‹ Histoire grecque (volume 3)Chapitre 15 sur 19 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

*) Alcibiade est rappelé sur la proposition de Critias, avec la coopération

de Théramène: yvwixr, rj at v.y.rr,yay\ lyw -a-jTr,v èv àîiadiv dno-^(^PLV^., Alcib., 33). Cf. Corn. Kepos, Alcib., 7. Diodor., XIII, 38.

3) Sur la commission des nomolhètes, voy. Schûm.\.\n, Opuscul., I, p. 250. Bergk (zu Schillers Andokidcs, p. 145).

* Aristot. ap. Pllt., Nicias, 2.

atteinte criminelle aux biens les plus précieux des citoyens, à l'égalité devant la loi, à la liberté de conscience et de la parole ainsi qu'à leur indépendance extérieure, et pourtant aucun mouvement violent ne se produit du côté opposé, aucune réaction sanglante et avide de vengeance ; bien plus, les citoyens, indignement trompés et gravement offensés, ont tant d'empire sur eux-mêmes, après avoir reconquis le pouvoir, qu'ils reconnaissent volontiers ce qu'il y avait de bon dans les plans de réformes des oligarques et s'en font une règle de conduite en inaugurant un nouvel ordre de choses. Si l'on considère que dans d'autres Etats, par exemple à Argos et à Corcyre, de semblables événements furent accompagnés des plus terribles explosions de la fureur des partis , il faut reconnaître que le peuple athénien ne s'est jamais conduit d'une façon plus sage et plus raisonnable. L'attitude de la population, aussi bien que celle de l'armée, est une preuve éclatante de la valeur morale qu'avait encore l'élite de la bourgeoisie. Le malheur avait contribué à réveiller et à fortifier les vertus civiques, et, s'il est vrai que cette généreuse conduite inspira au peuple entier un nouveau courage et lui donna la force de résister aux terribles coups delà fortune, ceux qui dans ces temps difficiles ont mis leur éloquence au service du peuple et lui ont donné de salutaires conseils méritent bien d'être mis au rang des plus grands bienfaiteurs d'Athènes.

Pendant ce passage progressif d'une constitution à une autre, et alors que quelques-unes des dispositions les plus importantes du régime précédent étaient-adoptées par le nouveau, la participation au gouvernement des Quatre-Cents ne pouvait être considérée comme un acte coupable. Quelquesuns de ses membres n'étaient-ils pas devenus les sauveurs de la cité ? Par contre, d'autres membres du Conseil s'étaient rendus à tel point suspects des plus grands crimes d'Etat qu'on ne crut point devoir passer outre. On nomma donc des accusateurs publics et une commission d'enquête pour demander compte de leurs actes à tous les membres du Conseil. Beaucoup d'entre eux furent complètement acquittés. Ceux qui, comme Pisandros, refusèrent de se défendre et passèrent

H rennemi, furent condamnés. x\ristarchos non seulement s'était échappé mais avait emmené avec lui une division des archers ibères à Œnoë ', qu'assiégeaient précisément alors les Corinthiens et les Béotiens. Il avait fait croire à la garnison, qui le considérait comme un membre du gouvernement, que la forteresse avait été cédée par un traité aux Lacédémoniens, et avait ainsi fait tomber entre les mains de l'ennemi une des places les plus importantes de la frontière ■. Il reçut plus lard le châtiment de sa trahison. Deux seulement des instigateurs les plus influents du coup d'Etat comparurent devant les juges, Archeptolémos et Antiphon, le seul qui nous intéresse personnellement ^.

D'une rare énergie de caractère, un modèle de perspicacité et de finesse athénienne, incomparable comme orateur et comme professeur d'éloquence, il était admiré de tous ceux qui savaient apprécier la culture de l'esprit; mais le peuple ne l'aimait pas, parce qu'il blessait les gens par ses manières hautaines et qu'il prenait en toutes choses le contre-pied de l'opinion'publique '. Ladignité vraiment antique de sa parole était tout l'opposé de l'éloquence démagogique telle qu'elle était à la mode depuis Cléon; lorsqu'il parlait des affaires publiques, il combattait sans cesse la politique démocratique, surtout en ce qui concernait les alliés '\ Le régime populaire lui inspirait tant d'aversion qu'il ne voulut jamais accepter aucune fonction publique. Ce n'est qu'après le désastre de Sicile qu'il crut son heure venue; il fut depuis le principal fauteur des menées subversives des oligarques. Il devait donc être considéré comme le plus coupable.

Trop fier pour fuir, il comparut devant ses juges, et ceux de son parti tentèrent de reconquérir leur popularité à ses dépens. Théramène était du nombre des généraux qui l'accusèrent de trahison auprès du Conseil; Andron, également un

•) Vov. ci-dessus, p. 56.

2) Thlcyd., VIII, 98.

•') Onomaclès, le troisième personnage impliqué dans le procès, s'était éloigné par avance {Vit. X. Orat., p. 833). ^) Voy. le portrait dans Thlcyd., VIII, 68, i-3. '"} Voy. ci-dessus, p. 155.

(les Quatre-Cents, avait provoqué le décrel du Gonsei] qui mit Antiphon en état d'accusation.

Le vieil orateur fit appel^une dernière fois à toutes les forces de son intelligence pour ^défendre virilement les principes d'après lesquels il avait agi. L'accusation portait surtout sur la dernière ambassade, sur la constiniction du fort au Pirée, et sur le rapport qu'avait eu avec ces mesures l'expédition maritime d'Agésandridas. Son discours Sur la réforme de la constitution fut une œuvre très admirée, mais ne put le sauver ^ Antiphon ne put dissiper le soupçon qui pesait sur cette ambassade ; toute sa vie témoignait contre lui; les accusateurs allèrent jusqu'à s'appuyer sur la conduite de son grand-père pour représenter toute sa maison comme un foyer d'opinions anticonstitutionnelles. Il essaya en vain de faire valoir que les Quatre-Cents avaient été solidairement liés entre eux et qu'il fallait les punir tous ou les acquitter tous -. Il fut condamné à mort avec Archeptolémos et livré aux Onze. Leur fortune fut confisquée et leurs maisons démolies; les membres de leurs familles furent déclarés infâmes , et leur sépulture sur le territoire attique interdite. On exposa en public leur sentence, avec le vote préalable du Conseil.

C'est ainsi que, pendant Tété de 411, au début de la seconde année de la xcu^ olympiade, cent ans après la chute desPisistratides, finirent les quatre mois de la tyrannie des oligarques. Elle n'avait été possible que grâce au pouvoir des clubs politiques, qui avaient préludé à des entreprises plus audacieuses par le procès des Hermocopides; elle devait son existence aux talents extraordinaires qui se mirent à son service et aux dispositions favorables des classes aisées ; mais elle ne pouvait durer, parce que l'élite de la nation restait fidèle à la constitution, parce que ce qui subsistait de la domination maritime d'Athènes ne pouvait être sauvé que par la démocratie, et qu'à

') D'après Thucydide (VIlI, 68) le discours Trspi (j-siacrTaasü); était la meilleure apologie du coup d'État.

2) Dans les fragments qui nous en restent (ap. HARrocBAT., s. v. ÜTaaiwTr,;. 'E[xno5(iv), il semble pourtant que l'orateur cherche à établir des catégories peu justifiées entre les personnes ayant pris part au complot. C'est du moins ce qu'indique la distinction des TÛpawoi et des oopvsôpoi. ni 29

4o0 LA GUERRE DE DÉCÉLIE

Athènes même riionneiir de l'Etat était inconciliable avec le gouvernement oligarchique.

Un homme comme Thucydide n'aurait pas pu avoir une aussi haute opinion d'Antiphon s'ü n'avait été persuadé de la pureté de ses intentions. Antiphon était un théoricien inflexible, dont le regard pénétrant était si choqué des vices incurables de la constitution, qu'il aimait mieux voir sa patrie se mettre sous la dépendance de Sparte que périr par le poison de la démocratie. C'est ainsi que même des hommes sincères purent croire qu'il était de leur devoir de sacrifier la liberté et rindépendance d'Athènes. Mais la plupart des conjurés, comme ils l'avaient prouvé par leur conduite récente, n'étaient que des traîtres égoïstes^ qui, pour satisfaire leurs instincts de domination, étaient prêts à livrer leur patrie.

