VII
mSTOIRE DE SICYONE.
Le mouvement populaire, auquel Phidon avait donné le premier une impulsion énergique, ne pouvait trouver, en dehors de l'Argolide, un terrain mieux préparé que l'isthme qui rattache File de Pélops au continent. Là se trouvait fixée, de temps immémorial, une population mêlée de Phéniciens et d'Ioniens ; là, entre deux golfes qui, semblables à de larges routes militaires, conduisent vers l'est et vers Fouest, le goût de la navigation et du commerce dut s'éveiller de bonne heure et se raidir contre le régime de compression inhérent au système politique des Doriens. C'est surtout dans les villes situées au bord du golfe de Fouest ou de Grisa que se manifestait la tendance anti-dorienne. Ce sont elles qui ont inauguré le commerce avec l'Occident, comme Phidon l'avait fait avec l'Orient. Toute FAchaïe était restée, quant au fonds de sa population, une terre ionienne^, et c'est là que, vu le développement précoce du commerce et de la navigation, les institutions doriennes se sont le moins profondément enracinées.
Comme les Ioniens avaient partout l'habitude de s'établir à
1) Voy. ci-dessus, p. 116.
-) On trouvera des détails plus précis sur l'époque à laquelle il faut placer la constitution de la ligue maritime de Kalaurie dans VHermes, X, p. 385. 3) Voy. ci-dessus, p. 192.
l'embouchure des fleuves, où ils jouissaient de tous les avantages attachés à la proximité de la mer tout en étant à même d'exploiter les produits de l'intérieur, ils ont fondé Sicyonc sur le cours inférieur de l'Asopos, dont les sources jaillissent des montagnes argiennes et forment, en se réunissant, un ruisseau qui arrose la vallée haute de Phlionte , puis traverse une longue gorge sinueuse, pour déboucher enfin dans les plaines du littoral au pied du large plateau de Sicyone.
Sicyone était le foyer de la civilisation ionienne qui a imprégné toute la vallée de l'Asopos; la longue liste des rois sicyoniens atteste l'antiquité qu'on attribuait à la ville. Elle fut, à une certaine époque, la capitale de toute l'Asopie et du littoral adjacent; puis, l'invasion dorienne brisa le lien politique qui unissait les villes de l'Asopos : Sicyone elle-même dut accueillir dans son sein des familles doriennes.
On n'eut pas besoin pour cela de recourir à des mesures de rigueur ; une ancienne dynastie, de la race des Héraclides, resta debout à côté des Héraclides intronisés par l'invasion '. Cependant, la prépondérance passa du côté des Doriens ; leurs trois tribus prirent possession des meilleures terres ; ils formèrent la caste guerrière, l'élite de la société, seule apte aux emplois et dignités. Ils habitaient sur la hauteur qui domine la plage, à portée des fourrés giboyeux de la montagne ; les anciens Ioniens, mêlés au fonds pélasgique de la population, vivaient au bas, exclusivement voués à la pêche et à la navigation dans les eaux du golfe. On les appelait, pour cette raison, par opposition aux familles doriennes, les « gens de la plage » ou ^gialéens.
C'est probablement à l'occasion de guerres engagées avec les peuples voisins que les privilégiés songèrent pour la première fois à mettre les yEgialéens à contribution pour le service de l'Etat; ils durent faire l'office d'écuyers, et, en cas de besoin, soutenir, à titre de troupe légère, la phalange des hoplites. Mais ces devoirs nouveaux leur inspirèrent des prétentions nouvelles; ils ne voulurent pas rester exclus, comme des étrangers, de l'Etat qu'ils aidaient à défendre. Les iEgialéens furent
') Voy. ci-dessus, p. 192.
adjoints, à titre de quatrième tribu, aux trois tribus doriennes ; nous devons donc admettre que, là aussi, on a tenté de réunir les races par voie législative. Sicyone a donc possédé une constitution avant l'avènement de la tyrannie ; car Aristote rapporte que les tyrans de cette ville ont gouverné d'après les lois du pays, comme les Pisistratides d'après les lois de Solon, autant que la légalité était compatible avec le maintien de leur usurpation K
Mais à Sicyone, pas plus qu'à Athènes, ces lois ne pouvaient assurer à l'Etat un avenir tranquille. Le réveil du commerce qui, depuis le huitième siècle, mettait de nouveau en communication les rivages de l'Archipel, éveilla aussi chezles ^Egialéens une vie nouvelle ; le progrès des lumières et du bien-être leur donna le sentiment de leur valeur et ils exigèrent la pleine jouissance de leurs droits civiques. De leur sein s'éleva une famille qui, à la tête du parti populaire, renversa l'Etat dorien, une famille qui conserva le pouvoir plus longtemps qu'aucune autre dynastie de tyrans, c'est-à-dire, un siècle entier", et qui a humilié l'aristocratie plus profondément qu'elle ne l'a jamais été ailleurs.
L'origine de la famille est obscure. Cependant, si celui qui la mit en renom est qualifié de « cuisinier, » il ne faut voir là qu'un sobriquet inventé par le parti adverse. Le premier potentat de cette maison s'appelait Andréas, et c'est lui qui paraît avoir pris le nom officiel d'Orthagoras « qui parle avec droiture, » pour se donner comme un homme qui, au rebours de ses adversaires, voulait sincèrement le bien du peuple. En conséquence, on appela tous les dynastes de Sicyone les Orthagorides ^
1) Sur les origines de Sicyone. voy. E. Cumins, Peloponnesos, 11, p. 484. Constitution avant la tyrannie (Aristot., Polit., p. 229, 26).
2) nXsîdTOV lyévexo -/pôvov r\ tzepi Sixuwva xupavvf;, yj -ctov 'Op6ayâpoy itaîStov xoi aÙToO 'OpOaydtpou • kV/) oï autr) StéjXEivsv Ixaxov (AristOT., Polit., p. 229, 26).
3) Généalogie des Orthagorides (Herod., VI, 126): Andreas {^= Orthagoras) — Myron — Aristonymos — Clisthène.) Au contraire, selon Nicolas de Damas, fr. 61 [Fr. Hist. Grœc, III, 395) Myron, Isodémos et Clislhène sont frères : le premier est assassiné par Isodémos , à l'instigalion de Clisthène, et Isodémos expulsé ensuite par Clislhène. Urlichs (Skopas, p. 221) fait remarquer combien est suspecte cette source d'informations. Il essaie de démontrer, par la fondation des jeux Néméens en 573 (01. LI, 4),
Ils avaient à opposer, aux propriétaires fonciers et aux chefs militaires de race dorienne, la richesse, les connaissances et l'esprit entreprenant qu'ils devaient à de vastes relations commerciales. Ils surent tirer parti de leur opulence pour arriver au pouvoir. Ils l'étalèrent fièrement et remployèrent surtout à monter de superbes haras, dans le but d'étendre au loin leur réputation et de gagner des couronnes dans les jeux nationaux. C'était là un luxe qui n'était ni dans les goûts ni à la portée des Doriens, car il fallait être immensément riche pour pouvoir entretenir, pendant des années, des attelages de chevaux et de mulets et les dresser en vue du concours. Ainsi, c'était déjà un triomphe de la réaction anti-dorienne dans le Péloponnèse que d'avoir introduit aussi à Olympie, depuis la XXV« olympiade (680), la course des chars.
A partir de cette époque, les éleveurs de chevaux et les vainqueurs dans les courses de chars formèrent également dans la péninsule une nouvelle chevalerie, qui fit revivre en quelque sorte la magnificence des anaktes achéens, une noblesse d'origine ionienne, libérale, remuante, et aussi aimée du peuple, auquel elle donnait beaucoup à gagner par son luxe et qu'elle régalait, à l'occasion de ses victoires, de spectacles splendides et de festins plantureux, que la caste dorienne, raide et parcimonieuse, l'était peu.
Les tyrans favorisèrent ce goût de toutes leurs forces ; c'était un des appuis de leur pouvoir, car il leur donnait en même temps l'occasion de se mettre en relation avec les cultes nationaux de l'Hellade. Yingt ans après Toljinpiade de Phidon', rOrthagoride Myron remporta, dans la course des chars, à Olympie, une victoire qui donna à l'ambitieuse maison une gloire nouvelle. Il sentit alors son élévation sanctionnée par l'autorité du dieu protecteur de la fédération péloponnésienne,
que Clislhène a dû mourir un peu plus tôt ; mais son argumentation n'est pas convaincante. Nous n'avons pour points de repère chronologiques que la victoire de Myron en 648 (01. XXXIII, 1) et la victoire de Clisthène aux jeux pythiques en 582 (01. XLIX, 3). Peter place la mort de Clisthène en 570, Dl-.ncker (IV, 47) en 565. Orthagoras le « cuisinier, » fils de « Copreus [rordurier] » (Plass, Tyr., I, p. 138). MsTagiUci xat si; M-Jpwvo; el; Tr,v Iv).£i(79£vo-j; (Aristot., Polit., 231, 17). 1) Voy. ci-dessus, p. 273. 274. 301.
et l'on voit combien Myron tenait à se rapprocher du sanctuaire olympique, par les riches présents dont il le combla et la construction du trésor destiné à conserver toutes les offrandes consacrées au dieu par sa maison '.
Cet édifice devait être non-seulement un monument durable des victoires et de la piété des Orthagorides, mais encore une preuve des ressources nouvelles, des talents artistiques et des inventions techniques dont disposait un prince de Sicyone. Il fit exécuter par ses architectes une construction à deux compartiments, dont les murs, comme ceux des palais héroïques, étaient recouverts de plaques d'airain. L'airain venait de Tartessos, probablement par l'entremise des villes de l'Italie méridionale, parmi lesquelles Siris et Sybaris étaient en relation étroite avec Sicyone. Mais ce n'étaient pas seulement les vieilles formes architecturales que ce monument devait reproduire dans toute leur splendeur ; on y employa encore le style nouveau, avec colonnes et architraves, qui s'était développé surtout dans les villes récemment fondées en Italie et en lonie, sous deux formes concurremment adoptées, l'ordre nu et sévère que l'on appelait l'ordre dorique, et le genre plus libre particulier aux Ioniens. Ces deux formes de l'architecture nationale furent ici associées pour la première fois, à notre connaissance; preuve éclatante de; l'essor nouveau et des connaissances variées que Sicyone devait à ses relations avec l'Occident et l'Orient.
Ces relations, qui ne furent pas sans influence sur l'amélioration de la race chevaline à Sicyone, s'étendirent jusqu'à la Libye. C'est de là que Clisthène serait revenu dans sa patrie et se serait emparé du trône après Aristonymos, le fils de Myron. Mais, tout ce que nous savons sur ces événements, c'est que ce fut seulement à la suite de nombreuses luttes politiques, par conséquent après une réaction dorienne, que Clisthène réussit à restaurer la dynastie des Orthagorides.
Tous les actes du nouveau tyran révèlent un esprit de parti exalté, une énergie décidée à trancher dans le vif. Il fallait rompre définitivement avec l'ancien temps et rendre un retour
') Paiisan., VI, 19, i.
310 HISTOIRE Dil PÉLOPONNÈSE
au passé impossible. C'est dans ce but que furent brisés les liens qui unissaient encore Sicyone à sa métropole dorienne, Argos. La personnification mythique de cette union était Adrastos, dont la fête était célébrée de part et d'autre avec pompe, en mémoire de l'antique fraternité d'armes que les deux villes avaient contractée dans la guerre contre Thèbes. Adrastos fut supplanté par un héros du camp ennemi, par Mélanippos, de Thèbes; des familles thébaines furent introduites à Sicyone avec le nouveau culte, et les familles qui avaient été jusque-là les dépositaires du culte d'Adrastos émigrèrent. Le nom du héros royal cessa de retentir; les sacrifices qui lui étaient offerts chaque année passèrent à Mélanippos, et ces chœurs qui, naguère, sur la place publique de Sicyone, se rangeaient autour de l'autel d'Adrastos pour chanter ses exploits et ses douleurs, furent désormais consacrés au dieu des paysans, à Dionysos \
C'est â ce même esprit d'opposition contre Argos, où s'était sans doute produite, vers cette époque, après la chute de Phidon, une réaction dorienne, qu'il faut attribuer la mesure prise à l'égard des poèmes homériques, dont la récitation publique fut défendue - ; en effet, si l'on voulait faire disparaître tout sentiment de piété filiale envers la métropole dorienne, il fallait aussi écarter le poète qui avait toujours sur les lèvres l'éloge d' Argos et dont Lycurgue avait fait choix pour soutenir le trône des Héraclides.
