CHAPITRE CINQUIEME
§ I. — Sparte et la Perse contre Athènes. — Effroi des Athéniens à la nouvelle du désastre de Sicile. — Situation d'Athènes (hiver 413). — Situation de Sparte. — Les besoins de Sparte. — Sparte et la Perse. — Influence des satrapes sur les villes du littoral de l'Asie-Mineure. — Explosion de la guerre dans la Grèce d'Europe. — Occupation de Décélie.
— Déiresse financière d'Athènes. — Modifications apportées à la constitution. — Institution du collège des proboules (413). —Armements et préparatifs. — Expéditions d'Agis durant l'hiver. — La pohtique de Sparte. — Plans de campagne de Sparte (412). — La flotte péloponnésienne bloquée à Pira^os (printemps 412). — Alcibiade à Chics. — Défection de Chios, — La guerre d'Ionie (printemps 412). — Première convention relative aux subsides, conclue entre les Lacédémoniens et le Grand-Roi (412). — La guerre en lonie : défection de Mitylène et de Méthymne. —
— Alliance intime de la démocratie samienne avec Athènes. — Bataille navale près de Milet (automne 412). — Diminution de la solde allouée par le Grand-Roi. — Deuxième convention relative aux subsides. — Alcibiade s'enfuit de Sparte (fin automne 412). — Alcibiade près de Tissapherne. — Les plans d' Alcibiade.
§ II. — La lutte des partis a Athènes. — Découragement des Athéniens.
— Alcibiade prépare avec les oligarques une révolution. — Pisandros envoyé à Athènes (hiver 412/111). — La Lijsistrata d'Aristophane (janvier 411). — Destitution de Phrynichos. — Phrynichos et Astyochos. — Les commissaires Spartiates en Asie-Mineure : Lichas et Tissapherno (janvier 411), — Tissapherne et Alcibiade. — Négociations à Magnésie (février 411). — Le parti oligarchique à Athènes. — Antiphon et Théramène. — Les théories des oligarques. — Préparatifs du coup d'Etat. — Renversement' de la constitution (mars 411). — Le Conseil des Quatre- Cents. — Contre-révolution au camp de Samos : défection de l'armée. — Thrasybule propose le rappel d'Alcibiade. — Alcibiade au camp athénien. — Alcibiade généralissime de l'armée et sauveur d'Athènes. — Le gouvernement légal d'Athènes à Samos. — La discorde dans le conseil des Ouatre-Cents. — Construction d'une forteresse au Pirée. — Assassinat de
• Phrynichos. — Soulèvement des milices civiques contre les Quatre-Cents. m 25
— Appariiion d'une escadre péloponnésienne. — Trahison des Erétriens et défaite des Athéniens à Oropos (juin 411). — Déposition des Quatre- Cents. — Révision de la constitution. — Procès d'Antiphou. — Condamnation et mort d' Antiphon (été 411). — Procès posthume de Phrynichos
— Conséquences du coup d'État.
§ III. — Athènes relevée par Alcibiade. — Opérations d'AIcibiade sur mer. — Mindaros rompt avec Tissapherne et s'entend avec Pharnabaze.
— Les deux batailles navales d'Abydos (juillet-octobre 411). — Alcibiade prisonnier de Tissapherne (fin 41<1). — Fuite d'AIcibiade. — Bataille de Cyzique (février 410). — Conséquences de la victoire des Athéniens. — IS'égocialions en vue de la paix (410). — Péage établi sur le Bosphore à la station de Chrysopolis. — Seconde escadre athénienne sous Thrasyllos. (été 410). — Siège et prise de Chalcédoine. — Alcibiade à Sélymbria (été 410). — Prise de Byzance. — Retour d'AIcibiade (juin 408;. — Alcibiade à Athènes .
§ IV. — Fautes et malheurs d'Athè.nes. — La Perse arbitre de la Grèce.- - Ambassade grecque à S use (avril 408). — Cyrus gouverneur de l'Asie- Mineure. — Lysandre promu au commandement de la floUe péloponnésienne (automne 408). — Caractère de Lysandre. — Lysandre et Alcibiade.
— Lysandre considéré comme amiral. — Lysandre chef de parti. — Intrigues des ennemis d'AIcibiade. — Revers éprouvé à Xotion (407). — Accusations portées à Athènes contre Alcibiade. -— Destitution d'AIcibiade (407). — Conon et Callicratidas (403). — Succès de Callicratidas (406). — Nouveaux armements d'Athènes (406). — Bataille des Arginuses (septembre 406). — Conséquences de la bataille. — Intrigues des oligarques.
— Mise en accusation des généraux. — Le procès des généraux (octobre 406). — Contre-proposition d"Earyptolémo3. — Fin du procès des généraux (406). — Action des partis politiques dans le procès.
§ V. — La fin du drame. — Continuation de la guerre. — Lysandre maître de la mer (printemps 405). — Les Hottes dans l'Hellespont. — La flotte athénienne à ,Egos-Potamoi. — La bataille d'.4£gos-Potamoi (août 405).
— Exécution des prisonniers (été 405). — Étal des esprits à Athènes. — Appauvrissement intellectuel d'Athènes. — Les émigrés à Pella. — Les Grenouilles d'Aristophane (janvier 405). — Athènes regrette Alcibiade.— Le roi Pausanias devant Athènes (405/4). — Conspirations et menées du parti oligarchique. — Décret de Patroclide. — Blocus d'Athènes (automne 405). — Les premières négociations. — Théramètie plénipotentiaire (automne 405j. — Procès de Cléophon (400/4), — Deuxième ambassade envoyée à Sparte (printemps 404). — La paix de Théramène (avril 404). — Assemblée du peuple à JMunychie. — Vengeances de la réaction. — Crilias fils de Callœschros. — Critias en Thessulie (ir03/5). —
— Retour de Crilias. — La dernière assemblée du peuple. — - Institution des Trente (été 404;. — Coup d'œil rétrospectif sur la guerre de Décélie.
— Sparte et Athènes devant l'histoire.
Lorsque la nouvelle de la défaite arriva à Athènes, on crut d'abord impossible un pareil désastre, qui dépassait tout ce qu'on pouvait imaginer. Les témoignages les plus dignes de foi ne rencontraient que des incrédules. Puis^ lorsqu'enfm on ne put plus douter de cet immense malheur, des lamentations sans fin remplirent la ville entière, car il n'y avait pas une maison où l'on n'eût à pieurerdesparents et des amis; Tincertitude où Ton se trouvait sur leur sort augmentait la douleur. L'inquiétude qu'inspirait la destinée des survivants était plus douloureuse encore que la perte de ceux qu'on savait morts, bien que la triste fin de ces derniers et l'idée que tout devoir religieux avait été négligé à leur égard rendissent les regrets encore plus cuisants. Lorsqu'on sortit enfin de ce morne abattement, on se rappela la cause de tous ces malheurs, et alors toutes les colères se déchaînèrent contre ceux qui avaient conseillé l'entreprise ou qui, comme orateurs, devins ou interprètes des oracles, avaient nourri chez le peuple de vaines espérances de victoire. Enfin la surexcitation des esprits se changea en désespoir et en terreur, de sorte qu'on prévoyait des dangers plus grands encore et plus imminents que ceux qui existaient réellement. Tous les jours on croyait voir paraître devant le port la Hotte sicilienne avec les Péloponnésiens, pour s'emparer de la ville privée de défenseurs ; on croyait que la dernière heure d'Athènes était arrivée *.
Il paraissait impossible en etîet qu'Athènes résistât à ce coup. Car on ne pouvait comparer, même de loin, les défaites que la ville avait essuyées autrefois en Egypte, en Thrace et en Béolie. On avait mis enjeu, pour vaincre Syracuse, toutes les forces militaires de la cité. Plus de deux cents vaisseaux appartenant à la marine de l'Etat étaient perdus avec tout
') Thlcyd., VIII, 1.
leur équipement, et, si Ton fait le compte de tout ce qui à diverses reprises avait été envoyé en Sicile, on arrive, en comprenant les troupes alliées, à un total de soixante mille hommes. Dans les eaux de Naupacte, il y avait encore une escadre ; mais elle aussi se trouvait compromise et dans une situation fort désavantageuse vis-à-vis des Corinthiens, qui avaient fait de nouveaux préparatifs. Les ports et les arsenaux étaient vides, ainsi que le Trésor. Dans l'espoir d'un butin immense et comptant sur une foule de ressources nouvelles, on n'avait rien épargné ; on avait mis à contribution toutes les forces de l'Etat. En effet, comme on s'était laissé tromper par les promesses de subsides des Egestains, on fut oblig-é de dépenser par an, pour la solde des troupes, environ le double des revenus annuels. Les économies faites au début de la guerre furent bientôt épuisées, et déjà l'on s'était vu forcé de renvoyer chez eux, faute d'argent, les auxiliaires thraces qu'on voulait envoyer en Sicile. La fortune des particuliers se trouvait en même temps fortement entamée par les prestations des triérarques, qui avaient équipé des vaisseaux et contribué de leur bourse aux frais de la guerre ; une quantité d'argent trouvé sur les prisonniers était tombé aux mains de l'ennemi.
Bien plus grave que la perte matérielle en argent, en vaisseaux et en hommes, était la défaite morale, plus dangereuse pour Athènes que pour tout autre Etat. Périclès s'était efforcé de faire d'Athènes et des îles un tout homogène; déjà on en était venu à considérer les îles comme offrant plus de sécurité que le sol même de l'Atlique et à y mettre en sûreté les objets les plus précieux. En développant avec intelligence le système des clérouchies, on eût rendu peu à peu impossible la défection des alliés. Mais ces idées, inspirées par la sagesse politique de Périclès, n'avaient pas été mises en pratique. La politique des démagogues avait augmenté partout l'aversion qu'inspirait la domination athénienne, et ce qui conservait à Athènes son empire sur les cotes, c'était la crainte qu'inspiraient aux villes les flottes athéniennes, aussi longtemps qu'elles régnèrent en maîtresses sur la mer. Le charme était rompu. Athènes allait être châtiée de son égoïsme sans scru-
pilles ; les îles les plas indispensables, celles qui paraissaient le plus étroitement unies cà l'Attique, l'Eubée, Chios, Lesbos, devinrent remuantes. Partout les partis oligarchiques levaient la tète, prêts à renverser une domination odieuse : et, si les Athéniens, au faîte de leur puissance^ avaient eu de la peine à vaincre quelques villes révoltées, ils avaient à craindre, maintenant 'qu'ils ne disposaient plus d'aucune ressource, une défection générale. Enfin, pour comble de malheur, leur propre constitution ne leur inspirait plus aucune confiance; car, môme avant le commencement de l'expédition de Sicile, les sociétés secrètes ' entretenaient Athènes dans un état d'esprit absolument révolutionnaire ; on était convaincu que la constitution établie ne pouvait empêcher l'Etat de se dissoudre au dedans, et était encore moins capable de lui garantir sa puissance au dehors.
Sparte, au contraire, dans l'espace de peu de mois, sans lever une armée, sans rien risquer ni rien perdre, avait remporté des avantages plus grands que tous ceux que la campagne la plus heureuse eût pu lui procurer. Gylippe avait fait voir une fois de plus ce que valait un Spartiate, en imprimant par son action personnelle, au moment le plus périlleux de la crise, une tournure toute nouvelle à l'événement le plus important, le plus fertile en conséquences de toute la guerre. 11 était, avec plus de bonheur, le successeur de Brasidas. La considération de Sparte dans le Péloponnèse, ébranlée par la paix de Nicias, était rétablie ; elle était en bons termes avec tous les alliés, à l'exception d'Argos et d'Élis ; les Doriens d'outre-mer^, qui jusque-là s'étaient tenus àTécart, avaient été entraînés dans la lutte par l'agression d'Athènes et étaient devenus les alliés les plus zélés et les plus courageux du Péloponnèse. Et dans le nombre,- il n'y avait pas seulement les États qu'Athènes avait attaqués et qui n'avaient pas encore assouvi leur soif de vengeance; même à Thurii, le parti péloponnésien l'emporta et détourna cette ville des Athéniens, auxquels tout récemment encore elle s'était montrée si fidèle -. En outre, les Athéniens avaient poussé dans le camp ennemi
1) Voy. ci-dessus, p. 319 sqq.
2) Voy. ci-dessus, p. 362.
390 I-V (il'EBRE DE DÉCÉLIE
le plus capable de tous les hommes d'Etat et de tous les généraux alors vivants. Personne mieux qu'Alcibiade ne savait aiguillonner les lourds Lacédémoniens et leur imprimer un mouvement énergique ; il pouvait leur donner les meilleurs conseils, et leur faire connaître en détailla situation d'Athènes et la disposition des lieux. Enfin ils avaient maintenant un roi belliqueux, l'entreprenant et ambitieux Agis, fils d'Archidamos, celui qui à Mantinée déjà avait rétabli l'honneur des armes lacédémoniennes * . Agis s'efforçait de réparer les fautes qu'il avait commises pendant que Sparte était en guerre avec Argos, et de relever l'autorité royale, singulièrement affaiblie encore depuis 418 (01. xc, 3) par la création du conseil des Dix, qui accompagnaient le roi en campagne.
C'est ainsi que Sparte, ranimée par une foi nouvelle en ses propres forces, se retrouvait à la tête de sa confédération, tandis qu'elle pouvait s'attendre à la dissolution complète de la ligue ennemie. Athènes semblait avoir perdu sans espoir sa domination sur mer, et déjà Sparte tenait prêts ses intendants militaires, pour les envoyer dans les villes révoltées contre Athènes et mettre la main sur leurs ressources. Il semblait que la victoire, comme un fruit mùr, allait tomber dans la main de Sparte. Mais, pour qu'elle fût sûre d'une victoire complète, il lui fallait une flotte. Les villes disséminées dans les îles et sur les côtes étaient incapables de constituer à frais communs une puissance militaire, et Sparte ne pouvait pas consentir à dépendre de leurs caprices si elle voulait prendre la place, maintenantvacante, de souveraine des mers;la jeune marine des Sicéliotes, quelque utile qu'elle fût, pouvait tout aussi peu lui tenir lieu d'une flotte qui lui appartiat. II fallait un noyau solide autour duquel pourraient se grouper les éléments qui s'offraient de toutes parts, une flotte Spartiate qui réunirait autour d'elle les diverses escadres. Mais rien n'était prêt. En effet, bien que pendant la guerre on se fût de plus en plus convaincu de cette nécessité, on était loin d'avoir surmonté tous les obstacles. L'aversion qu'on éprouvait de longue date à faire sur mer des armements sérieux persistait tou-
*) Vôy. ci-dessus, p. 71-72. 166.
jours, et Fou était aussi incapable que parle passé de créer une flotte de guerre. Les Spartiates dédaignaient le service maritime; les rares succès qu'on avait obtenus étaient dus aux classes inférieures, et constituaient par conséquent une menace pour la puissance des hoplites doriens, sur laquelle reposait l'État. D'ailleurs, la situation financière de Sparte n'avait pas changé. Elle n'avait pas de Trésor fédéral ; elle ne tirait de ses alliés aucun revenu régulier ; ses citoyens n'avaient pas de fortune particulière qui put leur permettre de contribuer aux dépenses extraordinaires de l'Etat. On vit bien alors qu'Archidamos avait eu raison de dire^ dès le début de la guerre, que le succès dépendrait bien moins des armes que de l'argent. On pouvait vaincre l'aversion qu'inspirait l'équipement d'une flotte, puisque les circonstances l'exigeaient si impérieusement et le rendaient en même temps beaucoup plus facile. C'était donc l'argent seul qui faisait défaut. Mais cesressources pécuniaires, elles vinrent s'offrir aux Spartiates, d'une façon inattendue, par suite d'événements qui, dans l'intervalle, étaient survenus en Perse.
Les relations entre les Etats grecs et l'empire perse n'avaient jamais été complètement interrompues. Les Spartiates avaient à plusieurs reprises entamé des négociations avec le Grand-Roi, mais toujours sans résultat, car là aussi ils n'avaient pu se décider à suivre une politique franche et résolue. 11 est vrai que ces négociations étaient pleines de difficultés. Car les Perses s'en tenaient obstinément à leurs anciens principes et prétendaient conserver les côtes d'Asie Mineure; ils n'admettaient pas d'autre base de conciliation. Il ne pouvait donc être question d'entente, à moins que les Spartiates ne voulussent consentir à abandonner cesvilles^de la côte d'Asie et garantir leur retour à l'empire perse. A cette condition seulement, les Perses se montraient disposés à aider de leur argent Sparte contre Athènes. Mais, bien qu'au fond les Spartiates se souciassent fort peu de la liberté des Hellènes d'Asie, il leur répugnait, pour des raisons faciles à comprendre, d'introduire de pareilles clauses dans un traité, et de se mettre ainsi en contradiction manifeste avec leur politique nationale, telle qu'ils l'avaient affichée au début de la guerre. Ils n'a-
vaient d'ailleurs, pas plus alors qu'autrefois, nulle envie de faire manœuvrer des flottes de guerre en Asie Mineure, ce à quoi les traités, s'ils devaient profiter aux Perses, les auraient forcés.
On s'explique donc pourquoi les négociations n'avaient jamais abouti. A Suse, on voyait avec dépit que les nombreux ambassadeurs qui arrivaient de Sparte se contredisaient l'un l'autre; et pourtant on tenait à ne pas rompre les pourparlers. C'est pour cette raison que, dans la septième année de la guerre, Artapherne fut envoyé à Sparte pour obtenir enfin une réponse nette et décisive. Mais il tomba avec ses dépêcbes au pouvoir des Athéniens, qui surent le gagner à leur cause, de sorte qu'il s'en retourna auprès du Grand-Roi accompagné d'ambassadeurs athéniens. Mais les négociations qui allaient être entamées en faveur d'Athènes furent interrompues par la mort d'Artaxerxès(01. lxxxvui, 4; 425).
