LA GUERRE DU PELOPONNESE
§ I. — Athèaes et le différend coRiNTHO-coRCYRÉEiN. — Jalousie excitée par la fortune d'Athènes. — Situation et politique de Corinthe. — Corinthe et Corcyre. — Insurrection à Épidanine. — Guerre entre Corcyre et Corinthe. — Combat naval d'Action (435/4). — Ambassades à Athènes : alliance d'Athènes avec Corcyre. — Bataille navale de Sybola (432). — Défection de Potidée (432).' — Guerre dans la Chalcidique : rencontres près de Potidée (sept. 432).
§ II. — Corinthe et la Ligue PÉLorOiNiNÉsiEiNAE. — Appel fait par les Corinthiens à la Ligue péloponnésienne. — Plaintes d'Egine et de Mégare. — Corinthe pousse Sparte à la guerre. — Délibérations à Sparte. — Motion de blâme votée par l'assemblée de Sparte. — La politique Spartiate. — Mobiles réels du parti de la guerre. — Zèle belliqueux de Corinthe. — La guerre votée par la diète péloponnésienne (432).
§ III. — Les BELLIGÉRANTS AVANT LES HOSTILITÉS. — Négociations avec Athènes (432). — ■ Le parti de la guerre et le parti de la paix à Athènes. — Discours de Périclès. — Réponse- définitive d'Alhènes, — Plans de campagne des Péloponnésiens. — Plans de campagne de Sparte. — Les alliés de Sparte. — Avantages des Péloponnésiens. — Forces militaires et ressources d'Athènes. — Situation de Périclès. — Les ennemis de Périclès. — Attaques dirigées contre les amis de Périclès. — Procès et mort de Phidias (432). — Procès d'Anaxagore et d'Aspasie. — Attaques dirigées contre la personne de Périclès (431). — Périclès désire la guerre.
§ IV. — Premières hostilités. — Anxiété générale. — Les Thébains donnent le signal de la guerre. — Surprise de Platée (4-5 avril 431). — Première invasion des Péloponnésiens (juin 431). — Mesures prises par Périclès. — Archidamos en Attique. — Irritation du peuple. — Représailles exercées par la flotte athénienne (été 431). — Expulsion des Eginètes et ravage de la Mégaride. — Alliance d'Athèues avec le roi Sitalcès (431). — Oraisun funèbre prononcée par Périclès. — Deuxième invasion de r Attique (mai 430).
§ V. — Derniers efforts de Périclès. — La peste d'Athènes (été 430). — Effets de la peste. — Expédition de Périclès sur mer, — Impopularité et
justification de Périclès. — Condamnation de Périclès («^té 430). — Périclès réélu stratège (430). — Exécution des ambassadeurs péloponuésiens. — Prise de Potidée (hiver 430/429). — Troisième année de la guerre. — Phormion dans le golfe de Corinthe (429). — Double victoire de Phormion. — Mort de Périclès (automne 429). — Coup d'oeil rétrospectif sur l'administration de Périclès.
ATHÈNES ET LE DIFFÉREND CORLNTHO-CORCYRÉEN.
La prospérité des années de paix que les Athéniens devaient à Périclès contenait le germe d'une guerre inévitable. Les Etats confédérés ne pouvaient pas se consoler de l'anéantissement de leur autonomie ; la splendeur d'Athènes était un sujet d'irritation pour les Mégariens et les Béotiens ; elle l'était aussi pour les habitants du Péloponnèse et notamment pour les Spartiates, dont la jalousie avait été déjà si vivement excitée par le premier essor qu'avait pris la puissance d'Athènes après l'expulsion des Pisistratides. Maintenant surtout, de quels yeux ne devaient-ils pas considérer Athènes ! Cependant, ils se bornaient à nourrir sourdement une colère in active ; et quelle que fût l'amertume avec laquelle ils se voyaient de plus en plus évincés de leur position prépondérante, aucune résolution vigoureuse ne trahit leur animosité. Athènes, de son côté, évitait avec le plus grand soin de provoquer le commencement des hostilités, et Périclès, depuis le moment où il eut à sa disposition les fonds publics, consacra, dit-on, chaque année une somme de dix talents à travailler à Sparte contre le parti de la guerre ^ Quelque incroyable que cela paraisse^ il n'est pas impossible qu'ilait profité de cette façon des faiblesses
*) Ce que Théophrasle raconte des sommes d'argent qui, pendant un certain temps, allaient tous les ans à Sparte pour y acheter les consciences, repose vraisemblablement sur ce fait que Périclès introduisit dans le budget de l'État la rubrique : à; 2éov, tU tô ôéov (Cf. vol. II, p. 506-507) : c'étaient des fonds secrets, que la confiance publique laissait à la disposition du directeur des affah-es étrangères, sans lui demander d'en rendre compte. Cf. BocKH, Staatshaushaltung, I. p. 274.
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de ses adversaires. Il ne voulait pas acheter la paix, mais tenir dans sa main le commencement de la guerre ; c'est pour cela qu'il lui fallait avoir de l'influence à Sparte, où les dispositions des partis oscillaient sans cesse. Corinthe seule, parmi tous les ennemis d'Athènes, suivait une politique ferme et active.
Corinthe était une ville commerçante, qui ne pouvait subsister sans flotte et sans colonies. Elle devait être jalouse de tout État qui lui disputerait l'empire des eaux et ses relations au delà des mers. Pour humilier Egine, les Corinthiens avaient autrefois soutenu Athènes ' ; leur irritation fut d'autant plus grande lorsqu'ils virent dans l'espace de peu d'années s'accroître, au point d'en être complètement déhordés, la marine athénienne, dont ils avaient dédaiené les commencements. C'est en vain que, pendant les guerres contre la Perse, ils avaient essayé d'entraver la marche victorieuse d'Athènes - ; en vain ils avaient protesté contre la construction de ses murs ^ ; leur situation empirait tous les jours. En effet, depuis la fondation de la confédération attique, ils se voyaient non seulement exclus de la gloire et de tous les avantages des victoires que les Grecs avaient remportées sur mer, mais Athènes leur avait enlevé leurs propres colonies, et surtout Potidée; leur influence dans l'Archipel était anéantie, leur commerce en Asie complètement ruiné. Lorsque Mégare et l'Achaïe ouvrirent leurs ports aux Athéniens et que Naupacte devint, grâce aux Messéniens, une place d'armes de l'Attique \ ils ne furent même plus les maîtres dans leurs propres eaux. Les Messéniens, de leur côté, n'entendaient absolument pas rester inactifs ; ils firent de leurville nouvelle unport militaire, et, immédiatement après leur établissement, ils entreprirent une expédition vers l'ouest, dans le bassin del'Achéloos, remarquable par sa fertilité, et où ils pouvaient nuire le plus facilement à la puissance de Corinthe ^ Ce fut certainement de connivence avec Athènes
') Voy. vol. II, p. 259.
2) Voy. vol. II, p. 316. 31
3) Voy. vol. II, p. 353.
*) Voy. vol. II, p. 438.
5) Vov. vol. I, p. 324.
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qu'ils choisirent pour but de leurs opérations Œniadae, située dans la partie inférieure de la vallée de FAchéloos, fortifiée par des murs et des marais, et qui de tout temps s'était montrée fidèle à Corinthe et hostile à Athènes. Ils s'emparèrent de la ville et s'y maintinrent pendant une année, jusqu'à ce qu'une armée acarnanienne, levée parles tribus voisines, les eùtforcés à abandonner la place'. Peu de temps après parut, à l'embouchure de l'Achéloos, une flotte athénienne sous le commandement de Périclès - ; elle essaya en vain, il est vrai, de prendre Œniada^, mais les Corinthiens se voyaient constamment menacés dansleurspossessionscolonialesles plus indispensables; ils se trouvaient sous le coup d'un véritable état de siège ^.
Grâce à la paix de Trente ans, ils purent enfin se mouvoir avec plus de liberté ; ils respirèrent de nouveau. Mais ils savaient très bien qu'Athènes profiterait de la première occasion venue pour rétablir sa domination dans lamer d'Occident. Au surplus, ils ne pouvaient pas se fier aux villes achéennes : l'Acarnanie aussi était jalouse des Corinthiens, qui essayaient de dominer sur ses côtes, et penchait vers les Athéniens * ; File de Zacynthe s'était toujours montrée hostile à la Ligue péloponnésienne ; Naupacte était située, comme un j)oste avancé, à l'entrée même du golfe de Corinthe, et l'on savait ce qu'il fallait attendre des Messéniens, également entreprenants sur terre et sur mer, ennemis mortels de Sparte et de ses alliés et dévoués sans réserve aux Athéniens. Il s'agissait donc avant tout, comme on le comprenait très bien à Corinthe, d'attirer à soi les villes maritimes et les îles restées fidèles aux intérêts du Péloponnèse, et de rétablir les rapports avec les colonies. En un mot, Corinthe était le seul Etat qui suivît d'un œil vigilant tous les mouvements d'Athènes, et qui, bien que sans bruit, s'efforçât de rester en bonne intelligence avec Delphes, Thèbes et les villes maritimes de i'ArgoUde. Elle s'attacha le
1) Pausan., IV, 25.
2) Yoy. vol. II, p. 440.
^) L'extension de la domination athénienne dans la mer d'Occident a été une des principales causes de la guerre, d'après C. H. Plass, lieber die Ursachen des archidamischen Kriegs. Stader Programm., J 858/9.
*) Sur l'antagonisme entre les colonies corinthiennes et les indigènes d'Acarnanie, voy. R. Weil, Zeitschr. f.Num. [t8791, p. 121 sqq.
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plus étroitement possible Mégare, qui pendant quinze ans s'était tenue à l'écart, cultiva ses relations avec l'Élide et les îles ioniennes et chercha cà se ménager, pour le cas où elle en aurait besoin, l'appui de Sparte et de la ligue du Péloponnèse. Elle ne pouvait avoir d'autre but que de former, en réunissant des forces éparses,une marine qui fût capable de s'opposer, au moins dans les mers de l'ouest, aux flottes athéniennes ; elle devait s'efforcer d'établir dans ces eaux son hégémonie et de garantir contre toute immixtion étrangère ses rapports avec ses colonies et ses alliés de l'Occident. C'est pour cette raison aussi que les Corinthiens, pendant la guerre contre Samos, avaient voté contre l'intervention des habitants du Péloponnèse ' ; ils voulaient^ en effet, faire reconnaître dans les questions intéressant leur politique maritime le principe de non-intervention que les Athéniens faisaient valoir pour eux-mêmes.
Ils ne manquaient pas, pour mener à bonne fin cette politique, de solides points d'appui. Il faut nommer avant tout la cité populeuse et guerrière des Ambraciotes, fidèlement attachée à Corinthe et qui, avec l'île de Leucade - et Anactorion, dominait dans le golfe d'Ambracie \ Dans l'Acarnanie aussi, Œniadae, outre Anactorion, était fidèle à Corinthe ; et, parmi les autres peuplades de la terre ferme, elle pouvait compter sur les Étoliens et les Épirotes. Mais aucun Etat n'entravait davantage la politique des Corinthiens que Corcyre. Dans ses luttes avec les Épirotes et les lUyriens, cette cité avait conquis de bonne heure une grande indépendance ; aussi, de mémoire d'homme, avait-elle gardé vis-à-vis de Corinthe une attitude hautaine. Une première fois, sous les Bacchiades, elle s'était détachée de Corinthe; puis une seconde fois, après l'époque brillante de Periandre : depuis longtemps, elle s'était affranchie de tous devoirs de piété filiale envers sa métropole, et elle se tenait toujours prête à défendre, avec sa flotte de 120 trirèmes, sa complète indépendance.
Dans le monde grec, on aimait peu les Corcyréens. Leur fortune rapide et leurs richesses les avaient rendus orgueil-
») Voy. vol. II, p. 520, 3.
-) Actuellement Levkada ou Santa-Maura.
3) Aujourd'hui goXhà'Arta.
8 LA GUERRE JUSQu'a LA MORT DE PÉRICLÈS
leux et insolents ; ils se montraient durs et arbitraires lorsque des vaisseaux étrangers venaient chercher un refuge auprès d'eux: eux-mêmes se montraient rarement dans les ports étrangers. L'égoïsme d'une politique mercantile leur faisait garder avec jalousie la région maritime dont ils occupaient le centre; ils se souciaient peu des intérêts nationaux et considéraient ime neutralité armée comme le moyen le plus propre à exploiter les avantages de leur situation entre les côtes de la Grèce, de rillyrie et de la Sicile. Or, du moment que Corinthe manifestait de plus en plus clairement l'intention de relever sa marine et ses colonies, la reprise des anciennes hostilités était inévitable. D'ailleurs, plusieurs villes de la côte avaient été fondées en commun par les deux Etats \ et leurs habitants, d'origine différente, avaient déjà vu éclater au milieu d'eux plus d'une querelle. C'est ainsi qu'on s'était divisé au sujet des droits que les deux cités revendiquaient l'une et l'autre comme métropoles de Leucade ; Thémistocle, choisi comme arbitre, s'était prononcé en faveur de Corcyre '. Des complications plus sérieuses ne pouvaient manquer de se produire ; elles se produisirent plus tôt qu'on ne s'y attendait.
A quinze milles au nord du promontoire Acrocéraunien, qui forme lalimite entre la mer Ionienne et l'Adriatique, était assise, sur une langue de terre saillante, la ville d'Epidamne ^ ; elle avait été fondée par Corcyre au moment où Péri andre était arrivé au pouvoir \ Le commerce avec l'IUyrie Tavait rendue puissante et riche ; elle était pleine d'esclaves et de commerçants étrangers. Malgré cela, un certain nombre de familles s'étaientmaintenues au pouvoir; ellesformaientune aristocratie absolument fermée, du milieu de laquelle on élisait le chef de l'Etat,, celui-ci dirigeant les affaires avec un pouvoir presque royal ^ Cette noblesse urbaine héréditaire faisait elle-même le négoce de terre et de mer ; elle s'était constituée en société
') Sur la politique coloniale de Corinthe, voy. E. Clrtius, Studien zitr Gesch. von Korinth, ap. Hermes, X, 232. *) Plut., Themist., 24. Thucyd., I. 136. •'*) Plus tard, Dyrrachium, aujourd'hui Durazzo. *) Voy. vol. I, p. 338.
■') Sur la constitution d'Epidamne, voy. Plut., Qiizst. Grase, 29.
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de commerce, qui travaillait avec un capital commun pour le compte de tous ses membres '. Les familles privilégiées avaient donc le monopole du grand commerce ; les métiers étaient exercés par des esclaves publics ; on avait laissé aux simples citoyens Tagriculture, \q cabotage et le commerce de détail, pour pouvoir les tenir plus facilement dans un état de dépendance politique. Pendant longtemps cette constitution ne fut pas modifiée ; elle ne fut ébranlée que lorsque l'hostilité des Illyriens mit en danger la situation extérieure de la ville et qu'on fut obligé d'exiger de la communauté entière de plus sérieux elForts.
La première innovation fut rétablissement d'un Conseil plus nombreux ; cette mesure priva les aristocrates de leurs droits exclusifs au gouvernement. Cependant, des concessions isolées ne suffirent point à maintenir la concorde ; la ville souffrait de l'instabilité d'une constitution à moitié aristocratique, à moitié démocratique : une révolte finit par éclater, à la suite de laquelle les familles nobles furent chassées d'Epidamne. Elles s'unirent aux Illyriens pour reconquérir leur ville natale avec leur secours, et la république nouvellement fondée fut serrée de près. Elle chercha du secours au dehors et s^adressa d'abord à Corcyre. Mais là, on était fort mal disposé à son égard. Car Corcyre elle-même souffrait, comme la plupart des Etats grecs de cette époque, d'un excès de population et de tiraillements politiques; les familles régnantes, qui repoussaient de toutes leurs forces les prétentions croissantes de la commune, blâmaient la révolution d'Epidamne. Alors les ambassadeurs, sur l'ordre de l'oracle de Delphes, allèrent à Corinthe.
Là, on se décida sur-le-champ à profiter de l'occasion qui s'offrait; les circonstances ne pouvaient être plus favorables pour rétablir dans la mer Ionienne l'hégémonie de Corinthe. Forts de l'autorité de l'oracle, les Corinthiens pouvaient défendre^, contre les Barbares et les partisans alliés avec eux, une commune grecque abandonnée par sa métropole ; on espérait en même temps trouver dans Épidamne un point
») Voy. vol. I, p. 332.
■10 LA OUERRE .TUSOT^'a LA MORT DE PKRIC.LftS
d'appui do la plus haute importance. Aussi ne promit-on du secours qu'à la condition qu'Epidamne recevrait des colons et une garnison de Corinthe. On envoya sans tarder pcU' voie de terre une armée, qui poussa d'Apollonie à ]^]pidamne pour augmenter les forces de la commune et relever les affaires de la ville en détresse.
Cette démarche fut le signal de la guerre ; car les Corcyréens n'entendaient pas laisser tomber en des mains ennemies une de leurs colonies. Ils vinrent mouiller devant Epidamne avec quarante vaisseaux et menacèrent d'avoir recours à la force si les nouveaux colons n'étaient pas immédiatement renvoyés. Mais la ville se fiait à Corinthe, qui équipa trente vaisseaux de guerre et invita en même temps tous ceux qui le voudraient à prendre part, soit en personne, soit en fournissant des fonds, à l'établissement d'une colonie considérable à Epidamne; elle lit appel à tous ses alliés et emprunta de l'argent à Thèbes et à Phlionte, de sorte que les habitants de Corcyre, surpris par ce déploiement d'énergie, essayèrent sérieusement de rétablir l'entente. Ils étaient, en effet, très peu disposés de leur côté à rechercher des alliances étrangères, et ils allèrent jusqu'à vouloir remettre le jugement du différend à l'oracle de Delphes. Ils donnèrent à entendre aux Corinthiens qu'en cas de refus ils sauraient prendre des mesures dont n'aurait à se louer ni l'une ni l'autre des deux cités adverses.
Mais il n'était plus possible ni d'intimider ni d'arrêter Corinthe. Elle déclara la guerre : sur son ordre, soixante-quinze vaisseaux se rendirent à Epidamne en suivant la côte. Les habitants de Corcyre considéraient l'embouchure du golfe d'Ambracie comme la limite de leur territoire. Là, ils sommèrent encore une fois la flotte ennemie de se retirer; leurs remontrances étant restées sans effet, ils mirent immédiatement à la mer tous les vaisseaux qu'ils avaient sous la main, et battirent complètement les Corintbiens. Le même jour, Epidamne se rendit, et, dès lors, Corcyre fut maîtresse dans toute la mer Ionienne, de sorte que les côtes des alliés de Corinthe fureni pillées jusqu'en Elide. Ces faits se passèrent pendant la deuxième année de la lxxxvi* Olympiade (en automne 435 ou au printemps de 434).
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C'est ainsi que, d'une querelle qui avait éclaté entre les habitants d'un port de rillyrie, était née une guerre qui menaçait d'embraser la Grèce et qu'on ne pouvait plus renfermer dans un rayon déterminé. Car aucun des Etats belligérants n'était disposé à céder^ et aucun d'eux ne pouvait espérer, avec ses seules ressources, sortir victorieux de la lutte. Deux années entières furent employées à lever des troupes, à faire des préparatifs et à entamer des négociations au dehors; car les habitants de Corcyre ne manquèrent pas d'exécuter leurs menaces, et les Corinthiens aussi furent obligés d'envoyer des ambassadeurs à leurs ennemis les plus acharnés, pour empêcher leur alliance avec Corcyre. On en était là lorsque la cause des deux partis belligérants fut portée devant le peuple athénien.
Les envoyés de Corcyre parlèrent très franchement. D'accord avec leurs principes, ils eussent préféré rester étrangers à toute alliance; la nécessité seule les avait conduits devant l'assemblée des citoyens d'Athènes. Mais, puisque les choses en étaient là, on ne pouvait imaginer une situation plus avantageuse pour Athènes. Les Athéniens, en effet, devaient tenir avant tout à ne voir aucune flotte à côté de la leur. Or, la seconde marine de la Grèce était prête à se joindre à eux; l'accroissement le plus considérable de leur puissance pouvait donc être atteint sans le moindre risque. En ce moment, une augmentation de leurs forces devait leur paraître doublement désirable; car tout le monde savait qu'on pouvait considérer la guerre générale comme ayant éclaté. Quant au droit, on ne pouvait dire qu'il était violé, dans le cas où Athènes soutiendrait Corcyre ; de sanglantes luttes avaient depuis longtemps détruit toute relation filiale avec la métropole ; cette dernière avait perdu, à force d'en abuser, les droits les plus sacrés. Corcyre était donc libre et pouvait s'allier à qui elle voulait.
Tandis que les habitants de Corcyre, d'accord avec leur propre politique, faisaient ainsi ressortir, sans vouloir s'en cacher, le point de vue de l'intérêt, les Corinthiens préférèrent se placer sur le terrain du droit colonial. La fidélité de leurs autres colonies prouvait assez, disaient-ils, que ce n'était pas
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la faute de la métropole si ses rapports avec Corcyre avaient toujours été mauvais. L^'esprit peu endurant des habitants de Corcyre était connu de tout le monde, et les propositions qu'ils avaient faites à la dernière heure n'avaient pas été acceptables, parce que, en attendant la décision de l'arbitre proposé, ils étaient restés en possession de tous leurs avantages. Ces considérations avaient peu de poids pour Athènes ; on n'attachait guère plus d'importance aux droits qu'on acquerrait ainsi à la reconnaissance des Corinthiens. Les ambassadeurs firent plus d'impression en rappelant les traités existants; ils montrèrent que Corinthe,, comme membre de la confédération du Péloponnèse, était aussi l'alliée d'Athènes; qu'il existait, il est vrai, la plus grande tension dans les rapports entre les divers alliés, mais qu'on pouvait encore éviter d'en venir aux dernières extrémités; qu'il était temps encore d'épargner à la Grèce des calamités sans fin. Il fallait songer aussi qu'en définitive il n'y a d'utile que ce qui est juste.
C'est ainsi que les deux puissances maritimes de deuxième rang brig"uaient la faveur de la première ; l'une demandait une alliance, l'autre, la neutralité seulement. Etant donnée une politique uniquement préoccupée de l'intérêt, le choix ne pouvait être douteux. Si, malgré cela, on se trouva perplexe au moment de prendre un parti, si même la première assemblée fut favorable aux Corinthiens, cela prouve combien à Athènes on hésitait à faire le pas décisif qui déchirait les traités et faisait cesser la paix. Sans doute, on eût préféré laisser Corinthe et Corcyre vider leur querelle entre elles, si l'on avait eu la certitude que les deux partis épuiseraient dans la lutte leurs forces et leur argent. Mais Corinthe paraissait pour le moment devoirl'emporter, par ses alliances et ses préparatifs, etles Athéniens ne pouvaient supporter l'idée que la destruction de l'indépendance de Corcyre ferait surgir peut-être sur les côtes du Péloponnèse une marine capable de les braver et d'entraver dans l'ouest l'extension de leur puissance. Cette considération fut décisive, et, dans une seconde assemblée, les citoyens résolurent, non pas de recevoir dans la confédération attique les habitants de Corcyre, comme ceux-ci l'avaient demandé, ni de faire cause commune avec eux contre Corinthe, mais de
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conclure avec eux un traité de défense réciproque; de telle sorte que les deux États s'engageaient à repousser avec leurs forces réunies toute attaque tentée contre eux ou leurs alliés. On croyait ainsi avoir pris la position la plus favorable dans la guerre qui venait d'éclater, sans pourtant s'être rendu coupable de la rupture de la paix. Ce qui prouve encore la prudence avec laquelle on agit dans ces circonstances^ c'est qu'après le départ des ambassadeurs dix vaisseaux seulement furent envoyés dans la mer Ionienne ; ce ne fut pas non plus sans intention probablement qu'on plaça à la tête de l'escadre Lacédœmonios, le iils de Cimon ' , qu'on supposait moins tenté que tout autre d'agir avec trop de précipitation contre les habitants du Péloponnèse -.
Cependant, le traité qui modifiait essentiellement les rapports des différents États grecs était conclu, et les Corinthiens n'en hâtèrent que davantage leurs préparatifs, afin de tenir tète au danger croissant. Ils avaient pu réunir enfin une flotte imposante de 150 trirèmes, avec laquelle, remplis de l'espoir de vaincre, il mirent à la mer au printemps de l'année 432 (01. Lxxxvi, 4), pour chercher l'ennemi dans ses propres eaux.
Cette fois ils passèrent, sans rencontrer de résistance, devant l'embouchure du golfe d'Ambracie, longèrent les côtes de l'Épire, et allèrent établir un camp à l'entrée du détroit de Corcyre^ non loin du cap Chimérion, où la population des campagnes leur amena du renfort et leur rendit divers services; ce camp protégeait les vaisseaux. Les Corcyréens avaient pris position, avec MO trirèmes, près des îles rocheuses de Sybota, situées en face de la partie méridionale de leur île, près de la côte du continent. C'est dans ce détroit que s engagea la bataille, la plus grande que des vaisseaux grecs se fussent livrée jusque-là. Les Corinthiens avaient placé au centre les petits contingents de leurs alliés, et à l'aile droite, les Mégariens et les Ambraciotes ; eux-mêmes, avec leurs 90
1) Voy. vol. II, p. 404.
-) liest permis d'opposer cette manière de voir au calcul vraiment odieux que (probablement d'après Stésimbrolos de Thasos) l'on a prêté a Pénclès (Cf. Slntenis ad Plut. Pericl., 29) en le représentant comme enchanté de préparer un échec au fils de Cimon.
14 LA GUEimii jusqu'à la mort de PÉUICLÈS
Irirèmes bien exercées, formaient l'aile gauche, où ils avaient en face d'eux, outre les Corcyréens, les vaisseaux athéniens, lesquels avaient reçu l'ordre formel de rester en observation et de n'agir énergiquement que dans le cas où l'île elle-même serait directement menacée ^ Dans ce but, les Athéniens restèrent à côté des Corcyréens, comme spectateurs de la lutte. Elle leur offrit un spectacle inattendu; car les Grecs do l'ouest se battaient encore sur mer, comme autrefois, sans aucun art, et n'entendaient rien aux mouvements rapides des trirèmes, grâce auxquels il était possible, sans verser le sang, de désarmer et de réduire à l'inaction les navires ennemis. Il y eut un abordage de vaisseau à vaisseau ; on voyait se battre d'un pont à l'autre^, comme sur la terre ferme, les hoplites, les archers, les soldats armés de javelots, et les vaisseaux, dans cette affreuse mêlée, ne pouvaient plusse détacher les uns des autres.
Enlin, l'aile droite des Corinthiens fut rejetée en masse et poursuivie sans réUexion par les Corcyréens jusqu'à Chimérion, de sorte que les vaisseaux victorieux, dont l'équipage n'avait en vue que le pillage du camp, s'éloignèrent complètement du champ de bataille. Mais là, ils firent d'autant plus défaut que l'aile gauche des Corinthiens avait, dans l'intervalle, remporté les avantages les plus décisifs et les avait poursuivis avec assez d'énergie pour qu'il devînt impossible aux vaisseaux athéniens de rester neutres. Ceux-ci engagèrent le combat avec les Corinthiens et se retirèrent ensuite avec les Corcyréens sur les côtes de l'île, devant les forces supérieures de l'ennemi. Les Corinthiens, croyant leur victoire complète, croisèrent dans le détroit, cherchèrent à satisfaire leur rage aveugle en tuant autant de matelots que possible — dans le tumulte, il leur arriva même de s'attaquera leurs propres vaisseaux, — et regagnèrent ensuite la côte du continent où les avait rejoints l'armée des Epirotes, ceux-ci guettant déjà la chute de l'orgueilleuse Corcyre. Après avoir mis en sûreté leurs morts et les débris de leurs navires, les Corinthiens reprirent la mer, bien déterminés àfrapper, s'ils le pouvaient,
') Sur les mouvemeiitö des deux Hottes, voy. Thuc, I, 46-48.
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Uli coup décisif avant la fin de la journée. Pour la seconde fois, les deux flottes s'avancèrent l'une contre l'autre avec tous les vaisseaux encore en état de se battre ; des deux côtés on poussait le cri de guerre, lorsque soudain les Corinthiens reculèrent et renoncèrent au combat. Une escadre venait d'apparaître à l'horizon, et ils avaient reconnu les trirèmes athéniennes. En effet, Athènes, à la nouvelle du départ de la Hotte corinthienne, avait expédié un renfort de vingt vaisseaux sous Glaucon et Dracontidès ; car déjà on avait reproché à Périclès l'insuffisance du premier envoi. La vue seule de l'escadre athénienne enleva tout courage aux Corinthiens. Au moment du plus grand danger, la flotte des Corcyréens fut sauvée, et, le lendemain matin, ils s'avancèrent sur Sybota avec les trirèmes athéniennes, maintenant aunombrede trente. pour offrir une seconde bataille à l'ennemi. Mais les Corinthiens évitèrent tout engagement, et, comme les Athéniens étaient décidés à ne pas les attaquer, ils rentrèrent chez eux sans être inquiétés i.
Cette bataille sanglante n'avait donc amené aucun résultat décisif, et les deux partis, s'attribuant la victoire, se crurent endroit d'ériger des trophées; mais elle n'en eut pas moins les suites les plus graves. C'est. dans le détroit de Corcyre que les vaisseaux de l'Attique et ceux du Péloponnèse entrèrent en lutte pour la première fois ; la paix était violée de fait, les passions furieuses déchaînées. Les Corinthiens ne pourront pardonner aux Athéniens de leur avoir arraché des mains une victoire péniblement conquise ; et, en face d'un ennemi
') Bataille de Sybota et retraite des Corintliiens (Thln;., I, 49-55). Cf. G. 1. Atïic, I, n. 179, d'où il appert que le collègue de Glaucou était Dracontidès, et non pas, comme le porte le texte de Thucydide, D-xj/wv Asâypo-j xa\ 'Avôoxîorji; Aewyôpou. Le nom du troisième stratège, que ''^'bucydide ne mentionne pas, est mutilé sur l'inscription : on lit, à la ligne 20 : ... évei Koi>,£î. C'est à la bataille navale de Sybota qu'il faut rapporter l'inscription sur bronze ayant fait partie d'un ex-voto consacré par les Athéniens à Dodone (CARAPAiNOs, Dodone et ses ruines, I, pi. 26, 2. Fränkel, ap. Archäol. Zeitung, 1878, p. 71). Le document épigraphique qui donne le compte des dépenses faites pour les deux expéditions à Korkijra (c'est l'orthographe lies inscriptions et des médailles) se trouve dans Rangabé, An^. jB«?^^., p. 115. BocKH, Ahhandl. d. Akad. d. Wis., 1847, p. 355. C. I. Aïtic. I, n. 179. Cf. E. Müller, De tempore quo bellum Pelop. initium ceperit, 1852, p. 35.
16 LA GUERRE JUSQU'a LA MORT DE PÉRICLÈS
déclaré, les Athéniens de leur côté vont être forcés d'agir avec moins d'égai'ds et plus de décision.
De nouvelles complications surgirent à l'autre extrémité du continent hellénique, en Thrace, là où, en face des côtes de Macédoine et de Thessalie, s'avance dans la mer la longue presqu'île de Pallène.
Sur l'isthme étroit qui joint Pallène au continent thrace s'élevait Potidée^ baignée par deux mers comme sa métropole Corinthe ; c'était une vaillante cité qui, immédiatement après la bataille de Salamine, s'était détachée des Perses et avait courageusement repoussé, avec l'aide des marées, le siège tenté par Artabaze ^ Potidée était entrée dans la confédération attique, mais sans rompre avec Corinthe, car chaque année celle-ci lui envoyait un magistrat superieur('E'::'.2r,;ji.'.cjpyiç) qui avait la présidence honorifique de la commune.
Après la journée de Sybota, il devint impossible de prolonger cette situation ambiguë, d'autant plus que Perdiccas, roi de Macédoine, était hostile aux Athéniens et excitait Corinthe à agir contre les intérêts de ces derniers. Située au point le plus vulnérable du territoire athénien, Potidée menaçait de devenir un centre d'agitations ennemies: il ne fallait donc pas hésiter. La flotte qui avait pour mission de protéger contre Perdiccas les côtes de la mer de Thrace reçut immédiatement l'ordre de demander aux habitants de Potidée de démolir leur mur d'enceinte, de livrer des otages, et de renvoyer le magistrat corinthien. Potidée, effrayée, envoya en même temps des messagers à Athènes et dans le Péloponnèse ; là, on ne les écouta pas, ici on leur promit du secours. 11 en résulta une défection ouverte-, àlaquelle prirent part lespetites villesmaritimes delà Chalcidique^ et les Bottiéensdu golfe Thermaïque '.
Perdiccas attisait le feu : il engagea les Chalcidiens à abandonner les petites villes des côtes, qui isolément ne pouvaient tenir contre Athènes, pour aller fonder une ville commune plus avant dans les terres, près d'Olynthe, à 11 kilomètres
') Artabaze devant Potidée (Herod., VIII, 126-129).
^) L'histoire de la défection de Potidée dans Thucyd., I, 56 sqq.
3) Voy. vol. I, p. 533.
*) Aujourd'hui, golfe de Saloniki [Thessalonique].
ATHÈNES ET LE DIFFÉREND CORINTHO-CORCYRÉEN 17
au-dessus de Potidée. Les Corinthiens déployèrent la plus grande activité et, quarante jours après la défection de Potidée, Aristeus, fils d'Adimantos, arrivait déjà pour diriger la défense de cette ville à laquelle il était tout particulièrement attaché par des relations personnelles. Un grand nombre de volontaires s'étaient joints à lui, de sorte qu'il avait aveclui une armée de 2,000 hommes. Pendantce temps, les Athéniensn'étaient pas restés inactifs. A la nouvelle de la défection, ils avaient envoyé dans les eaux de la Thrace quarante vaisseaux sous le stratège Callias, avec 2,000 hoplites '. Les escadres se réunirent en Macédoine. Mais les forces étaient insuffisantes pour faire la guerre sur un double théâtre; aussi, lorsqu'ils apprirent l'arrivée d'Aristeus, les Athéniens, pour pouvoir agir librement contre Potidée, ne purent faire autrement que de s'entendre avec Perdiccas et d'évacuer la Macédoine. La saison les forçait de se hâter, et, après avoir vainement tenté de s'emparer par un coup de main de Strepsa -, point important situé à l'intersection des routes de la Thrace et de la Macédoine, les troupes, longeant la côte conjointement avec la flotte^ marchèrent sur Potidée.
Perdiccas avait immédiatement violé le traité qui l'avait débarrassé des Athéniens, et, pour pouvoir se donner tout entier à la guerre de Ghalcidique, à laquelle il attribuait une influence décisive sur les affaires de la Thrace, il avait nommé régent en Macédoine lolaos, son confident^ et s'était mis luimême à la tête de la cavalerie des villes révoltées. Aristeus commandait l'infanterie. Les troupes prirent position sut-
') C'est pour la première flotte envoyée par les Athéniens, flotte mise
sous les ordres 'Ap-ZESTpâtoy toO Auxo[i.r,oo'j; [aôt' ä).),wv ô'jo axpaTriYoOvTo; (Thuc.I, 57), qu'a été effectué le versement inscrit à la date de l'archontat de Pylhodoros (4.32:01. LXXXVII, 1) itapia-. tjpwv •/poiJ.âTwv xr,; 'AOr,vaîa;... iTtapéooG'av o-TpaT-riyw è; Maxjîôovîav ECy.p(i[T£t... £ti\ tt,; ...îoo; up-j-cavôia; oïuxÉpJa; Tîp-jTavsuovar,;.... (C. I. Attic, IV n. 179. fr. a, 1. 3 sqq.). L'armement de la seconde flotte, commandée par Callias (Thuc, I, 61), a motivé le versement de l'année 431 : xf, s? lioxsioatav o-xpaxi5c{C.I. Ait., ibid, l'r.ô. 1.3 sqq.). Les chiffres puriiels, ainsi que le total de la somme dépensée alors pour la Macédoine (ligne 9), ont disparu par suite des mutilations de lapiern-. Cf. KmcHHOFF, Zitr Gesch. des athcn. Staatschat z-es, p. 62.
2) £Ti\ SxpÉ'^/av (Thuc, I, 61, d'après la correction de Pluyger ap. Cobots . jSov. Lect., p. 382). Cf. les notes de Classen au passage en question. m 2
risthme, devant la ville de Potidée, pour la défendre ; elles y attendaient les Athéniens, prêtes à leur disputer l'étroit passage qui conduisait à la presqu'île de Pallène.
Les Athéniens se trouvaient entre deux ennemis ; car ils avaient derrière eux Olynthe, une autre place forte, qui communiquait par signaux avec Potidée; ils prirent pourtant l'offensive, parce que chaque heure augmentait le danger. La lutte fut inégale. Les Corinthiens se battirent vaillamment. Ils repoussèrent leurs adversaires jusque sous les murs d'Olynthe; mais, à l'aile opposée, les Athéniens remportaient une victoire complète. Les Potidéates et les Péloponnésiens qu'ils avaient devant eux s'enfuirent vers les portes de Potidée, et c'est ainsi qu'Aristeus, en revenant de sa poursuite, se vit coupé des deux villes. 11 n'hésita pas à se frayer un passage jusqu'à Potidée, et il réussit en effet, après un combat héroïque sur une étroite digue, à atteindre heureusement la porte de la ville, à travers les flots soulevés de la mer et les projectiles des ennemis.