Mais le lien le plus puissant qui rattachait Argos et Sparte à Sicyone, c'était la parenté des tribus et leur division identique, division consacrée par une longue habitude. Clisthène fut assez hardi pour abolir cette organisation. Il fit des iEgialéens, désormais appelés Archélaoi « les premiers du peuple^,» la classe privilégiée; les trois autres tribus, qui jadis formaient à elles seules le corps des citoyens jouissant du plein droit de cité, mais que l'émigration, l'extinction des
1) Réforme du culte héroïque (Herod., V, 67).
^) 'Pa'|iw5oùç£7:a'ja£ èvSixutôvi àyovîî^eaoaiTÔJV '0[ji-^psi'ci)v lulwv £"v£xîv(Herod., ibid.).
3) Archelaos, éponyme de la première tribu (Gutschmidt, Jahrbb. f. kl. PhiloL, 1861, p. 26,
familles, la diminution des fortunes avaient fait déchoir, furent réduites à une condition dépendante. Leurs anciens noms honorifiques furent supprimés, et on leur en donna trois autres empruntés, non pas à des héros, mais à des animaux : Hyates, Onéates, Chœréates'. La raillerie qui a imaginé ces noms s'explique peut-être par la différence de goûts qui régnait entre les deux parties de la population, relativement au mode de nourriture. Dans les banquets des Doriens, les viandes jouaient un grand rôle, tandis que, chez les Ioniens, les plats recherchés des riches, comme les mets simples des classes pauvres, consistaient en poisson. Aussi, on peut supposer que la malice populaire emprunta aux animaux qui répugnaient le plus aux Ioniens, pour les appliquer aux tribus aristocratiques, ces sobriquets que l'on pourrait traduire à peu près par « Marcassinards, Anonnards, Cochonnards. »
A l'exemple de Myron, qui avait tenu à témoigner, par la libéralité de ses offrandes, son respect pour le Zeus olympique, et à se mettre par là en crédit auprès des instituts religieux qui formaient le centre de la vie hellénique, Clisthène chercha à consolider sa dynastie par le même moyen. Là, comme ailleurs, il agit avec audace et énergie, et sut tirer habilement parti des circonstances, même hors de la péninsule.
Or, de toutes les contrées de la Grèce moyenne, il n'en était pas de plus rapprochée des Sicyoniens que le rivage de la Phocide. De chez eux, ils pouvaient contempler chaque jour le Parnasse, dont la masse grandiose, placée juste en face d'eux, formait le fond du paysage, et, au premier plan, la baie profonde et hospitalière, séparée de la base rocheuse de la montagne par une heure et demie de marche à travers une plaine fertile.
C'est au fond de cette baie qu'avaient abordé jadis des marins crétois : ils avaient élevé sur la plage le premier autel d'Apollon -, et, plus loin vers l'intérieur, sur une hauteur qui domine la plaine, à l'issue d'une gorge qui livre passage aux eaux du Pleistos, tout à fait à la pointe de la saillie jprojetée
1) Herod., V, 68.
') Voy. ci-dessus, p. 84. 129.
par le massif montagneux, ils avaient fondé la ville de Grisa, qui devint le centre d'un petit Etat et une ville de commerce si importante qu'elle donna son nom au golfe tout entier. Grisa, à son tour, bâtit sur la plage le port de Girrha et, dans la montagne, près de la source de Gassotis, le temple de Pytho ou de Delphes; mais, toute la côte avec ses sanctuaires apolliniens dépendait de la Crète. C'étaient des hymmes Cretois que l'on y chantait; les rites expiatoires que l'on y employait étaient ceux de la Grète ; la source de Gastalie elle-même portait le nom d'un Grétois.
Les conditions dans lesquelles se trouvait la colonie Cretoise changèrent lorsque la tribu des Doriens se fut installée à demeure au pied du Parnasse \ Le corps sacerdotal de Delphes fit alliance avec les nouveaux venus ; par leur moyen, il étendit de toutes parts son influence; avec leur secours, il s'affranchit même de la suprématie de Grisa ; les droits qu'avait cette ville à titre de métropole furent restreints ; Delphes devint une république indépendante, et son culte passa pour avoir été importé directement de la Grète. G'est de cette époque que date l'hymne homérique à Apollon Pythien, qui passe Grisa sous silence et montre le dieu crétois s'élançant directement de la plage sur les hauteurs de Delphes pour y marquer le lieu où il voulait être honoré.
Depuis cette époque, la mésintelligence régnait entre Delphes et Grisa. La prospérité croissante de Delphes dépendait essentiellement de la sécurité des voies de terre et de mer par lesquelles affluaient les pèlerins ; et un des plus importants privilèges était que les routes devaient rester exemptes de tout péage vis-à-vis des gouvernements dont elles traversaient le territoire. Ges privilèges étaient placés sous la sauvegarde des confédérés ou Amphictyons, dont le conseil étaitle gardien des droits du temple.
Or, plus Delphes prospérait, plus les caravanes de pèlerins chargées de trésors se pressaient sur la montée qui conduisait à son temple, plus aussi croissait la jalousie des villes environnantes, qui ne pouvaient voir sans colère Delphes comblée de
-; Voy. ci-dessus, p. 127-128.
richesses et choyée à l'envi ; plus elles étaient tentées do créer toutes sortes de difficultés et d'imposer des tributs aux troupes de pèlerins qui traversaient leur domaine. C'est ce que fil, entre autres, Crisa qui, par sa position, était le seuil du Parnasse et commandait l'accès de la montagne, en même temps qu'elle tenait dans ses mains, à Cirrha, le point où abordaient les pèlerins d'outre-mer. Les Griséens commencèrent donc à prélever, sous toute espèce de prétextes, des droits sur les ports et les routes, et à rançonner les pèlerins pour profiter, eux aussi, de la prospérité de leur ancienne succursale '.
Les circonstances leur étaient favorables. La confédération amphictyonique se trouvait considérablement agrandie à l'extérieur par les conquêtes doriennes, mais désagrégée au dedans. La race dorienne s'était dispersée dans une foule d'Etats; dans chacun de ces Etats, elle avait ses occupations et ses visées à part, de sorte qu'il lui était impossible de conserver, du moins dans son ensemble, ses anciennes relations avec sa première patrie. Sparte, il est vrai, avait, au moment où elle régularisait sa situation intérieure, renoué ses relations avec Delphes ; mais les distances l'empêchaient de rétablir l'ancien protectorat. A cet obstacle s'ajoutèrent les embarras qui surgirent sur son propre territoire, les dangers qui l'assaillirent au dedans et au dehors, le peu de mobilité du mécanisme politique inauguré parLycurgue, enfin, le caractère particulier de la race dorienne, qui se confinait volontiers dans une sphère étroite et qui ne pouvait guère attacher longtemps ses regards sur des objets éloignés. Le plus vaste horizon que Sparte pût embrasser comprenait les affaires du Péloponnèse, et, pour celles-là, le sanctuaire de Pisa formait un centre nouveau -, qui reléguait au second plan les relations avec Delphes.
1) Sur la première guerre sacrée (KptaaVxb? 7iô),£[ioc) et les sources de son histoire, voy. Ulrichs {Abhandl. der K. Bayr. Akad. der Wiss. Philos. - Histor. Klasse, III, 1. 1840. Reisen und Forschungen, I, p. 7-34): Preller [Delphica, dans les Berichte der K. Ssechs. Gesell, der Wiss. 1854. Gesamm. Aufssetze, p. 224) : Moeller [Der Krisseische Krieg ap. Progr. der Danziger Realschule, 1866).
*) Voy. ci-dessus, p. 271.
Comme, d'un autre côté, les Doriens qui étaient restés dans les montagnes voisines, les habitants de la Tétrapole \ étaient trop faibles pour prendre en main, au nom de la confédération, le patronage de Delphes, le clergé du lieu dut se chercher d'autres auxiliaires, et ses regards se portèrent alors sur les Etats ioniens, qui, du reste, appartenaient aussi à l'ancienne amphictyonie -, sur Athènes et sur la puissante cité qui avait grandi dans le voisinage, juste en face du Parnasse, en pays ionien, Sicyonc, la résidence des Orthagorides.
Il est vrai que la constitution de Sicyone, telle qu'elle était à l'époque, était en contradition flagrante avec les institutions recommandées et sanctionnées par Delphes, et, pour rester fidèle à ses vieux principes, Delphes ne devait avoir rien de commun avec un usurpateur et un révolutionnaire comme Clisthène , qui avait rompu violemment avec la tradition politique et religieuse. Mais la nécessité pressait; les relations avec Sparte s'étaient refroidies depuis l'abaissement des Héraclides, car ce coup avait en même temps dépouillé les Pythiens de leur influence ^, tandis que la puissance sans cesse croissante des Ephores était, en quelquesorte, anti-delphique; on sait qu'ils avaient même un oracle à eux, indépendant de celui de Delphes *.
Il n'est donc pas étonnant qu'à Delphes on ait surmonté les répugnances qu'inspirait la tyrannie. On s'y résigna d'autant plus facilement, qu'une alliance avec un prince aussi riche et aussi libéral était fort tentante et promettait de rehausser singulièrement l'éclat de l'oracle. D'autre part, rien ne pouvait être plus agréable à un homme comme Clisthène qu'une bonne occasion d'arracher aux mains négligentes des Doriens le patronage de Delphes. Il oublia donc volontiers le refus assez sec qui avait été fait à ses envoyés, un jour qu'il demandait à l'oracle de contirmer ses innovations religieuses, et mit sur pied une armée respectable pour assurer à la demeure d'Apollon la protection dont elle avait alors besoin. C'était
1) Voy. ci-dessus, p. 128.
-) Voy. ci-dessus, p. 133.
3) Voy. ci-dessus, p. 237.
*) Voy. ci-dessus, p. 263.
une (( guerre sainte ' , » parce qu'elle était faite en vertu du droit amphictyonique, pour venger la violation de la trêve de Dieu; c'était une entreprise nationale aux yeux des Hellènes et qui, en même temps, servait les plus chers intérêts de Sicyone. En effet, la prospérité de celle-ci dépendait essentiellement de la sécurité du golfe, et il était pour elle de la plus haute importance que ses correspondants d'Italie, de Sicile et de Libye pussent communiquer sans danger avec elle par cette voie; elle devait tenir à commander également sur le rivage opposé et à faire taire, pour toujours, les prétentions de Grisa qui avait jadis régné sans partage sur le golfe.
Clisthène n'était pas seul. Athènes, alors dirigée par Solon, se joignit à lui avec empressement. Tous deux sentaient qu'il ne pouvait se présenter de moment plus favorable pour introduire avec honneur leurs gouvernements dans le maniement des affaires helléniques. Au moyen d'une alliance avec les Scopades, on réussit à s'assurer le concours des forces de la Thessalie, et ainsi se forma une nouvelle puissance amphictyonique qui, suppléant à la caducité de rancienne Ligue, déploya une activité efficace et durable.
La lutte, en effet, était sérieuse, et il est à supposer que, outre lesCriséens, plusieurs des tribus et villes environnantes avaient pris les aniies contre Delphes. Grisa fut détruite, et, après une résistance plus prolongée, la ville maritime de Girrha eut le même sort. Même après la chute de ces places, des bandes dispersées se maintinrent dans les gorges sauvages du Cirphis, et il fallut encore six ans de combats avant que tout rentrât dans le repos et se soumit au nouvel ordre de choses. L'emplacement de Grisa demeura désert : son nom disparut de la liste des villes helléniques; ses champs. furent consacrés au dieu de Delphes, dont le domaine s'étendit alors jusqu'à la mer de Cirrha, de sorte que les pèlerins d'outre-mer n'avaient plus à traverser de territoire étranger. L'Etat sacerdotal de Delphes avait intérêt à ne pas laisser subsister de lieu fortifié entre lui et la mer. Les Amphictyons y veillèrent avec autant de sévé-
1) Occasion qui fait éclater la guerre sacrée (Strab., p. 418), Sur les rapports de Clisthène avec Delphes, voy. Plass, Tyrannis, p. 142.
316 insTOinK di' Péloponnèse
rite qu'Elis et Sparte en montraient par rapport à Olympia '.