L'avènement du nouveau roi n'eut pas lieu sans de terribles secousses. Car le successeur légitime, Xerxès II, le dernier descendant directdes Acliéménides, fut assassiné par sonfrère consanguin Sogdianos, et, la même année, celui-ci fut renversé à son tour par Ochos, un autre bâtard d'Artaxerxès, qui monta sur le trône sous le nom de Darius II '. Le nouveau gouvernement n'amena pas la tranquillité. On se révoltait partout, surtout en Asie Mineure. Pissuthnès, fils d'Hystaspe, qui plusieurs fois déjà s'était immiscé dans les affaires de la Grèce*, fit défection. Il fut soutenu par des Grecs que commandait un Athénien du nom de Lycon. Il fut vaincu, grâce à la trahison de ces alliés, tandis que son fils Amorgès se maintenait en Carie avec l'aide d'auxiliaires athéniens ^. Après la chute de Pissuthnès, nous voyons paraitre en Asie Mineure Tissapherne et Pharnabaze comme principaux dignitaires du Grand-Roi. Tissapherne, en sa qualité de successeur de Pissuthnès, était satrape des provinces maritimes \ Il en voulait
') Darius Xothus ou le « bâtard (vôOo;) ». L)'après Diodor., XII, 7i. Thlcyd., VIII. 58 et le Canon royal, son avènement date de décembre 424.
-) Voy. vol. II. p. 520, et ci-dessus, p. liO.
3) Thucyd.,VIII, 5.
'') CTparr.yb; twv xatTw (TiiUCYD., ibid.). Cf. NlKOLAI, Politik des Tissaphernes, Bernburg. 1803.
à Athènes pour avoir secouru le parti de son adversaire ; en outre, le Grand-Roi (peutrêtre à la suite de la guerre de Sicile et de la destruction de la flotte athénienne) exigeait des villes maritimes, qu'il considérait toujours comme sujettes de l'empire perse, le paiement des tributs depuis si longtemps suspendu, Tissapherne dut verser les sommes telles qu'elles étaient inscrites au budget de l'empire; pour se procurer l'argent nécessaire, il fut obligé de pousser à la guerre; et, comme l'empire perse se trouvait dans un état si misérable qu'il n'osait pas tout seul attaquer les Athéniens , malgré leur défaite, le satrape cherchait par tous les moyens à se procurer du secours chez les Grecs.
Il en trouva l'occasion en lonie même ; car, dans toutes les villes de quelque importance, il y avait un parti perse \ Elles trouvaient toutes bien lourd le poids de |la domination athénienne ; leur population commerçante ne tolérait qu'avec peine un état de guerre incessante qui troublait leurs relations avec les régions de l'intérieur. Chios était la puissance la plus considérable de l'Ionie, et la seule qui fût indépendante. Là, les familles aristocratiques avaient su, à force de prudence, se maintenir au pouvoir. Dès la septième année de la guerre, Athènes les avait soupçonnées de défection ; mais elles avaient fait confirmer à nouveau leur constitution par les Athéniens et avaient depuis fidèlement rempli leurs engagements. Après les grandes pertes qu'elles aussi avaient éprouvées en Sicile, elles pouvaient encore se vanter de posséder soixante vaisseaux. Leur gouvernement fut le point de départ de la conspiration qui s'ourdit alors contre Athènes. Elles se mirent en rapport avec Erythro, située en face de Chios, sur la côte. Tissapherne entama des négociations avec les deux Etats et envoya, de concert avec eux, des ambassadeurs dans le Péloponnèse pour décider Sparte à se mettre à la tète du mouvement ionien ; il promit de secharger de la solde et de l'entretien des forces péloponnésiennes. C'était l'inauguration d'une nouvelle politique à l'usage des satrapes.
Pareille à la situation de Tissapherne était celle de Pharna-
') Voy. ci-dessus, p. 110.
394 I-A OFERRE DE DÉC.ÉLTE
bazc, satrape do la province septentrionale qui avait pour centre Dascylion sur la Propontide'et comprenait les contrées de rHellespont, la Phrvgie, la Bithynie et la Cappadoce. Il gouvernait le pays troyen avec les montagnes boisées de l'Ida, si importantes pour la construction des vaisseaux, et avait entre les mains, au cas où éclaterait une guerre maritime, les points d'où l'on pouvait diriger contre Athènes les attaques les plus dangereuses. Dans le but d'attirer les Péloponnésiens dans l'Hellespont, Pharnabaze envoya à Sparte, avec de l'argent comptant^ deux partisans grecs chassés de leur patrie, Calligitos de Mégare et Timagoras, chef du parti perse à Cyzique; il cherchait dans ses promesses à renchérir sur ïissaplierne. C'est ainsi que deux puissants satrapes briguaient à Fenvi la faveur de Sparte, et lui offraient de l'argent et des renforts *.
Enfin, le plus voisin et le plus implacable des ennemis d'Athènes n'était pas resté inactif. Thèbes s'était tenue fièrement en dehors de la paix de Nicias; elle avait pris Panacton et l'avait ensuite rasée avant que la forteresse fût rendue aux Athéniens -; un coup de main que les mercenaires thraces congédiés d'Athènes ^ avaient tenté contre Mycalessos, sous la conduite de Diitréphès, avait tout récemment encore excité sa colère au plus haut degré '*. Elle avait aussi envoyé des auxiliaires en Sicile et contribué pour sa part à la défaite des Athéniens; elle se préparait alors à- une nouvelle guerre, et s'entendit comme autrefois avec Lesbos °.
Tandis qu'ainsi les ligues les plus dangereuses se formaient de toutes parts contre Athènes^ la guerre avait déjà recommencé en Grèce. Ce fut Athènes qui, cette fois, attaqua la première. Une escadre athénienne sous Pythodoros avait débarqué, au commencement de l'année 414 (01. xci^ 3), par conséquent pendant le huitième été qui suivit la conclusion des traités, sur le territoire laconien, près de Prasiai et d'Epidau-
') Thucyd., VIII, 6.
-) Thucyd., V, 39 sqq. Voy. ci-dessus, p. 273.
■') Voy. ci-dessus, p. 388.'
^1 Thucyd., VII, 29.
■} Voy. ci dessus, p. 101-102.
ros Limera, et avait dévasté les campagnes, à titre de représailles pour les incursions lacédémoniennes en Argolide '.
Cet incident, assez insignifiant en lui-même, eut des suites considérables. En effet, pendant les dix. premières annéeç de la guerre, les Spartiates avaienteù le sentiment qu'ils l'avaient entreprise injustement, attendu que les Thébains, en pleine paix, avaient surpris Platée; et les citoyens d'un certain âge, qui se plaçaient uniquement au point de vue du droit, s'obstinaient à croire que c'était là la cause des malheurs que Sparte avait éprouvés à Pylos et ailleurs. A présent, c'était Athènes qui avait rompu la paix: ce que Sparte attendait depuis longtemps était enfin arrivé; et, comme Athènes refusait toute satisfaction, le vieux parti Spartiate se sentit, lui aussi, animé d'une ardeur nouvelle; on crut pouvoir faire la guerre en toute sûreté de conscience et en attendre des résultats meilleurs.
Alcibiade se hâta d'exploiter cette disposition des esprits pour atteindre son but. Il décida les Péloponnésiens, après qu'ils eurent en hiver décidé la guerre et commencé les préparatifs, à faire au printemps de 413 (01. xc.i, 3) - une invasion en Attique sous Agis, à une époque où déjà l'on pouvait prévoir quelle tournure prendrait la guerre de, Sicile. Pendant douze ans^ FAttique avait été préservée de toute invasion, et les traces de la guerre d'Archidamos étaient effacées; d'autant plus désastreuses furent les nouvelles dévastations, dont on ne pouvait môme pas se venger en attaquant les côtes du Péloponnèse. Ce qu'il y avait de pire, c'est que les Péloponnésiens étaient décidés à ne pas revenir à leur ancienne tactique ; au lieu de venir chaque été ravager FAttique, ils résolurent d'y occuper d'une manière durable une forte position; et, malheureusement pour Athènes, Alcibiade leur indiqua le meilleur endroit ^
Lorsque d'Athènes on porte ses regards vers le nord, on voit la haute muraille du Parnès s'abaisser à droite, vers le Brilessos. Mais, avant de confondre ses prolongements avec
') Thucyd., VI, 104.
-) ripo; àpxo|J.évo"j TipwiTaxa (ThL'CYD., Vil, 19).
') On trouvera une description plus détaillée de Décélie et des environs dans E. Curtius, Sieben Karten zier Topographie von Athen. Taf. VII.
fes collines de la Diacria, il forme une dépression profonde, dont le profil en forme de croissant dessine sur l'horizon septentrional une échancrure des plus marquées. Sur un large plateau, au-dessous de la crête de la montagne, était située Décélie, une des vieilles villes de la décapole attique, à cinq lieues de la capitale et à égale distance de la Béotie. C'est de là que parlent les deux routes qui menaient en Eubée par le district montagneux de la Diacria; l'une d'elle passe juste au pied de Décélie; l'autre, un peu plus à l'est,, traverse Aphidna. La place que les Spartiates avaient choisie commandait les deux routes. Ils se retranchèrent sur un rocher élevé, au-dessus de. Décélie, et les Athéniens n'essayèrent même pas de les en chasser. C'était là un résultat d'une telle importance que dans l'antiquité déjà on appelait « guerre décélienne » toute la dernière partie de la guerre du Péloponnèse.
L'occupation de Décélie est comme le trait d'union entre la guerre de Sicile et celle qui se ralluma alors entre Athènes et le Péloponnèse. Celle-ci eut tout d'abord le caractère d'une Interventionen faveur des Syracusains; mais, par rapport aux traités qu'on avait observés pendant huit ans, c'était le commencement de la seconde guerre entre Athènes et Sparte. Le but immédiat qu'on s'était proposé ne fut pas atteint^ car les Athéniens n'en envoyèrent pas moins Démosthène en Sicile avec une nouvelle armée. Mais lorsque, six mois plus tard, tout fut perdu, ils se sentirent d'autant plus incommodés par la garnison de Décélie.
L'ennemi interceptait la plus grande partie des approvisionnements de la ville, parce qu'il avait en son pouvoir les routes del'Eubée. Sans doute, les voies maritimes restaient ouvertes, mais elles étaient beaucoup plus longues et plus difficiles ; en même temps, la possession de cette île, si nécessaire auxAthéniens, se trouvait compromise. L'ennemi avait en son pouvoir une grande partie de leur propre territoire, un grand nombre de bourgs et de villages, de'terres, de forêts et de pâturages. Un tiers de l'Attique n'appartenait plus aux Athéniens, et, jusque dans le vojsinage immédiat de la ville, la circulation était entravée et le trafic interrompu. Une grande partie des habitants de la campagne, sans travail et sans gagne-pain, se
pressaient de nouveau dans l'enceinte de la ville. Nuit et jour les citoyens étaient obligés de monter la garde; en un mot, tous les embarras et toutes les misères des premières années de la guerre avaient reparu, mais plus graves que parle passé. Cette fois, on n'avait plus un moment de repos. Les ravages s'étendaient sur une partie bien plus considérable du territoire, puisqu'une armée ennemie en tirait d'une façon continue ses moyens d'existence ; en outre, les esclaves qui voulaient s'enfuir de chez leurs maîtres avaient maintenant toute l'année un refuge assuré. Ils accouraient par milliers à Décélie, où ils avaient occasion de rendre à l'ennemi d'importants services '. Une plus grande sévérité n'eût pas empêché le mal ; on se vit obligé au contraire, pour y obvier, de les traiter avec plus de douceur '.
Dans ces circonstances, cène furent pas seulement les biens et les revenus des particuliers qui diminuèrent sensiblement, mais encore ceux de l'Etat en général. On cessa surtout de payer les frais de justice et les amendes, qui à Athènes constituaient une partie considérable du revenu public, parce que les parties ne venaient plus à Athènes pour se faire juger, et que les tribunaux n'avaient plus le temps de siéger. D'autres ressources encore, les fermages, les droits perçus dans les marchés^ etc., vinrent à manquer au Trésor, de sorte que, par suite des dépenses énormes causées par la guerre de Sicile et des pertes actuelles, Athènes tomba dans une détresse financière comme elle n'en avait jamais connu. On ne pouvait se permettre des exactions à l'ég'ard des alliés, parce qu'on n'était même pas sur d'encaisser les versements réguliers et qu'on
') Le nombre des esclaves fugitifs (artisans pour la plupart) dépassa 20,000 (TiiucYD., VII, 27). CL BocKH, Bergwerke von Laio'ton, 1814,p. 123.
-) Aristoph., Nub., 5. On parle d'une prétendue ordonnance rendue à ce sujet (Anox., Probl. Rhet. ap. Walz, Rhet . Grœc, VIII, p. 411). Cf. Meier, De bonis damnatorum, p. 50. Thucydide est seul à parler d'une tentative faite par Démosthène pour créer aux Lacédéraoniens des embarras analogues. En 413, au moment où la flotte envoyée en Sicile contourne le
Péloponnèse, ff/ôvxs; è; xà xatav-ty-pù K-jOriptov tyjç Aaxwvixr,;, ëvôa xo Upôv xoO 'Atvo/XwvÔ; ÈiTxt, xri; x£ yvi; ettiv a lovoaav xat Ixet'xtiTav lc70[j.â)O£; xi -/wpîov (peut Onoiignathos, cf. E. Curtius, Peloponnesos, II, p. 330), î'va ot^ ol'xs Ei/wte? -ZMV AaxcôatiJ.ovtwv aùxôas aOxo[j.o).co(ji xotl ci[i.% /.-riaxai £? auxoO, wdTtîp £x xr|; lIÛAO'j, âpTiayv uoiwvxai (Thucyd., VII, 26).
ne disposait d'aucun moyen de coercition.^ On eut doncrecours à un autre moyen pour augmenter les revenus et les rendre pluscertains, sanscependantpeser sur les alliés. On supprima l'impôt direct pour le remplacer par un droit de o7o à percevoir sur les marchandises exportées ou importées dans tous les ports des villes alliées '. Ces impôts furent affermés, etdes douaniers athéniens d'une nouvelle espèce, les sî/.cstiaôys' ou collecteurs du vingtième, se répandirent sur tout le domaine soumis à la république. Toutefois, cette mesure n'eut pas^ à ce qu'il paraît, le succès qu'on en attendait; les douaniers attirèrent sur eux et sur Athènes la haine des alliés -, et cette innovation ne lit qu'augmenter le désordre des finances athéniennes. Aussi, au bout de quelques années, on en revint à l'ancien système des tributs ^.
Au milieu de ces cruels embarras extérieurs et intérieurs, les Athéniens n'eurent qu'une chance heureuse, c'est que les Spartiates et leurs alliés ne furent pas assez prompts à frapper un coup décisif, en profitant du premier moment de terreur. Les Athéniens eurent ainsi le temps de se recueillir et de retremper leur courage pour reprendre la lutte. Athènes était décidée aux plus grands sacrifices pour conserver sa grandeur, elle savait qu'elle n'obtiendrait rien par des négociations et des concessions; elle était résolue à accepter le combat et à se fier à la protection des dieux.
Mais les malheurs qu'on avait éprouvés n'avaient pas seulement ébranlé les bases extérieures delapuissance athénienne: on ne manquait pas seulement d'argent, d'hommes, de vaisseaux, d'alliés fidèles, mais aussi de cette foi en soi-même qui est le premier besoin d'un grand État, et de confiance dans la constitution du pays. On reconnaissait clairement que la ville
" iJ'fiprès BöcKti {Staatshaushaltung, \\^ p. 588), c'est en 413 qua été' iiilroduiLe, à titre d'essai, IVaorjxf, twv xaTa 6â>.aaoav (Thucyd., Vil, 28), impôt qui représentait un principe nouveau appliqué au traitement des alliés.
*) Dans les Orenouilles, représentées en iOS, on maudit encore un eikostologiœ (ARiSTorn., Ran.., 363).
-') Daprès Xénophon [Hellen., I. 3, 9), on recommençait .à lever des tributs en iOO. Cf. BöcKii, ibid: Köiilek, Del. -att. Bund, p. 152. Gilüert {Beitrüge, p. 288 sqq.) cherche à démontrer que l'stxodrr, a été perçue jusqu'à la fin de la guerre.
avait mérité ses malheurs, qu'on avait commis de grandes fautes; et ces fautes' étaient si intimement liées au système démocratique que celui-ci devait nécessairement tomber luimême en discrédit. Aussi ne voulut-on plus entendre parler des anciens organes du peuple; les voix des ardents démagogues étaient réduites au silence, la tribune déserte. Il n'y avait point là d'hommes éminents et universellement considérés, et c'est avec inquiétude qu'on cherchait ceux qui, dans ces temps difficiles, seraient capables de diriger les affaires. On les cherchait parmi ceux qui avaient averti à temps leurs concitoyens, etdontonse repentait amèrement d'avoir négligé ces avis. On s'adressa donc involontairement au parti deNicias, au parti modéré, et c'està lui que se joignirent aussi les ennemis de la constitution, qui mirent avidement à profit le mouvement de l'opinion pour ruiner l'ordre établi.
Le peuple était devenu doux et docile; il écoutait tranquillement des propositions que, peu de mois auparavant, il eût qualifiées de haute trahison et dont il eût poursuivi les auteurs avec acharnement; il donna sans murmurer son assentiment aux modifications les plus importantes de la constitution, aux restrictions les plus sérieuses apportées à sa propre puissance. Car les hommes qui prirent la direction des affaires publiques demandèrent qu'on ne songeât pas seulement à remédier aux maux actuels et à sortir d'embarras, mais aussi à prévenir le retour de semblables infortunes. Tout le mal, selon eux, venait de la légèreté avec laquelle, dans les assemblées du peuple, on prenait les résolutions les plus graves. Le conseil des Cinq-Cents, tel qu'il était, n'offrait aucune garantie de prudence dans l'expédition de.-^ affaires; il fallait donc une nouvelle magistrature, un collège d'hommes mûris par Texpérience, chargés d'examiner tous les projets et toutes les propositions, et de ne laisser rien soumettre à la décision du peuple qu'après avis et approbation préalable.
