‹ Histoire géologique de la merChapitre 8 sur 58 · Océanographie pratique, p. 80. i vol. in-8°. Paris · texte numérisé non relu

Océanographie pratique, p. 80. i vol. in-8°. Paris

Quand on signalait cette lacune aux personnes les mieux placées, on constatait qu'elle était délibérément voulue. Et la conséquence est bien plus curieuse à souligner qu'on ne le supposerait a priori, car elle concerne les points de vue directeurs mêmes de la science. En effet, il n'y a pas bien longtemps que l'on contestait encore aux phénomènes actuels la qualité de phénomènes géologiques, et c'était en particulier l'opinion formellement exprimée par Hébert en 1884!. Maintenant, voici qu'on dénie aux traces marines de tous les âges une signification assez grande pour mériter un examen spécial au point de vue océanographique.

Dans les deux cas, on affirme l'inutilité de comparer soigneusement l'un à l'autre le présent et le passé, et nous n'aurions pas de peine à démontrer le préjudice qui en résulte pour les progrès de la science. La vérité, c'est que les périodes passées et la période actuelle, bien qu'appartenant à une seule et même série, ne font aucunement double emploi, quant à l'enseignement qu'elles nous procurent. Les ressources dont nous disposons, pour faire l'étude des unes et Je l'autre, entraînent par leurs différences complémentaires, des lumières décisives dont elles s'éclairent mutuellement. La vue de la mer nous a révélé la nature marine des traces géologiques ; celles-ci, à leur tour, nous dévoilent des caractères cachés de la mer actuelle.

Ajoutons qu'il est d'autant plus indispensable d'attacher la plus grande importance à cette circonstance

1. Notions générales de Géologie, p. 75. 1 vol. in-18. Paris,

qu'elle se présente sous des formes diverses dang tous les chapitres de l'histoire du globe : les volcans nous en fournissent un exemple typique, qu'il nous sera très utile d'avoir considéré un moment.

Quiconque, sans renseignement antérieur, visite le Vésuve en éruption, est nécessairement d'avis que le secret des profondeurs de la montagne ardente est à l'abri de toute observation directe. A peine peut-on concevoir la possibilité de quelques informations, recueillies entre les moments de paroxysme, au cours d'excursions jusqu'à la cime et, quand faire se peut, au fond du cratère.

Heureusement, on s'est aperçu qu'on peut aller beaucoup plus loin et, chose curieuse, les documents décisifs dont on dispose aujourd'hui ont été bien longtemps méconnus et par conséquent, méprisés.

Il se trouve, dans un très grand nombre de localités, que les escarpements naturels, visibles dans les déchirures des montagnes ou sur l'abrupt des falaises, mettent sous nos yeux des poussées de roches éruptives, au travers de massifs sédimentaires ou cristallins de compositions les plus variées.

Cédant à l'on ne sait quel besoin instinctif de séparer par une barrière infranchissable les phénomènes du passé des manifestations géologiques actuelles, on a posé très longtemps en principe que ces roches éruptives n'ont que des rapports éloignés avec les roches volcaniques et que le mécanisme de leur sortie a été complètement différent d'un cas à l'autre.

Une découverte bien imprévue est cependant venue faire disparaître cette distinction injustifiée. C'est la

trouvaille, dans les terrains sédimentaires de tous les âges, de roches ayant la composition minéralogique des matériaux éruptifs et qui pourtant renferment dans leur substance des cailloux roulés ou galets et même des fossiles, débris reconnaissables de plantes et d'animaux disparus.

Cette complexité, où l'on a d'abord vu une contradiction inexplicable, décèle l'origine de ces roches, identiques dans les grands traits de leur histoire avec les cendres des volcans actuels précipitées sous forme de pluie, au fond de bassins sédimentaires où elles se mélangent aux produits détritiques et aux débris organiques qui y abondent. Ainsi, la cendre du Vésuve se stratifié à chaque éruption sur le fond du golfe de Naples et n'attend plus qu'une cimentation que le temps ne lui refusera pas, pour prendre tous les traits de structure de Teuritine à végétaux de Thann, de la pierre carrée de Montjean, des gores de Saint- Etienne ou de la talourine de Rive-de-Gier.

