‹ Histoire grecque (volume 3)Chapitre 16 sur 19 · FAUTES ET MALHEURS D ATHÈNES · texte numérisé non relu

FAUTES ET MALHEURS D ATHÈNES

Ly sandre, fils d'Aristocritos, avait été placée probablement durant l'automne de Tannée 408 (01. xcin, 1) ', à la tête de la flotte péloponnésiennc. C'était un homme qui devait tout à lui-môme : car, bien que son père fût de race héraclide, il était pauvre et ne comptait même pas parmi les citoyens de pur sang Spartiate, sa mère, probablement une hilote, n'étant pas d'origine dorienne. Il n'avait donc aucun droit dans FËtat, et, bien qu'il eût reçu avec son frère consanguin Libys l'éducation complète des jeunes Spartiates, il souffrit sans doute dès ses jeunes années bien des injustices. Sa naissance le mettait dans la même situation que Gylippe; l'exemple de ces deux hommes servit donc à prouver la sagesse de la législation de Lycurgue, qui permettait à des jeunes garçons de talent, bien qu'ils ne fussent pas de race dorienne pure, d'entrer dans la cité pour la fortifier par le mélange d'un sang nouveau ^

La situation de Lysandre dans la société Spartiate exerça une influence décisive sur son développement tout entier. Le sang du père lui avait donné la fierté héréditaire d'un Héraclide; les obstacles même qu'il eut à surmonter ne firent que stimuler son ambition et l'exciter à acquérir, avec un redoublement de zèle, toutesles qualités qui faisaient le vrai Spartiate. Plus que ses camarades il s'exerçait à être prudent, docile, souple et rusé. Il apprit à se maîtriser lui-même, à cacher ses pensées et ses projets,, à dissimuler sa supériorité, à manier les hommes selon ses intérêts sans qu'ils s'en aperçussent, et à poursuivre ses desseins avec un calme inébranlable et une •fermeté à toute épreuve. Mais en même temps se développaient en lui une certaine amertume, une sourde colère contre les usages existants et le mépris des hommes auxquels il avait été obligé de se soumettre, non sans bien des mortifications d'amour-propre. Il avait moins de préjugés qu'un Spartiate de

') Dodwell donne une autre date, mais je tiens pour plus exacte la chronologie établie par Haack {Diss. chronol. de postremis belli Peloponnes. annis. Stendal. 1822. Cf. Xenoph., Hellenica, éd. L. Dindorf. 1853, p. xxxvm). C'est aussi l'avis de Böckh [Staatshaushaltung, II, p. 21), de Peter [Yorrede zu den Zeittafeln der griech. Geschichte, 1858, p. vi).

'■) Voy. vol. I, p. 231.

naissance et voyait mieux que d'autres ce qui faisait la faiblesse de rÉtat; il embrassait du regard la situation présente et connaissait les Etats voisins. Il haïssait Athènes, mais ce n'était pas de cette haine aveugle qui ne reconnaît à l'adversaire aucune bonne qualité; il savait parfaitement, au contraire, apprécier la force d'Athènes, etil avait compris qu'elle ne pouvait être vaincue que par ses propres armes.

Sparte nous apparaît en lui telle que la guerre l'avait faite ; car elle s'était peu à peu modiliée au cours de cette longue lutte. On peut constater ce changement déjà dans Brasidaset dans Gylippe; mais il est aussi complet que possible dans Lysandre. Il y avait bien toujours un vieux parti Spartiate, qui tenait à certaines anciennes traditions helléniques et voulait voir même dans les Athéniens des compatriotes; un parti qui détestait la guerre parce qu'elle ruinait nécessairement les institutions de Lycurgue et faisait des Spartiates les serviteurs des Perses; un parti qui regardait la domination de Sparte sur Athènes comme peu désirable et incompatible avec l'intérêt bien entendu de l'Etat. Ce parti avait fait sans cesse de nouveaux efforts pour terminer la guerre par une entente sincère et avantageuse aux deux parties belligérantes. Il l'avait tenté après la bataille de Cyzique ', et récemment encore sous l'archontat d'Euctémon (408/7)% lorsqu'Endios, l'ami d'Alcibiade, arriva pour la seconde fois à Athènes, afin de traiter de l'échange des prisonniers et sans doute aussi d'autres questions plus importantes encore. Lysandre personnifiait les tendances du parti opposé, devenu de plus en plus fort pendant la guerre, qui ne voulait de la paix à aucun prix et ne songeait qu'à détruire la puissance d'Athènes par tous les moyens possibles. Ce qui restait encore en fait d'honneur et de scrupules était mis au rang des choses surannées. Il faut employer la ruse et la mauvaise foi là où la bravoure ne suffit pas; le renard, en rampant, arrive plus loin que le lion ; c'est avec des serments qu'on trompe les hommes, comme les enfants avec des dés : tels étaient les

') Voy. ci-dessus, p. AùO.