La victoire fut célébrée de diverses manières. On éleva sur la place de Sicyone, comme monument commémoratif, un portique de marbre qui entourait l'espace affecté aux solennités du culte d'Apollon, et, sur le théâtre même de la guerre, les alliés, pour perpétuer le souvenir de leur victoire, rétablirent, en l'environnant d'une splendeur nouvelle, l'ancienne fête du dieu de Delphes. C'est grâce à ces institutions que le souvenir de la guerre sacrée est resté dans la mémoire des Hellènes ; la fête dont elle devint le point de départ comprenait une triple solennité.
La première fête (01. xlvii, 3 : 590 av. J.-C), avait pour but de célébrer la victoire remportée sur Cirrha ^ ; les prix y furent prélevés sur le butin. Cette fête pythique appartenait encore à l'ancien cycle, d'après lequel le dieu de Pytho devait être honoré tous les huit ans par des concours musicaux et poétiques. On résolut ensuite de célébrer cette fête tous les quatre ans et d'ajouter, au concours de musique, des exercices gymnastiques et équestres. On inaugura ainsi une nouvelle série de Pythiades ^ qui furent désormais célébrées, à titre de fête nationale, aux mêmes intervalles que les Olympiades. Enfin, à la deuxième de ces nouvelles Pythiades, la guerre de montagne étant également terminée *, les jeux furent l'objet d'une autre réforme importante ; les prix d'une valeur intrinsèque réelle, qui, jusque-là, avaient été fournis par la guerre, furent remplacés par des prix d'une valeur idéale, c'est-à-dire des couronnes de laurier sacré, distribuées aux
2) Points de repère chronologiques dans les annales des jeux helléniques. En 590 (01. XLVII, 3), première Pythiade célébrée, suivant les marbres de Paros, à cause de la prise de Cirrha, sous l'archonlat de Simon à Athènes et de Gylidas à Delphes. Or, suivant Callisthène, Cirrha fut prise la dixième année de la guerre. Par conséquent, d'après les calculs de Westermann et de Mceller, la guerre se place entre 600 et 590. Cf. A. Schoene, Untersuch, über das Lebest der Sappho (Svmbola Bonn., p. 745).
3) En 586 (Ol. XLVIII, 3), première Pythiade, selon Pausanias (X, 7, 3). Vagon est augmenté des concours gymniques et équestres.
*) Les combats se prolongent dans la montagne pendant six ans après la chute de Cirrha. En 582 (01. XLIX, 3). deuxième Pythiade, sous l'archonlat de Damasias à Athènes et de Diodoros à Delphes.
HISTOIRE DE SICYON'E 317
vainqueurs sous la présidence des amphictyons K Ce sont là des faits bien constatés. Ce qui Test moins, c'est le rapport chronologique qui existe entre ces fêtes et la guerre. Si la première coïncide réellement avec la prise de Cirrha, nous devons placer la guerre criséenne , qui se serait terminée la dixième année par la conquête de Cirrha, à la date de 600 à 590.
A la deuxième fête pythique, Clisthène remporta lui-même la victoire à la course des chars ; vers le même temps, il était également vainqueur à Olympie. Il était à l'apogée de sa gloire : ses alliances au-dehors étaient honorables et s'étendaient au loin ; son crédit dépassait les limites de l'Etat, dont il avait d'ailleurs agrandi le territoire du côté de la terre ; les voies commerciales jouissaient d'une sécurité nouvelle ; toutes les sources de la prospérité étaient ouvertes. Le contentement régnait à l'intérieur, car, après avoir pris de force le pouvoiri Clisthène se montra pour ses sujets un prince clément: sa cour hospitalière était le rendez-vous des talents les plus remarquables, le théâtre des fêtes religieuses les plus magnifiques.
Il ne lui manquait qu'une seule chose : il n'avait point d'héritier de sa couronne. Il attachait d'autant plus d'importance au mariage de sa fille Agariste, alors dans la fleur de sa jeunesse : aussi fit-il proclamera Olympie, en sa qualité de vainqueur olympique ", que celui des Hellènes qui se croyait digne de devenir le gendre de Clisthène se rendit dans soixante jours à Sicyone ; les noces devaient y être célébrées au bout d'un an; des courses et des luttes furent ordonnées pour le moment de la fête. « Alors, dit Hérodote, tous les Hellènes qui avaient une haute opinion de leur personne et de leur nom accoururent dans le palais hospitalier du prince, pour briguer la main de sa fille. » Il nous semble retrouver dans ces descriptions le ton d'un poème qui célèbre la splendeur de la
*) Hesych., s. V. CTTs^avcroc. La réforme coïncide avec la victoire de Clisthène. Prelier confond les Pythiades.
2) Clisthène vainqueur aux jeux olympiques (Herod., VI, 126), en 584 (01. XLIX , 1) selon 0. Mueller {Dorier , II , p. 474. 486). Schulz {Apparatus, p. 7) rapproche la date jusqu'en 576 (01, LI, 1). On ne saurait descendre plus bas (Heyne admet l'Ol. L^ ; Larcher, la LIP), attendu que MégacJès, gendre de Clisthène, avait une fille nubile en 558. Voy. Weisse.n- BORN, Hellenika, p. 26.
318 HISTOIRE DU PÉLOPOMNÈSE
cour sicyonienne. Il ne manquait sans doute pas à Sicyone de poètes de cour, qui ont chanté l'imposant cortège des hôtes conviés à cette solennité et fourni aux historiens la matière de leur narration romantique.
La liste des prétendants nous permet de passer en revue les villes grecques qui se trouvaient alors en relations de commerce et d'amitié avec Sicyone.
Sybaris était alors la ville grecque la plus florissante de l'Italie méridionale. Achéens et Ioniens avaient pris part à sa fondation, car, comment les familles achéennes qui, chassées du sud ', étaient venues s'y établir, auraient-elles pu déployer, en fait de trafic maritime, une telle activité, si la vieille population ionienne n'avait donné la première impulsion et fourni les navires et les équipages ? Ainsi, ces villes soi-disant achéennes avaient, elles aussi, un caractère essentiellement ionien et étaient très disposées à nouer des relations d'affaires avec la dynastie sicyonienne. Aucune cité grecque du septième siècle n'égalait les Sybarites en opulence, et, si le luxe des habits et le chiffre des dépenses avait décidé la question, tous les prétendants auraient dû se retirer lorsque Smindyride, filsd'Hippocrate, franchit avec sa suite les portes de Sicyone.
Après le Sybarite arriva Damasos, le fils d'Amyris de Siris, 011 son père avait mérité le nom de Sage. C'étaient là les deux représentants de l'Italie hellénique. Du rivage de la mer Ionienne vintl'Épidamnien Amphimnestos; del'Étolie, Males, le frère de ce Titormos qui l'emportait sur tous les Hellènes enjforce corporelle, mais qui, en proie k une humeur sombre, fuyait les villes comme étant des foyers de mollesse et de volupté, et menait sur les frontières de l'Etolie une vie de barbare conforme à ses goûts.
Parmi les princes péloponnésiens, on vit arriver Léocède, le Téménide d'Argos'; l'Arcadie envoya Amiantos de Trapézonte et Laphanès, fils d'Euphorion, de la ville de Pffios^. Une charmante légende racontait qu'un jour Castor et PoUux s'étaient égarés et avaient trouvé l'hospitalité chez Euphorion
^) Voy. ci-dessus, p. 1-41.
-) Voy. ci-dessus, p. 302.
3) Pseos, Pampoiis (E. Curtils, Peloj)onnesos, I, 380. 398).
sans se faire connaître. Depuis lors, la maison d'Euphorioii était comblée de prospérités : les Dioscures étaient devenus ses dieux domestiques et la porte hospitalière s'ouvrait en leur nom à tout étranger. Onomastos, fils d'Agaeos, venu d'Élide, fermait la liste des Péloponnésions qui avaient assez d'ambition et de fortune pour prétendre à la main de la princesse. La maison des Scopades à Crannon était représentée par' Diactoridas ; la maison régnante des Molosses en Épire, par Alcon. Il manquait encore à ce concours les deux principaux foyers de la civilisation ionienne, l'Eubée et l'Attique. La ville de commerce la plus florissante sur les bords de l'Euripe était Ere trie, d'où vint Lysanias ; d'Athènes arrivèrent deux hommes à qui leur richesse et leurs qualités personnelles semblaient donner plus qu'à personne le droit de prétendre au succès; c'étaient le fils de Tisandros , Hippoclide \ un parent des Cypsélides, etMégaclès, le fils d'Alcméon, de Thomme le plus riche qui fût dans la Grèce européenne.
Ce ne peut être un elfet du hasard qu'il y ait eu précisément douze villes rassemblées, dans la personne de leurs représentants, autour du trône de Clisthène. Ce nombre doit d'autant moins surprendre que presque toutes ces villes étaient, à n'en pas douter, dévouées aux intérêts de la race ionienne engagée, depuis le temps de Phidon, dans une lutte incessante contre les Doriens, et que Clisthène, en réunissant autour de lui les représentants de ces douze villes, avait certainement en vue autre chose qu'un festin de noces , quoi qu'en dise le récit gracieux d'Hérodote, évidemment emprunté à quelque source poétique. Le poète, lui, pouvait se permettre de placer au centre du tableau la belle princesse, et de transformer toute la galerie en une réunion de prétendants, bien qu'il s'y trouvât des gens âgés, qui ne pouvaient plus se poser en prétendants, au moins pour leur propre compte". Les ques-
*) Sur Hippoclide, voy. Visgher, Kimon, p. 39.
2) Les difficultés clironologiques concernant Léocède (difficultés soulevées pour la première fois par Schneiderwirth, Argos, II, p. 41), ne sont pas, à mon avis, de nature à trancher le débat qui roule sur l'époque à laquelle il faut placer la vie de Phidon. Schneiderwirth lit IVIeltasau lieu de Léocède. — Il y avait parmi les prétendants, à côté de fils de princes, comme Léocède, des personnages appartenant à une minorité opposante, comme Onomastos.
320 HISTOIUE DU PÉLOPONNÈSE
tions d'âge n'avaient aucune importance, s'il s'agissait d'esquisser un tableau poétique représentant le tyran de Sicyone au milieu du vaste ensemble de ses relations , dans une réunion où il était question de tout autre chose que d'une noce.
Si l'on songe à l' effervescence qui agitait alors tout le Péloponnèse , à la nécessité d'opposer à Sparte un faisceau de forces unies, à l'état de désorganisation dans lequel la guerre sacrée avait laissé l'ancienne amphictyonie , on comprend qu'uïi homme d'un esprit aussi élevé que Clisthène ne pouvait se proposer une plus belle tâche que celle de créer de nouvelles associations helléniques. Ce n'était pas uniquement pour satisfaire ses propre's convoitises qu'il avait pris le pouvoir ; il tenait d'autant plus à ce que ses plans ne fussent pas ensevelis avec lui. L'époux ou le fils d'Agariste devait continuer son œuvre. Aussi voulait-il choisir dans un cercle d'élite , composé des représentants des plus nobles familles, un homme capable, qu'il aurait éprouvé à la faveur d'une intimité prolongée, et faire prendre aux autres. des engagements favorables aux intérêts de sa maison. Nous pouvons, en effet, supposer qu'ils s'obligèrent à reconnaître et à soutenir dans ses droits le ■ gendre et successeur dont il ferait choix.
Durant le séjour que firent chez lui ses hôtes, Clisthène se convainquit bientôt de la supériorité des Athéniens. Il sentit en eux cet essor élevé de l'intelligence, qui seul sait tirer de tous les trésors de la terre une utilité réelle ; il devina l'avenir réservé à leur patrie qui se préparait en silence à son rôle futur. Des deux Athéniens, ce fut surtout Hippoclide qui, par sa richesse, sa beauté et l'adresse chevaleresque dont il donna d'éclatantes preuves dans les joutes des prétendants, gagna la faveur du père. En outre, la parenté d'Hippoclide avec les Cvpsélides dcCorinthe lui donnait, aux yeux de Chsthène, une valeur particulière.
Cependant le jour décisif approchait. Les bœufs destinés à de grandioses hécatombes s'acheminaient vers la ville ; tous les Sicyoniens furent invités au festin et campèrent autour du palais : c'était la journée la plus splendide qu'on eût vue à Sicyone. Hippoclide , sur de son bonheur , se livrait dans
HISTOIRE DE Sir.YOXE 321
l'excès de sa joie à toute espèce de tours de force et finit par s'oublier si bien, dans l'ivresse de son triomphe, qu'il amusa la société par des sauts et des danses inconvenantes. Alors Clisthëne indigné s'écria : « Fils de Tisandros, tu viens en dansant de piétiner sur ton mariage ! » et il donna à Mégaclès, qui avait montré plus de sérieux, la main de la belle Agariste. Le rival déçu se remit promptement et répliqua : « Hippoclide n'en a souci! » Cette réponse, passée depuis en proverbe, caractérise à merveille l'audace de l'Ionien qui, en présence d'un échec, rit de sa mésaventure et, sans s'inquiéter davantage, pose ses espérances sur un autre numéro.