Malgré sa courte durée et sa complète instabilité, ce gouvernement de parti laissa des traces de son passage. La puissance de l'Etat avait reçu d'incurables blessures ; plus que jamais sa faiblesse était devenue manifeste aux ennemis, et Sparte avait pu éprouver la force de ses adhérents. Le sang des citoyens avait de nouveau coulé à Athènes; on avait rasé d'antiques maisons bourgeoises, élevé des monuments à la honte du régime de la terreur, et, par une série de procès de haute trahison et de confiscations, on avait répandu une semence de haine qui leva rapidement. Une époque d'agitation avait commencé pendant laquelle on voulut réparer ce qu'on avait négligé dans des temps plus calmes. On fit donc aussi comparaître les morts devant les tribunaux; car le meurtre par lequel avait commencé l'insurrection devait être complètement justifié. Toute la haine qui animait les citoyens contre la tyrannie des oligarques fut accumulée sur la tête de Phrynichos, de celui qui primitivement avait été l'adversaire déclaré des ennemis de la constitution et n'avait été entraîné à prendre part à leurs coupables projets que par les complications extérieures. La défense delà victime ne fut permise qu'à la condition que le défenseur, en cas de condamnation, fût réputé coupable du même crime que Phrynichos '.

*) Lyclug , In Leocrat., § 113.

Après que ce dernier eut été condamné dans sa tombe comme coupable de haute trahison et que ses ossements eurent été jetés au delà des frontières de la contrée, ses assassins purent revendiquer toute la gloire qui revient aux meurtriers des tyrans et aux héros de la liberté; ils devinrent citoyens; une partie des biens confisqués servit à les récompenser, et leurs noms eurent l'honneur de figurer sur des monuments publics * ; c'était comme une fête séculaire en mémoire de la première délivrance d'Athènes par Harmodios et Aristogiton. Toute cette procédure traînait en longueur. On était assiégé de déclarations de toute espèce de gens, de réputation fort douteuse, qui prétendaient avoir été acteurs dans la scène du meurtre nocturne, et qui revendiquaient leur part d'honneurs et de récompenses. Mais même les honneurs décernés aux deux •auteurs principaux du meurtre, à Thrasybule et à Apollodoros, soulevèrent bien des objections qu'on fit examiner par des commissions spéciales,- de sorte que l'affaire rie fut complètement terminée que dix-neuf mois seulement après l'assassinat de Phrynichos, au mois de mars 410 (01. xcn, 3).

C'est ainsi que les passions avaient été de nouveau excitées, et plus d'un qu'on crut avoir traité avec trop de douceur lors de la première enquête fut sommé de comparaître et condamné ; ce fut le sort de ceux-là surtout auxquels on put prouver qu'ils était restés partisans du Conseil après la destruction du fort. La recherche des menées tyranniques était de nouveau à l'ordre du jour, et le sentiment delà sécurité au foyer ne revenait pas. Sur la proposition de Démophantos, on décida qu'on punirait comme coupables de haute trahison même ceux qui accepteraient des fonctions d'un gouvernement illégal. On essayait ainsi de prévenirle danger de nouveaux coups d'Etat; et, il faut bien le dire, le parti oligarchique, malgré sa défaite, était bien loin d'être anéanti; le discours qu'Antiphon avait légué à ses amis comme un testament politique eut sur

1) Le décret du peuple rendu en l'honneur des meurtriers sous l'archontat de Glaucippos (01. XCII, 3) nous a été en parlie conservé dans un fragment inséré au G. I. Attic. (I, n. 59) fragment découvert pas Bergk (in Zeitschrift für AUerthumswissenschaft, 1874, p. 1099) et restitué par Kirchnovï^iyciFhilologus, XIII, p. iQ Qi Monatîber . d.Berl. Akad., 1861, p. 603).

eux un ctîet durable, el ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour réaliser leurs projets.

Pendant ce temps, les plus grands changements avaient eu lieu au dehors, en partie par suite du remplacement du commandant en chef de la Hotte Spartiate, en partie grâce à l'activité nouvelle que déjDloya Alcibiade.

Déjà Alcibiade avait exercé une influence considérable sur les destinées de sa patrie; il avait rendu le courage et la confiance à Farmée ; il avait renouvelé Falliance avec Argos ; il avait empêché ses soldats d'aller venger la bonne cause à Athènes et de commencer ainsi la guerre civile la plus désastreuse ; il avait rendu Tennemi du dehors incapable de nuire en entretenant de la façon la plus habile la méfiance entre la Perse et Lacédémone, etil avait aussi aidé à vaincre l'ennemi du dedans^ Toligarchie; car c'était son message'qui avait amené la première scission au sein du Conseil des Quatre-Cents, et par suite la chute de celui-ci. Il avait enfin, en se déclarant pour une démocratie modérée, contribué pour une large part à affermir la constitution nouvelle; il avait su faire tout cela sans recourir à la force, par son influence personnelle, et en prohtant habilement des circonstances. 11 s'agissait maintenant de montrer , comme général , qu'il était toujours l'homme de qui dépendait le succès de la guerre et "qu'il savait guérir les blessures qu'il avait faites à la patrie. Il importait de faire reprendre aux trirèmes athéniennes lotlensive, qui seule pouvait rendre aux Athéniens leur confiance d'autrefois en leur marine ; il fallait qu'il prouvât que^ même sans tributs réguliers, on pouvait se procurer des ressources et remplir la caisse militaire de Samos. On était obligé d'aller chercher soimême les tributs avec les navires de la flotte ; on s'habitua ainsi à prendre tout ce qu'on pouvait emporter, et^ au lieu de s'en

tenir à ce qui était fixé par la loi, on leva des contributions arbitraires'.

C'est ainsi qu'Alcibiade, pendant les premiers mois qui suivirent le rétablissement de la constitution, croisa dans la mer de Carie avec une escadre de 22 vaisseaux^ tira de grosses sommes d'Halicarnasse, fortifia l'île de Cos, exerça ses équipages par de rapides expéditions et se les atlacba par un butin considérable '. Malgré les Rhodiens, qui alors déjà aspiraient k fonder sur mer une domination indépendante, et malgré la proximité de la flotte perse, la côte de Carie était retombée tout entière au pouvoir d'Atbènes, et l'on tira plus d'argent des villes infidèles qu'elles n'en eussent jamais payé sous forme de tribut. En automne, Alcibiade se dirigea vers le nord^pour se préparer avec le reste de la flotte à des combats décisifs; car le véritable tbéùtre de la guerre avait été pendant ce temps transporté de Milet dans l'ITellespont.

On avait résolu en effet, à Sparte, de changer de tactique. Aussi, au printemps, on avait mis à la tête de la flotte, au lieu du lent et suspect Astyochos^ un vrai Spartiate du nom de Mindaros, un homme qui, comme Lichas, prit une attitude très décidée vis-à-vis des satrapesMJnefois encoreon demanda, au nom des promesses faites, la jonction de la flotte péloponnésienne avec celle des Phéniciens, afin de pouvoir rapidement terminer la guerre. Pour éviter de rompre ouvertement et faire preuve de zèle, Tissapherne se rendit lui-même à la côte méridionale pour amener la flotte. Mais elle continua à stationner derrière les promontoires de la Lycie ; on eût dit qu'un charme la retenait au delà de ces frontières que les victoires de Cimon avaient assignées à la marine des Perses \ Mais la véritable cause était la politique obstinément suivie par Tissa-

*) Comme les sommes fournies par les alliés de l'Asie et de l'Archipel ne pouvaient être qu'en partie expédiées à 'Athènes, les Athéniens devaient aller les percevoir eux-mêmes. On créa à cet effet à Samos une caisse militaire ù laquelle les trésoriers d'Athènes pouvaient donner des ordres de versements (xà Iy. SâtJ.o-j. C. [. Attic, I, n, 188). Cf . Bockh, Staatshaushaltung, II, p. 23. Kirchhoff, Abhandl. d. Berl. AkacL, 1876, p. 52 sqq.

2) Thucyd., VIII, 108. Plut., Alcib., 27.