La lutte avait été si courte que les Olynthiens n'eurent même pas le temps d'y prendre part. Et pourtant, les Athéniens avaient perdu 150 hommes; Callias, leur général, était du nombre \ Sans tarder, ils élevèrent un rempart pour isoler Potidée de l'isthme et d'Olynthe, et, lorsque Phonnion arriva avec un nouveau renfort, ils en élevèrent un second du côté de Pallène, de sorte que, comme les deux divisions de la flotte gardaient les deux côtes opposées, la ville se trouvait complètement cernée. Son unique espoir était d'être secourue du dehors. Aussi Aristeus se glissait-il entre les vaisseaux de oarde pour nuire aux Athéniens par des courses et pour mettre en mouvement les Péloponnésiens au moyen de messages pressants, tandis que Phormion, avec les troupes dont on pouvait se passer pour faire le siège, s'efforçait de reprendre les places de moindre importance qui avaient fait défection dans la Chalcidique et la Bottiée.
1) I^'épilaphe des Athéniens morts à Potidée se trouve dans Koumanoudis, 'EntYp. 'EiTiT-j[j.g. n. 9 : C. I. Attic, I, n. 442.
îj II
Ainsi venait d'éclater la seconde guerre qui avait mis aux prises Péloponnésiens et Athéniens dans de sanglants combats sur terre et sur mer. Cependant, on continuait à agir comme si la paix régnait toujours en Grèce et comme si le difïerend entre Athènes et Corinthe était une querelle particulière aux deux Etats, qui n'empêchait pas les traités de subsister. Ce qui importait le plus aux Corinthiens, c'était donc de mettre un terme à cette paix simulée. Dans deux mers, ils s'étaient héroïquement battus pour leurs droits métropolitains ; chaque fois, les fruits de leur victoire leur avaient été arrachés parce que les divers contingents de leurs alliés n'avaient pas tenu bon. En face des forces toujours prêtes dont disposait Athènes, ils avaient donc besoin d'un plus solide point d'appui ; il fallait arracher à son inertie la ligue péloponnésienne et lui faire prendre les armes ; il fallait que la cause corinthienne devînt une cause fédérale ; une guerre générale pouvait seule sauver Corinthe .
On profita donc de l'hiver pour agir à Sparte, où régnait une grande agitation à la suite des derniers événements. La première chose que firent les Spartiates, la première mesure qu'ils prirent pour secouer leur indolence et pour reprendre leur rôle d'arbitres dans les affaires qui intéressaient tous les Grecs, mais en même temps le premier acte d'hostilité contre Athènes, fut une proclamation invitant tous ceux qui avaient à se plaindre d'Athènes à produire leurs griefs ; on statuerait et on soumettrait les décisions à l'acceptation des confédérés. L'affaire fut traitée devant l'assemblée des citoyens Spartiates, ennovembre ou en décembre, immédiatement après le blocus de Potidée.
Les principaux griefs étaient ceux des Mégariens et des Eginètes. Ceux-ci, dans des ambassades secrètes, se plai-
20 LA GUERRE JUSQu'a LA MORT DE PÉRICLÈS
gnaient de ce que les Athéniens leur refusaient l'autonomie promise par les traités ; les Mégariens, de ce que les Athéniens avaient frappé leur commerce d'une interdiction qui les excluait de tous les ports, de tous les marchés du territoire athénien, et ruinait complètement la prospérité de leur pays. Il est probable que cette mesure a été prise par les Athéniens en 432, pendant l'été, immédiatement après la bataille de Sybota, et à l'instigation personnelle de Périclès qui, après avoir vu Mégare se déclarer ouvertement pour Corinthe, jugea opportun d'humilier et de châtierce petit Etat que faisait vivre le voisinage d'Athènes \ On ne voulait pas que ceux qui s'étaient battus contre Athènes sans être provoqués par elle vinssent fréquenter le marché athénien pour s'y enrichir. On espérait aussi amener ainsi la chute du parti qui dirigeait alors la politique de Mégare et qui était tout à fait hostile aux intérêts d'Athènes. La prudence enfin semblait imposer aux Athéniens le devoir de prévenir à temps de ce côté les menées secrètes et les alliances perfides de leurs ennemis. Mais, dans les deux cas, il ne pouvait être question d'une violation positive du droit ; car les expressions dont on s'était servi dans les anciens actes, en parlant de l'autonomie des États grecs et de laliberté de leurs rapports réciproques, étaient bien trop vagues pour qu'on put reprocher aux Athéniens d'avoir violé les traités.
C'est pour cela que les Corinthiens, qui partout attisaient le feu et qui, le jour où les griefs contre Athènes furent discutés dans l'assemblée Spartiate, s'étaient réservé le droit de parler les derniers, n'attachèrent que peu d'importance aux points de détail et s'efforcèrent uniquement de prouver, en faisant un tableau d'ensemble de la situation de la Grèce, que l'honneur et le devoir exigeaient également que Sparte marchât sans hésiter plus longtemps. Ce nest pas sans ironie qu'ils firent
') Ullrich, Das megar. Psephisma, 1838. Vischeu, Benutzung der alten Komödie, p. 18 [Gesamm. Abhandl., p. 439j. Sauppe, ap. Göttinger Nachrichten, 1867, p. 180. D'après von SVilamowitz (ap. Hermes, IX, 322), Sophocle et d'autres organes de la politique de Périclès auraient porté sur la scène la question de l'ionisme de Mégare, c'est-à-dire auraient justifié par la communauté de race une annexion de la Mégaride.
l'éloge de l'honnêteté et de la bonhomie des Spartiates, qui suivaient tranquillement leur chemin sans s'inquiéter de ce qui se passait dans le monde. Et pourtant, il était évident, pour tous ceux qui voulaient ouvrir les yeux, qu'Athènes empiétait sans cesse sur ses voisins et prenait une attitude de jour en jour plus menaçante vis-à-vis du Péloponnèse. II était donc ridicule de se demander, en examinant quelques faits isolés, si les Aihéniensfaisaient ou non du tort aux Péloponnésiens. Quant au caractère des Athéniens, il était temps enfin de ne plus se bercer d'illusions. Ils formaient sans cesse de nouveaux projets et, en les réalisant, ils dépassaient toujours le but qu'ils s'étaient proposé d'abord. Tandis qu'il était impossible de faire sortir les Spartiates de leur ville, les Athéniens ne se sentaient nulle part plus à l'aise que sur Je territoire d'autrui. L'intention et l'action, le désir et la possession, pour eux, c'était tout un ; ils avaient horreur de l'oisiveté et de l'inaction plus que des plus grandes fatigues, et savaient se procurer sans cesse de nouvelles ressources pour faire la guerre et pour remporter la victoire, tandis qu'à Sparte tout était à l'ancienne mode. Leur naturel les empêchait également de rester tranquilles eux-mêmes et de laisser les autres jouir du repos; et^ pour peu que cela continuât ainsi, ils se soumettraient indubitablement la Grèce entière. Malgré tout cela, les Spartiates, défenseurs naturels de la liberté des Grecs, persistaient dans une majestueuse inaction; mais cette inaction n'était, au fond, qu'indifférence et inertie. « Spartiates, dirent en terminant les Corinthiens, si vous persévérez dansvotre politique d'hésitation, vous dissoudrez la ligue dont vous ne protégez pas les membres et vous nous forcerez à chercher ailleurs de nouvelles alliances \ »
Le discours des Corinthiens blâmait ouvertement la direction imprimée à la ligue par les Spartiates en l'absence des alliés. Ceux-là seuls pouvaient ainsi parler qui se sentaient indispensables à la ligue et dont on ne pouvait méconnaître la supériorité dans Tentente des affaires politiques. Aussi, depuis longtemps, ils avaient un parti parmi les magistrats.
1) Thucyd., 1,68-71.
22 LA GUERRE JUSOu'a LA MORT DE PÉRICLÈS
L'intervention d'ambassadeurs athéniens qui, se trouvant précisément à Sparte en rette conjoncture, demandèrent à être entendus des citoyens, ne pouvait donc exercer une grande influence sur la décision qu'on allait prendre. C'étaient des hommes parfaitement initiés aux principes de la politique de Périclès et qui crurent devoir prendre franchement et sérieusement la parole.
« La puissance, dirent-ils, lorsqu'elle [tombe en partage à (( ceux qui en sont indignes, excite ajuste titre laliaine et Fen- « vie. Mais nous avonsloyalementconquis notre place encom- « battant au prcmierrang contre les Perses, et nous nous som- « mes attribué l'hégémonie sur mer parce que Sparte s'est « volontairement retirée. Notre honneur et notre sécurité exi- « gent que nous la conservions. Nous ne le pouvons qu'en (( employant certains moyens qui ne plaisent pas toujours aux (( petitsEtats. Mais, qui pourrait prétendre que nous rendions, « parpure complaisance, sa liberté à tel ou tel Etatmal disposé « à notre égard, alors que notre constitution tout entière n'a « d'autre but que de nous placer à la tête d'une semblable con- « fédération? Ce serait là nous abandonner nous-mêmes. Sous <( les Perses, les villes livrées à l'arbitraire le plus complet ne (( se plaignaient pas ; elles se plaignent des Athéniens parce « qu'elles élèvent vis-à-vis d'eux desprétentions àl'égalité. Elles « ne reconnaissent pas notre modération et déplorent la perte (( de leur autonomie, inévitable dans toute hégémonie ; votre <( sort serait le même si vous aviez conservé l'empire de la « mer. Nous disons tout cela, non pour nous justifier, car « vous n'êtespas nos juges, mais seulementpour éclairer ceux « qui ne sont pas instruits et pour vous avertir, avant que vous (' nous forciez, en violant les traités, à lutter avec vous pour (< notre existence '. »
Alors, tous les étrangers s'éloignèrent ; les citoyens restèrent seuls avec les magistrats. Si, en ce moment, la résolution proposée avait été rejetée, toute l'affaire en serait restée là et n'aurait même pas été soumise à l'appréciation des alliés. Mais les esprits étaient si échauffés et les éphores si dévoués
*) Tel est. en substance, le discours des Athéniens dans Thlcyd., I, 73-78.
r.ORINTHE ET L\ LIGUE PÉLOPONNÉSIENNE 23
aux intérêts de Corinthe que les vrais partisans de la paix n'avaient aucune chance de se faire écouter. Même ceux qui la voulaient se contentèrent de montrer le danger de résolutions trop hâtives, demandèrent des négociations préalables et firent ressortir l'insuffisance des préparatifs. L'orateur de ce parti était le vieux roi Archidamos'. Hôte et ami de Périclès, il devait être plus prudent que tout autre ; cependant, en face de Fopinion dominante, il défendit librement et sans crainte la politique que Sparte avait suivie jusqu'alors et engagea vivement ses concitoyens à réfléchir avant de commencer une guerre dont personne ne pouvait prévoir laiin -.
Ces paroles sérieuses, sorties d'une bouche royale, ne restèrent pas sans effet. Mais l'éphore Sthénélaïdas s'élança de son siège avec d'autantplus d'ardeur; dans un discours passionné^ il qualifia d'impardonnable négligence tout retard apporté à une guerre juste et prit ensuite, lorsqu'il fallut voter, une mesure extraordinaire : jusque-là on avait voté par acclamation ; ce jour-Iàil sépara les citoyens en deux groupes, les forçant ainsi à manifester leur opinion d'une façon plus décidée. Plusieurs des plus sensés en furent intimidés, et une majorité considérable fut d'avis que les Athéniens avaient violé les traités \ C'est ainsi que l'influence d'un parti passionné et la surexcitation du moment firent prendre à Sparte une résolulion qui devait décider du sort de la Grèce. Depuis la seconde guerre médique, Sparte n'avait presque rien fait. Elle n'avait ni étendu son territoire, ni gagné des alHés, ni trouvé de nouvelles ressources ; elle n'avait point amélioré sa constitution politique ; en un mot, elle n'avait fait que reculer. Des tremblements de terre, des révoltes et des guerres lui avaient fait perdre une partie de sa population ; la politique qu'elle suivait depuis plusieurs génératior^s lui avait fait perdre bien plus encore, l'estime du reste de la Grèce. Si l'on pense à l'expédition d'Anchimolios ^, aux deux campagnes de Cléomène, au
1) Voy. vol. II. p. 401.
2) Thccyd., I, 80-85.
3) Thucyd., I, 86.
♦) Thucyd., I, 87.
5) Voy. vol. I, p. 469.
24 LA GUERRE JUSQu'a LA MORT DE PÉRICLÈS
déshonneur de Pausanias, à la perte de rhégémonie, à la troisième guerre de Messénie, à l'insuccès de la bataille de Tanagra, au retour honteux de Plistoanax, aux Thasiens, aux Eginètes, aux Samiens qu'on n'avait pas secourus, on comprend qu'un regard jeté sur un pareil passé devait remplir d'amertume et de colère tous ceux qui avaient à cœur Thonnenr de l'État. Il s'agissait maintenant de réparer tout cela ; on prétendit que Sparte n'avait jamais renoncé à ses privilèges, que jamais elle ne s'était laissé aller sur les questions de principe. Lors du transfert de l'hégémonie sur mer aux Athéniens aussi bien que dans les traités ultérieurs, elle n'avait jamais fait que reconnaître provisoirement l'état actuel des choses. En vertu du droit public d'autrefois, Sparte devaitredevenirtout à coup la seule grande puissance en Grèce, le^tribunal suprême lorsqu'il s'agissait des affaires du pays.
Depuis longtemps, Sparte ne savait plus suivre une politique raisonnable et ferme ; aussi la vit-on, dans cette circonstance, s'abandonner entièrement à l'impulsion du moment ; elle avait été jusque-là timide, prudente et anxieuse de sauvegarder les apparences de la légalité ; une fois excitée par Corinthe, elle changea brusquement d'attitude et se mit à souhaiter la guerre avec une ardeur fébrile pour qui il n'y n'y avait plus de mesure, plus de raison, plus de droit. N'était-ce pas, en effet, une précipitation impardonnable que de ne pas même songer à examiner les questions de droit, comme l'exigeaient les traités?La question même posée par les éphores : « Athènes fait-elle du tort aux Péloponnésiens et a-t-elle violé les traités, » contenait une équivoque volontaire. Qu'il y ait eu dommage causé, on ne pouvait guère le contester en songeant à Potidée, à Epidamne, à Corcyre et à Mégare ; mais la violation des traités, on ne pouvait pas la démontrer. En effet, personne, en s'appuyant sur leur texte, ne pouvait contester à Athènes le droit de châtier ses alliés infidèles ; l'alliance avec Corcyre n'avait rien non plus de contraire auxconventions, attendu que cette île n'était pas un Etat de la ligue péloponnésienne.
Pendant que les Spartiates reprochaient ainsi auxAthéniens d'avoir lésé le droit, sans pouvoir le leur prouver, on violait
ouvertement à Sparte la foi des traités, en se permettant d'accuser un Etat allié du crime de les avoir violés, et en affirmant publiquement le fait sans avoir préalablement essayé de s'entendre avec lui. Mais on ne voulait pas s'entendre; le parti de la guerre poussait à l'action et demandait avec instance des mesures qui devaient rendre impossible tout arrangement. Si l'on recherche les causes qui précisément alors provoquèrent une ardeur guerrière si extraordinaire, on trouvera que laprincipaleétait, sans contredit, l'alliance d'Athènes et de Corcyre. C'était là un événement qui ne laissait plus de repos à ceux qui haïssaient Athènes, qui considéraient l'hégémonie de Sparte comme la seule légitime, et qui ne voyaient dans le développement de la puissance athénienne qu'une interruption anormale de l'histoire delà Grèce. Si Athènes et Corcyre anéantissaient la marine de Corinthe, les côtes du Péloponnèse étaient désormais privées de toute protection ; il n'y avait plus d'espoir de pouvoir jamais humilier l'orgueilleuse Athènes. Corcyre était en même temps la porte des mers de la Sicile ; et, plus l'influence d'Athènes s'étendait de ce côté, plus les relations avec les colonies doriennes d'outre-mer étaient menacées, plus le Péloponnèse risquait de se voir cerné peu à peu de tous côtés par la puissance croissante d'Athènes, Ces craintes étaient le véritable stimulant du parti de la guerre ; celui-ci en somme l'emportait^ une fois que les Spartiates se furent liés par leur résolution et que l'on eut convoqué les alliés à bref délai pour les inviter à prendre, en assemblée générale, une décision collective relativement à la guerre.
Les ambassadeurs de Corinthe avaient, en attendant, voyagé de ville en ville pour gagner à leur cause, l'une après l'autre, toutes les cités du Péloponnèse \ elle discours qu'ils prononcèrent dans l'assemblée des députés montre assez clairement qu'ils avaient à vaincre une répugnance très marquée contre les projets de guerre, surtout chez les habitants de l'intérieur, qui ne voyaient pas pourquoi ils devaient entrer en campagne pour les colonies d'outre-mer. Les Corinthiens cherchèrent donc à leur prouver que la puissance croissante d'Athènes
1) Thucyd., I, 119.
menaçait aussi leurs intérêts, puisque la prospérité des montagnards reposait sur le commerce d'échange entre le haut pays et la côte, et que ce commerce avantageux serait entravé si les Athéniens devenaient les maîtres dans les eaux du Péloponnèse.
C'est ainsi que les Corinthiens parlèrent, dans l'intérêt de leur ville, qui était la première place de commerce et d'exportation de la péninsule. Contrairement à toute la politique de Périclès, ils représentaient Athènes comme insatiahle de conquêtes ; il n'y avait donc pas de guerre plus juste et plus nécessaire que celle qui délivrait de la servitude une partie des Hellènes etenpréservaitles autres. Ils cherchaienten même temps à écarter la crainte d'un insuccès, enmontrant les fondements peu solides de la puissance athénienne, laquelle reposait sur l'argent et, par conséquent, pouvait être renversée avec de Fargent. Des ressources pécuniaires, on pourrait s'en procurer en faisant des emprunts aux trésors des temples de Delphes et d'Olympie; en enlèverait aux Athéniens leurs matelots en leur accordant une solde plus élevée ; la défection de ses alliés achèverait d'ébranler la puissance d'Athènes, tandis que la leur ne reposait pas sur des mercenaires, mais sur la volonté libre de guerriers indigènes ; il ne s'agissait donc que d'être prêt aux sacrifices et d'agir de concert pour s'assurer dans cette lutte inévitable la plus glorieuse victoire *.
Les Spartiates avaient obtenu pendant ce temps de l'oracle de Delphes une déclaration formelle en faveur de la cause du Péloponnèse-; c'était là un succès important, en ce qui concerne l'opinion publique ; et c'est ainsi que, grâce à l'alliance de Sparte et de Corinthe, la majorité des voix fut acquise dans l'assemblée des députés du Péloponnèse aux partisans de la guerre ^. Ce vote fut immédiatement suivi de la résolution d'un armement général, et, à peine les députés furent-ils de retour dans leurs districts que le Péloponnèse ne connut plus aucun repos. Les villes, petites et grandes, devinrent des places d'armes ; les bergers et les paysans furent convoqués et
>) Thucyd., I, 120-124.
2) Thccyd., I, 118.
3) Thlcyd.,I, 125,
exercés. Les Corinthiens firentleur possible poiirhâter les préparatifs, car le sort de Potidée les inquiétait de plus en plus.
§ ni
Après que la proposition des Spartiates relative aux armements eut acquis force de loi en devenant un décret de la ligue, Sparte, en sa qualité de chef-lieu de la confédération, entra en négociations avec Athènes. Le fait de les avoir commencées lorsque la guerre était déjà décidée suffirait à prouver qu'on n'avait aucun désir sincère de maintenir la paix ;ces négociations n'avaient donc été entamées que parce qu'il fallait un prétexte pour commencer les hostilités. On tâcha d'irriter Athènes, qui maintenait sa position avec un calme parait; on lui cherchait querelle sans cependant désirer une rupture immédiate ; Sparte voulait gagner du temps pour se préparer. C'est pour cela qu'on envoya des ambti3sadeurs dans toutes les directions, qu'on éleva des prétentions et qu'on formula des plaintes dont un certain nombre n'avaient aucun rapport entre elles ni avec les griefs précédemment exposés; toutes cependant avaient ceci de commun que Sparte fît de nouveau valoirvis-à-vis d'Athènes des prétentions à des droits de préséance qu'on ne lui reconnaissait même pas vis-à-vis des Etats du Péloponnèse, prétentions en tout cas surannées, prescrites depuis longtemps et complètement annulées par des conventions ultérieures.
Les premiers ambassadeurs envoyés de Sparte devaient se plaindre qu'à Athènes le droit sacré eût été violé, et que cette ville se fût souillée en tolérant dans son sein la famille des Alcméonides qui avaient osé attenter à la vie de citoyens suppliants \ En effet, Athènes se trouvant un jour au pouvoir du roi Cléomène, ce dernier avait expulsé les Alcméonides ^; on
1) Voy. vol. I, p. 391.
2) Voy. vol. I, p. 485.
28 LA GUERRE JUSQu'a LA MORT DE PÉRICLÈS
partit de là pour exiger qu'on les expulsât de nouveau, sous prétexte que Sparte était responsable du maintien du droit sacré dans toute la Grèce ^ Ce zèle religieux allait fort mal auxSpartiates,careux-mêmess'étaientrendusbien plus coupables à l'égard des protégés de Poseidon -, tandis que le crime des Alcméonides était depuis longtemps expié. Au fond de l'arrogante prétention de Sparte, il y avait une intention personnelle qu'il n'était pas difficile de reconnaître. L'homme sur lequel reposait avant tout la puissance d'Athènes était un Alcméonide par sa mère, et les admirateurs les plus fervents de Périclès ne pouvaient rendre à sa grandeur un témoignage plus éclatant que ne le firent les Spartiates en dirigeant contre lui leurs premières attaques, et en montrant ainsi qu'ils ne craindraient pas Athènes si le gouvernail de la république était arraché aux mains de Périclès. Ces exigences cachaient une autre intention pleine de perfidie : il s'agissait d'exciter les ennemis du grand homme d'Etat, et surtout le parti des prêtres, en leur fournissant Foccasion de l'attaquer comme perturbateur de la paix publique.
Après qu^on eut répondu aux exigences des Spartiates en les invitant à expier d'abord les crimes commis par eux dans leur propre pays contre les hilotes ^, et contre Pausanias dans le temple d'Athèna '*, de nouveaux ambassadeurs arrivèrent et demandèrent qu'on levât le blocus de Potidée, qu'on rendît la liberté à Egine, et aux Mégariens le droit de trafiquer en Attique '\ Si l'on ajoutait à ce dernier point assez d'importance pour en faire dépendre la paix ou la guerre, c'était encore uniquement pour perdre Périclès. Caria révocation du plébiscite mégarien eût été un échec pour sa politique, et, d'autre part, il
1) Thucyd., 1,126-127.
2j Voy. vol. II, p. 401.
■') Thlcyd., I, 128.
•') Voy, vol II, p. 388. xô xr,? XaXxioûo-j àyo; l^awsiv (Thucyd., ibid.). Le sacrilège commis sur la personne de Pausanias est reconnu par l'oracle de Delphes, qui exige deux statues de bronze élevées en l'honneur du défunt (Pausan., III, 17, 7. 9). C'est pour la même raison que l'on avait érigé sur l'acropole d'Athènes des statues de Cylon (A. Schäfer ap.^rcÄäo^. Zeitung, XXIV, p. 183).
") Thucyd., I, 139, 1.
assumerait un rôle bien odieux si, pour une affaire aussi insignifiante, toute la Grèce était jetée dans la guerre civile. Ces prétentions aussi furent repoussées avec calme : on justifia les procédés employés contre Mégare en s'appuyant sur les violations de territoire dont cette dernière s'était rendue coupable. Enfin survint une ambassade qui s'annonça comme étant la dernière ; trois hommes considérables remirent l'ultimatum de Sparte. Après une entrée en matière conciliante, dans laquelle on parlait d'un sérieux amour de lapaix, on demanda sans détour qu'Athènes rendît l'autonomie à ses alliés '. C'était là la réclamation pour laquelle les Spartiates espéraient trouver chez les Hellènesle plus de sympathie, celle qui devait paraître la plus désintéressée et la plus généreuse ; c'est pour cette raison qu'ils l'avaient choisie au dernier moment comme le coup qui allait amener la guerre .
Le moment décisif approchait donc,, et, cette fois, inévitable. Les citoyens furent convoqués; on voulait discuter encore une fois en pleine assemblée les opinions contraires, afin que tous les Athéniens se rendissent bien compte de l'état des choses*. Certes, Athènes, alors en pleine jouissance de toute sa prospérité, connaissait le prix de la paix. On sentait bien qu'on ne pouvait tout d'abord que perdre au change; d'ailleurs, tous les ennemis de Périclès étaient pour la paix, car sa puissance ne pouvait que grandir si, au moment de la détresse et du danger, l'unité de direction devenait pour l'Etat plus nécessaire que jamais. C'est pour cette raison que les opinions dans l'assemblée des citoyens étaient partagées ; le parti de la paix eut aussi ses orateurs, qui étaient d'avis qu'on pouvait bien sacrifier le « plébiscite mégarien » pour éviter les horreurs de la guerre civile, et qu'il fallait une fois encore essayer d'arriver à une entente sur cette base. Périclès se présenta le dernier devant ses concitoyens.
« Je sais bien, dit-il, apprécier la gravité de notre situation ;
') Thucyd., 1, 139, 3.
-) D'api'ès les expressions de Tliucydide (Ttotri-raviE; Èy./>.r,Tiav ol 'Aör,v«tot
àitoxpivaffQaO, on pourrait admettre que Périclès n'a convoqué l'assemblée du peuple que pour la délibération finale.
« il ne faut pas, à la légère, nous lancer dans une guerre dont « les vicissitudes sont en dehors de toute prévision humaine. « Mais il ne faut pas s'imaginer non plus qu'il s'agit ici tout « au plus de quelques règlements. Lorsque nous aurons cédé « sitr un point, nous verrons surgir une nouvelle exigence, « tout aussi injuste, mais plus dure: et nous n'aurons fait que «( renoncer à notre droit. Et pourquoi céderions-nous ? Par « crainte ou par faiblesse? A quoi bon alors notre Trésor, « notre Hotte et nos murailles ? Certes, les Péloponnésiens « n'ont pas atfaire à un adversaire méprisable, et jamais ils « n'ont été capables de mener à bonne fin une longue guerre « au delà des mers. Les contributions de g-ueri'e qu'ils lèvent « pour leurs diverses campagnes sont bientôt épuisées ; la « constitution de leur Ligue est complètement défectueuse et <( les rend incapables d'agir avec énergie. Les membres en (( sont nombreux : mais chacun d'eux s'imagine qu'on pour- « rait au besoin se passer de ses efforts, et il en résulte que « l'ensemble est paralysé. A la guerre, le succès dépend tou- « jours de la promptitude avec laquelle oq sait profiter du (( moment. La mer est à nous, et, dans l'Hellade, c'est beau- <( coup dire ; si les Corinthiens font croire à leurs alliés qu'il u est facile de nous tenir tête sur mer, ils attendront longtemps <( avant qu'ils aient transformé en marins les Péloponnésiens, (( dont la plupart sont des paysans et des bergers ; on ne crée « pas ainsi une marine en un tour de main. Ils pourront dévas- « ter vos terres; vous n'en avez pas besoin feiles sont même « un obstacle à votre sécurité complète, et. sivousm'en croyiez, « vous les dévasteriez vous-mêmes pour leur montrer que « vous ne renoncez pas à votre indépendance pour des champs (( et des métairies. C'est pourquoi la flotte, votre arme de « guerre^ est bien plus dangereuse pour vos ennemis que ne « l'est pour vous leur armée de terre. Car leur principale « richesse, leur sol, est exposé à vos attaques, tandis qu'ils ne « peuvent atteindre que ce qui nous importe peu. Or, si notre « situation est si favorable, que gagnerons-nous en retardant « avec pusillanimité une guerre inévitable? Il s'agit de savoif »< si nous nous soumettrons de bon gré ou si nous affronterons (( avec courage les dangers de la guerre pour consers'cr notre in-
« dépendance. Nous déclarons une fois de plus que nous sommes « prêts à nous soumettre, pour tous les points en litige, à un « jugement arbitral, selon la lettre des traités. Nous n'avons « pas d'ordres à recevoir. Nous opposerons une prétention à <( une autre, comme c'est l'usageentre Etats qui ont des droits « égaux. Si les Péloponnésiens nous accordent le passage de « leurs frontières et lèvent le blocus de leurs ports, nous « admettrons chez nous les habitants de Mégare. Nous som- « mes aussi disposés à rendre leur liberté à tous ceux de nos « alliés qui, au temps delà paixde Trente ans, étaient indépen- « dants; mais alors, aucunEtatduPéloponnèseneseranonplus « tenu de s'accommoder aux principes en vigueur à Sparte. Que « ce soit là notre réponse. Nous ne commençons pas la guerre ; « mais nous repousserons quiconque nous attaque. Nous ne « devons pas avoir d'autre ambition que de transmettre dans « son intégrité à nos descendants la puissance de cet État dont « nos pères ont fait la grandeur * . »
Personne n'eut rien à objecter à la sagesse et à la force persuasive de ce discours. On se décida à répondre de point en point comme Périclès l'avait proposé ^ C'était une réponse définitive ; toute relation diplomatique entre Sparte et Athènes cessa, selon la volonté de Périclès. Les relations entre particuliers continuèrent encore pendant quelque temps, mais avec une prudence pleine d'inquiétude. On considérait les traités comme annulés ; il n'y avait plus de droit fédéral dans l'Hellade.
Les Spartiates, grâce à toutes ces allées et venues, avaient pu tranquillement achever leurs préparatifs, et on est tenté de demander pourquoi les Athéniens, prêts depuis longtemps, laissèrent cet avantage à leurs adversaires, pourquoi ils n'exigèrent pas plus tôt des déclarations catégoriques, et, si la guerre était inévitable, pourquoi ils n'agirent pas plus promptement. Périclès attachait la plus grande importance à ce que l'on sût bien que le droit était du côté d'Athènes. Toute la Grèce devait être témoin que ces Athéniens qu'on qualifiait partout de novateurs et de perturbateurs étaient restés jus-
') Thucyu., 1,140-44.
-) Thugyd., I, 145
32 LA GUERRE JUSQU'a LA MORT DE PÉRICLÈS
qu'au bout tidèles aux traités; ils voulaient attendre qu'ils fussent attaqués, au risque de perdre des chances de succès. Ce n'était point là une obstination pédantesque, mais bien la politique la plus efficace et la plus sage : les événements le prouvèrent. Car si au puissant effort que fit Sparte pour réparer le temps perdu, pour renouer avec la plus glorieuse époque de son passé et pour renverser, comme autrefois elle avait renversé les tyrans, la tyrannie d'un Etat qui écrasait de sa prépondérance tant de cités grecques, si à cet effort énergique lamanièredont Spartefitla guerre dansla suite ne répondit que très peu, si ses vastes projets ne se réalisèrent pas, la cause principale en est dans l'attitude prudente de Périclès. Si les Athéniens s'étaient trop hâtés de manifester leur colère et de prendre des mesures hostiles, ils auraient rendu le plus grand service aux partisans de la guerre à Sparte, que rien n'embarrassait comme l'attitude sereine des Athéniens et le calme imperturbable avec lequel ils se maintenaient sur le terrain du droit et des traités. C'est ainsi qu'on obligea les adversaires à prendre sur eux la responsabilité d'une rupture ; et le parti des prudents, toujours très nombreux à Sparte, ce parti dirigé par le roi Archidamos qui, en face de l'ardeur bouillante des éphores, avait demandé qu'on ne s'éloignât pas du chemin du droit et des traités, ne pouvait se consoler à l'idée que la guerre entreprise par Sparte était injuste. C'est ce qui paralysa dès le début le zèle, quand il s'agit de mettre à exécution les plans de campagne. L'assurance que donne une bonne conscience faisait défaut.
Les Lacédémoniens, qui attaquaient, devaient depuis longtemps s'être fait un plan de campagne. Ils avaient le choix entre deux manières d'agir ; ou ils se contenteraient des ressources dont ils disposaient et de leur tactique traditionnelle, ou ils essayeraient d'une méthode toute nouvelle. C'est ce dernier parti que conseillaient les Corinthiens, les seulsd'entre les Péloponnésiens qui se fissent une idée juste de la puissance d'Athènes. Ils savaient qu'on ne pouvaitlutter avec succès contre les Athéniens que sur mer; c'est pourquoi, même au risque d'essuyer d'abord des défaites, il fallait se mesurer avec eux sur mer; car ce n'est qu'ainsi qu'onpourrait encoura-
ger leurs alliés àla défectioiiet empêcher d'arriver jusqu'à eux tout convoi d'argent ou de provisions. Peu à peu, on verrait se former une flotte en état de tenir tête à Tennemi. Dans ce but, il fallait mettre tout en mouvement, avoir recours aux trésors des temples et ne dédaigner aucun secours. Le roi Archidamos n'avait-il pas lui-même dit ouvertement à Sparte que, pour réduire un Etat comme Athènes, il ne fallaitpas craindre de rechercher l'appui des Perses ? C'était bien là pourtant un expédient en contradiction singulière avec le programme national de Sparte et les principes politiques d'un Etat dorien. Mais, avanttout, ilfallait tenter d'agrandir la Ligue et l'étendre au delà des limites qu'elle avait depuis les derniers traités, c'est-à-dire depuis la paix de Trente ans. On renouvela les rapports fondés sur d'antiques liens de parenté ; on provoqua l'adhésion des colonies d'outre-mer ; on conclut des traités avec les villes de la Sicile et de la Grande-Grèce ; on compta sur leurs subsides, et on pensa sérieusement à réunir une Motte fédérale de 500 trirèmes, dont 200 devaient être équipées par les colonies d'Italie et de Sicile ' ; toutefois ces dernières ne devaient pas, jusqu'à nouvel ordre, prendre part à la lutte, mais laisser tranquillement aborder chez eux les Athéniens s'ils se présentaient avec des vaisseaux isolés.
Une autre manière d'attaquer, dont il y avait lieu d'attendre quelque succès, était la construction d'une place forte dans i'Attique. De là, on pourrait harceler sans relâche l'ennemi, attirer à soi les esclaves fugitifs, et entrer en rapport avec le parti des mécontents de la capitale. Cette manière de faire la guerre n'était pas étrangère aux Doriens; car c'est ainsi que leurs ancêtres eux-mêmes avaient soumis les Etats primitits de la péninsule ". Mais les Lacédémoniens ne se montrèrent pas assez résolus, même pour de semblables entreprises, et, comme d'un autre côté les traités avec les alliés d'outre-mer restèrent sans efi'et, les Spartiates, après que l'ardeur belliqueuse du premier moment se fut dissipée , après leurs nombreux préparatifs et leurs plans ambitieux, en vinrent,
') Sur la manne de Sparte, d. Thi;cyd., 11, 7, 2 et les notes de Classen au passage indiqué. Diod., XII, il. Holm, Geschichte Siciliens, II, 3, ^) Voy. vol, I, p. liO.
34 LA GL'EBRE JUSQU'a LA MOKT DE PÉRICLÈS
au bout du compte, à se fier principalement à leur propre armée de terre, en caressant l'espoir de parvenir, au moyen de campagnes d'été renouvelées tous les ans, à briser la force de résistance des Athéniens. On ne pouvait pas se ligurer que ceux-ci abandonneraient avec inditlerence leur récolte de chaque année, et se renfermeraient tranquillement dans leurs murs; on comptait bien les battre s'ils sortaient pour repousser l'invasion, etl'onespérait qu'une défaite des Athéniensdans leurs propre pays aurait pour résultat inévitable la défectiou de leurs alliés.
D'un autre côté, Périclès avait jugé la situation d'un regard assuré; il était bien éloigné de cette vanité qui fait qu'on s'exagère la valeur de ses ressources, et^ sans aucun doute, il considérait la situation d'Athènes comme plus grave qu'il ne le disait dans ses discours, parce que, quand il parlait aux citoyens, il cherchait avant tout à leur inspirer courage et confiance en eux-mêmes. Malgré toute sa lenteuret les défauts évidents de sa constitution fédérale, Sparte était un ennemi formidable. Elle avait pour elle tout le Péloponnèse, à l'exception dArgos et de l'Achaïe; et même, parmi les villes achéennes, Pellène, la voisine de Sicyone, avec ses vaillants habitants, était l'alliée de Sparte. La Grèce entière continuait à considérer les Spartiates comme des héros, toujours animés de l'esprit de Léonidas, et une longue habitude avait fait du nom de Péloponuésien un titre d'honneur. En dehors de la péninsule, les Béotiens étaient les ennemis irréconciliables d'Athènes; les Athéniens estimaient peu et tournaient en ridicule ces voisins moins cultivés qu'eux et d'une intelligence moins vive; mais c'était une race solide, d'une grande énergie et ayant les qualités du soldat, un peuple qui avait à commencer son histoire; car, dans les guerres contre les Perses, il n'avait eu que malheurs et déshonneur. Dans ce but, Thèbes cherchait à rassembler les forces du pays, et les hardis projets du parti oligarchique trouvèrent un solide appui dans l'irritation générale qui régnait dans toute la contrée à cause de Platée, de l'occupation d'Oropos et de l'Eubée par les Athéniens, etde leurs tentatives antérieures de conquête : ce sentiment était particulièrement fort dans les villes de Tanagra,
Orchomène, Copaïs et autres lieux, où une noblesse énergique était restée au pouvoir. Les Béotiens n'avaient pas, il est vrai^ d'organisation militaire commune, mais les contingents des diverses villes faisaient merveille quand ils' combattaient en rangées compactes ; les gymnases développaient admirablement l'agilité du corps, et les familles nobles fournissaient des troupes d'élite où des guerriers unis parles liens de l'amitié combattaient deux à deux, en couples inséparables. Comme les Béotiens, les Locriens Opontiens s'étaient décidés dès l'abord à faire cause commune avec les Péloponnésiens ; car ils avaient conservé un souvenir vivant de la tyrannie d'Athènes, dont ils avaient souffert eux-mêmes', et de l'occupation de Naupacte, qui leur faisait du tort. Les Locriens menaçaient l'Attique par derrière, et TEubée non moins que l'Attique; ils étaient en outre en état de compléter l'armée Spartiate avec leur cavalerie. La Phocidc aussi,, bien qu'elle fût l'ennemie de Delphes, était pour les Péloponnésiens, probablement parce qu'elle haïssait les Thessaliens, alliés d'Athènes, et à cause des constitutions aristocratiques qui, depuis la paix de Trente ans, étaient en majorité en Phocide comme en Béotie. Enfin, le matériel nécessaire à l'organisation d'une marine ne faisait pas non plus défaut aux Péloponnésiens : d'abord, Corinthe avec ses colonies, Ambracie, Leucade,puis, Mégare^ Sicyone, Pellène,Elis,Epidaure, Trœzène,Hermione, pouvaient fournir des vaisseaux et des équipages ; les Spartiates eux-mêmes rétablirent leurs chantiers et se remirent à construire des vaisseaux de guerre, après avoir renoncé à toute domination sur mer depuis la trahison de Tansanias, et s'être abstenus de toute immixtion dans les affaires d'outre-mer, conformément aux principes d'Hétœmaridas -.