Clisthëne avait réussi à faire entrer sa fille dans la famille la plus considérable de cette cité dans laquell(* il devinait la future métropole de la race ionienne. Son attente parut bien près d'être remplie lorsqu'Agariste mit au monde un enfant qui reçut le nom de son grand-père. Mais, ni son gendre ni son petit-fils ne devaient lui succéder sur le trône : la fortune des Orthagorides sombra, et, avec elle, tous les grands projets de politique ionienne. Clisthëne lui-même ne paraît pas avoir assisté à cette révolution, puisque les noms imposés par lui aux tribus restèrent encore en usage nombre d'années après sa mort. Nous en sommes réduits à supposer que les Spartiates, aussitôt qu'ils eurent la liberté de leurs mouvements, c'est-àdire, après la défaite des tyrans de Pisa *, durent s'empresser de marcher sur Sicyone, où le nom dorien avait été le plus ouvertement déshonoré '. Vers la même époque eut lieu l'institution des jeux Néméens (01. li, 4. 573), qui furent rapportés à Héraclès, patron des Doriens, et firent revivre la mémoire de ce même Adrastos que Clisthëne avait dépouillé de ses houneurs. Parmi les prétendants à la présidence des jeux figurent les Cléonéens; ils avaient dû, par conséquent, secouer
•) Voy. ci-dessus, p. 275.
-) On ne voit pas bien si le tyran ^schine. qui, suivant Plutarque [De malign. Herod.. 41), a été chassé de Sicyone par les Spartiates, était un parent ou le successeur de Clisthène. Nicolas de Damas accorde à Clisthène 31 ans de règne. Sa mort, d'après Hérodote, précède de 60 ans le rétablissement complet du régime aristocratique, qui a dû avoir lieu lorsque les Spartiates marchèrent sur Athènes en 506 : par conséquent, la mort de Clisthène est survenue, au plus tard, en 566.
le joug de Sicyone i. Ainsi, à cette époque, la puissance des tyrans de Sicyone était sur son déclin ; après avoir subsisté une centaine d'années (de 670 à 870 environ), le trône des Orthagorides s'écroula avant que le jeune Clisthène fût parvenu à l'âge d'homme. Cet enfant était destiné à succéder à son grand-père, mais sur un autre terrain.
§ YIII
Sicyone était redevable de sa fortune à l'industrie de ses habitants et aux talents de son aristocratie ; sans quoi, elle serait restée une petite ville ignorée. Il n'en était pas de même de Corinthe, sa voisine ; celle-ci devait tout à sa situation. Un isthme à portée de deux mers, au point où se croisent les voies de terre et de mer de l'Hellade entière ; une acropole escarpée, pourvue de sources abondantes, qui domine de toute sa hauteur la plage et le golfe ; c'étaient là des avantages tellement exceptionnels que le développement régulier des relations commerciales devait créer là une ville importante.
Le tour particulier qu'ont pris à Corinthe les mœurs populaires tient essentiellement à ce que cette cité grecque a subi l'influence d'une immigration phénicienne des plus actives. Cette influence est attestée par le culte de l'Astarté de Sidon sur l'Acrocorinthe ; elle se trahit dans l'industrie de la pourpre et des tapisseries, installée là de temps immémorial , dans la vivacité et les connaissances variées des habitants, dans leur infatigable activité commerciale et leur souplesse cosmopolite, que reproduit à merveille le type de Sisyphe.
*) Relativement aux jeux Néméens, voy. Duncker, IV, p. 428. Urlichs, Skopas, p. 223; sur leur rapport avec la chute des tyrans, Hermann, Staatsalterth , § 65, 4. La première Néméade, dans le compte ,des Argiens, tombe, d'après Eusèbe, en 573 (01. LI, 4).
*) L'indépendance de Cléonae vis-à-vis de Sicyone est démontrée par un passage de Plutarque {Ser. num. vind., 7). Soulèvement simultané des Ornéates (Pausan., X, 18, 5).
C'est encore d'outre-mer que viennent ceux qui, au temps des invasions, relèventet fondent à nouveaula ville de Sis}^he. Alétès l'Héraclide arrive sur un navire ; au rivage, il reçoit une poignée de sable comme gage de sa royauté future ; son nom aussi bien que sa personne ne sont rien moins quedoriens. Alétès est plutôt un personnage de la mythologie phénicienne, qui appartient à la catégorie des dieux célestes '. En outre, les anciens Sisyphides restent fixés dans la ville pendant qu'y affluent de toutes parts de nouveaux colons, entre autres, Mêlas de Thessalie, qui se donnait pour un descendant des Lapithes. Plus tard vinrent par terre des bandes doriennes, qui se procurèrent de vive force des terres et le droit de cité. A côté des tribus doriennes, il y avait à Corinthe cinq tribus non-doriennes ; on \oit par là quelle masse d'éléments hétérogènes se trouvaient groupés autour du trône des Héraclides qui, appuyé sur l'armée dorienne, les maintenait associés en corps politique ^
Le cinquième roi après Alétès fut, dit-on, Bacchis, fils de Pramnis, qui fonda une nouvelle branche dynastique *. Son origine se rattachait bien à la généalogie des anciens souverains, mais il y eut pourtant comme une rénovation, et ce fut si bien le commencement d'une nouvelle ère que les descendants de ce prince s'appelèrent Bacchides ou Bacchiades, comme une dynastie distincte. Ce sont les talents exceptionnels de cette maison qui ont réellement fondé, au neuvième siècle avant J.-C, la grandeur de Corinthe et lui ont tracé son rôle historique.
Les Bacchiades ont ouvert la cité aux colons industrieux qui, en s'installant au point où s'entrecroisent toutes les voies commerciales de la Grèce, espéraient y faire fortune plus
») 'AX^TYjç. Philon Bybl., fragm. éd. Bunsen (Bunsen's Egijpt. place in universal History, V, p. 36). Grote le reconnaît aussi pour un roi de mer. Cf. Wagner, De Bacchiadis Corinthiorum, p. 2.
ä) Sur les traces d'une royauté double à Corinthe, v. H. Gelzer, De earum, qxise in graecor. civit. praeter Spartam inven. diarchiarum vestigiis, 1868, p. 42. Sur les huit tribus, Apostol., Prov., xui, 93. Suidas, s. v. IlàvTa ôxTw.
3) Vers 900 ans avant J.-C. (Wagner, p. 24. Cf. Monatsber. der Berl. Akad., 1873, p. 286). Les généalogies dans Pausan., II, 4, 2-4.
324 nisToiut; i>i pélopo.n>èsi;
rapidement qu'ailleurs. Ils protégèrent et encouragèrent toutes les inventions utiles : à mesure que la population s'accroissait, ils reconnurent que ce n'était pas du côté de la terre, mais bien sur mer que Corinthe devait chercher à s'agrandir; qu'elle n'était pas destinée, comme cent autres ports, à devenir un entrepôt fréquenté et à s'enrichir dans le commerce de transit, mais à régner sur les mers.
Aussi est-ce un fait de la plus haute importance, à ce point de vue, que le contact établi entre Corinthe et Chalcis en b]ubée ', le berceau de l'industrie métallurgique : c'est de là (jue cette industrie s'est propagée dans l'isthme et qu'elle s'est frayé un chemin par delà, à travers la mer, vers les côtes métallifères de l'Italie. La ville de Chalcis, bâtie sur la côte d'Etolie, atteste l'existence de cette route commerciale, sur laquelle Corinthe n'était d'abord qu'une station intermédiaire.
Sous les Bacchiades, les Corinthiens se mirent à faire du commerce pour leur propre compte. Ils prirent en main la direction du mouvement commercial et installèrent sur l'isthme une route (odXv.oç) par laquelle les vaisseaux, à l'aide de rouleaux, passaient d'un golfe dans l'autre ^ Ces entreprises provoquèrent des inventions techniques de toute espèce ^; les Corinthiens commencèrent à construire, pour le compte d'autrui, des navires fabriqués de façon à pouvoir faire le trajet de . l'isthme, et le transport lui-même assurait au Trésor public des revenus considérables qui permirent à la ville de se donner une marine. Ils transformèrent peu à peu le golfe, qui avait porté jusqu'alors le nom de Crisa, en « golfe de Corinthe » et en protégèrent l'entrée par la place forte de Molycria, qu'ils élevèrent sur l'Antirrhion, entre Naupacte et Chalcis. Ils poussèrent plus loin, en longeant la côte, et occupèrent les points les plus importants aux environs de l'Achéloos dont le large bassin , fertile en céréales et en bois , leur fournissait tout ce que leur refusait le sol ingrat et exigu de leur patrie. Ils s'acclimatèrent si bien sur les bords de l'Achéloos qu'ils
') Do.NDORFF, Be rebus Chalcid., p. 22. -) E. CuRTius, Peloponnesos, II, p. 545. 3) PiND., Olymp. XIII, 17 sqq.
HISTOIRE DE CORINTHE 'i2o
firent entrer le dieu du fleuve dans leurs légendes nationales comme père de Pirène *.
Une nouvelle carrière s'ouvrit devant eux lorsque leurs vaisseaux, au sortir du golfe, commencèrent leurs excursions au nord dans la mer Ionienne. Là, ils se trouvèrent en contact avec des peuples qui étaient restés en dehors de la civilisation hellénique et ne reconnaissaient d'autre loi que la force. Là, il fallait une force armée pour protéger les voies de communication. C'est pour cela que les Corinthiens ont perfectionne et même inventé, en grande partie, les procédés plus parfaits du nouvel art nautique ; ils ont creusé dans les grèves noyées du Léchœon et entouré de jetées le premier port artificiel, champ d'expériences où se succédèrent les essais de leur génie inventif, jusqu'à ce que la fragile barque d'autrefois fût devenue la trirème grecque, le haut navire pourvu de trois rangs de rames sur chaque flanc, solidement charpenté poui' résister en pleine mer, et en même temps, grâce à sa vélocité, parfaitement approprié à l'attaque ainsi qu'à la défense des lourds bateaux marchands.
Ce fut là le temps héroïque de Corinthe. Chaque année, au lever des Pléiades, ses trirèmes partaient pour la mer d'Occident, conduisant leurs jeunes et vigoureux équipages à de nouveaux exploits et au-devant d'une nouvelle renommée. Corinthe avait trouvé sa voie, et les Bacchiades faisaient tout pour hâter son essor. Ils étaient personnellement à la tête de leur génération et possédaient même, grâce à leurs nombreuses relations avec l'étranger, des connaissances générales assez étendues. Us encouragèrent l'industrie indigène, pour transformer chaque jour davantage le commerce maritime en instrument de bien-être et de prospérité pour tous. La roue de potier fut inventée à Corinthe : l'art plastique appliqué aux vases d'argile, la décoration au pinceau, se trouvaient à leur véritable place dans la patrie d'Eucheir et d'Eugrammos ^ La céramique enfanta, ici comme ailleurs, l'art de couler les métaux; il n'y avait point de bronze plus renommé que celui
') E. CuRTics, Peloponnesos, II, p. 519.
S) E"j-/.£ip = main habile, et EuypaiAjAo; = bon dessinateur
qui avait refroidi dans les eaux vives de Pirène. L'art de tisser et de teindre des étoffes de laine fine avait déjà été importé de Phénicie avec le culte d'Aphrodite *; de même, la préparation d'essences parfumées. Il s'établit des manufactures où se fabriquaient les objets les plus indispensables aux besoins vulgaires de l'existence comme aux exigences de la vie civilisée. Ainsi ce pays, assez pau\Te par lui-même, devint le premier marché industriel de la Grèce et put créer un commerce d'exportation très actif, notamment vers les rivages lointains du nord et de l'occident, qui apprirent à connaître le luxe hellénique par les vaisseaux de Corinthe et reçurent en même temps par eux les objets propres à satisfaire ces goûts nouveaux ^ Grâce à cette combinaison de l'industrie et du commerce, la masse des petites gens trouva de l'occupation et du pain, pendant que les Bacchiades dirigeaient les entreprises et tenaient dans leurs mains le grand commerce.