3) Thicyd., VIII, 85. Cf. ci-dessus, p. 422. *) Voy. vol. II, p. 453.

pherne. En effet, si les 147 vaisseaux phéniciens s'étaient réunis à ceux des Lacédémoniens, il aurait assuré à ces derniers une prépondérance incontestable dans la mer d'Ionie, et c'est ce qu'il ne voulait à aucun prix. Peut-être aussi les intérêts pécuniaires y furent-ils pour quelque chose ; il est possible que les Phéniciens se soient montrés reconnaissants au satrape de les laisser dans leur cachette à l'abri du danger. Bref, on se servit des prétextes les plus futiles pour expliquer leur absence, 6t en même temps on mit moins de bonne volonté que jamais àpayer les subsides. Pourlecoup, les Spartiates étaient à bout de patience. Ils reconnurent combien il était insensé de rester plus longtemps en lonie pour attendre cette flotte. Mindaros résolut donc de rompre définitivement avec Tissapherne des relations qui n'avaient valu à sa patrie que le déshonneur, et il accepta les propositions de Pharnabaze ', pour enlever aux Athéniens, de concert avec lui, les villes de THellespont. C'est ainsi qu'après une perte de temps irréparable, on renonça à faire la guerre en lonie -.

Le nouveau plan de campagne avait été préparé depuis longtemps. Car déjà au commencement de l'été, Dercyllidas était entré de Milet, avec une petite troupe, dans la satrapie de Pharnabaze, et avait enlevé aux Athéniens deux des places les plus importantes de la région, Abydos etLampsaque. En outre, une escadre de quarante vaisseaux s'était rendue en avant-garde dans ces parages sous Cléarchos ; et, bien que le quart seulement fût arrivé heureusement au but, sous la conduite d'un capitaine mégarien, l'apparition de cette flottille n'en avait pas moins déterminé la défection de Timportante Byzance. Après avoir, avec d'aussi faibles moyens, obtenu des résultats aussi considérables, on résolut de transporter toute la guerre dans ces contrées ; car on savait qu'après la perte de l'Eubée les approvisionnements venant de FHellespont étaient doublement indispensables aux Athéniens. Les deux détroits des mers du nord étaient le dernier soutien de la domination maritime d'Athènes; ils se trouvaient déjà à moitié au pouvoir des Péloponnésiens.

^) Vov. ci-dessus, p. 394, 2) Thucyd., VIII, 99.

En juillet, Mindaros partit de Milet avec 73 vaisseaux et ordonna en même temps à toutes les escadres éparses des Péloponnésiens de se rendre à THellespont, où toutes leurs forces se réunirent pour frapper un coup décisif. Car les Athéniens aussi, qui jusque-Là n'avaient opposé de ce côté aux entreprises de Tennemi que des escadres de peu d'importance, partirent de Samos sous Thrasybule et Thrasyllos avec toutes leurs forces navales, pour suivre de près Mindaros; et déjà vers la fin de juillet, une grande bataille fût livrée près d'Abydos dans laquelle les généraux athéniens combattirent avec succès contre la flotte unie des Péloponnésiens et des Syracusains, qui avait pour elle la supériorité numérique *. Bien que la proximité du rivage ne permît pas de poursuivre énergiquement l'ennemi, cette victoire n'en fut pas moins de grande conséquence; la timidité défiante qui, depuis la défaite de Sicile, obsédait les équipages, avait disparu; à Athènes aussi, lanouvelle inattendue de la victoire suscita une énergie et des espérances nouvelles; la lourde atmosphère des sombres pressentiments se dissipa; on se remit à croire à la possibilité de voir renaître la grandeur de la cité.

Cependant, les deux flottes attendaient du renfort pour continuer la lutte avec plus de vigueur. Agésandridas arriva d'Eubée avec 50 vaisseaux; mais, en doublant l'Athos, il fut surpris par les tempêtes d'hiver, qui jetèrent ses vaisseaux sur les mêmes récifs où s'étaient autrefois brisés ceux de Mardonius. Une autre escadre de quatorze vaisseaux sous Dorieus fut attaquée par les Athéniens avant d'avoir pu opérer sa jonction; mais le vigilant Mindaros arrive à temps d'Abydos avec sa flotte pour recevoir l'escadre de renfort. Fort de 90 voiles, il ollre alors la bataille aux Athéniens; il a i9 vaisseaux de plus qu'eux, et les troupes de son allié Pharnabaze couvrent le rivage. Pendant toute la journée, on se bat dans le détroit avec un succès incertain, et déjà la victoire incline du côté des Péloponnésiens lorsqu'on voit paraître une nouvelle escadre; c'est Alcibiade avec 18 vaisseaux.

Les Athéniens, en voyant hisser sur son vaisseau amiral le

1) Thucyd., YIII, 104-105.

pavillon de pourpre, sont animes d'une nouvelle ardeur. Alcibiade se précipite sans tarder au milieu de la bataille et remporte la victoire. Les Péloponnésiens sont rejetés sur la côte; le combat naval se change en bataille sur le rivage; tous les vaisseaux eussent été pris par les Athéniens si Pharnabaze ne leur avait résisté avec toutes ses troupes et au péril de sa vie. Les vainqueurs durent, par conséquent, se contenterde rentrer à Sestos avec 30 vaisseaux ennemis et ceux des leurs qu'ils avaient repris *. L'arrivée d'Alcibiade avait donc immédiatement valu à la Hotte une brillante victoire, et, bien que ses vaillants collègues eussent le mérite d'avoir fait les premiers prendre aux événements une tournure plus favorable, sa gloire n'en éclipsa pas moins celle des autres, et la croyance se répandit de plus en plus que le succès dépendait de sa personne.

Cependant^ même alors, l'IIellespont n'était pas encore libre, car Mindaros conservait sa forte position à Abydos, comme les Athéniens la leur à Sestos, et c'est ainsi que les deux flottes restèrent en face l'une de l'autre à s'observer, comme auparavant ù Milct et à Samos. Cependant les Péloponnésiens, malgré leur défaite, se trouvaient dans une situation infiniment plus favorable. Une armée de terre couvraitleurs derrières, etils avaient de l'argent en abondance, tandis que les Athéniens manquaient de tout, au point que leur flotte ne pouvait jamais former qu'un petit noyau; la plupart de leurs vaisseaux parcouraient les mers, partagés en petites escadres, pour faire du butin. Les marins s'habituèrent ainsi à la violence, et le nom athénien devint de plus en plus odieux; depbis, lesforces des Athéniens se trouvant sans cesse divisées et leurs généraux dispersés au loin dans la mer Egée, il devenait impossible de saisir à Toccasion le moment favorable et d'opérer selon un plan commun.

^) Los deux batailles s'appellent l'une et l'autre « batailles de Cynosséma » (TuocYD.. VIII, 104), du nom d'un promontoire de la Chersonèse, près de Madylos, La seconde eut lieu àp-/o[jiÉvou xoO -/stfAwvoç (Xekopii., Hellen., I, \, ■4-7), Campe (in Jahrbb. f. PhiloL, 1872, p. 705 sqq.) a voulu rapporter à une seule et même bataille le récit de Thucydide et celui de Xénophon, mais sans motil's suffisants. Dans Diodore (XII, 40 et 45), les deux engagements sont aussi distingués l'un de l'autre.

ATHÈNES RELEVÉE PAR ALCIBIADE 4o7

Alcibiade lui-même devait éprouver encore les plus singuières vicissitudes du sort. Il se rendit, dans toute la pompe de sa dignité actuelle, auprès de Tissapherne, qui était arrivé aux JDords de Fllellespont vers l'époque de la bataille d'Abydos, car il voyait d'un très mauvais œil une alliance aussi effective entre Pharnabaze et les Péloponnésiens, et il cherchait l'occasion de renouer avec Sparte. Il crut ne pouvoir rien faire qui fût plus agréable à cette dernière et au Grand-Roi que de s'emparer du plus dangereux des Athéniens. Alcibiade, en etfet, fut saisi par ordre de son ancien hôte et ami et conduit à Sardes. Mais, après trente jours de captivité, il parvient à ressaisir sa liberté; il s'enfuit à Clazomène, y fait équiper à la liâte.six vaisseaux et se rend à Lesbos. Le temps presse^ car déjà Mindaros, ne voyant devant lui que la plus petite partie de la flotte, a repris l'offensive ; les Athéniens se voient obligés d'abandonner Sestos ; de nuit, et sans être aperçus par l'ennemi^ ils sortent de l'Hellespont et jettent l'ancre sur la côte occidentale de la presqu'île thrace, près de Cardia. Tous les avantages de la dernière victoire sont perdus si une nouvelle victoire ne vient détruire les forces ennemies; aussi se hâtet-on de réunir les escadres éparses.