Mais la supériorité de leur armée de terre faisait leur véritable force. Le Péloponnèse, pris dans son ensemble, était plus peuplé que jamais et pouvait, malgré la neutralité d'Argosetde l'Achaïe^ mettre en campagne 60,000 hoplites, en comprenant les troupes alliées ^. Les Péloponnésiens avaient
•) Voy. vol. II, p. 436.
4 Voy. vol. II, p. 367.
**) Plut., Pericl., 33, Cf. Sintenis> p. 226 sqq.
en outre l'avantage de posséder aux portes même de la péninsule, comme place d'armes de premier rang, un des Etats principaux de la ligue, Corinthe, ville puissante et active entre toutes, et d'avoir entre leurs mains les défilés qui donnent accès sur le continent.
Mais Athènes n'était pas seulement entourée de tous côtés d'ennemis déclarés ; la trahison et la défection la menaçaient dans son propre camp ; c'est là qu'était pour elle le plus grand danger. Les Etats du Péloponnèse avaient pour centre unique Sparte; la nature elle-même les poussait à ne point se séparer, dans la honne comme dans la mauvaise fortune ; un long passé et des intérêts communs, ks mœurs et la communauté d'origine les unissaient par des liens indissolubles. Les alliés d'Athènes, au contraire, n'épiaient qu'une occasion favorable pour secouer un joug importun ; incapables de défendre leur liberté, ils ne voulaient pas obéir à un plus puissant qu'eux. Leur fierté d'Hellènes ne leur permettait pas de se résigner à ta perte de leur indépendance, et des menées malveillantes avaient changé leur mécontentement en une ardeur fiévreuse . Les uns voulaient se séparer d'Athènes; les autres croyaient devoir sauvegarder au dernier moment leur indépendance menacée. Nulle part on n'appréciait les circonstances avec justice et indulgence. Personne ne songeait plus à ce qu'Athènes, en guerre comme en paix, avait fait pour la gloire du nom grec ; on ignorait désormais ses services, et la reconnaissance s'était changée en haine. La splendeur de la capitale, au lieu d'alléger le poids de la servitude, n'était qu'un sujet de colère, et l'aversion générale qu'on éprouvait était d'autant plus difficile à combattre qu'on s'en rendait moins compte et qu'elle était plus capricieuse. L'ancienne antipathie des Doriens contre les Ioniens, la haine des aristocrates contre la démocratie, la jalousie des pauvres contre les riches, des esprits peu cultivés contre une culture intellectuelle très avancée et des mérites éminents, toutes ces passions agissaient de concert.
Ce fut donc pour Sparte un grand avantage, et même le plus grand de tous, que l'opinion publique, dans le monde des Hellènes, se prononçât ainsi en sa faveur '. On espérait qu'elle
') Thlcyd., II, 8. i.
LES BELLIftÉRANTS AVANT LFS HOSTILITÉS 37
serait victorieuse. Tout succès de ses armes, tout insuccès des Athéniens devait lui amener de nouveaux alliés parmi ceux que la crainte empêchait encore de prendre ouvertement un parti. Partout une foule versatile se herçait de l'espoir que Sparte allait faire revivre pour tous les Hellènes les temps heureux de la liberté.
La plupart des Hellènes étaient, en ce qui concerne Sparte, dans l'erreur la plus complète; on ne la connaissait point. On ne savait pas comment l'Etat de Lycurgue était devenu de plus en plus une aristocratie égoïste, danslaquelle de mesquins intérêts de famille faisaient la loi ; on ne voyait pas ou on ne voulait pas voir que Sparte, dans sa sphère , se montrait aussi despotique qu'Athènes, qu'elle ne dirigeait les affaires de la Ligue que dans son intérêt, et qu'elle entravait le libre développement de la vie politique, telle qu'elle était garantie par la constitution. Seuls, le courage et l'intellig'ence lui avaient fait défaut pour fonder une puissance semblable à celle d'Athènes. Mais le fait que les Spartiates ne se faisaient pas payer de tribut suffisait pour les faire considérer comme les défenseurs de la liberté, en face du despotisme athénien. On exploita cette erreur à leur profit, de la façon la plus efficace. Il n'était pas du tout question d'une guerre dans laquelle deux Etats entrent en lice avec des droits égaux : la cause de Sparte, disait-on, était la cause de la nation, la cause sacrée du droit; Athènes était la puissance révolutionnaire qui avait bouleversé le droit public. Sparte pouvait donc considérer le soutien de sa cause comme un devoir; celui qui en entravait le succès se rendait coupable d'un crime public et assumait sa part de culpabilité dans l'anéantissement des droits de la nation. Ce n'était pas Sparte, mais l'Hellade^ conduite par Sparte, qui faisait la guerre à Athènes.
C'est ainsi qu'on établit des antithèses en tout sembables à celles des guerres de llndépendance; il y eut de nouveau un parti national ou patriotique et un parti adverse. Mais les positions étaient renversées. Les chefs des « nationaux » d'autrefois étaient maintenant les «traîtres », et les Etats qui avaient livré le sol grec aux Barbares étaiei]t ^
38 LA GUERRE JUSQU'a LA MORT PE PÉRlfXfeS
présent du côté des « libérateurs », des représentants du droit national, sans avoir modifié leurs convictions. Car, partout où les familles nobles avaient conservé leur puissance, à Mégare, en Béotie, en Thessalie, en Locride, en Phocide, etc., elles s'unirent le plus étroitement possible à Sparte parce qu'elles haïssaient Athènes comme le foyer de la démocratie, et c'est ainsi que les Péloponnésiens eurent pour alliés tout aussi bien le vertige irréfléchi qui attirait vers la liberté les républiques opprimées, que l'ambition des aristocrates et leur désir de rég^ner en maître.
Malgré cela, il était évident pour Périclès qu'Athènes ne devait pas acheter la paix par de lâches concessions. Car si la ville ne consentait pas de bon gré à descendre du faîte de sa grandeur, la guerre était inévitable de toutes manières, et il n'y avait pas apparence qu'Athènes put jamais disposerde plusde ressourcés et de forces militaires. Trois cents trirèmes à marche rapide étaient prêtes; divisées en plusieurs escadres, elles suffisaient à protéger les approvisionnements par mer, à surveiller les alliés et à inquiéter les côtes ennemies ; on avait un nombre proportionné de bateaux de transport et de chaloupes. 29,000 fantassins étaient tout prêts pour le combat: sur ce nombre, 16,000 étaient destinés au service de la place, pour lequel on enrôlait aussi les plus riches parmi les métèques ou étrangers domiciliés; 13,000 formaientl'armée d'opérations. Tous ces soldats étaient pesamment armés. Il faut y ajouter 1,200 cavaliers et un corps de 1,600 archers, composé des citoyens les plus pauvres et de mercenaires. L'armée était habituée à la guerre et dans le meilleur état ; l'effectif de la flottene consistait pas, comme les Corinthiens se plaisaient à le dire, en vils mercenaires ; c'étaient des citoyens qui conduisaient les trirèmes, et ils défendaient le bord de chaque vaisseau comme un morceau du sol de la patrie '. Les métèques aussi qui partageaient l'honneur deporter les armes étaient des hommes sûrs et intéressés au salut de l'Etat. Athènes comptait un grand nombre de citoyens capables de commander, tandis que Sparte n'avait eu aucune occasion de former des généraux.
') Sur les forces de terre et de mer des Athéniens, voy. Thucyd., II, 13, 6-8. Wachsmuth, Athen, I, p, 565.
Les finances étaient dans un ordre parfait. Sur les piliers de marbre qui entouraient le temple de l'acropole, on pouvait se rendre un compte exact de l'état du Trésor et du montant du tribut annuel. Le gouvernement athénien avait compris, dans sa sagesse, qu'en fait de finances il faut avant tout un contrôle sévère ; et, depuis quelques années, Périclès, en prévision d'une guerre prochaine, s'était efforcé de mettre toujours plus complètement les ressources métalliques du pays au service de l'Etat \
Déduction faite de ce qu'avaient coûté les Propylées, plus d'autres constructions et lesiègedePotidée,le fonds de réserve contenait 6,000 talents "^ sur lesquels 1,000 talents étaient mis à part comme constituant la ressource suprême ; l'or et l'argent non monnayé, consistant en objets de toute espèce, se montait à 300 talents ; le manteau d'or de la Vierge avait une valeur égale, dont on pouvait disposer au besoin. Qu'on ajoute h cela les 600 talents que rapportait le tribut annuel. Dans cette énumération ne figurent ni les revenus réguliers que la ville tirait de ses domaines, des octrois, de divers impôts, etc., parce qu'on ne peut en déterminer le montant exact, ni les trésors sacrés qui n'étaient pas encore réunis dans l'acropole ^ Aucun autre Etat de la Grèce n'avait encore eu des finances aussi prospères. Cette prospérité était essentiellement roîuvre de Périclès, et c'est avec une conscience tranquille qu'il pouvait appeler sur elle Taltention de ses concitoyens, pour leur inspirer du courage si la guerre devenait inévitable.
Périclès avait inauguré une régime de paix, mais non pas d'indolence ; il avait au contraire, tout préparé pour la guerre, avec une prévoyance infinie. Athènes et le Pirée étaient imprenables ; il y avait des munitions de toute espèce;. les arsenaux étaient remplis d'armes, deprojectiles et de machines; la flotte, qui depuis la soumission de Samos inspirait plus de
») Voy. vol. TT, p. 537.
") Environ 7,072,500 francs.
3) Thucyu., II, 13, 2-5. DiOD., XII, 40. npo-ïôoo-j r^Vr.ç xax' IviauTÔv (au comme-jicement de la guerre) à-nh t£ tôjv IvorjjjLwv y.at Ix tt,? ûi^spopia; oC (isîov •/O.i'wv xa/.âvTwv (Xexoph., Anab., VII, 1, 27). Kirchhoff {Gesch. d. athen. Staatsschatzes, p. 25) donne un aperçu des ressources financières d'Athènes.
40 LA GUERRE JUSQd'a LA MORT DE PÉRICLÈS
crainte que jamais, se montrait dans tous les parages, inspectait tous les détroits et mouillait dans toutes les rades- A nombre égal,, elle était supérieure à toutes les autres escadres par la construction et le gréement des vaisseaux, par rhabileté de ses équipages. Grâce à des stations maritimes, des garnisons et des clérouchies, le domaine fédéral était devenu un empire, dans la vaste étendue duquel on levait au besoin des matelots et des soldats. Lesbos et la fidèle Chios étaient indépendantes, mais alliées d'Athènes. En dehors du territoire fédéra] proprement dit, sa domination s'était étendue vers l'ouest. Elle commandait le golfe de Corinthe par Naupacte ; et les Etats maritimes les plus puissants de la mei* occidentale, Corcyre et Zacynthe, étaient, comme ennemis de Corinthe, alliés d'Athènes. Athènes entretenait des relations d'amitié avec les belliqueuses tribus d'Acarnanie et avec Céphallénie? de sorte qu'elle pouvait aussi se considérer comme maîtresse de la mer Ionienne et qu'elle avait en son pouvoir les places de guerre les plus importantes en face de la côte occidentale du Péloponnèse. Au nord enfin, sur la terre ferme, elle avait renouvelé son ancienne alliance avec les Thessaliens, qui pouvaient l'aider de leur cavalerie ^ .
Des ressources aussi imposantes, confiées par la confiance unanime et le patriotisme des citoyens à la sagesse d'un homme d'Etat et d'un général comme Périclès, permettaient certes d'envisager l'avenir avec calme, même en face d'un ennemi formidable. Les Péloponnésiens ne pouvaient se présenter avec une petite armée ; et une grande ne pouvait subsister longtemps en Attique, une fois qu'on aurait mis en sûreté les troupeaux et les provisions. Athènes s'était arrangée de façon à pouvoir se passer de son territoire. Quant à en faire le siège, il n'y fallait pas songer, les Péloponnésiens étant hors d'état de lui couper les vivres. Les frontières étaient défendues par des forteresses qui pouvaient recevoir les habitants de la campagne. Périclès avait terminé ses travaux pacifiques aussi bien que ses préparatifs de guerre ; on ne pouvait que perdre à attendre. Car, d'abord, il ne pouvait se présen-
*) Enumeration des alliés d'Athènes, dans Thucyd., II, 9, 4.
ter de meilleure occasion pour commencer une guerre juste sur le pied de la défensive ; et puis, tout symptôme de crainte était une défaite et un encouragement pour les ennemis.
On ne manquait pas non plus d'indices qui faisaient paraître dangereux tout retard, même s'il avait été possible d'obtenir un délai sans léser l'bonneur de la cité. Périclès, en effet, pouvait et devait se dire que le succès de la guerre dépendait en grande partie du degré de confiance que lui accorderaient les citoyens, et de la force physique et intellectuelle qu'il conserverait pour les diriger à son gré.
Quant au premier point, jamais l'opposition contre Périclès n'avait complètement abdiqué : elle avait simplement battu en retraite. Les propriétaires fonciers se voyaient lésés dans leurs intérêts par la protection exclusive qu'il accordait à la marine et au commerce ; le parti des prêtres haïssait le libre-penseur; la vieille aristocratie était restée irréconciliable, et les amis zélés de la démocratie pouvaient tout aussi peu être satisfaits d'un homme qui, en fait, abolissait ses principes. Les uns espéraient en silence qu'avec la chute de Périclès tomberait aussi le svstème démocratique sur lequel il avait fondé sou pouvoir ; les autres, qu'alors seulement il deviendrait une réalité. Or, si ces deux partis s'unissaien^pour atteindre leur but immédiat, cette coalition pouvait avoir des conséquences graves. Périclès était encore en possession de tout son prestige. Son activité couronnée d'un si plein succès au dedans et au dehors, la fermeté, le coup d'œil et l'esprit de suite qu'il apportait dans sa politique, étaient au-dessus de toute attaque. On l'estimait à sa valeur; même de nouveaux honneurs,, qu'on n'avait accordés à aucun autre avant lui, comme la couronne d'olivier que l'État lui avait décernée ', ornaient son front. C'était la récompense des victoires que le glorieux homme d'Élat, le héros de la paix avait remportées au service de la déesse Poliade.
Mais ce même homme était calomnié et tourné en ridicule. Ses propres fils se moquaient de l'intérêt qu'il prenait auxexerrices intellectuels selon laméthode sophistique; sa fierté blessait
1) Val. M.\x., Il, 6, 5.
42 LA fiUERRE jusqu'à LA MORT DE PÉRICLÈS
ses concitoyens; la considération dont il jouissait leur était à charge. Moins on osait l'attaquer ouvertement, plus on blâmait ses mesures, et ses intentions les plus pures étaient odieusement travesties. C'est ainsi par exemple que, dans l'affaire de Corcyre, on tourna en ridicule la flotte de dix vaisseaux : on chercha à expliquer cette demi-mesure en disant qu'elle n'avait eu d'autre but que déjouer un tour à Lacédapmonios et de le faire tomber en discrédit, lui et ses partisans '. Les insinuations perfides semées par Sparte* trouvèrent à Athènes un sol fécond; on ne s'explique pas autrement que, vers cette époque, Hérodote ait cru devoir ajouter à son ouvrage une défense des Alcméonides et rappeler aux Athéniens les services éminents rendus par cette famille à la liberté ^ On voit donc que non seulement on essayait de faire revivre un crime des temps passés, mais qu'on était disposé à accueillir favorablement les soupçons répandus contre la loyauté politique de cette maison et de ceux qui en faisaient partie.
Périclès, personnellement, était au-dessus de tout atteinte, mais malheureusement son entourage n'était pas toujours irréprochable. Il était à un tel degré le premier dans Athènes que les hommes de caractère indépendant n'étaient pas toujours disposés à se faire ses instruments. C'était une raison de plus pour qu'on vît se presser autour de lui les gensmédiocres, désireux d'obtenir, en renonçant à toute initiative, toute sorte d'avantages personnels ; c'est à cette catégorie qu'appartenait ce Métiochos ou Métichos, rhéteur et architecte qui avait partagé avec Périclès les fonctions de stratège et qui, contrairement à un principe fondamental de la démocratie^ cumulait plusieurs fonctions peu élevées, il est vrai, mais donnant une grande influence : aussi chantait-on dans les rues ces vers satiriques :
Métichos est stratège; .Métichos construit les roules; Métichos surveille les pains; Métichos inspecte Ips farines; Métichos fait tout : Métichos s'en repentira^ !
*) Put., PericL, 29. Voy. ci-dessus, p. 13. 2.
- I Voy. ci-dessus, p. 27-28.
3) Cf." vol. II, p. 563, 1.
^} Bergk, BpI. Corn. AU., p. 11. Bersfk attribue ces vers àCratinos.
A cet entourage de PéricJës appartenait aussi Charinos, le rédacteur du plébiscite de Mégare, et Ménippos, dont Périclès fit plusieurs fois son lieutenant. Le riche et voluptueux Pyrilampe avait une réputation pire encore : la volière qu'il s'était fait construire était une des curiosités d'Athènes ; le premier de chaque mois, on la montrait aux habitants et aux étrangers. Il était surtout fier de ses paons, alors inconnus en Grèce; il en donnait, disait-on, à Périclès, qui en faisait présent à ses maîtresses '.
La comédie s'emparait de ces histoires qui couraient la ville* elle aimait surtout, pour satisfaire le goût railleur des Athéniens, à leur montrer le sublime Olympien marchant dans les voies de l'humaine faiblesse . Aussi donnait-elle du piquant à ses pièces en les parsemant d'allusions plus ou moins transparentes à la basse-cour de Pyrilampe, à la femme de Ménippos, qui, dit-on, avait aidé son mari à devenir stratège, aux belles Athéniennes qui fréquentaient les ateliers de Phidias^ et y faisaient à l'occasion la connaissance du chef de l'État, bon appréciateur des objets d'art. Hermippos appelait Périclès le « prince desSatyres % » en faisant allusion aux personnages indignes et sans caractère qui l'entouraient; le sobriquet de « nouveaux Pisistratides * » était aussi une invention de la comédie, qui comparait ainsi les fidèles de Périclès aux courtisans d'un tyran, Cratinos, qui était du parti de Cimon ^, ne le ménageait pas non plus. Les attaques devinrent si audacieuses, qu'on ne voulut pas abandonner la sauvegarde des intérêts de l'Etat aux fonctionnaires responsables préposés aux fêtes, mais qu'on crut devoir faire une loi spéciale pour mettre un frein à la licence de la scène. Elle devait surtout protéger certains citoyens et empêcher de les livrer à la risée publique sous leur véritable nom, ou en les faisant reconnaître par un masque ressemblant. La loi fut faite sous l'archontat de Murychide (440 : 01. lxxxv, 1), lorsque Périclès, après la
1) Sur Ménippos et Pyrilampe, voy. Sintenis, ad Plut. PericL, p. 142,
2) £).sûO£pat yuvatxïç eî; xà k'pY« çoiTwffai (Plut.. Pericl., 13). '^) Plut., Pericl., 33.
^) IlEi(7t(TTpaTi<5at vÉot (Put.. Pericl., 16), '') Voy. vol. II, p. 002.,
H LA (iUERRE jusqu'à LA MORT DE PRRICLf:S
soumission de Samos, était à l'apogée de sa puissance '. Il est donc probable que cette mesure a siirtoutété provoquée par lui ; mais elle ne dura qu'environ trois ans -.
Bien plus sérieuses que ces froissements avec le public et la scène furent les attaques que dirigèrent contre Périclès les anciens et les nouveaux ennemis de sa politique. Les vieilles accusations se firent entendre de nouveau : gaspillage des deniers publics, protection accordée à la libre pensée et à d'autres tendances pernicieuses en opposition avecles traditions. Ces attaques ne furent pas dirigées tout d'abord contre Périclès en personne, mais contre ceux de son entourage immédiat que l'on considérait comme les représentants les plus éminents de ces tendances, contre Phidias, Anaxagore et Aspasie.
Qui pourrait croire que, sur un homme comme Phidias, dont la vie était si connue et si. incomparablement glorieuse, il n'y ait pas une tradition certaine qui nous mette en état de le suivre pas à pas jusqu'à sa fin ? Et pourtant, il en est ainsi. L'antiquité vit déjà se former deux relations bien distinctes, et morne contradictoires, des derniers événements de la vie du maître. Selon l'une de ces traditions, Phidias, déjà fugitif, serait venu à Elis, y aurait été de nouveau accusé de détournement après avoir terminé la statue de Zeus, condamné et finalement mis à mort par les Eléens ^ D'après l'autre, iL^uilte Olympie, où quelques-uns de ses parents vivaient comme zx'.op-xnx'. de Zeus ', et revient sain et sauf à Athènes, où il est aussitôt en butte aux attaques qu'on dirigeait alors contre Périclès et ses amis '.
Nous suivrons la dernière tradition. Une fois que l'achèvement des Propylées eut mis fin aux constructions, Périclès,
*) Sur la loi d"Antimachos, voy. Bergk, Rel. Corn. Au., p. 1-42 el ap. Schmidts Zeitscht\ f. Geschichtsic, II, p. 201 . Les raisons alléguées par Bergk pour prouver que Périclès n"a point coopéré à celte mesure me paraissent in suffi santés.
'j C'est probablement sous Tempire de cette loi que Cratinos a composé ses 'Oo-jiTffctç sansparabase (Meixeke, Fragm. Corn. Grœc. I, p. 93).
') PmLocHOR. ap. ScHOL. Aristoph., Poe, 605.
*) Voy. vol. II, p. 655.
'-) Ephor. ap. DiOD , XIT, 39. Put., Pericl. . 31.
à ce qu'il parait^, renäit compte, dans un exposé général, des Iravaux exécutés dans Tacropole, et ses ennemis profitèrenf de cette circonstance pour l'attaquer sournoisement. Un artiste peu connu, du nom de Ménon, fut invité à s'asseoir au pied des autels de l'agora, comme faisaient ceux qui se mettaient sous la protection de la république pour pouvoir porter sans danger une accusation contre des personnages considérables dans l'Etat. La protection qu'il demandait lui fut promise : il accusa alors Phidias d'avoir gardé pour lui une partie de l'or dont il avait fait le manteau delà Vierge, Le complot était mal ourdi, carie manteau d'or, sur l'avis de Périclès^ avait été faitde manière à pouvoirètre enlevé; on le pesa et le poids fut trouvé juste.
Mais les adversaires de Périclës ne perdirent pas courage. Phidias fut accusé une seconde fois, et, cette fois, d'impiété. On avait découvert, en eifet^, dans la bataille des Amazones représentée sur le bouclier de la déesse, deux figures qui avaient les traits de Périclës et do l*hidias '. L'artiste s'était représenté lui-même sous les traits d'un vieillard chauve qui soulevait des deux mains un fragment de rocher ; Périclës, dans la noble attitude d'un guerrier lançant le javelot et posté de telle sorte que sa main couvrait le milieu de sa ligure : pourtant^ même dans ces conditions, la ressemblance était frappante. ()n vit là de l'égoïsme et une insulte faite à la sainteté du temple. Les Athéniens demandèrent que Phidias fût mis en prison, ce qui prouve qu'on voulait le faire passer comme coupable de menées dangereuses pour la sécurité de l'Etat ; et, tandis que l'auteur de cette dénonciation calomnieuse était récompensé par des privilèges comme bienfaiteur de la ville et recommandé à la protection spéciale des stratèges, et par conséquent aussi à Périclës, comme martyr de la liberté. Phidias, qui avait contribué à la gloire de sa ville natale avec plus d'éclat et un succès plus incontesté
') Sur le procès de l'hidias, voy. Brlwiv, Gesch. cl. griech. Künstler, I, p. 167. Cf. CoNzi:, ap. (jerhards Avchäol. Zeitung, 186.5, p. 33, à propos des imitations du bas-relief exécuté sur le bouclier, imitations dans lesquelles on peut reconnaître deux figures répondant à peu près aux portraits do Phidias et de Périclès, tels que les décrit Plutaifiue [PericL, .31).
qu'aucun de ses contemporains, fut conduit en prison comme un criminel. D'après la tradition la plus généralement acceptée ', il y mourut, brisé par l'âge et le chagrin^ et, même après sa mort, l'envie ne cessa pas de répandre son venin : on fit courir le bruit que Périclès lui-même avait fait disparaître son ami pour empêcher l'instruction de suivre son cours et pour éviter de fâcheuses révélations.
On attaqua ensuite Anaxagore qui, pendant de longues années, avait vécu tranquille à Athènes, dans la retraite, sans reproche et sans ambition, adonné tout entier à l'étude delà philosophie et des mathématiques, et sans tenter même de fonder une école. Mais il était le plus intime ami de Périclès, et on ne pouvait blesser plus cruellement ce dernier qu'en persécutant son cher Anaxagore. Dans ce but, on vit s'unir des hommes des partis les plus divers; d'un côté, des partisans convaincus de la religion et des mœurs de leurs pères, comme Thucydide fils de Mélésias, qui, revenu de l'exil et fidèle à ses anciennes opinions, se posait de nouveau en adversaire de Périclès, et de l'autre, les champions de la démocratie absolue, comme Cléon, qui n'avaient d'autre but que de renverser la puissance de Périclès. L'organe principal du fanatisme religieux était Diopithe, prêtre et orateur populaire passionné qui, contrefaisant la folie d'un inspiré, attirait les regards de
') Le scoliaste d'Aristophane {Pac, 605) s'en réfère, pour ce qui concerne les vicissitudes éprouvées par Phidias à la fin de sa vie, au témoignfige de Philochore. Le tout est de savoir jusqu'où va ce témoignage. D'après Saupi-k [Tod des Pheidias ap. Oütting. Nachrichten, 1867, p. 173), il prouve que Phidias s'est échappé d'Athènes en 438, s'est rendu à Élis, y a été accusé de détournement et mis à mort par les Éléens. L'ingratitude des Éléens, qui mettent Phidias à mort pour le remercier d'avoir achevé le Zeus d'Olynipie, était un thème favori pour les rhéteurs de la décadence (Sauppe, ibid., p. 171). Michaelis (PaH/imon, p. 39: et depuis, dans l'ArcMo^ Zeitung, 1875, p. 158) admet aussi que Phidias est mort à Élis. E. Petersen (ap. Archilol. Zeitung, 1867, p. 22) propose de corriger le texte de Philochore et de lire Û7t' 'A6r,vaîwv au lieu de Oit' 'Haeîojv. J'ai répondu k Michaelis dans VArchiioL Zeitimg, 1877, p. 134. Il m'est impossible de croire que la citation de Philochore aille plus loin que le mot iiotr,(7avTo;, et j'admets que la suite, à partir de xai 'I>£ioîa; ô Ttoir,«Ta;, est une addition postérieure. L'exécution de Phidias à Élis aurait laissé quelque trace dans les traditions locales d'Olympie. Le témoignage de Philochore une fois écarté, la tradition que Diodore et Plutarque ont empruntée à Éphore reprend ses droits.
la foule, prononçait des oracles d'une voix tonnante et excitait les masses. Il lit passer un décret en vertu duquel tous ceux qui renieraient la religion du pays et se permettraient de philosopher sur les choses divines seraient poursuivis comme criminels d'Etat ', On avait maintenant en main une arme contre les philosophes amis de Périclès. Damon fut banni -, . et Anaxagore se vit intenter un procès criminel de telle nature que Périclès reconnut l'impossibilité de le faire absoudre. 11 lui prêta loyalement assistance, mais dut s'estimer heureux de pouvoir lui sauverla vie: illinit par lui conseiller lui-même de quitter Athènes, et ce fut avec un profond chagrin qu'il vit le vieux philosophe partir pour Lampsaque.
Encouragé par ce succès, le parti ennemi attaqua Périclès avec plus d'audace et dirigea ses coups contre Aspasie, qui vivait sous son toit, et dont la comédie s'était souvent moquée en l'appelant la Héra du Zeus Olympien, la nouvelle Omphale ou la nouvelle Déjanire qui avait dompté le puissant Héraclès. La plaisanterie devenait sérieuse. Le comique Hermippos se porta accusateur public et cita la fière Milésienne devant la barre des jurés; il l'accusait d'impiété et aussi d'outrage aux bonnes mœurs, car il prétendait qu'elle attirait dans sa maison, pour les employer àun métier honteux, des femmes de condition libre. Périclès ne pouvait céder; il jeta dans la balance tout le poids de son nom et de son prestige, décidé à sauver . Aspasie ou à périr avec elle. Il la défendit devant le peuple; mais ce n'était plus l'homme d'Etat plein de fierté, calme et sur de la .victoire; c'est avec larmes qu'il conjura les juges de lui épargner cette humiliation, et ce n'est qu'ainsi qu'il obtint que son amie fût absoute d'une accusation qui n'avait été formulée que par inimitié contre lui, et qu'on avait traitée pour cette raison comme une question de parti ".
Enlin, on s'en prit directement à Périclès. Ses adversaires
') D'après Plutarqiie, Diopithe propose de tUa.yyùls.vijixi Toi>; -rà Osî« [xri
vojAtJlovTai; ri ).ÔYO'jç irîp\ xtov (XETapfftwv oioâuxov-ra; (Plut., PericL, 32). Satv-
ros (ap. DiOG. Laert., II, 3, 9) cite comme accusateurs Thucydide, Sotion et Cléon. Cf. Zeller, Philosophie der Griechen, P, p. 785.
-) Meier, Ostrakismos, p. 186. Sur Damon, cf. vol. II, p. 481.
■') Plut., PericL, 32.
48 LA (tUEKRK JISQU A LA MOKT DE PÉRICLÈS
raccusërent d'avoir détourné des fonds publics. Sur la proposition de Dracontidès, — c'était sans doute le même qui conduisit l'escadre à Corcyre', on décida que Périclès rendrait compte aux Prytanes des fonds publics qui lui avaient passé par les mains, et qu'on jugerait solennellement de son inno- , cence ou de sa culpabilité àlacropole, devant l'autel d'Athèna, afin que les juges se sentissent d'autant plus tenus d'écarter tdute considération personnelle et de né songer qu'à la sainteté de leur serment. Ce procédé toutefois fut modifié sur la proposition de Hagnon : on décida que la cause serait jugée par un tribunal de quinze cents jurés; ils devaient en même temps se prononcer sur la question de savoir si la cause serait jugée sous forme de procès pour détournement, ou bien au point de vue général du tort causé à la République -.
Si, cette fois encore, les attaques des ennemis de Périclès n'eurent point de succès, ces faits prouvent assez combien sa position étaitdevenue difficile depuis que le parti conservateur des vieux aristocrates avait fait cause commune contre lui avec le nouveau parti démocratique qui s'était formé durant les années de paix, et depuis que le fanatisme des prêtres était sans cesse occupé à attiser les haines. Ces assauts ne restèrent pas sans effet, car, malgré toute sa prudence, Périclès n'avait pas pu empêcher que sa position dans l'Etat, et surtout sa vie avec les artistes, les philosophes et les femmes ioniennes, ne rappelât la tyrannie et ne fût par conséquent vue de mauvais œil par bien des gens.
Ces luttes que Périclès eut à soutenir pour lui et ses amis eurent lieu en 431 (01. lxxxvii, 1/2)," à l'époquepar conséquent où les Lacédémoniens envoyèrent leurs ambassades. A'ous ne pouvons douter qu'à Sparte on ne fût bien instruit du changement de l'opinion publique à Athènes, etil est probable que ce n'est pas sans la coopération du parti aristocratique qu'on avait demandé l'expulsion des Alcméonides.
') Voy. ci-dessus, p. 15.
-) Plut , Pericl., 32. Il est difficile de préciser dans quel sens les propositions de Dracontidès et de Hagnon influent sur le procès. En tout cas, Hagnon est bien évidemment un adversaire de Périclès, et c'est à dessein que dans sa motion il laisse dans le vague l'objet de l'accusation : zï-zi xXoTtr,;
Périclès sortit victorieux de toutes ces attaques personnelles, mais il ne pouvait se dissimuler le péril de sa situation. Car les partis adverses avaient fait l'essai de leurs forces et pouvaient s'unir à tout moment pour une nouvelle attaque. Aussi était-il d'avis, en ce qui concernaitsa personne, que la guerre, puisqu'elle était inévitable, nepouvaitcommenceràun moment plus opportun. Il pouvait espérer que le danger commun détournerait l'attention des affaires intérieures, rendrait inoffensive la puissance de ses ennemis,fortilierait l'esprit de concorde et rendrait évident aux Athéniens qu'ils ne pouvaierlt se passer de lui. Quelque injuste que fut donc l'accusation des poètes comiques, qui mettaient toute la guerre sur le compte de Périclès, attendu que, dans le but de sortir d'embarras, il avait, disaient-ils, « lancé le plébiscite mégarien comme une étincelle dans la Grèce remplie de matières inflammables ', » on ne saurait nier le rapport qui existe entre la guerre et les procès politiques dontnous venons de parler; car ces derniers non-seulement encouragèrent ses ennemis à Sparte, mais le confirmèrent lui-même dans la résolution d'accepter une lutte qu'il espérait voir bientôt et heureusement terminée. L'atmosphère lourde qui pesait sur Athènes ne pouvait être mieux purifiée que par une juste guerre. Cependant, Périclès ne put se dissimuler un instant que, en ce qui concernait sa personne, la guerre lui préparait de nouveaux dangers. Il voyait parfaitement, comme ses discours le prouvent, que chaque malheur inattendu pouvait causersa perte; il connaissait l'inconstance et l'impatience des Athéniens ; il savait qu'il ne pouvait appliquer son système, sa manière de faire la guerre, qu'en imposant les plus grands sacrifices à ses concitoyens. Il fallait qu'ils eussent assez de désintéressement pour abandonner sans regret leurs champs aux ennemis ; car ce n'est qu'à ce
1) IIpôjTa (ikv yàp aOrr,; r^plvf 'i>c''oia; TipâEaç xaxw;
Taç çi'jtei; ûpitôv oîooixà); xai xôv a-jTooi^ Tpônov, 7tp\v TtaOelv Ti Sîtvôv aOrôç, ÈEéçXeEe t'V' TtôXiv, È(j.êa).à)v <yTïtv6ï)pa [xixpbv MsyaptxoO i}/rj^t(7(xo(To; xàEeyjar.aîv toctoOtov 7iô),î|j.ov (Aristoph., Pac . , 601-610). Ce passage est déjà cité par Diodore (XII, 40). Cf. Sauppe, Gotting. Nachrichten, 1867, p. 186.
UI k
50 LA GUERRE JUSQu'a LA MORT DE PÉRICLÈS
prix qu'on pouvait forcer les Péloponnésiens à se consumer en vains eli'orts et à demander la paix. Pour réaliser ce plan de campagne, il fallait un homme d'un calme inébranlable et jouissant d'une considération éprouvée, un politique, un général qui fût sans contestation le premier de ses concitoyens. Périclès pouvait se dire que le succès était lié à sa personne. Il devait donc désirer, non par égoïsme, mais sous Tinspiration du patriotisme le plus pur, que la guerre éclatât tandis qu'il avait encore assez de force pour gouverner Athènes.
ij IV
PREMIERES HOSTlLriES
Les deux Etats étaient ainsi en face l'un de l'autre, preis à la guerre et décidés à la faire, sans cependant commencer les hostilités. Athènes voulait, par principe, se tenir sur la défensive, et Sparte n'osait faire lepas décisif. Cependant, la nation entière se demandait avec anxiété ce qui allait arriver, les uns, impatients et pressés d'agir, les autres, remplis de sombres pressentiments. Car la jeunesse, des deux côtés de l'isthme, cette jeunesse qui avait grandi pendant la paix et ne connaissait pas les terreurs d'une guerre civile, avait un vagué désir de voir se modifier un état de choses qui lui était intolérable, de voir arriver enfin le moment décisif où l'on pourrait mesurer ses forces. Il lui semblaitpréférable que l'antagonisme des partis vidât sa querelle sur les champs de bataille, au lieu de miner pluslongtemps, comme un poison lent, les forces vitales delà nation. Ceux qui avaient plus d'expérience et de calme songeaient aux suites incalculables que devait avoir la première rencontre sanglante des deux grandes puissances, et leur anxieuse attente trouvait son expression et sa confirmation dans les oracles menaçants qui circulaient parmi le peuple. On cherchaeton trouva de funestes présages de toutes espèce; on vit se produire des phénomènes d'une nature etl'rayante et en particulier un tremblement de terre à Délos, le premier,
d'après une enquête exacte, qui eût frappé Tile sainte ', alors qu'on la croyait assise sur une base inébranlable au fond de la mer. (îette nouvelle, en se répandant^ augmenta l'inquiétude.