Ces nouveaux magistrats devaient en môme temps proposer, dans les cas urgents, les mesures nécessaires, rendre possible un gouvernement énergique et discret, et surtout veiller à ce que la plus grande économie présidât aux dépenses, pour réserver aux besoins essentiels de l'Etat les fonds encore dis-
poniblcs. C'est ainsi que le peuple athénien^ complètement émancipé depuis la chute de l'Aréopage ', se remit lui-même en tutelle; et ce changement était d'autant plus important que la compétence des nouveaux magistrats était illimitée et leur nombre très restreint, de sorte qu'ils pouvaient d'autant plus facilement devenir les instruments d'un parti. C'étaient dix citoyens appelés « Pré-délibérants (zpôoojAo'.ji^àcause de leurs fonctions et nommés sans doute à l'élection dans les dix tribus- Le seul que Ton connaisse est Hagnon ^ un des signataires du traité de Nicias, l'adversaire de Périclès, et par conséquent un homme qui, par ses principes politiques, tenait au parti dont Thucydide fils de Mélésias avait été autrefois le chef.
Les autorités nouvelles s'occupèrent tout d'abord de mettre de l'ordre dans les finances. On réduisit le budget des fêtes, des sacrifices, des jeux publics; on permit aux citoyens de s'associer deux à deux pour subvenir aux dépenses d'un chœur, et auxtriérarques de supporter en commun les frais d'équipement. Peut-être le changement des tributs en droits d'entrée ^ est-il aussi une des mesures financières prises par les Proboules.
On se prépara ensuite avec ardeur à faire la guerre. On fit venir du bois de la Thrace et de la Macédoine pour construire en toute hâte une flotte nouvelle; on fortifia Sounion pour empêcher l'ennemi d'y établir une station maritime et de fermer la route maritime de TEubée, la seule qui fût encore ouverte. Le fort de Sounion servait en même temps à surveiller les esclaves qui travaillaient en grand nombre dans les mines. On concentra les troupes en rappelant les garnisons du dehors; on en laissa pourtant quelques-unes à leur poste, surtout celle de Pylos, que l'on continua d'occuper comme
1) Voy. vol. II, p. 417-418.
2) ÏHUCYD., V, 19. 2i. Plut., PerîcL, 32. Lysus, Orat,, XII, § 65. CI", ci-dessus, p. 48. Outre Hagnon, nous connaissons un proboule du nom de Sophocle (Aristot., Rhet., III, 18) que je ne puis me résoudre à identifier, comme le l'ont la plupnrl, avec le poète tragique. Wattenbach [De Quach'ingentoriim Athenis f actione, p. 22), pense que ce pourrait être Sophocle, fils de Sostratide (Thucyd.. III, 115). he^ proboulcs paraissent avoir prolongé au-delà d'une année la durée de leur office.
3) Voy. ci-dessus, p. 398.
aiipamvanl. Enfin, on fit tout ce qu'on put pour surveiller les alliés, pour rendre à la ville son ancienne considération et la confiance à ses habitants. C'est sans doute aussi à la même époque que, pour réparer les pertes qu'on avait éprouvées, on publia une amnistie qui rappelait les bannis, qui rendait leurs droits civiques à ceux des condamnés dans l'affaire des Hermocopides qui n'avaient pas passé à l'ennemi '.
Les mois d'automne et d'hiver, que les Athéniens employèrent de cette manière, furent un temps de surexcitation, d'attente universelle. On croyait brisée une puissance qui avait tenu sous son joug la moitié de la Grèce, et sa domination paraissait près de tomber. Sa chute devait doHC inaugurer un nouvel ordre de choses dans toute la Méditerranée, et, depuis Suse jusqu'aux colonies italiques, tous les Etats étaient intéressés aux changements qu'on attendait. Tous les ennemis d'Athènes faisaient des préparatifs, soit ouvertement, soit en secret; aucun ne voulait se priver des avantages d'une victoire prochaine. Car l'été suivant, cela ne paraissait pas douteux, Athènes allait recevoir son châtiment, et les alliés qui avaient gémi sous son joug, qui avaient été forcés de donner pour elle leur or et leur sang, attendaient avec une ardente soif de vengeance le jour oii Ton obligerait les .Vtliéniens à rendre compte de toutes les violences qu'ils avaient commises à Mytilène, à Egine^ à Scione, à Mélos et ailleurs. Les alliés des Lacédémoniens étaient convaincus que quelques efforts suffiraient pour mettre fin à jamais aux misères de la guerre, et se montraient pour cette raison plus disposés à servir sur terre et sur mer.
Les opérations militaires des Péloponnésiens avaient un double centre, l'un à Décélie, l'autre à Sparte. On avait en effet conféré au roi Agis des pouvoirs extraordinaires, le laissant libre d'agir dans le nord comme il l'entendrait,, afin qu'il put profiter immédiatement de toutes les occasions de nuire aux Athéniens. Aussi fit-il, avant la fin de l'hiver, en prenant pour point de départ son quartier général, de longues expédi-
') Sur le retour des a-ctfjLoi, voy. Marcellin., Vit. Thucyd., p. 6. Bekker. Hermes, XIII, p. 431. Cf. Kirchhokf, Ucber die Poleten Urkunde aus Ol. XCI, 4 (in N. Jahrbb. für Pbilol., 1860, p. 247).
in 26
lions vers le nord; il chercha à relever Héraclée, contraignit les tribus de FŒta, les Phthiotcs elles Thessaliens, à lui livrer des otages et à contribuer aux dépenses de la flotte péloponnésienne, et reçut les envoyés qui venaient des îles pour s'assurer Tappui de Sparte lors de la défection qu'elles méditaient contre Athènes. Il fallut tenir ces négociations bien secrètes, parce que les oligarques, qui partout relevaient fièrement la tête, avaient à craindre non seulement Athènes, mais les partis populaires, dont les chefs lui étaient restés fidèles. Aussi, heureusement pour Athènes, une défection g'énérale était impossible, parce que les Spartiates n'avaient pas les moyens nécessaires pour soutenir leurs partisans en même temps dans des endroits différents. Il fallait choisir ceux auxquels on voulait accorder la préférence ; et l'on montra à ce sujet une incertitude, une irrésolution qui ne contribua pas peu à paralyser les succès des Péloponnésiens. C'est ainsi qu'Agis envoya d'abord en Eubée trois fonctionnaires avec des troupes, parce qu'il voyait là avec raison le point le plus vulnérable de la puissance athénienne et qu'il lui semblait facile de pousser l'ile à la révolte, tout en continuant les opérations militaires autour de Décélie. Mais il céda ensuite aux instances des Béotiens, qui voulaient avant tout qu'il aidât les Lesbiens, etil équipa pour ces derniers des vaisseaux et des troupes. Il morcela ainsi ses ressources et s'engagea de Décélie dans la guerre d'Asie, qu'on aurait dû diriger de Sparte.
Dans la capitale aussi régnait l'indécision; non pas qu'on eût reculé devant luie alliance avec les Perses au dernier moment; on était embarrassé parce qu'on se trouvait en face de deux opinions contraires. Les uns voulaient qu'on soutînt avant tout Tissapherne,les autres, qu'on commençât à faire la guerre dans l'Hellespont, selon le désir de Pharnabaze; Agis de son côté, d'accord avec les Béotiens, usait de toute son influence pour porter les premiers secours aux Lesbiens^ à l'égard desquels il fallait réparer le plus tôt possible les négligences commises autrefois'. J)ans ces circonstances, ce fut Alcibiade qui l'emporta en décidant ses partisans, parmi lesquels
*) Voy. ci-dessus, p. 109.
J'éphore Endlos, l'adversaire d'Agis, était le plus puissant, à écouler les propositions de Tissapherne '.
C'estl'Ionie, en effet, qui offrait les plus grandes chances de succès ; c'est là qu'on pouvait faii-e éprouver à Athènes les pertes les plus sensihles. Plusieurs fois déjà les satrapes s'étaient avancés avec bonheur vers les côtes d'ionie. La Perse avait des partisans dans toutes les villes, surtout à Ephèse, qui, de toutes les villes de la côte, faisait avec l'intérieur le commerce le plus important et qui était la plus accessible aux influences de l'Orient. Il est même probable que, déjà avant la défaite de Sicile, Ephèse s'était détachée d'Athènes et était tombée au pouvoir de Tissapherne. Maintenant, c'était Chios qui se disposait à faire défection, Chios, le plus important de tous les États de la ligue, celui dont l'exemple devait être décisif pour toute ilonie. Les villes de cette contrée n'étaient point fortifiées ; tîUes étaiontdépourvues de garnisons et de vaisseaux qui eussent pu les protéger. La satrapie de Tissapherne paraissait donc, à tous égards, le théâtre delà guerre le plus favorable. Tissaplierne disposait d'ailleurs de plus de ressources que Pharnabaze, bien qu'il n'appu3'ât pas comme celui-ci ses offres par des subsides en argent comptant. Alcibiade enfin avait dans les villes ioniennes un parti considérable - et pouvait espérer y faire valoir son infiuence mieux que partout ailleurs. C'est ainsi qu'après bien des discussions on se décida à adopter les plans de,campagne qu'il avait proposés. On renonça provisoirement à l'Eubée et à Lesbos ; mais, avant la fin de l'hiver, Chios et Érythra^^ après qu'on se fût rendu compte des forces de la première par les yeux d'im député, furent reçues secrètement dans la ligue péloponnésienne, et les premiers secours leur furent accordés. Plus tard, on pensait étendre la guerre vers le nord, parce qu'on ne voulait pas indisposer Pharnabaze et qu'on savait parfaitement apprécier l'importance que rilellespont avait pour les Athéniens; Décélie devait cependant rester le centre des opérations continentales. Ce fut là le plan de campagne pour l'été suivant,
•) Sur les plans et les hésilalions des Spartiates, voy. Thlcyd,, Vlll, 0. 8. 12.
-) Voy. ci-dessus, p. 316.
404 LA (iUERRE DE DÉCÉLIE
plan qu'acceptèrent les alliés et qu'agréa Agis lui-même, parce qu'on s'était accordé à faire de Chios, après Lesbos, l'objectif de la flotte et à confier le commandement de cette entreprise à Alcamène, selon les désirs d'Agis.
On était en train de construire la flotte. Sa force totale devait s'élever à 100 vaisseaux de guerre. Sparte s'était cliarg'ée d'en construire 2o, et Thèbes autant; les Corinthiens en fournirent 15, lesPhocéensetlesLocriensunnombreégahles Arcadiens, les Pellénéens et les Sicyoniens d'un côté, les Mégariens et les villes des côtes de l'Argolide d'autre part, équipèrent les 20 qui restaient. Eu outre, on attendait un renfort considérable de Sicile; à Chios, 60 vaisseaux étaient prêts. Il n'y avait pas de temps à perdre , car les mouvements en lonie commençaient à être connus et les habitants de Chios insistaient pour qu'on se hâtât.
Et pourtant, tout marcha lentement et maladroitement. D'abord, 10 vaisseaux sous les ordres de Mélancridas i^devaient se rendre directement des côtes de Laconie à Chios ; mais, lorsque tout fut prêt, un tremblement de terre effraya si fort les Spartiates qu'ils renoncèrent à l'expédition; ils nommèrent amiral Chalcideus à la place de Mélancridas * et résolurent de commencer la guerre maritime en prenant pour point de départ non pas Gytheion^ mais le rivage corinthien ; cette décision amena de nouveaux retards et de nouveaux malheurs. Car les Corinthiens se hâtèrent, il est vrai, de transporter à Cenchrécs, de l'autre côté de l'isthme, 21 vaisseaux; mais, quand ils en furent là, ils ne voulurent point troubler par un déploiement de forces militaires la célébration des jeux Isthmiques qui, avec la foire qui les accompagnait, leur procuraient de grands avantages ; et ils se montrèrent tout aussi peu disposés à agréer la proposition d'Agis, qui offrait de prendre en son nom le commandement des vaisseaux. Aussi les Athéniens ^eurent-ils le temps d'aller demander à Chios sept vaisseaux qu'on n'osa pas leur refuser, parce que le parti Spartiate n'avait pas encore les moyens <le faire de sa défection un fait accompli '. On vit même des députés d'Athènes,
') Thl'cvd., VIII, 6.
'-) Thucyd., VIII, 9.
SPARTE ET LA PERSE CONTRE " ATHÈNES 40o
invités par Corintho, assister aux jeux Isthmiques, qu'on célébra en avril ou en mai; là, les plans des Péloponnésiens achevèrent de se dévoiler, et les Athéniens prirent les mesures les plus énergiques pour empêcher l'expédition projetée. Car, sansparler de leur lenteur, la plus grande faute que commirent les alliés, ce fut de choisir pour théâtre de leurs préparatifs le golfe Saronique, comme s'il n'y avait plus ni Athènes ni forces ennemies. Aussi, lorsque la flotte corinthienne quitta la côte avec les vaisseaux d'Agis, elle fut attaquée par une escadre athénienne de force égale. Les Péloponnésiens reculèrent et se tinrent à distance. Mais, lorsqu'ils s'avancèrent de nouveau, ils virent venir à eux un nombre plus grand encore d e vaisseaux emiemis : ceux-ci les rejetèrent sur la côte du Péloponnèse et les enfermèrent dans une baie entourée de rochers, appelée Pirseos^ battus et fort maltraités. Alcamène lui-même périt dans cette affaire. C'était le premier succès que remportaient les Athéniens depuis leur défaite; ils reprirent courage, tandis que les Péloponnésiens en furent si abattus qu'à Sparte on résolut de renoncera la guexTe d'Ionie, qui n'avait jamais été très populaire.
Et certainement on l'eût fait sans la présence d'Alcibiade. Il sut retirer les plus grands avantages du blocus de la flotte corinthienne: il lui importait avant tout de montrer que, même sans flotte, il pouvait soulever Tlonie etménager une alliance entre Sparte et la Perse. Il sut gagner les éphores; il profita de leur jalousie à l'égard d'Agis, dont il s'était fait lui-même un ennemi en entretenant avec sa femme des relations coupables. Il représentait surtout à Endios qu'il y aurait grand avantage à déjouer les ambitieuses espérances du roi, qui rêvait des triomphes en lonie. On n'a pas besoin de vaisseaux, disait-il avec une assurance qui étonnait tout le monde et entraînait les indécis : il sufüt d'être à Chios avant qu'on y reçoive la nouvelle de l'accident survenu dans le golfe de Corintlie; pour le reste, il aviserait. On revient donc sur la résolution déjà prise, et les cinq vaisseaux (Sparte n'avait pas pu en équiper davange) se mettent en route sous Chalcideus et Alcibiade, Une traversée rapide les conduit à leur but, et, lorsque la petite escadre jette l'ancre devant Chios, le parti
aristocratique n'iiésite plus à afficlier ouvertement ses prétentions. Le peuple effrayé n'ose pas résister. Alcibiade, qui affirme que les vaisseaux présents ne sont que les avantcoureurs d'une flotte imposante, sait écarter par son influence toutes les difficultés. Ërvthr» suit immédiatement l'exemple de Ghios. Enfin, Clazomène aussi se décide à déclarer ouvertement son adhésion, bien qu'on n'y eût envoyé que trois vaisseaux. Les nouveaux alliés sont invités à hâter leurs préparatifs et la construction de leurs murailles '. La guerre s'allume comme par un coup de foudre; la défection de l'Ionie a commencé, et Sparte commande en maîtresse au centre de la domination ennemie. Jamais plus grands résultats ne furent obtenus avec de plus faibles moyens.
Jusque-là on n'avait pas rencontré d'ennemis, car Strombichidès, qui était parti de la côte corinthienne pour capturer l'escadre de Chalcideus, l'avait manquée. Mais alors on se décida à Athènes à faire les plus grands efforts pour sauver l'Ionie.
La défection ouverte de Chios produisit une impression immense. On avait toujours traité cette île avec des égards particuliers; on la considérait comme la perle des villes alliées; à l'époque des sacrifices publics, son nom figurait dans les prières qu'on adressait aux dieux pour le salut de l'Etat % et récemment encore Eupolis, dans une comédie dont les villes alliées formaient le chœur, avait vanté Chios, « la belle ville qui envoie des vaisseaux de guerre et des hommes lorsqu'il en faut, et qui est toujours docile comme un coursier qui n'a pas besoin d'être châtié ^ ». La défection de Chios fut considérée comme le signal d'une révolte générale des alliés. On résolut d'user de tous les moyens et même de recourir au fonds de réserve de mille talents déposé dans l'acropole, à celui qui, d'après^une loi de Périclès, ne devait être entamé qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire dans le cas ofi l'ennemi attaquerait la ville ou le port '. On voyait en effet dans le soulèvement
1) Thucyd., Vin, 14.
-) ScHOL. Aristoph., Aves, 880.
3) X5t),r| ■nô).t; T£[XTi£t yàp r|[J.iv vxjç [xaxpà? à'vôpa; 6' otav otr^ar,, x«v T«)-Aa
Tt£iOap7EÎ -xaXwç à'7i),r,xTo; wTTtîp Îti-ko; [Fragm. Com.^ II, 509). *) Voy. vol. H, p. 537 et ci-dessus, p. 01.
de rionie une attaque dirigée contre Texistence même de l'Etat, et l'on crut avoir le droit d'interpréter la loi dans ce sens. On trouva ainsi les sommes nécessaires pour équiper des vaisseaux \ On retira des arsenaux les vieilles trirèmes mises au rebut ' ; on répartit les vaisseaux et les équipages selon les besoins du service. On envoya sans retard en lonie l'escadre de blocus, c'est-à-dire la partie de la flotte la plus capable de combattre, et on la remplaçapar d'autres vaisseaux. On mit aux fers les Chiotes libres qui montaient les sept vaisseaux, et on rendit la liberté aux esclaves qui s'y trouvaient; on prit les mesures les plus énergiques pour empêcher la révolte de gagner du terrain.