Alcibiade ne tarde pas à arriver et se décide à suivre Mindaros. Lllellespont étant devenu libre, celui-ci s'était rendu en Propontide pour y prendre Cyzique ', de concert avec Pharnabaze, et affermir la domination des alliés dans les eaux du Pont.ïhrasybuleetïhéramène, qui avaient amené de nouveaux renforts d'Athènes, reviennent en temps opportun de leurs courses. Prêts à combattre, ils remontent rapidement l'Hellespont en divisant leurs forces, et, pour dissimuler le nombre de leurs vaisseaux, ils passent de nuit devant Abydos ; de grand matin, quatre-vingt-six voiles s'arrêtent en face de Cyzique, près des rochers de marbre de Proconnésos. Là ils apprennent que Mindaros et Pharnabaze sont postés près de Cyzique avec leur flotte et leur armée. On se décide à risquer la bataille. « Nous n'avons pas le choix, dit Alcibiade aux troupes réunies. Notre bourse est vide, et là-bas les ennemis ont entre leurs mains l'argent du Grand-Roi. »

') Voy. vol. I, p. 514.

Le lendemain, on s'apprêta en silence et on ne laissa passer aucun vaisseau qui put porter des nouvelles sur le continent. Le troisième jour, on commence Fattaque suivant le plan tracé par Alcibiade. Une division de troupes de débarquement est destinée à attaquer Cyzique sous les ordres de Charës; la flotte est divisée en trois escadres : Théramène et Thrasybule reçoivent Tordre d'attaquer de Ûélhc en temps opportun. De grand matin, et par une forte pluie d'hiver (on était au moisde février'}, Alcibiade part en avant et pousse droit au port de Cyzique avec quarante vaisseaux. Les nuages s'étaient dissipés; il voit les navires des Péloponnésiens au grand complet en avant du port, occupés à manœuvrer. Les Athéniens, feignant d'être efl'rayés par le nombre, opèrent une retraite simulée et attirent en pleine mer l'ennemi, qui croit n'avoir affaire qu'à la flotte de Sestos. Puis ils font subitement volteface ; Alcibiade hisse le pavillon de combat^ et Mindaros se voit attaqué en même temps par devant et menacé sur ses derrières par les autres escadres. Il s'aperçoit du stratagème et s'enfuit rapidement vers le rivage, auprès des troupes de Pharnabaze. Alcibiade le poursuit en toute hâte, s'empare d'une partie des vaisseaux ennemis, et cherche aussi à prendre ceux qui avaient jeté l'ancre sur la côte. Un combat sanglant s'engage sur terre autour des vaisseaux; il s'étend de plus en plus; d'un côté arrivent les troupes perses, de l'autre ïhras}'bule et Théramène. Mindaros oppose à ceux-ci Cléarchos, et soutient lui-même le choc d'Alcibiade ; il vient même un moment où, le désordre s'étant mis dans les troupes de Cléarchos, il lutte seul contreles forces réunies des Athéniens. Il tombe enfin dans la mêlée. Les Athéniens poursuivent l'armée fugitive vers l'intérieur des terres et regagnent la flot te avant l'arrivée de la cavalerie perse. Le lendemain, ils occupent Cyzique, où ils font un immense butin. Quantité de prisonniers et 38 vaisseaux de guerre étaient tombés en leur pouvoir; les Syracusains avaient eux-mêmes incendié les leurs \

On n'avait pas vu pareille victoire depuis le temps de Cimon ;

1) >,T,vovTo; ToO yeijjLwvo; (DlODOR., XIII, 49).

-) Xexoih., Hellen., I, \, dl-26. Diodor., XIII, 49-51. Campe, op. cit., p. 714 sqq.

ce fut le plus brillant fait d'armes de toute la guerre du Péloponnèse; et, celte victoire, on ne la devait pas au hasard ni à la maladresse de l'ennemi comme celle do Pylos ; on l'avait remportée sur un adversaire des plus capables^ en face de ses puissants alliés, grâce à l'habile tactique du général en chef, à la coopération opportune de ses collègues et à la valeur des troupes, qui avaient rivalisé d'ardeur sur terre et sur mer. Il ne faut donc pas s'étonner qu'à la nouvelle de cette bataille ' les Spartiates aient perdu courage, et que les Athéniens aient nourri les espérances les plus exagérées -.

La victoire de Cyziqjie semble avoir exercé aussi sur les affaires intérieures d'Athènes une influence considérable, et provoqué le retour pur et simple à l'ancienne constitution.

La restriction du droit de suffrage, jusque-là universel, n'avait été, en somme, qu'une mesure financière concordant avec la suppression des salaires officiels ; on croyait que les difficultés du moment l'avaient rendue nécessaire; elle avait été dictée par cet esprit de résignation timide qui régnait en un temps où on était prêt à renoncer à l'empire de la mer. Mais maintenant, on avait de l'argent et du courage ; Athènes avait retrouvé une vigueur nouvelle et redemandait son ancienne constitution. Un système qui excluait de la pleine jouissance des droits civiques les citoyens sans fortune semblait une injustice criante, au moment oùles matelots venaient de se battre pour la patrie plus vaillamment que jamais. La bataille deCyzique eut donc un effet semblable à celui qu'avait eu jadis celle de Platée; la classe la plus pauvre fut réintégrée une seconde fois dans tous ses droits, et, malgré les protestations passionnées par lesquelles on avait tenté d'empêcher toute modification de la constitution mitigée ^, les indemnités et les salaires furent rétablis tout d'un coup ou au fur et à mesure. Les gens du peuple étaient doublement heureux de tout ce qui augmentait leurs ressources, puisqu'ils ne tiraient plus aucun profit de leurs cultures, et qu'un grand

') Voy. la dépèche lamentable expédiée au nom de Mindaros (Xenoph., Bellen., I, 1, 23. Plut., Alcib., 28).

2) Fête d'actions de grâces à Athènes (Diodor , XIII, ö2). ^) Voy. ci-dessus, p. 445.

nombre de campagnards et de colons du dehors erraient par la ville sans un morceau de pain '.

11 faut aussi raltacher à ces réformesla loi deDémophantos-, qui prouve que le zèle pour les institutions démocratiques se réveillait; c'est Fépoque où eurent lieu les débats au sujet des meurtriers des tyrans, l'époque aussi où reparurent les démagogues dont la voix n'avait pas retenti depuis la mort d'Andro clés. Cléophon se mit plus que tout autre en évidence : il descendait d'une mère 'thrace et avait été accusé pour cette raison d'avoir usurpé le droit de cité ; mais il sut se maintenir et prendre sur ses concitoyens, par sa fougueuse éloquence, un ascendant comme aucun démagogue n'en avait eu depuis Cléon. A la manière de ce dernier, il défendait avec zèle, du haut de la tribune, les droits et les libertés du peuple, et il sut exploiter très habilement les événements des dernières années pour tonner contre les menées des aristocrates, contre les avis sensés du parti modéré, et surtout contre toute entente avec les Spartiates.

C'est dans cet état qu'Endios trouva la ville lorsqu'il fut envoyé par Sparte pour faire des propositions aux Athéniens; ce fut en vain qu'on avait choisi l'hôte et l'ami d'Alcibiade, comme l'homme le mieux qualifié pour cette mission ; en vain Endios chercha à faire comprendre aux Athéniens que la paix était- bienplus encore dansleur intérêt que dans celui des Spartiates, qui disposaient de la caisse du satrape et qui, même après la perte de leur flotte, pouvaient tranquillement attendre les événements •\ Il ne put rien obtenir. La voix criarde de Cléophon menaçait de mort et de ruine quiconque prononcerait le mot de paix ; et les citoyens se laissèrent dominer par lui. Il faut dire que les Athéniens ne pouvaient guère se conlcnicY du statu quo, que Sparte proposait comme base de l'entente ; le départ d'Agis ne pouvait les dédommager de la perte de l'Eubée. Ils se sentaient au début d'une ère nouvelle: Alcibiade à la tète de l'armée semblait leur garantir la victoire ;

') Sur les conséquences politiques de la victoire, voy. W. Vischer, UntersKchimgen über die Verfassung von Athen in den letzten Jahren des peloponnesischen Krieges.