-) C'est la date donnée par Androtion. Cf. Use.nek in Jahrbb. f. Philol., 1871, p. 'SU sqq. Gilüeht, Beihiige. p. 3G1 .

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principes que professait Lysandre, et moins il était lui-même cupide et ami du plaisir, plus il était disposé à employer, parout où il le pourrait, tous les moyens de corruption.

Une fois qu'il eut pris cette attitude hostile au vieux parti Spartiate, il alla de plus en plus loin dans cette voie; il devint 'ennemi de la constitution elle-même, et, tout en affectant es dehors de la légalité la plus scrupuleuse et un pieux attachement aux traditions Spartiates, il travaillait en secret à renverser ce que Fantiquité avait légué de plus vénérable à sa ville, le double trône des Héraclides, parce qu'il voyait là le plus grand obstacle à ses plans ambitieux*. Il voulait assurer la domination à sa ville natale pour la dominer à son tour. En ceci aussi, il était à Sparte le pendant d'Alcibiade. Il avait appris de ce dernier comment il fallait s'y prendre, comme général et comme négociateur, pour obtenir de grands résultats; Alcibiade lui avait montré comment il fallait traiter les Perses et exploiter Tinfluence des partis politiques. Il était, comme Alcibiade, doué des talents les plus variés; il était comme lui ambitieux et sans scrupules. Il n'avait ni le génie original de son rival, ni sa nature héroïque, ni la noblesse native de son caractère. Mais, s'il ne possédait pas cette audacieuse assurance qui animait Alcibiade, il savait d'autant mieux découvrir les défauts de ses ennemis et en tirer parti ; s'il le cédait à l'Athénien en puissance intellectuelle, il lui était bien supérieur par la simplicité de ses manières, son calme froid, sa persévérance, sa possession de lui-même et sa vigilance.

Le choix qui lira Lysandre de son obscurité en le mettant à la tête de la flotte fut donc un événement d'une importance capitale. Là, il était à sa place : car ces fonctions exigeaient des qualités que lui seul possédait à Sparte. ^11 s'agissait d'employer tous les moyens qu'avaient en horreur les Spartiates de l'ancienne école, de vaincre la vieille antipathie des Doriens à l'égard des Perses et la crainte qu'inspirait une politique d'outre-mer. Il fallait pour cela un esprit fertile, un organisateur, un homme d'Etat au courant des affaires extérieures,

') Sur les plans révolutionnaires de Lvsandre, voy. AaisTOx., Polit., p. 194, 30. 207, 5. '

assez habile pour se procurer des secours du dehors sans sacrifier pourtant l'honneur de sa patrie ni devenir l'instrument d'une politique étrangère. Les fonctions d'amiral (vajapycç) étaient les plus indépendantes qu'il y eût dans l'Etat Spartiate ; ces fonctions constituaient en elles-mêmes déjà une innovation et une diminution des prérogatives royales; car les rois, primitivement les seuls chefs militaires dans l'Etat, étaient systématiquement exclus de ces fonctions. Aucune position ne pouvait donc paraître plus enviable à cet homme qui avait l'ambition de modifier, par d'audacieuses réformes, la constitution de Lycurgue et de combattre dans l'Etat les privilèges héréditaires'.

Lorsque Lysandre entra en fonctions, Sparte n'avait pas de marine. Il dut créer une flotte, aussi bien que les ressources pour son entretien. Il est vrai que Pharnabaze avait fait construire de nouveaux vaisseaux immédiatement après la malheureuse issue de la campagne sur l'IIellespont. On fît des coupes dansles forêts dumontida, etleschantiers d'Antandros, sur la côte troyenne, furent mis en pleine activité. Les habitants de la ville aidèrent autant qu'ils purent les équipages à remplacer leurs navires; et les matelots siciliens, en revanche, prêtèrent leur concours aux habitants pour entourer leur ville de murailles. Les rapports devinrent même à cette occasion si intimes que les Syracusains furent déclarés citoyens d'Antandros- et bienfaiteurs de la cité. Mais ces préparatifs avaient été interrompus par les embarras de Pharnabaze et sa volte-face politique, et Lysandre, après avoir demandé au Péloponnèse, à Rhodes, à Chios et à Milct tous les bâtiments qu'on pouvait fournir, ne put réunir que soixantedix vaisseaux, c'est-à-dire une Hotte moins importante et moins exercée aux manœuvres que celle des Athéniens. Mais il fit aussitôt entrer la guerre navale dans une phase nouvelle en rassemblant ses forces et en choisissant, avec une grande justesse de coup-d'œil, Ephèse comme centre de ses opérations en lonie. Là l'influence d'Athènes avait toujours été plus

') Sur la nauarchie de Lysandre, voy. Xenoph., Hellen.. I, 5, 1-10. DiODOR., XIII, 70. Plut., Lysand., 3 sqq.