On ne put pas néanmoins arrêter les progrès d'un adversaire tel qu'Alcibiade. Strombichidès cherchait avec neuf vaisseaux à se maintenir à ïéos, où les Athéniens avaient bâti un chàteau-fort pour protéger la contrée^ : ce fut en vain. Déjà Alcibiade avait réuni autour de lui 23 vaisseaux ioniens et était maître de la mer. Il laissa à Chios les marins péloponnésiens, en qualité de troupes de terre, pour y protéger le gouvernement contre les révoltes et les agressions, prit à bord des marins de Chios, et courut à Milet pour se rendre maître de cette antique capitale de l'Ionie avec les forces qu'il venait de créer *. Car, au lieu d'attendre du renfort, il craignait sans cesse d'en voir arriver trop tôt au gré de son ambition. Les Athéniens ne purent faire autre chose que de prendre près de l'île de Ladé ^un poste d'observation, tandis que les Milésiens, gagnés par Alcibiade, faisaient défection.
Enfin Sparte obtint ce qu'elle désirait si ardemment et depuis si longtemps, des subsides de la Perse. Les succès
') Mention du versement îx twv -/i/.iwv TaXâvTwv lüv s\^ xàç Tpir,p£'.; «Lv 7taps).âêo(A£v Ttapà-rcov Ttpotépwv xajAiwv (BöCKH, Staats haushaltung, II, p. 74. C. I. Attic, I, n. 184).
*) D'après Herbst, Rückkehr des Alkibiades, 1843, p. 51, on avait encore sous la main les 100 meilleures trirèmes, que l'on devait, comme les mille talents, tenir en réserve (Thucyd., II, 26). JMais alors, pourquoi Thucydide (VIII, 15) ne parle-t-il que de l'argent ?
3) Thucyd., YIII, 16.
*) Thucyd., VIII, 17. Plut., Alcib., 24.
5) Vov. vol. II, p. 211.
extraordinaires du commencement de la guerre d'Ionio décidèrent Tissaphcrne à prendre enfin un parti et à se montrer disposé à signer pour tout de bon un traité, comme un maître qui prend à sa solde un valet après l'avoir mis à l'épreuve. A Milet, il eut une entrevue avec Chalcideus, et ce fut au nom du Grand-Roi et de Sparte qu'on rédigea l'acte que nous a conservé Thucydide'. La clause fondamentale du traité stipulait que les pays et les villes que le Roi ou ses ancêtres avait possédés devaient lui rester. Le Roi et les Lacédémoniens s'entendent pour empêcher les Athéniens de percevoir aucun impôt ou redevance dans lesdites villes et contrées. Aucune des deux parties ne pourra traiter isolément avec Athènes. Les Lacédémoniens considéreront comme leurs ennemis tous ceux qui feront défection au Roi, et le Roi tous ceux qui abandonneront Sparte ou cesseront d'être ses alliés.
La Perse ne s'engageait pas par ce traité à payer une solde régulière à ses nouveaux alliés, bien que cet avantage fût l'unique raison qui décidât les Lacédémoniens à le signer. A tous autres points de vue. cet acte ne pouvait que les déshonorer et leur porter préjudice. Car ces mêmes Spartiates qui avaient prétendu, au début de la guerre, défendre les Hellènes opprimés livraient maintenant de leur propre gré aux Barbares toutes les villes de la côte d'Asie, et même, si l'on voulait faire valoir dans toute leur étendue les clauses du traité, la Grèce d'Europe jusqu'à l'isthme de Corinthe; ils s'engageaient même à replacer sous le joug des Barbares les pays délivrés par leurs ancêtres ; ils reniaient les glorieuses journées de PlcHée et de Mycale, eten mettaient à néant les résultats ; ils érigeaient le Grand-Roi en arbitre du différend qui divisait les Grecs, et faisaient garantir la solidité de leur ligue par l'ennemi héréditaire de la natioii. A une époque oii l'empire perse était en pleine décadence et l'autorité royale tombée au point de trouver son plus ferme soutien dans la rivalité mutuelle des satrapes, la politique du Grand-Roi remportait, sans faire aucun sacrifice, le plus grand et le plus inespéré des triomphes. Les Perses voyaient les ennemis
*) Thucyd., VIII, 18. Cf. NiKOLAi, Politik des Tissaphemes.
qui les avaient partout battus reconnaître pleinement l'objet de leurs prétentions surannées, cette suzeraineté qu'ils avaient revendiquée avec obstination, Tissapherne avait obtenu sans peine pour lui-même les plus grands avantages. Amorgès était écarté ; Milet et les autres villes de la côte étaient mises entre ses mains ; il était maître dans sa satrapie comme aucun de ses prédécesseurs ne l'avait été depuis la bataille de Mycale, et si, pour le moment, il avait consenti à agir de concertavec Chios et Erythrce, en les traitant sur le pied d'égalité ', il avait tout lieu de croire qu'il réussirait bientôt à mettre fin à l'autonomie provisoirement reconnue de ces Etats.
Un traité aussi honteux et aussi humiliant pour les Grecs devait nécessairement exercer l'influence la plus fâcheuse, car il émoussait chez les guerriers Spartiates le sentiment de l'honneur, il révoltait les bons citoyens et faisait mépriser le gouvernement. Alcibiade, de son côté, cherchait à écarter les scrupules ; il représentait aux Spartiates qu'il fallait de l'argent pour humilier Athènes, et il donnait à entendre que les autres clauses du traité ne devaient pas être prises tellement au sérieux. De tous les Grecs, il était le seul qui gagnât quelque chose au traité. Tissapherne devenait son oblig'é, et il s 'était forgé une arme dont il pouvait se servir contre Athènes d'abord et par la suite, s'il le jugeait à propos, contre Sparte elle-même.
La conclusion du traité n'exerça pas sur la guerre une influence sensible. Des deux côtés on reçut des renforts durant la seconde moitié de l'été , sans qu'on fît rien de décisif. Les vaisseaux péloponnésiens réussirent enfin à sortir du refuge où ils étaient bloqués *, et quatre d'entre eux furent conduits en lonie par Astyochos, le successeur d'Alcamène, qui, comme amiral lacédémonien, fut investi du commandement suprême. Les vaisseaux de Chios croisaient partout sans relâche, et ils enlevèrent encore à Athènes, en les poussant à la défection, bien des localités situées sur le littoral. Ils entraînèrent même les deux villes les plus importantes de Lesbos, Mytilène et Méthymne, celle-ci jusque-là si
') Voy. ci-dessus, p. 393.
2) Voy. ci-dessus, p. 405.
410 LA nUERRE DE DÊCÉLIE
fidèle aux Athéniens, et cela, même après que ces derniers eurent augmenté de 26 vaisseaux leur flotte d'Ionie \
A Samos aussi, le parti aristocratique commençait à remuer et se mettait en relation avec les Péloponnésiens, sous la direction de Cléomède et autres; mais là, le mouvement prit un cours tout différent. Le peuple, soutenu par trois vaisseaux athéniens, se souleva contre les aristocrates ; deux cents d'entre eux furent tués, quatre cents expulsés, etleurs biens confisqués. Une sentence terrible frappa toute la noblesse de l'île : elle fut exclue de la cité, et les citoyens s'engagèrent par serment à ne jamais donner en mariage à un noble une de leurs filles, et à ne jamais prendre femme dans cette caste -. Ce fut là une victoire du parti populaire, une explosion qui nous fait voir combien de haine etd'animosité s'était peu à peu amassé dans les cœurs. Ce fut une défaite du parti perse et Spartiate qui compensait à elle seule plus d'un échec antérieur. Car le nouvel Etat s'attacha aux Athéniens de la façon la plus intime, et ceux-ci étaient maintenant si sûrs de sa fidélité qu'ils lui accordèrent une autonomie complète et les plus larges conditions d'alliance. Nous avons encore aujourd'hui une partie du marbre gravé et exposé à Athènes en l'honneur des Samiens ; le Conseil et le peuple les y louent d'avoir secoué spontanément le joug et librement embrassé le parti d'Athènes ^.
Les Athéniens avaient maintenant, vis-à-vis des Spartiates, l'avantage de pouvoir de nouveau défendre la cause nationale en lonie; ils avaient pour leurs entreprises un point sûr et bien situé; delà ils pouvaient énergiquement combattre les progrès de la défection. Ils reprirentMytilèneetClazomène ; Chalcideus fut vaincu et tué sur le territoire de Milet; Chios fut attaquée, et cette île florissante, qui n'avait pas soufiert depuis les guerres médiques, fut si cruellement ravagée, à la suite de trois débarquements, que les habitants commencèrent à être fort mécontents de la politique de leur gouvernement.
') Thucyd., VIII, 22.
2) Thucyd., VIII, 21. Cf. C. Curtius, Urkunden zkv Geschichte von Sa~ mos [Wesel. 1873], p. 1.
3) G. I. Attic, I, 56.
Vers la fin de l'été, on vit arriver enfin une nouvelle flotte athénienne de 48 vaisseaux avec 3,500 hoplites, sous Phrynichos fils de Stratonide, Onomaclës et Scironide. Ils avaient l'intention de prendre Milet, pour mettre fin d'un seul coup au soulèvement deTIonie. Ils livrèrent aux Milésiens, aux Péloponnésiens et aux Perses une bataille dans laquelle les alliés doriens d'Athènes, les Argiens, à la suite d'une attaque désordonnée, furent repoussés avec de grandes pertes par les Ioniens, tandis que les Athéniens remportèrent de tels avantages sur les Péloponnésiens qu'ils purent immédiatement entreprendre le siège de Milet '. Si l'on ne venait la dégager, la ville était perdue et la puissance de l'ennemi anéantie enlonie. Mais, avant qu'elle ne fût entièrement cernée, une nouvelle flotte s'approcha.
C'était Hermocrate, le plus dangereux ennemi dos Athéniens, qui maintenant encore venait leur arracher une victoire certaine. Il était parvenu à se faire envoyer dans la mer Egée avec vingt vaisseaux de Syracuse et deux de Sélinonte, pour continuer à faire à Athènes une guerre implacable et lui porter un coup mortel. Les démocrates de Syracuse le virent partir avec plaisir; aussi ils n'avaient pas contrecarré ses plans et s'étaientcontentés délimiter sesmoyens de telle façon qu'il ne put rien entreprendre par lui-même. Il s'était rendu immédiatement dans le Péloponnèse, y avait activé les préparatifs et s'était joint à la flotte qui se trouvait prête à Gytheion. Les escadres réunies formaient un nombre total de 35 vaisseaux, qui partirent sous le Lacédémonien Théramène pour se joindre aux forces d'Astyochos. Peu après la bataille de Milet , ils entrèrent dans le golfe d'Iasos. Alcibiade, qui avait assisté à la bataille, courut à cheval àlasos, pour amener sans délai ce secours inespéré ^ Les Athéniens, pleins de courage, avaientenvie de se mesurer dans le golfe de Milet avec les flottes réunies; mais l'avis du prudent Phrynichos finit par prévaloir. Il déclara que c'était une témérité inexcusable de risquer dans une bataille une flotte qu'on avait équipée en épuisant les dernières ressources. On se retira à Samos, et la
1) Thucyd., VIII, 25.
2) Thucyd., YIII, 26.
victoire de Milet resta sans effet '. Les ennemis, pour plaire à Tissaphernc, se rendirent à lasos, prirent la ville pour son compte et lui livrèrent, comme des sbires zélés, Amorgès prisonnier '.
Bien que, pendantl'hiver suivant. aucun événement important n'eùtlieu sur le théâtre de la guerre, les affaires prirent en somme une tournure plus favorable pour Athènes; la situation de Chios devenait de plus en plus mauvaise, et de graves dissentiments éclataient entre les membres de la ligue; d'abord entre Chios et Astyochos, dont Tinaction irritait les insulaires ; puis, entre Tissapherne et la flotte péloponnésienne. Le satrape paya à Milet la première solde; chaque homme abord reçut, comme il Tavait promis à Sparte^ une drachme par jour. Mais il déclara qu'à l'avenir il ne pourrait plus donner que la moitié, jusqu'à ce que le Grand-Roi l'eût autorisé à payer une drachme entière.
La solde des marins avait augmenté par suite de l'expédition de Sicile; il est probable qu'après la guerre les Athéniens l'avaient ramenée à un taux moins élevé, de sorte qu'une demi-drachme était le tarif ordinaire\ On ne pouvait prouver à Tissapherne qu'il s'était engagé par contrat régulier à donner davantage ; mais son procédé causa une profonde irritation, non seulement parce qu'il était égoïste, mais parce que la solde plus élevée payée par la Perse était le moyen le plus efficace d'affaiblir la marine athénienne en lui enlevant ses équipages. C'est pour cela qu'Hermocrate surtout, qui trouvait abominable la façon dont on faisait la guerre et la dépendance où l'on se trouvait vis-à-vis des Perses, protesta avec beaucoup de vivacité contre la conduite du satrape, et ce ne fut qu'avec peine qu'on parvint enfin à s'entendre. Tissapherne se déclara disposé à verser trois talents par mois pour cinq vaisseaux, c'est-à-dire 36 mines au lieu de 30 par vaisseau et 3 ^5' oboles au lieu de 3 par homme. Il crut pouvoir allouer cette augmentation sans Tassentiment préalable du Roi.
1) Thucyü., VIII, 27.
2) Thucyd., VIII. 28.
^) Cf. ßöcKH, Staatshaushalt ung, I. p. 383.
Ces honteux marchandages a propos de suppléments de solde produisirent la plus fâcheuse impression, et le mécontentement eût été plus grand encore si le riche butin qu'on lit à lasos n'^avait dédommagé les équipages. Aussi lesPéloponnésiens se montrèrent-ils peu disposés à attaquer vigoureusement les Athéniens, dont la flotte comptait maintenant 184 vaisseaux, et, en général, à suivre en lonie un plan de campagne arrêté; ils préférèrent faire quelques courses isolées dirigées de Milet en divers endroits, par exemple à Cnide, qui s'était détachée de Tissaphernc. Cependant, le mécontentement causé par le premier traité signé avec la Perse en lit conclure un second. On fit entendre aux Perses que les Péloponnésiens pouvaient bien avoir maintenant plus de prétentions qu'à l'époque où, sous Chalcideus, ils avaient commencé la campagne d'Ionie avec quelques vaisseaux. On modifia en effet quelques points de détail pour donner satisfaction à r amour-propre national des Grecs; la question des subsides fut mieux déterminée ; au fond, rien n'était changé.
L'événement le plus important de cet hiver fut le changemant qui survint dans la position d'Alcibiade. Il avait rendu aux Spartiates les plus grands services; tous leurs succès étaient son ouvrage. Cette importance usurpée parun étranger blessait déjà profondément la susceptibilité Spartiate ; il faut ajouter à cette jalousie la haine mortelle de ses ennemis, qui le poursuivait avec une violence croissante, tandis que ses partisans avaient ou péri, comme Chalcideus, ou perdu leur position, comme Endios. Le plus dangereux des ennemis d'Alcibiade était Agis, qui se voyait complètement éclipsé par lui. La séduction de la reine Timaîa était un scandale public des plus révoltants ; on s'en moquait sur la scène athénienne ', et onprétend qu'Alcibiade lui-même, avec son insolentorgueil. s'était vanté que ses descendants posséderaient un jour le trône des Héraclides. Or, depuis qu'on croyait pouvoir se passer d'Alcibiade, sa vie était en danger dans le camp lacédémonien; car, si on voulait se débarrasser de lui^ sa mort seule pouvait prévenir les effets de sa vengeance. C'est ce que voulait
') Athen., Deipnosoph,, p. 5i7d. Baiiu ad Plut. Alcib., p. 200.
la haine de ses ennemis; c'est à leur instigation que les autorités de Sparte ordonnèrent à Astyochos detuer Alcibiade. Mais il fut, dit-on, averti par Timsea. Depuis longtemps il se tenait prêt, et il avait dès le début profité de ses négociations avec Tissapherne pour s'assurer une position auprès de lui. Comme allié de Sparte, Alcibiade avait atteint son but. La moitié de rVttique était au pouvoir de l'ennemi; dans le golfe de Milet stationnait une flotte payée par la Perse. Il avait appris à ses compatriotes ce qu'il en coûtait d'avoir Alcibiade pour ennemi. Maintenant tout allait changer de face, et, cette fois encore^ grâce à lui seul. Il quitta donc secrètement le camp péloponnésien et se rendit à Magnésie, au quartier général du satrape, qui, fidèle aux traditions de la politique perse, reçut avec joie à sa cour le puissant chef de parti '.
Tout cela était arrivé immédiatement après la bataille de Milet, et bientôt les Lacédémoniens s'aperçurent que Thomme qui avait conclu une alliance avec la Perse était aussi en état de la dissoudre. En eff"et, cette soudaine diminution de solde qui mettait en danger l'existence même de la ligue était déjà l'œuvre d'Alcibiade qui, à peine échappé aux poignards des Spartiates, avait déjà trouvé moyen de se venger deux.
De même qu'à Sparte il avait été Spartiate, de même, à la cour du satrape, il vécut en grand seigneur perse. Il était à l'aise dans chaque position nouvelle, comme s'il était né pour y vivre, et il changeait, selon les circonstanceS;,de mœurs et de langage comme de vêtement. Bientôt l'aventurier fugitif fut le confident et le ministre de Tissapherne, et, là comme à Sparte, il dirigeait la politique extérieure. On n'avait pas alors à Suse plus qu'à Sparte de programme arrêté. On recommençait à se mêler des affaires maritimes de la Grèce, et on ne faisait en cela que suivre certaines traditions instinctives de la politique des Achéménides. Les Perses n'avaient conservé que leur orgueil et leur mépris du peuple grec; il leur manquait la connaissance exacte delà situation des divers Etats. Alcibiade arrivait donc à temps pour indiquer à Tissapherne la route qu'il devait suivre.
') Thucyd., VIII. 45. Hertzbekg, Alkibiadefi, p. 249 sqq. C. F. Ranke, zu Meinekes Aristoph., p. xliv.