La conclusion, c'est que les roches dites éruptives sont les produits d'un appareil capable d'alimenter des projections de poussières solides au travers de l'atmosphère, c'est-à-dire de véritables cendres. Ces appareils comportaient donc un cratère et constituaient dès lors des volcans proprement dits, actionnés par les mêmes causes qui déterminent le volcanisme contemporain. Dès lors, les filons de roches éruptives mentionnés tout à l'heure sont des portions de la poussée volcanique qui se sont refroidies et solidifiées dans le sol avant d'avoir pu s'épancher sous forme de coulées de lave sur la surface terrestre. Leur étude nous fournit les mêmes notions qu'on

recueillerait si l'on pouvait pénétrer dans la cheminée du Vésuve pour y recueillir des laves en voie actuelle de solidification, à des profondeurs, et par conséquent à des pressions variées.

Mais ce n'est pas tout. Parmi ces volcans fossiles, il en est de tous les âges et certains d'entre eux sont fort anciens. Soulevés et déchirés par la succession des efforts mécaniques dont la croûte terrestre a été le siège depuis leur extinction, ils mettent sous nos yeux le spectacle de leur manière d'être à toutes les profondeurs souterraines qu'ils ont parcourues et jusque dans leurs racines elles-mêmes.

C'est, comme on voit, mieux qu'une compensation à l'interdiction à laquelle il faut bien nous soumettre de porter nos études sur leurs cratères et leurs régions supérieures, depuis longtemps détruits par l'activité des agents externes. Aucun doute ne subsiste plus que ces régions supérieures ou plus ou moins profondes, mises à jour désormais par les érosions, coïncidaient par tous leurs caractères essentiels avec les parties diverses des volcans actuellement brûlants. Il n'y a donc plus pour se représenter l'appareil volcanique dans son intégrité, qu'à rapporter par la pensée ces vestiges offerts dans les diverses contrées, de façon à reconstituer le volcan type parfaitement complet, par un procédé qui rappelle de très près la méthode des paléontologistes à l'égard des fossiles animaux et végétaux.

Nous savons maintenant ce qu'est un volcan, grâce à la lumière procurée par les vestiges des volcans fossiles, rapprochés des traits de structure des cratères et des coulées superficielles ; et c'est seulement

maintenant que la théorie volcanique peut être considérée comme reposant sur des bases définitives.

J'insiste sur ce fait autour duquel viennent se ranger d'innombrables observations comparables, parce que c'est en même temps un exemple des fils conducteurs que la nature procure à ses adeptes pour s'orienter au milieu de la multitude des choses et pour dégager du spectacle exubérant de l'univers, comme les lignes directrices de la discipline des idées.

Eh bien, cette disposition merveilleuse de l'économie planétaire, qui met sous nos yeux, à côté d'appareils en plein fonctionnement, et partant inaccessibles dans l'intimité de leur organisation, des débris, à tous les états' de démantèlement, d'appareils semblables, mais qui ont cessé de servir et qui sont par conséquent d'étude possible ; — cette disposition s'est retrouvée dans un grand nombre de chapitres de la géologie et s'est appliquée à l'histoire de la mer d'une manière tout particulièrement heureuse.

Plus d'un géologue s'est laissé aller à déplorer que la nappe liquide, qui constitue cependant sa substance même, rende impossible de pénétrer les secrets de la mer, — tout comme la lave en ignition nous cache les profondeurs des volcans. En flétrissant cette nappe liquide « d'océan importun » ils ne se sont pas aperçus qu'une série de dispositions, que nous ne craignons pas pour notre part, de qualifier de providentielles, permettent au naturaliste, de résoudre les plus graves questions océaniques, en fréquentant surtout les localités de terre ferme.

C'est ainsi qu'on aurait pu simplifier beaucoup tes

interminables dis&ussions relatives au régime des mers, où se développent les massifs madréporiques. Les uns, avec Darwin, posaient en fait que la production de ces monuments biologiques suppose nécessairement le concours de phénomènes internes et comme la collaboration du volcanisme ; les autres affirmaient que l'association si fréquente dans le Pacifique des éruptions de roches avec les îles coralliennes, n'implique pas que la réunion de ces deux termes., soit indispensable à la réalisation des produits observés. Et ni les uns ni les autres, ne se disaient qu'il y aurait sans doute à recueillir des arguments de discussion et peut-être même la soiution du problème, en étudiant la constitution des massifs coralligènes maintenant exondés et recoupés par tant d'escarpements naturels et par le front de taille d'innombrables carrières en exploitation.