Soudain la guerre éclata d'une façon complètement inattendue : le coup ne partit ni de Sparte ni d'Athènes mais de Thèbes.
Thèbes avait traversé les vicissitudes les plus singulières. Un parti démocratique s'était emparé du gouvernement, pour faire de la ville la capitale de la Béotie ". Les autres villes du pays s'étaient vues forcées par là de conclure avec Athènes une alliance qui n'avait rien de naturel et que rompit la sanglante journée de Coronée '\ Ces luttes n'avaient servi qu'à augmenter l'animosité passionnée contre Athènes. Un ne pouvait pardonner à cette ville d'avoir osé tenter d'incorporer la Béotie à l'Etat athénien, et, après qu'à Thèbes aussi le parti aristocratique fut revenu au pouvoir et s'y fut établi plus fortement que jamais, il n'eut pas d'autre pensée que d'anéantir en Béotie tous les appuis de la politique athénienne et d'extirper tout ce qu'il y restait encore de sympathie pour Athènes. L'homme le plus inlluent de Thèbes était Eurymachos, üJs de Léontiade, un ennemi juré de la politique de Péri clés. Voulant de nouveau faire de sa ville natale, qui, comme chef-lieu, était à la tête de la ligue béotienne^ la capitale du pays, rien ne lui paraissait mieux fait pour atteindre ce but qu'un coup demain contre Platée.
Le territoire de Platée avait été reconnu sacré par les traités'-; la ville^ liée très étroitement à Athènes, avfiitun gouvernement démocratique ; elle séparait aussi les Thébains du territoire de la ligue du Péloponnèse, qui commençait au delà du Cithéron, et elle leur était odieuse à tous égards. Depuis les guerres de l'Indépendance, en effet, le nom des Platéens brillait d'un éclat tout particulier; ils avaient les relations
') C'est ce qu'aflirme Thucydide (II, 8), en contradiction expresse et probablement voulue avec le texte d'Hérodote (VI, 98), comme le remarque avec raison Classe.x, adThucyd., loc. cit. Cf. Kirchhoff. Entstehungszeit des herodot. Geschichtsicerks, p. 18.
^) Voy. vol. Il, p. 434.
^) Voy. vol. II, p. 446.
*) Voy. vol. II, p. 336:
de famille les plus honorables avec Sparte et avec Athènes; et, encore que les institutions nationales fondées par Aristide, et notamment les assemblées fédérales à Platée, n'eussent jamais fonctionné, les Platéens eux-mêmes avaient bâti avec leur part de butin des temples magnifiques et y avaient consacré en ex-voto de riches offrandes; Phidias et Polygnole avaient décoré leur sanctuaire d'Athêna, déesse de la guerre ', et les fêtes en l'honneur de Zeus Libérateur, ainsi que celles qu'on célébrait tous les ans en mémoire des héros tombés pour la patrie, entretenaient la renommée de la ville dont les habitants avaient toujours été les fidèles compagnons des Athéniens partout où il y avait quelque chose de glorieux à accomplir.
C'étaient là des motifs suffisants pour nourrir et raviver à chaque instant la jalousie et la haine des Thébains, Mais, aussi longtemps que les deux grandes puissances avaient été unies, on n'avait cru possible aucun changement dans la délimitation des territoires. A présent, l'occasion paraissait favorable pour écraser un voisin odieux. Si les autres traités ne subsistaient plus, pourquoi respecterait-on ceux qu'on avait conclus avec Platée ? Plus on se hâterait d'attaquer, et plus le succès était probable ; on pouvait, après la réussite du coup de main, être sur de l'approbation de Sparte, pour laquelle rien ne pouvait être plus avantageux, au point de vue de ses opérations militaires, que d'avoir sur la frontière athénienne une place d'armes amie; autrefois déjà elle avait songé dans ce buta Tanagra ^.
Eurymachos s'entendit donc avec des partisans de l'oligarchie à Platée, équipa en secret une armée et envoya un soir dans cette ville (c'était au commencement d'avril ^, peu avant la
') Voy, vol. II. p. 106. Statue d'Athêna et peintures de Polygnole à Platée (Paus., IX, 4, 1).
'-!) Voy. vol. II. p. 433,434.
3) £v i£po|j.r|Vta (Thucyd., III. 56), à la lin du mois, et quatre mois (en adoptant la correction de KrCger ad Thucyd., II, 2) avant la fin de l'archontat de Pythodoros ; par conséquent, si Ton fait le calcul exact, le dernier jour d'Antheslérion, lequel, dans Toetaeteride attique, commençait le soirdu 4 avril 431 avant J.-C La pleine lune tombait le 7 avril (Bockh, Zur Gesch. der Mondcyclen, 1855, p. 78). Thucydide fait partir de cet événement la série des années de guerre qu'il fait toutes commencer, comme la première, au printemps et finir avec l'hiver.
nouvelle lune) trois cents hoplites; des traîtres leur ouvrirent les portes, et, avant que les citoyens, qui après une fête publique s'étaient tranquillement livrés au repos, se doutassent de cette honteuse violation de la paix, les troupes ennemies se trouvèrent postées sur la place publique sous le commandement de deux généraux de la ligue ou béotarques, Pythangélos et Diemporos.
Lorsque les ïhébains se crurent maîtres de la ville, ils voulurent donner à leur mauvaise cause une apparence de justice : ils refusèrent de céder au désir des traîtres qui voulaient qu'on saisît les chefs de la démocratie ; ils tentèrent la voie de la persuasion et espérèrent obtenir des citoyens effrayés la déclaration qu'ils étaient prêts à se joindre à la ligue des villes béotiennes sous l'hégémonie de Thèbes. Ils espéraient que, grâce au petit nombre de leurs troupes, l'adhésion de la ville paraîtrait libre, et que l'on pourrait faire croire que les Platéens n'avaient attendu qu'une occasion favorable pour rompre les liens contre nature qui les rattachaient à Athènes.
En effet, les Platéens commençaient déjà à parlementer avec les envahisseurs. Mais, pendant les pourparlers^ ils s'aperçurent que les Thébains étaient bien peu nombreux et se décidèrent promptement à la lutte. Ils pratiquèrent des ouvertures dans les parois de leurs maisons, pour se réunir en secret et attaquer l'ennemi tous ensemble; et, au moment où les Thébains se croyaient parfaitement sûrs du succès, ils furent tout à coup attaqués à l'aube, après être restés debout toute la nuit sous une pluie battante, et assaillis avec une furie telle qu'après une résistance opiniâtre ils durent chercher leur salut dans la fuite.
C'est alors que leur position devint vraiment critique. Ils s'égarèrent dans les rues étroites et malpropres que barraient des chariots; ils furent traqués par toute la ville sans trouver d'issue, car la seule porte ouverte, celle pariaquelle ils étaient entrés, avait été fermée par un Platéen. La plupart de cesmalheureux furent tués; quelques-uns se sauvèrent en sautant du haut des murs; cent quatre-vingts durent se rendre sans condition. Tout cela était arrivé avant l'approche de l'armée thébaine, arrêtée par la crue del'Asopos, Les Théhains cherché-
hï LA r.lERRE jrSOr A LA MORT DE PERIC.LKS
rent alors à faire des prisonniers sur le territoire de Platée; ils espéraient par ce moyen se faire livrer leurs compatriotes prisonniers: puis ils se retirèrent après avoir reçu, à ce qu'ils affirmèrent, une promesse appuyée d'un serment qu'on les leur rendrait. Pendant ce temps, les Platéens se hâtèrent de mettre à Tabri dans leurs murs tout ce qui était aux champs; puis ils tuèrent tous les Thébains qui étaient en leur pouvoir. Le messager que leur envoya Périclès pour leur déconseiller toute action irréfléchie arriva trop tard. Lhorrible massacre avait eu lieu. Les Platéens nièrent de leur côté avoir fail aucune promesse concernant les prisonniers; peut-être, en effet, n'avait-on pas eu assez de calme pour conclure une convention régulière '. Dans tous les cas, l'acte commis était aussi contraire à la sagesse qu'à l'humanité. Vivants, les Thébains eussent été pour Platée et ses alliés d'un prix inestimable, tandis que leur mort ne pouvait avoir d'autre suite que d'écarter à tout jamais toute pensée de réconciliation. C'est par la trahison et le meurtre que la guerre avait commencé en Grèce pendant cette nuit horrible. Un pareil début faisait prévoir à tout homme de sens à quoi on pouvait s'attendre parla suite.
Dès qu'on eut appris à Sparte ce qui s'était passé en Béotie, des messagers partirent pour inviter l'armée péloponnésienno et celle des autres alliés à envoyer à l'isthme les deux tiers de leur effectif complet. C'est là qu'Archidamospritle commandement en chef; c'était l'armée la plus considérable qui se fût jamais réunie pour franchir les défilés de l'isthme. Archidamos resta fidèle à son caractère. Il ne s'efforça pas d'exciter l'ardeur guerrière ; il fit au contraire tout ce qu'il put pour enlever aux espérances de ses soldats ce qu'elles pouvaient avoir d'exagéré. Il ne cachait pas la haute idée qu'il avait des forces ennemies, ni lo déplaisir qu'il éprouvait encore à entrer réellement en campagne. Ce ne fut que lorsque Mélésippos, son dernier messager de paix aux Athéniens, eut été renvoyé aux portes de leur ville qu'il s'avança lentement à travers la Mégaride.
') Thucydide (II,' ö, ß) seinljle suspecter la sincérité de l'apologie des Platéens .
C'est alors qu'on mit en usage pour la première fois le système de défense imaginé par Périclès; lui même, avec plus d'énergie et de liberté d'action que jamais, se mit à la tète des affaires, comme général de la république, conjointement avec ses collègues, qui n'étaient qu«» les instruments !de sa volonté? il fallait des mesures extraordinaires, dont l'exécution énergiquen'était possible qu'à lui.
Les alliés furent appelés aux armes ; cent vaisseaux se tenaient au Pirée prêts à mettre à la voile ; les places fortes du pays étaient sur le pied de guerre; on exerçait les tr()upps et surtout la cavalerie, qui devait agir en rase campagne avec les Thessaliens. La cavalerie athénienne avait été portée à dix escadrons de cent hommes chacun; tous les ans on la levait parmi les familles les plus nobles et les plus riches; c'était la seule armée permanente des Athéniens, en fait de troupes de terre; Périclès y attachait un grand prix; c'était la fleur de la jeunesse, l'ornement et l'orgueil de la ville. On intima l'ordre aux campagnards de se retirer en lieu sur avec leurs femmes et leurs enfants. Tout le monde quittait ses demeures, comme du temps de l'invasion des Perses; mais, cette fois, ce ne fut pas sur les iles ou sur les côtes voisines qu'on chercha un refuge; pour le plus grand nombre, Athènes elle-même fut comme l'île du salut, et, pendant bien des jours, on villes gens delà campagne traînantavec euxlesobjetsdetoute espèce, entrer en longues files serrées par les portes et dans les rues étroites de la ville ; le bétail fut transporté au delà de lamer» surtout en Eubée.
Ce fut un pénible sacrifice pour les propriétaires habitués à la vie indépendante de la campagne que de quitter, pour longtemps peut-être, leurs fermes, leurs champs et leurs vignobles, d'abandonner toute leuriuslallation,à laquelle ils travaillaient depuis les guerres médiques et qui venait seulement d'être achevée ; ils quittaient en même temps les objets de leur culte et les tombeaux des ancêtres ; ils rompaient avec leurs plus chères habitudes; l'idée de devoir abandonner tout cela sans combat les remplissait d'amertume et d'humiliation.
Dans l'enceinte de la ville, on lit, autant que possible, place aux fugitifs ; l'hospitalité s'ingénia de son mieux pour alléger
86 LA GUERRE JUSQu'a LA MORT DE PÉRICLÈS
les souffrances. Mais la détresse était grande; tout espace resté libre, consacré ou non, fut envahi; malgré les oracles, on établit des logements au Pélasgicon', sous la citadelle. Des cultivateurs aisés avec leurs domestiques durent se contenter d'un abri insuffisant dans les tours du mur d'enceinte. Entre les trois murs de jonction allant d'Athènes aux ports, et partout où il y avait un espace libre, on installa tant bien que mal des tentes, des cabanes, des lits. Périclès savait qu'Archidamos espérait toujours le voir tomber du pouvoir. La dernière ambassade n'avait eu d'autre but que de fournir une fois encore à ses adversaires l'occasion d'agir. Périclès avait à craindre une ruse nouvelle ; Archidamos pouvait avoir l'idée d'épargner les propriétés de son hôte, afin d'éveiller ainsi des soupçons contre lui: Périclès déclara que ses biens, si l'ennemi les épargnait, appartiendraient au peuple -. Dans la ville, il veilla au maintien de l'ordre le plus sévère ; toutes assemblées populaires furent interdites ; avant que l'ennemi se fût montré, Athènes était déjà en état de siège. Il fallait qu'une seule volonté fût obéie ; car les ennemis du dedans qui exploitaient, pour nuire à Périclès, toute difficulté, tout embarras, toute atteinte portée aux anciennes coutumes, étaient plus dangereux que ceux du dehors et poursuivaient le même but. Péri- ,clès avait traversé, au cours de sa vie agitée, biea des jours de péril et de détresse ; mais la partie la plus épineuse de sa tâche venait de commencer.
L'exécution des mesures que Périclès avait prises lui fut rendue plus facile par la lenteur du général ennemi , dont la conduite s'explique par le fait qu'en ce temps-là il agissait de concert avec les Thébains. En effet, tandis que ceux-ci ravageaient le territoire de Platée, les Péloponnésiens avançaient en suivant le bord opposé du Cithéron. Ils attaquèrent la forteresse athénienne d'Œnoë, située sur la frontière, au
1) To rieXatrytxov àpybv a[i£ivov (Thucyd., II, 17.) On a trouvé récemment à Eleusis un décret rendu sur la proposition du devin Lampon et relatif au Pélasgicon (P. Foucart, ap. Comptes rendus de VÂcad. d. Inscr., 2 avril 1880).
-) D'après Justin (III, 7) les propriétés de Périclès furent, en effet, épargnées et cédées par lui au peuple : Thucydide (II. 13) dit seulement que Périclès, en prévision du cas, s'était prémuni contre le soupçon.
pied de la montagne et non loin des sources du Céphise, qui de là coule vers Eleusis. Là encore, les Spartiates restaient fidèles à d'anciennes traditions. Car déjà du temps du roi Ciléomène*, ils s'étaient concertés avec les Béotiens pour attaquer Œnoë, parce que cette forteresse était sur le chemin de Thèbes, et que, par conséquent, elle pouvait servir également de trait-d'union avec le Péloponnèse et de place forte commandant le territoire d'Eleusis.
Les événements prouvèrent l'opportunité des mesures prises par Périclès. La place tint bon, malgré tous les efforts d'Archidamos, de sorte que celui-ci, désespérant du succès, conduisit ses troupes dans la plaine où le soleil de juin avait mûri lesblés. Onze semaines s'étaientécoulées depuislasurprise de Platée lorsque ses troupes, avides de butin, se répandirent dans ces campagnes si bien cultivées. Eleusis, abritée par ses fortifications, ne fut point menacée. On se dirigea ensuite sur Athènes même, mais sans suivre la route directe par la gorge du Pythion; on prit phis au nord, parle col plus large qui sépare l'JEgaléos du Parnès % et qui donne accès dans la partie supérieure de la plaine athénienne, dans la région dont Acharnes est le principal centre. C'était là le district le plus Peuplé de l'Attique ^; les habitants, simples et robustes, fournissaient un contingent important à l'armée de terre ; c'étaient des charbonniers qui exerçaient leur métier sur les flancs du Parnès et des vignerons.
Là, Archidamos comptait bien que sa tactique allait produire un effet sérieux. Car à présent on pouvait voir du haut des remparts les feux de bivouac de ses troupes, qui campaient dans les champs et les vignes ; et les habitants les plus capables de se battre avaient ordre de rester spectateurs inactifs de l'incendie de leurs maisons et de leurs métairies. Sans doute, le dommage n'était pas aussi considérable qu'on pourrait se le figurer de nos jours; car la plupart des maisons
») Voy. vol. I, p. 492.
2) Les Lacédémoniens entrent en Atlique èv tç, osStà ïyvnz; tô Alyâ/.swv ô'poç (Thucyd., II, 19).
3) oî 'A-/apvr,; [Asya [lépo; vm; tt,; nôXsw; [xciiayß.i.oi yàp üu).i'Tai ÈyévovTo) Thucyd., Il, 20. Dans ce passage, le nombre a été évidemment mal transcrit.
S8 LA GUERRE JUSQU'a LA MORT DE PÉRICLÈS
étaient simplement faites en pisé, et très modestement meublées. Cependant, la paix avait développé le luxe, et, en bien des endroits, on avait construit des villas élégantes et des maisons de campagne confortables, dé sorte qu'Archidamos vit, en ce qui concerne le succès de ses mesures, ses prévisions confirmées.
Les citoyens murmuraient et clabaudaient ; principalement les propriétaires fonciers, sur qui d'ailleurs la guerre faisait peser les plus lourdes charges et qui voyaient leur ruine se consommer sous leurs yeux. Car que deviendraient-ils si ces incursions se renouvelaient tous les ans, et si l'on persistait à ne rien faire pour protéger leurs champs? Si Périclès avait permis qu'on s'assemblât au Pnyx, peut-être eùt-on pris les résolutions les plus insensées. Au lieu de cela, on voyait des groupes se former dans les rues et sur les places pour insulter Périclès : il était pour eux l'auteur de tout le mal, le lâche, le traître. C'était, disait-on, le comble de la tyrannie qu'un seul homme eut le pouvoir d'enfermer tout un peuple dans des murailles et d'empêcher les citoyens de défendre leurs propres champs *.
Nous voyons un exemple de ces injures dans un fragment d'une comédie d'Hermippos :
Roi des Satyres, pourquoi donc ne veux-tu pas
Porter la lance, et vas-lii débitant
Sur la guerre des discours terribles,
Alors que tu loges en toi rame d'un Télés ?
Quand le poignard sur la queue dure
S'aiguise, tu grinces des dents,
Depuis que l'ardent Cléon t'a mordu -.
Cléon, le tanneur, d'accord avec quelques autres, profita de l'occasion pour prêter sa voix aux mécontents et acquérir de l'influence. Périclès permit alors à la cavalerie de sortir de la ville; ce fut une nouvelle cause de mécontentement : pourquoi cette troupe aristocratique aurait-elle seule l'honneur de se mesurer avec l'ennemi et de défendre, dans une série de rencontres heureuses, les campagnes qui entouraient la ville? En même temps, Périclès équipa une flotte imposante de cent
M Thicyd.. I, 21. Plut., Pericl., 33.
-) Hermipp. ap. Plut., ibid.
vaisseaux; il y fit monter les meilleures troupes ; lui-même resta à Athènes, au poste difficile où personne ne pouvait le remplacer. Il tenait d'une main ferme et assurée le gouvernail de l'Etat; aucun tumulte ne put le décider à agir contrairement à ses convictions, et à sacrifier en rase campagne la vie de ses concitoyens. «Laissez-les couper vos arbres, criaitil aux Athéniens, ils repousseront; les hommes ne repoussent point ! » li dominait, du haut de son calme inébranlable, l'effervescence de la foule.
Au moment où la flotte s'éloignait du Pirée, Archidamos évacua le territoire athénien, après que son armée eut ravagé durant quatre ou cinq semaines tout le nord de la contrée jusqu'à l'Eubée; comme une nuée de sauterelles, elle se retira quand les campagnes furent complètement dépouillées. La vue de la flotte qui cinglait vers le Péloponnèse avait sans doute contribué à hâter le départ des alliés, car ils songeaient à leurs villageset à leurs familles, restés sans défense dans leur pays '.
Les Athéniens eurent pour eux le reste de la belle saison. Leur flotte fit le tour du Péloponnèse et attaqua Méthone, un des ports les plus importants de la pointe sud de la presqu'île de Messénie -, en face du groupe des îles Œnusses. L'attaque échoua, grâce à la présence d'esprit de Brasidas qui se jeta à la hâte dans la place menacée, et les Athéniens, renforcés par la jonction de cinquante vaisseaux corcyréens, longèrent la côte occidentale du Péloponnèse, où les riches propriétaires de rÉlide durent payer pour les ravages commis en Attique. Ils prirent ensuite deux places corinthiennes sur la côte d'Acarnanie et gagnèrent la libre adhésion de l'ile de Céphallénie qui, avec ses quatre villes, se joignit à la ligue athénienne ^
') Que le départ de la flotte ait influé sur la retraite de l'armée, c'est là un fait vraisemblable et que Diodore (XII, 42) affirme en termes exprès. Néanmoins, Grote (Vlll, p. 161, trad. Sadous) est d'un autre avis.
-) Sur Méthone, aujourd'hui Modon, cf. vol. I, p. 259. 260.
^) Thucyd., II, 25. Un document inséré dans le Corp. Inscr. Attic. (IV, 179 /"r. b) contient un versement uTpaux t?, Tvsp't Ili/oitowriO-ov i^toy.pâTEt (?) 'A>vat£î, IlpojTÉx AtEu)V£î (ligne 10), et en outre, au cours de deux prytanies postérieures, des versements au nom de ce Kapxî/oc que Thucydide (II, 25) mentionne avant Protéas et Socrate. Cf. Kirchhoff, Zur Gesch. d. athen. Staatsschatzes, p. 65.
60 LA GUERRE JUSQU'a LA MORT DE PÉRICLÈS
En même temps, une escadre de trente-six vaisseaux s'était dirigée vers le nord par le canal de l'Eubée, pour châtier les Locriens. Deux de leurs villes furent détruites, leurs côtes rançonnées, et, pour les surveiller, on éleva des retranchements dans la petite île d'Atalante, qui reçut une garnison athénienne '.Enfin, il fut décidé qu'on expulserait complètement les Eginètes de leur île ; car c'étaient eux qui, par de secrètes dénonciations, avaient contribué plus que tous les autres à exciter le Péloponnèse contre Athènes. Du reste, Périclès avait besoin d'une nouvelle distribution de terres pour calmer les Athéniens; au point de vue militaire, enfin, rien ne lui paraissait plus nécessaire que de s'emparer d^une île qui, située à michemin du Péloponnèse, pouvait être, comme stationmaritime, indifféremment utile ou dangereuse pour les Athéniens. Les terres furent donc immédiatement distribuées à des citoyens athéniens, et les anciens habitants débarqués avec femmes et enfants sur les côtes du Péloponnèse -.
Après les Eginètes , ceux qu'on détestait le plus comme accusateurs d'Athènes, c'étaientles Mégariens. Pour les punir, Périclès partit lui-même àlatête de 10,000 citoyens et de 3, 000 métèques, tous pesamment armés, et d'une grande troupe armée à la légère. L'occasion lui parut bonne de montrer en rase campagne l'armée athénienne dans toute sa force, et de prouver en même temps au monde combien avaient tort ceux qui se fiaient à la protection de Sparte. Les contingents du Péloponnèse avaient depuis longtemps regagné leurs villes et leurs villages, et les Corinthiens se contentèrent du rôle de spectateurs pendant qu'on ravageait complètement le territoire de leurs voisins ; toutes les plantations furent détruites juqu'aux portes de la ville ^ Il y eut même, sur la proposition de Charinos ', un nouveau « plébiscite mégarien » qui déclarait une guerre éternelle aux habitants de Mégare, punissait de mort tous ceux qu'on trouveraitsurle territoire d'Athènes,
^) Thucyd., II, 26. 32. Il reste encore des débris des fortifications élevées à Alalante (Lolling, Mittheil. d. D. Instit. in Athen, I, p. 237).
2) Thucyd., II, 27.
=») Thicyd., II, 31.
<) ôtà Xaptvo'j To xaxà Msvaplüiv ly.'jpaxrs '\ir,(^\.a]x<x (Plut., Reipiibl, ger, prœc . , 15.
et imposait aux stratèges athéniens l'obligation de s'engagerpar serment à faire deux fois par an une incursion en Mégaride ; c'était en même temps la vengeance tirée du meurtre du héraut Anthémocritos, envoyé officiellement à Mégare et massacré par les habitants; c'était enfin, on peut bien l'admettre, une mesure stratégique qui avait pour but de rendre plus difficile aux Péloponnésiens leurs campagnes futures en ravageant complètement les pays situés sur la frontière.
On prit d'autres mesures encore et dar? s un but analogue. On surveilla avec soin tout le pays jusqu'à Salamine, pour pouvoir observer de là tout mouvement qui se produirait sur la côte de la Mégaride et l'annoncer par des signaux jusqu'au Pirée. On décida que les vieilles trirèmes ne seraient plus mises au rebut, mais qu'on en ferait des vaisseaux de transport, pour pouvoir attaquer avec plus d'efficacité le pays ennemi. On décréta que, pour protéger l'Attique et Athènes contre une attaque par mer, cent des meilleures trirèmes se tiendraient toujours prêtes avec leurs triérarques respectifs : dans le même but, 1,000 talents furent déposés comme fonds de réserve ; il y avait peine de mort pour quiconque conseillerait au peuple d'employer à autre chose cette partie du Trésor '. Périclès voulait ainsi contraindre la république à se faire en quelque sorte violence à elle-même, et l'empêcher d'agir à la légère même lorsqu'il ne serait plus là pour la gouverner.
La diplomatie agit de son côté : elle se servit des villes alliées les plus éloignées, de celles qui avaient des relations avec les royaumes étrangers. Abdère surtout, située dans la Thrace méridionale, se rendit utile à Athènes : un grand nombre de magnifiques monnaies d'argent rendent témoignage de la richesse de cette ville et de son amour pour les arts. Un notable d' Abdère, Nymphodoros, avait marié sa sœur à Sitalcès, roi des Odryses. Ce roi thrace avait reculé ses frontières jusque vers la côte, et il s'efforçait, en s'alliant aux Hellènes, d'accroître sa puissance et son influence. Les Athéniens avaient un double intérêt à voir leur autorité s'affermir dans ces con-
') Thucyd., II, 24.
tréesicar, d'un côté, Potidée qu'ils assiégaient tenait toujours bon, el, de l'autre, les villes de la Chalcidique persistaient dans leur révolte. Nymphodoros fut uomméproxène d'Athènes, et il réussit en effet à faire du puissant roi de Thrace un allié de la cité ; il la réconcilia en même temps avec Perdiccas, auquel on rendit Therme (plus tard, Thessalonique). De celte façon, Athènes eut tout à coup les coudées franches dans ce district colonial si important et put prévoir la fin prochaine de la plus dangereuse des querelles qui avaient éclaté jusque-là.
A la fin de la première année de la guerre, les Péloponnésiens se trouvaientfort humiliés: à eux incombait la responsabilité d'avoir commencé une guerre désastreuse, dont les traces s'étaient déjà profondément imprimées au sol de la patrie; ils s'étaient trompés dans leur espoir de voir tomber Périclès ; leur tactique s'était trouvée d'un bout à l'autre insuffisante. On avait vu une fois de plus que la ville était imprenable, qu'elle dominait les mers, que sa politique était pleine de vigueur. Le Péloponnèse, par l'adhésion de Céphallénie, était plus exposé que jamais aux attaques des Athéniens: en Thrace, les Corinthiens devaient renoncera toutes leurs espérances, et, si après le départ des Athéniens ils remportèrent quelques avantages avec leurs vaisseaux sur les côtes d'Acarnanie^ en somme, ils avaient éprouvé d'amères déceptions. Périclès, au contraire, malgré toutes les tracasseries dont il avait été l'objet, eut la satisfaction de se voir conférer, à lui le politique éminent, l'honneur de prononcer au nom de l'Etat l'oraison funèbre des guerriers morts pendant la première année de la guerre.
Ils étaient peu nombreux. Périclès pouvait d'autant plus facilement s'écarter de la marche ordinaire de semblables discours et passer, des morts que l'Etat honorait déjà par des funérailles et par le soin qu'il prenait de leurs familles, à la communauté des vivants et à la peinture de cette patrie elle-même pour laquelle les citoyens avaient marché à la mort. Quel spectacle imposant que cette réunion plénière des citoyens groupés autour des tombeaux du Céramique, et Périclès leur parlant du haut d'une tribune I Les misères indicibles de la guerre étaient encore vivantes dans le souvenir de tous; autour d'eux étaient les champs abandonnés, les fermes dé-
truites par l'incendie ; dans peu de mois on pouvait s'attendre à une détresse semblable ; et, pendant ce temps qui infligeait des pertes sensibles à tous, ils devaient non seulement renoncer à tous les agréments de la vie, mais aussi à la jouissance de leurs droits, de leurs libertés les plus chères. Et pourtant, ils se serrent autour de l'homme qui tient entre ses mains leur destinée, et ils écoutent avec enthousiasme ce discours qui leur met devant les yeux la gloire de leur ville, devenue le modèle de tous les Hellènes. Avec une noble franchise, l'orateur fait l'éloge de leur constitution, démocratique, il est vrai, et dans le plein sens dumot, parce qu'elle sepropose le bien du peuple tout entier et accorde des droits égaux à tous les citoyens, mais, par cela même, plus capable que toute autre de faire arriver les plus éminents aux premières places dans l'Etat. Il vante les hautes jouissances intellectuelles qu'oHre la ville, l'amour désintéressé de la vertu et de la sagesse qui anime les citoyens, leur généreuse hospitalité, leur tempérance, leur activité aussi que n'ont affaiblie ni la paix ni l'amour du beau, de sorte qu'Athènes, en toute circonstance, est etseraun sujet de légitime admiration pour les contemporains et la postérité.
C'est ainsi que Périclès mettait en relief aux yeux de ses concitoyens le caractère propre de leur république, et leur dépeignait le peuple athénien comme il devait être. Il leur montrait ce qu'il y avait de meilleur en eux, pour les fortifier, les élever au-dessus d'eux-mêmes, pour les exciter au sacrifice, àla constance, aune bravoure raisonnée. Ils quittèrent les tombeaux armés d'un nouveau courage et rentrèrent chez eux décidés à affronter tout ce que leur réservait la destinée. Aussi, lorsque Archidamo s envahit une seconde fois l'A ttique, ils se soumirent de meilleure grâce à ce qu'ils ne pouvaient éviter. Ils n'avaient pas cultivé les champs ravagés l'année précédente, et les Spartiates durent traverser rapidement les campagnes les plus fertiles pour trouver de quoi vivre dans les régions de l'est, jusqu'au capSounion. Déjà le système de Périclès inspirait plus de confiance, et l'on prenait son parti de ce qui, une année auparavant, avait paru intolérable.
64 LA GUERRE JUSQu'a LA MORT DE PÉRICLÈS
C'efct alors que survint un nouveau malheur, une calamité en dehors de toute prévision humaine.
Depuis longtemps on avait entendu parler de terribles maladies qui sévissaient en Egypte et dans les satrapies de l'Asie, et qui s'étaient propagées jusqu'à Lemnos. Alamême époque, la mortalité avait été effrayante aussi dans l'Occident, en Sicile et en Italie' ; plus tard, on crut en avoir trouvé la cause dans une série d'hivers humides , pendant lesquels une grande quantité d'eau s'était amassée sur le sol et sous sa surface. L'air, disait-on, en avait été empesté et les récoltes détruites. Les vents du nord annuels aussi, les étésiens^ qui purifient l'atmosphère, avaient fait défaut ^ On eût dit qu'au momentoù éclatait la guerre qui bouleversa Tordre social dans le monde grec, une sympathie secrète troublait aussi l'ordre de la nature ; c'était là une idée très répandue alors; car on était persuadé que jamais n'avaient eu lieu autant de phénomènes effrayants que depuis le commencement de la guerre '.
L'Attique, qui se' distinguait d'ordinaire de toutes les contrées voisines par son air salubre et pur, éprouva alors pour la première fois les maux auxquels est exposé un port fréquenté. Car à peine la navigation fut-elle ouverte qu'on fut alarmé par les premiers décès. Ils se produisirent sur différents points de la Grèce; mais, dans ces endroits, ils restèrent isolés,
^) NiEBUHR, Rom. Geschichte, II, p. 573. (2'^ édit.).
-) Voy. vol. I, p. 15.
^) Ces deux raisons, l'excès d'humidité et l'absence des vents étésiens, sont données par Diodore (XII, 58. Cf. Grote, VIII, p. 187, trad. Sadous). Dans sa pensée, elles ne s'appliquent pas à l'Attique même, mais aux régions où le Jléau a pris naissance.
'') Thucyd., I, 23. Sur les épidémies considérées comme marquant des époques dans la vie des peuples, voy. Niebuhr, Vortrüge über alte Geschichte, II, p. 64.
et disparurent ensuite. En Attique, au contraire, la maladie trouva un sol tout préparé, sur lequel elle s'implanta et se répandit d'une façon inouïe. La population entière venait justement de se réfugier de nouveau à l'intérieur des murs. Un espace étroit contenait une foule d'hommes arrachés à leurs habitudes, accablés de soucis, inquiets, troublés, dormant en plein air, privés d'exercice, et ne pouvant ni vaquer suffisamment aux soins de propreté ni se procurer une bonne nourriture. Au Pirée surtout, où la foule était plus compacte qu'ailleurs, les réservoirs d'eau n'étaient pas terminés; il n'y avait que l'eau des citernes, etdéjcàles chaleurs étaient fortes. Aussi, bientôt la contagion sévit également dans la ville haute et dans la ville basse. Les autres maladies disparurent. Tous les rangs de la société furent atteints, sans distinction d'âge ni de sexe, et partout les symptômes étaient les mêmes. C'était une fièvre à forme typhique, semblable à celles qui se produisent dans les camps et les villes à la suite des misères de la guerre. On éprouvait d'abord des chaleurs dans la tête ; les yeux s'enflammaient; puis, les organes intérieurs étaient atteints : la langue et le palais se gonflaient; une toux douloureuse se déclarait, accompagnée de vomissements bilieux et d'une sensation persistante d'étranglement et d'angoisse. Sur la peau se montraient des pustules et des ulcères. On ne sentait pas, à l'extérieur, la chaleur du corps ; mais le feu intérieur était si grand que les malades jetaient loin d'eux tous leurs vêtements et que quelques-uns se précipitèrent dans les puits comme des fous. La plupart mouraient de cette chaleur interne après sept ou neuf jours, sans que leur corps dépérit en apparence. D'autres survivaient à la première attaque du fléau et mouraient plus tard des suites de la dyssenterie et de l'épuisement. D'autres enfin en réchappaient, sans doute, mais leurs facultés étaient altérées ou ils perdaient quelque partie de leur corps \
La science ne resta pas oisive. Hippocrate* lui-même étudia la maladie. Pendant le cours ultérieur de celle-ci, il fit profiter
') L'exemple de Thucydide lui-même (II, 48) prouve bien cependant qu'on pouvait aussi se rétablir complètement.
^) Sur Hippocrate, voy. vol. II, p. 571. Philologus, IV, p. 204. lii o
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les Athéniens de ses expériences en essayant, surtout de purifier l'air par le feu ; procédé que lui suggéra, dit-on, la remarque que, de tous les habitants de la ville, les forgerons étaient les moins éprouvés. Mais, au début, tous les remèdes qu'on alla demander aux prêtres et aux médecins restèrent sans effet. On laissait, avec l'inertie du désespoir, le fléau suivre son cours. La contagion était si grande qu'amis et parents abandonnaient leurs malades, et qu'on négligeait les rites des funérailles^ si sacrés pour les Grecs. Des tas de mourants et de morts gisaient autour des fontaines où ils avaient cherché un dernier soulagement; les saints lieux furent, pour la première fois, souillés par des cadavres. Tandis que les calamités ordinaires ont coutume d'unir les citoyens, celle-ci brisa tous les liens de la famille et de la vie publique. On devenait indifférent à l'égard de la loi et de l'ordre ; le sentiment de l'honneur et du devoir s'émoussait ; on en voulait auxdieux et aux hommes K Selon la différence de leur caractère, les uns s'abandonnaient à une sombre tristesse^ se croyant livrés aux châîiments d'une puissance implacable, tandis que les autres, avec une licence effrénée, satisfaisaient leurs instincts les plus dépravés et cherchaient dans le vertige des jouissances immodérées la distraction ou l'oubli.
La situation des Athéniens était, en effet, terrible. Tandis que d'habitude on cherchait un remède contre la maladie eu fuyant dans les montagnes pour changer d'air, on se vo3'ait enfermé dans des murs au milieu d'une chaleur croissante ; les Péloponnésiens parcouraient le pays pour anéantir les derniers restes de la prospérité descampagnes, tandis qu'à l'intérieur sévissait un ennemi plus implacable encore qui abattait les hommes à coup sur, comme des victimes sans défense. Tout commerce avait cessé ; le prix des vivres augmentait; les pauvres souffraient double misère, et les riches s'apercevaient que tout leur argent ne leur servait de rien.