SPARTE ET LA PEUSli CONTRE ATHÈNES 415
« La Perse, lui dit-il^ ne doit pas être l'alliée d'un Œtat grec; il est de son intérêt quelesjdeux grandes puissances soient faibles. La manière la plus sûre et la moins coûteuse de faire la guerre, c'est d'affaiblir les Hellènes les uns par les autres et de ne permettre à aucun Etat de devenir prépondérant. Ce n'est pas seulement Athènes qui est dangereuse ; Sparte l'est aussi, et d'autant plus qu'ayant pris pied en lonie, l'idée pourra facilement lui venir d'étendre sa puissance à rintérieur du continent, ce à quoi ne songera jamais un Etat maritime. C'est pour cela que. sur le partage de l'empire, on peut beaucoup mieux s'entendre avec Athènes qu'avec Sparte. Il ne faut pas que Sparte devienne orgueilleuse; il faut l'amorcer avec de l'argent, sans jamais la satisfaire. Le mieux serait de gagner les divers chefs d'escadre par des présents qu'on ferait à volonté ; la Perse tiendrait ainsi sous sa dépendance les personnages les plus influents ».
C'est ainsi qu'Alcibiade donnait des conseils au satrape et agissait en son nom. On repoussa avec ironie les demandes d'argent des habitants de Chios. On leur dit qu'ils étaient les plus riches capitalistes de la Crèce, et qu'ils voulaient faire payer aux autres des entreprises dont ils auraient tout le profit. La flotte phénicienne fut tenue à distance, eti'on évitatout ce qui pouvait amener la fin de la guerre. Les Etats belligérants devaient s'entre-détruire, pour faire tomber à la fin comme de lui-même le pouvoir entre les mains du Grand-Roi '.
Tissapherne était charmé de ces conseils, qui flattaient en même temps son avarice et la haine qu'il portait aux Crées. 11 laissa faire Alcibiade, se crut délivré par lui de tout embarras, le combla d'honneurs à sa cour, et donna même au nouveau parc de Sardes le nom de son bienfaiteur. Mais, au fond, Alcibiade ne travaillait que pour lui. Car, de même qu'au service de Sparte il avait gagné la faveur de Tissapherne, de même auprès de Tissapherne il s'eff"orçait de mériter la reconnaissance des Athéniens.
Depuis qu'il avait quitté la flotte du Péloponnèse, il s'était rapproché de ses compatriotes. Ceux-ci savaient maintenant
') ÏHLCYD., Vm, 45-46. PLLT., Alcib., 24.
416 LA HUEUUE du: DÉCÉLIE
qu'il n'avait pas rintontion de triompher d'Athènes avec Sparte. En brisant avec les Spartiates, il était redevenu l'allié d'Athènes. C'est grâce à lui que la flotte phénicienne, qui, réunie à celle du Péloponnèse, pouvait détruire Athènes, était retenue au fond de la merde Syrie; c'est lui qui mettait obstacle au paiement de la solde, qui divisait le quartier général ennemi, qui faisait expier àChios sa défection et donnait aux Athéniens le temps de rassembler leurs forces. Il paraissait inadmissible qu'il voulût toujours rester dans le camp des Perses. Lui-même d'ailleurs commençait à s'occuper directement d'Athènes et à entrer en relation avec elle. Car il voulait y retourner, et il ne pouvait atteindre son but qu'au moyen de nouvelles luttes entre les partis. Des dissensions intérieures devaient lui frayer le chemin de la patrie.
Il y avait longtemps qu'Athènes n'avait pas été aussi calme que pendant les dernières années. Chacun faisait tous ses cITorts pour sauver l'Etat ; les regards de tous se portaient au dehors, et les citoyens s'exerçaient continuellement chez eux et dansles cami^s. On s'occupait uniquement des nécessités les plus urgentes, et cette sage modération qu'on avait commencé à pratiquer après le désastre de Sicile durait encore. La première terreur était passée, la possibilité de la résistance démontrée ; mais comment pouvait-on espérer des succès durables et une heureuse issue de la lutte lorsque les finances étaient complètement épuisées et que la Perse était l'alliée de Sparte ! On en était au deuxième hiver de la guerre recommencée : on était las^ etl'ardeur guerrière faisait partout défaut.
Dans ces circonstances, l'idée de rendre possible lafinde la guerre en changeant complètement la constitution surgit d'abord dans l'esprit des riches, qui souffraient le plus des charges de la guerre^ et notamment des triérarques du camp
de Samos ; car, aussi longtemps que les masses populaires gouverneraient Athènes, on ne pouvait songer à s'entendre avec Sparte. A la tête du mouvement étaient les chefs des associations oligarchiques, qui avaient une première fois essayé leurs forces dans le procès des Hermocopides; étant donné l'état actuel de l'opinion, il ne leur fut pas difficile d'intéresser à leurs projets plus d'un honnête patriote.
Ce fut Alcibiade qui imprima à ce mouvement un caractère plus aceentué. Il se mit en relation avec les oligarques les plus influents du camp de Samos, leur lit espérer des subsides de ïissapherne et l'amitié du Grand-lloi, et leur promit son appui sans restriction s'ils réussissaient à renverser la constitution athénienne. Car personne, disait-il, ne pouvait attendre de lui qu'il se fiât de nouveau à cette même démocratie qui l'avait banni, et il fallait tout aussi peu demander au Grand-Roi et à ses lieutenants d'accorder leur conliance à un Etat où le peuple était souverain.
Phrynichos était le plus perspicace des généraux athéniens ; de basse extraction (il avait, disait-on, dans son adolescence gardé les bestiaux), il était arrivé à force d'habileté et d'intrigue; il était devenu riche et influent en faisant le métier de sycophante, et avait ensuite fait preuve d'un grand talent comme orateur du peuple et comme général. Phrynichos voyait bien qu'on ne pouvait guère se fier aux propositions d' Alcibiade. Il représentait à ses collègues combien il était peu probable que cet homme, qui connaissait parfaitement les auteurs de sa chute, put jamais devenir l'ami sincère des oligarques. L'alliance des Perses avec Athènes lui paraissait tout aussi inadmissible, aussi longtemps que les Péhqionnésiens seraient puissants en lonie : il était évident qu'ils étaient pour Tissapherne les alliés les plus utiles et les plus désirables ; le satrape ne pouvait rien faire de plus insensé que de les abandonner tout à coup pour s'en faire des ennemis, alors qu'il lui était impossible d'arriver à une entente durable avec les Athéniens. Enfiii^ disait-il, on se trompe fort en croyant pouvoir se fier auxpartis oligarchiquesdes Etats confédérés. Les Athéniens^ en changeant leur système de gouvernement, ne ramèneront pas ceux qui ont fait défection et ne s'attache- 111 -^1
ront pas davantage ceux qui sont restés fidèles. C'est leur propre indépendance qui leur importe, et non la constitution athénienne. Ces réflexions ne furent point écoutées. Les oligarques étaient aveuglés par la passion; ils croyaient avoir enfin trouvé le moyen de renverser la constitution en s'appuyant sur des raisons que la foule elle-même était capable d'apprécier, et ils étaient bien décidés à profiter de cette occasion. Les négociations secrètes avec Alcibiade furent donc continuées avec ardeur. Il se forma un noyau de conjurés; déjà on osait par .ci par là parler de« certaines réformes nécessaires dans Tadministration », et, bien que le sentiment de l'armée leur fût évidemment hostile, la perspective d'une solde payée par la Perse était si séduisante qu'il n'y eut point d'opposition sérieuse. On crut donc pouvoir agir en toute sécurité, et on envoya Pisandros *, qui maintenant ne cachait plus ses préférences, avec quelques autres achever à Athènes l'œuvre commencée au camp.
Lorsque les plans des conjurés furent connus à Athènes, il y eut d'abord un grand tumulte. Les uns vociféraient contre tout ce qui menaçait la constitution, les autres, contre le retour d'Alcibiade; les orateurs du peuple partageaient l'opinion des familles sacerdotales, qui détestaient par dessus tout le profanateur des Mystères. Mais les voix furent partagées lorsqu'il s'agit de choisir entre trois propositions et trois perspectives diverses, qu'on avait mêlées habilement les unes aux autres. Depuis longtemps la première fureur qu'avait excitée Alcibiade s'était calmée ; l'irritation causée par sa trahison s'était apaisée, parce qu'on ne se sentait pas soimême exempt de reproche, tandis que les brillants succès qui accompagnaient partout cet homme extraordinaire augmentaient Tadmiration qu'on éprouvait pour lui; ses succès flattaient la vanité athénienne. La foule sentait renaître en elle son amour d'autrefois ; elle désirait le retour de son ancienne idole ; on osait de nouveau exprimer l'opinion qu'Alcibiade seul pouvait ramener la victoire dans le camp athénien, et qu'on pouvait bien pour cela faire quelques sacrifices.
*) Voy. ci-dessus, p. 321.
Les partisans de rolig"archie se familiarisèrent avec l'idée de voir revenir Alcibiade, pourvu qu'on mit (in au gouvernement populaire. Ce qui séduisait le plus, c'était la perspective de nouvelles ressources pécuniaires^ d'autant plus qu'on y rattachait l'espoir — dans un avenir lointain, il est vrai, — d'une paix définitive.
Peu avant l'arrivée de Pisandros, on avait représenté pendant les fêtes Lénéennes la Lysistrata d'Aristophane '. Le sujet de cette pièce, c'est encore la paix ardemment désirée de tous; mais comme les hommes, semble-t-il, ne peuvent pas la faire, lesfemmesse décident à s'occuper des affaires publiques pour mettre fin à un état de choses qui ne permet cà personne de jouir de la vie, qui condamné les femmes à vivre comme des veuves et les jeunes filles à se flétrir sans trouver de mari. Les Athéniennes croient pouvoir gouverner l'Etat au mains aussi bien que leurs époux. Elles ont appris leur rôle à l'époque des conspirations. Toutes les femmes de l'Hellade s'unissent donc en secret, occupent la citadelle, bravent les Proboules responsables du salut de la ville, et savent inventer les moyens les plus efficaces pour forcer les hommes à plier devant elles.
C'est ainsi que le poète, au moyen d'une farce pleine d'entrain, fait oublier à ses contemporains les misères du présent; et pourtant, la pièce entière porte l'empreinte d'un certain abattement, d'un manque de confiance, du peu de sécurité qu'offrait l'état des affaires publiques, toutes choses qui ne permettaient pas de se livrer à une franche gaieté. Le poète attaque les gens qui, comme Pisandros, fomentent des troubles dans un but intéressé, et ces artistes politiques sans mandat qui exercent aux dépens de la ville malade leur métier de charlatans ; mais le poète lui-même est incapable de donner des conseils à ses concitoyens et de ranimer leur courage. C'est pour cette raison que sa Lysistrata manque de cette parabase ' dans laquelle le poète patriote indique d'ordinaire avec tant d'énergie les mesures qu'il croit les plus salutaires.
') Cf. Jeep, Quo anno et quibus diebits Lysistrata et Thesmophoria" ZUS3S doctse sint. 1859.
2) Voy. vol. II, p. 600.
Dans les rues et sur la place publique, on se plaint de ce que, dans toute TAttique, il n'y ait pas un seul homme capable de sauver la patrie.
Pisandros ne se laissa pas déconcerter par les premières attaques dirigées contre lui. Il réunit en groupes plus ou moins nombreux les principaux citoyens, pour les intéresser à ses projets. 11 ne s'agissait, selon lui, que de prendre une mesure commandée par les circonstances^ de restreindre d'une manière transitoire les libertés du peuple, comme d'ailleurs on l'avait déjà fait. On ne prétendait pas rompre pour toujours avec le passé d'Athènes ni abolir sa constitution. On gagnâtes membres des clubs en leur représentant qu'on pourrait bien se défaire une seconde fois de l'odieux Alcibiade, lorsqu'il aurait rendu le service qu'on attendait de lui. Mais ce qui faisait la force de Pisandros, c'est qu'il pouvait demander à tous s'ils connaissaient un autre moyen de sauver Athènes. Comment pouvons-nous, disait-il, sans recourir à des moyens extraordinaires^ faire la guerre à Sparte, qui a des vaisseaux et de l'argent et qui a établi son quartier général à la fois en lonie et .sur notre propre territoire? Il ne s'agit pas ici d'une question de principe, sur laquelle il est impossible que tout le monde soit d'accord, mais du salut de la cité.
C'est ainsi que s'accrut peu à peu le nombre de ceux qui jugeaient nécessaire un changement de constitution, les uns croyant sincèrement qu'il n'y avait pas d'autre issue, les autres parce qu'on leur faisait espérer qu'ils auraient leur part des avantages attachés à la réforme. Les associations politiques étaient de nouveau en pleine activité et travaillaient d'après un plan commun, tandis que le reste de la foule était intimidé et sans cohérence. Enfin, ces menées étaient puissamment encouragées par les Proboules, dont les fonctions existaient depuis deux ans déjà et avaient affaibli de plus en plus les organes constitutionnels de l'Etat. Ils auraient pu déjouer d'emblée tous les plans des conjurés, s'ils n'avaient partagé pour la plupart leurs opinions. lîien plus, c'est sous leurs auspices que fut prise la résolution d'autoriser Pisandros et ses adhérents à entamer avec Tissapherne et Alcibiade des négociations dont on se promettait un changement subit dans
la situation de la ville. On décréta en même temps que Phrynichos et Scironide devaient se démettre de leurs fonctions de stratèges, mesure qui paraissait absolument nécessaire après ce qui s'était passé sur la flotte '.
Le succès des menées oligarchiques, que Phrynichos avait combattues de toutes ses forces, remplissait ce général d'inquiétude, non pour sa ville natale, mais pour lui-même. Toutes SCS actions avaient été inspirées par sa haine contre Alcibiade; il savait que celui-ci le connaissait pour son ennemi, et la pensée d'être obligé de plier devant lui le tourmentait. Il épiait donc toutes les occasions de lui nuire; il recherchait les ennemis d'Alcihiade pour s'en faire dehdèles alliés; et, comme on pouvait supposer que la plus grande animosité contre Alcibiade régnait dans le camp spartiate, le général athénien ne se fit aucun scrupule de préparer une entente secrète avec l'amiral de la flotte ennemie. Mais Phrynichos, qui d'habitude jugeait si bien les hommes et les choses, s'adressait mal cette fois. L'amiral spartiate était payé par Tissapherne. Aussi, lorsque Phrynichos eut fait part à Astyochos des négociations d'Alcihiade avec les Athéniens, la nouvelle en arriva immédiatement au quartier général des Perses et à la connaissance d'Alcihiade.
(iClui-ci profita de l'occasion pour se montrer l'ami des Athéniens : il les mit en garde contre la trahison de leur général; il demanda sa mort, et Phrynichos, au lieu de se venger de son ennemi, lui avait donné contre lui une arme terrible. Pourtant, il n'abandonna pas la voie où il était entré; il crut qu'Astyochos n'avait été qu'imprudent; il le blâma dans une seconde lettre et offrit en même temps de livrer toute l'armée de Samos à l'ennemi, si son correspondant voulait tenter un coup de main qu'il lui proposait, ('e ne fut qu'après le départ de la lettre qu'il ouvrit les yeux: alors, pour se sauver, il fit prendre contre la surprise qu'il avait conseillée à Astyochos les dispositions les plus minutieuses. Lorsque cette nouvelle trahison fut annoncée aux Athéniens, comme la première l'avait été, ils n'y voulurent point croire; ils prirent Alcibiade
') TiiucYD., VIII, 54.
pour un calomniateur qui n'avait d'autre but que de renverser Phrynichos, et celui-ci, qui était sans contredit le plus habile des généraux de Samos^ jouit dans le camp de plus de considération que jamais. Mais à présent que le succès dépendait entièrement de la bonne volonté d'Alcibiade, Phrynichos ne pouvait rester en fonctions. Sa destitution fut le premier effet de la puissance qu'Alcibiade avait reconquise à Athènes. Au moment où commencèrent les négociations à Magnésie, résidence de Tissapherne^ la situation en Asie Mineure s'était passablement modifiée. A Sparte, on était très mécontent de la manière dont la guerre était menée; on avait honte des traités; on était irrité contre Astyochos aussi bien que contre rinsidieux satrape; on résolut, malgré la mauvaise saison, d'envoyer sans délai 27 vaisseaux sous Antisthène, et avec lui une commission de onze citoyens qui devaient examiner l'état des affaires enAsie-Mineureetveiilersur l'honneur de la cité'. Le départ de la mission eut lieu vers la fin de décembre. La personnalité la plus marquante parmi ces commissaires de la guerre était Lichas, fils d'Arcésilaos, un riche et fier Spartiate qui avait osé, malgré l'exclusion prononcée contre les Spartiates, paraître aux fêtes d'Olympie avec un attelage victorieux (420 : 01. xc). Pour le punir, les autorités d'Elis l'avaient fait battre de verges, probablement à l'instigation d'Alcibiade, dont il était l'ennemi acharné ^ x\u commencement de l'année 411, Astyochos s'était joint près de Cnide à la flotte d'Antisthène, etTissapherne s'y rendit aussi pour s'entendre avec les Spartiates. Il s'aperçut bientôt qu'un esprit tout différent régnait dans leur camp. Car, au lieu de prêter de nouveau l'oreille à ses trompeuses promesses, Lichas lui déclara nettement que Sparte n'était pas disposée à lui servir de jouet. Il fallait aussi que les traités fussent révisés, attendu qu'on ne faisait pas la guerre pour replacer les Hellènes sous le joug de la Perse. Si donc le satrape ne voulait pas prêter la main à d'autres arrangements, on essaierait de se passer de lui ^
') Thucyd., Vlli, 39.
-) TiiucYD., V', 50.
3; Thucyd., VIII, 43. 52.
Tissapherne rompit les négociations et s'en retourna à Magnésie.
