme dérivant de l'attraction exercée sur la masse des eaux par les substances solides des rivages.

Sans examiner le plus ou moins de réalité de ces suppositions, on peut voir là un cas de superposition de nappes d'eau inégalement denses et, par comparaison avec la constitution atmosphérique, où des vents superposés poussent des nuages en divers sens, la promesse de quelque lumière sur la mécanique de la mer.

La Caspienne nous montre un cas remarquable de courants évidemment déterminés par la collaboration de plusieurs causes, la Volga déversant dans cette mer fermée, une énorme quantité d'eau douce qui s'étend en nappe sur l'eau marine de la profondeur. On sait que sur son bord oriental, la mer subit un véritable appel vers le Kara-Boghaz, grâce à la porosité du sol sableux et à l'évaporation intense qu"y déterminent les conditions climatériques de cette région de la Perse. Il se constitue, sans aucun doute, dans l'épaisseur du terrain perméable, une accumulation du sel gemme et des autres substances solublcs, qui édifient peu à peu dans le sable argileux un gisement dont nous avons les équivalents, à des niveaux géologiques variés, depuis le silurien de Salina et le permien de Stassfurlh, jusque dans le tertiaire de Gardona, en Espagne.

Une partie des conditions précédentes se réalise sur la ligne littorale des mers bordées par le front de taille des grands glaciers, comme au Groenland, au Spitzberg et dans l'Antarctique. Ici encore, il s'établit une couche d'eau de fusion très peu salée, sur le liquide normal de la mer. Cette variété des embouchures mérite d'autant plus d'être citée, au point de vue de l'interprétation de faits géologiques, que les débris du glacier aboutissant à la mer ou icebergs, sont fréquemment chargés de matériaux minéraux empruntés au continent et qui abandonnés à la chute verticale, quand leur précaire radeau est suffisamment fondu, vont se stratifier sur le fond submergé, en mélange avec des éléments d'origine marine. On a cité des glaces flottantes portant des ours blancs qui

s'y étaient imprudemment confiés et dont les ossements, abandonnés après leur mort, sur le fond océanique, pourraient exposer les géologues de l'avenir à attribuer à l'babitat d' Ursus mari timus une extension géographique exagérée.

La surgescence de sources sous-marines d'eau douce est évidemment très fréquente. Rappelons comme exemples le rivage de Cassis (Bouches-du- Rhone), où l'eau douce s'étalant sur la mer, développe des courants rayonnants, contre lesquels il faut lutter pour parvenir au centre de l'éruption ; — le golfe de la Spezzia, que Spallanzani décrit comme formant sur la mer un mamelon aqueux de 30 à 40 centimètres de hauteur ; — la baie de Xagua (côte méridionale de Cuba) ou les navires, sans toucher terre, s'approvisionnent d'une eau douce abondante et propre aux usages domestiques, etc.

Ce que fait l'éruption d'eau, en déplaçant les flots ambiants, les manifestations volcaniques sous-marines le renouvellent en divers pays et sous plusieurs formes. Des courants chauds et chargés de principes variés ont été signalés lors de l'apparition si inopinée, en 1835, de l'île Julia, sur le littoral S.-O. de la Sicile ; comme lors des convulsions répétées de Santorin, en Grèce, à différentes époques; comme le cataclysme de la Martinique en 1902, où une colonne aqueuse ascendante, émise par le sol sous-marin, marquait au thermomètre 45° en parvenant à la surace.

Les raz de marée, consécutifs aux chocs sismiques, sont à mentionner ici, comme modifiant les éléments de la sédimentation et comme ayant pu amener, aux

époques antérieures à la nôtre, des mélanges de matériaux, inexplicables sans leur intervention. A Lisbonne, en 1755, et depuis lors, au Chili, au Japon et ailleurs, le phénomène s'est renouvelé avec ampleur.

Au cours de la crise du Krakatau, les 26 et 27 août 1883, la mer se couvrit de lames de 30 à 35 mètres de hauteur, balayant les rives et détruisant tout sur les 500 kilomètres de leur trajet. La vague entra souvent à 3 kilomètres dans les terres, où l'on retrouva des bâtiments échoués, et quelquefois même, dit-on, jusqu'à 10 kilomètres de distance.