Tous les moyens paraissaient bons à la rage des partis pour faire tomber un adversaire délesté : même la détresse du
^) C'est alors cependant que Sophocle composa en Tlionneur d'Asclépios un péan auquel on atlribua une influence sur la cessation du fléau {Sophocl , edi Bergk, p. xx}.
moment devint une arme contre Périclës. Le parti Spartiate exploita la superstition de la foule et montra dans la peste la main d'Apollon qui, parla voix de son oracle, ne s'était pas en vain déclaré l'allié de Sparte ; le dieu soutenait la bonne cause, et c'est pour cela que tout le Péloponnèse avait été épargné par le fléau. Peut-être ne fallait-il pas traitera la légère ce crime des Alcméonides dont le poids pesait sur le premier homme de la république. Là même où ces insinuations n'étaient pas écoutées, on disait que la peste était un effet de la guerre; et la guerre, Périclès en était l'auteur. Le même homme, disait-on, qui a ravi aux citoyens toutes leurs libertés,, qui fait des discours pompeux à l'éloge de la démocratie tout en l'exploitant pour se faire une dictature contraire à la constitution, est l'auteur de la misère présente, et il est peut-être enchanté que la peste et la guerre déciment les citoyens, car il pourra d'autant plus complètement réaliser ses plans ambitieux.
Les ennemis de Périclès profitèrent du moment où lui-même partit pour Epidaure, comme commandant d'une flotte de laO trirèmes. Epidaure résista, mais les Athéniens ravagèrent, tout le long de la côtcdel'Argolide, les localités alliées de Sparte : les riches campagnes de Trœzène et d'IIermione furent dévastées ; ils prirent Prasise pour en faire une place forte sur la frontière laconienne. Lorsque la flotte rentra à Athènes, les Péloponnésiens venaient de se retirer, après avoir occupé le pays pendant quarante jours pleins. La peur avait fini par les chasser, lorsqu'ils entendirent parler d'une mortalité toujours croissante et qu'ils virent planer au-dessus delà malheureuse ville la fumée épaisse des bûchers. Les deux collègues de Périclès, les stratèges Hagnon ' et Cléopompos, prirent le commandement de la flotte; lui-même resta dans la villC;, où l'attendait la tâche la plus ingrate.
Il trouva la situation complètement changée; les menées de ses adversaires n'avaient que trop réussi : il ne tenait plus le peuple dans sa main. Cequin'étaitqu'unmécontentementsourd était devenu une résistance ouverte; malgré ses ordres, il y
') Voy. vol. II, p. 547. '
avait eu des assemblées du peuple, et le parti de ses adversaires, qui voulait la paix à tout prix, avait réussi à faire envoyer une ambassade à Sparte pour traiter *. Les Spartiates ne surent pas profiter du moment; on croyait probablement que Périclès était déjà tombé et Athènes perdue : on eut des prétentions sans bornes; bref, les négociations traînèrent en longueur et l'irritation, arrivée à son comble, se tourna, en procédant cette fois par des attaques ouvertes, contre Périclès. Il dut convoquer une assemblée pour se défendre, lui et sa politique. Il le fit; il parut devant le peuple et lui parla, non pas sur le ton obséquieux ou en affectant la condescendance, mais avec plu^ de fierté, de fermeté, de sévérité et de confiance en lui-même que jamais. Jamais il n'avait démontré à ses concitoyens, comme dans cette heure de suprême danger, sa supériorité personnelle et le droit qu'elle lui donnait d'être le premier : jamais il ne l'avait fait avec autant de simplicité et de dignité, avec une absence aussi complète de fausse modestie. Il tenait à leur faire sentir qu'ils le calomniaient et le méconnaissaient parce qu'ils n'étaient plus dignes de lui.
« Qu'avez-vous à me reprocher? s'écria-t-il. Je suis resté le •< même ; c'est vous qui avez faibli. Ce n'est pas le vaillant (( qu'il faut blâmer^ c'est le pusillanime, celui qui a le cœur « bas et la vue courte. Si la déclaration de guerre était une « faute, vous êtes aussi coupables que moi ; mais vous ne « pouviez faire autrement. Rompre une paix bienfaisante « sans motif, c'est de la folie et de l'aveuglement; mais renon- <( cer librement à une domination comme la vôtre, cela est « non seulement honteux, mais impossible si vous ne voulez (( pas vous exposer aux plus grands dangers. Pourquoi trem- « blez-vous ? La mer vous appartient; toutes les côtes, tous «les ports sont à vous; il dépend de vous d'étendre encore « votre empire ; car aucun peuple de la terre n'ose affronter « vos trirèmes. Et vous vous tourmentez pour vos petits coins (( de terre et vos granges ! Sans doute, aux maux de la guerre « auxquels nous devions nous attendre est venu s'ajouter un
») Thucyd., II, 59.
« mal inattendu, qui a mis votre persévérance à la plus rude « épreuve. J'honore votre douleur, mais rien ne justifie votre « manque de courage; aucun malheur ne doit vous abatti^eau « point devons faire abandonner avec déshonneur ce que vos « pères ont conquis avec gloire : il faut bien plutôt, en son- (( géant à la prospérité publique, supporter avec constance les « malheurs privés ; car, la république unefois tombée, il n'y a « plus de bonheur possible pour l'individu \ »
Une fois encore, Périclès réussit à élever jusqu'à lui un peuple affaissé sous le poids de l'infortune et qui lui avait retiré sa sympathie. Les Athéniens se décidèrent à rompre toutes les négociations et à continuer la guerre d'après son plan. Mais ses ennemis ne cessèrent point d'agir et mirent tout en œuvre pour ne pas laisser passer, sans en tirer parti, les troubles qu'ils avaient mis tant d'ardeur à fomenter. Le peu de succès des expéditions maritimes de l'année les favorisait, La flotte que Périclès avait confiée à ses collègues revint de Potidée à Athènes dans un triste état ; au lieu de forcer enfin la ville à se rendre, elle n'avait fait que communiquer la maladie aux assiégeants; de quatre mille guerriers, plus d'un quart avaient été enlevés en quelques semaines. Chaque échec était imputé à Périclès, et il parait que, sans attendre la lin de son année de stratégie (/t30 : 01. lxxxvii, 2), on eut recours aune procédurCj extraordinaire pour le faire comparaître en justice.
Simmias, Lacratidas et Cléon lui intentèrent un procès en règlement de comptes -. On lui reprocha des négligences dans l'administration des deniers publics ; la cour des comptes ne trouva pas ses pièces en ordre : bref, il fut condamné à une forte amende qu'il était incapable de payer. Périclès fut donc suspendu de ses fonctions et perdit d'un seul coup tout pouvoir ; il ne jouissait même plus, comme débiteur de l'Etat, des
1) Thücyd,,II, 60-65.
2) Plularque donne les noms des accusateurs : Simmias, d'après Théophraste [cî. Plut., Pericl., 35, Prsec. reip. ger., p. 805), Lacratidas, d"a. près Héraclide de Pont, et Cléon, d'après Idoménée. Le point visé par l'accusation était le détournement : xXo7ir,v «OtoO xaTî^'^icpîiTavTo, o^t'yoy ok xa\ ôavâtou èTi'(j.r((Tav (Plat.. Gorgias, p. 515 a).
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droits de simple i^itoyen; il devait s'abstenir de prendre aiiciine part aux affaires publiques \
Il se retira dans la vie privée. Mais là, un nouveau chagrin l'attendait; car^ au déclin de l'ftge, cet homme qui avait consacré toute sa vie au bien public ne devait pas avoir la consolation de se dédommager de Tinconstance de la foule au milieu des siens ou d'un petit cercle de fidèles amis. Le fléau lit de terribles ravages dans son entourage immédiat. Des deux fils que sa femme lui avait donnés ", l'aîné mourut sans s'être réconcilié avec lui ; il perdit une sœur bien-aimée, puis, une série d'hommes qui étaient ses instruments et ses confidents. Périclcs, si cruellement éprouvé, sentit la mélancolie de l'isolement l'envahir, mais il resta inébranlable et fort, calme et d'humeur égale ; ses ennemis ne purent lui reprocher même une heure de défaillance. C'est alors que la peste lui prit le second de ses fils, celui auquel^ par allusion à la domination maritime d'Athènes, il avait donné le nom héroïque de Paralos '\ Lorsqu'il déposa sur le front de son enfant la couronne mortuaire, son cœur se brisa, et, pour la première fois, Athènes vit le grand homme, vaincu par la douleur, gémir tout haut sur les malheurs de sa maison '\
Pendant ce temps, ses adversaires avaient essayé de gouverncrl'Etat, mais rien ne marchait :ilsagissaient sans plan arrêté, sans décision, sans énergie. Plus ils multipliaient les entrevues avec le peuple et plus celui-ci sentait toute la différence qu'ilyavait entre eux etPériclès. Ons'étaithabituéà obéir aune volonté énergique, etc'est ainsi qu'après avoir murmuré contre
') ( 'Aörjva''o'j;) xà; ']/rj'I/0'j? XaScivraç Itz' aÙTOV Et; tàç ^(Stpacxai Y£VO(jlIvou; /•jpi'ou; à;p£A£(TOat <7TpaT-/]Yi'av xai ^(]^iö}(ja.i -/prijjiao-iv, wv àptOij-ôv ol tov l'/.iyi.axov 7C£vr£xat5£xaTd().avTa, TtsvT-^xovxa S'oc -kIHt-zoi yç,â.-^o-j(ji^ (Pwv., Pericl., 35). aTioiTTriaavTEÇ aÙTOVTTic axpaTY) yi'aç, xa\ (Aixpdc; Tiva: à^opfxà; ÈyxX/iixâTWv XaêôvTE;, ÈÇ/jfjw'wCTav aùtôv ciyôoriXOVTa TaXâvTOiç (DlOD. , XII, 45). — oO [j.Évrot TipÔTEpôv y£ oî |û|j.uavTe: ÈTca'jaavco £v opyri è'-/ovT£; ajTÔv 7tp\v £wr,[jn'a)<Tav ypr,\i.'X'jvi (TiiucYD., II, 05). Thucydide, écrivant pour des iVlhénieas, n'avait pas besoin, en rapportant la condamnation, de mentionner à part la destitution, qui en était la conséquence nécessaire.
2) Voy, vol. II, p. 5U7.
^) On avait reproché à Périclès d'avoir donné à son fils le nom du héros Paralos (Sliuas, s. v. IkpixVr,:).
*) Plut., Per ici. ^ 30.
Périclès, on se prit à le regretter. On se sentait abandonné, comme des orphelins, et la première consolation que les amis du grand homme courbé sous le poids de l'aftliction purent lui porter fut la nouvelle du changement survenu dans les dispositions des Athéniens cà son égard, de leur repentir, de leur désir de le revoir.
Pendant quelque temps, il évita avec soin de paraître en public ; mais l'appel des citoyens devenait de jour en jour plus pressant ; le vaisseau de l'Etat était ballotté faute d'une direction ferme ; le vieux politique consentit enfin à reprendre une fois encore le gouvernail. On lui fit réparation d'honneur de la façon la plus complète, et on lui remit de nouveau le commandement suprême des troupes avec les pouvoirs les plus étendus. Comme gage de la confiance qu'on lui rendait, il demanda qu'on adoptât un décret abolissant sa propre loi, celle d'après laquelle les enfants nés en légitime mariage devaient seuls être considérés comme fils de citoyens ^ On savait bien qu'en agissant ainsi, Périclès songeait avant tout à sa propre maison et qu'il désirait voir légitimer un fils d'Aspasie. Pour un Hellène, en effet, l'extinction de sa race était le plus grand des malheurs. On peut admettre néanmoins que Périclès, à un point de vue plus général, avait jugé convenable de modifier cette loi et d'en tempérer la sévérité après les ravages de la peste ^
L'animosité contre Sparte, accrue par un incident imprévu, lui vint en aide.
Yers la fin de l'été, Sparte envoya en Perse une ambassade, afin de décider le Grand-Roi, par l'intermédiaire de Pharnace, satrape de l'Asie Mineure, à soutenir la cause du Péloponnèse. Le chef de l'ambassade était Aristeus, fils d'Adimantos ^, personnage qui, sans aucun doute, avait plus que tout autre
') Voy. vol. Il, p. 551.
^) La perte totale subie par la population de l'Attique à la suite des deux apparitions du lléau est évaluée comme il suit par Thucydide : TSTpaxocrîwv ÔTi),tTwv xat T£xj>axi(T^tXia)v oùx ÈXâaffou; aTiÉOavov èx xtov xâ^swv xai xpiaxoff î o) V 'muiwv ToO T£ ctWov ô'-/>,ou avE^eypExo; àpiôftôç (Thuc, III, 87). De là l'expression de Diodore : ûuèp xoù (A-jpioyc (XII, 58).
^) Voy. ci-dessus, p. 17-18.
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poussé à cette démarche, faite surtout en vue de sauver Potidée , car les Corinthiens y étaient si bien enfermés par Phormion que leurs vaisseaux ne pouvaient ni entrer ni sortir. Trois Spartiates et un Tégéate furent en outre désignés d'office pour faire partie de l'ambassade. Celle-ci devait, en passant, détacher de l'alliance athénienne Sitalcès, le plus puissant prince barbare après le Grand-Roi. Mais les Athéniens, grâce aux efforts de Sadocos, fils de Sitalcès et leur proxène, firent arrêter l'ambassade au moment où elle allait passer l'Hellespont et se la firent livrer. Quand le peuple la vit arriver à Athènes, sa fureur ne connut plus de bornes ; la haine qu'il portait à Aristeus, le plus dangereux des Péloponnésiens, l'instigateur de la défection de Potidée, fut cause qu'on mit à mort les ambassadeurs le jour même, sans les avoir entendus. Les Lacédémoniens reconnurent dans ce terrible événement la malédiction de Talthybios, irrité contre eux parce qu'ils avaient autrefois tué les ambassadeurs du roi Darius : Xerxès avait dédaigné de se venger sur les hérauts qu'on lui avait livrés ; ils étaient revenus sains et saufs, et maintenant, pensait-on, c'était sur leurs fils, Nicolaos et Anéristos, que la Némésis s'était accomplie '.
Si le crime commis par les Athéniens trouvait quelque excuse dans les intentions perfides de l'ambassade et dans des violences analogues de la part de Sparte, il est pourtant difficile de croire qu'il fut commis après le retour de Périclès au pouvoir. Après un pareil éclat, toute espérance de paix semblait à jamais anéantie, et les partisans de Périclès pouvaient d'autant plus facilement obtenir que l'on continuât la guerre avec toute l'énergie dont on était capable. Dès que Périclès eut repris la direction des affaires, l'abattement fit place à une ardeur nouvelle ^
Phormion fut envoyé avec vingt vaisseaux pour surveiller le golfe de Corinthe; Mélésandros, avec six autres, en Carie et en
1) Herod., VII, 134. Thucyd., II, 67.
^) uffTEpov ô'aùÔtî ou 7iû/).(à, 07t£p cpiAst ojxiV.oç Tzo'.ti'/, (TTpariTj'civ xaiTvâvxa xà upây- [LOLXOL £iiÉTp£']/av, wv [xÈv 7tep\ xà cilxsta éxauxo; r^XyEi à|j.ê),ijT£poi r,5ri ô'vts;, wv oè Cu[jL7ia(xauo).t;iTpoiT£0£tTO uAst'iTxou aÇtovvo[jiî!JovT£; £cvai (Thucyd , II, 65, 4).
Lycie '. On reprit avec plus de vigueur le siège de Potidée, et, l'hiver suivant, la ville fut forcée de se rendre. L'excès de la famine avait brisé une résistance qui duraitdepuisplus de deux ans ; les intempéries de la saison avaient mis les assiégeants eux-mêmes en si mauvais état que, pressés d'en finir et au grand déplaisir des Athéniens, ils avaient accordé aux habitants la permission de se retirer librement. La ville fut repeuplée par des colons venus de l'Attique '•^. Le succès était grand, mais chèrement acheté. L'événement avait démontré aux alliés la possibilité de la résistance, et même les finances d'Athènes n'auraient pu suffire aux frais de plusieurs sièges de cette espèce.
Au printemps de la troisième année de la guerre, les Péloponnésiens ne témoignèrent aucune envie de ravager encore l'Attique déserte et infectée par la peste. Archidamos les conduisit devant Platée, pendant qu'une Hotte athénienne se rendait en Thrace, où les tribus au nord de Potidée étaient toujours encore en insurrection et où Olynthe surtout était demeurée une place d'armes dang'ereuse. Non loin d'Olynthe était Spartolos : on en vint aux mains sous les murs de cette ville, et les Athéniens y essuyèrent des perles sérieuses ^
L'Acarnanie était un troisième champ de bataille. Cette contrée paraissait aux deux partis être un terrain important et favorable à l'exécution de leurs desseins politiques ; c'était un pays très fertile, où il y avait beaucoup de places fortes, mais peu de villes pourvues d'un régime policé, un pays sans cohésion, sans direction commune. La contrée formait un groupe de communes indépendantes, qui partageaient leurs sympathies entre Sparte et Athènes ; la plupart cependant étaient pour Athènes.
Ce fut Ambracie, la plus entreprenante des colonies de Corinthe, qui donna le signal des hostilités; il lui parut que les circonstances étaient favorables pour soumettre le pays des Acarnaniens, ses voisins. Dans ce but, les Ambraciotes s'u-
') Thucyd., II, 69.
■^) Thucyd., II, 70. Thucydide dit que les assiégés en étaient venus à se manger entre eux (tivè; xai à)>Xr,),<«)v lyiyz'j^'vo). a) Thucyd.. II, 79.
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nirent aux tribus de l'Epire et descendirent vers Stratos, la capitale de TAcarnanie, en suivant la vallée de l'Achéloos; les Péloponnésiens, d'accord avec eux, soutenaientFentre prise par terre et par mer, car on espérait non seulement pouvoir enlever r Acarnanie à Athènes, mais aussi prendre les îles de Céphallénic, de Zacynthe, voire même Naupacte, et débarrasser ainsi le golfe de Corinthe des flottes ennemies. C'est pourquoi mille hoplites venus de Sparte et commandés par l'amiral Cncmos s'étaient unis aux Ambraciotes pour attaquer Stratos. Mais l'entreprise échoua complètement faute de direction, et surtout par suite de l'amour immodéré du butin que manifestèrent les alliés du nord^ bien que Phormion se vît hors d'état de secourir la ville menacée; car une flotte de 37 vaisseaux corinthiens et sicyoniens approchait et cherchait à traverser secrètement le golfe. Non seulement le prudent et vigilant Phormion l'en empêcha, mais il l'attaqua en pleine mer avec une telle supériorité de tactique navale qu'il mit en déroute sans éprouver de pertes la flotte ennemie presque deux fois plus forte que la sienne, prit douze trirèmes et fit une foule de prisonniers. C'était la plus brillante victoire qu'Athènes eût remportée dans cette guerre \
Phormion savait que l'on n'était point hors de danger. Il demanda instamment du secours. On équipa vingt vaisseaux, mais, trompé par de fallacieuses promesses, on les envoya d'abord en Crète pour prendre Cydonia * ; ce coup de main échoua complètement. En outre, les vents du nord retardèrent la traversée, et l'on perdit un temps précieux. Les Corcyréens se montrèrent indiiïérents et ne prirent aucune part à tous ces combats, eux qui attachaient naguère tant de prix à l'alliance athénienne. Par contre, les Lacédémoniens, iiTÎtés de l'insuccès répété de leurs plans, réunirent en très peu de temps une nouvelle flotte de soixante-dix-sept vaisseaux. Phormion se vit dans la position la plus critique, non seulement parce que la flotte ennemie était quatre fois plus forte que la sienne, mais aussi parce que, cette fois, elle était commandée par des
') Thucyd., II, 80-84.
-) TiiucYD., II, 85.
chefs expérimentés. Cnémos avait avec lui Brasidas, qui profita très habilement de sa supériorité numérique ; pour éviter un combat en pleine mer^ il simula une attaque contre Naupacte^ attira les trirèmes athéniennes tout près du rivage où elles manquaient d'espace^et, les assaillantbrusquement, il en coupa neuf, tandis que les onze autres se réfugiaient à Naupacte. Toutefois les trirèmes cernées furent en partie sauvées par le courage admirable des Messéniens qui suivaient les Athéniens sur la côte, entraient dans la mer malgré leur posante armure, etescaladaientles vaisseaux pourles défendre. De leur côté, les navires qui avaient échappé, une fois dans le port, se retournèrent et attaquèrent de nouveau l'ennemi avec tant d'acharnement et de succès que non seulement ils mirent en fuite le détachement qui les poursuivait, mais qu'ils délivrèrent leurs propres vaisseaux, en prirent plusieurs autres à l'ennemi, et forcèrent toute la flotte péloponnésienne à se réfugier dans le port de Panormos i. Peu après arriva {l'escadre qui s'était attardée en Crète, et, comme lété touchait à sa fin, toutes les entreprises des Péloponnésiens sur terre et sur mer avaient complètement échoué; la supériorité de la flotte athénienne était victorieusement démontrée une fois de plus, et, malgré tous les efforts des ennemis, la puissance d'A.thènes établie plus fortement que jamais dans le golfe de Corinthe.
Périclès n'avait pris personnellement aucune part à tous ces combats dans les mers d'Orient et d'Occident. A Athènes même, il n'était plus l'homme d'autrefois. L'expédition insensée contre Cydonia prouve qu'il pouvait se passer des choses complètement en désaccord avec sa manière de gouverner. Pour diriger l'Etat comme ill'entendait, il fallait une parfaite santé du corps et de l'esprit ; or, ses forces étaient brisées et le ressort même de son organisme était atteint. La peste sévissait toujours à Athènes : après avoir fait le vide dans sa maison et décimé ses amis, elle le saisit lui-même; mais, sans l'enlever tout d'un coup, elle le mina lentement, comme un poison secret, et le cloua enfin sur sa couche. L'énergie de sa
») Thucyd., II, 86-92.
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volonté aussi était brisée, et, pour montrer à ses aiçis ce qu'était devenu le grand Périclès, il leur fit voir l'amulette que des femmes superstitieuses lui avaient donnée pour le protéger. Il était étendu là, entouré des meilleurs de ses concitoyens qui se demandaient avec anxiété ce que deviendrait Athènes sans lui; et, tandis que, le croyant déjà privé de connaissance, ils s'entretenaient des grandes choses qu'il avait accomplies, il se redressa une fois encore et leur demanda pourquoi ils oubliaient ce qui était le plus à sa louange, à savoir, que jamais Athénien n'avait porté le deuil à cause de lui! Ce n'était donc ni son génie, ni sa parole puissante, ni ses succès militaires qu'il prisait le plus en hii, mais sa modération, son empire sur lui-même et sa prudence ; il pouvait se rendre le témoignage que les attaques les plus haineuses n'avaient jamais pu l'entraîner à se venger de ses ennemis dans un mouvement de colère.
La guerre durait depuis deux ans et six mois lorsque Périclès mourut. Il fut enseveli au Céramique extérieur, à droite de la grande roule qui conduit aux ports, non loin des sépultures des Athéniens tombés pour la patrie. L'art a conservé à la postérité son image, dans des copies excellentes. Nous devons la meilleure à Crésilas, qui fit couvre d'artiste en reproduisant fidèlement d'après nature les traits d'un homme éminent, et en parvenant néanmoins à exprimer, d'une façon plus visible que ne l'avait pu faire la nature elle-même, la personnalité et le génie du modèle \ Le sérieux, laprofondeur du sens moral, le courage inébranlable du politique et du capitaine, le calme royal du sage, l'image qui nous a été conservée nous les retrace avec une vérité frappante; l'œil et le front dénotent une intelligence supérieure, tandis que nous croyons retrouver dans les lèvres délicatement formées le charme de l'éloquence qui en découlait jadis.
Personne ne saurait affirmer que Périclès ait inauguré dans la politique athénienne des principes complètement nouveaux; il
') Sur Crésilas, voy. Bergk, ap. Zeitschrift f. Alterthumswiss., 1845, p. 962. Brunn, Gesch. cl. griech. Künstle?^ I. p. 262. Archiiol. Zeituna, 1860, p. 40. CoNZE, ap. Archiiol. Zeitung, 1868, p. 1 sqq. Friedrichs, Berlins antike Bildwerke, I, p. 124.
n'était pas, comme d'autres politiques de génie, un de ces novateurs qui prétendent diriger dans des voies nouvelles le développement d'un peuple. Dans tous les points essentiels, il ne faisait que suivre les antiques traditions de la cité, et tous ses efforts ne tendaient qu'àmaintenirlagrandeur d'Athènes surles bases établies, à la fortifier et à lui donner une expression digne d'elle. Si Périclès contribua pour sa part à affranchir ses concitoyens de l'influence des familles privilégiées et à provoquer la participation de tous aux affaires publiques, il ne fit que suivre en cela les traces de Solon etde Clisthène, auxquels la république devait sa constitution. S'il partait du principe que la question de savoir quel Etat dominerait en Grèce devait se décider sur mer, et s'il conseillait aux Athéniens d'abandonner leurs terres et de défendre leur ville comme une île, c'étaient bien là les idées de Thémistocle qui, avec son coup d'œiî pénétrant, avait reconnu les véritables bases de la puissance athénienne. Mais combien il se distinguait de son devancier par le choix des moyens et par la largeur de sa politique ! Eu associant à sa mission le souci de la moralité, il se montrait le fidèle continuateur d'Aristide; et le grand historien de son temps, qui est aussi le plus sévère et le plus véridique des moralistes, apu l'absoudre de tout reproche d'égoïsme. Ce n'est pas tout. Il ne cherchait la véritable grandeur d'Athènes ni dans ses murs ni dans ses chantiers, mais dans sa haute culture intellectuelle; pour cette raison, il accorda le droit de cité atout ce qui pouvait élever l'esprit et assura à ce point de vue une supériorité incontestée à sa ville natale. Or, Solon avait eu ces mêmes idées, dont les Pisistratides poursuivirent plus tard la réalisation avec un zèle digne de tout éloge. Il emprunta à d'autres États ce qui était digne d'être imité ; par exemple, comme fondateur de colonies audelà des mers, nous le voyonsprendre pour modèle la politique de Corinthe. En un mot, Périclès a exercé une influence si profonde parce qu'il a réuni en lui les idées les plus grandes et les plus fécondes des temps passés, mais purifiées et coordonnées dans un imposant ensemble. La grandeur d'Athènes, qu'il poursuivit jusqu'à sa fin sans se laisser arrêter ni par la bonne ni par la mauvaise fortune, n'était pas un9
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grandeur imaginée par lui, ce n'était pas un idéal né de théories philosophiques, mais le but qu'indiquait le passé, le but qu'Athènes devait atteindre sous peine de devenir infidèle à elle-même et à sa mission dans l'histoire.
Qui songe à prétendre qu'il a rempli sa tâche avec une abnégation entière ? Mais, du moins, sa vie publique ne fut souillée par aucune basse convoitise, par aucun désir de richesses ou de bien-être ; et, bien que vivant au milieu d'un peuple divisé par les partis, il n'abusa jamais du pouvoir. S'il aspirait à une domination, c'était à la plus irréprochable et à la plus légitime ; car celui qui, par la puissance du génie et par la rectitude du jugement, est aussi supérieur à ses concitoyens que l'était Périclès, celui-là a non seulement le droit, mais encore le devoir d'employer au gouvernement de ses concitoyens les dons qui le destinaient à êtreleprince de lacité. Son devoir était de régner, tantqu'il put le faire sans violerlaconstitution; s'il dominait ses concitoyens, ce n'est pas parce qu'ils s'abaissaient devant lui : c'est au contraire parce qu'ils s'élevaient jusqu'à lui et apprenaient de lui à faire le plus noble emploi de l'existence. Il pouvait espérer que les Athéniens se donneraient à lui d'autant plus volontiers qu'ils voyaient sa politique à l'œuvre dans un moment extrêmement difficile; car ils devaient reconnaître la nécessité d'une direction unique des affaires. Athènes était devenue le centre d'un empire. Le gouvernement d'un pareil territoire ne pouvait être abandonné sans inconvénient ni danger à une assemblée de citoyens incapables, dans leur ensemble, déjuger sainement des situations les plus compliquées. Une fois que le plus difficile fut fait, c'est-à-dire la réunion d'un ensemble de forces nationales en un seul Etat collectif, dans lequel les anciennes différences de tribus tendaient même à disparaître, Athènes ne pouvait jouir d'une façon durable de ce résultat qu'en employant des moyens extraordinaires; elle devait consentir à se laisser gouverner par une volonté unique, soutenue elle-même par la confiance publique.
Mais, demandera-t-on, comment un pareil gouvernement pouvait-il se soutenir à la longue, comment pouvait-il être continué par un autre après la mort de Périclès? A coup sur,
le grand politique y avait pensé depuis des années^ et il y avait sans doute dans le cercle de ses intimes, avant que la peste eût fait le vide autour de lui, des hommes qui lui paraissaient capables de continuer son œuvre. Mais, même en supposant qu'il n'eût aucune raison d'espérer que la grandeur d'Athènesserait durable^, celadevait-il l'empêcher de faire tous ses efforts pour atteindre le but qu'il s'était proposé? Il s'agissait de profiter avec d'autant plus d'énergie de ce présent qui pouvait bien ne jamais revenir. Il savait que la vraie grandeur d'une époque ne dépend pas de sa durée; il savait que, si l'idéal le plus élevé d'une confédération hellénique était réalisé à Athènes, ce serait pour sa ville et pour son peuple un honneur irfipérissable. Ses espérances étaient audacieuses, mais soutenues par la plus haute prudence, et c'est pourquoi l'œuvre de sa vie, si mélancolique que fût sa fin, a été couronnée d'un succès impérissable.
Ce succès, il est vrai, ne fut pas visible tout d'abord; car jamais peut-être un grand politique ne fut plus injustement jugé et plus gravement méconnu, même parmi les meilleurs de son peuple, que Périclès. Les témoignages contemporains prouventavec quelle répugnance on reconnaissait sa grandeur, et combien on cherchaitàéchapperau sentiment pénible d'une admiration sans réserve par des critiques haineuses et par des calomnies. Durant l'époque de trouble qui précéda la guerre, une appréciation impartiale de ses mérites était impossible. Tous les partis étaient contre lui^ et aristocrates et démocrates ne s'entendaient que pour le calomnier. De même plus tard. D'ordinaire, après la mort des grands hommes, on voit l'opinion porter sur eux un jugement plus équitable : ce ne fut point le cas pour Périclès. On le rendit responsable des malheurs qui suivirent. Il y eut dans l'administration des abus et des défauts qu'on considéra comme les suites de sa politique : ou le rendit solidaire de ceux qui, après lui, se mirent à la tête de leurs concitoyens, sans voir l'abîme qui le séparait des démagogues de Viige suivant \ C'est en cela qu'il fut méconnu
') Isocrale, lui, a soin d'opposer le désintéressement de Périclès à la cupidité des démagogues postérieurs (Isocr., De pace, § 120).
80 LA GUERRE JUSQu'a LA MORT DE PÉRICLÈS
par bien des historiens et philosophes, même par Platon et par Aristo te '.
Nous devons d'autant plus de reconnaissance au seul homme qui nous permette de retrouver les traits primitifs de cette image si défigurée ; d'autant plus rémunératrice est la tâche de celui qui, conduit par Thucydide, suit avec une pieuse admiration les traces que ce grand esprit a laissées dans l'histoire de son peuple .
') Sur les jugements des contemporains au sujet de Périclès, vov.Salppe, Quellen Plutarchs in Leben des Perikles, p. 6. Cf. Ruhl, Quellen des plut. Perikles, ap. Jahrbb. f. Philol., 1868, p. 657.
§. I. — Athènes après la mort de Périclès. — Changements survenus dans le caractère athénien : décadence morale d'Athènes. — AbsencQ de direction gouvernementale. — La démagogie nouvelle. — Généraux et orateurs.
— Procès des généraux. — Les nouveaux démagogues : Eucrate et Lysiclès. — La société aristocratique. — Le parti des modérés. — Nicias, fils de Nicératos. — Puissance de l'argent.
§ IF. — Exécutions et représailles. — Extension de la guerre. — Expédition de Sitalcès (429/8). — Quatrième année de la guerre (été 428). — Défection de Mitylène. — Les Lesbiens à Olympie (juillet 428). — Pachès devant Mitylène (automne 428). — Archidamos devant Platée. — Platée bloquée et murée par les assiégeants (septembre 428). — Sortie des Plaléens (décembre 428). — Quatrième invasion en Attique (427). — Capitulation de Mitylène (427). — Délibération sur le sort de Mitylène. — Attitude de Cléon. — ■ Tribunaux et sycophanles, — Puissance de Cléon à Athènes. — Politique de Cléon. — Cléon et Périclès. — Les délibérations au sujet de Mitylène. — Cléon et Diodotos. — Châtiment de Mitylène (427).
— Reddition de Platée. — Délibérations des alliés sur le sort de Platée.
— Exécution des Platéens. — Les partis à Corcyre. — Révolutions et proscriptions sanglantes (427) . — Conséquences morales de la guerre.
§ IIL — Succès d'Athènes. — Fondation d'Héraclée (426). — Expédition de Nicias (426). — Plans de campagne de Démosthène en Étoile (426). ~- Les Péloponnésiens sur les bords de l'Achéloos (426). — Victoire de Démosthène à Olpp (426/5). — Fête solennelle à Délos (printemps 425).
— Septième année de la guerre (425). — Démosthène à Pylos. — Ambassade pacifique des Spartiates. — Cléon et l'opposition. — Cléon et Aristophane. — Délibération sur la paix (juillet ou août 425). — Nouveau combat à Pylos. — Cléon commande à Pylos. — Reddition de Sphactérie : popularité de Cléon. — Situation financière d'Athènes. — Nouvelle estimation de l'année 425 et tarif nouveau.
§ IV. — Apogée et déclin de la fortune d'Athènes. — Expédition contre Corinthe (425). — Nouveau massacre à Corcyre (425). — Huitième année de la guerre (425/4). — Occupation de Cythère (425). — Plan de campagne dans la Grèce centrale. — Démocrates et oligarques à Mégare. — Attaque sur la Béotie : bataille de Délion (424). — Brasidas et sa politique belliqueuse. — Les possessions d'Athènes en Thrace. — Le traité De la république des Athéniens. — Brasidas en Thessalie (424). — Brasidas en Thrace (automne 424). — Négociations avec Acanthos. — Brasidas III . 6 ■
82 LA Gl ERRE JUSQu'a LA PAIX DE NICIAS
sur les bords du Strymon (hiver 424). — Euclès et Thucydide. — Prise d'Amphipohs par Brasidas : responsabihlé de Thucydide. — Conquêtes de Brasidas (424/3).
V. — Lassitude des belligérants. — Impopularité de Brasidas à Sparte. — Retour du roi Plistoanax (vers 426). — Dispositions pacifiques de l'opinion à Sparte. — Dispositions pacifiques à Athènes. — Armistice (mars 423). — Nouveaux combats en Thrace (423). — Expulsion des Déliens (423). — Dixième année de la guerre (422). — Cléon devant Amphipolis (automne 422). — Bataille d'Amphipolis : mort des deux généraux. — Négociations pour la paix (hiver 422/1). — Paix de Nicias (avril 421). — Alliance entre Sparte et Athènes.
Pendant toute la durée de la guerre, aucun événement n'eut des suites plus graves que la peste qui ravagea l'Attique et causa la mort de Périclès ; car, si la situation extérieure resta pendant quelque temps la même, Athènes était profondément changée à Tintérieur.
La perte d'hommes avait épuisé la ville. Les classes qui devaient le service militaire avaient à elles seules perdu 4,400 fantassins et 300 cavaliers ^ La bourgeoisie était frappée au Coeur. Bien des familles qui avaient conservé les antiques traditions et les bonnes mœurs d'autrefois étaient éteintes; le lien qui unissait le présent au temps d'Aristide et de Cimon était rompu. Les hommes mûrs qui survécurent au fléau restèrent les mêmes, il est vrai; mais la génération qui grandissait ne leur ressemblait pas. Les pensées élevées et la foi dans l'avenir de la cité lui faisaient défaut» Mais les temps n'étaient pas faits pour calmer l'agitation des esprits et pour faire revivre l'esprit civique. Car la guerre, qui devenait de plus en plus violente, n'avait pas seulement divisé en deux Camps ennemis l'ancienne Ligue des Hellènes ; elle divisait aussi chaque cité en deux partis irréconciliables. Toutes les communes en furent ébranlées, les passions excitées, et les instincts égoïstes déchaînés. L'époque pour laquelle Hérodote
avait écrit son histoire avait pris fin; c'en était fait de cette génération qui confondait la grandeur d'Athènes avec la gloire de la Grèce entière. Ce que l'amour de la patrie commune avait suscité de force morale et de vertu cessa d'être compris, et les vertus nées du patriotisme s'éteignirent peuàpeu^ C'est dans cette atmosphère que grandit la génération nouvelle. De là ces plaintes partout répandues sur la dépravation de" la jeunesse, sur les fils de famille qui ont mal tourné. Périclès ne fut pas le seul parmi les grands hommes de l'Hellade à faire dans sa maison de semblables expériences; les descendants de ïhémistocle, d'Aristide, de Thucydide fils de Mélésias, étaient de tristes exemples de la démoralisation croissante, de même que les fils du grand sculpteur Polyclète, qui étaient venus se fixer à Athènes. On gaspillait dans des plaisirs faciles la fortune lentement amassée et prudemment administrée par les ancêtres ; les plus nobles familles de la ville déclinèrent et tombèrent dans le déshonneur. Tel fut le sort de cette illustre maison dans laquelle se transmettaient par privilège héréditaire les fonctions de héraut et de porteflambeau aux mystères d'Eleusis, cette maison à laquelle appartenait Callias, le fier adversaire desPisistratides, celui dont le petit-fils combattit à Marathon et fut ambassadeur à Suse'. L'héritier de celui-ci, Hipponicos ^, qui avait 600 esclaves travaillant dans les mines et qui éclipsait par son lux:e et ses richesses tous ses contemporains, fut le dernier soutien de •l'honneur de sa race; car son fils, le troisième Callias, commença, bientôt après la mort de Périclès, à mener dans la maison paternelle la vie la plus dissolue, et dissipa en peu de temps sonhérilage avec des courtisanes, des sophistes et d'indignes flatteurs, de sorte que, bien qu'investi des fonctions sacerdotales les plus sacrées, il put être exposé sur la scène comique comme l'image d'Athènes dégénérée \
*) Cf. la glorification du temps passé dans Aristophane (^gt«^., 565 sqq.).