Comme nous avions tout à l'heure des volcans fossiles, dont toutes les parties, même les racines, sont devenues par cette circonstance même, abordables à nos études, nous avons maintenant des océans fossiles, dont l'eau a été supprimée et c'est comme si nous pouvions excursionner sous les flots et même jusque dans l'intérieur des masses pierreuses submergées, pour assister à leur production et à leur développement.

Il va sans dire que la mention des récifs de polypiers est ici un simple exemple, presque pris au hasard, et que l'examen des océans fossiles, rapproché de l'élude des mers actuelles, nous procurera des séries d'éclaircissements mutuels de ces deux grands sujets ordinairement séparés.

Quoique l'existence en maintes localités exondées, de vestiges organiques d'origine marine, soit un fait banal pour les personnes qui s'occupent d'histoire naturelle, il est fréquent de rencontrer des gens, même des plus distingués qui s'en étonnent et au besoin, la contestent. Nous n'ayons pas à revenir sur les discussions célèbres concernant la signification des fossiles, ni sur la boutade de Voltaire, qui en est restée la forme humoristique, au sujet des coquilles Saint- Jacques, laissées par des pèlerins bien négligents de leurs insignes.

Cependant, la constatation des fossiles marins au sein des pierres remonte très loin. Joinville, dans son Histoire de saint Louis, note que « tandis que le roi était à Sayette (Sidon), on lui apporta une pierre qni se levait en écailles les plus merveilleuses du monde ; car, quand on levait une écaille, on trouvait entre les deux pierres la forme d'un poisson de mer... Le poisson était de pierre; mais il ne manquait rien à sa forme, ni yeux ni arêtes ni couleur ni autre chose qui empêchât qu'il ne fût vivant. Le roi me donna une pierre et je trouvai une tanche1 dedans, de couleur brune et de telle façon qu'une tanche dût être. »

Une fois acquise la notion de la mer géologique, on se trouve en possession d'une autre certitude dont les conséquences seront inappréciables, celle de la continuité absolue des phénomènes au travers des durées géologiques.

Pendant les premiers temps de la géologie, on a

1. Il va sans dire que Joinville n'attache pas de sens zoologique à cette détermination.

été porté, comme d'instinct, car il en est résulté des traditions dans tous les pays du monde, à croire que les phénomènes dont la terre a gardé les traces successives, ont été à maintes reprises interrompus et recommencés. C'est de là qu'est résultée la célèbre doctrine si universellement reconnue inexacte aujour d'hui, malgré l'exposé magistral et convaincu que Cuvier en a fait dans son Discours sur les Révolutions dv globe. Le résultat en fut l'édification par Alcide d'Orbigny d'une classification stratigraphique où les terrains, au nombre de vingt-sept, sont nettement séparés les uns des autres par une destruction radicale et violente de leur faune et de leur flore.

Cependant, si on répudia la théorie cataclysmienne, ce fut pour la remplacer par un système auquel reste attaché le nom de Constant Prévost. Il consiste à croire que le développement de la terre a installé successivement des états de choses qui, tout en différant des états antérieurs, ont correspondu à ceuxci terme à terme, de façon qu'on retrouve dans chacun d'eux des manifestations essentiellement homologues. Comme ces manifestations sont représentées naturellement dans l'état de choses actuel, on a qualifié d'actualisme la doctrine de Prévost.

Mais il a fallu faire un pas de plus et reconnaître que la succession d'époques distinctes, quoique homologues, n'est qu'une apparence et qu'en réalité la terre subit une évolution continue et dans laquelle il n'y a nulle part de place pour la moindre interruption. Les apparences qui aux yeux de Prévost donnent une réalité à chacune des divisions stratigraphiques, proviennent sans exception de circonstances locales,

à chaque instant déplacées et auxquelles on avait attaché un caractère de généralité qu'elles ne présentent en aucune manière.