Le moment est venu de nous arrêter à un genre de manifestations mécaniques qui, bien qu'incomparablement plus volumineuses que les précédentes, ont été beaucoup plus difficiles à constater et sont longtemps restées méconnues. Il s'agit du déplacement progressif de la limite réciproque de la terre ferme et de l'océan, déplacement qui constitue l'un des traits les plus efficaces de l'évolution planétaire tout entière, qui se rattache à tous les chapitres de la géologie générale, et sans lequel aucune notion relative aux profondeurs de Pécorce terrestre n'aurait pu nous être acquise.

On sait qu'à l'heure actuelle, il est des localités continentales qui cèdent peu à peu à l'envahissement des mers. Notre côte de Bretagne, de Normandie, de Picardie est dans ce cas. Au contraire, des pays non moins nombreux sortent lentement des flots : c'est le cas pour le nord de la Scandinavie, comme pour le littoral de la Ligurie. En Sicile, les plages soulevées jouent un grand rôle dans la topographie des régions littorales.

Nous n'avons évidemment pas à faire ici l'étude

des causes auxquelles il est inévitable de rattacher ces remarquables phénomènes et nous devons nous contenter de rappeler qu'ils résultent de la flexibilité de la très mince écorce rocheuse qui sépare l'enveloppe atmo-océanique, du noyau non solidifié du globe. Ces masses encloses étant en voie de refroidissement ininterrompu et diminuant sans cesse de volume, se contractent en obéissant à un déplacement continu vers le centre géométrique de la terre. La croûte ne partageant pas la propriété contractile de la région fluide interne, est contrainte, pour suivre son support, à se déformer : certaines de ses parties s'affaissent pendant que d'autres, par contre-coup, se soulèvent. Des fractures résultent de l'excès de torsion et les segments voisins de la matière rocheuse glissent tangentiellement les unes sur les autres, defaçon à compenser, par ces recouvrements de lames de charriage, la diminution de surface horizontale par une augmentation d'épaisseur.

Les bossellements généraux se signalent à nous, comme déterminant dans la masse océanique des écoulements selon les pentes qu'ils infligent au profil de la surface solide. Tantôt l'impulsion aura pour conséquence la conquête par l'eau de régions peu I accidentées qui formaient ses rives basses ; tantôt, au contraire, cette même impulsion lente déterminera l'attaque de rivages en saillie et amènera l'eau à y entailler ces sections verticales, dont le type nous a : déjà occupé sous le nom de falaises. Dans tous les cas, il y aura transport de l'action marine d'un point à un autre et par conséquent déplacement des traits qui constituent le faciès marin.

Si nous nous transportons dans l'autre hémisphère, dans l'océan Indien et le Pacifique, nous trouvons des faits analogues. Kotzebue cite des îles, dans les archipels Carolines et Marshall, emportées pendant les tempêtes. Un indigène racontait qu'il vit à Radack la mer montée jusqu'au pied des cocotiers. Il est courant de voir dans les mêmes parages des îles devenir des écueils, après que l'inondation a fait périr la plupart des habitants. Les îles Whitsunday et Gloucester, dans le groupe Pomotou, se sont considérablement réduites depuis la description qu'en a faite celui qui les a découvertes, le capitaine Wallis. Dès le commencement du xvne siècle, les naturels des îles Maldives racontaient aux voyageurs que les grandes marées diminuaient toujours le nombre des terres. Les progrès de l'affaissement du sol crevassent et divisent les atolls de ce groupe, et en changent la forme.

Il sera possible de reconnaître dans l'épaisseur terrestre la réalisation à beaucoup de reprises, pendant les durées géologiques, des effets que nous venons de rappeler. Les plus évidents se présentent sous la forme classique des transgressions et des régressions stratigraphiques.