^) EÙEpyedt'a xai uo>-iTEi'a -upaxocioiç èv 'AvTdtvopo) (XïN., Hellen., 1, 1, 16).

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faible qu'ailleurs ': là use trouvait aussi près que possible de la cour de Sardes et de ses trésors.

D'ailleurs, Lysandre fut le premier qui sut se servir de certaines forces restées jusque-là à l'état de capital absolument improductif ; c'étaient les partis oligarchiques, dont Sparte était l'alliée naturelle, mais qui jusqu'alors avaient été traités par elle avec une indifférence peu faite pour inspirer la confiance. A cette époque, l'énergie du peuple grec résidait surtout dans les efforts des partis. Combien Sparte ne pouvaitelle pas gagner en puissance en se mettant résolument à la tète du mouvement oligarchique, si elle en prenait la direction, comme Alcibiade avait fait naguère de sa ville natale le centre de toutes les tendances démocratiques * ! Depuis que Sparte avait une marine, elle avait accès partout, et pouvait se mettre n'importe où en relation avec les partis; elle pouvait obtenir le^: plus grands résultats en se servant des autres, et enlever à la puissance chancelante d'Athènes ses derniers soutiens. Brasidas avait inauguré cette politique : Lysandre la continua avec plus de bonheur. D'Ephèse il entra en relations avec tous les partis hostiles à la démocratie et à l'influence athénienne, les mit en rapport entre eux et avec lui-même, comme avec leur patron commun, garantit à leurs chefs le succès complet de leurs plans ambitieux, attira les transfuges du parti athénien, couvrit toute la Grèce d'un réseau de conspirations dont il tenait les fils entre ses mains, et s'assura ainsi de forces occultes dont à l'occasion il pourrait disposer en maître absolue

Enfin, il noua avec Gyrus les relations les plus étroites et établit avec lui, grâce à son habileté, des rapports personnels comme Alcibiade avait voulu mais n'avait jamais pu en avoir avec Tissapherne '\ D'ailleurs, Gyrus disposait de tout autres moyens ; la volonté du roi et son propre penchant le portaient à soutenir les Spartiates, et il trouvait en Lysandre un allié qui lui inspirait une admiration toute juvénile. Lysandre ne

') Voy. ci-dessus, p. 403.

-) Voy. ci-dessiis, p. 284.

■^) Pi.UT., Lysand., 5. 13. 20. DiodÔr., XIII, 70. Vischeu, Alkibiades }i,nd Li/sandros, p. 63.

*) Xenoi'Ii., Hellen. ^\. 5. G. Plut.. Lysand., 5.

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réussit donc pas seulement à s'assurer des subsides par un traité sérieux, mais sut aussi arracher à son hôte royal la promesse de payer quatre oboles de solde par jour au lieu de trois. Elle devint ainsi d'une obole ' plus élevée que celle que les Athéniens étaient alors en état de payer, et cela suffit pour enlever à la flotte ennemie un grand nombre de matelots.

Jamais ligue aussi dangereuse n'avait été formée contre Athènes. L'argent, la puissance des partis, la prudence et l'énergie s'unissaientpour sa ruine, et elle ne pouvait compter, en face de ces dangers, que sur son général victorieux, qui se trouvait à la tête de la flotte avec un pouvoir illimité et qui ouvrait alors sans hésiter les hostilités en lonie.

Cependant Ly sandre, dès le début de ses fonctions de général, eut ce jbonheur singulier que la situation de son plus dangereux adversaire^ du seul qu'il eût à redouter, se modifia profondément. En apparence, il est vrai, Alcibiade disposait du pouvoir le plus étendu qui put échoir à un citoyen; mais les bases de sa puissance étaient ébranlées. L'allégresse causée par la victoire avait un moment imposé silence à la voix de ses ennemis et rendu inutiles leurs efforts; mais euxmêmes n'étaient ni découragés, ni changés. Alcibiade, de son côté, avait fait son possible pour réconcilier les partis; il s'était fait l'avocat d'une liberté modérée, le défenseur énergique des intérêts du culte; il avait choisi ses collègues parmi des hommes appartenant à des partis différents, comme Adimantos fils de Leucolophide et Aristocrate -. Il voulait, comme autrefois Périclès, se tenir au-dessus des partis. Ce fut en vain. Les oligarques le haïssaient toujours; les démocrates le soupçonnaient, et le parti sacerdotal était resté irréconoiliable.Mème au moment de sa plus grande gloire, il avait rencontré dans ce parti une obstination sans pareille, comme le prouve l'exemple du prêtre des Mystères, Théodoros, qui refusa de révoquer la malédiction qu'il avait prononcée jadis, sous prétexte qu'il n'avait maudit que le coupable et que, par conséquent, si Alcibiade était réellement innocent, l'anathème ne pouvait l'atteindre.