La notion de l'activité continue n'est pas moins démontrée pour les régions souterraines que pour celles de la surface du globe et le fait est d'importance considérable, aussi bien pour l'histoire de la mer que pour les autres chapitres de la géologie. En effet, si les entrailles du sol renferment des vestiges des mers passées, il est de première nécessité de savoir si ces vestiges se sont conservés dans leur intégrité, ou si, au contraire, ils se modifient progressivement, de façon à s'éloigner de plus en plus de leur état primitif.

Buffon avait adopté la première solution, quand il comparait le sous-sol à un bureau d'archives où se conserveraient indéfiniment des documents propres à la reconstitution de l'histoire de la terre ; et cette manière de voir a conduit les géologues à s'imaginer bien longtemps que les conditions de la surface terrestre ont subi des modifications très profondes, très nombreuses et très rapides : à l'époque houillère, l'atmosphère était excessivement riche en acide carbonique et sur les continents prospéraient des forêts d'une luxuriance incomparable ; à l'époque triasique, la mer déposait des roches très rouges ; à l'époque albienne, l'océan était saturé de phosphate de chaux, qui se déposait en concrétions chloritifères, etc., etc.

Ce point de vue, encore développé dans des ouvrages récents, s'est cependant trouvé contredit par des observations sans nombre, qui prouvent qu'à l'inverse de ce que croyait Buffon, la profondeur terrestre se

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modifie sans cesse, aussi bien chimiquement que physiquement, (minéralogiquement par conséquent) et que, pour l'ordinaire, tout ou partie des matériaux constituant une formation donnée, ne sont point de l'âge de cette formation et se sont produits dans sa masse, postérieurement à son dépôt.

La conséquence, c'est que l'immobilité, ce que nous entendons dans le langage vulgaire par stabilité, n'a aucune place en histoire naturelle. Les parties de la science qu'on range dans la Statique, telles que l'électrostatique ou l'hydrostatique, n'ont pas à intervenir dans l'explication des faits géologiques, où elles doivent être remplacées par les considérations de l'éLectrodynamique, de l'hydrodynamique, de la thermodynamique, etc.

La notion est maintenant complète que tout dans le monde est en proie à une activité incessante, circonstance fondamentale qui fait la base de la doctrine activiste, que nous adopterons dans l'Histoire de la mer, le phénomène thalassique étant, comme les autres, absolument continu. Non seulement il n'y a jamais eu d'interruption dans l'action des eaux marines, mais à toutes les époques, depuis son intervention dans l'économie planétaire, la masse aqueuse a toujours présenté la même allure essentielle.

Nous pouvons, pour formuler cette assertion en pleine certitude, nous appuyer sur le témoignage d'une si prodigieuse délicatesse et qu'on ne peut mettre en doute, que nous procurera l'être vivant.

Sans doute, les trilobites des temps primaires diffèrent bien notablement des limules, des langoustes, des crabes du temps présent, mai non pas, plus que

chacun de ces types ne diffère des autres. Nous sommes même bien assurés, comme on le verra plus loin, que ces formes, même les plus anciennes, devaient réclamer pour vivre, les mêmes conditions extérieures que les crustacés d'aujourd'hui. La mer qui les nourissait pouvait être un peu plus chaude, un peu plus ou un peu moins salée, mais ces différences et d'autres qu'on pourrait supposer, étaient nécessairement très faibles, et c'est bien, comme milieu biologique, la même mer qui persiste depuis les origines.

Cette remarque prend encore de la force par l'étude de certaines formes organiques tout spécialement exigeantes, quant aux qualités de l'ambiance, comme sont les polypiers constructeurs de récifs. On se rappellera en effet les étroites analogies reconnues entre les atolls d'aujourd'hui et les îles coralliennes fossiles : — non seulement celles des temps jurassiques, mais même celles des époques carbonifère et dévonienne, c'est-à-dire primaires.

Du reste, pendant que la biologie proclame ainsi l'unité des conditions marines depuis l'origine de la vie, les phénomènes purement inorganiques d'érosion et de sédimentation, dont les laboratoires océaniques sont le théâtre, témoignent avec non moins de force dans la même direction. C'est avec assurance qu'on doit déduire de cette ressemblance si complète que le temps qui nous sépare des plus anciennes époques sédimentaires, tout gigantesque qu'il soit à la mesure des chronologies historiques, ne semble qu'un instant dans l'évolution de la planète.