Parmi les exemples les plus nets que la géologie stratigraphique peut nous procurer, nous avons fait une place à part à la coupe du sol de Valenciennes. On se rappelle que sous la surface horizontale du terrain superficiel, règne un massif rocheux arasé à sa partie supérieure par la même mer dont les eaux ont déposé ses sédiments. On ne peut trouver nulle part une preuve plus manifeste de la substitution, dans un point donné, du régime océa-

nique au régime continental et montagneux; et cette locaîilé est un type de déplacement horizontal de la mer à l'époque secondaire.

Nous pouvons rapprocher de la coupe dont il s'agit et qui remonte au dernier moment des temps jurassiques, l'état de choses que la géographie nous présente sur un point particulièrement bien connu, de la pointe orientale du Canada. La mer y attaque une falaise composée de terrain carbonifère. Avançant toujours, elle étale sur la tranche horizontale, pratiquée au travers du terrain primaire, les matières minérales qu'elle charrie et qui s'accumulent sous la forme de lits horizontaux constituant le terrain moderne. Qu'on suppose la mer supprimée et une coupe possible dans ce sédiment, jusqu'à son substratum primaire, on reproduira, trait pour trait, les conditions du bassin d'Anzin, avec cette seule aggravation que la différence d'âge entre le substratum et le tégument superposé sera beaucoup plus grande. Le sous-sol d'Anzin, sans mettre sous nos yeux une falaise fossile, nous donne l'impression de l'existence momentanée d'une falaise qui, démolie sans relâche par les flots, a reculé sans cesse devant les progrès de la haute mer. Aussi, peut-on signaler comme intermédiaires entre l'ancien phénomène et le phénomène actuel, certaines localités où la mer s'est établie à une époque relativement peu éloignée. Voyons, à ce sujet, ce qu'on peut appeler l'histoire géologique de la Manche.

Au cours d'une tempête de la fin de 1862, le géologue Lennier1, vit la mer abattre 15 mètres d'épais-

1. L'Estuaire de la Seine, 2 vol., grand in-4» et un atlas. L© Havre, 1885.

seurdu cap de La Hève. Depuis lors, les phares durent être reculés, sous la menace des écroulements. Sur le rivage opposé, la ville de Brighton, qui, au temps de la reine Éiisabeth (1533-1603) n'était qu'un village de pêcheurs, avait alors son centre en un point où la mer roule maintenant ses flots, même à marée basse et sur lequel la jetée a été construite. Dès le xvme siècle, Lamblardie évaluait à un pied par an la corrosion moyenne des côtes de la Haute-Normandie et à une toise, le recul annuel du cap de La Hève. Au sud de La Hève, les éboulements ont, depuis un demi-siècle, consommé un mètre du plateau par an, sur une longueur de 400 mètres. D'après Beete Jukes, la falaise de Douvres a reculé de 2 kilomètres en mille huit cents ans, ce qui fait un mètre dix par an en moyenne... Ajoutons, d'après une publication toute récente de M. de Varigny *, que des mesures prises les unes en 1825, les autres en 1912, conduisent à admettre qu'en quatre-vingt-sept ans, la falaise crayeuse de Mers, au Bourg d'Ault, a reculé de 26 mètres en moyenne chaque année.

Dans un très grand nombre de cas, et en particulier pour ce qui concerne les côtes normandes, l'érosion marine reçoit une contribution très notable de la part des eaux continentales, c'est-à-dire des ruissellements d'eaux sauvages et d'eaux courantes qui, le long de la ligne littorale, soit superficiellement, soit sous le sol à cause de la perméabilité des couches, se précipitent dans la Manche.

La section verticale pratiquée par la mer recoupe

1. Comptes rendus de l'Acad. des se, t. CLXII, p. 227 (1916).

fréquemment, en effet, des niveaux d'eau souterrains, en active la vitesse d'écoulement et augmente le travail dont ils sont capables. On en a un exemple bien typique au pied du cap Blanc-Nez, dont l'à-pic intéresse la surface de contact de la craie sénonienne très perméable sur la craie turonienne étanche. Un véritable rideau aqueux tombe verticalement sur le galet tout le long de ce contact stratigraphique.