Les circonstances étaient donc en apparence très favorables aux Athéniens. Leurs députés arrivèrent bientôt après à Magnésie et commencèrent par déclarer que, de leur côté, ils avaient satisfait aux conditions préalables d'une entente avec la Perse, puisque, grâce à leurs efforts, la démocratie pouvait être considérée comme abolie à Athènes; ils attendaient maintenant la récompense qu'on leur avait fait espérer. Mais le Perse rusé n'était nullement disposé à conclure à la hâte une alliance avec les Athéniens. L'attitude altière de Lichas et l'aspect d'une flotte imposante avaient produit leur effet. Après qu'Astyochos, en se rendant à Cnide, eut infligé une défaite au général athénien Charminos et que l'île de Rhodes fut tombée, par suite de la trahison des oligarques, aux mains des Spartiates, ceux-ci étaient sans contredit la puissance prépondérante sur la côte d'Asie ; ils avaient transporté leur quartier général de Milet à Rhodes, pour être plus loin du satrape et plus indépendants. Ils étaient trop forts pour qu'il put à son gré se débarrasser d'eux, et il prévoyait bien que la suspension de la solde n'aurait d'autre résultat que de forcer les troupes à se dédommager en ravageant les côtes. L'idée que les Spartiates se joindraient alors àPharnabaze,lequelles attendait avec impatience, était pour lui plus pénible encore. Si donc, d'un côté, il était heureux de pouvoir effrayer et rendre plus souples les Spartiates par ses négociations avec Athènes, il jugeait, de l'autre, absolument contraire à ses intérêts de s'en faire des ennemis par une résolution précipitée etde s'engager à payer des subsides aux Athéniens. A cet égard, il se montra très ferme vis-rà-vis d'Alcibiade et agit comme Phrynichos l'avait prévu. Alcibiade faisait semblant d'avoir une influence qu'au fond il n'avait point; il était pour le satrape le compagnon le plus agréable, un conseiller précieux dans toutes les affaires concernant la Grèce, un chargé d'affaires, un négociateur, un homme enfin tel que Tissapherne, dans sa situation politique, avait toujours dû le désirer; mais le satrape était bien loin de se livrer complètement : il ne se conforma à ses désirs qu'en se gardant de soutenir trop efficacement et
trop franchement les Péloponnésiens; quant à changer de politique, il avait le coup d'œil assez sur pour s'en abstenir.
Dans ces circonstances, Alcibiade se fût trouvé dans le plus grand embarras si le parti que représentaient les négociateurs avait été le sien, s'il avait fondé sur eux ses projets de retour. Sans aucun doute, dès le début, son intention n'avait pas été de laisserPisandrosetsescompagnons jouir du triomphe d'une heureuse négociation. Il s'arrangea donc de façon à couvrir avant tout sa personne. Ce qui lui importait le plus, c'est que personne dans le camp des Perses ne doutât de son influence ; sa considération ne devait pas être amoindrie; or, si les négociations n'aboutissaient pas, il fallait que la faute en retombât sur les négociateurs. Il se ht donc charger par Tissapherne de les diriger en sa présence, et il se donna tout d'abord la satisfaction d'humilier devant lui les oligarques qu'il détestait et de les forcer à lui faire la cour. Les conférences commencèrent, et Pisandros, qui s'attendait à de grandes exigences, commença par renoncer au nom d'Athènes à toute l'Ionie, pour la possession de laquelle on avait épuisé les dernières ressources de l'Etat. Alcibiade demanda ensuite pour les Perses les îles situées en face de la côte, Lesbos, Samos, Chios; ceci lui fut également accordé. En troisième lieu, le Grand-Roi devait avoir le droit de faire parcourir à ses vaisseaux de guerre toutes les parties de la mer Egée et d'aborder sur toutes les côtes. C'était toucher au point le plus sensible, h l'honneur d'Athènes. Elle eût renoncé ainsi non seulement à ses possessions au delà de la mer^ mais encore à la sécurité de sa domination dans ses propres eaux. Après de pareilles concessions, qui ellaçaient d'un trait de plume tout lo passé d'Athènes, les ambassadeurs n'auraient pu reparaître devant leurs concitoyens, auxquels ils avaient promis une nouvelle ère de prospérité. Ils reconnurent avec quelle justesse Phrynich'os avait jugé la duplicité d'Alcibiade et s'en retournèrentà Samospleins de colère d'avoir été joués de lasorte '.
Ils se trouvaient dans lé plus cruel eml)arras ; ils ne rapportaient aucun des avantages pour lesquels ils avaient demandé
») Tmicvn., YIII, 50.
LA UiTTR DES PARTIS A ATHÈNES . 42?i
au peuple de si grands sacrifices et risqué leur propre honneur. Cependant il n'était pas possible de reculer. La propagande oligarchique avait déjà fait trop de progrès dans l'armée, et les oligarques de Samos, avec lesquels on était entré en rapport, exigeaient qu'on tînt ferme. On se décida donc au camp à laisser de côté Alcibiade, qui du reste ne pouvait trouver sa place dans l'Etat tel qu'on voulait le constituer. Ce qui jusque-là n'avait été qu'un moyen devintmaintenantlebut unique; et ce but, on le poursuivit avec ardeur. Les membres du parti s'imposèrent des contributions volontaires ; ils envoyèrent Pisandros à Athènes pour y amener la conspiration à maturité, et en même temps d'autres députés dans les villes alliées, par exemple, Diotréphès sur la côte de Thrace,afin de renverser partout la démocratie. C'était un pouvoir absolument révolutionnaire, qui travaillait sans scrupules à donner à Athènes et à tout son territoire une nouvelle constitution. L'exemple de Thasos nous montre avec quelle aveugle imprévoyance on procédait. Car, lorsque Diotréphès y arriva pour renverser la constitution, les aristocrates de l'endroit acceptèrent ses services avec reconnaissance, mais n'eurent rien de plus pressé, après son départ, que de construire des murs et de rompre, avec l'aide de Sparte, toute alliance avec Athènes. Lorsqu'Athènes se laissait aller à des compromis avec les partis aristocratiques du dehors, elle en était punie sur le champ '.
On réussit mieux dans la capitale. Là, depuis le départ de Pisandros, bien des choses avaient contribué au succès des plans des oligarques. Toutes les associations de cette couleur s'étaient réunies et formaient une société, une ligue puissante qui agissait en commun.
L'âme du complot était Antiphon, iils de Sophilos, alors âgé de plus de soixante ans, mais d'une activité infatigable- ; un homme fait pour être le conseiller et le chef d'un parti, plein d'expérience, au fait de la politique et connaissantles hommes, toujours prêt à donner un avis salutaire, suret discret, supérieur par sa pénétration et sa parole entraînante à tous ses concitoyens, complètement maître de lui-même et libre de
*) Cf. vol. II, p. 445.
«) Voy. vol. II. p. 579, et ci-rJessus. p. .S2I .
cette ambition inquiète qui veut à tout prix arriver au premier rang-. Un autre chef était Théramène, fils du proboule Hagnon, rempli de brillantes qualités, discret, intellig-ent et habile, capable de sentiments nobles, mais sans consistance au-dedans; un vrai disciple des sophistes, un des meilleurs élèves de Gorgias et de Prodicos, et,, par ses talents et ses puissantes relations, un des plus solides soutiens du parti oligarchique. Phrvnichos s'était complètement rallié à cette coterie, depuis qu'on était décidé à rompre toute relation avec Alcibiade, car, quelque hasardée que parût à cet homme prudent l'entreprise tout entière, il n'avait plus le choix: il était forcé de mettre toute son audace et toute sa ruse au service du parti opposé à Alcibiade. Au nombre des amis d'Antiphon et de Théramène était Archeptolémos, iils d'Hippodamos, qui autrefois avait combattu Cléon lorsque, après les événements de PyloSjOn se demandait s'il fallait faire la paix ou continuer la guerre, et qui maintenant était un chef de parti autour duquel se pressaient les ennemis de la démagog^ie et de la démocratie. Parmi ceux dont d'anciennes traditions de famille avaient fait ses adhérents, se trouvait Mélésias, fils de Thucydide '.
L'immense majorité de ceux qui composaient cette faction étaient des jeunes gens formés à l'école des sophistes; ils méprisaient les lois de l'Etat et la basse classe, désiraient des réformes pour divers motifs personnels, et écoutaient avec avidité les théories politiques que, dans les réunions du parti, leur exposait avec sa brillante éloquence Antiphon, qu'on avait coutume d'appeler le Nestor du parti. L'opinion régnante et les expériences des dernières années étaient bien faites pour gag-ner un grand nombre de citoyens des classes aisées, qui jusque-là s'étaient tenus à l'écart des coteries.
On s'appuya sur diverses considérations d'une justesse incontestable, et l'on fit habilement ressortir les défauts du système en vigueur, afin de cacher les mobiles égoïstes qui faisaient agir le parti. On posa en fait que la démocratie était la plus injuste et la plus mauvaise des constitutions. Le peuple
') Voy. vol. II, p. 454-456.
lui-même, disait-on, reconiiait son incapacité à gouverner, puisqu'il n'a jamais demandé que les fonctions les plus importantes de rÉtat fussent conférées par voie de tirage au sort ; il vaudrait donc mieux aussi pour le peuple que le gouvernement fût tout entier entre les mains de ceux auxquels jusqu'à présent on n'avait fait supporter que les charges de l'Etat, que les classes fussent de nouveau distinctes, et" que l'on rendit aux premiers de la nation, abaissés au rang de serviteurs de la foule, les droits qui leur appartenaient. L'ambiguïté de l'expression par laquelle les Grecs, conformément à l'ancien usage, désignaient ceux qui avaient de la naissance, de l'éducation et du savoir-vivre, les« braves et honnêtes gens' », vint en aide aux partisans de l'aristocratie. Ils pouvaient faire remarquer qu'on avait déjà commencé à abandonner le gouvernement insensé des masses pour revenir à un ordre de choses d'accord avec le bon sens, etque ce commencementavait porté ses fruits. Seulement il ne fallait pas s'arrêter là. La démocratie était beaucoup trop coûteuse pour pouvoir être maintenue après la défection des alliés ; dans ces temps de détresse publique, il était impossible de trouver de quoi payer les membres du Conseil et les jurés. Il fallait donc que les fonctions publiques redevinssent honorifiques comme au bon vieux temps, que le Conseil fût composé de l'élite des riches et des gens instruits, et qu'il eût des pouvoirs plus étendus, afin de pouvoir diriger l'Etat d'après des principes et dans un but déterminés. Alors seulement on pourrait mettre fin à une guerre qui devait infailliblement ruiner Athènes. Il ne s'agissait pas toutefois d'enlever au peuple tous ses droits: il y aurait toujours une bourgeoisie; mais les plus pauvres et les plus incultes ne devaient plus affluer en masse dansles assemblées et dégoûter les honnêtes gens de prendre part aux délibérations. Ilfallait faireun choix; cinqmille citoyens environ, qui ne prétendraient à aucune indemnité pour s'occuper des affaires publiques, devaient être investis des droits souverains du peuple athénien. On pourrait ainsi attendre avec confiance des temps plus prospères pour la république ^
*) xa).oxàva9oî ; cf. optimates.
^) On a le programme des oligarques dans le traité De la république des
428 LA GUERRE DE TtÉCÉLlE
Telles étaient les théories que, depuis plusieurs années, on avait répandues avec zèle et, g-râce au talent et aux habiles sophismes de leurs représentants,, avec un succès incontestable. Les conjurés avançaient pas à pas et préparaient en silence le coup d'Etat décisif ; desmovens permis ils passaient aux moyens défendus, de la persuasion à la violence ; car, d'après les principes des sophistes, on n'était pas tenu d'être trop consciencieux pour atteindre un but utile.
Ils avaient pour réaliser leurs plans une caisse commune. Des Ames vénales leur servaient d'instruments. Des hommes armés, enrôlés à l'étranger, étciient prêts à rendre n'importe quel service. On employa des gens de cette espèce pour se débarrasser des chefs du parti démocratique. C'est ainsi qu'Androclès' périt assassiné; d'autres victimes suivirent. On n'osait même pas rechercher les coupables. Ceux qui n'appartenaient pas aux sociétés secrètes étaient intimidés; la puissance de ces dernières semblait d'autant plus grande qu'elles agissaient dans l'ombre; personne n'avait le droit de parler librement; les organes constitutionnels de l'Etat étaient réduits à l'impuissance; les Proboules étaient ou d'accord avec les conjurés, ou âgés et sans énergie ; le Conseil s'était habitué à n'exister que pour la forme ; le peuple était désuni et privé de chefs". En apparence, les formes constitutionnelles subsistaient encore, mais lo pouvoir était entre les mains des conjurés; de jour en jour ils manifestaient plus librement leurs, intentions : et les Athéniens, devenus craintifs et pusillanimes, finirent par considérer comme inévitable une réforme de la constitution. La comédie fies Thesmophoriazottsœ , qu'Aristophane fit représenter trois mois après LysiMrata^ nous
Athéniens (voy. ci-rlessus, p. 168) faussement attribué cà Xénophon. D'après KiRCHiiOKF (in Abhandl. d. Berl. Akad., 1&74, p. 1 sqq. et i878, p. 1 sqq.), récrit en question a élé rédigé par un Athénien inconnu, d'opinion oligarchique, vers la fin de la guerre Arcliidamique, ^près Toccupation de Pylos et avant la mort de Brasidas dans la Chalcirlique. E. Belot [Rép. dWthén. Paris, i879) essaie de restituer cet opuscule à Xénophon.
') Voy. ci-dessus, p. 533.
-) Thucyd., VJIJ. 6t). L'historien dit que la défiance était surtout excitée par l'attitude équivoque prise par certains personnages entre les oligarques et les démocrates. Gilbert [Beiträge, p. 2.57) rappelle à ce propos,^ avec beaucoup de raison, l'exemple de Pisandros.
permet de jut;er de Tétat des esprits; dans cette pièce, le poète évite de toucher aux questions politiques du jour ; il traite un sujet inoiïensif ; il se moque de la poésie d'Euripide et des femmes athéniennes; ce n'est que çà et là qu'on voit percer une allusion aux ennemis des traditions léguées par les ancêtres, à la lâcheté du Conseil et à la tyrannie imminente '.
Pisandros trouva donc à Athènes le terrain tout préparé. 11 ne songea pas à faire un rapport fidèle sur l'insuccès de son ambassade ; à l'entendre, tout était convenu avec le Grand- Roi, et il ne s'agissait plus que de prendre à Athènes les mesures nécessaires. Il proposa donc à ses concito^^ens de nommer une commission chargée de présenter dans le plus bref délai possible un projet de constitution améliorée. Outre les proboules, on élut parmi les citoyens vingt assesseurs, et on octroya à ce collège des pouvoirs illimités -. Il les lui fallait pour écarter l'obstacle le plus sérieux opposé à toutes les modifications de l'ordre établi, le Palladium des libertés civiques, le droit d'accuser publiquement les auteurs de toute proposition illégale. Un décret de la commission constituante interdit sous peine de châtiment l'exercice de ce droit; il était désormais permis à chaque citoyen de proposer les mesures qu'il croirait exigées par le salut de l'Etat; Pisandros et ses adhérents trouvaient ainsi la route toute frayée, et la commission n'avait au fond plus rien à faire.
Ce ne fut pas sur le Pnyx qu'on frappa le coup décisif (car on n'osait pas renverser la constitution dans ce lieu consacré par la tradition), mais en dehors de la ville, à un quart de lieue duDipylon, à Colone; c'est là, auprès du sanctuaire de Poseidon Hippios, que les citoyens furent convoqués. A cause de la proximité de l'armée ennemie, il fallut se renfermer dans un enclos, et l'on profita de cette circonstance pour empêcher le concours de masses trop considérables et des scènes tumultueuses. On fit part à l'assemblée des propositions de Pisandros, telles qu'elles avaient été adoptées dans les assemblées antérieures du parti. Elles étaient brèves et nettes, car elles n'avaient d'autre but que de remettre tous les pouvoirs
') Ah.stopii., Tkesnwplwr., 31. 3C)1. 808. lliS. -) TllLCVL.., VIII, ü7.
aux mains des conjurés. Lespoints principaux étaientque tout salaire accordé par TEtat, toute indemnité pour journées passées à son service seraient à jamais supprimés, à l'exception delà solde en temps de guerre, et qu'on créerait un nouveau Conseil de quatre cents membres, qui devait gouverner l'Etat comme il le jugerait à propos et convoquer, aussi souvent qu'il lui plairait, une assemblée de 3,000 citoyens. En même temps, on fixa le mode d'élection des conseillers : un comité de cinq citoyens devait choisir ensemble cent conseillers; chacun de ceux-ci en choisirait à son tour trois autres pour collègues. Le peuple consentit à tout, et s'en retourna tranquillement chez lui après avoir enterré à Colone ses droits et ses libertés '. L'assemblée avait été probablement peu nombreuse. Il y manquait non seulement tous les équipages de la flotte, mais encore les citoyens armés qui étaient de garde dans la ville.
Il ne restait plus maintenant qu'à dissoudre l'ancien Conseil. Lorsque l'élection des Quatre-Cents fut terminée, ceux-ci se rendirent à la salledu Conseil armés de poignards et entourés des mercenaires qui leur servaient de gardes du corps. On n'eut pas besoin d'employer la force. Les membres de l'ancien Conseil se laissèrent congédier l'un après l'autre sans protester. Le nouveau collège occupa les sièges, élut ses présidents, et fit les sacrifices d'usage avant d'entrer en fonctions ; le coup d'Etat avait donc parfaitement réussi, sans que la loi fût violée en apparence '.
Les Quatre-Cents ne manquèrent pas de poursuivre énergiquement leur but à l'intérieur et au dehors. Ils éloignèrent des fonctions publiques tous ceux qui leur déplaisaient et supprimèrent les tribunaux populaires; des citoyens qui leur paraissaient dangereux, les uns furent exécutés, les autres mis en prison ou bannis. On proposa le rappel des exilés; mais il n'eut pas lieu, parce qu'on n'osait ni comprendre Alcibiade dans
') D'après Philocliore (ap. Hahpocr., s. v. o-jyypaçeî;), il y a eu trente commissaires (uyyYpot^îî;) : on retrouverait ce nombre dans Thucydide (YIIIj 67) en adoptant la modification proposée par K. Fr. Hermann (A au lieu de A).
