HISTOIRE UE MÉGARE
devenue alors le centre du pays , dans l'acception nouvelle du mot; les odieuses barrières qui avaient tenu séparés les différents domaines et les différentes classes étaient tombées, et toutes les énergies qui depuis longtemps fermentaient sous un régime de compression purent se donner libre carrière.
ïhéagène lui-même, tout habile et résolu qu'il était, bien qu'appuyé, selon la coutume des tyrans, sur des alliances à l'extérieur, ne put rester maître du peuple surexcité. Après sa chute, un parti modéré vint à bout de gouverner l'Etat, mais pendant peu de temps ; bientôt, le timon passa de nouveau aux mains de chefs populaires qui s'adressaient aux passions les plus effrénées des partis.
A Mégare, la révolution avait été, dès le principe, un soulèvement contre les riches ; car les oligarques avaient longtemps réuni entre leurs mains propriété foncière, bétail et capital ; avec leur argent, ils avaient fait le métier de négociants, d'armateurs et de banquiers. Aussi le mouvement, dans ce pays, revêtit un caractère plutôt social que politique. C'est pour cela que les passions furent si vives, le désordre si profond, la réconciliation si difficile.
On en vint à décréter que les capitalistes restitueraient les intérêts qui leur av.aient été payés '. Bannissement des riches, confiscation des propriétés, voilà les mesures violentes dont le peuple, une fois qu'il en eut essayé, fit un usage immodéré : à la fin, le nombre des expropriés fut si grand qu'ils formèrent, en dehors de l'Etat, une puissance assez forte pour reconquérir leur patrie et y accomplir une réaction à main armée. Ainsi, la malheureuse cité se trouvait ballottée entre les passions de partis irréconciliables et s'usait en guerres civiles interminables. C'est au milieu de ces discordes civiles que grandit Théognis. Nous ne le connaissons que par ses poésies, c'est-à-dire, par les fragments peu considérables qui lui sont à bon droit attribués. C'était, dans toute la force du terme, un poète de circonstance. Jeté de sa personne au milieu des événements, il a donné à sa joie et à sa douleur, à son amour et à sa haine, une expression poétique. Nous avons là les effusions d'un
♦) IlaXtvToxia (Plut., Qusest. Grase, 18).
348 HISTOIRE DU PÉLOPONxNÈSE
homme de parti, passionné, violent, et merveilleusement habile à manier sa langue. Théognis est aussi un esprit philosophique. Il sait donner à ses réflexions une portée générale, un sens moral qiii leur donne le caractère de sentences et les imprime d'autant plus profondément dans la mémoire. Pour qu'un poète comme celui-là, un poète qu'on ne peut comparer qu'à Solon, ait pu se former à Mégare, pour qu'il ait réussi à faire écouter ses élégies de ses concitoyens au milieu de cette agitation hévreuse,pour que même l'idée lui soit venue de consigner l'histoire intérieure de sa patrie, l'expression de sa douleur en présence de la^révolution qui a changé la face des choses et sa haine contre les fauteurs de désordres, dans des poésies d'une forme si achevée, il faut que réellement la culture intellectuelle et sociale ait atteint, à l'époque, un niveau extraordinairement élevé, surtout dans la société à laquelle appartenait le poète aristocratique. Aussi, cette société constitue à ses yeux une classe à part; ce sont les« gens cultivés », les « gens comme il faut », les « meilleurs ». Jusque-là, ils avaient été aussi les premiers ou plutôt les seuls dans l'Etat: maintenant, tout est changé. Les gens du dehors se prélassent dans les propriétés des citoyens de vieille race qui sont dépouillés de leur patrimoine ; ils ont appris à disserter sur le droit et la loi ; la vieille Mégare est devenue méconnaissable.
Cyrnos, la ville est toujours bien la ville, mais les habitants
sont autres.
Ceux-ci naguère ne savaient rien du droit et des lois, Mais ils usaient des peaux de chèvre sur leurs reins,
Et, comme des cerfs, ils vivaient dehors, loin de cette ville.
Le poète, de dépit, a quitté la ville. Comme un autre Ulysse, il a erré çà et là, sur terre et sur mer, en quête d'une nouvelle patrie, mais il n'a pu pourtant oublier sa chère Mégare.
J'ai abordé un jour, moi que voici, à la terre de Sicile ;
J'ai visité le sol tout en vignobles de l'Eubée, Et Sparte, la cité illustre de l'Eurotas enguirlandé de roseaux.
Tout le monde, à mon arrivée, me caressait avec empressement; Pourtant, nulle consolation ne m'est allée au cœur de la part de ces gens-là.
Tant il m'était impossible de préférer autre chose à ma patrie.
Il revient: il voit comment la valetaille du propriétaire d'au-