D'un autre côté, la mer n'est pas un organe isolé dans la Nature; elle n'est qu'une partie de l'ensemble terrestre dans lequel elle accomplit une fonction parfaitement définie, mais intimement associée aux autres fonctions. De même qu'on ne comprendrait pas la fonction respiratoire ou la fonction circulatoire si l'on ne savait rien des autres formes de l'énergie physiologique, de même il importe nécessairement d'avoir présentes à l'esprit les relations de la fonction océanique avec les autres chapitres de la Géologie générale.

Ces relations sont de deux ordres :

1° Les collaborations que ces autres fonctions fournissent à l'activité océanique;

2° Les contributions que la mer procure aux autres fonctions.

Esquissons-en un aperçu superficiel, qui nous sera utile dès maintenant pour nous pénétrer de l'intimité complète et de la diAersité de formes des réactions fonctionnelles.

La fonction corticale, c'est-à-dire l'ensemble de? phénomènes qui concerne la croûte, considérée comme simple cloison séparatire entre le noyau fluide de la terre et les régions également fluides de la périphérie (atmosphère et océan . intervient dans l'histoire de la mer, en déterminant la localisation des bassins aqueux et aussi en donnant lieu, par l'intermédiaire des bossellements généraux, au déplacement progressif des lignes de côtes.

La fonction volcanique se traduit par l'apport de matériaux éruptifs sur le fond des mers. Certaiiih produits nectiques, tels que les pierres ponces qui, a

cause de leur structure vacuolaire flottent d'ellesmêmes sur l'eau, tout en s'y désagrégeant, contribuent à la complexité des sédiments.

La fonction bathydrique, dévolue aux eaux qui circulent dans la profondeur de la croûte terrestre, a pour conséquence de déverser dans les mers, des eaux qui y apportent de la chaleur et une contribution minérale appréciable. Ainsi se continue une sorte de lavage des régions solides au profit de la masse liquide dans laquelle se concentrent les matériaux solubles, par exemple, le sel gemme.

La fonction épipolhydrique, réalisée surtout par la pluie et par ses résultats les plus immédiats qui sont les ruissellements superficiels et les cours d'eau, restitue constamment à l'océan la substance aqueuse dont l'action solaire le prive continuement, par évaporation. Dans bien des cas, la pluie et la neige dessalent pour un temps des points de la surface de la mer et compliquent la distribution des matériaux dissous.

La fonction glaciaire influence le régime des mers d'une manière qui se répercute sur toute la surface terrestre : les eaux froides dérivant de la fonte des calottes polaires constituent un niveau à peu près continu sur les fonds submergés dont la température est sensiblement la même sous toutes les latitudes* D'un autre côté, les glaces flottantes qui se dégagent des glaciers littoraux, transportent des blocs et des parcelles de roches de toute nature, qui se mélangent aux autres catégories de sédiments.

La fonction éolienne s'est révélée comme apportant à l'océan une contribution des plus utiles à

l'accomplissement de son rôle dans le grand concert de la nature. Le principal outil qu'elle met en œuvre, c'est le grain de sable ou de poussière que le vent apporte au-dessus de l'eau pour l'y laisser choir. D'un côté, cette pluie solide modifie d'une façon très curieuse les conditions physiques d'une épaisseur notable d'eau, en diffusant de la lumière qui détermine des éclairages que les scaphandriers connaissent bien, pour rendre très difficile l'emploi des foyers lumineux sur le fond. D'un autre côté, chaque grain solide, même microscopique, qui tombe sur l'eau et plonge, entraîne avec lui une gaine gazeuse, très lente à le quitter et qui, en se dissolvant, aère des régions qui resteraient interdites à la vie, sans cette contribution respiratoire.

Enfin, la fonction biologique donne à la masse océanique des caractères chimiques très divers. Le développement organique a fait de la mer un foyer inépuisable de fabrication d'ammoniaque. D'un autre côté, par l'intermédiaire des plantes et des animaux, les substances dissoutes dans l'eau se précipitent et réagissent les unes sur les autres, de façon à engendrer des produits spéciaux. Par exemple, le sulfate de chaux, si abondant dans la masse liquide, conclut avec le carbonate d'ammoniaque à la suite de réactions complexes, incomplètement connues et sur lesquelles nous reviendrons, un double échange d'où résulte le carbonate de chaux qui représente une si notable portion du tissu des coquilles, des madrépores, des algues incrustantes et de tant d'autres productions calcaires. De même, la silice est précipitée par les radiolaires et par les diato

nées, qui en font leur squelette ou leurs frustules, etc.