La forme que prennent souvent les éboulements de falaises confirme l'opinion que l'eau douce continentale y joue un rôle direct. Le 30 juin 1866, un éboulement se produisit au cap La Hève sur plus de 500 mètres de longueur, selon une ligne parallèle à la mer. Le glissement entraîna plus de 2 millions de mètres cubes qui descendirent tout d'une pièce et refoulèrent le cordon de galets pour en faire un promontoire s'avançant de plus de 40 mètres dans la mer. Au commencement de 1906, on voyait encore très bien le placage qui s'était décollé de la paroi verticale de la falaise et qui était incliné en arrière, à cause de la plus grande hâte du pied à progresser. De La Bêche a publié une coupe où l'on voit nettement l'eau continentale préparer la besogne à la mer en lui offrant des tranches successives de falaises descendues, par le jeu de niveaux d'eau souterrains, et que la mer n'a plus guère qu'à délayer.

N'oublions pas la véritable collaboration, fournie par l'affaissement général du sol, et sans laquelle, comme nous venons de le dire, le recul continu du littoral ne serait pas compréhensible. Si Ton considère le moment de l'équinoxe, où le vent et les autres circonstances météorologiques concourent pour donner

LES DÉPLACEMENTS EN MASSE DE LA MER 9i

à la grande marée son maximum d'amplitude, on doit reconnaître qu'une fois réalisée dans ces circonstances éminemment favorables, la corrosion de la falaise ne saurait être poussée plus loin.

Le fait de la persistance de son recul, même après le renouvellement, plusieurs fois séculaire, du maximum d'érosion, suffirait à faire deviner que le sol subit un affaissement, qui remet constamment à la portée de la vague de nouvelles portions de roches à désagréger. On sait qu'on a constaté directement la réalité de ce phénomène et il serait fâcheux de ne pas insister d'un mot sur cette association, pour un résultat commun, de ces deux formes si distinctes de l'activité terrestre : l'affaissement général de la croûte terrestre et la projection de la vague contre le rivage.

Dès maintenant, nous sommes en possession des principaux moyens d'élucider l'histoire géologique de la Manche. Il est utile toutefois d'ajouter encore que les courants de la mer jouent un rôle incontestable dans cette opération locale. Les vicissitudes par lesquelles passe chaque galet du cordon littoral de notre côte en témoignent très nettement. Théoriquement, un galet de dimension ordinaire subit un simple balancement perpendiculaire à la ligne littorale, pendant le grand mouvement alternatif de la marée. En réalité, sa trajectoire est modifiée par une influence mécanique dirigée vers le N.-E., c'est-à-dire comme le courant. Au lieu de remonter avec la mer, suivant une ligne normale à la ligne de flot, il dévie quelque peu dans le sens indiqué, et quand il descend, une nouvelle déviation s'ajoute à la première, de façon

que malgré la faiblesse du phénomène, et à cause de sa répétition indéfinie, certains galets se trouvent portés fort loin de leur localité d'origine. C'est ainsi qu'on ramasse au Tréport, parmi les galets siliceux, quelques galets formés de granit et d'autres roches du Gotentin.

La considération du courant de la mer est utile à la compréhension de l'ouverture de la Manche.

Le premier fait à constater, c'est que la constitution géologique des côtes françaises et des côtes anglaises, qui leur font vis-à-vis, est partout concordante. Un coup d'œil sur la carte géologique montre que le canal marin coupe un ensemble très symétrique, dont une partie constitue ce que nous appelons le bassin de Paris et une autre le bassin de Londres. Cette remarque établit une comparaison entre la Manche considérée dans son ensemble et un certain nombre de vallées d'érosion, comme la vallée de la Seine. La soustraction, relativement récente, de matières entre les deux berges, apparaît comme un fait incontestable ; et la grande différence avec les vallées, c'est que la mer a accompli ici le travail d'érosion que la pluie a réalisé dans l'autre cas.