En toutes choses, Corinthe se montrait la patrie de l'ingénieux Sisyphe. Bien que pauvre en pierres de construction, elle n'en a pas moins donné, la première, des règles fixes à l'architecture des temples : entre autres choses, le toit du temple, qui, avec ses deux plans inclinés à droite et à gauche, couvrait la maison du dieu comme un aigle avec ses ailes éployées, passait incontestablement pour une invention des Corinthiens. L'élève des chevaux florissait aussi à Corinthe, la patrie de Bellérophon. Tous les cultes, divins et héroïques, avec les branches de la civilisation hellénique qui s'y rattachent, se trouvent ici réunis : à côté des œkistes doriens, la déesse de Syrie, le phénicien Mélikerte, l'ionien Poseidon. Le culte d'Athêna « guide-coursiers » y était en honneur, ainsi que celui de Dionysos. C'est ici, dans les fêtes joyeuses de Dionysos, que naquit le chant choral du dithyrambe. Les Bacchiades rendaient personnellement hommage aux arts des Muses. Eumélos ^ célébra dans des chants épiques la fonda-
1) Voy. ci-dessus, p. 63.
2) Cf. Barth, De mercatura Corinthiorum, p. 46.
3) Sur Eumélos considéré comme source pour l'histoire de Corinthe. voy. WiLiscH, Zittauer Osterprogramm, 1875. Cf. mes études sur l'histoire de Corinthe dans Hermes. X, p. 215.
tion de la magnifique cité maritime, et ses compositions restèrent pour attester l'essor intellectuel qui accompagna alors la prospérité matérielle. C'est aux débris de ces chants que nous devons d'être mieuxrenseignés sur l'état de Corinthe, au huitième siècle, que nous ne le sommes sur n'importe quelle cité grecque à la même époque.
Nous trouvons Corinthe en rapport avec les points les plus différents du monde alors connu. Les figures héroïques d'Iolcos sont familières à ses habitants et suivent ses colons dans la mer d'Occident. LesMesséniens se trouvent introduits, par un hymne processionnel (TrpoçôSwv) d'Eumélos, dans l'association rehgieuse groupée autour d'Apollon Délien : il n'est pas jusqu'aux plages septentrionales de la mer Noire qui ne jouent dans ses poésies un rôle considérable. On devine que des Corinthiens ont dû prendre part aux expéditions qui, depuis 800 avant notre ère, partaient de Milet pour aller à la découverte dans la mer Noire et qui excitaient à un haut degré l'imagination populaire. Une quantité de noms nouveaux entrèrent alors dans la circulation : Sinope, le Phase, la Colchide, et surtout le Borysthène que l'on proclamait, à cause de l'abondance de ses eaux, le roi des fleuves. Les poètes corinthiens, brouillant la perspective et mêlant ce qu'ils avaient sous les yeux avec les échos qui leur arrivaient des régions lointaines, firent de ces éléments disparates un grand tableau d'ensemble. Sinope devint la fille de l'Asopos qui coule près de Corinthe ; des trois Muses qu'invoque Eumélos, l'une, «Achéloïs», rappelle les colonies fondées en Étolie; « Céphisis » est une allusion à la Béotie, un pays ami et voisin» et la troisième, « Borysthénis » , reporte la pensée vers les affluents du Pont-Euxin, dont on avait alors connaissance par les expéditions des Milésiens. A Milet aussi, il y avait une branche de la famille des Bacchiades, et les Bacchiades ont bien pu prendre l'initiative de ces relations entre les deux cités.
Les légendes et les compositions poétiques servaient à inspirer aux jeunes générations le goût des exploits chevaleresques. Les Bacchiades se mettaient eux-mêmes à la tête de la flotte, comme les Nobili de Venise, et cherchaient à satis-
faire dans les pays d'outre-mer une ambition qui était trop ù l'étroit sur le sol resserré de leur patrie.
Déjà, les rois de Corinthe avaient favorisé ces entreprises, pour occuper au dehors les membres des riches familles qui assiégeaient le trône de leurs prétentions et de leurs convoitises.
C'est vers le milieu du huitième siècle qu'éclatèrent les luttes qui firent brèche à la constitution. Télestès, le cinquième successeur de Bacchis, est donné comme le dernier roi de Corinthe', Les familles du sang royal ne voulurent pas laisser plus longtemps le sceptre à une seule branche. Les deux cents familles qui descendaient de Bacchis s'emparèrent de la direction de l'Etat, qui devint leur propriété indivise, et installèrent un gouvernement oligarchique réglé de telle sorte que, chaque année, un d'entre eux exerçait, dans toute sa plénitude, le pouvoir royals. Celui-là s'appelait \e pri/taîie ; mah^ tous les membres du conseil de famille portaient ensemble le titre de rois.
Alais les esprits continuèrent à fermenter. Certains membres des familles privilégiées blessèrent, parleur arrogance, le sentiment de la légalité déjà développé dans la conscience publique, et une sage politique utilisa les entreprises de la colonisation pour consolider la dynastie par l'éloignement des oligarques impopulaires, pour accroître du même coup la puissance de la cité et ouvrir aux Bacchiades, dans des régions lointaines, une carrière nouvelle oii ils pussent déployer avec honneur leurs talents. C'est ainsi qu'Archias, après le crime qu'il avait commis sur Actéon, dont il avait causé la mort par
*) Periandre, au rapport de Diogène Laërce (I. 7, 2), est mort en 585 (01. XLVIII, 4), après que la domination des Cypsélides eut duré 73 1/2 ans (Aristot.. Polit., p. 230, 3), chiffre erroné, dans lequel il y a ou une erreur d'addition ou des éléments inexacts. (Cf. Roeper, Piniol., XX, p. 722, et Bohren, De septem sapientibus. 18(37, p. 46). Selou Georges Syncelle (p. 387 éd. Bonn), Diodore plaçait la tyrannie de Cypsélos 447 ans après le retour des Héraelides. par conséquent, en 657. Eusèbe et S. Jérôme sont d'accord avec lui (01. XXX, 4 = 657). Or, comme le système des prytanies dura 90 ans, la royauté a dû être abolie en 747.
^) Prytanes après Télestès. BaiTt)-£Ùi; ôè o-jSe'ic exi lyévsTo, Tipytâvït; 3ç îx Dax" ■^lotov îvtxJTÔv ap-/ovT£: (Pais.. Il, 4, 4).
HISTOIRE rtE CORINTHE
ses embûches, partit, dit-on, pour la Sicile sur Tordre de l'oracle * .
La station moyenne des Corinthiens était Corcyre, où convergeaient toutes les voies qui sillonnaient la mer Ionienne-. Là, les Corinthiens découvrirent, pour leur commerce, une foule de débouchés nouveaux. Celte fois encore, ils se rencontrèrent avec les marins de l'Eubée, appartenant à deux villes rivales, Chalcis et Ërétrie. AUiés aux Chalcidiens, ils expulsèrent les Erétriens de Corcyre et de là s'ouvrirent de nouvelles routes dans différentes directions ; au nord, vers les ports de rillyrie, à l'ouest, vers l'Italie et la Sicile.
Cette île avait été mise en communication avec les îles ioniennes par des marins ioniens, entre autres par les Chalcidiens qui, obéissant aux injonctions de la Pythie, avaient fondé le premier autel d'Apollon sur la côte orientale de l'île. Les Corinthiens se joignirent à ces explorations : ils protégèrent avec leurs trirèmes le courant de colonisation qui, du golfe de Crisa, s'avançait vers l'occident ; puis, ils allèrent de l'avant pour leur propre compte. La plus importante de leurs entreprises fut menée par Archias, le meurtrier banni pour son crime, et par Chersicrate. Chersicrate resta à Corcyre; Archias poussa plus loin en suivant les traces des Chalcidiens et posa. en 734 (01. xi, 3), dans l'île d'Ortygie, au milieu du plus beau port de la Sicile, la première pierre de Syracuse^.
Corinthe se trouvait au centre d'un ensemble de relations
') Plut., Narr, amat., p. 772. Schol. Apoll. Rhod , IV, 1212 (Weis- SENBORN, Hellen., p. 43. Unger, PhiloL, XXVIII. p. -415) Plutarque et Diodore rattachent cette histoire à l'arrivée des Bacchiades à Cofinthe ; le scoliaste d'Apollonius, à leur expulsion. Toutefois, ces traditions sont trop fragmentaires et trop en désaccord pour que l'on puisse en tirer des conclusions relativement à l'époque de Phidon dont Abron, grand-père d'Actéon. aurait été le contemporain. On ne saurait même démontrer l'identité du Phidon d'Argos, mentionné dans ce récit, avec le célèbre tyran.
-) Plut., Quœst. Grxc, 11.
^) La date de 734 est donnée par Eusèbe. Cf. Thucyd., VI, 3. Fischer, Zeittafeln,^. 71. Les marbres de Faros donnent 757. 01. V, 4 (Boeckh, C. Inscr. gr., II, p. 335). Il n'est pas sûr qu'Eumélos ait personnellement pris part à l'expédition, car Clément d'Alexandrie [Strom.. I. p. 140 Sylb.) dit seulement qu'il était contemporain d'Archias (£Tic6?ê),rjX£vat 'Apy ta -rm iltx£>vîav x-ciffavTt : Eumeli xtateiu in Archiv tempora incidisse) , Cf. Mark- SCHEFFEL, Hesiodi fragmenta, II, 218.
très étendues, et, à cause de sa flotte de guerre, elle était appelée à exercer, dans les luttes commerciales qui éclatèrent durant cette époque agitée, une intervention décisive. Ainsi, il est impossible qu'elle soit restée étrangère à la grande guerre maritime qu'alluma la rivalité de Chalcis et d'Ere trie. Le choix qu'elle fit entre les deux partis n'est pas non plus douteux. Si donc (vers 01. xix. 704 av. J.-C.) les Corinthiens, qui faisaient de la construction de leurs trirèmes un secret sévèrement gardé, envoyèrent leur ingénieur nautique Aminoclès àSamos ', où il construisit pour les Samiens, les alliés de Chalcis , quatre navires de guerre , ce fait se rapporte vraisemblablement à la guerre de Lélante - et atteste la part que prit Corinthe aux grands événements où se débattaient les intérêts du commerce grec.
La construction des trirèmes était, à Corinthe, la partie la plus importante de l'industrie mise au service de l'Etat, et, si le premier spécialiste qui s'y soit adonné était, comme l'indique le nom d'Aminoclès, un patricien, nous retrouvons là le caractère particulier de l'aristocratie corinthienne, laquelle ne dédaignait pas d'étudier, jusque dans le détail, les procédés du commerce et de l'industrie ^
En fait de combinaisons financières, les Corinthiens étaient aussi bien plus experts que leurs contemporains. Comme les Chalcidiens, ils se sont approprié le système monétaire de Babylone, peut-être à l'instar des Samiens qui étaient leurs alliés dans la guerre de Lélante. Ils ont frappé en argent l'équivalent de l'or de l'Asie et du cuivre italien \ jouant partout le rôle d'intermédiaires que leur assignait leur situation même. Ce goût des transactions, des moyens termes, ils l'ont applique également à leur politique intérieure, de manière à réunir en un même corps les Doriens et les non-Doriens. Leur gouvernement se guidait aussi d'après des principes analogues.
') Thucydide (I, 13) rapporte qu'Aminoclès construisit des trirèmes pour les Samiens, 300 ans avant la fin de la guerre du Péloponnèse. Sur la part prise par Corinthe à la guerre de Lélante, voy. Vischer {Gœtt. Gel. Anz., 1864, p. 1378).
2) Voy. ci-dessus, p. 295.
^) rjxtaxa ôvovrai to-jî ytiçioiix'^ovi; (HeroD., II, 167),
*) Sur l'étalon d'or à Corinthe, voy. Hermes, X, 226. Barth, op. cit., p. 46.