Mais une fois faite, cette énumération des fonctions collaboratrices de l'activité marine, il nous reste

ajouter une série pour ainsi dire inverse, dans laquelle de son côté la mer prend part aux travaux propres à chacune des autres fonctions.

A la fonction corticale, l'existence de la mer localisée dans ses bassins, apporte un élément de diversité sur lequel Faye paraît avoir le premier appelé l'attention. Étant donné le taux de l'accroissement de la chaleur souterraine avec la profondeur, on admet qu'à 60 kilomètres de la surface, règne une chaleur de 2.000°, et qu'en conséquence, aucune des matières connues n'y pourrait persister avec l'état solide : c'est l'argument fondamental à l'appui de la réalité d'une croûte enveloppant un noyau fluide. Mais nous savons que le fond de l'océan, qui peut être à plusieurs milliers de mètres de dépression, est voué à une température sensiblement uniforme et qui avoisine zéro. Il en résulte que le degré géothermique doit subir sous les eaux, une inflexion correspondante, c'est-à-dire que la croûte doit être notablement plus épaisse sous les régions océaniques que sous les régions continentales. N'y a-t-il pas là quelque raison décisive pour déterminer la situation d'élection des bosselleiments généraux? C'était du moins l'opinion de l'auteur que nous venons de nommer.

Pour ce qui est de la fonction volcanique, il semble y avoir autant de volcans sous les mers que dans les régions exondées et on peut regarder comme absolument démontré que la proximité de l'océan est tout

à fait étrangère à la production des éruptions. Mais il faut reconnaître que la mer modifie la manière dont s'accumulent et se classent les matériaux volcaniques. Les cendres et les scories surgissant d'un cratère submergé, ne s'établissent pas toujours en relief et sont au contraire étalés plus ou moins vite par les courants aqueux sur une surface de plus en plus large. Le fait de l'île Julia (1831) est rare, où le mouvement des flots a supprimé le relief constitué. Dans tous les cas, la suppression de matériaux se fait sur une très large surface et l'éruption du Krakatau a fourni des ponces flottantes à une superficie égale au moins à celle de la mer des Indes, dont le fond a été saupoudré de matériaux argileux provenant de leur décomposition. La pluie de cendre retombant de l'atmosphère à chaque éruption, détermine des lits dont la nature est certainement modifiée par le contact de l'eau. Enfin la poussée de laves incandescentes mais pâteuses sur le fond inondé est la cause d'altération des roches ignées au double point de vue de la structure et de la composition minéralogique. Bien que dérivant ordinairement du phénomène bathydrique, le phénomène zéolithique peut être développé parfois ainsi sur une échelle plus ou moins grande et l'étude des vieux gisements procure des aperçus sur le plus ou moins de proximité de la mer lors de l'éruption. La mer doit modifier dans certains cas la réalisation de la circulation souterraine des eaux, c'est-àdire de la fonction bathydrique et tout spécialement en influençant à son voisinage la distribution de la chaleur souterraine : mais c'est un sujet dont l'étude est à peine abordable actuellement.

Pour ce qui est de la fonction épipolhydrique, c'està-dire du régime des eaux superficielles, il en est tout autrement et la mer a sur elle une influence évidente, étant comme on sait le grand réservoir où s'alimentent les provisions de vapeurs atmosphériques et en même temps le lieu de convergence des eaux de ruissellement et d'infiltration et le déversoir des eaux courantes. Si l'océan entre dans le jeu circulatoire des eaux, en remplaçant par évaporation dans l'atmosphère l'eau qui s'en précipite sous les formes de rosée, de pluie, de neige et de grêle, il imprime à la pérégrination de certains matériaux solubles une allure très particulière. Il reçoit maints composés, tels que le sel gemme et le gypse en quantité très supérieure à celle qu'il peut restituer au continent; aussi est-il un agent d'épuration de la terre ferme à l'égard de certains sels et en même temps, un centre ce concentration de matériaux caractéristiques.