-) Voy. ci-dessus, p. 451,

3) DiODOR., XIII, 52. Philochor., in Fragm. Eist. Grase, I, p. 403.

les milices urbaines elles-mêmes s'étaient bravement battues contre Agis; allaient ils donc renoncer à un brillant avenir au moment où ils avaient recommencé à être les maîtres delà mer ? Après avoir vu les oligarques implorer la paix à Décélie et à Sparte et souscrire aux conditions les plus déshonorantes, c'était pour la démocratie restaurée un triomphe que de pouvoir, avec une fierté digne, repousser la paix qu'on lui offrait. On n'avait plus besoin de la Perse et de ses trésors, qu'avaient mendiés les oligarques; on sentait que la cité pouvait, comme autrefois, se suffire à elle-même.

La guerre se concentra surtout dans les contrées du nord. C'était une guerre que se faisaient une puissance continentale et une puissance maritime pour la possession des deux routes commerciales de la mer jNoire, pour de l'argent et des approvisionnements. Après la victoire de Cyzique, les Athéniens avaient établi leur station navale à l'abri des fortifications de Lampsaque; Pharnabaze campait sur le Bosphore et protégeait les deux forteresses du détroit, Byzance et Chalcédoine, situées à gauche et à droite de l'entrée. Néanmoins, Alcibiade utilisa immédiatement ses forces navales, et de la façon la plus ingénieuse, en construisant un fort près de Chrysopolis, au nord de Chalcédoine et sur le territoire de cette ville; l'endroit était très bien choisi, parce que le détroit commence à s'y resserrer et que, à cause du courant, les vaisseaux ne peuvent pas aller de Chalcédoine à Byzance sans toucher à Chrysopolis. Il y bâtit une tour, dont il fit un poste de douane, et y laissa une escadre de trente trirèmes qui prélevèrent sur tous les vaisseaux entrants ou sortants un dixième de la valeur de la cargaison '. C'était, comme l'établissement du vingtième, une tentative faite dans le but de compenser par des impôts indirects la perte des tributs. 11 est vrai que ces mesures firent monter à Athènes le prix du blé; mais elles frappaient aussi les autres villes maritimes, surtout celles d'Ionie, qui liraient du Pont des esclaves, du blé, des poissons, des peaux et autres marchandises : en tout cas, elles firent rentrer au Trésor de fortes sommes d'argent.

') Sur le SixaTcvT/ipiov de Clirysopolis, voy. Xenopii., Hellen.^ I, 1, 22. DiODOR., XIII, 6i. BÖCK.H, Stauthaushaltiing , I, p. 4ii.

En même temps, on eut le courage d'entamer les opérations militaires surun deuxième théâtre. Déjà au commencement de riiiver, on avait envoyé Tlirasybule à Athènes pour annoncer la victoire d'Abydos et engager les citoyens à envoyer de nou. velles troupes. I) les trouva bien disposés, et leur bonne volonté s'accrut encore lorsqu'il réussit, pendantles mois d'hiver, à repousser une attaque du roi Agis et à diminuer ainsi sensiblement la crainte qu'inspirait l'armée de terre des ennemis. On leva donc, pour pouvoir combattre aussi sur terre l'ennemi du dehors, 1,000 hoplites et 100 cavaliers^ et on équipa 40 trirèmes que l'on confia au printemps à Thrasyllos. Il paraît que celui-ci, encouragé par sesderniers succès et la confiance de ses concitoyens, ne voulait pas se contenter d'amener de nouveaux renforts à Alcibiade, mais se proposait d'agir de sa propre initiative. Lors donc qu'il se fut rendu avec sa flotte à Samos, où se trouvait à ce moment une partie considérable de la caisse militaire des Athéniens, il profita de l'occasion pour attaquer llonie, où Tissapherne avait été abandonné de ses anciens alliés, fatigués de sapolitique à double face. La fortune semblait vouloir favoriser Thrasyllos. Il prit rapidement Colophon et ?sotion ', et il crut ne pouvoir rien faire de plus glorieux que de replacer sous la domination d'Athènes Ephèse, qui était devenue un des principaux points d'appui de la puissance des Perses. Mais le coup ne réussit pas. Tissapherne lança ses cavaliers pour appeler aux armes la population des campagnes: il excita leur fanatisme en leur disant qu'il fallait défendre la grande déesse d'Ephèse; des troupes siciliennes et celles d'Antandros le soutinrent, et les Athéniens^ au milieu de l'été, essuyèrent une défaite qui déjoua tous leurs plansambilieux. Toute la campagne était manquée; le seul avantage qu'on en retira fut que Thrasyllos réussit à surprendre en route les Syracusains qui se rendaient à Abydos. Quatre de leurs vaisseaux tombèrent en son pouvoir; les prisonniers furent envoyés à Athènes, et, pour se venger du traitement que les Syracusains avaient infiigé aux Athéniens, on les enferma dans les carrières du Piréc *.

') Voy. ci"dessus, p. HO.

*) Xe.noph., Hellen., I, 2.

Le malheur de Thrasyllos ne fit que rehausser la renommée d'Alcibiade, qui, bien qu'il n'eût pas l'occasion de conduire la Hotte à de nouvelles victoires, sut faire laguerredans l'Hellespont de manière à procurer aux siens de la gloire et du bulin. Son but était de rendre peu à peu plus traitable Pharnabaze, qui continuait la guerre avec une opiniâtreté incroyable et faisait avancer sans cesse de nouvelles troupes, tant d'infanterie que de cavalerie, pour rester maître du littoral du côté de laterrc. Alcibiade fit les incursions les plus audacieuses sur le territoire du satrape^ enleva des troupes entières de prisonniers et extorqua des rançons considérables. Sous lui, les Athéniens était devenus si sûrs de vaincre et si fiers que, lorsque les troupes de Thrasyllos voulurent se joindre à eux, ils les repoussèrent, à cause de l'échec qu'elles avaient subi à Ephèse. Les deux corps d'armée se battirent pendant quelque temps séparément et ne se réunirent que lorsque les nouveaux-venus, enflammés du désir de se montrer dignes d'Alcibiade, eurent accompli sous ses yeux de brillants faits d'armes près d'Abydos.

C'est ainsi que les Athéniens se préparaient par des engagements partiels à des entreprises plus importantes; car il paraissait nécessaire de soumettre lesdeux villes duBosphore, bien qu'on ne se fût pas encore rendu maître d'Abydos. On avait maintenant assez d'argent et de courage pour de semblables entreprises, et il y avait péril à temporiser. En effet, à l'instigation du roi Agis, qui s'irritait à Décélie de voir le succès de ses opérations compromis par les arrivages considérables du Pont, on avait, avecle secours de Mégare, la métropole de Byzance et de Chalcédoine, équipé une petite escadre avec laquelle Cléarchos avait réussi à franchir l'IIellespont et à débarquera Byzance. Une fois là, il devait, comme naguère Brasidas en Thrace et Gylippe à Syracuse, diriger d'une main ferme la résistance opposée aux Athéniens.

Chalcédoine attira la première les regards d'Alcibiade. Il y avait là une garnison Spartiate sous Hippocrate, lieutenant de Mindaros ; les habitants vivaient en très bonne intelligence avec les Thraces du voisinage et avaient un puissant prolecteur dans la personne de Pharnabaze. Alcibiade, aumoven d'une

série d'incursions, commençapar inspirer une telle frayeur aux tribus thraccs, auxquelles, en prévision d'un siège, les habitants de Chalcédoine avaient confié leurs trésors, et par prendre sur elles un empire tel qu'elles consentirent, à livrer ce qu'on leur avait confié; dès lors^ lesAthéniens purent énergiquement pousser le siège de la ville avec son propre argent. La presqu'île sur laquelle elle était située fut coupée par une palissade qui s'étendait d'une mer à l'autre; le point où coulait la petite rivière de Chalcédon fut fortifié avec soin, et une attaque faite simultanément du dedans et du dehors cojitre les ouvrages athéniens victorieusement repoussée, Thrasyllos faisant face aux assiégés, et Alcibiade aux forces de Pharnabaze; Ilippocrate lui-même périt dans le combat, et sa mort décida du sort delà ville '.

Le résultat le plus important de ce brillant fait d'armes fut le changement des dispositions de IMiarnabaze à l'égard des Athéniens, changement auquel Alcibiade travaillait depuis si longtemps. Le satrape avait perdu toute confiance dans la politique qu'il avait suivie jusque-là; il ofTrit donc un armistice dont on devaitprofiterpour conclure, avec sa coopération personnelle, un traité entre Athènes et la Perse. Il était prêt à payer vingt talents pour les habitants de (chalcédoine, afin d'éviter que leur ville ne fût occupée par les Athéniens; mais elle devait, comme autrefois, être tributaire et payer tous les arrérages de son tribut. On voit qu'il ne voulait à aucun prix laisser GKalcédoine à l'entière discrétion des Athéniens.