Les Bacchiades cherchèrent à s'acquitter d'une double tâche ; c'est-à-dire à favoriser, d'une part, le libre développement des forces populaires, indispensable à la prospérité d'une ville de commerce, et, d'autre part, à maintenir Tordre et la discipline, à réfréner la versatilité inconsistante d'une population ionienne habituée à la vie de la place publique et des ports. Ils utilisèrent, à ce point de vue, l'alliance de Sparte, dont ils prirent le parti dans les guerres de Messénie, et aussi l'élément militaire de race dorienne qui, ici comme dans les villes de Crète, servait d'appui à l'oligarchie de caste. La difficulté de la tâche qui incombait aux gouvernants de Corinthe leur donna l'occasion et l'habitude de réfléchir sur les questions de politique intérieure. C'est précisément un Corinthien, Phidon, qui passe pour un des fondateurs de la science politique en Grèce*. Il s'aperçut que la grande propriété foncière, minée par le morcellement, perdait chaque jour de son importance, tandis que la masse des gens du peuple, qui vivaient du travail de leurs mains, s'accroissait démesurément, de sorte qu'il devenait de jour en jour plus difficile de gouverner la multitude. La force des choses avait déjà modifié l'organisation sociale au point que les artisans se trouvaient à Corinthe dans une situation plus favorable que dans tout autre Etat dorien; ils pouvaient acquérir des biens-fonds sur le territoire de la cité, et il était à craindre que, peu à peu, ils ne se missent en possession des meilleures terres qu'ils achetaient aux membres appauvris des anciennes familles. Aussi les lois de Phidon cherchèrent-elles à consolider la grande propriété foncière, à restreindre le flot de l'immigration et, par là, à fortifier l'influence des citoyens de vieille souche sur la communauté.
Le maniement de ces questions délicates fit éclater des antagonismes plus ou moins violents, et il se forma des partis au sein même du gouvernement. Ce fut à la suite de semblables querelles que le Bacchiade Philolaos émigra à Thèbes, où l'on utilisa son expérience pour réformer les coutumes locales. On lui attribuait une loi sur l'adoption qui semble n'avoir eu
*) vojxoôIty^ç Tôjv âp^atoTaxtov (Aristot., Polit., p. 35, 5). Weissenborn, Hellenika, p. 39 sqq.
d'cautre but que d'obtenir, par une surveillance intelligente do l'Etat, la perpétuité des familles et la conservation de leur avoir, maintenu autant que possible à sa valeur moyenne'. Ce sont là des préoccupations qui rappellent les lois de Lycurgue; et la preuve que ces règlements ne furent pas inefficaces, c'est que, même dans les colonies, comme, par exemple, à Leucade^, l'ancienne propriété foncière se conserva fort longtemps.
Tandis que, dans les autres Etats du Péloponnèse, l'aristocratie s'appauvrissait, on trouvait moyen, à Corinthe, de maintenir associées la noblesse de naissance, la propriété foncière et la richesse mobilière. Les colonies aussi, à l'exemple de la métropole, étaient exploitées par un groupe fermé de capitalistes. L'exemple le plus instructif en ce genre est celui d'Epidamne. La bourgeoisie installée là agissait comme une société commerciale, travaillant avec un capital commun pour le compte de l'association. Les intéressés élisaient tous les ans, parmi les plus considérés d'entre eux, un commissaire, le Polète^^ qui voyageait avec son personnel d'hommes libres et d'esclaves dans les régions de l'intérieur, et pourvoyait le marché où l'on échangeait les articles fabriqués en Grèce contre les produits naturels de l'IUyrie. La colonie tout entière était comme une société en commandite, constituée par des capitalistes à privilège héréditaire qui tenaient dans leurs mains le monopole du grand commerce.
C'était là l'ancienne politique financière et commerciale de Corinthe, le système dont les Bacchiades avaient fourni le modèle et tracé les grandes lignes.
Pourtant, ces Bacchiades qui, même à l'étranger, faisaient autorité en matière de législation, se trouvèrent, à la longue, hors d'état de garantir la constitution contre les coups de force. Le nombre des Bacchiades de sang pur diminuait de plus en plus, et, moins ils étaient nombreux, plus ils veillaient
•) (•l'iXo/cico'j) vrj|jioi Oetoxoi, oTtw; 6 àpiOjjLoc crtuî^Tjxat twv x).-/ifwv (AriSTOï., Polit., p. 57, 25). On trouve les mémos principes chez Hésiode {0pp., 376 sqq.) et dans l'inscription gravée sur le bronze de Naupacte (ÛEkonomidks, 1869. ViscHER, Rhcm. Mus., 1871, p. 38 sqq.).
*) Arist., Polit., p. 37, 30.
3) Plutarch., Quœst. gr., 29. Cf. Yischer, Kleine Schriften, T, 600. K, CüRTius, Hermes, X, p. 219, 234.
iiisTdiuK ju-: œui.NTHK 333
d'un œil jaloux sur leurs privilèges, plus ils considéraient l'Etat tout entier comme leur domaine, plus leur pouvoir paraissait au peuple injuste et intolérable. Leur orgueil devint de plus en plus blessant; leur mollesse voluptueuse les rendit méprisables, et enfin, des revers au dehors, notamment une guerre malheureuse contre Corcyre ' , contribuèrent à faire éclater l'irritation qui grondait sourdement contre les oligarques.
La révolution fut favorisée par une scission entre des familles de la noblesse corinthienne -. Les Baccliiades, en effet, ne se mariaient qu'entre eux, pour ne point laisser d'étranger se glisser dans le cercle étroit des familles qui détenaient le gouvernement. De cette fac^'on, d'autres maisons, dont la généalogie remontait également aux fondateurs de la cité, se trouvaient privées de tout droit et exclues de toute communauté avec la noblesse régnante. Au nombre de ces familles, qui s'étaient retirées en murmurant dans leur isolement, figuraient aussi les descendants de Mêlas \ Us avaient établi leur résidence en dehors de la ville, dans le bourg de Pétra, et semblaient étrangers à toute arrière-pensée d'ambition.
*) Guerre incessante entre Corinthe et Corcyre depuis l'époque de la fondation de Corcyre (Herod., III, 49). Corcyre indépendante. Bataille navale (Thuc, I, 13). Corcyre retombe sous le joug à partir de Periandre (Muel- LER, Corcyr., p. lo).
-) En fait de documents pour l'histoire des Cypsélides nous possédons : 1° Hérodote (V, 92; III, 48); 2° les fragments de Nicolas de Damas {Fr. Hist. grase, III. fr. 58 sqq.); 3° ArisLote {Polit., p. 224) et Héraclide de Pont; 4° Pausanias, Strabon et Diogène Laërce dans la vie de Périaudre. Hérodote ei Nicolas de Damas donnent seuls des détails. Le récit d'Hérodote a évidemment une couleur poétique : Nicolas de Damas est plus sobre, mais il accorde aussi de l'importance aux oracles ; il explique l'élévation de Cypsélos par la charge de polémarque qui lui aurait été confiée. Ce serait alors une rjpavVt? èx tijjlwv, contrairement à l'opinion d'Arislote. Cf. Scur- DRiNG, De Cypselo tyranno, p. 64. J'ai peine à l'.roire que Nicolas, pris pour guide par Duncker et Schoemann [Gr. Alt., I'', p. 164), tout en suivant Kphore, ait eu à sa disposition des sources plus abondantes et plus sûres, et qu'il faille cesser de considérer Hérodote comme la source principale de l'histoire, comme le voudrait Steinmetz, qui cherche à établir cette thèse dans son programme : Herodot und Nie. von Z^ama^c, Lüneburg, 1861. On reconnaît chez Nicolas une narration qui s'éloigne de la manière poétique et qui cherche à combler, par des inductions pragmatiques, les lacunes de quelque tradition ditférente.
^) Voy. ci-dessus, p. 323.
Aussi ne vit-on aucun inconvénient à honorer un membre de celte famille, nommée Éétion, d'une alliance avec les Bacchiades. Mais cette alliance fut plutôt, en réalité, une insulte. Car, le Bacchiade Amphiou ayant une fille qui ne pouvait prétendre, à cause de sa difformité, à un mariage digne de sa naissance, le père la donna à Eétion qui l'emmena à Pétra. De cette union naquit un fils auquel l'oracle promit de hautes destinées. Les oligarques effrayés cherchèrent à le faire périr; mais Labda, la fille des Bacchiades, protégea son enfant contre les embûches de ses proches , et Cypsélos — c'est le nom que l'on donna à l'enfant, à cause du coffre dans lequel l'avait caché l'amour maternel — C;y'psélos grandit loin de tous les regards. En réalité , c'est le nom qui a donné lieu à la légende.
Les prytanes annuels de la maison des Bacchiades s'étaient transmis leur dignité quatre-vingt-dix fois, lorsque Cypsélos renversa cet ordre de choses. Appuyé sur la faveur du peuple, il se rendit maître absolu de la ville et de son territoire^ de son armée et de sa flotte, et sut se maintenir trente ans durant * à ce faîte de la grandeur, au milieu d'une cité maritime de tempérament remuant.
En qualité de parent des Bacchiades, il était au courant de la politique suivie jusque-là et s'en appropria ce qui lui parut bon à garder. Aussi sa tyrannie ne prit-elle pas vis-à-vis du passé une attitude aussi hostile que celle de Sicyone, et, s'il est vrai, comme on le rapporte, qu'il n'eut pas besoin d'une garde personnelle pour rester jusqu'à sa mort maître de Corinthe, il est probable qu'il sut gagner à sa cause même le clan militaire dorien. La dureté que ses adversaires lui reprochaient ne peut pas avoir été une affaire de caprice. Ses sentences de bannissement frappèrent les chefs de l'oligarchie, et, s'il est question de ses exactions, c'est là l'ombre qui suivait partout la mémoire des tyrans, de quelque éclat que fût environné leur nom. En effet, la différence capitale qu'il y avait entre une société libre et un Etat gouverné par un tyran était précisé-
2) Selon Eusèbe, Cypsélos : règne 30 ans à partir de 658 (01. XXX, 3). Voy. MuELLER, Dorier, I, p. 166.
ment que, dans celle-là, les citoyens ne faisaient de sacrilices pour la patrie que dans certains cas et volontairement, après délibération en commun, tandis que le tyran, pour entretenir ses troupes, subvenir aux dépenses de sa cour et exécuter les travaux destinés à faire la gloire de son règne, imposait impitoyablement ceux qui possédaient.
Les dons consacrés par les Cypsélides passèrent en proverbe, comme les pyramides d'Egypte. Deux de ces ex-votos, le colosse de Zeus, en or repoussé, et le coffre de Cypsélos, comptaient au nombre des objets les plus précieux du riche trésor d'Olympie.
Ce fut une heureuse idée que de consacrer à Zeus Sauveur ce coffre dans lequel avait été caché Cypsélos enfant , ou plutôt, une Imitationen bois de cèdre artistement travaillé. Ce don fut, pour ainsi dire, plongé en plein dans le courant de la poésie légendaire , car , sur un placage délicat en ivoire étaient représentés, en cinq rangées superposées, les principaux épisodes des légendes nationales. Des hexamètres^ incrustés en lettres d'or, expliquaient les sujets qui formaient ensemble un tout complet et fournissaient une occasion, saisie avec empressement, de rattacher la nouvelle dynastie à l'âge héroïque des Hellènes , auquel elle appartenait par ses ancêtres, les Minyens et les Lapithes. Cependant, on laissa tout à fait dans l'ombre les relations personnelles des donateurs : c'est là une pieuse réserve qui ne nous autorise pas à mettre en doute le rapport de cet ex-voto avec l'histoire des Cypsélides *.
L'envoi d'un pareil chef-d'œuvre fut un hommage reconnaissant au dieu national du Péloponnèse ; mais les prêtres du lieu n'étaient pas non plus insensibles à ces attentions qui rehaussaient l'éclat du sanctuaire, et ils se montrèrent plus disposés à favoriser les intérêts dynastiques du donateur. Les prêtres de Delphes avaient été gagnés de la même manière et avaient singulièrement facilité, en l'appuyant de leur autorité,
*) Les textes relatifs aux offrandes des Cypsélides ont été réunis par OvERBECK {Schriftqiiellen, p. 41, 51). Le rapport entre le « cofTre de Cypsélos » et les Cypsélides est révoqué en doute par Schübring, De Cypselo, p. 28.
386 IIISTOIUE DU PKLOPONNÈSi:
riiistallation du régime nouveau à Corinthe. Un palmier d'airain, fièrement planté dans un sol couvert de grenouilles et de serpents, annonçait à Delphes la victoire de Cypsélos qui, de plus, avait consacré dans le même sanctuaire un Trésor corinthien, au nom de la cité ^
C'est dans cette cour polie du potentat de Corinthe , au centre d'immenses relations commerciales qui ouvraient des perspectives sur les établissements des Hellènes en Asie et en Afrique, en Italie et en Sicile , au milieu des sages et des artistes, sous l'influence de leurs exemples et de leurs préceptes, que grandit le fils de Cypsélos, Periandre, Son âme ardente accueillit avidement toutes ces impressions : il profita de sa position pour amasser des connaissances d'une étendue exceptionnelle, et il sut si bien les marquer du sceau de sa personnalité qu'il acquit lui-même le renom de sage parmi les sages de son temps. Mais, d'un autre côté, il ne put échapper aux dangers d'une jeunesse de prince. Il n'avait pas assez appris à respecter les droits d'autrui : aussi, à travers la distinction de ses mœurs et la sagesse indulgente de ses idées, on vit percer de temps à autre la fougue sauvage d'une volonté qui n'avait jamais plié.