Du fait de l'océan, la fonction glaciaire ne s'effectue pas comme elle le ferait sur un globe où n'existeraient qut des eaux continentales. Les courants entraînant les Kebergs, fournis par le front des calottes polaires, impriment à la distribution des températures sur le globe une allure très spéciale. Un phénomène analogue concerne la dissémination de roches entraînées par le: glaces flottantes et abandonnées sur le fond marin iprès la fusion progressive de celles-ci.

C'est l'une manière symétrique que la mer influence l'ensemlle des conditions atmosphériques et marque de son enpreinte les produits de la fonction éolienne. La mer >.st, sinon la source des vents, qui paraît résider ai. contraire dans les régions les plus élevées

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de l'atmosphère, du moins la cause de l'orientation de certains courants réguliers et Georges Pouchet était d'avis1 que c'est moins l'eau chaude du Gulf- Stream qui nous procure les bons effets météorologiques que tout le monde connaît, que le courant d'air tiède qui marche avec lui. Sur beaucoup de rivages, des travaux géologiques se signalent qui, pour se faire en terre ferme, n'en constituent pas moins des œuvres de l'océan. Le sable des dunes est apporté et déposé par la mer, mais la forme du dépôt est modifiée par le vent et des surfaces énormes tiennent ainsi la matière constitutive de leur sol d'une collaboration entre les deux étoffes fluides du globe. N'oublions pas d'ailleurs que la mer apporte dans la partie chimique de la fonction éolienne des influences décisives : elle est en effet, comme M. Th. Schlœsing l'a démontré, le principal régulateur de la teneur de l'atmosphère en acide carbonique. Et on peut proclamer qu'à cet égard, elle atteint à uni telle délicatesse, pour maintenir sans changemeit le taux de 3 dix-millièmes de gaz carbonique dans l'air, qu'il n'y a pas, dans nos laboratoires de physique les mieux outillés, d'appareils de précision )lus parfaits.

Enfin, il est presque inutile de constater l'infhence incomparable exercée par la mer sur l'accomflissement de la fonction biologique. On est générafement d'accord pour penser, sans preuve d'ailleurs, que c'est dans la mer qu'a eu lieu l'éclosion de h vie; il

1. Expériences sur les courants de l'Atlantique Nod, faites sous les auspices du Conseil municipal de Paris, ie4°. Paris,

IHTRODUCTION 23

est manifeste en tout cas que l'océan a fourni à la manifestation biologique des conditions typiques. Au point de vue strictement géologique, la mer fournit aux organismes qui vivent dans son sein, des matériaux que la force biologique transforme, et dont le volume est fréquemment comparable à celui des productions d'origine purement inorganique.

Ces prémisses une fois posées, il nous reste à orienter nos études, ou si l'on veut, à établir le plan d'après lequel devront être coordonnées les matières dont l'étude nous attend.

Tout d'abord, nous n'attribuons pas tout à fait au mot océanographie le sens qu'on y attache le plus généralement et qui est, avant tout, la description de l'océan. Nous ne pouvons échapper à la nécessité d'ajouter à l'ensemble de notions que cette expression évoque, tout ce qui a trait à l'origine et à l'évolution de la mer. C'est dire qu'au lieu de faire de l'océanographie exclusivement actuelle, nous avons pour objectif de recueillir et de grouper tout ce qui concerne des traces de l'océan, à partir du passé le plus lointain jusqu'à l'époque présente. Cette océanographie géologique est surtout une science historique qui complétera l'océanographie proprement dite qui est une science descriptive. Elle est à cette dernière ce que la géologie est à la géographie physique et elle doit devenir son guide et son principal moyen de progrès. Ces deux sciences sont en réalité les deux parties d'un même tout indissoluble et elles se complètent par la contribution de notions que chacune d'elles est seule à fournir et qui éclaire chez l'autre les problèmes dont l'étude isolée resterait fatalement

sans solution. Si l'on supposait un moment que la mer eût pu être tarie avant notre apparition sur le globe, tous les enseignements de la stratigraphie et de la paléontologie resteraient pour nous, sans interprétation compréhensible.