Les négociations avaient commencé pendant qu' Alcibiade, qu'ennuyait le siège, avait entreprisde nouvelles expéditions. 11 était parti de Chalcédoine pour faire rentrer des tributs et lever des troupes sur lesbordsde FUellespont et dans la Chersonèse. Avec les mercenaires qu'il avait enrôlés en Thrace, il se porta devant Sélymbria, à l'ouest de Byzance. La ville était encore en insurrection, mais il était d'intelligence avec une partie des citoyens et attendait le signal convenu. On allume ce signal de si bonne heure qu'il n'a pas encore ses hommes

') Xe.noph., Hellen.:, I, 5. Sur le ruisseau Xa/.xr,c;o)v, cf. Aru.,El'St., Dion'. Perieg., 603.

SOUS la main : mais il n'en pénètre pas moins de nuit, parles portes ouvertes, dans l'intérieur de la ville avec 30 hommes seulement. Une fois entré, il s'aperçoit que les citoyens s'avancent en armes. 11 ne veut pas fuir et ne peut résister; la ruse seule peut le sauver. D'un coup de trompette, il fait faire silence ; puis il fait proclamer à haute voix qu'il ne sera fait de mal à personne. Les Sélymbriens croient qu'une armée entière se trouve dans leurs murs et entament des négociations pendant lesquelles les soldats d'Alcibiade arrivent peu à peu '. On accorde aux habitants un traité très avantageux, comme le prouve un document qui nous a été conservé en partie -. Ils s'engagent à fournir de l'argent et des troupes ; mais on leur garantit leur constitution, et les Athéniens et leurs alliés renoncent même à toute indemnité pour les dommages qu'avaient éprouvés leurs propriétés durant les hostilités. Les Sélymbriens envoient des otages à Athènes; mais, sur la proposition d'Alçibiade, on rend bientôt à ceux-ci leur liberté.

Après cet heureux coup de main, le général revint au camp et n'hésita pas à ratifier le traité conclu avec Pharnabaze. La perspective de pouvoir malgré tout réaliser la promesse qu'il avait faite aux Athéniens, relativement aux subsides perses, était trop séduisante; d'ailleurs, son plus grand désir avait toujours été de pouvoir s'appuyer sur la Perse pour accomplir ses propres projets et achever d'humilier les Spartiates. Use sentait de nouveau dans le genre d'activité qui flattait le plus son amour-propre^ dans le double rôle de général et de négociateur.

Pour ménager Pharnabaze, on renonça désormais à toute

') Xenoph., I, 3, 10. Plut., Alcib.^ 30 (d'après Ephore). Diodor., XIII, 06 (d'après Théopompe).

2) KouMANOUDis, 'Aör,vatov, V, p. 513. C. I. Attjc . , IV, n. 61 a. Ce document contient la ratincalion accordée par le peuple, sur la proposition d'Alcibiade, à la convention conclue avec Sélymbria; on y ordonne du même coup la mise en liberté des otages livrés à Alcibiade lors de la capitulation, et le renouvellement des droits de proxène athénien pour un certain Apolodoros, qui lait partie des otages. La mention : è?a),£t'|/at xà ôvôjxa-ra twv

ô|j.ripwv Twv S-r,},'j(jLêpiavwv xai twv EyyurjTwv slvat x'jpiov tov Ypajx[xaT£a Tr,ç ßoy),ri;,

se rapporte à l'exemplaire du traité déposé au Métroon, mais non pas au document gravé sur le marbre.

in 30

attaque contre Abydos, mais on entreprit avec la plus grande énergie la dernière des tâches qu'on eût à accomplir sur les bords de la Propontide et la plus ardue de toutes, la prise de 13yzance, le boulevard le plus important du Bosphore.

Aucune ville n'était plus nécessaire aux Athéniens pour leurs besoins de tous les jours, aucune n'était plus difficile à prendre. Car les remparts de la ville étaient construits en pierre et d'une solidité sans exemple; on ne pouvait réussir parla force, et au dedans de l'enceinte commandait un homme d'une volonté de fer, qui avait eu le temps de prendre ses mesures à l'approche du danger et qui avait sous ses ordres des troupes exercées, des Péloponnésiens, des Mégariens et des Béotiens. Pendant tout l'été, toutes les forces d'Athènes se déployèrent autour de la ville. La flotte, qui ne rencontrait aucune résistance, serrait de près le port ; du côté de la terre, la ville était cernée par un mur; elle finit par soutfrir de la famine : c'est ce qu'attendaient les assiégeants. Cléarchos laissa périr ceux qui ne portaient pas les armes, en réservant avec une dureté inexorable toutes les provisions pour ses guerriers. 11 fut forcé à la fin de chercher du secours au dehors. Il sortit secrètement de la ville pour se procurer de l'argent et des vaisseaux. Alcibiade sut mettre ce temps à profit. Après avoir noué des relations secrètes avec les ennemis de l'impitoyable commandant de la place, il fit répandre le bruit que les affaires d'Ionie rendaient sa présence nécessaire et partit un matin avec toute la flotte. Mais, le soir même, il revint avec toutes ses troupes reprendre ses anciennes positions; tout à coup le port retentit de formidables cris de guerre: toute la garnison se précipita de ce côté en laissant sans défenseurs la partie de la ville qui regarde le continent '. C'est par là qu'Alcibiade pénétra dans la place, avec le secours de ses partisans, etoccupa ce qu'on appelait le quartier thrace. La garnison revient en toute hâte du port. Les deux armées se rencontrent sur la place du marché. Une bataille en règle s'engage sur cette vaste esplanade; à la fin, Alcibiade reste vainqueur à l'aile droite, Théramène, à l'aile gauche. Les

') at tSi.-x\ -x: Èir\ to 0pâx'.ov v.x/.o;;.'.:vx'. (XenOPH,, Hellen., I, 3, 20).

Péloponnésiens, qui fuient vers les autels, sont faits prisonniers, et les Byzantins, traités avec une sage modération selon la promesse qu'on leur avait faite, redeviennent les alliés d'Athènes'.

La prise de Byzance fut, pour ainsi dire, le couronnement du grand œuvre entrepris dans les eaux du Pont; elle fit échouer complètement toutes les entreprises que Mindaros et Pharnabaze y avaient commencées, et assura aux Athéniens los ressources les plus importantes ; ce fut un succès que ne put amoindrir sensiblement la perte simultanée de Pylos et de Nisœa -. Il n'y avait rien de plus à faire pour le moment ; car, pendant les négociations qu'on avait entamées en Perse et dont on attendait les résultats avec la plus grande impatience, il fallait éviter avec soin d'irriter les lieutenants du Grand-Roi. Quelque envie qu'eût Alcibiade de rapporter tout rédigé le traité concernant les subsides, il ne put refouler plus longtemps le désir de revoir Athènes; il fallait que sa présence achevât de mettre en pleine lumière sa situation vis-à-vis de sa patrie. Un laissa, pour protéger l'Hellespont, des forces suffisantes; les autres escadres se réunissent à Samos, et, tandis que Thrasybule continue avec oO vaisseaux à soumettre les villes de Thrace, Thrasyllos se rend au Pirée avec les autres pour préparer l'arrivée du vainqueur. Tous les vaisseaux sont ornés comme pour une fête; ils sont chargés de butin et de prisonniers ; ils portent comme parure les débris des trirèmes ennemies détruites dans l'Hellespont; environ 114 vaisseaux pris à Fennemi suivent en longue file le cortège triomphal ; Alcibiade exécute en personne une course audacieuse jusqu'à l'entrée des ports des Lacédémoniens, afin de montrer au monde à qui maintenant appartient la mer, et, après avoir reçu la nouvelle de sa réélec-

') Xenoi'Ii., Hellen., I, 3, i3-22. Diodor., XIII, 66-67. Plut., Alcib.,2i.