2) Cf. vol. I, p. 4i2-443 et vol. II, p. 451-452. Stein ad Herod., VI, 121.
3) Voy. vol. II, p. 507.
*) Sur les nombreux exemples de fils dégénérés, cf. Plat;, Proia^. p. 319 (avec les notes de Sauppe) et 328 : Bergk, Reliq, Com. Att., 351. Bockh, Staatshaush.,1,^. 631. Ed. Jailn, Plat. Lâches, p. xxii. xxviu. Sur la çopà h Tûîç ylvtat.^, considérée d'une manière générale, cf. AniST., Rhet., II, 15.
84 LA GUERRE JUSQU'a LA PAIX DE NICIAS
Enfin, tant d'hommes avaient péri qu'on renonça à appliquer dans leur sévérité d'autrefois les lois qui réglaient le droit de cité à Athènes. Périclès lui-même avait donné l'exemple du relâchement ' : il en résulta qu'une foule d'éléments étrangers pénétrèrent dans la bourgeoisie, et les relations de famille furent troublées davantage encore par l'adoption d'un grand nombre d'enfants illégitimes. En outre, les misères do la guerre et la maladie avaient fait perdre aux citoyens l'habitude de la gymnastique, qui avait si puissamment contribué à conserver la santé du corps et de l'esprit aux jeunes Athéniens. Les gymnases publics situés aux portes de ville étaient désertés, tandis que, du matin au soir, une foule bavarde se pressait de plus en plus nombreuse sur la place du marché. Car les habitants de l'Attique, que la guerre avait arrachés à leurs travaux, s'étaient habitués à mener en ville une vie oisive et facile; les rapports entre la ville et la campagne étaient complètement modifiés.
Les anciens Athéniens aimaient la vie des champs ; quiconque avait une petite propriété s'y sentait plus à l'aise el plus chez lui que dans les murs de la ville. Ils trouvaient en général leur installation à la campagne plus commode que les habitations de la ville, et beaucoup de citoyens ne venaient à Athènes que pour les fêtes. Tout cela avait changé. Les terres qu'on tenait des ancêtres et qu'on avait améliorées tous les ans avec une sage économie étaient dévastées avec toutes leurs plantations. Les propriétaires étaient dégoûtés à, iamais de leurs habitudes et de leurs plaisirs d'autrefois. Car comment pouvait-on reprendre confiance dans l'avenir ? Le bienfaisant équilibre entre la vie des champs et celle de la ville cessa d'exister ; beaucoup de campagnards ne retournèrent plus à la charrue, mais restèrent en ville, où ils cherchaient à oublier dans des jouissances variées et dans la surexcitation des luttes départis les incommodités de l'existence ; il se forma ainsi à Athènes une foule mécontente et turbulente, une populace que l'ancienne Athènes n'avait pas connue. L'amour du travail, que Périclès vantait encore comme une des vertus
les plus recommandables de ses concitoyeDS, s'affaiblit; et, de la participation personnelle aux affaires, droit et devoir de chaque citoyen,, on vit naître^ au milieu de l'atmosphère malsaine d'une ville assiégée où tous les travaux importants avaient cessé, une oisiveté remuante et avide de nouveauté, un goût pour le bavardage et le désœuvrement que les ennemis de la démocratie purent considérer dès lors comme un des caractères distinctifs de l'Athénien.
Peu d'années firent ainsi de la bourgeoisie athénienne une foule inconsistante^ obéissant au hasard à des impressions vagues, une foule oscillant entre la présomption et le découragement, entre l'incrédulité et une surexcitation superstitieuse. L'antique bon sens, qui avaitrésisté aux nouveautésdes sophistes, avait perdu son énergie; la religion était partout abandonnée et remplacée par le doute, le goût de la raillerie et le mépris des dieux. Or, la religion étant aussi le fondement de la vie morale — car elle était chez les Grecs à un haut degré une religion delà conscience, comme le démontre l'idée de TErinys, qui jouait un si grand rôle chez les anciens Athéniens — la vie sociale se trouvait d'autant plus menacée par la diminution croissante du sentiment religieux.
D'autre part cependant, le sentiment du vide spirituel faisait rechercher les consolations religieuses : on ne se contentait plus des cérémonies du culte public; on eut recours à des pratiques singulières, exhumées de traditions oubliées ou importées du dehors; on se réunit pour célébrer des mystères privés, avec des pratiques expiatoires et des cérémonies nouvelles. Les relations maritimes avec les côtes d'Asie et de nombreuses immigrations avaient introduit des cultes étrangers, surtout ceux qui agissaient sur les sens au moyen de cérémonies capiteuses et d'une musique bruyante. Tel était le culte d'Adonis, importé de l'île de Cypre, celui du dieu phrygien Sabazios, de la déesse thrace Bendis et de Cotytto. Des prêtres étrangers, qui fondèrent des associations religieuses, des devins venus du dehors acquirent la plus grande influence '.
1) Sur les cultes étrangers et leur influence à partir du commencement de la guerre du Péloponnèse, voy. P. Foucart, Des associations religieuses chez les Grecs, p. 56 sqq.
86 LA fiUERRE jusqu'à LA PATX DE JÎTCIAS
En vain la comédie altaqua-t-elle avec vigueur le mal qui envahissait le pays. Les antiques coutumes étaient partout ébranlées ; même le salut national yx(pz (sois heureux !), usité dans toute FHellade^ passa de mode et fut remplacé par des tournures plus recherchées \
Ces changements dans les mœurs des citoyens d'Athènes se préparaient déjà du temps de Périclès, et les symptômes en étaient assez manifestes. Mais enfin, il était resté jusqu'aux derniers jours de sa maladie le centre de l'Etat ; le peuple était toujours revenu à lui et avait pu retrouver sa propre dignité en se subordonnant à l'influence personnelle du grand homme. La voix qui avait su gouverner la turbulente cité, au besoin contre son penchant, était muette désormais . Il n'y avait point d'autre autorité, ni aristocratie, ni classe de fonctionnaires, ni collège d'hommes d'Etat entendus,, pour servir d'appui à la bourgeoisie athénienne. La foule avait retrouvé sa complète indépendance; cet esprit d'opposition que les Athéniens manifestaient d'ordinaire vis-à-vis de leurs supérieurs pouvait se donner libre carrière, et, plus l'éloquence factice et l'habileté des sophistes étaient devenues communes à Athènes, plus le nombre de ceux qui tâchaient de se pousser et de se faire valoir comme orateurs et porte-voix de l'opinion était devenu grand. Mais comme personne, parmi ce grand nombre, n'était capable de conduire la foule à la façon de Périclès, on vit se produire nécessairement une nouvelle manière de conduire le peuple, une nouvelle « démagogie. »
Périclès s'était tenu au-dessus de la foule. Il gouvernait en faisant appel à la générosité et à l'énergie dans l'âme de ses concitoyens; il savait les élever au-dessus d'eux-mêmes par son sérieux et ses exigences morales; ils avaient honte de faire voir devant lui leurs faiblesses etleursbasses convoitises. Ses successeurs durent employer d'autres moyens; pour acquérir de l'influence, ils exploitèrent moins les côtés forts que les côtés faibles des masses populaires. Ils se firent aimer d'elles en les flattant et en cherchant à satisfaire leurs penchants dépravés. C'est ainsi que les démagogues, de conduc-
*) Xaîpstv jj.lv û(Jià; efftiv, wvîpe; S/ifioxai, àp/aîov rfit] Tipocrayopeueiv xat aalïpôv à<77iâÇo[j.ai' Ô£ .. (Aristoph,, Plutus, 322).
leurs et de conseillers du peuple, devinrent ses serviteurs et ses flatteurs. Comme cette façon de diriger le peuple était à la portée de bien des gens, il y eut des compétiteurs qui se supplantèrent l'un l'autre ; les personnalités influentes se succédèrent avec rapidité, et c'est ainsi qu'une direction des aff'aires conséquente avec elle-même et agissant d'après des principes fixes devint impossible.
A ces nouvelles habitudes se trouve étroitement lié un autre changement important.
L'aristocratie athénienne, en tant que puissance dans l'Etat, n'existait plus depuis longtemps, et la noblesse ne jouissait d'aucun privilège dans la société civile. Cependant, on ne peut pas dire qu'elle eût perdu toute influence sur la vie publique, et on n'a qu'à parcourir la liste des grands hommes qui, au v" siècle, se sont le plus distingués dans les sciences et les arts, soit à Athènes soit en dehors d'Athènes, comme Heraclite, Anaxagore, Parménide, Pindare, Eschyle^ Sophocle, Hérodote et Thucydide, pour se convaincre que les vieilles familles étaient restées plus fertiles que d'autres en talents éminents,et que l'aisance héréditaire, la culture supérieure et les tendances intellectuelles qui régnaient dans les grandes maisons bourgeoises, n'étaient pas sans contribuer à développer heureusement les talents naturels et à former des personnalités marquantes. Les politiques qui jusqu'alors s'étaient succédés dans le gouvernement appartenaient aussi à d'anciennes familles, et Périclès lui-même, tout en s'arrangeant de façon à asseoir sa supériorité sur d'autres privilèges que celui de la naissance, n'a jamais renié son origine et ses opinions aristocratiques.
Il n'en était plus ainsi désormais. On voyaitpour la première fois des hommes de la basse classe se mettre en avant pour jouer un rôle politique, des hommes sortis de cette classe de marchands et d'artisans dont la fortune et l'instruction s'étaient si puissamment accrues. Mais les anciens préjugés n'en avaient pas pour cela disparu, et les partisans des anciennes traditions trouvaient toujours mauvais que des gens qui exerçaient un métier vulgaire, qui avaient grandi dans les ateliers et qui manquaient de cette éducation libérale que donnait la
88 LA GUEURE JUSQu'a LA PAIX DE NICIAS
musique et la gymnastique, voulussent prendre laparole dans les assemblées du peuple et remplir les plus hautes fonctions de l'État. Mais les hommes de cette classe avaient sur les aristocratesun grand avantage^ c'est qu'il leur étaitinfmimentplus facile de manier la foule et de la mener; ils étaient bien plus près de l'homme du commun, et ils ne se souciaient d'ailleurs nullement de l'arracher à ses idées et à ses opinions accoutumées ; aussi la foule venait-elle à eux confiante et disposée à l'indulgence ; elle aimait des chefs qui n'avaient pas la prétention d'être meilleurs qu'elle-même et devant lesquels on n'éprouvait pas ce pénible sentiment d'infériorité qu'inspirait Périclès. Si la bourgeoisie s'était profondément modifiée pen" dant la guerre, et si les chefs sortis de son sein essayaient de s'accommoder à ses mœurs et à ses caprices,, la direction des affaires publiques devait nécessairement prendre aussi un caractère tout différent.
Les assemblées devinrent plus nombreuses, plus bruyantes, plus turbulentes , les délibérations plus passionnées et plus tumultueuses, parce qu'illeurmanquaitladirection d'un esprit supérieur ;aussilafouleentièreprit-elleunepartplus immédiate aux débats et manifesta sans retenue ses sentiments dumoment, sa faveur ou sa défaveur, son approbation ou son impatience. Cetétat dechosesmitsi bien en lumière toutes les imperfections de la constitution athénienne que les plus intelligents parmi les citoyens, ceux qui voyaient dans le jugement la première, qualité de l'homme d'Etat, se dégoûtèrent des affaires publiques et méprisèrent de plus en plus le système démocratique tout entier. Un grand nombre de citoyens distingués par leur éducation et jouissant d'une situation indépendante s'abstenaient de paraître dans les assemblées du peuple, parce qu'ils dédaignaient les moyens qui seuls pouvaient leur assurer le succès ; renonçant à la politique active, ils se réfugièrent dans la vie contemplative, parcequ'ils se voyaient hors d'état de modifier la marche des choses ; et c'est ainsi que la crainte de remplir des fonctions publiques gagna de plus en plus les aristocrates auxquels Périclès déjà reprochait leur attitude hostile <
(Thucyd., II, 40). Cf. ibid., 63 et Bernays ap. Hermes, VI, p. 129.
à l'égard de la constitution athénienne. Plus d'un esprit, et des meilleurs, fut enlevé ainsi à la république, et le champ resta de plus en plus libre aux démagogues nouveaux.
Cependant, ces nouveaux chefs du peuple n'étaient pas également aptes à toutes les fonctions. En effet, s'ils manœuvraient avec talent et succès à la tribune, ils ne se sentaient en général ni la capacité ni le désir de commander des troupes. Il fallait pour cela une autre préparation et des qualités différentes ; et c'est pour cette raison que les fonctions militaires restèrent, la plupart du temps, entre les mains de membres de l'aristocratie, comme Nicias, Eurymédon, Lâchés, Hippocrate, etc. Ce fut donc un des changements les plus importants de cette époque que, dorénavant, les fonctions de général furent distinctes de celles de démagogue. Autrefois, on eût eu de la peine à se figurer un politique qui ne se fût pas distingué en même temps sur les champs de bataille, et Périclès était le brillant modèle d'un chef également puissant dans les conseils et dans l'action, par la parole et par l'épée, sur la flotte comme sur le Pnyx. Maintenant, même ceux qui ne s'étaient pas fait une réputation sur le champ de bataille et n'avaient jamais risqué leur vie pouvaient parler devant le peuple de la façon de conduire une guerre, juger les hommes qui au dehors affrontaient les fatigues et les dangers, et les contraindre à rendre compte de leur conduite.
En outre, il fallait bien que les généraux cherchassent à maintenir une discipline sévère, et ils se rendaientpar là odieux à une bourgeoisie de jour en jour plus préoccupée d'échapper à toute règle, d'autant plus que, pendant la guerre même, les citoyens delaclasse la plus pauvre, les thètes, avaient été appelés à servir dans les rangs des hoplites *. Des froissements de toute espèce étaient donc inévitables, et les démagogues
*) Il n'y avait pas encore de thètes parmi les hoplites au temps où furent représentés les AatTaXsî; d'Aristophane. Il est question dans un discours d'Anliphon contre Philinos, discours prononcé vers 412, d'un projet de loi d'après lequel « tous les thètes seraient enrôlés dans les hoplites » fHARPO- CRAT., s.v. 0r,T£ç). Lysias [In Phormis., § 4) montre que, dans les dernières années de la guerre du Péloponnèse, leur incorporation à l'armée régulière était passée en habitude. Cf. Usener, Jahrbb. f. Piniol., 1873, p. i62.
90 LA GUERRE JUSQu'a LA PATX DE NICIAS
étaient en général tout prêts à prendre parti contre les généraux. Séparées, les deux fonctions publiques les plus importantes devinrent hostiles, et les malentendus entre généraux et orateurs devinrent pour Athènes le point de départ des plus grands malheurs K L'office de stratège devint un vrai martyre, et les hommes les plus vaillants étaient découragés au moment d'agir ou arrêtés dans leurs succès par la perspective de devoir rendre compte de leurs campagnes à de lâches démagogues et à une foule capricieuse.
Les Athéniens ne manquaient pas de généraux capables. Phormion, fils d'Asopios, était encore dans la force de l'âge: dans la guerre contre Samos, il avait joué un rôle important à côté de Périclès, avait commandé devant Potidée, et avait enfin, dans le golfe de Grisa, remporté des victoires qui sont au nombre des plus brillantes dans l'histoire militaire de l'Attique -. C'était un soldat de la vieille roche ^, bref en paroles, sévère et résolu, un modèle de tempérance et de mœurs irréprochables. Et pourtant on lui intenta un procès; le tribunal populaire le condamna à une amende de 10,000 drachmes, que cet homme désintéressé et absolument sans fortune ne put payer; il fut, en conséquence, dépouillé de ses honneurs et dignités civiques et se retira à la campagne \ Comme Phormion, d'autres généraux de valeur, qui ont commandé avec ou après lui les armées athéniennes, Xénophon, Lâchés, Pythodoros, Pachès, Démosthène, Sophocle, Eurymédon, ont eu à soutenir contre les orateurs jiopulaires des luttes semblables, et furent intimidés par eux ou empêchés par un danger sans cesse imminent de déployer toute leur énergie ^
Dans le commandement des armées, Périclès pouvait être remplacé jusqu'à un certain point par des hommes formés à
*) Sur la stratégie et la démagogie, voy. Gilbert, Beiträge .~ur inneren Geschichte Athe7ts, 1877, p. 1 sqq.
-) Voy. ci-dessus, p. 74.
3) Phocion vanté, au même titre que Myronide, comme représentant des généraux de la vieille école, ap. Aristoph., Lysistr. 801 sqq. Cf. Gilbert, Beiträge, p. 105.
*) Androt., ap. ScHOL. Aristoph., Poe 3i7. Cf. Böckh, Staatshaushaltung (I, p. 515, Bi Appendice, p. v), et ci-dessous, p. 99.
'") Sur les procès des généraux, voy. Kühler, De/.-öZJ^wc/i«' .Bî/«c?, p. 145. ^
l'ancienne école ; cependant, là aussi il devint impossible d'opérer avec suite, d'après un plan de campagne bien arrêté, avantage qu'on n'avait pu obtenir qu'en confiant la dignité de stratège, pendantplusieurs années de suite, àunmêmehomme* . A la tribune^ le contraste était bien plus frappant encore. Là, un certain Eucrate - se fit remarquer tout d'abord, homme lourd et grossier, qui parut sur la scène comique avec les sobriquets de « sanglier » ou d'ours de Mélite (c'était le nom de son district), marchand d'étoupe et possesseur de moulins. Sa carrière d'orateur ne fut pas longue. Il fut supplanté par LysiclèSj un marchand de bestiaux enrichi^. Ce n'était pas un homme ordinaire ; ce qui le prouve, c'est qu'Aspasie l'épousa après la mort de Périclès, et qu'elle fit de lui, parait-il, un orateur distingué. Il est probable^ par conséquent, qu'ila connu Aspasie du vivant de Périclès et qu'il était des familiers de la maison*. Il paraît aussi qu'il chercha à réunir de nouveau dans sa personne les fonctions de général et celles de démagog"ue; car, l'année qui suivit la mort de Périclès, il commandait en Carie et y perdit la vie ^
Alors seulement surgirent les démagogues qui s'étaient fait connaître par leur opposition à Périclès, et, parmi eux, Cléon fut le premier dont Finfluence fut assez durable pour que sa conduite, durant les années suivantes, mît enfin dans tout son jour le caractère de la démagogie nouvelle.
A Athènes même, le changement survenu dans la direction
*) Voy. vol. II, p. 504.
-) Cet Eucrate est identique avec le stratège envové en Macédoine en 432 (01. LXXXVII, 1), d'après le C. I. Attic, IV, n. 179.
^) Aristoph., Equit., 129 sqq. Schol., ibid. Les expressions d'Aristophane ne prouvent pas que Eucrate, Lysiclès, ou même Cléon, aient exercé les fonctions officielles de Trésorier : leur action, même quand elle porte sur les finances, s'explique suffisamment par leur qualité de « démagogues. » Cf. vol. II, p. 505, i et BöCKH, Staatshaushaltung, I, p. 224.
*) Plut., Pericl.,.2't. Harpocrat,, s. v. 'AaTtaffîa, Faut-il admettre des relations entre Lysiclès et Aspasie avant la mort de Périclès? Dans le cas contraire, il faut rejeter ce que l'on raconte de l'éducation de Lysiclès par Aspasie. D'après Cobet {Prosopogr. Xenoph., p. 81), toute cette histoire est invention d'.Eschine le Socratique (sur le dialogue d'/Eschine ; 'Aanairîa, voy. G. F. Hermann, De jEschtJie Socratico, p. 16 sqq.). Sauppe (Quellen Plutarchs, p. 13) v A'oit une invention des comiques.
'^j Thucyd., III,'i9.
92 LA GUERRE JUSQu'a LA PAIX DE NICIAS
des affairesnemanquapas de trouver des contradicteurs. Aussi bien, la distinction des rangs dans la société n'était point tout à fait effacée. Parleur naissance, leur fortune, leur éducation, bien des personnes se sentaient au-dessus de la foule qui s'abandonnait avec plaisir à ses nouveaux guides, et les cérémonies religieuses aussi bien que les fonctions militaires contribuaient à maintenir des tendances aristocratiques en pleine démocratie. Non seulement, en effet, les fonctions les plus sacrées du sacerdoce public étaient le privilège de certaines familles, qui en recevaient un éclattout particulier, mais encore certains emplois religieux qui n'étaient qu'annuels (comme par exemple celui des Arrhép/wres qui, comme représentantes du peuple en quelque sorte, desservaient sous la surveillance de la prêtresse le culte de la déesse Poliade sur l'acropole, ou celui des danseurs Oschophores ou porteurs de pampres, qui représentaient la jeunesse athénienne arrachée au monstre Cretois par le roi Thésée) n'étaient jamais remplis que par des jeunes filles ou des jeunes garçons riches et de grande naissance. Alors comme autrefois, on conservait l'habitude de choisir les représentants de laville à l'étranger dans les familles les plus distinguées. Enfin, à l'époque même où le service militaire était devenu en général moins honorable, celui de la cavalerie avait gagné en importance. La cavalerie était à Athènes la seule force permanente; la manière dont on la recrutait en faisait une corporation qui devait nécessairement conserver un esprit de caste aristocratique ' . L'effectif de la cavalerie athénienne avait été porté à mille hommes avant la guerre, et il y a tout lieu de supposer que Périclès avait accordé sa faveur et prodigué sa sollicitude à un corps qu'il a fait représenter si brillamment au Parthenon, et qu'il destinait à servir de contre-poids à la multitude.
L'opposition que faisaient ces cercles aristocratiques à la démocratie était de deux sortes. D'abord, les familles nobles comptaient toujours dans leur sein des adversaires systématiques de la constitution établie, qui ne voyaient de salut que dans une révolution radicale. Ceux-là ou se retiraient de la
') Voy. ci-dessus, p. 55, 58.
vie publique, animés d'une sourde colère, ou ils cherchaient à répandre leurs principes politiques par des associations secrètes et à se ménager l'occasion d'agir ouvertement. C'était là le parti révolutionnaire qui, aux jours de Marathon, de Platée et de Tanagra *, s'était montré disposé à vendre la patrie aux ennemis pour pouvoir avec leur secours renverser la démocratie; un parti qui, pour faire tomber Périclès, s'était uni à la populace et à ses chefs, et qui continuait toujours, sous le masque de la religion et sous prétexte d'inaugurer une politique élevée, à attaquer la constitution légalement établie. Les aristocrates voyaient sans déplaisir l'abus qu'on faisait de celle-ci, parce que le désordre de l'État favorisait leurs secrètes espérances.
Bien plus nombreux était le parti de ceux qui, sans être démocrates de naissance, ne pouvaient cependant se décider à passer dans le camp de l'oligarchie. Ils reconnaissaient la constitution comme existant de droit, tout en cherchant à en corriger les abus et à s'opposer à l'influence illimitée des nouvaux orateurs populaires. La position de ces hommes était extrêmement difficile, parce que leur tâche était avant tout d'empêcher, de modérer, de faire entendre la voix delà raison, tandis que les démagogues arrivaient les mains pleines d'audacieux projets, promettaient à la foule de brillants succès, et poursuivaient avec une ardeur passionnée certains buts qui répondaient à ses désirs. Plus la foule était gâtée par lesnouvaux orateurs, plus il était difficile aux chefs du parti modéré d'acquérir de l'influence. Eux aussi se voyaient forcés de briguer la faveur de la foule ; constamment épiés par leurs ennemis, ils devaient éviter avec soin ce qui pouvait prêter au soupçon; ils devaient faire parade de générosité, afficher leur dévouement au peuple, et tâcher d'atteindre leur but partoute sorte de détours -. Enfin il était naturel, étant donné l'état des choses, que ceux dont l'intention était de remédier aux inconvénients de la constitution n'eussent pas un programme assez arrêté pour donner une cohésion durable à un parti politique et lui imprimer un mouvement d'ensemble. Un grand
') Voy. vol. II, p. 252, 359, 433.
2) Sur la situation des dw^povE;, voy. Thucyd., III, 43.
94 LA GUERRE JüSQu'a LA PAIX DE NICLA.S
nombre de leurs partisans, citoyens aisés et tranquilles, n'étaient point faits pour jouer un rôle actif dans un parti: ces hommes, comme Diodotos, fils d'Eucrate, bien que vaillants et pourvus d'un grand talent oratoire, ne prirent, autant que nous pouvons en juger par ce que nous savons de la politique intérieure d'Athènes, que d'une manière tout à fait transitoire une part active à la gestion des affaires publiques.
Plusla position de ce parti était difficile, plus, en conséquence, il importait qu'il fût bien dirigé. Le choix d'un chef n'était pas difficile, car, parmi les citoyens aisés et modérés, Nicias, fils de Nicératos était le plus en vue : après la mort de Périclès, tous ceux qu'inquiétait la tournure que prenaient les affaires se groupèrent autour de lui.
Nicias était le plus riche des Athéniens. Il avait de grandes propriétés dans le Laurion \ où mille esclaves travaillaient pour lui dans les mines d'argent. Il possédait d'ailleurs cette haute culture intellectuelle que donnait Athènes ; il était au courant de la politique et savait manier la parole, bien qu'il ne fût pas né orateur: c'était, du reste, un homme d'une honorabilité irréprochable et d'une capacité reconnue, que la comédie elle-même traitait généralement avec respect ^ Il avait commandé avec Périclès, et avait été plusieurs fois distingué et recommandé par lui. On ne pouvait confier la flotte à une main plus sûre; aussi fut-il stratège pendant cinq ans de suite après la mort de Périclès^. Il était généreux, à la manière, de Cimon ; il orna la ville d'offrandes magnifiques, et, lorsque c'était son tour, il profitait des liturgies pour offrir au peuple les spectacles les plus extraordinaires. Il donnait largement aux pauvres, non pas seulement par bonté et par charité, mais aussi par prudence et par crainte. Il ne cherchait pas seulement à tenir en haleine le zèle de ses amis, mais aussi à gagner ceux qui ne l'aimaient pas et qui pouvaient lui nuire. On devinait l'intention ; mais le peuple ne s'en fâchait pas, parce
1) Voy.vol. II, p. 257.
•2) Cf. G. Fr. Hermann CHMiDT, De vif a Nielse [ ■') Do 127 à 423 : puis ^ conclusion du traité de paix.
ATHÈNES APRÈS LA MORT DE PÉRfCLÈS 95
qu'il voyait par là combien le puissant Nicias attachait d'importance à Topinion de la foule. Dans son rôle d'homme politique aussi, il recherchait une certaine apparence; il évitait les relations de société, comme Périclès ; ses partisans s'efforçaient do le faire passer pour un travailleur infatigable et d'éloigner de sa porte les visiteurs importuns. Il était mesuré et solennel dans ses allures; sans renier ses convictions, il n'aimait pas à se prononcer, parce qu'il était naturellement timide et qu'il craignait toujours de se compromettre en paroles ou en actes ; il n'avait pas le courage de payer de sa personne. Il était d'ailleurs sans ambition, et, s'il occupa une position eminente, ce sont les circonstances plutôt que ses désirs qui l'y poussèrent. Lorsqu'il y arriva, il était maladif et déjà d'un certain âge; il ne put plus vaincre son irrésolution native ; même comme général, le plus fort de sa tactique consistait à éviter les accidents. Mais, plus il manquait personnellement d'audace et d'initiative, plus il cherchait autour de lui des points d'appui. Bien loin de tenir tète au peuple avec l'indépendance d'esprit d'un Périclès, et d'écraser l'influence de la superstition partout où elle se faisait sentir, il était lui-même soumis à un haut degré à cette influence ; l'aversion que lui inspirait la libre pensée moderne avait provoqué chez lui des tendances contraires; c'est avec anxiété qu'il tenait compte des présages de toute espèce et des prophéties des devins : il avait toujours chez lui quelqu'un de ces personnages. De là l'influence qu'exercèrent sur lui des hommes méprisables comme Diopithe *. Loyal dans ses convictions politiques et fidèle à la constitution, il était bien intentionné à l'égard du peuple " et ennemi de toute menée secrète. Il voulait que sa ville maintînt sa dignité vis-à-vis de Sparte, mais il considérait la guerre comme un malheur et croyait possible une paix honorable.
On voit bien que Nicias n'avait pas assez de caractère pour vaincre les grandes difficultés contre lesquelles avait à lutter le parti des modérés. Mais les citoyens avaient conservé assez
») Sur Diopitlie, cf. Hermann, op. cit., p. 25. Meunekk, Com. Ait., I, p. 87. Droysen, nhein. Mus., N. F., III, 180. Röscher, Z/io, p. 216. 2) Aristot. ap. Plut., Nicias, 2,
96 LA GUERRE JUSQU A LA PAIX DE xMCIAS
de jugement pour comprendre que, à côté des nouveaux démagogues^ des hommes comme Nicias pouvaient leur être éminemmentutiles; ils sentaientle besoin déposséder des hommes qui inspirassent un respect involontaire ; c'est pourquoi ils ne cessèrent de lui accorder leur confiance et de l'estimer comme un fidèle conseiller. Il n'était pas facile, du reste, de lui disputer saposition, parce que personne ne réunissait au même degré les avantages du caractère, du mérite, de la naissance et de la fortune. L'argent était à Athènes une puissance très sérieuse, et, malgré toute l'égalité démocratique, de vaillants g-énéraux, comme Lamachos,ne purentjamais, faute d'argent, exercer une influence durable. Nicias lui-même considérait sa fortune comme la base de sa puissance et l'administrait avec la plus scrupuleuse exactitude; il ne dédaigiiaitaucun profit et louait ses esclaves à d'autres pour toucher leur salaire. C'est à cause de ses richesses qu'il était devenu chef de parti, et plus que jamais on remarquait à Athènes l'antagonisme entre les riches etles pauvres, car il était de l'intérêt de ceux qui avaient beaucoup à perdre de réagir contre un gouvernement d'aventures. Cette scission était une nouvelle cause d'envie et de méfiances : car, si le parti de Nicias s'opposait à des expéditions imprudentes, on le soupçonnait immédiatement de se prononcer contre une action énergique pour des motifs intéressés, parce que les charges de la guerre pesaient principalement sur ses membres. Les orateurs qui représentaient l'opinion des masses exploitaient ces soupçons et s'efforçaient d'accroître leur popularité en rendant odieux les riches.
Tandis que les circonstances se modifiaient ainsi à l'intérieur, la guerre continuait avec une violence croissante. Pendant les premières années, les puissances belligérantes n'avaient fait que tâtonner, en cherchant les moyens de se
EXÉCUTIONS ET UEPRÉSAILLLS 97
prendre corps à corps ; elles commençaient maintenant à tirer parti de leurs expériences etàse porter des coups plus sérieux. Les Péloponnésiens avaient déjà tenté de tenir tète surmeraux Athéniens, et, comme sur terre il leur était impossible de forcer l'ennemi à se mesurer avec eux en rase campagne et de le vaincre suivant les règles de l'ancienne tactique lacédémonienne, ils avaient, contrairementàleur habitude, entrepris un siège régulier pour châtier les plus fidèles alliés d'Athènes, les Platéens, et s'emparerd'une forte place d'armes surles derrières de l'ennemi. Les malheurs qu'Athènes avait éprouvés stimulaient l'énergie de ses ennemis, et des hommes comme Brasidas' avaient eu déjà l'occasion de se sig'naler par leur capacité.
En même temps la participation à la guerre devenait de plus en plus générale. On se battait non seulement en Attique et en Béotie, mais encore en Acarnanie ; les peuplades du Nord, qui jusque-là n'avaient pris aucune part aux affaires de la Grèce, y furent mêlées alors pour la première fois ; leurs chefs pressentaient que les différends des villes grecques leur permettraient d'acquérirde l'influence et de faire du butin. C'est ainsi que des tribus épirotes des bords de l'Adriatique étaient descendues, conduites par leurs chefs, le long de la vallée de l'Achéloos pour secourir les Ambraciotes contre les Acarnaniens ^; le roi des Odryses avait pris, avec une résolution dont on sentait déjà l'effet ^, le parti d'Athènes, tandis que le rusé Perdiccas restait aux aguets, prêt à tirer parti des circonstances, et ne se faisait aucun scrupule, bien qu'il fût l'allié des Athéniens, d'envoyerdes renforts à leurs ennemis en Acarnanie. Les alliés des îles et de la côte d'Asie-Mineure étaient en pleine effervescence, et l'on connaissait les plans ambitieux de Pissuthnès, qui avaità sa solde des mercenaires arcadiens \ En Grèce, les haines s'exaspéraientde jour en jour, soit entre les différentes républiques, soit entre les puissances belligérantes, et le désir de nuire à l'adversaire était devenu si fort qu'on ne se reposait même plus en hiver.
3) Thucyd., II, 95-101. DiOD,, XII, 49 sqq.
4) Voy. vol. II, p. 520.
ni 7
98 LA r.UERRE jusqu'à la paix de NICIAS
C'est ainsi que les Péloponnésiens, après les combats du golfe de Corinthe et pendant l'automne de la même année 429 (01. LxxxYii, 4), exécutèrent, sous la conduite de Cnémos et de Brasidas, un coup de main qui surpassait comme audace tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors. Les équipages de quarante vaisseaux furent débarqués près de Corinthe; les matelots prirent chacun sa rame, son coussin et sa courroie, franchirent l'isthme par le travers, tirèrent en toute hâte quarante vaisseaux des chantiers de Nisae et poussèrent tout droit vers le Pirée, qu'on savait ouvert du côté de la mer. Les navires étaient en route ; tout était favorable ; mais les Péloponnésiens eurent peur de leur propre audace, et, au lieu de profiter du mioment, ils débarquèrent à Salamine, prirent les trois vaisseaux qui s'y trouvaient et ravagèrent l'île. Des feux allumés en guise de signaux donnèrent l'alarme aux Athéniens ; ils eurent un moment de terreur en se voyant tout à coup surpris dans leurs propres eaux ; mais ils en furent quittes pour la peur, et la leçon leur apprit qu'ils feraient bien de mieux garder leur port à l'avenir ^
Au nord de la mer Egée, l'agitation belliqueuse commença aussi à l'entrée de l'hiver. Perdiccas n'avait pas tenu les promesses qu'il avait faites aux Odryses et aux Athéniens confédérés; Sitalcès rassembla donc une armée de cent mille fantassins et de cinquante mille cavaliers pour entrer en Macédoine. Jusqu'aux Thermopyles, touttrembla devant l'armée barbare, composée des peuplesles plus belliqueux du Nord, etles ennemis d'Athènes crurent que c'était eux qu'on avait l'intention d'écraser. Sitalcès voulait avant tout placer sur le trône de Macédoine le prétendant Amyntas, et il comptait pour cela sur Tappui des Athéniens, qui lui avaient fait entreprendre toute cette campagne. Il envahit les villes de la Chalcidique avec des forces irrésistibles et s'avança jusqu'à l'Axios; mais les vaisseaux athéniens ne parurent jms, et tout à coup les choses changèrent d'aspect. Le parti des adversaires d'Athènes, à la tète duquel était Seuthès, neveu de Sitalcès, l'emporta. Les intempéries de l'hiver commençaient à se faire sentir, et Per-
«) Thucyd., II, 93-94. Diod., XII, 49.
diccas se hâta de profiter de ces circonstances pour faire des ouvertures de paix, qui furent aussitôt acceptées. Seuthès devint le gendre du roi ; la grande armée des Thraces se débanda, et'alliance entre Athènes et le royaume des Odryses, ' dont on attendait de si beaux résultats, fut rompue pour toujours. Il est possible que la négligence ait été Tunique cause pour laquelle les vaisseaux athéniens n'arrivèrentpas à temps ; peut-être aussi ne s'était-on pas suffisamment entendu ; àmoins qu'il ne faille admettre que le premier déploiement des forces de leur nouvel allié ait excité contre lui la jalousie des Athéniens et qu'ils l'aient abandonné à dessein. Dans tous les cas, on put constater ici ce manque d'énergie déployée à propos, qui devint si apparent après la mort de Périclès.
En Acarnanie enfin, l'hiver n'avait pas fait cesser les hostilités : Phormion, après que la flotte du Péloponnèse se fut séparée, débarqua a Astacos, chassa de diverses villes d'Acarnanie le parti ennemi d'Athènes, et voulut prendre Œniadse, le principal siège de ce parti ; mais le débordement de TAchéloos, qui entourait la ville à la façon d'un lac^ rendit toute attaque impossible. Phormion s'en retourna donc à Naupacte, et, au printemps, il retourna de là à Athènes avec les vaisseaux enlevés à l'ennemi et les prisonniers.
