AVERTISSEMENT VII
analogues à nos monstrueux ennemis d'aujourd'hui pourraient tenter de nouveau, contre les sociétés laborieuses et éprises de justice et de vérité. Une partie de cett% première leçon intitulée La Géologie à la Prussienne, a paru sous forme d'un chapitre dans un volume publié par MM. Gabriel Petit et Maurice Leudet sur Les Allemands et la Science. La conclusion peut en être résumée ici : c'est que, malgré l'intensité et le nombre de malheurs sans précédents, l'incomparable cataclysme social qu'il nous faut vivre, en ce moment tragique, représentera pour l'histoire le salut providentiel de l'Humanité digne de ce nom. Dix ans encore de l'inconscience qui nous faisait admirer la nation vampire et même collaborer à son infiltration universelle, et nous étions définitivement annihilés par l'incessante et occulte conquête fille de la trahison : c'en était fait du monde et de ses destinées intellectuelles et morales.
19 mai 1917.
L'océanographie est la science de la mer, considérée au triple point de vue morphologique, physicochimique et biologique. Cette science est d'origine française et l'on s'accorde à voir la première tentative de son établissement, dans l'ouvrage publié en 1725 par Marsilli, sous le titre d'Histoire physique de la mer t. Il n'y est question que de la petite portion de la Méditerranée à laquelle est appliquée la désignation de Golfe du Lion, mais, malgré l'exiguïté du territoire exploré, l'auteur a su en tirer des notions qui sont devenues des têtes de chapitre dans l'ensemble de la science.
A la suite de Marsilli, toute une pléiade de Français pourrait s'inscrire ici, dont chacun a fourni sa contribution riche en développements variés. Citons : Chappe d'Auteroche, né en 1722, auteur d'un célèbre voyage en Californie, lors d'un passage de Vénus sur le Soleil, et que tout le monde connaît comme l'inventeur du télégraphe aérien; Buache qui, en 1754, publia un Atlas physique et qui est l'initiateur des sondages sous-marins; Aimé, qui, en 1840, a publié
1. Histoire physique de la mer, 1 vol. in-folio, 1725. Amsterdam.
des Recherches -physiques sur la Méditerranée; de Roujoux, avec son Essai sur l 'atterrage de la rade de Brest (1868); Dupetit-Thouars, qui commanda le voyage de la Vénus autour du monde; de Tessan; Bérard; Delesse, à qui l'on doit la Lithologie du fond des mers; Thoulet, qui a publié un Cours d'océanographie et plusieurs autres volumes de haute valeur.
Toutefois, après avoir été ici, comme en tant d'autres directions, l'initiatrice incontestable, la France, tout en continuant à étudier la voie nouvelle, s'est laissé dépasser par des assimilateurs de tous pays, et Thoulet avait le droit d'écrire en 1904 : « J'ai constaté avec tristesse que nous étions ingrats pour ceux qui dans notre pays, avaient eu la gloire de créer l'océanographie, en avaient fait une science de Français, et malgré leurs efforts, avaient si peu réussi à en faire une science française1 ».
Pourquoi l'océanographie a-t-elle cessé d'être une science française? D'abord parce que toutes les autres nations travaillant en face de la France, le total de leurs publications dépasse fatalement celui auquel arrive notre seul pays, — mais aussi, par suite d'une autre cause, aussi regrettable que la première est légitime. Je veux parler de la propension instinctive des Français à s'effacer eux-mêmes, par délicatesse, vis-à-vis des étrangers qui, au contraire, s'exaltent avidement. Il en résulte fréquemment qu'un même fait étant constaté à la fois, ou à peu près, par un Français et par un étranger, nos compatriotes sont
1. L'Océan, ses loi» et ses problèmes, p. VIII. 1 vol. in-8*. Paris, 1904.
portés à l'attribuer à l'étranger et à considérer l'effort français comme moins digne d'intérêt.
Il n'y aurait guère à insister sur cette circonstance, s'il ne se trouvait que l'influence de certains étrangers a engagé la science de la mer dans une direction qui, malgré l'acquiescement que lui ont donné nombre de savants, nous semble être franchement néfaste. Pour toute une école, l'océanographie est avant tout une science exacte, répudiant les méthodes et les allures de l'histoire naturelle. Les formules mathématiques s'y sont installées comme en pays conquis, et il a semblé un moment qu'on résolvait les problèmes de la mer, par cela seul qu'on avait établi la théorie de circonstances qui n'en sont que des simplifications artificielles.
Actuellement, les manifestations officielles et régulières de l'enseignement océanographique consistent dans les trois cours publics de l'Institut fondé à Paris par le prince de Monaco : océanographie physique, océanographie biologique, physiologie des êtres vivants. Professés par des savants éminents, ils forment un ensemble qui est sans doute pour ses promoteurs, l'expression complète de la science des mers. Il nous importe de constater que le caractère fondamental de l'océanographie n'a, selon nous, que des rapports éloignés et surtout incomplets avec les programmes qui régissent ces cours.
Sans oublier ses applications fécondes à la pêche des poissons, des mollusques, des crustacés et même des éponges, des coraux et des perles, il ne faut pas perdre de vue que l'océanographie est avant tout une science ayant les relations les plus étroites avec la
4 INTRODUCTIOM
géologie proprement dite. Ces relations, qui n'ont été contestées par personne, sont néanmoins mal comprises par certains, qui ne voient dans la géologie que l'océanographie du passé, assertion qui est un renversement de la réalité des choses. La connaissance de la mer, malgré toute son ampleur, n'est qu'un chapitre de la géologie, c'est-à-dire de l'histoire du globe terrestre considéré dans son ensemble et dans ses détails.
Et cependant, les océanographes affirmeront, par exemple, avec Thoulet *, savant dont nous serions bien au regret de ne pas proclamer la haute valeur, que la mer des époques passées était identique à la mer actuelle : («la mer, quelque reculée que soit sa date géologique, ne présentait aucune différence essentielle avec l'océan actuel. ») Mais ils ne contrôleront pas cette assertion et ils en tireront encore moins soit un document utilisable soit un moyen particulier d'investigation. Pour ma part, l'un des motifs les plus vifs de mon étonnement, quand j'ai assisté, en 19i2, à l'inauguration du musée de Monaco, c'est l'absence de place laissée dans les salles et dans les vitrines pour l'exhibition, à côté des produits dépêche et de dragage, du moindre échantillon géologique; c'est l'oubli absolu de tout terme de comparaison entre la mer actuelle et l'océan des âges qui nous ont précédés : par exemple, des séries dé galets, de sables, de limons des époques successives permettant d'apprécier comment et dans quelle mesure ils ont pu varier ou persister avec des caractères constants.