-) Pylos élait encore au pouvoir des Athéniens dans la 3° prylanie de 01. XCII, 3 (sept.-oct. 410), et Hermon (cf. ci-dessus, p. 443) y commandait (G. I. Attic, I, n. 188). La place doit avoir été livrée aux Messéniens peu de temps après, durant l'hiver 410-409, à condition que la garnison athénienne se retirerait librement (TisvTsxaio^xa àVo xiôv 'AOr,vaîwv aOxv v.cixB'Jxriy.ô- Twv, àç' oTO'j Ar,\ioabvrr,c a-jxr^v £T£r/i(T£. DiODOR., XIII, 64). Nisa?a fut perdue à peu près vers le même temps (Diodor., XIII, 65).

lion comme stratège, il entre enfin auPirée, le 2o Thargélion (au commencement de juin), avec ses 20 trirèmes sur lesquelles il rapporte un butin de 100 talents, produit de ses dernières courses '.

Ce fut une journée comme Athènes n'en avait encore jamais vu. Toute la ville était sur le rivage ; on ne voyait quedes tètes jusque -sur les hauteurs de Munychie; ce n'est qu'un cri d'enthousiasme pour saluer l'approche du héros. Au début, Alcibiade hésite encore à se confier aux siens ; mais, on le voit bien, sa crainte est sans fondement ; le passé est expié, les difficultés du présent sont oubliées, Tesprit de parti a disparu au milieu de la joie universelle causée par le don inestimable que les dieux ont fait à la ville dans la personne d^ cet homme unique. Les patriotes sensés aussi bien que les masses voient en lui le sauveur de l'Etat, un homme admirablement doué, le seul capable de maintenir dans leur intégrité, contre les factions du dedans et les ennemis du dehors, la puissance et l'honneur d'Athènes. Au moment où, après sept ans d'absence, il pose pour la première fois le pied sur le sol natal, jeunes et vieux se pressent autour de lui pour le voir, recevoir son salut, toucher ses vêtements et lui jeter des couronnes de fleurs. On le mène en triomphe à la ville ; involontairement la foule se porte au Pnyx pour entendre de nouveau, du haut de la tribune, cette voix aimée. Alcibiade glisse rapidement sur le passé. « Ce n'est pas vous, dit-il aux Athéniens, qui êtes cause de tous ces fâcheux malentendus, de toutes les erreurs commises; c'est une destinée jalouse et ennemie qui régnait sur la ville. Maintenant, les nuages se sont dissipés et une nouvelle ère de prospérité commence. » Il expose aux citoyens les perspectives et les devoirs auxquels doit suffire l'Etat, et ses concitoyens lui prouvent leur confiance illimitée, non seulement en révoquant tous les décrets portés contre lui, en détruisant tous les monuments de sa condamnation, en luirestituant sesbiens et en lui décernant des couronnes d'or, mais en lui conférant les fonctions de général en chef sur terre et sur mer avec un

') Xenoi-h., Hellen., I, 4, 8-2C. Diodoiî., XIII, 68 sqq. Pixt., Alclb., 32 sqq. Cf. Herbst, Rückkehr des Alcibiades, Hamburg, 1843.

ATHÈlNES relevée par AI.CIBTADE 469

pouvoir illimité, et en meltantàsa disposition, sans condition aucune, toutes les ressources de l'Etat. Le peuple entier remet unanimement entre ses mains le sort de la cité; il était en possession d'une autorité telle que Périclès lui-même n'en avait guère possédé de semblable.

Alcibiade employa les mois d'été à pousser les préparatifs et accoutuma doucement ses concitoyens à une direction centralisée des affaires publiques. Bien que, à cause des dangers que présentait sa situation nouvelle, il n'osât pas attaquer Décélie, il rendit pourtant aux Athéniens ce qu'ils ne connaissaient plus depuis longtemps, la sécurité dans leur propre pays. Depuis des années, la procession d'Eleusis n'avait pas eu lieu; on put la faire, le 20 du mois de Boédromion (lin septembre), le long delà « voie sacrée », sous la protection des troupes et dans le plus grand ordre '. Cet événement releva le moral des Athéniens autant que la plus brillante victoire, et Alcibiade, par cette pieuse cérémonie, put réparer les étourderies de jeunesse qu'il avait autrefois commises. Les déesses des Mystères, Demeter et Perséphone,que les Athéniens nommaient avec une vénération spéciale leurs « deux déesses», étaient apaisées.

Alcibiade se trouvait ainsi, comme général en chef, à la tête de l'Etat qu'il avait tiré de la position la plus désespérée, qu'il avait vengé des Spartiates, des Béotiens, des Syracusains, ainsi que des alliés infidèles, et dont il avait fait le maître absolu de la mer. On avait de nouveau quelques excédants de recettes : à la suite des victoires remportées dans l'HelIespont, le dieu de la richesse était rentré au Trésor du Parthenon, comme Aristophane nous le représente dans son Plu tas*.

Il ne manquait au bonheur de la ville que des garanties de durée. Il restait à accomplir en Eubée et en lonie les tâches les plus difficiles; pour plaire au peuple, on recommençait à gaspiller les fonds publics; de nouveaux embarras étaient

') Plut., Alcib., 34.

-j La première représentatioTi du Phiiits eut lieu sous l'arclionlat de Diodes (409/8). D'après K. Fr. Hebmann [Gesumm. Abhandl., p. 39), la pièce n'a pas subi de modifications essentielles dans sa forme remaniée.

inévitables, et Alcibiade n'était pas assez fort pour pouvoir heurter de front les penchants de la foule ; il fallait trouver de nouvelles ressources. Mais Alcibiade croyait savoir où en trouver. Chaque jour il attendait des nouvelles de son ami Mantithéos, qui était allé à Suse avec Pharnabaze. Ce n'est qu'après avoir trouvé un appui dans les trésors du Grand-Roi qu'il espérait se rendre vraiment indispensable et atteindre lui-même cette position qui, de tout temps, avait été le rêve de son ambition. Seulement, il avait pris des allures plus calmes. Il avait derrière lui une jeunesse orageuse, et, à quarante ans passés, il était devenu plus modéré, plus prudent, plus circonspect. L'ombre de Périclès hantait sa pensée ; un gouvernement personnel était plus nécessaire que jamais pour sauver l'État. Car la population, depuis le procès des Hermès, avait complètement perdu sa consistance d'autrefois; la loi et 1^ constitution étaient impuissantes; la ville était devenue le théâtre de la lutte des partis, dont les forces destructives ne pouvaient être maîtrisées que par un homme placé au-dessus d'elles et investi d'un pouvoir royal. Alcibiade pouvait se dire que sa propre grandeur et le salut de l'Etat étaient choses indissolublement unies.

§ ÏV

FAUTES ET MALHEURS d' ATHÈNES.

Alcibiade était revenu au bon moment dans sa ville natale pour y célébrer ses victoires et jouir tranquillement de la reconnaissance de ses concitoyens. De nouvelles tempêtes s'annonçaient; elles devaient soumettre sa fortune à la plus rude épreuve ; car, avant même qu'il eût revu Athènes, deux hommes venus de deux côtés différents étaient entrés en scène en même temps, deux ennemis comme Athènes n'en avait encore jamais eu, et leur apparition inaugure la phase dernière et décisive de cette guerre qui, depuis vingt-trois ans, ravageait la Grèce, au milieu des vicissitudes les plus variées. Depuis le commencement de la guerre de Décélie, on s'était

FAUTES ET MALHEURS d'aTIIÈNES 471

habitué à faire dépendre de la Perse l'issue de la guerre que se faisaient les Grecs. Après avoir perdu toute influence sur les destinées des Etats méditerranéens, après s'être vu dépouiller de ses meilleures côtes et avoir été forcé, réduit à ses provinces intérieures, de cacher ses flottes dans les ports les plus éloignés, cet empire avait tout à coup reparu comme une puissance de laquelle dépendait le sort des Etats helléniques. Ce n'est pas qu'il se fût relevé de son impuissance en se reconstituant au dedans ; au contraire, après l'extinction de la descendance légitime des Achéménides ^, il était tombé de plus en plus en décadence; sous Darius le Bâtard, les satrapies éloignées se détachèrent, et dans le palais, gouverné par des femmes et des eunuques, il n'y avait pas d'homme supérieur capable de donner une cohésion nouvelle aux diverses parties de ce corps informe . Ce sont les Grecs et non pas les Perses qui ont relevé au rang de grande puissance cet empire tombé en décadence ; il l'ont amené à prendre de nouveau part aux affaires delà Grèce, du domaine desquelles les héros de la marine athénienne croyaient l'avoir exclu à jamais.