A peine de retour, Phormion fut mis en accusation et condamné aune amende qu'il ne put payer '; ilmourutsans doute peu après ; car, lorsque les Acarnaniens viennent l'armée suivante à Athènes, ils demandent qu'on leur donne comme général un fils ou un parent de Phormion \ Asopios se rend en Acarnanie avec une escadre ^. Après une attaque inutile
1) Voy. ci-dessus, p. 90. L'alimie infligée à Phormion a été levée par l'expédient auquel on eut de nouveau recours, cent ans plus tard, pour Démosthène (Schäfer, Demosthenes und seine Zeit, III, p. 337), par l'érection d'un autel. Ce qui reste discutable, c'est la question de savoir si, lorsque l'atimie fut rapportée, Phormion était encore en vie, ou si, comme l'admet Von WiLAMoWiTz (Obss. critic. in corn, grœc, p. 33), l'incapacité légale s'est transmise à son fils.
■■') Dans Thucydide (III, 7) les Acarnaniens demandent twv <&op[Atwvö; tivoé (Tyfffi Tclp^/ai \ uiôv \ SuyyEvr, apxovxa: d'après Androtion(ap.ScHOL.ARiSTOPH., Pac. , 347), c'est Phormion lui-même qu'ils réclament.
^) Phormion, revenant d'Acarnanie, n'est arrivé à Athènes que tout à fait à la fin de l'hiver 429/8 (Thuc . , II, 102); et Asopios est déjà en train de contourner le Péloponnèse avec ses vaisseaux Iv xapuoo S'jy^'^s^'^ïi (Thuc, III, 15, 16).
100 LA GL'ERRE JUSQu'a LA PAIX DE NlCIAS
contre Œniadce, il entreprend une expédition contre Leucade et y périt dans un sanglant combat.
Durant cet été là (c'était celui de la quatrième année de la guerre) se produisit un événement qui se préparait depuis des années. Déjà avant le commencement de la guerre, les habitants de Lesbos, qui avec ceux de Chios étaient les seuls alliés d'Athènes restés libres, s'étaient mis en relation avec Sparte par l'intermédiaire de Mytilène, la plus grande des cinq villes de Lesbos.
Mytilène était située en face de la côte d'Asie-Mineure, sur une éminence qui fait saillie dans le détroit et se trouve flanquée de deux baies, Tune au nord, Maloëis, l'autre au sud; cette dernière était le véritable port militaire. Les deux baies étaient jointes par un canal qui traversaitla ville parle milieu. La beauté du site et la valeur stratégique de la position s'unissaient d'une façon tout exceptionnelle aux avantages des relations commerciales. L'aménagement de la ville et plus encore son histoire montrent que les citoyens aimaient à faire grand. ]\on contents de la richesse que procure un port fréquenté, ils avaient étendu leurs frontières au delà du territoire de leur ville, et tout d'abord, dans l'ile même. Là, ils avaient successivement soumis Antissa, Erésos, Pyrrha, et réuni au leur les territoires de ces trois villes. Puis, comme Samos et Thasos,ils avaient su acquérir elconserver des domaines considérables sur la terre ferme en face de leur île. Les établissements les plus importants de cette côte', notamment Assos et Gargaros, avaient été fondés jadis par des colons de Lesbos; maintenant les Mityléniens cherchaient avec une ardeur passionnée à accroître leur puissance dans l'île et sur la terre ferme, et partout Athènes leur faisait obstacle.
Tous les contrastes qui tenaient en haleine le monde grec se faisaient sentir à Mytilène. Et d'abord, le pouvoir était entre les mains d'un petit nombre de familles nobles et riches ; c'étaient elles qui, grâce à leur énergie et à leur prudence, avaient fait la grandeur de la cité ; elles avaient défendu leurs privilèges contre lamasse descitoyens, et elles haïssaient pour
') Voy. vol. I, p. 146-147. ' , ,
cette raison la démocratique Athènes. C'est à contre-cœur qu'elles lui donnaient leurs vaisseaux pour augmenter sa puissance : elles craignaient surtout qu'elle n'intervînt tôt ou tard pour renverser leur gouvernement. En second lieu, les villes du continent, anciennes colonies lesbiennes, étaient pour la plupart devenues tributaires d'Athènes. Il régnait depuis longtemps, à propos de cette région, entre Athènes et Lesbos une rivalité d'intérêts qui avait amené des luttes sanglantes déjà du temps des Pisistratides ^ Les précédents n'étaient point oubliés, et la puissance d'Athènes rendait naturellement plus irréalisable que jamais tout plan d'agrandissement sur la terre ferme. Mais une troisième question, bien plus brûlante encore, divisait lesdeux villes; Mytilène se voyait entravée par les Athéniens jusque dans son île, dont elle aspirait à devenir maîtresse.
11 y avait des années que, voulant réunir tous les domaines de l'île en un seul et en faire un Etat collectif^ elle en était empêchée par la résistance de Méthymne, la seconde ville de Lesbos. Celle-ci, située sur la côte septentrionale, en face de la Troade, avait un gouvernement démocratique et était la fidèle alliée d'Athènes, parce qu'elle voyait;dans cette alliance la seule garantie durable de son indépendance.
A tous ces sujets de discorde, nés de principes et de plans politiques, venait s'ajouter l'antique antagonisme de race, que la guerre actuelle faisait renaître en tous lieux. Sur le continent, c'étaientles Béotiens, et dans l'Archipel, les Lesbiens chez lesquels renaissait l'ancienne jalousie des Eoliens contre les Ioniens de l'Attique ; c'était un essai tenté simultanément de reconstituer une puissance indépendante sur l'ancien domaine de la race éolienne, en Asie et en Europe. Ces deux tentatives avaient entre elles un rapport intime. Les principes oligarchiques, qui régnaient à Thèbes comme à Mytilène, avaient amené le rapprochement des deux Etats, réveillé le sentiment d'une origine commune et poussé à une action politique commune. Les premiers efforts que Mytilène avait tentés, déjà avant la guerre du Péloponnèse, pour nouer des relations avec
') Voy. vol. I, p. 445.
Sparte étant restés sans effet, les Thébains reprirent les négociations après le commencement de la guerre ; ils voyaient bien que la Ligue du Péloponnèse trouveraitdifficilementune alliée plus importante que Mytilène. Ils espéraient trouver maintenant Sparte mieux disposée et plus résolue, et^ de leur côté, les habitants de Mytilène étaient décidés à faire le pas décisif. Leur intérêt leur défendait d'hésiter; ils ne savaient pas combien de temps encore le gouvernement actuel pourrait tenir contre la démocratie; ils croyaient n'avoir qu'à perdre et rien à g'ag'ner à attendre plus longtemps \
Les familles qui détenaient le pouvoir savaient combien Athènes avait souffert de la peste, combien son trésor était épuisé par le siège de Potidée, et comme ses flottes étaient occupées simultanément en divers endroits. L'audacieuse tentative des Spartiates, d'attaquer Athènes sur ses propres côtes, avait exalté le courage des habitants de Mytilène ; ils comptaient sur le mécontentement del'Eolide et del'Ionie ; ils se trouvaient aussi probablement en rapport avec Pissuthnès. Us résolurent donc de préparer leur défection avec toute la prudence et toute l'énergie possibles. Us construisirent de nouveaux vaisseaux, élevèrent des digues pour protéger leurs ports, remplirent leurs greniers et firent enrôler des archers scythes.
Cependant, quelle que fût la prudence avec laquelle ils procédèrent, il leur fut impossible de cacher leurs plans. La jalousie de Ténédos et de Métliymne et la division des partis dans la ville, où la situation était très tendue, furent utiles aux Athéniens. Un citoyen de Mytilène, Doxandros, qui avait demandé pour ses deux fils la main de deux jeunes héritières de grande naissance et qui avait essuyé un refus insultant, se vengea des aristocrates en dénonçant Jeurs intentions aux Athéniens, avec qui il était en relations d'hospitalité ^ On put voir combien étaient précieux pour Athènes ces proxènesqui étudiaient en secret et sans en être chargés officiellement les dispositions des villes alliées^, et qui signalaient par des avis
1) Cf. W. Herbst, Der Abfall Mytilène 's. Köln. 1861.
2) Thucyd., III, 2.
3) Arist., Pol., p. 130i. Sauppe, Deproxenia ap. lacl.lect. 1877-1878. p. 8.
expédiés en temps utile à Athènes les mouvements inquiétants. C'est ainsi que, tandis qu'Archidamos marchait pour la troisième fois contre l'Attique, c'est-à-dire au commencement du quatrième été de la guerre, on acquit à Athènes la certitude qu'une nouvelle et dangereuse guerre maritime était inévitable.
Après avoir longtemps hésité à croire les faits concernant les habitants de Mytilène, on essaya de détourner ceux-ci de leurs projets en leur envoyant des ambassadeurs, mais ce fut en vain; il fallut agir. On confisqua les vaisseaux lesbiens qui faisaient partie de la flotte, et quarante trirèmes partirent pour Lesbos sous le commandement de Cléippide. Mais on manquait de cette énergie dont Périclès avait fait preuve lors de la défection de Samos. Non seulement une première tentative, où l'on voulut profiter d'une fête d'Apollon célébrée dans un faubourg de Mytilène pour surprendre la ville, échoua, mais les autorités de la ville révoltée réussirent même, grâce à d'habiles pourparlers, à empêcher l'amiral athénien d'attaquer sans délai, de façon qu'ils purent employer le temps de l'armistice ainsi obtenu à terminer leurs préparatifs et à envoyer une ambassade à Sparte. Ce fut un bonheur pour les Athéniens que les Spartiates se soient alors montrés encore bien plus irrésolus qu'eux-mêmes. Car, au lieu d'agir sous leur propre responsabilité, sans perdre un moment, tandis que la ville menacée était accessible encore, ils invitèrent les ambassadeurs à se présenter à Olympie, où allait avoir lieu la grande fête dont la guerre avait fait une fête purement péloponnésienne, utilisée pour le règlement des affaires de la confédération.
A Olympie, les envoyés de Mytilène tinrent un langage qui fait honneur à leur courage et à leur virilité. Ils ne se plaignirent pas des mauvais traitements qui les forçaient à chercher du secours au dehors; ils ne déclamèrent pas contre la tyrannie d'Athènes ; ils se contentèrent de déclarer que leur indépendance était plus apparente que réelle ; qu'elle n'offrait aucune sécurité et dépendait entièrement du bon plaisir d'Athènes; que cet état de choses leur était insupportable; qu'ils ne voulaient pas faire partie d'une confédération qui avait si profondément modifié son caractère primitif; qu'ils n'entendaient
104 LA GUERRE JUSQU'a LA PAIX DE NICIAS
pas être les instruments d'Athènes et consolider sa tyrannie égoïste. C'était le fier langage d'une aristocratie à laquelle l'idée de dépendre de la bourgeoisie athénienne était intolérable. Ils ne venaient pas les mains vides; mais, comme naguère les Corcyréens l'avaient fait à Athènes, ils expliquèrent aux Péloponnésiens que leur alliance était pour Sparte infiniment précieuse, attendu qu'elle lui procurait, pour agir contre les Athéniens, une place d'armes des mieux situées, de l'argentet des vaisseaux; qu'elle lui fournissait les moyens d'attaquer Athènes non pas en Attique seulement, le lieu du monde où il était moins aisé de l'entamer, mais aux endroits où elle avait le plus à craindre. L'invitation des Béotiens'les avait décidés à faire défection plus tôt qu'ils ne le pensaient; aussi la Ligue leur devait-elle le secours le plus prompt : le prestige de Sparte allait dépendre de l'énergie que l'on mettrait à exécuter cette mesure.
Le discours eut tout d'abord un plein succès. Mytilène fut acceptée comme membre de la Ligue péloponnésienne, et on lui promit de la secourir sans tarder. On résolut aussi de diriger sur-le-champ contre Athènes une nouvelle attaque par terre et par mer. Les Spartiates, en effet, reparurent bientôt à l'isthme avec leur armée et se préparèrent à transporter les trirèmes du port de Léchaeon sur le rivage opposé. Mais les autres Péloponnésiens ne vinrent pas au rendez-vous ; ils étaient occupés à la moisson et ne témoignaient aucune envie d'entreprendre une seconde campagne au cours du même été. Les Athéniens, au contraire^ comprirent parfaitement l'importance du moment. Il s'agissait pour eux maintenant de montrer que leur puissance était intacte et qu'ils étaient prêts à se mesurer partout avec leurs ennemis. Les Spartiates furent très étonnés de voir paraître près de l'isthme une flotte de 100 trirèmes, qui mit aussitôt à néant tous leurs projets; ils apprirent en même temps qu'une autre flotte rançonnait la côte laconienne. C'étaient les 30 trirèmes d'Asopios^ qui en pritl2pour se rendre en Acarnanie et fit rebrousser chemin aux autres. Enfin^ au lieu de rappeler ses vaisseaux de Mytilène, comme ses ennemis s'y attendaient, Athènes en augmenta le nombre.
^) Voy. ci-dessus, p. 100, 1.
Les Mytiléniens avaient, en attendant, mis le temps à profit pour fortifier leur île. Leur attaque contre Méthymne avait échoué, mais les villes sujettes furent remises en état de défense ; on était décidé à défendre toutes les places l'une après l'autre. Au commencement de l'automne, Faches parut avec mille hoplites ; la ville insurgée fut entourée d'un mur du côté de la terre, et, lorsque l'hiver arriva, elle était bloquée sans espoir d'être secourue.
Dans l'intervalle, l'expédition contre Platée, entreprise pendant la troisième année de la guerre, pendant que la peste régnait à Athènes, avait pris une tournure tout autre que ne s'y attendaient les Spartiates. En effet, lorsqu'ils s'étaient présentés devant la petite ville avec toute l'armée fédérale, ils espéraient arriver au but par des négociations ; et, lorsque les Platéens se réclamèrent de l'inviolabilité de leur territoire, solennellement garantie, on leur fit une insidieuse réponse, à savoir, qu'on ne voulait autre chose que leur rendre l'entière indépendance à laquelle ils avaient droit; qu'actuellement ils n'étaient ni libres, ni indépendants; qu'ils n'avaient qu'à renoncer à l'alliance d'Athènes et à rester strictement neutres. Les Platéens répondirent que leur situation leur commandait de s'appuyer sur un Etat plus puissant; que Sparte d'ailleurs leur avait expressément recommandé cette alliance avec Athènes dont à présent on leur faisait un crime \ Abandonner les Athéniens, ce serait, en fin de compte, livrer la ville à ses ennemis les plus acharnés. Archidamos fit cesser ces pourparlers qui, pour tout Spartiate ayant conservé quelque sentiment d'honnêteté, devaient être assez pénibles; il remontra aux Platéens combien leur situation était dangereuse à tous égards et leur proposa de s'expatrier en lui abandonnant le territoire de la ville pendant la durée de la guerre. On tiendrait un compte exact de leurs immeubles, et, après la guerre^ on les leur rendrait avec le terrain lui-même, sans perte aucune -.
On ne peut douter que cette proposition du roi ne fut faite de bonne foi. Elle était d'autant plus naturelle que les femmes,
1) Voy. vol. I, p. 488.
*) Thucyd., II, 72.
106 LA GUERRE jusqu'à LA PAIX DE NICIAS
les enfants, et tout le peuple hormis quatre cents citoyens, s'étaient déjà réfugiés en Attique : Sparte voulait même s'engager à pourvoir à l'entretien des habitants pendant leur exil. On comprend facilement que les Platéens ne repoussèrent pas cette proposition sans réfléchir; ils la soumirent à l'approbation des Athéniens. Les Athéniens la rejetèrent et promirent un secours efficace.
Dès lors, les Platéens n'hésitèrent plus; du haut des murs, ils déclarèrent à l'ennemi qu'ils seraient fidèles à Athènes, quoi qu'il advînt, et se préparèrent aune résistance énergique. Archidamos, de son côté, fut forcé de prendre l'affaire au sérieux. Après avoir essayé, par de solennelles prières aux dieux et aux héros du pays, de tranquilliser sa conscience et de rejeter tous les torts sur les Platéens, il fit déboiser les pentes du Cithéron, au pied duquel la ville est bâtie, construire des palissades, et, à l'aide de ces palissades, élever une terrasse du haut de laquelle il voulait attaquer les défenseurs de l'enceinte. On voulait éviter à tout prix un siège long et coûteux, elles soldats travaillèrent jour et nuit au remblai. Au bout de soixantedix jours, il fut terminé. Mais les Platéens, de leur côté, élevèrent leurs murs et leurs parapets, détruisirent au moyen de galeries souterraines les terrassements de l'ennemi, et construisirent un second mur derrière la partie du leur qui se trouvait le plus menacée, pour pouvoir se retrancher derrière cette seconde ligne. Ils surent aussi rendre inoffensifs les béliers en en brisant la tête ou en détournant le choc au moyen de noeuds coulants. Enfin, les assiégeants eurent recours au feu ; ils remplirent de matières combustibles l'espace compris entre le mur et leurs retranchements, et allumèrent un incendie dont la flamme et la fumée menaçaient d'anéantir la ville entière et ses défenseurs; mais, au moment du plus grand danger, une averse inattendue vint, dit-on, lesjsauver.
Alors Archidamos, qui, en vrai Spartiate, ne s'était décidé qu'avec peine à élever des bastions et à employer des machines de siège, dut renoncer à l'idée de vaincre par la force la petite troupe des citoyens de Platée; on dut prendre le parti d'entourer toute la ville d'une ligne de circonvallation pour l'affamer. La situation escarpée de la ville rendait la tâche
plus difficile, mais on ne recula pas devant l'effort; la haine avait grandi pendant la lutte, et les Thébains firent ce qu'ils purent pour activer les travaux. On entoura la ville d'une double muraille, avec un fossé du côté de la ville assiégée et un autre vers le dehors; de distance en distance les murs étaient garnis de tours régulièrement espacées; l'intervalle qui séparait les deux murs, large de seize pieds, était couvert et formait comme un v^ste corps de garde entourant la ville ennemie. Vers le miHeu du mois de septembre, cet ouvrage gigantesque était terminé; on put licencier la plus grande partie des troupes. Les Péloponnésiens et les Thébains se partagèrent la garde des murs d'enceinte ; chaque troupe avait sa place déterminée; un corps de trois cents soldats servait de réserve pour les cas imprévus.
Depuis un an entier les Platéens enduraient leur prison, privés de toute communication avec le dehors, sans espoir d'être débloqués, et entourés d'ennemis qui avaientsoif deleursang. Les vivres commeaçaient à manquer; aussi, les plus braves résolurent de risquer une sortie. Après s'être muni d'échelles de la hauteur des remparts ennemis, on profita d'une pluvieuse et froide nuit de décembre, à l'heure oùl'onpouvait supposer que les hommes de garde étaient retirés dans les tours qui leur servaient de guérites.
Deux cent-vingt hommes quittent la ville ; ils sont armés à la légère; le pied gauche seul est chaussé d'un soulier, pour être plus solide en cas d'attaque; le.pied droit est nu, pour traverser plus facilement la vase. Gardant entre eux une certaine distance, afin d'éviter tout bruit d'armes, ils franchissent le fossé, puis escaladent le mur en se passant de l'un à l'autre leurs boucliers ; ils tuent les gardiens des deux tours les plus voisines à gauche et à droite; tout réussit sans bruit; les Platéens sont maîtres d'une partie du mur avec deux tours qu'ils occupent; la plupart sont cîrrivés heureusement en haut. A ce moment une tuile tombantdu murdonne l'alarme àla garnison. Sept Platéens rebroussent chemin, parce qu'ils croient tout perdu. Mais, tandis que les ennemis ne savent à quoi s'en tenir et que personne parmi eux n'ose quitter son poste, les braves redescendent l'un après l'autre, par le mur extérieur.
108 LA GUERRE JUSQTi'a LA PAIX DE NICIAS
A la fin, ceux qui ont gardé les tours quittent leur poste et arrivent sans encombre au fossé extérieur. Malheureusement, le fossé se trouve rempli d'eau et recouvert d'une légère couche de glace. Le passage en est retardé, et, avant que tous aient pu le franchir, des troupes accourent avec des torches ; c'est le corps volant des trois cents qui atteint les Platéens au bord du fossé. Mais les torches gênent les ennemis en les éblouissant, tandis qu'elles facilitent le combat aux» Platéens. Un archer est seul fait prisonnier. Les autres passent l'eau et prennent le chemin de Thèbes, parce qu'ils supposent qu'on doit les poursuivre sur la route d'Athènes. Ce n'est qu'à Erythra? qu'ils tournent à droite vers la montagne et arrivent à Athènes le matin, au moment où leurs frères d'armes envoyaient des hérauts aux assiégeants pour leur demander les cadavres des leurs, qu'ils croyaient tous perdus *. Jamais le courage uni à la prudence et à la décision n'a été plus brillamment récompensé. Les assiégés en profitèrent aussi, car, devenus moins nombreux, ils purent faire durer leurs provisions plus longtemps.
C'est ainsi qu'au commencement de la cinquième année de la guerre l'attention se concentrait sur deux sièges ; les deux coûtaient aux assiégeants les plus grands sacrifices; les assiégés des deux villes espéraient toujours qu'on leur accorderait le secours promis, et toujours en vain.
Cependant, la flotte péloponnésienne fut enfin équipée au printemps, et Alcidas cingla de Gytheion en pleine mer Egée avec quarante-deux voiles. C'était la première fois, depuis la fondation de la ligue maritime athénienne, que des vaisseaux de guerre péloponnésiens se montraient dans les eaux qu'Athènes considérait comme son domaine. Pour appuyer l'expédition maritime, l'armée de terre des Péloponnésiens entra en Attique, sous la conduite de Cléomène. Ce Cléomène était le tuteur de son neveu Pausanias, fils de Plistoanax, et succédait dans le commandement des troupes à Archidamos, mort peu auparavant, après un règne de quarante-deux ans.
Cette quatrième invasion fut particulièrement dommageable
1) Thucyd., III, 20-21. Dk-dob., XII, 56.
aux Athéniens, parce que l'ennemi essaya de se maintenir le plus longtemps possible en Attique, espérant y recevoir la nouvelle des succès d'Alcidas \ Mais bientôt on vit que ces espérances étaient absolument gratuites. Car l'amiral Spartiate, inhabile et lâche, lit tout ce qu'il put pour manquer le but de son expédition. Il croisait timidement entre les Cyclades, tandis que Mytilène se trouvait dans la plus grande détresse. Elle ne pouvait attendre plus longtemps; aussi, le Spartiate Salsethos, qui quelques mois auparavant s'était glissé dans la ville pour annoncer un secours prochain, donna-t-il au gouvernement le conseil de tenter une sortie comme dernière chance de salut. Dans ce but, toutes les armures que possédait la ville furent distribuées, même aux citoyens des plusbasses classes, qui dans cet Etat aristocratique n'avaient servi jusqu'alors que légèrement armés. Mais cela fut à peine fait que le peuple se déclara contre le gouvernement; il exigea que tous les greniers à blé fussent ouverts et menaça d'entamer immédiatement des négociations avec les Athéniens. Il ne restait plus à l'aristocratie régnante que d'agir de concert avec le peuple et de commencer à traiter avec Pachès; sans quoi, on les aurait livrés seuls, comme auteurs de la révolte. Pachès promit que personne ne serait ni enchaîné, ni réduit en esclavage, ni mis à mort avant qu'Athènes eût fait connaître sa décision. Malgré cela^ les oligarques, à l'entrée des Athéniens, se tenaient assis, pleins d'anxiété, sur les marches des autels. Ils ne se sentaient guère plus en sûreté devant leurs concitoyens que devant les ennemis; on les conduisit à Ténédos, où ils restèrent sous bonne garde ^
Sept jours après la reddition de Mytilène, Alcidas vint jeter l'ancre enface de Lesbos, dans le voisinage d'Erythra*.. Il avait manqué le but principal; et néanmoins, c'était un fait extraordinaire que le stationnement d'une ilotte péloponnésienne sur la côte d'Ionie. Puisqu'on était venu jusque-là, il fallait tâcher de faire ce à quoi on pouvait encore réussir. L'amiral ne manquait pas dans son entourage de conseillers qui com-
') Thucyd., III, 26.
*) Thucyd., 111,27-28.
prenaient parfaitement l'importance du moment. L'Eléen Teutiaplos voulait qu'on surprît sans tarder les Athéniens àMytilène, avant qu'ils pussent s'attendre à être attaqués. Des fugitifs ioniens et des Lesbiens vinrent trouver Alcidas sur la flotte et le supplièrent deprendre une mesure décisive. Il devait prendre position dans une ville d'Ionie ou dans la Kyme d'Éolie, et là, attirer à lui les mécontents, réaliser le programme politique de Sparte et proclamer la liberté des villes grecques en lonie et en Eolide. Il n'y avait pas de flotte athénienne dans la région, et les esprits fermentaient partout. Les Perses s'empressaient d'exploiter l'irritation qui régnait contre Athènes et de rétablir leur domination sur certains points de la côte ; Colophon était retombée en leur pouvoir dès l'été de 450 (01.lxxxvii,3), grâce à l'appui d'une partie des habitants, et on avait expulsé le parti athénien de Notion, port de Colophon. Pissuthnès, avec ses mercenaires arcadiens, y avait contribué; c'était le même satrape qui déjà, dans la guerre contre Samos, avait montré son inimitié pour Athènes et son envie de se mêler des affaires grecques. Si donc le général Spartiate s'était entendu avec lui, Athènes eût pu être gravement menacée.
Mais Alcidas n'écouta rien. Il longea timidement la côte et borna ses exploits à faire prendre et exécuter quelques Ioniens inoffensifs, jusqu'à ce que les oligarques samiens, que la dernière insurrection avait chassés de leur île et qui. s'étaient établis à Ansea, lui eùssentreprésenté que cette manière d'agir n'était pas le vrai moyen de se faire passer pour un libérateur de l'Hellade. Dès qu'il soupçonna que les Athéniens suivaient sa trace, ses courses sans objet se changèrent en fuite précipitée, de sorte qu'il repassa la mer en toute hâte pour rentrer chez lui. C'est ainsi que les Athéniens, sans avoir rien fait, se virent délivrés de tout danger, et purent se Servir sans plus tarder de leur flotte pour rétablir leur autorité en Asie-Mineure. La ville de Notion,, dont les habitants divisés en parti perse et en parti athénien avaient vécu pendant quelque temps séparés par un mur, fut replacée, à iVide de la fuse et de la force, sous la dépendance d'Athènes. Faches enfin soumit sans peine Lesboset envoya àAthènes, pour qu'ils
y entendissent prononcer leur sentence, les aristocrates lesbiens ainsi que le Spartiate Salsethos, qu'on avait découvert dans une cachette.
Lorsque les malheureux furent débarqués au Pirée, les citoyens étaient dans une exaltation fiévreuse et le procès qui commença alors témoigne clairement du changement que les dernières années avaient amené dans la vie publique d'Athènes.
Les causes de cette irritation sont faciles à comprendre. Le siège de la ville révoltée avait imposé à Athènes des sacrifices extraordinaires ; il ne restait plus au Trésor épuisé que le fonds de rérserve*, et pour la première fois il fallut décréter un impôt sur le revenu, afin de trouver une somme de 200 talents pour pouvoir continuer le sièg■e^Cettemesure avait causé une grande surprise; car au commencement de la guerre c'est surtout sur le Trésor qu'on avait fondé l'espoir de la victoire ; l'irritation contre les rebelles n'en était que plus grande. Les Athéniens avaient vu avec terreur la situation périlleuse de leur république. La Perse menaçait leurs alliés ; une flotte ennemie s'était montrée en lonie, et c'était seulement grâce à la complète incapacité de son chef que la défection de Lesbos n'avait pas été suivie d'un soulèvement le long- de la côte ionienne et éolienne. A cette inquiétude qu'inspiraient les possessions d'outre-mer venaient s'ajouter l'irritation causée par une nou^ velle dévastation de l'Attique et le souci poignant que donnait Platée. Au milieu de cette surexcitation, produite par tant de
*) Avec le siège de Potidée, les grandes expéditions exécutées avec la flotte, les escadres stationnées à demeure par suite des hostilités (Thuc, III, n), et l'entretien des troupes mises sur le pied de guerre en Attique même, les Athéniens ont, en trois ans, de 431 à 428, complètement dépensé — sauf réserve des 1000 talents mis à part (Thlc, II, 24) — les 6000 talents qui se trouvaient encore sur l'acropole au commencement de 01. LXXXVII, 2, c'est-à-dire au milieu de l'année 431. En comptant l'apport annuel des tributs payés par les alliés, Kirchhoff (Zicr Gesch. d. athen. Staatschatzes, p. .30) évalue les dépenses faites à Athènes pour couvrir les frais des trois premières années de la guerre à 7400 talents au moins, soit 2466 -/s talents (14,538,687 fr.) par an, en moyenne.
*) La première slcripopâ qui fut levée alors n'a été qu'un expédient destiné àparer aux nécessités du moment (Thucyd., III, 19. Böckh, Staatshaushaltung ^ I, p. 618).
causes, les Athéniens n'avaient pas de chef qui eût le pouvoir ou la volonté de les calmer; leurs orateursnesongaientau contraire qu' à les entretenir dans ces sentiments et à accroître leur exaltation^ surtout Cléon, qui avait alors plus d'influence que tout autre.
Le père de Cléon, Clésenetos, était manufacturier et entretenait une foule d'esclaves qui tannaient des peaux et travaillaient le cuir; métier très florissant à Athènes, mais peu considéré. Le milieu dans lequel granditCléon n'étaitpas fait pour lui donner une éducation supérieure. Il avait l'air lourd et grossier, la voix rude, et menait grand bruit en pai'lant. Fier de sa force brutale, il se piquait de ne pas être autre chose qu'un homme du peuple ; il était l'adversaire né de tous ceux qui, en possession d'une culture intellectuelle supérieure, tenaient tète à la foule etla regardaient de haut. Il avaitété l'ennemi de Périclès et s'était même ligué avec des hommes comme Diopithe et Thucydide contre les philosophes, amis de Périclès \ Lorsque les Athéniens firent amende honorable àl'homme d'Etat qu'ils avaient offensé, ce fut un échec pour Cléon, qui pendant quelque temps se tint plus tranquille. Puis, il se mit de nouveau en évidence^ et, quand il eut écarté Eucrate et que Lysiclès eut péri dans la vallée du Méandre -, il put se considérer comme le citoyen le plus influent d'Athènes.
Parmi les moyens employés par Cléon pour se concilier à ce point la faveur du peuple, l'élévation du salaire des juges, décidée probablement sur sa proposition, avait été l'un des plus efficaces^ On peut admettre qu'elle était justifiée, jusqu'à un certain point, par le renchérissement des vivres qui doit s'être fait sentir depuis le commencement de la guerre ; dans tous les cas, cette institution du tribunalpopulaire avait changé complètement de nature. En eft'et, une rétribution de trois oboles ou d'une demi-drachme * était pour l'Athénien pauvre un gain séduisant; il consentait volontiers, pour la toucher, à
*) Voy. ci-dessus, p. 46.
^) Voy. ci-dessus, p. 9l.
3) Sur l'époque et l'effet de raugmenlation de la solde héliastique par Cléon (Aristoph., Equit., 800), voy. Meier-Schoma.xn, AU. Prozess, p. 136, BöcKH, Staatshaushaltung , 1, p. 324.
M Eüviron 0 fr. 48.
laisser là ses outils ; il courait au tribunal; les hommes d'àgc surtout, ceux qui étaient incapables de porter les armes, étaient enchantés de gagner aussi commodément leur vie; parmi les campagnards même, plus d'un trouvait là une compensation pour la perte de sa récolte que la guerre lui avait enlevée. 11 en résulta que les juges étaient presque tous des gens sans fortune. Ils passaient à siéger les meilleures heures delà journée, trouvant à ouïr les procès une occupation des plus agréables, pleins du sentiment de leur importance et du pouvoir que leur donnait sur la vie et la fortune de tant de milliers d'hommes leur position de membres des tribunaux d'Athènes. Après les séances, dont on calculait la longueur sur la patience probable des jurés, ceux-ci pouvaient, sans se préoccuper des soucis de l'existence, se reposer des fatiguesde la vie publique en prenant, pour leurs trois oboles, leur bain et leur repas.
On comprend dès lors la reconnaissance qu'éprouvaient les Athéniens pour l'auteur de cette augmentation de salaire. Cléon était le héros du jour, le bienfaiteur du peuple, le patron révéré de la justice; et plus la rage de siéger, dont Cratinos déjà s'était moqué, augmentait à Athènes, plus le pouvoir de Cléon grandissait. Car on avait depuis longtemps imaginé de faire des tribunaux les instruments des partis politiques, en intentant des procès criminels à des hommes éminents. Ce fut alors que le métier d'espion ou de « sycophante » devint florissant. Il se forma une classe particulière d'individus dont le métier consistait à inventer des chefs d'accusation et à traîner leurs concitoyens devant les tribunaux. Ces délations étaient surtout dirigées contre ceux qui se distinguaient par la richesse, la naissance ou le mérite, et par conséquent éveillaient le soupçon; car les délateurs voulaient se faire passer pour d'ardents amis du peuple et pour de vigilants gardiens de la constitution. Or, plus les défauts de celle-ci devenaient apparents, plus les assemblées étaient bruyantes et tumultueuses, plus le parti des modérés se séparait de la foule, plus les gens instruits s'éloignaient des affaires publiques, et plus le peuple devenait soupçonneux, plus la crainte des trahisons et des menées anticonstitutionnelles devenait m 8
114 LA GlIiRRE jusqu'à LA PAIX DE MCLAS
générale. On ne voyait partout que complots et conspirations, et les orateurs persuadaient au peuple de ne se lier à aucun fonctionnaire, à aucun fondé de pouvoir, à aucune commission, de tout traiter en pleine assemblée et de s'emparer de l'administration tout entière. Les sycophantes vivaient de cette méfiance et l'exploitaient pour se donner de l'importance. Des jeunes gens sans notoriété aucune, et qui en partie n'étaient même pas Athéniens de naissance, s'attaquaient sans pudeur aux vétérans des guerres persiques ' ; on vilt des généraux, qui plus d'une fois avaient risqué leur vie pour la république et avaient conduit ses vaisseaux à la victoire, être poursuivis dans leur vieillesse par d'infâmes accusateurs et condamnés par les tribunaux populaires. On ne s'adonnait, du reste, au métier de sycophante que dans l'espoir d'un lucre honteux ; on menaçait de citations en justice pour extorquer de l'argent, aussi bien des innocents que des coupables; car, même parmi ceux qui se sentaient innocents, plus d'un craignait par-dessus tout un procès. politique, parce qu'on ne se fiaitpas à l'équité de jurés qui souvent n'écoutaient que leurs passions et étaient la plupart du temps juges dans leur propre cause.
Cléonlui-même était passé maître dans l'art des sycophantes, et ce fut un des moyens les plus efficaces dont il se servit pour fonder sa puissance. Il vint à bout, par ce procédé, d'écarter tous ceux qui lui semblaient dangereux, d'éloigner de la tribune les orateurs du parti adverse et de les dégoûter des affaires publiques ; son intlucnce sur le peuple et son manque absolu de scrupules intimidaient tout le monde et répandaient autour de lui une si grande terreur que personne n'osait se mesurer avec lui. Le bien dont les Athéniens étaient Id plus jaloux, la parole libre, leur était enlevé de fait. Contre Cléon, les moyens honnêtes ne servaient de rien; il fallait l'acheter avec de l'argent, et il sut employer son pouvoir pour acquérir une fortune considérable -.
*) Procès du vétéran Thucydide (Aristoph., Acharn.^ 702 sqq.). Ct. Sauppe, De causis magnitud . iisdem et labis Athen., p. 22. Droysex ad Aristoph. Acharn., 702.
') Cf. Meier, Opusc. Academ., I, 192.
EXÉCUTIONS Eï REPRÉSAILLES 1 l5
Lu but que poursuivait Cléon clans l'Elal, cl qu'il atteignit eu etîet par son talent d'orateur et de politique, était donc encore le gouvernement personnel, sans lequel la démocratie était impossible dans les temps difficiles '. Une fois son but atteint, il changea de manière à certains égards. Il cessa de fréquenter ses amis d'autrefois et acquit par là le droit de poursuivre avec d'autant plus de violence toutes les sociétés secrètes ayant des visées politiques. Sa politique à lui n'était point de celles qui ont besoin de pareils moyens pour prévaloir. Il ne poursuivait pas de plan à longue portée, pour la réalisation duquel l'union de tous les hommes du même parti eût été nécessaire; il ne cherchait au contraire qu'à attacher toujours plus étroitement à sa personne la majorité de ses concitoyens et à exploiter dans ce but, le plus adroitement possible, le détail des questions du jour.
Etant donnée la situation que Cléon s'était faite vis-à-vis du peuple, on pouvait prévoir qu'il se croirait appelé à défendre surtout les intérêts des classes inférieures, sous prétexte que jusque-là elles n'avaient pas joui de leurs droits. Mais on ne saurait prouver que telles aient été ses intentions. Si l'on peut parler d'une politique de Cléon, dans l'acception élevée du mot, elle consistait à rendre de plus en plus impossible la paix avec Sparte et à rendre de jour en jour plus irrémédiable la scission qui s'était produite entre les Etats de la Grèce. Mais une semblable politique exigeait avant tout d'un homme d'Etat qu'il augmentât en tous sens les forces de la république ; que, par une sage économie, il concentrât sous sa main les ressources servant à alimenter la guerre, et qu'il auermît les fondements de sa puissance, (j'est pourtant ce dont Cléon ne se souciait guère; il aifaiblit Athènes en augmentant au plus fort de la guerre le salaire des juges, de façon que la dépense se montait annuellement de ce chef à
*) Cléon est le successeur de Périclès, en ce sens que lui aussi a ambi lionne et obtenu un pouvoir personnel : mais il y a de l'un à l'autre, fu point de vue politique et moral, une grande distance. Cette dilTéreace, que l'on a cherché de nos jouis à atténuer ou à supprimer, se trouve mise en relief, et fort justement, par Walligus, Thukydides und Kleon (Flensburger Programm, 1866).