Lorsque Periandre prit en main, comme un héritage régulièrement transmis, le pouvoir que son père avait consolidé par un gouvernement pacifique, il avait déjà médité de longue main, en penseur familier avec les considérations théoriques, son rôle de souverain. En toute occasion, il fit preuve d'une volonté réfléchie, d'une politique raisonnée. Il fut le logicien qui réduisit la tyrannie en système, et la plupart des maximes prudentes que l'on rappelait aux puissants dans des circonstances analogues étaient attribuées à Periandre.
Il vit dans le règne de son père une transition : il se crut appelé à asseoir d'une manière durable le trône des Cypsélides sur le sol glissant d'une ville maritime avide de nouveautés, avec toutes les ressources de la force matérielle et de l'ha-
') Plut., Pyth. orac, 12. Conviv. Sept. Saj)., 21. Les grenouilles et serpents symbolisenl une malveillance agressive, mais impuissante, à moins qu'on n'y voie tout simplement — ce qui est moins probable — une allusion au sol abondamment arrosé (Boktticher, Baumkultus . p. 420).
HISTOIRE DE CORINTIÏE 337
bileté la plus consommée. Il se sépara du peuple, pour faire oublier l'origine de son pouvoir : derrière les hautes murailles de son palais, d'où il pouvait surveiller sans être vu tout le trafic du golfe et de l'isthme, il vivait entouré d'une garde dévouée, dans une société d'Hellènes qu'il avait choisis à son gré. Ils lui composaient une cour dispendieuse, et le gâtaient par leurs flatteries complaisantes.
Le besoin d'argent, de jour en jour plus impérieux, tourna l'esprit de Periandre vers les combinaisons financières. Il chercha, par exemple, à se créer des sources intarissables de revenus au moyen des impôts indirects. Il préleva de fortes taxes sur les marchés et augmenta les droits perçus dans les ports. Il a certainement contribué plus que personne à activer la circulation de l'isthme, par l'installation heureusement imaginée du diolkos ' ; il songea même sérieusement, dit-on, à creuser un canal à travers l'isthme % de sorte que tout le trafic maritime entre la mer Egée et la mer Ionienne aurait traversé son domaine et lui aurait payé, à titre de droit de transit, des sommes considérables. Mais, ni les marchés, ni les ports, ni les droits de transit ne lui suffirent ; il s'attaqua aussi directement à l'avoir des citoyens et porta ses exigences despotiques jusqu'à se faire livrer, à ce que raconte la tradition, des bijoux de femmes •\ Si quelque chose tempérait l'odieux de semblables mesures, c'est que Periandre ne gardait pas l'argent pour lui, mais l'employait à faire aux dieux des présents extraordinaires. Libéral aux dépens d'autrui, il s'insinuait ainsi dans les bonnes grâces des dieux et c|^ leur clergé si influent ; il ajoutait à la renommée de la cité, occupait une quantité d'artistes et d'ouvriers, et n'en devenait que plus populaire, parce qu'il répandait dans les classes inférieures l'argent des capitalistes *.
Là, comme à Sicyone, les cultes non-doriens furent réhabilités. Les dieux des paysans furent appelés à la ville, et
1) Voy. ci-dessus, p. 324.
-j DiOG. Laert., I, 7, 7. E. Curtius, Peloponnesos, II. p. 596. ^) Ephor., fragm., 106.
*) Politique financière de Periandre (Heraglid. Pont., éd. Schneidewin, p. 11).
héritèrent de toutes les pompes du culte dont avaient joui jusque-là les divinités aristocratiques. Ainsi naquit à Corinthe, au sein du culte de Bacchus, le dithyrambe; c'est ainsi que ce chant choral entra dans la vie publique et s'organisa aux frais de l'État, sous la direction d'Arion.
Quant à la bourgeoisie dorienne, qui subsistait encore à Corinthe, Periandre la supprima comme un foyer d'idées républicaines. Les hommes n'eurent plus le droit de discuter librement lors des élections communales ; les jeunes gens durent renoncer aux exercices joyeux où ils se formaient en commun le corps et l'âme. Ces institutions furent supprimées sous toute espèce de prétextes ^; la communauté dut se dissoudre de nouveau en familles isolées ; chaque citoyen dut ne plus s'occuper que de son foyer, et se sentir partout sous l'œil du pouvoir. Un comité spécial de police fut chargé de la surveillance des mœurs 'K Car la vie privée elle-même eut ses entraves. Periandre voulut tout façonner à sa guise et trancha sans ménagements dans le corps social. Il expulsa de la ville nombre de familles, pour mettre la tranquillité publique à l'abri des dangers qu'engendre un excès de population. Il surveilla les métiers, punit les oisifs, restreignit le nombre des esclaves, châtia les prodigues, et se fit rendre compte des affaires domestiques de chacun. La tyrannie à Corinthe n'a pas derrière elle dépassé démocratique, et c'est la raison pour laquelle elle suit de plus près qu'ailleurs la politique de l'aristocratie et de l'oligarchie.
Mais, là où Periandre déploya une prodigieuse activité, ce fut dans l'extension des possessions maritimes de Corinthe. Brouillée avec Argos et Sparte, sans lien avec les contrées de l'intérieur, Corinthe était en effet obligée de se rejeter sur les iles et les côtes. Une des préoccupations les plus sérieuses des Cypsélides fut de remettre la main sur Corcyre et de s'en assurer définitivement. Les colonies les plus importantes, telles que Leucade, Anactorion, Ambracie, Epidamne, Apollonie, passent pour avoir été fondées du temps des tyrans, et Periandre
*) Suppression des Spssities (Aristot., Polit., p. 224, 4).
^) La ßouX-ri devenue un comité de police (Heracl. Pont., 5, 2).
est même expressément désigné comme le fondateur ou le rénovateur de quelques-unes d'entre elles. C'est lui, à coup sur, qui aie mieux et le plus complètement organisé dans son ensemble l'empire colonial des Corinthiens.
Il s'inspirait en cela de diverses raisons. Il se plaça d'abord au point de vue de l'intérêt dynastique, car les cadets de la maison régnante furent envoyés dans les colonies. Un second point de vue était la nécessité d'établir une certaine cohésion entre tous ces établissements disséminés sur les côtes, depuis le fond du golfe de Corinthe jusqu'aux portes de la mer Adriatique, sur un espace de plus de trois degrés de latitude en allant vers le nord. Si l'on jette un coup-d'œil sur cette bordure du littoral, on voit avec quelle habileté ont été distribuées les stations qui forment, jusqu'au delà des monts Acrocérauniens, une chaîne continue. Elles sont aménagées de telle sorte qu'elles se protègent réciproquement et se rattachent par une solidarité commune à la métropole, reliées qu'elles sont entre elles par des postes à signaux et par des routes de terre et de mer. Un moyen particulier de consolider cet empire nîaritime était de faire coopérer la métropole et les colonies à des fondations nouvelles. On devait arriver de la sorte à fondre de plus en plus l'un dans l'autre les divers établissements et à les entraîner dans le mouvement d'une politique unitaire guidée par une autorité commune. Les Corinthiens recrutèrent aussi en dehors de leur domaine colonial proprement dit, absolument comme faisaient les Phéniciens, des associés pour leurs entreprises de colonisation. C'est ainsi que les Dyspontiens avaient quitté l'Elide pour aller en grande partie à Epidamne et à Apollonie ; et, par là, la population du littoral péloponnésien se trouvait gagnée aux intérêts de Corinthe. On rapporta toujours à Periandre le mérite d'avoir fait régner la sécurité dans la mer d'occident et d'avoir contribué au progrès de la population de race grecque sur ses côtes. S'il était tombé plus tôt, dit Plutarque, ni 'Apollonie, ni Anactorion, ni Leucade n'auraient été habitées par des Hellènes *.
*) Plut., Ser, nutn. vind., 7, Sur les colonies de Periandre, voy. Hermes, X, 231. ^
Pendant quarante-quatre ans Periandre gouverna Corinthe , vanté au loin, en dépit de son inflexibilité, comme un modèle d'habileté politique, et faisant sentir la puissance de sa flotte depuis la mer Ionienne jusqu'en Thrace \ A voir la protection intelligente qu'il accorda à toutes les nobles aspirations de la science et de l'art, on ne saurait douter que, lui aussi, comme homme d'Etat, il n'ait poursuivi tout d'abord un but élevé. Il se montra dans les commencements plus indulgent, plus aff"able que son père : il se plaisait à laisser jouer plus librement les ressorts de la société. C'est alors qu'on entendit de sa bouche cette belle parole : qu'un prince qui voulait régner tranquille devait s'entourer de bienveillance et d'amour, mais non pas d'armes et de gardes du corps. Il était trop cultivé, trop pénétré de la civilisation hellénique, pour ne pas apprécier à leur valeur la vertu, l'amitié, tous les biens les plus précieux de la vie humaine. Il voulait rendre les hommes heureux ; mais il voulait le faire à sa manière, d'après sa théorie. Voyant qu'il n'y réussissait pas, il n'eut pas assez d'empire sur lui-même pour essayer patiemment d'une autre méthode- Au contraire, irrité par la moindre résistance, exaspéré par chaque déception, il voulut obtenir de force le résultat qu'il n'avait pu atteindre par la douceur. Une mesure violente en appelait une autre ; chaque moyen tyrannique qu'il employait le séparait davantage de son peuple et le rendait plus sourd aux inspirations meilleures de sa propre nature.
Periandre, dans sa vieillesse, était un homme tout différent de celui qui était monté sur le trône des Cypsélides, environné de si belles espérances. On attribuait ce changement à l'influence qu'avaient exercée sur lui ses relations avec d'autres tyrans, comme Thrasybule de Milet, et leur exemple corrupteur-. Peut-être aussi des tentatives de rébellion et des menaces venues du dehors avaient-elles contribué à le transformer chaque jour davantage en un despote soupçonneux. Enfin, ce fut un malheur domestique qui amoncela les nuages
') Periandre domine en Thrace, Fondation de Potidée (Vischer, Gœtt. .Gel.Anz., 1864, p. 1378).
2) Périandre et Thrasybule (Herod., loc. cit. Aristot,, Polit., p. 218, 20). Arislole fait de Périandre le conseiller de Thrasybule.
les plus noirs sur la tête de Periandre |Vieillissant et assombrit son âme. Il avait pour femme la fille du tyran Proclès, Lyside d'Épidaure, dont il s'était épris en la voyant dans le palais de son père, un jour qu'à roccasion d'un banquet, toute charmante dans son léger vêtement dorien, elle vaquait aux soins du service et versait le vin aux domestiques '. Il lui donna, quand elle fut son épouse, le nom de Melissa.
Après lui avoir donné deux fils et une fille, Melissa mourut subitement , et, qui voulait s'informer savait bien vite d'où était parti le coup. Périandre sentait peser sur lui la malédiction d'une conscience coupable qu'il voulut apaiser par des pratiques superstitieuses. Il consulta l'oracle des morts sur les bords de l'Achéron en Épire, où l'ombre de Melissa lui apparut, et il célébra, en l'honneur de sa victime, des funérailles pompeuses à. l'occasion desquelles il brûla, dit-on, dans le sanctuaire de Hêra, les plus beaux vêtements des feijimes de Corinthe K
Cependant, les enfants de Melissa avaient grandi sans qu'aucun soupçon fût venu troubler leur candeur innocente. Les deux fils, Cypsélos et Lycophron, ne demandaient pas mieux que d'aller chez leur grand-père, à la cour d'Épidaure. Proclès les attira près de lui, et, comme il les trouvait mûrs pour les épreuves de la vie , un jour qu'il les accompagnait hors de son palais, il leur demanda s'ils connaissaient l'assassin de leur mère. L'aîné, d'un esprit obtus, ne fît pas attention à la question ; mais ce simple mot s'enfonça comme un aiguillon dans le cœur de Lycophron, le cadet. Il n'eut pas de repos qu'il ne fût arrivé à une certitude, et alors, il se plongea avec une obstination passionnée dans cette douleur, la première de sa vie, si bien qu'il ne connut plus d'autre sentiment que le deuil de sa mère et une horreur profonde pour son père. Periandre trouva son fils tout changé ; il ne put lui arracher ni un salut,
*) Athen., p. 589. Fragm. Hist. Grœc, IV, 487. 0. Mueller, .Eginet., p. 64. Steinmetz, op. cit. p. 8. Diogène Laërce donne à Melissa le nom de Lyside (Diog. Laert., I, 7, 1). Sa mère était Éristhénia, fille du roi arcadien Aristocrate, que Proclès avait épousée avant la chute d'Aristocrate (Kohl- MANN, Quœst. Messen., p. 66).