Dès 1751, Desmarets, s'appuyant sur la carte balhymétrique de Buache, — la première qui ait été publiée, — a signalé d'une manière lucide l'allure progressive qu'a nécessairement eue la séparation de la France et de l'Angleterre1. Les courbes de niveau résultant des sondages, en montrant que l'outil de creusement a travaillé certainement du S.-O. vers le

1. L'Ancienne jonction de i Angleterre à la France, 1 vol. Paris, 1751.

N.-E., fait ressortir la forme du fond qui, suivant l'axe de la Manche, est en dos d'âne, tandis que perpendiculairement, elle est partout en fond de bateau. On s'imagine très bien, à l'origine, un simple golfe ouvert entre le cap Saint-Mathieu et le cap Lands'End, d'abord étroit et peu profond, s'évasant et pénétrant de plus en plus dans les terres au cours des temps. Les lignes de fonds de Buache, donnent comme une image des progrès réalisés et font assister par la pensée à la constitution d'un isthme de Calais, dernier trait d'union entre la France et l'Angleterre, se rétrécissant d'une manière continue jusqu'à se rompre, pour laisser la place au détroit actuel. En s'appuyant sur les faits cités plus haut quant au recul progressif des falaises, Thomé de Gamon pensait qu'il suffirait de remonter de 60.000 ans dans le passé, pour revoir l'isthme conjonctif.

Le fait d'affaissement a été constaté sous une forme particulièrement frappante au large de Sainte- Adresse, où l'on trouve, sur le fond submergé, une station humaine, datant de l'époque dite du Mammouth, et qui a fourni une série remarquable de silex taillés acheuléens. Le point où a été faite cette trouvaille était évidemment le sol d'une vallée, dont l'affaissement a conjuré son écroûtement, comme a été conjuré celui de tant de localités aux entours du Mont Saint-Michel, de Cherbourg (Manche) et de Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine) où l'on peut parfois, par les basses mers d'équinoxe, fouler le sol d'une forêt avec sa mousse, son épais lit de feuilles et les souches de ses arbres. D'après le grand travail géodésique, qui depuis 1875, a démontré l'af-

faissement des régions mesurées en 1806 par Bourdaloue, Cherbourg, s'est affaissé d'un millimètre par an et le Havre de deux millimètres. En supposant le phénomène régulier, on pourrait introduire, grâce an gisement de Sainte-Adresse et pour la première fois, des évaluations chronométriques, chiffrées en années, dans la préhistoire de l'homme.

Ce qui précède suffit pour montrer quelle part les bossellements généraux ont dû prendre dans la distribution des vestiges laissés par les mers géologiques.

Les coupes d'innombrables régions révèlent, dans une série stratigraphique supposée la même, deux dispositions qui manifestent, l'une vis-à-vis de l'autre, une espèce de symétrie. En numérotant de 1 à 4, par exemple, les formations dont il s'agit et en traçant sur la carte la limite d'extension de chacune d'elles, il arrive de trouver, tantôt que 4 déborde 3, qui déborde 2, qui déborde 1; — tantôt que 4 est débordé par 3, débordé lui-même par 2, lui-même débordé par 1. Dans le premier cas, on dit qu'il y a transgression et dans l'autre régression. Tout d'abord, il faut insister sur le témoignage que nous donnent ces coupes, quant à la continuité du phénomène océanique dans le temps. Partout où il y a trangression, on peut être assuré d'être en présence d'un affaissement progressif, ou, comme on dit, d'un déplacement positif de la mer. S'il y a régression, au contraire, c'est une région en voie d'exhaussement, ou, comme on dit, de déplacement négatif de la mer qu'on a sous les yeux. Rien ne peut donner une idée plus frappante de la palpitation dont la croûte terrestre est animée et qui détermine cette « émigration » des

continents, — qu'il est plus exact d'appeler l'émigration des mers — et qui, répétons-le, a rendu possible l'existence de la Géologie.