116 LA GUERRE JISOu'a LA PALX DE NIC.IAS
cent cinquante talents, tandis que la somme des revenus annuels de l'Etat ne s'élevait au début de la guerre qu'à mille talents'. Aussi fut-on obligé de chercher à augmenter par tous les moyens imaginables les revenus qu'on tirait des alliés. Or, ceci n'était possible qu'à l'aide du terrorisme le plus impitoyable, système qui, en apparence, ajoutait à la puissance de la cité, mais qui, en réalité, en ébranlait les fondements, et cela, à une époque où elle s'engageait de plus en plus dans les dangers d'une guerre désastreuse.
Cléon ne pouvait se faire illusion sur la situation; mais il était bien loin d'en montrer les dangers à ses concitoyens afin de leur demander d'autant plus d'efforts et d'esprit de sacrifice, comme c'eût été le devoir d'un directeur politique consciencieux ; il donnait au contraire aux masses une idée fausse de la puissance de l'Etat; il les engageait à s'en approprier les revenus et à jouir des avantages de leur pouvoir illimité. Il entretenait leur ardeur belliqueuse en leur représentant comme certaine la victoire sur leurs adversaires, et en leur faisant entrevoir du même coup de nouveaux avantages et des jouissances nouvelles. On mit en circulation des oracles qui prédisaient la soumission de tout le Péloponnèse et, pour les juges, un salaire de cinq oboles que les Athéniens tireraient un jour de l'Arcadie ". C'était là la politique de Cléon, et, pour l'appliquer, il n'avait pas besoin d'être appuyé par des coteries politiques, attendu que la foule la trouvait fort à son goût.
Mais, si Cléon renonçait à ses liaisons d'autrefois, c'est en partie aussi parce qu'il voulait se présenter devant le peuple plus sûr de lui-même et de sa force, et qu'il tenait à faire voir la distance qui le séparait maintenant de ceux qui naguère luttaient avec lui contre Périclès et avaient été ses égaux dans l'opposition. Lui-même avait remarqué chez Périclès bien des traits de caractère qu'il imitait à sa façon. Il est vrai qu'à la tribune il était en tout point l'opposé de son devancier. Tandis que Périclès se présentaitdevantle peuple avec le calme le plus imperturbable et conservait jusque dans le feu du discours un ton égal et une attitude parfaitement tranquille, au point de
*) C'est-à-dire environ 884,000 fr. sur un revenu de 5.894.000 fr. *j Aristoph., EqxiÀt. 797. Schol., ihid.
ne pas déranger un pli de son manteau, on voyait Cléon s'agiter avec violence en débitant ses discours et gesticuler des deux bras; il rejetait sonmanteau tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et lançait de toute sa force sa voix retentissante. Périclès était pour ses concitoyens un modele de calme, parce qu'il demandait dans les débats publics l'examen le plus réfléchi ; Cléon n'était jamais plus à l'aise que quand le peuple était en proie à une agitation fiévreuse ; il employait alors tous les moyens d'entretenir etd'accroître la passion. Périclès ne perdait jamais de vue la questionposée; l'habileté de Cléon consistait à se faire valoir lui-même en insultant ses adversaires. Périclès cherchait à convaincre par des preuves et à écarter Tinflaence d'impulsions non raisonnées ; Cléon exploitait la crédulité des masses pour les surexciterpar des nouvelles émouvantes, surtout par des prédictions, des oracles apocryphes, etc. Plus la foule était passionnée, et plus il était sur de la gouverner, plus il se sentait son représentant naturel, plus sa voix dominait, avec l'accent du triomphe, la foule tumultueuse. Néanmoins, Cléon était assez prudent pour ne pas négliger les moyens dont il avait lui-même constaté l'efficacité par l'exemple de Périclès ; il faisait preuve d'un talent extraordinaire en n'agissant pas toujours comme un esclave rusé qui sait dominer un maître capricieux; loin de toujours flatter les passions du peuple, il lui disait de temps à autre de dures vérités et savait, selon les circonstances, imiter avec bonheur le ton de l'éloquence de Périclès. L'aff'aire de Mytilène lui offrit pour cela une occasion des plus favorables.
Lorsqu'on amena les prisonniers, un seul sentiment dominait la foule, la soif de la vengeance ; toute considération raisonnable était écartée. L'objet de la plus grande fureur était Salsethos. Personne n'osait faire appel en sa faveur à la clémence ou à la raison, bien que ce Spartiate de grande famille eût pu être très utile si on l'avait retenu comme otage ; il avait même fait entrevoir le salut des Platéens si on lui faisait grâce de la vie. Il fut immédiatement mis à mort. Le sort des habitants de Mytilène fut débattu par les Athéniens et diverses propositions mises en avant. Les uns firent entendre des paroles de clémence ; les autres demandaient qu'on mît à mart
118 T.A PtUERRE JlSôr'A LA PAIX DE NIC.TAS
tous les habitants de Tîle capables de porter les armes et que les autres fussent vendus romme esclaves. Parmi les premiers était Diodotos, fils d'Eucrate; c'était l'organe du parti modéré qui voulait qu'on fit une distinction entre les coupables et les innocents.
Ne savait-on pas, en eilet, qu\à Mytilène le parti du gouvernement avait seul poussé à la révolte, que la majorité de lii population n"v avait pris <mcune part et qu'elle avait môme. di*s quVIle se vit année, forcé le L'oiivtn'nenienl h tr.nlei- avec Atlièncs? ( >n poiiviiil n-ùirr (jur rt'tlr coiisidéi-ation ne serait pas sans eilet même siii' une |»»|m!;iliuii siirexcilt-e |>;ir l;i p.tssion. et (pielle la ^uiderail dans ses décisions. Ce tnl le contraire qui eut lieu. Cléon avait donné pour mot d ordre qu'on devait appliquer la loi martiale dans toute sa rigueur; uneautre révolte de ce genre pourrait ruiner la domination d'Athènes et tous les avantages qu'elle procurait à ses habitants. Il fallait faire un exemple terrible et ne point admettre de distinction parmi les révoltés \ Cette résolution fut votée, et l'on dépêcha immédiatement une trirème qui était au Pirée prête à faire voile, pour qu'elle transmît à Pachès des ordres en conséquence.
Mais à peine les citoyens se furent-ils séparés qu'un revirement se fit sentir dans l'opinion publique. Bien des gens, qui n'avaient pas été assez courageux ni assez forts pour écouter la voiix de leur conscience au milieu du tumulte de l'assemblée, devinrent accessibles à des considérations plus réfléchies et furent etfrayés d'a.voir pris part à un acte aussi monstrueux. Les chefs de la minoi'ité mirent à profit ces sentiments: les Mytiléniens présents à Athènes comme ambassadeurs unirent leurs etl'orts aux leurs, et^ sur leurs instances, les prytanes se décidèrent à convoquer le lendemain une assemblée, bien qu'il fût contraire aux principes du droit public d'Athènes de remettre une seconde fois aux voix une question vidée par un décret du peuple. Cette deuxième délibération était un assaut livré à la toute-puissance de Cléon; il dut employer toute la
^) Cléon justifiait la rigueur de la mesure par ce principe que tout peuple est responsable de son gouvernement (Thlcyd., III. :^7 sqq.)-
force de son éloquence pour maintenir la première décision , et en même temps il profita de l'occasion pour se poser en défenseur de la loi, pour représenter comme un signe de faiblesse et d'irrésolution l'abandon de son opinion et appeler séducteurs du peuple ceux qui prétendaient avoir plus de lumières que les autres.
On voyait une fois de plus, disait-il, ce qu'il avait dit si souvent, à savoir, qu'une démocratie est incapable de gouverner d'autres Etats, car rien n'est plus insensé que de vouloir appliquer aux rapports avec l'élraiigcM' la cordialité qui convient aux relations enti'c çoucitoyen.s. Il laut avoir le (-(»urage de l'énoncer à de douces illusions. L'em|iiie de rArchipel repose sur la force ; ceux qu'on appelle des alliés ne sunt que des ennemis aux aguets, et c'est peine perdue que de vouloir se les attacher par la douceur, par l'indulgence; enfin, le pis qu'on puisse faire, c'est de montrer de la faiblesse et de l'indécision. Les lois^ dans leur sagesse, défendent de reprendre les débats terminés; mais qu'importent aux Athéniens l'usage et les lois? Ils se croient pour cela trop intelligents et trop instruits. Cependant, les choses n'en iraient que mieux s'ils étaient moins intelligents et plus fidèles aux lois; des lois défectueuses auxquelles on obéit valent mieux que les meilleures que l'onn'appliquepas.« Jesuistoujourslemême, » dit-il ensuite^ en s'appropriaiit évidemment une tournure qui dans la bouche de Périclès avaitété souvent d'un puissant efïet, « mais vous. Athéniens, « vous vous laissez sans cesse induire en erreur^ après avoir « reconnula vérité; c'est que vous écoutez desdiscours comme « si vous étiez au théâtre ; ce n'est pas la situation qui vous oc- « cupe, mais l'art de l'orateur. Les habitants de Mytilène ont, « sans liaison aucune, commencé la révolte la plus dangereuse « et mis tout en œuvre pour anéantir votre cité. Il est juste « qu'ils soient écrasés à leur tour. Une clémence débonnaire « aura pour suite de nouvelles défections, de nouvelles pertes « d'hommes et d'argent; et vos rusés ennemis, s'ils doivent t< vaincre, vous récompenseront mal de votre indulgence.
Ces paroles habilement calculées, qui en apparence réprimandaient le peuple, mais flattaient en réalité son désir de vengeance et sa haine, furent combattues avec une fermeté
120 LA GUERRE JUSQu'a LA PAIX DE NIC.L\S
virile par Diodotos, le même qui, dans la première assemblée, avait parlé contre Cléon. Ce n'est pas avec des tournures empruntées à l'éloquence de Périclès, mais dans l'esprit même de cette éloquence, qu'il montra la parole sensée devenant le salut de l'État, et qu'il désigna comme les pires ennemis de la république ceux qui' poussaient le peuple à des actions irréfléchies, ceux qui redoutaient pour leurs conseils un examen approfondi et qui avaient recours à d'audacieuses calomnies pour chasser de la tribune leurs adversaires politiques. Diodotos ne veut pas défendre les révoltésdeMytilène; il ne veut pas exciter l'émotion ; l'affaire ne doit pas être traitée comme un procès ordinaire, mais comme une question politique, à laquelle la haine et la passion doivent rester étrangères. Selon lui, il ne s'agissait pas d'un fait isolé, mais de la politique de l'État en général et de ce qui devait être profitable pour l'avenir. Le terrorisme de Cléon était déraisonnable et impolitique. Une sévérité sans mesure n'empêcherait pas de nouvelles défections, mais rendrait la résistance plus désespérée, la répression plus coûteuse; et la ruine des alliés, dont la fortune était la base de* la puissance athénienne, n'en serait que plus complète. Par la haine et la passion, on perdrait partout les sympathies du parti athénien ; la justice et la générosité étaient le seul moyen de prévenir de nouvelles défections '.
Enfin, au milieu d'une agitation immense, on vota par mains levées; une faible majorité décida en faveur de Diodotos. Cette fois, le parti modéré avait vaincu le terrorisme du démagogue et empêché les Athéniens de se déshonorer en chargeant leur conscience d'un massacre effroyable. Mais il fallait faire en sorte que la nouvelle décision ne restât pas sans effet pour les condamnés. Le danger était grand; le vaisseau porteur de la sentence de mort avait une avance de 24 heures. On fit ce qu'on put; les envoyés de Mytilène munirent de provisions l'équipage du second navire, lui promirent de grandes récompenses et obtinrent qu'on ramât sans disconli-
*) Thucyd., III, 43-48. Nous ne connaissons le noble Diodotos que par ce discours, impérissable monument élevé par Thucydide à sa mémoire. Cf. Wallichs, op. cit., p. 7 sqq.
nuer jusqu'à Lesbos. Le temps était favorable ; l'équipage du premier vaisseau s'était, heureusement, moins pressé : le message de grâce arriva à temps pour sauver la vie à des milliers de Mytiléniens innocents.
Malgré cela, la guerre eut encore un dénouement assez sanglant ; car il y eut plus de mille individus exécutés sur la proposition deCléon. C'était toutl'effectif de cette classe restreinte qui avait gouverné la ville; c'était l'anéantissement total de l'aristocratie \ L'île fut traitée en pays conquis: on lui prit ses vaisseaux de guerre; on rasalesforteresses; on confisqua toutes les terres des villes insulaires, à l'exception de celles de Méthymne qui conserva son indépendance et sa flotte, et on en fît trois mille lots, dont trois cents furent consacrés aux dieux et le reste distribués à des citoyens d'Athènes. Toutefois^ les anciens possesseurs restèrent surleursol et payèrentaux nouveaux propriétaires pour chaque lot un fermage annuel de deux mines (193 fr.). Une partie des Athéniens ainsi pourvus resta dans l'île en guise de garnison; le plus grand nombre retourna à Athènes et y toucha la rente de ses possessions d'outre-mer. Un certain nombre de villes de la côte de Troade, de ce qu'on appelait YAktê, qui avaient été sous la dépendance de Mytilène et lui avaient payé tribut, entrèrent dans la Ligue athénienne à titre de villes indépendantes et versèrent le montant de leur tribut à Athènes ^.
Les Péloponnésiens n'avaient pour se consoler du malheur de Mytilène, et de la honte dont il les avait couverts^ que l'espoir de la reddition prochaine de Platée.
Deux cents Platéens et vingt-cinq Athéniens étaient restés dans la ville, et ils s'y maintinrent jusque dans le courant de l'été. A ce moment, les vivres étaient épuisés et aucun secours
1) Sur les -/îXioi de Mytilène, cf. Herbst, op. cit. p. 13.
2) Thucyd., m, 50. Il y avait une raison pour que Lesbos elle-même ne fût pas soumise au tribut ; c'est que tout le territoire de l'île, à l'exception de Méthymne, fut réparti entre les clérouques athéniens : même le passage d' Antiphon [■^i'Kt] xaTaTiOïjatv. De nece Herod., § 77) ne doit pas s'entendre d'un tribut. Cf. Kirchhoff, lieber die Tributpflichtigkeit der attischen Kleruchen. p. 22. Les àx-raîai Ttô^st; étaient, d'après la liste d'estimation de 425 (01. LXXXVIII, 4), Antandros, Rhœteion et Nésos (Vov. V Appendice du vol. II, p. 664).
122 LA aüERRE jrsor A la patx de nicias
n'était à prévoir. On se demande pourquoi les Athéniens ne firent rien pour sauver ces malheureux, qui n'avaient repoussé les propositions avantageuses d'Archidamos que parce que leurs alliés leur avaient promis du secours: car enfin, Athènes avait une armée de terre de treize mille hoplites; elle pouvait faire chaque année une incursion en Mégaride ; devait-il lui être impossible, sinon de défendre la ville, du moins d'en sauver les habitants?
Cette ina<tinfr des Alliéiiieiis ne sVxplique que parle fail que, de plus en plus ahs(^rl)és par leurs intérêts maritimes, ils aviiieiit |»ei(lu j'iialtitude d'agir a\ee (quelque décision sur la terre ferme. Ils n axaient pas d année de terre pei'nuinenle : par conséquent, il fallait pour chaque expédition que l'opinion publique fût favorable et qu'il y eût nécessité urgence; or, les considérations morales, comme celles qui auraient dû prévaloir ici, avaient de moins en moins de poids dans la démocratie athénienne. A cela s'ajoutaient lesfâcheuses expériences qu'on avait faites durant les campagnes en Béotie; de leur côté, les Thébains avaient sans doute fait leur possible pour empêcher qu'on ne portât des secours aux assiégés et pour être sûrs de tenir leurs victimes. Enfin, les Athéniens ont bien pu se persuader qu'après la reddition de la ville ils trouveraient bien vite l'occasion de délivrer des mains des Spartiates les braves Platéens. Pouvait-on supposer, en effet, que les Platéens seraient traités autrement que comme prisonniers de guerre? Ce qu'on ne saurait expliquer ni excuser, c'est qu'en punissant les habitants de Mytilène et surtout SalaHhos ', on ne se soit nullement préoccupé du sort des Platéens qui, pendant quatre-vingt-treize ans, étaient restés, avec une fidélité sans exemple au milieu des circonstances les plus difficiles^ des membres dévoués de la Ligue athénienne.
En attendant, les ennemis, qui n'attendaient que la reddition de la ville pour assouvir leur soif de vengeance, avaient durant ce long siège formé des plans tout différents de ce que l'on pouvait supposer même pendant ces temps de guerre, et ces plans allaient se réaliser.
•) Voy. ci-dessus, p. 117.
F.XÉrUTTO.NS KT REPUKSAILLES 423
En attaquant les murailles de la ville, les assiégeants s'étaient aperçus que la garnison,, épuisée par la famine, serait incapable de résistance ; mais ils se gardèrent d'entrer de force : ils envoyèrent un héraut aux assiégés pour les sommer de se rendre; car, même alors, on voulait que la ville eût Tair de s'être ralliée librement cà la cause du Péloponnèse ! On voulait, en elfet, s'assurer la possession de Platée, même (Ions le ras où dos conventions futures stipuleraient la rétroressioii des villes [tiiscs prif hi l(»r<'i> »Irs armes. Après avoir rt'cii la |>i0iii('ssf la [iliis SdU'iiiM'lIt* que prrsumie jie sérail li'ailé nnitiairemeiil a la justiee, la ville se reiidil. I"!ii ell'el. iMl insliliia IUI liilmiiat ((»miiMS«' de riii(| Sparliales. venus »'Xprès de Sparte ; parmi eux était Aristuméuidas, duquel nous savons qu'il était du parti des ïbébains. Sans doute il en était de même des autres; car le procès tout entier ne fut qu'une insulte faite à tous les principes du droit, une indigne comédie dans laquelle, aprèsune entente perfide entre Thèbes et Sparte, on se joua de la vie des malheureux prisonniers. Au lieu de leur faire subir un interrogatoire rég"ulier, on se contenta de leur demander si, pendant la guerre, ils avaient rendu un service quelconque aux Péloponnésiens et à leurs alliés: c'était la question bien connue dont les Spartiates étaient coutumiers * ; elle reposait sur ce principe inventé par eux que quiconque est contre Sparte doit être considéré comme traître à la patrie.
Cette manière de poser la question dut enlever toute illusion aux Platéens. Ils eurent cependant recours une dernière fois à la persuasion. Lacon, dont le nom seul rappelait les alliances de famille nouées entre Sparte et Platée dès le temps de Pausanias, et Astj^machos prirent la parole. Ils purent non seulement faire valoir les services que leur ville avait rendus à la patrie tout entière, mais encore rappeler le renfort qu'ils avaient amené aux Spartiates contre les hilotes ; c'était Sparte elle-même qui les avait invités à s'allier à Athènes; leshostilitésavecThèbes,c'étaientlesThébainsquiles avaient provoquées en les attaquant pendant la paix, et même
^) Voy. ci-dessus, p. 24.
124 LA GUERRE JUSOu'a LA PAIX DE N1CL\S
au moment des fêtes. Ils rappelèrent aux Spartiates les tombeaux de leurs pères qui reposaient dans la terre de Platée et qu'on honorait chaque année par des offrandes recueillies sur son sol. Ces rites sacrés seraient détruits et les tombeaux des héros profanés, si les alliés des Mèdes devenaient les maîtres du territoire de Platée. Sparte se devait à elle-même de conserver parmi les Hellènes sa bonne renommée. Ils rappelèrent enfin la promesse solennelle qu'on venait de leur faire, en ajoutant que si, au lieu de les juger selon les traités, on voulait les livrer à la vengeance de leurs ennemis, ils préféraient se renfermer dans leurs murailles pour s'y laisser mourir de faim.
Jamais juste cause ne fut défendue plus dignement, et, bien que la sentence fût prononcée longtemps avant ce simulacre de procès, les Thébains n'en craignirent pas moins l'impression produite par le discours des Platéens. Puisque donc, contrairement à ce qui avait était convenu, on avait donné la parole à leurs ennemis, ils la demandèrent à leur tour et chargèrent un des leurs de prouver la nullité des prétentions et des accusations de leurs adversaires. Ils lui firent dire que l'attaque contre Platée avait eu lieu à l'instigation des principaux citoyens de la ville, et qu'elle n'avait eu d'autre but que de ramener par la douceur une cité ég'arée; que l'état normal était la subordination de Platée à la capitale du pays; que Thèbes était la métropole de Platée (c'était encore le droit colonial qu'on faisait valoir) etque, par conséquent, sa séparation était une défection ; que, par leur alliance contre nature avec une ville étrangère, les Platéens s'étaient rendus dépendants d'Athènes; que ce n'était donc pas à eux qu'appartenait le mérite de leur attitude pendant les guerres médiques, et qu'il serait tout aussi injuste de rendre la Thèbes actuelle responsable de sa conduite d'alors. Il ne fallait pas revenir sur ces choses etles rôles maintenant étaient intervertis .Car, ajoutaientils, depuis qu'Athènes a remplacé la Perse comme ennemie de la liberté des Grecs, les Platéens se sont faits les complices des Athéniens dans leurs entreprises injustes sur Egine et d'autres Etats grecs. C'est donc malgré eux qu'ils ont fait le bien et librement qu'ils ont fait le mal, tandis que les Thébains se
sont imposé les plus grands sacrifices pour résister à la politique de conquête des Athéniens et ont restauré à Coronée l'indépendance de la Grèce centrale. C'est ce que Sparte, la gardienne du droit, saura reconnaître ; et, sans se laisser toucher par de beaux discours, sans faiblir, elle accordera aux uns l'éloge mérité, elle infligera aux autres un juste châtiment.
Ce discours est particulièrement remarquable en ce qu'il ne reconnaît pas des droits égaux aux deux partis belligérants ; la théorie militaire des Péloponnésiens se trouve ici rigoureusement appliquée: toute adhésion libre au parti athénien est une révolte contre FHellade et doit être punie comme une trahison. Là fidélité à l'alliance d'Athènes n'est considérée que comme une complicité de ses crimes.
La harangue des Thébains effaça l'impression que le premier discours avait produite. Les Spartiates n'étaient pas disposés à repousser une manière d'envisager les rapports entre les Etats qui leur était si favorable et dont ils avaient euxmêmes posé les principes. Ils se chargèrent de la responsabilité du crime que Thèbes, danssasoif de vengeance, leurfaisait commettre. Toute la procédure se réduisit à la première question: les accusés peuvent-ils prouver qu'ils ont rendu quelque service à Sparte et à ses alliés? et, comme aucun d'eux ne le put, les deux cents Platéens et les vingt-cinq Athéniens furent misa mort l'un après l'autre sous les yeux de leurs ennemis. Les femmes devinrent esclaves. La ville et son territoire furent livrés aux Thébains, qui y établirent provisoirement de leurs partisans venus de iVIégare ou appartenant à l'ancienne population de Platée. Plus tard, on détruisit toute la ville à l'exception des sanctuaires, et les voyageurs passant par là ne trouvaient plus d'autre abri dans ce désert qu'une auberge attenante au temple de Hèra'.
Pendant ce temps, la flotte Spartiate, fuyant devant les croisières athéniennes % avait été rejetée jusqu'en Crète et ne s'était ralliée que peu à peu sur les côtes du Péloponnèse, où une nouvelle destination l'attendait. Les Spartiates voulaient profiter des préparatifs qu'ils avaient faits et du moment où l'atten-
») Thucyd., III, 52-68.
2) Voy. ci-dessus, p. 110,
126 LA GUERRE JüSOl 'a LA PAIX DE NICJAS
lion était absorbée par les événements d'Asie-Mineure pour se jeter rapidement sur la côte opposée où, pour Finstant, il n'y avait pas de force ennemie, à l'exception d'une escadre de douze vaisseaux de guerre stationnés à Naupacte.
Dans ce but, on adjoignit Brasidas à l'incapable amiral. C'était lui, sans doute, qui avait décidé les autorités Spartiates à prendre cette résolution et qui, dans ce but, s'était entendu avec les Corinthiens. Ces derniers, dans tout le Pélopomiëse, poursuivaient seuls avec énergie et prudence une politique invariable et savaient profiterde tous les avantages. Ils avaient encore, depuis la guerre d'Epidamne, deux cent cinquante prisonniers notables de Corcyre, et, bien loin de les sacrifiera une brutale vengeance, à la manière des Spartiates et des ïhébains, ils avaient tout fait pour les gagner, pour les exciter contre Athènes et pour les convaincre que Corcyre et le Péloponnèse avaient des intérêts [communs. Dès qu'ils se furent assurés que les prisonniers leur serviraient, dans leur patrie, d'instruments politiques, ils les avaient renvoyés sains et saufs. En même temps, ils avaient informé Sparte d'une révolution probable à Corcyre et les avaient instamment priés d'appuyer le mouvement avec leur flotte.
A Corcyre, dans ces derniers temps et grâce à l'alliance athénienne, le parti démocratique était arrivé au pouvoir; les prisonniers relaxés, appartenant auxfamilles de riches capitalistes qui avaient été jusqiie-là laclasse dirigeante, n'en agirent qu'avec plus de zèle, car les intérêts du Péloponnèse se confondaient avec leurs propres intérêts de caste. Ils allaient de maison en maisonpour gagner leurs concitoyens: l'excitation fut bientôt des plus vives ; toute la ville se mit en émoi ; partout, dans les rues et sur les places publiques, s'engageaient des discussions politiques ; et, lorsque l'on vit arriver en même temps deux trirèmes, l'une de Corinthe et l'autre d'Athènes, portant l'une et l'autre des ambassadeurs de leurs cités respectives, on décida en leur présence qu'on respecterait, il est vrai, les traités conclus avec xUhènes, mais qu'on renouerait des relations amicales avec le Péloponnèse» Il est à cfoireque le sort de Mytilène avait répandu une vive terreur, et que Corcyre désirait, en conséquence, s'assurer une situation aussi in-
dépendante que possible entre les deux partis belligéranis. C'était Là toutefois une demi-mesure, inexécutable en pratique et qui ne pouvait satisfaire les partisans de Corinthe. Ceux-ci durent par conséquent employer des moyens plus énergiques pour renverser le parti qui détenait le pouvoir.
A la tête de ce dernier se trouvait Pithias, le proxène d'Athènes. Il était membre du Conseil et l'homme politique le plus influent. On l'accusa donc d'être en relations avec les Athéniens et de vouloir traîtreusement leur livrer l'île ; mais Pithias sut se laver de tout soupçon. Bien plus^ il attaqua à son tour cinq des plus riches citoyens, les chefs de l'opposition, en les accusant d'avoir fait couper des échalas dans les bois sacrés pour leurs vignobles. Ils furent condamnés, et même certaines facilités qu'ils avaient demandées pour payer leur amende leur furent refusées. C'était une défaite pour le parti tout entier, et Pithias résolut d'en profiter pour remplacer, avant sa sortie du Conseil, par une alliance formelle avec Athènes les traités en vigueur jusqu'alors. vSes adversaires eurent recours à la force. Le poignard à la main, ils envahirent la salle du Conseil, tuèrent Pithias avecun grand nombre de ses collègues, puis se présentèrent devant le peuple et justifièrent leuj- conduite en prétendant qu'elle était nécessaire pour préserver Corcyre d'une servitude imminente. L'ancienne politique de neutralité devait être remise en vigueur, et les vaisseaux étrangers ne devaient être acceptés dans le port qu'isolément; en même temps, le nouveau gouvernement envoya des messagers à Athènes pour présenter les événements sous le jour le plus favorable * .
Mais ce gouvernement terroriste des aristocrates, qui se sentaient soutenus par la présence de la trirème corinthienne ^ fût de courte durée ; il n'arrivaient ni à pallier leur crime ni à le faire oublier. Toute la ville se partagea en deux camps. Les aristocrates occupèrent le marché, autour duquel se trouvaient leurs maisons etleurs magasins, ainsi que le poi% situé en face de la terre ferme d'où ils attendaient du secours ; le peuple s'empara de la citadelle et de l'autre port; Les deux partis
') TîiucYD.j III, 70-71»
enrôlaieutdes esclaves; mais ces derniers s'attachaient depréférence au parti du peuple. Le parti contraire prit à sa solde des mercenaires de l'Epire; les femmes même, emportées par une rage fanatique, prirent part à la lutte qui éclata au sein de la ville. La foule se rua sur le marché, et les aristocrates, pour se défendre, mirent le feu à toutes les maisons d'alentour. Une grande quantité de marchandises devint la proie des flammes, et, lorsque le peuple eut le dessus, les Corinthiens poussèrent au large et les mercenaires se retirèrent.
A leur place parut Nicostratos, avec ses douze trirèmes et cinq cents Messéniens de Naupacte. Il obtient une trêve à la guerre civile ; les dix fauteurs de la révolution, qui déjà avaient fui, sont condamnés à mort, et Corcyre rentre dans l'alliance athénienne.
Pour affermir le gouvernement démocratique, Nicostratos se déclare prêt à laisser à Corcyre cinq de ses vaisseaux et à les remplacer par cinq appartenant à l'île. On ne choisit pour les monter que des citoyens connus comme ennemis d'Athènes. Ils refusent départir, car ils croient qu'on veut les livrer à la vengeance des Athéniens. Ils se réfugient d'un sanctuaire à l'autre. La fureur du peuple s'accroît chaque jour, et ce n'est que grâce à l'intervention des Athéniens qu'on évite un nouveau massacre * .
Au milieu de toutes ces terreurs, on voit enfin paraître la flotte d'Alcidas et de Brasidas, qui devait, d'après le plan des Corinthiens, coopérera la chute du gouvernement de Corcyre^. Effrayés, les citoyensse précipitent en toute hâte vers les vaisseaux: mais, sans préparatifs suffisants, sans plan arrêté, sourds aux conseils des Athéniens, ils vont, avec quelques navires détachés au fur et à mesure, au-devant de l'ennemi. Il en résulta qu'ils furent battus: ils perdirent treize vaisseaux, et les autres ne furent sauvés que grâce à l'intrépidité calme de Nicostratos, que les Spartiates ne purent entamer malgré leur supériorité numérique. Toute la ville était dans l'angoisse; le danger était grand dans le cas où Alcidas aurait le courage de suivre le conseil de Brasidas et d'attaquer la ville. Mais l'a-
1) Thucyd., III, p. 75.
^j Voy. ci-dessus, p. 126.
mirai se coiilciita d'opérer un débarquement complètement inutile dans la partie méridionale de l'île et laissa passer ainsi le moment décisif; car, la nuit suivante, on vit des signaux annonçant une flotte considérable. C'était Eurymédon, fils de Thouclès, qui, à la première nouvelle des événements de Corcyre, était parti d'Athènes avec soixante vaisseaux. Alcidas ne songea plus qu'à s'échapper, et sa retraite précipitée décida du sort de Corcyre *.
La terreur qu'avaient éprouvée les citoyens se changea en une soif irrésistible de vengeance. On persuada à cinquante des aristocrates réfugiés dans l'Hérseon de venir se présenter à une commission d'enquête : ils furent immédiatement exécutés. Ceux qui étaient restés sur le sol consacré se tuèrent les uns les autres. Pendant sept jours, les passions déchaînées des partis firent rage dans l'île, et semblèrent s'exaspérer davantage à mesure que le sang coulait: la brutalité naturelle aux insulaires se montra dans tout son jour. Un grand nombre d'esclaves affranchis prirentpartaumassacre, et leur intervention contribua à provoquer des scènes d'horreur telles que la Grèce n'en avait jamais vu. Toutes les mauvaises passions firent explosion à la fois. Sous prétexte de manœuvres antidémocratiques, tous ceux qu'on voulut mettre au rang des suspects furent assassinés. Des débiteurs se débarrassèrent ainsi de leurs créanciers, des enfants portèrent la main sur leurs parents ; les liens du sang ne comptaient plus; les choses saintes cessaient d'inspirer du respect. Et pourtant, la victoire du parti démocratique ne fut pas complète. Cinq cents hommes résolus (hi parti contraire se retranchèrent sur la terre ferme et coupèrent tout approvisionnement à la ville ; ils retournèrent même plus tard dans l'île, brûlèrent leurs vaisseaux et s'établirent sur la hauteur d'Istone, d'où ils rançonnaient le pays plat.
C'est ainsi que, tout comme l'expédition envoyée à Mytilène, cette entreprise des Péloponnésiens contre Corcyre, préparée avec tant de ruse par Corinthe, avait complètement échoué. Dans les deux cas, on n'avait pas su profiter du mo-
») Thucyd., III, 80.
130 LA GlEUhE JISQu'a LA PAIX DE NICIAS
ment favorable ; dans les deux cas, on n'avait récolté que la honte ; on avait plongé dans le malheur et à peu près conduit à sa perte totale le parti qui avaitmis son espoir dans le secours des Spartiates. Sur terre, après six campagnes et malgré les pertes cruelles que la peste avait fait éprouver à Athènes, on n'avait obtenu que la ruine de la petite ville de Platée. L'estime et la confiance qu'inspiraient les Spartiates étaient allées en diminuant : ils n'avaient tenu aucune de leurs promesses,, et tous leurs efforts avaient échoué.
La guerre avait cependant produit un résultat, et celui-là était incontestable : c'était la démoralisation du peuple hellénique, démoralisation qui gagnait avec une rapidité effrayante. Tout ce que la nature humaine contient de mal, tout ce que la religion, la conscience etla raison avaient réprimé jusqu'alors, se dévoila sans retenue ni pudeur. En effet, comme les anciens ignoraient les lois générales de l'humanité, leur conduite morale dépendait surtout des obligations contractées envers l'Etat et leurs concitoyens. Un sentiment de confraternité unissait tous ceux qui avaient une langue, des mœurs et une religion communes ; et tout Hellène avait droit d'être traité en ami par un compatriote. Une fois ce lien brisé, toute la moralité du peuple fut comme minée ; on ne se sentait plus retenu par rien. La haine qui avait provoqué la lutte s'était accrue d'une façon elïrayante par le fait de la lutte même. La pieuse horreur qu'on éprouvait autrefois de verser le sang d'un Hellène n'existait plus. Même sans égard au gain et sans en espérer quelque utilité, on sacrifiait les prisonniers à une vengeance implacable ; la colère même des Athéniens contre leurs alliés infidèles n'a rien que d'humain et le repentir qui la suivit de si près est sympathique, si on compare leur conduite à celle des Sj)artiates qui, durant leur course peu glorieuse le long des côtes d'Asie-Mineure, tuèrent des habitants inoffensifs, vouèrent à une destruction longuement préméditée tout ce qui restait d'une cité grecque, et essayèrent même de pallier sous les formes hypocrites de la légalité et de la religion leur odieux parjure.
Toutes ces atrocités ne firent qu'accroître lahaine dcspartîs, et la profonde scission qui divisait la nation entière se répé-
EXÉCUTIONS ET EEPRÉSAILLES 131
tait dans chaque cité. Car, quelque favorable que fùl au début de la guerre la situation des Spartiates, ils n'avaient aucunement réussi à gagner les sympathies des Hellènes; dans chaque cité ayant .quelque vitalité politique, envoyait deux partis, tenant runpourLacédémoneet l'autre pour Athènes, se contre-carrer avec une animosilé croissante : et cette opposition n'était pas purement politique ; elle s'augmentait de la haine, de la jalousie, de l'envie déjà existantes; elle absorbait toutes les passions égoïstes, tout le mécontentement qui naît du mauvais état des affaires domestiques ; les grands et les hommes du peuple, les pauvres et les riches formaient deux camps ennemis; la scission devenait plus profonde de jour en jour dans la famille et dans l'État, et les partis formés par des intérêts si divers et si mal définis se laissaient emporter par la haine au point d'oublier le bien général pour ne songer qu'à l'intérêt de leur coterie. Le patriotisme dépérissait; et, comme les vertus des Hellènes avaient leur racine dans la vie en commun au sein de la cité, le caractère de la nation entière s'altéra profondément, d'autant plus que la famille et la religion n'étaient pas en état d'arrêter la dissolution des liens sociaux. On lâcha le frein aux passions, et le critérium de la moralité changea peu à peu du tout au tout. Les vertus nationales furent dédaignées ; on insultait ce qu'on admirait naguère. L'amour delà paix et la prudence étaient qualifiés de faiblesse et de stupidité; la modération, de lâcheté et de paresse d'esprit; la réflexion, d'égoïsme; les scrupules, de simplicité ; la haine aveugle, de courage viril. On n'appréciait les hommes quepar leurs succès; c'est pourquoi la violation de la foi jurée et la duplicité étaient approuvées, si elles servaient les intérêts de parti. On permettait à l'ambition d'employer tous les moyens, et la communauté des ojainions politiques était considérée comme un lien plus fort que ceux du sang, que les droits d'une longue amitié et de la reconnaissance.
Les événements de Corcyre étaient un exemple effrayant de l'ébranlement de la vie sociale. Les symptômes delà maladie qui avait attaqué la vitalité de la nation, et qui s'était propag-ée de ville en ville comme une épidémie, s'y étaient montrés pour la première fois dans toute leur force, et les penseui*s
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contemporains constataient avec effroi qu'une révolution allait s'opérer dans Thistoire nationale. Hérodote laissa là son œuvre', envoyant les espérances qui la lui avaient fait entreprendre si peu réalisées. L'esprit plus viril de Thucydide arésisté à ces tristes expériences et n'a point reculé devant ces observations pathologiques dans lesquelles allait se résumer de plus en plus l'histoire de l'époque ^
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