-) Sur l'ensemble de cette révolution, voy. Wattenbach, De Quadrin,' gentorum Athenis (actione. 1842.
l'amnistie, ni l'en exclure personnellement; car on ne s'était expliqué franchement ni sur son compte ni sur la question des subsides perses. ]^ar contre, on envoya des ambassadeurs à Décélie, pour avertir le roi Agis des changements survenus à Athènes et lui exprimeren même temps Fespoir que l'Athènes actuelle inspirerait plus de confiance aux Lacédémoniens et les trouverait plus disposés à traiter avec elle. Mais ce roi ambitieux songeait à mettre à profit d'une autre façon ce qui s'était passé à Athènes. Il crut qu'un désordre complet régnait dans la ville; il rassembla donc autant de troupes que possible et tenta une attaque sur les portes de la ville. Le coup ayant échoué, il reçut plus favorablement une deuxième ambassade^ et, sur son invitation, des députés se rendirent immédiatement à Sparte pour y traiter de la paix au nom des Quatre- Cents *,
Mais le nouveau Conseil se préoccupait surtout de la flotte ; car là se trouvaient réunis ceux des citoyens chez lesquels on devait supposer le plus d'attachement à la constitution. On avait donc, immédiatement après la constitution du Conseil, envoyé dix hommes de confiance pour tranquilliser Tarmée et prévenir toute opposition par des représentations propres à calmer les esprits. Toutes ces réformes, disait-on, étaient uniquement un moyen de sortir de l'embarras présent. Les cinq mille citoyens qui, avec le Conseil, composaient l'assemblée publique et qui étaient les véritables représentants de la souveraineté de l'Etat prouvaient bien que la constitution réformée n'était pas hostileau peuple. Les assemblées n'avaient guère été plus nombreuses jusqu'alors. Mais, avant que les Dix pussent remplir leur mission à Samos, le vaisseau de l'Etat, laParalos, entra dans le port et apporta de Samos des nouvelles qui laissaient loin derrière elles les plus fâcheuses appréhensions des Quatre-Cents.
Ils s'attendaient bien à entendre parler de troubles et de difficultés de toute espèce qu'ils rencontreraient dansTarmée ; au lieu de cela, ils apprirent que leurs plans avaient complètement échoué à Samos ^ Ils se voyaient surtout déçus par
') Thlcyd, VIII, 70-71.
^) Voy. ci-dessus, p. 424.
Léon et Diomédon, qu'ils avaienlespéré gagner àleur causeen leur conférant la dignité de stratèges. Bien qu'ils eussent des opinions aristocratiques, ces hommes étaient de bons patriotes fidèlement attachés à la constitution. De concert avec le triérarqueThrasybule, avec Thrasyllos, un Athénien distingué qui servait alors comme simple soldat, et avec d'autres amis de la liberté, ils avaient déjoué le complot ourdi à Samos par Pisandros avant son deuxième départ pour Athènes ; ils avaient prêté le concours le plus énergique aux Samiens,au moment où ceux-ci allaient être placés^ avecl'aidedesgénérauxathéniens, sous un gouvernement oligarchique, en faveur duquel Pisandros s'était formé un parti de ceux-là même qui^ l'année précédente encore, avaient combattu les tirislocrates '. Lesconjurés étaient vaincus, et la Paralos ava'it mission d'apporter la nouvelle de cette vicloire à Athènes pour confirmer les citoyens dans leur fidélité à la constitution -.
C'est avec terreurque les Quatre-Cents reconnurent, par le rapport de l'équipage, qui lui-même avait pris une part considérable à la victoire remportée sur les conjurés, quel esprit animait l'armée, lly eut des scènes de violence; quelques marins de l'équipage furent jetés en prison ; les autres furent éloignés du navir-e, et, avant qu'ils pussent atteindre la ville, embarquésà bord d'un autre vaisseau pour servir en Eubée. Tout ce qu'on pouvait faire en attendant, c'était de cacher aussi longtemps que possible la nouvelle des événements de Samos et d'empêcher également toute information d'arriver d'Athènes à l'armée.
Mais les tyrans ne réussirent même pas à faire le silence : car le capitaine de la Paralos, Chsereas, sut leur échapper. Il airiva à Samos, et, bien qu'il n'eût pas eu l'occasion de s'instruire de l'état des choses à Athènes et des intentions des oligarques, il fit un tableau détaillé, et en partie exagéré, du gouvernement terroriste (jui régnait à Athènes. Il n'y avait
') ^'uy. ci-dessus, p. 410.
-) Thucyd , VIll, (33-73. Hypeibolos (cf. ci-dessus, p. 2ü5j, qui probablement faisait cause commune avec les démocrates samiens, est mis à mort durant cette écbauflburée à l'insligalion du stratège Charminos, partisan de l'uligarcliie (ïiilcvd., \IU, 13).
plus de sécurité là-bas, ni pour la vie des citoyens ni pour l'honneur des femmes. On ne reculait dev^int aucune violence, et l'on pensait même à s'emparer des familles de ceux qui servaient sur la flotte, pour forcer par ce moyen l'armée à se montrer complaisante. A cette nouvelle, les équipages entrèrent dans une telle fureur qu'ils se fussent jetés sur tous ceux qu'on soupçonnait d'opinions oligarchiques, si Thrasybule et Thrasyllos n'étaient intervenus. Ils leur firent voir combien il était nécessaire de maintenir la paix et la concorde en face de Tennemi, Toute l'armée s'engagea alors, par un serment solennel,, à rester fidèle à la constitution, à continuer vaillamment la guerre contre Sparte, et a considérer les Quatre-Cents comme des ennemis de la patrie '. Les Samiens prêtèrent le même serment, et dès lors, il y eut comme deux Athènes. L'armée avait de bonnes raisons pour se considérer comme la véritable Athènes ; les combattants étaient l'élite de la nation. Ce n'étaient pas eux, disaient-ils, qui s'étaient séparés d'Athènes , mais bien Athènes qui s'était séparée d'eux. Ce ne sont pas des murs et des ports qui constituent la ville, mais les citoyens qui pensent et agissent comme il convient à des Athéniens.
L'armée s'organisa comme un Etat à part. Elle se réunit en assemblée pour prendre des décisions : elle déclara qu'elle percevrait les contributions des alliés ; elle procéda à de nouvelles élections, pour écarter des fonctions de stratège tous les suspects et confier lecommandementà des hommes qui avaient fait leurs preuves. C'est ainsi que Thrasybule et Thrasyllos furent élus généraux. On avait à combattre un double ennemi ; l'union, l'entrain et le courage n'en étaient que plus grands. Même sans la patrie infidèle, on sentait qu'on était fort, qu'on pouvait se suffire, et, si le retour était impossible, on avait des vaisseaux et des armes pourconquérir ailleurs une ville et un territoire.
Il appartenait aux généraux de porter leurs regards plus loin, et de trouver le moyen d'atteindre à des résultats positifs. Thrasybule était l'homme le plus influent du camp ; car, plus
») ÏHUCYD., YIII, 74-75.
que tout autre il avait donné au parti constitutionnel la cohésion, la force et le sentiment du devoir. Il semblait que la gloire suprême d'arracher sa patrie au gouvernement criminel d'un parti et de rendre Athènes à elle-même lui était réservée. Mais les difficultés étaient extraordinaires, etl'ardeur joyeuse de Farmée ne suffisait pas à les surmonter. On ne pouvait pas abandonner la mer d'Ionie pour commencer la guerre civile à Athènes; et d'un autre côté, si on laissait longtemps le pouvoir aux mains des Quatre-Cents, les suites étaient incalculables. On était entouré d'ennemis, sans pouvoir en attaquer aucun avec énergie ; on n'avait pas d'autre patrie que la flotte, mais elle n'était plus maîtresse de la mer. Les Péloponnésiens, avec leurs nouveaux alliés d'Italie et de Sicile, l'égalaient par le nombre de leurs vaisseaux, et, à tout moment, la flotte phénicienne pouvait sortir de son embuscade; si elle se joignait aux Péloponnésiens, la mer Eg^ée était à eux. Le courage qui animait les marins athéniens au temps de Cimon, alors que, sur de vaincre, on demandait seulement où était l'ennemi pour aller le relancer dans tous les ports, ce courage n'existait plus, et Thrasybule n'était pas non plus le héros plein de foi dans le triomphe et capable de l'inspirer aux autres. Mais il avait un noble et pur amour de la patrie, qui, dans ces temps d'intrigues et de trahisons, produit une impression doublement bienfaisante.
Comme il comprenait que, dans la situation présente, il fallait des moyens et des capacités extraordinaires, il eut assez de désintéressement pour chercher à donner sa place à un autre ; et cet autre, il le trouva dans Alcibiade. A coup sur, il connaissait les faiblesses de ce caractère, et, généreux comme il l'était, il devait les trouver plus répugnantes que personne. Mais il savait aussi apprécier les dons extraordinaires d' Alcibiade; il savait que rien ne découragerait autant les Quatre-Cents que le retour de cet homme à l'armée. Il n'y avait aucune raison de craindre une alliance entre eux et lui. Si Alcibiade mettait son point d'honneur à venger sa ville natale de ses ennemis du dehors et du dedans, qui étaient aussi les siens, il pouvait en résulter un changement de fortune que d'autres moyens ne pouvaient amener. Après tout. Tissa-
pherne, impuissant par lui-même et peu belliqueux,, était cependant maître de la situation. Celui qui savait le dominer (et Ton croyait sous ce rapport Finfluence d'Alcibiade plus absolue qu'elle n'était), celui qui pouvait le décider à mettre la flotte en mouvement ou à la faire rester où elle était, à payer ou à refuser la solde^ celui-là était l'homme le plus puissant de la Grèce, Il est vrai que l'armée était très mal disposée. Elle ne voulait pas entendre parler d'Alcibiade, qui avait traité avec les oligarques et mis en train toutes ces conspirations hostiles contre l'Etat; mais Thrasybule revint sans cesse à ses propositions, jusqu'à ce qu'enfin il fût chargé par l'armée réunie en assemblée de rappeler l'exilé au nom du peuple.
Alcibiade avait attendu ce moment. Par d'habiles manœuvres, il avait réussi à tenir en ses mains les fils de la politique athénienne. 11 s'était lié avec les aristocrates pour les tromper ; il avait indirectement amené l'attentat contre la constitution, afin que la ville, déchirée par les factions, eût besoin de lui, qu'il pût revenir comme représentant d'une cause digne et grande, afin que lui, qu'on avait si souvent soupçonné de tendances tyranniques, pût se poser en sauveur des libertés civiques et détruire le gouvernement tyrannique d'un parti dont il avait clairement reconnu la faiblesse. Il céda sans résistance à l'invitation de Thrasybule, et celui-ci se retirade la scène pour remettre aux mains d'Alcibiade le salut de la patrie.
Après quatre ans d'absence, Alcibiade se trouvait de nouveau au milieu de ses concitoyens; il n'aurait pu revenir en temps plus opportun. Car à Samos le souvenir de ce qui s'était passé dans la patrie était moins vif; ses pires ennemis, les oligarques et les prêtres, étaient absents; le bon accord régnait dans l'assemblée, animée de sentiments élevés et docile; tous étaient occupés du présent' et des devoirs qu'il imposait, et l'entente avec Alcibiade était d'autant plus facile qu'exilé luimême il venait trouver des hommes privés de leur patrie. Il sut profiter de ces circonstances avec une grande habileté. Il gagna les cœurs en s'apitoyant sur son triste sort, sur son long exil ; il releva le courage de ses concitoyens en leur faisant part de ce qu'il croyait pouvoir espérer pour l'avenir
d'Athènes, après les expériences qu'il avait faites à Sparte et en Perse. Mais avant tout, il parla, en l'exagérant, de son influence sur ïissapherne, qu'il avait, disait-il, complètement gag-né à la cause athénienne, au point que le satrape vendrait au besoin ses meubles et ses tapis pour payer les troupes athéniennes; il tenait aussi sa flotte toute prête à les soutenir, dès qu'il aurait une garantie de leur fidélité *.
Les Athéniens agréèrent tout ce qu'Alcibiade leur exposait ou leur donnait à entendre. Ils le nommèrent général en chef avec des pouvoirs illimités. Avec lui, ils croyaient pouvoir arriver à tout; et on voulait qu'il commençât à faire ses preuves en renversant immédiatement les Quatre-Cents. Alcibiade aurait eu, en cédant à leur impétueux désir, une excellente occasion de se venger de ses ennemis. Mais, comme les Spartiates campaient de nouveau près de Milet depuis le commencement d'avril, on ne pouvait sans le plus grand danger abandonner la station de Samos. Il ne voulait pas d'ailleurs d'un retour qui devait être suivi des événements les plus tragiques. Il songeait à un autre" retour ; et celui-là, il fallait le préparer à l'avance. Il commença par prouver sa supériorité en empêchant l'armée de se rendre auPirée; ce fut là son premier acte d'autorité comme général, un acte par lequel il réparait bien des fautes passées, et qui lui valut, de l'aveu même de ses juges les plus sévères, le nom de sauveur d'Athènes. Cet homme d'un égoïsme indomptable se vainquit lui même, et, dans ces temps où l'esprit de parti l'emportait sur toute autre considération, il fut le premier à faire valoir de nouveau l'intérêt de l'État. C'est dans cet esprit qu'il traita les députés des oligarques athéniens, qui, après s'être assez longtemps arrêtés à Délos, avaient enfin osé se présenter au camp. Il les protégea contre la fureur des soldats. Il écouta tranquillement tout ce qu'on les avait chargés de dire pour présenter le coup d'Etat sous un jour favorable, et les congédia en déclarant que, dans les circonstances présentes, il approuvait entièrement les économies projetées dansjes dépenses de l'État, et qu'il n'avait pas non
») Thucyd., VIII, 81.
La lutte des partis a ATHÈNES 437
plus d'objection à faire contre la réforme concernant le droit de vote des citoyens, mais que le nouveau Conseil devait immédiatement donner sa démission et faire place aux Cinq- Cents établis par la constitution \ Tout cela était très habilement calculé. Il semblait élevé au-dessus des partis et seul capable d'ameneruneréconciliation. En même temps, il réussit par ces propositions à diviser le parti qui gouvernait Athènes et à lui faire miner lui-même son autorité.
Pour ce qui est de l'Asie Mineure, il avait là une position qui répondait parfaitement à ses vœux et à son caractère; car rien ne flattait davantage son amour-propre que de pouvoir montrer qu'il savait réunir dans sa personne les aptitudes les plus diverses, être à la fois le défenseur de la liberté et l'ami des Perses, le premier à la cour de Tissapherne et dans le camp athénien. Yis-à-vis de ses compatriotes, il se vantait d'être le confident du satrape; et, comme général en chef d'Athènes, il pouvait prendre vis-à-vis du satrape une attitude toute différente: il pouvait maintenant lui être utile ou lui nuire. Par son seul passage à Samos, il avait exercé une influence décisive sur les rapports de la Perse avec les Spartiates. Ceux-ci ne comprenaient plus rien à la conduite de Tissapherne, depuis qu'ils savaient que son confident se trouvait à la tête de la flotte athénienne sans que leurs rapports en fussent altérés. Tous ceux qui dans le camp péloponnésien avaient conservé le sentiment de l'honneur étaient indignés contre Tissapherne et Astyochos, qu'on accusait maintenant ouvertement de trahison. Le roi Agis avait au moins essayé de faire profiter Sparte du désordre qui régnait à Athènes. Mais Astyochos était resté complètement inactif avec sa flotte, qui comptait jusqu'à 112trirèmes, sousprétexte d'attendre les Phéniciens. Quelques entreprises sans importance qu'il avait tentées n'avaient eu aucun succès. Il n'y avait plus de discipline; on injuriait publiquement l'amiral : mais c'étaient les alliés qui avaient le plus de peine à contenir leur colère, surtout les Syracusains et leur chef Hermocrate, profondément irrité de l'attitude indigne de Sparte. On finit
1) Thucyd., VIII, 86.
par se soucier si peu des égards dus à Tissapherne qu'on laissa Irnnqnillcment les Milésiens prendre d'assaut le château-fort qu'il avait fait construire chez eux. Il est vrai* que Tissapherne se transporta alors lui-même sur la côte méridionale pour aller chercher la flotte de 147 voiles qui était à l'ancre sur la côte de Pamphylie ; mais il songea tout aussi peu à en opérer la jonction avec les Péloponnésiens que son lieutenant à fournir aux Grecs pour leur subsistance ce qui était convenu par les traités. Les Athéniens n'avaient donc rien à craindre ; ils recommençaient à se sentir maîtres de la mer, et Alcibiade sut s'arranger de façon à faire attribuer à son influence tous les avantages obtenus.
Cependant l'Athènes de Samos était de plus en plus reconnue, même au dehors, comme la véritable Athènes. Des ambassadeurs d'Argo s vinrent de leur propre gré offrir du secours. Ils arrivèrent avec l'équipage de la Paralos, qu'on avait mis pour le punira bord d'un vaisseau de transport stationné dans la mer d'Eubée ', Là, cet équipage avait reçu l'ordre de conduire à Sparte les ambassadeurs que, par suite des négociations entamées avec Agis^ on s'était décidé à y envoyer pour traiter de la paix, trois hommes complètement dévoués au parti oligarchique, Lsespodias, Aristo phon et Mélésias; ce dernier était probablement un fils de Thucydide ^. Il est difficile de dire comment l'idée put venir aux Quatre-Cents de choisir pour ce service important le navire monté par l'équipage de la Paralos, si c'était pure négligence de leur part ou s'ils voulaient ainsi froisser les sentiments libéraux des citoyens qui le composaient. Quoi qu'il en soit, leur procédé était bien maladroit; caries marins de la Paralos prirent à bord les oligarques sans protester, mais, arrivés près d'x\rgos, ils déclarèrent qu'ils faisaient défection au gouvernement de la ville, livrèrent aux Argiens les ambassadeurs chargés de chaînes, reçurent à bord à leur place les envoyés d'Argos et les conduisirent au quartier général à Samos, où leurs frères d'armes les reçurent avec des cris de joie \ Tout contribuait ainsi, avant même qu'on se
^) Voy. ci-dessus, p. 432.
^) Voy. ci-dessus, p. 426.