Le trésor du Grand-Roi allait être pour un Etat grec le moyen de détruire l'autre; pour avoir l'argent des Perses, les Spartiates avaient sacrifié leur fierté dorienne, les Athéniens leurs libertés; la honte une fois surmontée, les ambassades se suivirent sur la route de Sardes à Suse, et à la fin tous les Etats et tous les partis, Péloponnésiens et Syracusains, Athéniens et Argiens, oligarques et démocrates, s'accordèrent tous sur ce point que de la Perse dépendait l'accomplissement de leurs vœux. Alcibiade lui-même, après avoir combattu Pharnabaze surTHellespont avec le plus grand bonheur, en était venu à faire dépendre la réussite définitive de ses plans les plus chers de l'ambassade qui, depuis l'automne de 409 (01. xcn, 4), était en route pour Suse. Cinq Athéniens et deux Argiens entreprirent ce voyage avec Pharnabaze. Mais des Lacédémoniens aussi se joignirent à eux, ainsi qu'Hermocrate et son frère Proxénos.

Sur ces entrefaites, Hermocrate et ses collègues avaient été

■) Voy. ci-dessus, p. 392.

destitués et bannis par suite d'une révolution démocratique survenue à Syracuse . La nouvelle en était arrivée peu après la bataille de Cyzique et avait excité parmi les troupes la plus violente effervescence. Une confiance réciproque les liait si étroitement à leur général qu'elles se déclarèrent prêtes aie reconduire à Syracuse les armes à la main. Hermocrate empêcha une défection ouverte, et fit en sorte que les chefs nouvellement nommés pussent entrer tranquillement en fonctions. Mais il ne renonçait pas pour cela au retour. En Sicile, les circonstances étaient de nature à lui permettre de compter sur une occasion de rétablir son autorité dans sa patrie. Au printemps, Ilannibal avait détruit Sélinonte et Ilimère '. Hermocrate prévoyait que les chefs du parti démocratique seraient incapables de suffire à la tâche difficile de l'heure présente. 11 chercha donc, lui aussi, à se lier avec Pharnabazc, qui appréciait parfaitement sa valeur, et il espérait trouver à Suse les moyens de réaliser ses projets. Il paraît que Pharnabaze voulait soumettre à un examen sérieux la politique perse en Asie Mineure et que, pour cette raison, il n'était pas taché d'avoir avec lui des Grecs des partis les plus divers.

Mais déjà, en Asie Mineure, un événement toutàfait imprévu rendit inutiles toutes ces dispositions et anéantit les espérances de toute sorte qu'on avait fondées sur cette ambassade. Car, au moment où les voyageurs, après avoir passé l'hiver à Gordion, reprenaient avec le printemps leur route à travers la Phrygie, ils rencontrèrent un imposant cortège; c'est un prince de sang royal, qui avec une suite nombreuse descend de Suse; c'est Cyrus, le second fils de Darius et de Parysatis. Les Spartiates qui l'accompagnaient courent d'un air triomphant au-devant de leurs compatriotes pour leur faire part des résultats obtenus à Suse, et Pharnabaze prend connaissance des pouvoirs étendus du nouveau gouverneur, pouvoirs qui mettent finaux siens, ainsi qu'à son influence sur les affaires gréco-perses *. 11 ne peut conduire plus loin les ambassadeurs ;

•) Voy. ci-dessus, p. 384.

*/ Cyrus va en Asie Mineure à'pïwv TiâvTwv xwv £it\ 6a),âTTr, /at duixTro- ),£lJ.r,(Twv AaxEoataovioi; (Xe.noph., Hellen., I, -4, 1). Il est, de "plus, xâpavo; xwv e'i; KacTw).ov àO;;ot!:o(jiévwv (I, 4, 3), axTpâ;ir,; Avà'a; te xai <I>pvYÎa; tr;;

FAUTES ET MALHEURS d'aTHKNES 473

il ne doit même pasles laisser s'enretournerchezeux; mais, sur l'ordre de Cynis, il faut qu il les retienne en Asie, afin de les empêcher d'avertir les Athéniens du changement subit survenu dans le régime de l'Asie Mineure, changement qui avait pris naissance dans les appartements de Parysatis '.

Depuis que les Perses étaient redevenus influents en Asie Mineure, il était naturel que les satrapes de ces contrées cherchassent à tirer le meilleur parti possible de cette faveur inespérée des circonstances. C'est ce qu'avaient essayé successivement Pissuthnès, ïissapherne et Pharnabaze. Mais les Athéniens avaient aidé le premier à faire défection ; Tissapherne avait compromis tout le succès de sa politique par sa lâche neutralité; Pharnabaze, bien qu'il eût beaucoup plus d'énergie, ne pouvait pas se mesurer avec Alcibiade. Dans l'Hellespont comme en lonie, la guerre avait été malheureuse, et c'est en pure perte qu'on avait fourni des subsides, Pharnabaze parait avoir acquis enfin la conviction qu'une entente avec Athènes était le seul moyen de faire prendre aux affaires d'Asie Mineure une tournure satisfaisante. Cependant on était peu satisfait à Suse des résultats de la politique des satrapes ; ce mécontentement, Parysatis avait su l'exploiter pour atteindre son but. Sœur et femme de Darius, elle régnait en sultane dans l'enceinte du palais; exilée pendant quelque temps à Babylonepour ses actes de cruauté, elle était revenue plus puissante que jamais, pour diriger la politique de l'empire en se laissant guider, à la manière des femmes, par ses penchants et ses désirs. Son fils préféré était Cyrus, jeune homme plein de feu et de talent; son plus ardent désir était de voir ce fils sur le trône des Achéménides et orné de la tiare, à l'exclusion de son frère aîné. Elle pouvait faire valoir en sa faveur qu'il était né le premier après l'avènement du père ; mais elle savait aussi qu'elle ne pourrait réaliser ses désirs sans combat, et c'est pour cette raison qu'elle voulait qu'il devînt gouverneur d'une province où il put former une armée, se couvrir de gloire et surtout faire servir à ses desseins les forces hel-

^lyäln; XXI KauTiaôoxta; [Anab., I, 9, 7). Cette dignité impliquait le droit de diriger les affaires grecques.

') Xenoph., Anab., I, 1.

léniquos. En Asie Mineure, il fallait évidemment im bras vig-oureiix pour régler enfin la situation d'une manière conforme aux intérêts de la Perse. On blâmait les satrapes d'avoir incliné du côté des Athéniens, dans lesquels on était bien obligé de voir des ennemis nés de la Perse; aussi les plaintes réitérées de Sparte, et notamment la dernière ambassade, celle qui revenait avec Cyrus, avaient-elles trouvé un accueil favorable à S use.

Cyrus était bien fait pour répondre à l'attente de sa mère et des Spartiates. Depuis longtemps, aucun homme de cette valeur n'avait paru parmi les Perses ; il était né pour commander, se sentait appelé à accomplir de g'randes choses, et avait su résister aux influences corruptrices de la cour. Fort de corps et d'esprit, il s'était habitué de bonne heure à s'exercer tous les jours; la chasse, le service militaire elles travaux des champs avaient conservé cà ses forces physiques toute leur élasticité. Il était en outre très habile et très aimable dans son commerce avec autrui, vif, entreprenant, plein d'une ambition dévorante qui l'emportait sur toute autre considération, mais en même temps assez prudent pour cacher ses vues et se ménager en secret les instruments les plus utiles. Il haïssait les Athéniens, qui avaient infligé à sa nation les humiliations les plus dures et restées jusque-là sans vengeance; il était attaché aux Spartiates * et espérait, avec leur secours, se venger d'Athènes, pour les faire servir ensuite eux-mêmes à ses plans ambitieux.

Tel était l'ennemi dangereux qui rencontra en Phrygie les ambassadeurs athéniens et qui demanda même à s'assurer de leurs personnes. Mais son hostilité, vu la faiblesse de la marine perse, n'eût pas été bien dangereuse pour les Athéniens si en même temps Sparte n'avait mis à la tète de sa flotte un amiral capable de faire faire à ses concitoyens des cfl"orts inouïs jusqu'alors, un politique qui trouvait dans Cyrus l'homme dont il avait besoin pour ruiner Athènes, comme Cyrus trouvait en lui l'instrument le plus désirable pour la réalisation de ses plans.

') Aux Spartiates en général et à Lysandre en particulier (cpi).t'a upo«; te tt,v Aay.£7C(i[j.ovîwv itô),iv xai upôç Ayaavôpov toîa. Xenoph., Hellen., II, 1, 14).

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