Ne quittons pas ce sujet sans faire au moins une allusion à toute une branche d'études qui, dans ces dernières années, a tenté de s'affirmer comme une science proprement dite, séduisante d'ailleurs entre toutes, sous le nom de Paléo-géographie. On est allé jusqu'à donner, pour chaque période de l'évolution terrestre, des cartes géologiques, comparables aux cartes géographiques proprement dites et où l'on voit le siège de continents, d'îles et de détroits, etc. Mais il y a assez longtemps maintenant que nous faisons de la cartographie pour être bien pénétrés de l'extrême fragilité des délinéaments géographiques. Us se modifient, en plus ou moins de temps, mais ils se modifient toujours. Aux exemples de reculs de falaises que nous avons cités plus haut, nous pouvons ajouter le tableau saisissant de ce qui se passe sur les côtes de la Hollande, du Sleswig, du Jutland. « L'île de Wangerooge, dit Elisée Reclus1, débris de l'antique Wangerland, qui rejoignait le continent et s'étendait au loin sur la mer, était encore, en 1840, une île florissante et peuplée... Aujourd'hui, c'est une plage de vase, presque entièrement abandonnée. L'île de Nordstrand a diminué des onze douzièmes, depuis le commencement du xvne siècle et, des vingt-quatre îlots qui l'entouraient, il y a trois cents ans, il n'en reste plus que onze. La sonde, jetée à l'endroit où se trouvait alors le centre de l'île, indique une profondeur de 14 mètres... En 1825, la mer s'est ouvert un chemin

i. La Terre, II, 206, 2 vol. in-8'. Paris, 1869.

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à travers toute la péninsule de Jutland en creusant le détroit de Lymfjord». Mêmes changements de tous côtés, dans l'espace d'un à deux siècles, dans cette mer du Nord. Il va sans dire que des exemples analogues seraient fournis par l'Atlantique et le Pacifique.

Mais les édifications de la mer changent les rivages autant que ses destructions et que ses envahissements : nous aurons plus d'une fois l'occasion de le constater. Les embouchures se déplacent. Des îles se réunissent, soit entre elles, soit au continent, comme Giens, autrefois île, aujourd'hui presqu'île entre Hyères et Toulon, comme le cap Sépet, près de Toulon, comme Quiberon, comme la pointe de Séhar en Bretagne, réunies à la terre ferme par des chaussées.

Miquelon, avant 1829, se composait de deux îles. Des cartes successives du bassin d'Arcachon nous feraient assister au prodigieux allongement du cap Ferret qui, en moins de soixante ans, s'est avancé de 5 kilomètres dans le chenal. Si Ton substitue, au très petit nombre de siècles qui interviennent dans l'observation géographique, la durée d'une période géologique même très limitée, il faut reconnaître que la comparaison devient impossible. Il n'est sans doute pas exagéré de supposer pour certains cas qu'une même mer a pu changer complètement de bassin, cédant à l'influence d'un mouvement de bascule dans un sens déterminé, de façon à doubler par le déplacement progressif de ses traces la surface qu'elle a réellement occupée. D'un autre côté, ce n'est que dans des cas relativement très rares que l'on peut se flatter de rétablir un rivage avec sa direction réelle. Rien n'est

dlus facile que de reconnaître un point littoral d'une mer déterminée : les galets peuvent suffire, à défaut d'autres indices. Mais aussi, rien n'est plus imprudent que de déclarer que deux points littoraux de la même mer ont été placés sur la même ligne de rivage. La Manche, que nous avons étudiée, nous fournira encore ici un exemple démonstratif. Supposons qu'après avoir été recouvert de sédiments indéfiniment accumulés, son fond soit ramené à une altitude compatible avec les observations des géologues. Dans tous les pays où une coupe le mettra au jour, ou dans ceux où on l'atteindra par un forage, il présentera un niveau de galets et l'on sent tout de suite la conclusion morphologique à laquelle on arriverait en joignant ces divers points par une ligne qui n'aurait aucune raison pour accompagner le rivage d'un moment quelconque et qui pourrait même lui être perpendiculaire. Le mécanisme par lequel la Manche a acquis peu à peu sa dimension actuelle nous indique, sans contestation possible, que, sur toute sa surface, s'étend une nappe continue de galets qui au fur et à mesure de l'avancée de la masse liquide, s'est recouverte d'une nappe de sable, puis d'une nappe de limon.

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