2} Herod., V, 92.
ni un regard. Dans sa colère, il le chassa de sa maison et défendit, sous des peines sévères, à tout citoyen d'ouvrir sa porte au fils dénaturé. Bientôt on vit le disgracié, hâve et sordide, errer çà et là sous les portiques de la riche cité, plus semblable à un mendiant en démence qu'à un prince né dans la pourpre, au fils du grand Periandre. Alors le père eut pitié de son fils ; comme il le croyait dompté par la misère, il alla le trouver ; il l'invita à rentrer dans son palais ; il lui offrit tout ce que pouvait désirer le plus riche héritier présomptif de l'Hellade : c( il reconnaîtrait enfin, disait-il, combien il vaut « mieux exciter l'envie que la pitié ». Il ne reçut d'autre ré- • ponse de son fils que l'avertissement ironique « de prendre « garde à la punition qu'il avait encourue pour avoir parlé à* « Lycophron ! »
Il ne restait plus qu'à éloigner le rebelle. Periandre le fit transporter dans l'île de Corcyre que les Cypsélides avaient replacée sous la domination de Corinthe, espérant que, là, soustrait aux impressions de la maison paternelle, il viendrait à résipiscence. Lycophron resta là des années, comme oublié et disparu. Mais Periandre, dans son palais désert, sentait l'inquiétude et l'angoisse lui monter au cœur à mesure qu'il vieillissait, à mesure que se relâchait son application aux affaires. Son fils cadet était son unique espoir ; c'est sur lui qu'il avait compté pour le soutenir au déclin de l'âge ; il avait vu dans la volonté tenace de son héritier un gage de durée pour sa dynastie, et voilà que, par une fatalité déplorable, cette volonté de fer était en révolte ; il se voyait abhorré du seul être humain dont il eût à cœur d'être aimé, et ses projets allaient se briser contre la résistance de celui sur la tête duquel il les avait fait reposer.
A quoi servait à l'infortuné vieillard de faire la guerre à Proclès, la cause première de tout le mal, et de réunir les Etats de son beau-père, plus Egine, au territoire corinthien? La malédiction de Melissa continuait à peser sur lui, ut le fier potentat se résigna à réitérer ses instances auprès de son fils. Il envoya sa fille à Corcyre. Elle dut représenter à son frère l'abandon qui attristait la vieillesse de leur père, le péril qui menaçait la dynastie. Prières inutiles ! Lycophron déclara qu'il
ne retournerait jamais à Corinthe, tant qu'il y verrait l'assassin de sa mère. L'énergie de Péri andre fut brisée; il se résolut à tout sacrifier pour ne pas voir du moins le triomphe des ennemis de sa maison. De nouveau, une trirème aborde à Corcyre. Un héraut annonce que Periandre veut abdiquer en faveur de son fils, et passer le reste de ses jours à Corcyre. • Lycophron était toujours resté, au fond du cœur, un fils de roi. Sa volonté avait triomphé : il espérait maintenant pouvoir honorer la mémoire de sa mère avec tous les moyens dont disposerait un souverain de. Coi^nnthe. Il fit répondre qu'il viendrait. Mais la malédiction attachée à cette maison n'était pas encore satisfaite. A l'idée que Periandre, devenu chaque année plus misanthrope , allait habiter au milieu d'eux , les Corcyréens se sentirent inquiets et tourmentés ; ils voulurent à tout prix traverser son dessein; ils assassinèrent Lycophron, et ainsi, toutes les démarches humiliantes auxquelles s'était résigné le tyran aboutirent à une déception. Les Corcyréens toutefois n'échappèrent pas à sa visite; ils virent son visage irrité lorsqu'il apparut avec sa flotte de guerre pour venger son fils, qu'il mit l'ile à feu et à sang et envoya les jeunes gens des plus nobles familles subir une mutilation honteuse à la cour de Lydie ; mais, la puissance des Cypsélides était brisée à jamais. Courbé sous le poids du chagrin, le prince que ses poètes avaient célébré comme le plus riche, le plus sage et le plus heureux de tous les Hellènes, s'étendit, pour ne plus se relever, sur sa couche solitaire.
On sent, dans le récit d^Hérodote, que l'historien avait sous les yeux, comme pour Clisthène, des documents poétiques. Aussi voyons-nous surgir devant nous, avec le relief et l'illusion de la vie, des groupes détachés d'événements particulièrement susceptibles d'exciter un intérêt général. Ils sont dessinés à grands traits et ornés d'une foule de détails, tandis qu'il n'y avait pas d'histoire occupée à retracer dans toute son étendue l'ère des tyrans. Il n'y a pas lieu, cependant, de révoquer en doute le fonds de vérité historique qui subsiste en dépit du tour poétique de la tradition, bien qu'il soit impossible de séparer ce fonds de l'ornementation poétique. '^A la mort de Périandre, une ligne collatérale régnait à Ambracie. Un fils
cadet de Cypsélos, nommé Gordias, avait fondé là une souveraineté : lelils de Gordias, Psammétichos ', accourut en toute hâte à Corinthe pour hériter du trône de son oncle. Mais c'est à peine s'il put conserver le pouvoir trois ans. L'influence de Sparte fit rétablir une constitution dorienne : les familles exilées rentrèrent. Le gouvernement des Gypsélides fut dès lors considéré comme une suspension sacrilège de la constitution légale, et les jeunes générations apprirent à exécrer le nom de Periandre comme celui d'un abominable despote. Ainsi se vérifia le mot de 1^ Pythie qui, un jour que le père de Periandre s'informait de l'avenir de sa maison , lui avait adressé du haut de son trépied ces paroles :
Heureux est cet homme qui entre en ma demeure, Cypsélos, fils d'Eétion, roi de l'illustre Corinthe : Heureux, lui et ses fils, mais non les fils de ses fils.
HISTOIRE DE MEGÄRE.
A l'est de Corinthe s'était formé, par suite des invasions, l'État de Mégare ^ Là aussi, les Doriens avaient fait irruption, et cela, sous la conduite des mêmes familles aristocratiques qui avaient fondé Corinthe. Les Bacchiades corinthiens avaient su maintenir ce petit pays limitrophe sous leur dépendance, et les Mégariens, comme les périèques laconiens, étaient tenus de prendre le deuil à la mort d'un roi hérachde 3. A la chute de la royauté, les familles établies à Mégare réussirent à s'affranchir de cette tutelle. Postées comme des sentinelles
1) Prellçr, Aufsätze, p. 431. Gordias paraît être le véritable nom de son père.
*) Voy. ci-dessus, p. 141-142.
^) Mégare était une vieille cité ionienne (t'o uaXaiov "Iwvsç £Ï-/ov Tr,v yoiçœt xaÛTT^v oi'irep xai Tr|V 'ATTixrjv. Strab., p. 392) qui fut dorisée parla suite (Herod.. V, 76. Pausan., I, 39, 5. è'9/j xoi !pwvr,v [j,ETaoa>.QVT£; Awpteîç veyovatrt). Ainsi
les Mégariens èxSsôwpîsuvTat (à la façon des Cynuriens, Herod., VH!, 73). L'ionisme primordial des Mégariens est contesté par Wilamowitz. ap. Hermes, IX, 324.
HISTOIRE DK MEGÄRE
sur les frontières de la péninsule dorienne, entourées de voisins supérieurs en force, elles ont su sauvegarder leur liberté. Fidèles aux mœurs doriennes, elles cultivaient les exercices propres à endurcir le corps et la gymnastique guerrière : avec ' quel succès, on le voit par l'exemple d'Orsippos, qui illustra le nom de sa ville natale en gagnant le prix de la course aux jeux olympiques (01. xv: 720 av. J.-C). Il est le premier de tous les Hellènes qui descendit dans le stade complètement nu '. C'est sous la conduite de ce même Orsippos que les Mégariens parvinrent à reprendre leurs anciennes frontières.
Une noblesse énergique, appartenant à la race indigène, entourée d'une milice dorienne, tenait en mains les rênes dugouvernement : elle possédait la ville et les riches campagnes d'alentour, tandis que les gens du commun vivaient dispersés dans les régions moins fertiles de la montagne et du littoral, et ne venaient qu'aux jours de marché apporter leurs produits dans un endroit déterminé. Les oligarques surent obvier à l'excès de population dans ce petit pays en profitant de sa situation favorable, à portée de deux mers, pour expédier des essaims de colons : d'abord, ils se joignirent aux Corinthiens, comme le prouve la Mégare sicilienne; puis, ils se tournèrent de préférence vers l'est, s'établirent dans les eaux de Salamine et d'Egine et, de là, suivirent les routes lointaines que les Chalcidiens avaient ouvertes jusque vers les plages les plus septentrionales de l'Archipel. Habitués aux détroits resserrés, ils cherchèrent de préférence des régions maritimes de configuration analogue, et montrèrent surtout une prédilection particulière pour les côtes de la Propontide. Dès la vingtsixième Olympiade (674) ils s'installèrent à demeure à l'entrée du Pont-Euxin. Ils commencèrent par le rivage asiatique, puis ils fondèrent, à peu près en face, Byzance (6S8). La petite Mégare devint une seconde Corinthe, une ville cosmopolite, dont les citoyensétaient servis par des esclaves scythes; son port de Nissea, un centre des plus animés, le point d'où partaient les émigrants de la Grèce centrale pour les mers du nord. Les
1) TtpiôToç £v 'OXyjXTïîa èffte^avwôr, yu[j,voç, d'après une inscription trouvée à Mégare (G. I. Gr., I,' p. 553).
oligarques dirigèrent ce mouvement avec beaucoup d'habileté, car, par l'expatriation d'une population remuante, ils assuraient leur domination et, en même temps, ils portèrent l'industrie du fret à Mégare et toutes les spéculations qui s'y rattachent à un degré de prospérité peu commun.
Mais c'est là précisément ce qui devait amener leur chute ; car ils ne pouvaient pas garder tous les bénéfices pour eux et exploiter à eux seuls leurs concitoyens. Ils ne purent empêcher que le peuple n'acquît avec le bien-être la conscience de ses droits, et ne prît une part des plus vives au soulèvement, général à cette époque, des classes inférieures contre la tutelle oligarchique. Il y avait longtemps que les partis s'étaient formés et s'épiaient réciproquement lorsque Théagène poussa les gens du peuple à un coup de main hardi, qui fit éclater la révolution à Mégare.
L^occasion immédiate fut une contestation insignifiante. Il s'agissait d'un pacage, situé le long du petit ruisseau de Mégare. Les citoyens de vieille souche en avaient la jouissance, sans y avoir droit, à ce que disaient leurs adversaires. Théagène fit main basse sur les troupeaux, en fit abattre la plus grande partie *, et, lorsque la noblesse lui demanda compte de sa conduite, il se fit donner par le peuple une garde qui le mit en état de renverser le régime aristocratique et de s'emparer de tous les pouvoirs au nom du peuple, problablement avec l'appui des tyrans voisins.
Il y eut aussitôt un revirement complet. Les hommes du « Démos», qui jusque-là s'étaient tenus à distance « comme des cerfs effarouchés », vinrent s'établir dans la ville; les artisans étaient désormais les maîtres et triomphaient sur la grandeur déchue des familles aristocratiques. Théagène prit à tâche de jeter sur cette transformation politique un éclat qui en fit le commencement d'une ère nouvelle. Au moyen d'un long canal, il amena les sources de la montagne au cœur de la ville, où une fontaine jaillissante orna l'agora. La ville était
1) Twv euTiopwv i:à xtv^vr) aTroa-çâÇa; Xaêwv ui^pà tov ■KOxa.[wv £7rcv£(i.ovTaç (c'està-dire illégalement) Aristot., Polit.. 203, 25. Cf. Rhetor., 9, 34. La date est déterminée par Cylon, qui s'empara de la tyrannie à Athènes avec le secours de Théagène (Thucyd., I, 126).