3) Thi'cyd., VIII, 86.
fût battu, à relever le courage des troupes; la gloire de cet heureux changement revenait tout entière à Alcibiade, de sorte que les Samiens lui élevèrent une statue devant leur temple d'Héra pour perpétuerle souvenir de l'heureux jour de son retour.
A Athènes, pendant ce temps, les choses avaient pris une tournure tout autre que ne l'avaient pensé les oligarques d'après leur premier succès. A peine les Quatre-Cents eurent-ils occupé leurs sièges dans la salle du Conseil qu'on vit combien étaient peu faits pour agir de concert ces hommes qui devaient gouverner l'Etat dans les circonstances les plus difficiles et prouver que la mise en pratique de leurs théories pouvait seule ramener l'ordre et la prospérité. On s'était hâté de compléter le nombre des conseillers. On avait choisi à dessein non seulement des conjurés, mais aussi d'autres citoyens, pour éviter l'apparence d'un gouvernement de parti. Phrynichos surtout avait travaillé sans relâche à attirer au Conseil, par toutes sortes de ruses, d'honnêtes patriotes, étales rendre ainsi contre leur gré complices dans une certaine mesure du coup d'Etat. Mais l'erreur qu'on commit en élisant Léon et Diomédon montre bien à quel point on pouvait se méprendre en pareille matière .
Ce ne fut qu'après l'installation du gouvernement qu'un grand nombre des nouveaux conseillers se rendirent compte des intentions qui animaient les auteurs des réformes accomplies, et qu'ils reconnurent l'impossibilité d'agir de concert avec eux. Le retour des ambassadeurs envoyés à Samos exerça surtout une influence décisive. L'unanimité avec laquelle l'armée avait embrassé la cause de la constitution avait imprimé au gouvernement de la ville un caractère révolutionnaire ; Alcibiade^ dont le retour avait paru à un grand nombre de citoyens un motif suffisant pour approuver un changement de constitution, Alcibiade, que l'on voulait reconquérir en s'imposant, à soi et aux autres, les plus grands sacrifices, Alcibiade se trouvait à la tête de l'armée, et maintenant seulement on comprenait à quel point on avait été trompé par Pisandros. La modération des citoyens armés qui tenaient entre leurs mains le sort de l'Etat, leur calme, le respect du devoir qui les faisait
rester à' Samos, la réponse sensée d'Alcibiade, tout cela contribua à détacher complètement du parti révolutionnaire les indécis, car ils sentirent que tout le bien qu'on avait espéré d'un changement de constitution eût pu être obtenu d'une façon beaucoup plus légale et plus sûre ; ils comprirent qu'ils avaient servi d'instruments à des traîtres ; et, comme à ce rôle leur ambition ne trouvait pas son compte, la diversité d'opinions qui dès le début avait existé au sein du Conseil se changea en dissentiment manifeste. Les uns voulaient enrayer le mouvement; les autres, qui étaient allés trop loin, voulaient au contraire user de plus de sévérité et employer des mesures plus énergiques à mesure que le danger grandissait : les uns voulaient s'ouvrir une voie pour sortir d'embarras, les autres, conserver le pouvoir à tout prix \
Parmi les mesures les plus discutées, il y avait la convocation des Cinq-Mille. Les plus modérés demandaient qu'on prît la chose au sérieux; sans cela, disaient-ils, Athènes est sous un régime de pure tyrannie: les autres voulaient qu'on remît à une époque indéterminée cette mesure dangereuse, pour consolider le pouvoir gouvernemental et prévenir autant que possible toute agitation. Ils jugeaient nécessaire de maintenir un certain temps la ville comme en état de siège. Ils se servaient pour cela des archers étrangers, qu'ils avaient pris à leur solde et qui plus que tout le reste donnaient à leur gouvernement le caractère de la tyrannie ; c'étaient des Barbares d'une apparence farouche, en grande partie des Ibères, dont il est fait mention dans les comédies du temps -. Ils leur avaient fait occuper les points les plus importants delà ville haute et de la ville basse, et leur manière de rendre la justice et de faire la police parmi les citoyens répondait à cet état de choses. Le droit de réunion, la liberté de la parole et de l'enseignement étaient supprimés; et le parti des fanatiques ^ fortement représenté au Conseil, profita de l'occasion pour revenir aux persécutions religieuses. C'est peut-être à cette époque
') Sur la division des Quatre-Cents en modérés et ultras, vov. Thucyd., VIII, 89.
^) Voy. Bergk, Comment, de reliq. Corn, attic, p. 343 sqq. =•) Voy. ci-dessus, p. 331-333.
qu'on intenta un procès au vieux Protagoras, à l'ami de Périclès, au sujet de son livre Des choses dwines; il dut fuir, et les exemplaires de son ouvrage furent brûlés publiquement sur la place du marché '.
Mais ce fut surtout lorsqu'on entreprit la construction d'un château-fort au Pirée que le dissentiment entre les divers partis du Conseil devint manifeste. Là, la presqu'île rocheuse d'Eétionia s'étend du nord vers l'entrée du grand port; en cet endroit, une garnison peu nombreuse peut parfaitement empêcher une flotte d'entrer dans la rade ou d'en sortir -. Cette presqu'île fut coupée par un mur, de telle sorte que la halle au blé et le marché au grain ^ furent compris dans l'enceinte des murailles. On allégua, comme motif de ces constructions, la nécessité de protéger le port contre une attaque imprévue des troupes de Samos ; mais, dès le début, le bruit courut que ce fort n'avait d'autre but que de recevoir des troupes péloponnésiennes. Ce fut sur ce point que le parti des modérés rompit le plus nettement avec les chefs des conjurés. Ceux-là se groupèrent autour de Théramène et d'Aristocrate, ceux-ci autour de Phrynichos, de Pisandros, d'Antiphon, d'Aristarchos et de Callseschros.
Dès lors les deux partis travaillèrent l'un contre l'autre, et le résultat inévitable de cette hostilité fut que les véritables oligarques, qui voyaient grandir sans cesse le danger du côté de l'armée, des citoyens et de leurs propres collègues, cherchèrent leur salut dans des mesures de plus en plus désespérées. Sparte était leur unique espoir ; et, bien qu'ils eussent volontiers conservé à Athènes son indépendance^ ils étaient décidés, s'ils ne pouvaient faire autrement, à gouverner leur patrie sous la protection des troupes du Péloponnèse, car le pouvoir de leur parti leur importait plus que tout le reste.
') L'accusateur de Protagoras, Pylhodoros, était e^i; twv Terpaxoaîwv (Dioo. Laert.. IX, 55). Cf. Brandis. Gesch. der Philos., I, p. 525. Meier [Opusc, I, p. 232) recule la date du procès jusqu'au temps des Hermocopides. C'est aussi l'opinion de Sauppe (zu Plut. Protagoras, p. vi).
-) 'HsTiwvEÎa (Thlcyd., VIII, 90). Cf. G. Hirschfeld, Peiraieus (in Ber. d. Sachs. Ges. d. Wiss., 1878).
'^) Cf. vol. II, p. 624
Antiphon. Phrynichos et Archeptolémos se rendirent donc eux-mêmes h Sparte pour entamer de nouvelles négociations. Personne ne sut rien du résultat; mais ces conventions secrètes inspiraient d'autant plus de soupçons, et une flotte péloponnésienne qui se trouvait dans les ports de la Laconie, prête à faire voile, ne fit qu'aug-menter l'inquiétude.
Dès lors rien ne retient plus le parti adverse ; car lui aussi est perdu si le fort est terminé et si la trahison réussit. Mais il ne peut se sauver qu'en faisant cause commune avec le peuple. Une contre-révolution se prépare ainsi parmi les Quatre-Cents, et c'estdans desréunions secrètes qu'on désigne ceux qui tomberont victimes de la haine populaire. On en veut avant tout à Phrynichos.
A peine est-il revenu de son odieuse ambassade qu'un soir il est assassiné sur la place du marché, au milieu de la foule, non loin de la salle du Conseil*. L'auteur du crime s'enfuit, mais on s'empare de son complice Apollodoros. Ils faisaient partie tous les deux des mercenaires enrôlés par les Quatre- Cents: on ne peut donc plus se fier à eux ; les adversaires des oligarques disposent d'une partie d'entre eux. La torture même ne peut arracher à Apollodoros le nom de ceux qui l'ont chargé de commettre le crime; mais il déclare que les conjurés sont nombreux, qu'ils se réunissent chez les chefs des soldats de la police et dans les maisons bourgeoises. Ces aveux effrayent la majorité ; on n'ose prendre aucune mesure décisive. Quelques-uns quittent secrètement la ville ; d'autres restent indécis : il était impossible d'augmenter les mesures coercitives. Aussi le parti modéré agit-il avec plus de fermeté; il n'a plus besoin de se cacher; il se met en rapport avec les citoyens pour préparer l'insurrectioii ouverte.
') £v TYi àyopx iTVr,6o-jTr, (Thucyd., VIII, 92). Thucydide, comme l'indiquent la préposition et l'article, n'entend point préciser le moment; il n'y a donc point entre son texte et celui de Lycurgue (vûxTwp. Lyc. , In Leocrat., § 112) la contradiction qu'y trouvent Bergk {\n Zeitschrift f. Alterthumswissenschaft , 1847, p. HIO) . Kirchhoff (in Philologus, 1858, p. 18), Ranchexstein (Einleitung zu Lysias, Orat., XIII, p. 56, 5"= édit) et autres. Après la sieste de midi, l'agora commençait à se remplir de nouveau, et, en saison d'été, il y avait foule jusque bien avant dans la nuit. Cf. E. Ccrtius, Attische Studien, II, p. 44.
Le premier signal en est donné au Pirée ; les milices qui avaient reçu Tordre de travailler aux fortifications d'Eétionia se soulèvent contre le gouvernement et font prisonnier Aristoclès leur commandant; Hermon, qui commande la garnison de Munychie, se joint à eux; tout le port est en armes contre les Quatre-Cents. Il se trouve encore au Conseil un parti qui veut employer la force ; mais la majorité reconnaît la nécessité d'avoir recours à dos mesures conciliatrices et cède au désir de Théramène, qui demande à être envoyé au port comme commissaire du gouvernement. Théramène écoute les griefs des troupes ; il les trouve justes et se joint aux insurgés pour démolir le fort à moitié terminé. A partir de ce moment, l'insurrection se déclare ouvertement. Une assemblée de citoj'ens a lieu au théâtre de Munychie. De là ils se rendent en bon ordre à Athènes où, tout armés, ils prennent position dans YA7iakeion, l'enclos sacré des Dioscures,au pied de la citadelle, sous le temple de la déesse protectrice de la ville, à l'endroit où chaque citoyen avait juré dans sa jeunesse de maintenir l'intégrité de la patrie sur terre et sur mer et de défendre au prix de sa vie les lois de la cité contre toute agression.
Tout en se souvenant de leur serment, ils montrèrent une généreuse modération. Le sort de la ville était entre leurs mains ; le Conseil, sans aucun pouvoir, était livré à leur ressentiment; et pourtant, ils reçurent les députés qui vinrent à eux de la salle du Conseil pour les supplier individuellement de maintenir l'ordre et la tranquillité; ils consentirent même à ce que le Conseil continuât provisoirement à gouverner, à condition de convoquer immédiatement les Cinq-Mille et de se compléter en faisant un choix parmi eux'.
Pour prendre ces mesures, on fixa un jour où la concorde devait être rétablie dans rassemblée du peuple. Et déjà la foule se rassemblait au théâtre à l'heure indiquée pour consommer l'œuvre de réconciliation et rétablir la libre république athénienne, lorsque tout à coup la nouvelle se répand qu'une flotte de 42 voiles, venant de Mégare, est en train de contourner Salamine. Les citoyens crurent naturellement, et
»} Thucyd., VIII, 92-93.
non sans raison, que c'était la flotte dont Théramène leur avait dit qu'elle agissait de concert avec les Quatre-Cents; tous ceux qui étaient capables de porter les armes se précipitèrent au Pirée pour défendre le port contre les ennemis du dedans et du dehors. Les vaisseaux qui stationnaient dans le port furent garnis d'équipages, d'autres rapidement mis à flot, les murs occupés par des troupes, et les entrées du port fermées. Mais l'amiral Spartiate Agésandridas passa avec ses vaisseaux devant le port, et le danger immédiat disparut.
Mais bientôt on signala un autre péril. La flotte tourna autour de Sounion et cingla vers Oropos. Il s'agissait maintenant de sauver FEubée. Les Athéniens se précipitèrent une seconde fois sur les vaisseaux ; on forma en toute hâte une escadre, dont le commandement fut confié à Thymocharès, avec ordre de rallier le plus tôt possible les aupi'es vaisseaux stationnés dans les eaux de l'Eubée. Trente-six vaisseaux se rassemblèrent près d'Erétrie; les ennemis se trouvaient en face d'eux, à Oropos. Rien encore ne semblait perdu; les Athéniens étaient pleins d'ardeur. Mais là encore les infortunés avaient l'ennemi devant et derrière eux. LesErétriens allaient les trahir. Lorsque les Athéniens voulurent acheter des provisions, ils trouvèrent que le marclié situé près de la mer était vide; ils durent courir jusque dans les rues les plus éloignées pour se procurer l'indispensable. Or, lorsque le signal du départ fut donné, les équipages n'étaient pas au complet, et la flotte fut obligée de s'avancer dans le plus grand désordre contre l'ennemi, qui d'Erétrie avait reçu le signal de se porter en avant. Néanmoins, les Athéniens tinrent bon au début de la bataille; mais ils furent vaincus et rejetés sur le rivage; ceux qui s'enfuirent versErétrie furent tués par les habitants ; 22 vaisseaux tombèrent aux mains de l'ennemi, et, peu de jours cl près, toute l'île avec ses colonies de clérouques fut perdue pour Athènes, à l'exception d'Oréos, l'ancienne Histiœa ', qui était complètement occupée par des citoyens athéniens et que ceux-ci conservèrent à leur patrie *.
Lorsque la nouvelle de la bataille livrée dans le détroit
1) Voy. vol. II, p. 447.
*) Thucyd., VIII, 94-95.
d'Eubée et de ses résultais arriva à Athènes, les meilleurs perdirent courage ; car ce désastre était beaucoup plus grand que la défaite de Sicile elle-même. L'Eubée était en effet plus indispensable aux Athéniens que leur propre territoire ; d'ailleurs ils n'avaient plus ni vaisseaux, ni argent, ni troupes ; l'armée était séparée de la cité, celle-ci désunie, le Conseil d'accord avec l'ennemi. A quoi pouvait-on s'attendre, si ce n'est à ce qu'iVgésandridas parût devant le Pirée ? Si la garnison de Uécélie les avait en même temps attaqués par terre, les Athéniens n'auraient pu résister avec succès; il seiîiblait qu'au dernier moment la trahison des oligarques allait enlin réussir. Car, même en admettant que l'armée de Samos accourut pour sauver la patrie, on pouvait prévoir qu'elle arriverait trop tard; et d'autre part, si l'on abandonnait Samos, on livrait en même temps à l'ennemi l'Ionie et l'IIellespont, et toute la gloire d'Athènes, la ville et son empire étaient anéantis d'un seul coup. Les Athéniens, en un mot, s'attendaient à la ruine de leur cité.
Mais l'ennemi resta immobile. Etonné de ses succès, il ne sut pas en profiter. Agis et Agésandridas ne songèrent même pas à marcher de concert sur la ville et laissèrent aux Athéniens le temps de se remettre de leur première terreur. Ceuxci équipèrent donc vingt nouveaux vaisseaux pour défendre leurs ports, et s'occupèrent ensuite sérieusement de mettre de l'ordre dans les affaires publiques. Car ils sentaient qu'ils ne sortiraient d'embarras qu'en consolidant d'abord le terrain dans la ville même, par l'établissement d'une constitution légale.
Peu de temps après la défaite du détroit d'Eubée, environ vers le milieu de juin, nous retrouvons les Athéniens réunis comme autrefois sur le Pnyx, d'où les avait bannis le gouvernement des tyrans. On agit avec un calme parfait, mais avec fermeté et énergie. Le Conseil fut destitué et le pouvoir suprême rendu au peuple, mais non pas à la masse tout entière. On réserva dans leur plénitude les droits de citoyen à une délégation prise dans la classe aisée, et, comme les listes des Cinq-Mille n'étaient pas dressées, on décida, pour arriver rapidement au but, à l'exemple d'autres États qui avaient pris
des mesures analogues, que tous les Athéniens qui pouvaient complètement s'armer à leurs frais auraient le droit de vole et de jtarticipation au gouvernement ; la dénomination des Cinq-Mille, bien qu'assez vague, fut conservée, parce. que depuis quelques mois on s'y était habitué. En même temps, on décréta que toute rémunération des fonctions et emplois civils était supprimée; et ce ne fut pas à titre de mesure temporaire : cette gratuité des fonctions fut érigée en principe pour l'avenir, et les citoyens s'engagèrent à l'accepter par un serme*nt solennel. En somme, c'était un sage mélange d'aristocratie et de démocratie; selon Thucydide, ce fut la meilleure constitution que les Athéniens eussent eue jusque-là '. En même temps et sur la proposition de Critias, le rappel d'Alcibiade fut décidé et une ambassade envoyée à Samos pour consommer l'union de la ville et de l'armée ^. Dans des assemblées successives, on continua l'œuvre commencée; on renouvela le Conseil et on nomma une commission législative pour réviser la constitution, après les perturbations subies par le droit public, et pour mettre toutes choses en harmonie avec les principes qu'on avait posés. On décida qu'au bout de quatre mois ce travail devait être terminé ^.
L'homme le plus influent de ce temps était Théramène, et, si un juge aussi sévère qu'Aristote le met au nombre des meilleurs citoyens qu'Athènes ait jamais eus \ son principal mérite n'est pas sans doute d'avoir déjoué les menées insidieuses d'un parti prêt à tout, mais surtout d'avoir, après la chute de celui-ci, prévenu les explosions de la passion populaire qui auraient consommé la ruine de la cité, rétabli l'entente parmi les citoyens et obtenu un résultat qui est des plus rares dans la vie des Etats.
Nous voyons échouer un coup d'Etat qui avait porté une
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