Cinq parties d'importance comparable, mais d'étendue différente, s'imposent d'elles-mêmes dans notre livre.

1° La description en quelque sorte abstraite de la mer, c'est-à-dire considérée au point de vue statique au cours d'une durée supposée nulle, de façon à constituer un renseignement comparable à ce que fournit la photographie instantanée d'un être surpris dans le violent exercice des fonctions vitales.

C'est dans ce domaine que nous verrons l'océanographie ordinaire avoir son maximum d'autorité et d'utilité : l'océanographie du passé y interviendra cependant pour une part. La rencontre de points géologiques ayant conservé des caractères analogues à ceux de localités actuelles bien définies, porteront par exemple à penser qu'ils représentent des éléments de quelque rivage désormais desséché. Fréquemment la superposition de couches horizontales peu inclinées à des massifs fortement redressés nous apparaîtra comme le contact d'un fond de mer avec les sédiments qui sont venus le recouvrir. On sent le fruit à retirer de cette observation, étant donné qu'à l'époque actuelle, la topographie sous-marine est nécessairement incertaine à cause de l'inaccessibilité des fonds submergés.

2° Dans un deuxième ordre d'étude nous examinerons les caractères mécaniques de la mer. Après

avoir résumé les données essentielles qui concernent les mouvements aqueux qualifiés de marée, de vague, de houle, et de courant, nous aurons à enregistrer les effets qu'ils déterminent, sur la matière des côtes et des fonds submergés, et qui se groupent autour de eux phénomènes complémentaires, dits érosion et sédimentation. A diverses reprises, nous verrons des particularités d'allure de la mer actuelle révéler à notre esprit l'origine et le mode de formation de localités géologiques. Et d'un autre côté, les phénomènes de transgression et de régression, dont les formations de tous les âges ont conservé les traces si indiscutables, donneront toute leur signification aux envahissements et aux reculs locaux de la mer d'aujourd'hui.

3° C'est alors que nous pénétrerons dans l'histoire physique de la mer, dans l'examen des phénomènes développés, au sein de sa masse : spécialement par la pesanteur engendrant les énormes pressions de ces régions profondes, par la chaleur, par la lumière, par l'électricité. Une série de réactifs, parmi lesquels certains détails de constitution des êtres organisés maintenant fossiles et qui ont vécu dans la mer, permettra de comparer la thermalité marine aux différentes époques et de préciser ainsi quelques étapes du développement planétaire.

La présence des yeux chez des animaux fort anciens, comme les trilobites, autorisera des suppositions quant à l'éclairage des océans primitifs, etc.

4° Une étude symétrique de celle que nous venons de citer, mais incomparablement plus riche en renseignements déjà acquis, visera les qualités chimiques

des flots. La composition de l'eau de mer et l'origine des substances qui y sont dissoutes, ouvriront devant nous des horizons du plus vif intérêt. Nous rencontrerons un sujet des plus attachants dans la recherche des causes de la salure du liquide océanique et de sa complexité. Nous suivrons pas à pas la production et l'isolement de bien des matières, qui se déposent à l'état solide dans des conditions très variées.

5° Enfin, il nous restera à examiner la série des phénomènes marins qui reconnaissent une origine biologique et qui se signalent à la fois par la variété de leurs caractères et par la dimension de la part qu'ils ont prise dans l'activité de la surface planétaire. Le recensement sommaire de la faune et de la flore marines, mettra sous nos yeux des organismes employés sans relâche à assurer la circulation d'une foule de corps simples ou composés.

Ici, un horizon très vaste s'ouvrira devant nous et le spectacle des changements successifs du biocosme au cours des âges, nous ouvrira des aperçus philosophiques d'une séduction sans égale. Il faudra d'un mot faire au moins une allusion aux idées les moins incompréhensibles. — nous n'osons pas dire les plus acceptables, — quant à l'apparition première de la vie sur le globe1. C'est avec la plus grande prudence qu'il conviendra de toucher le mécanisme de la succession des formes organiques, dont les débris, passés à l'état de fossiles, constituent les guides les plus sûrs et comme la base de toute la science géologique.

1. On trouvera un complément d'information à cet égard dans notre Géologie biologique, 1 vol. in-8°. Paris, 1014.

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