*) Environ 16 centimes.

*) Voy. ci-dessus, p. 44.

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Ce même parti faisait aussi un crime à Alcibiade d'être revenu au moment de la fête des Plyntéries. C'était le jour où l'on fermait le temple d'Athêna Polias et oii les Praxiergides enlevaient l'image sacrée de la déesse pour la laver dans la mer et la couvrir de vêtements nouveaux'. Pendant cette journée, ladéesse était pour ainsi dire absente et inabordable, la ville privée de sa présence et par conséquent dans le deuil, de sorte qu'on avait l'habitude de n'accomplir ce jourlà aucun acte public de quelque importance. Dans l'ivresse causée par le retour du vainqueur, on avait négligé d'observer cette coutume. Les adversaires d'Alcibiade l'accusèrent d'offense publique à la divinité, et persuadèrent à la foule crédule que ce retour d'Alcibiade le jour même où la déesse avait détourné sa face de la ville ne pouvait être qu'un présage de mauvais augure.

Plus la présence d'Alcibiade empêchait le succès de ces menées, parce que sa personne, rehaussée par la gloire de ses hauts faits, apparaisait plus séduisante aux Athéniens et leur inspirait plus de confiance que jamais, plus le peuple semblait disposé à remettre son sort en.tre les mains de cet homme qui, par l'énergie de son gouvernement personnel, devait relever l'État ébranlépar l'esprit de parti; plus aussises adversaire faisaient d'efforts pour hâter son départ, sous prétexte qu'il ne fallait pas arrêter le cours de ses héroïques exploits, mais en réalité, afm de profiter de son absence pour recommencer leur ancien jeu qui avait déjà fait tant de mal à l'Etat, à savoir, leurs machinations contre le général absent. Euxmêmes, avec une perfidie consommée, avaient contribué à surexciter au plus haut point l'attente delà foule ; aussi, lorsque les messages qu'on attendait de jour en jour avec impatience n'arrivèrent pas, lorsque pour toute nouvelle on apprit que la flotte de 100 trirèmes, avec les 1,500 hoplites et les 150 cavaliers qui devaient rapidement reconquérir flonie, était à l'ancre devant Andros et n'était pas même en état de subjuguer cette petite ville, lorsqu'ensuite la nouvelle arriva du nouveau quartier général à Samos que les flottes restaient

') Sur les ID.ov-ripia, vov. A. Mo.mmsf.n. Heortologic, p. 427.

inactives l'une en face de l'autre et qu'Alcibiade traitait avec les Perses, l'opinion se retourna tout d'un coup contre lui. On était convaincu que rien n'était impossible à Alcibiade. Si donc lui, l'invincible, n'était pas victorieux, c'est qu'il ne voulait pas l'être; c'est que c'était un traître vendu aux ennemis, avec le secours desquels il voulait régner à Athènes. Enfin arriva la nouvelle que la flotte était battue : alors ses ennemis eurent partie gagnée.

Alcibiade avait pu en effet se rendre compte à Samos que les choses avaient changé. Lestentativesqu'il avait faites pour gagner Cyrus avaient échoué. 11 chercha à faire sortir Lysandre de son port, mais sans y réussir. L'hiver s'étant ainsi écoulé sans profit, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre que de bloquer, avec une partie de ses vaisseaux, la flotte lacédémonienne et de commencer la guerre sur le continent avec le reste de ses forces, afm de reconquérir l'une après l'autre les villes d'Ionie et d'y rétablir la domination athénienne, comme il avait réussi à le faire dans l'Hellespont. C'était pour Alcibiade comme une dette d'honneur que de rendre aux Athéniens l'fonie, dont la défection avait été son ouvrage '. Il laissa donc l'escadre de blocus devant Ephèse sous les ordres d'un de ses meilleurs capitaines, Antiochos, avec l'ordre formel de ne pas engager la bataille, tandis que lui-même commença ses opérations par Phocée ; il comptait naturellement ouvrir la campagne par une victoire navale qui lui faciliterait le succès. Mais il avait à peine commencé le siège de cette ville qu'il reçut la nouvelle d'un combat naval désastreux dans le golfe d'Ephèse, Antiochos, entraîné par son ardeur belliqueuse, avait imprudemment provoqué l'ennemi; attaqué parLysandre, il s'étaitlaissé attirer à l'improviste dans un engagement sérieux qui prit une tournure très fâcheuse pour les Athéniens. Car lui-même fut coulé à fond avec son vaisseau, qui devançait les autres, et les Athéniens durent quitter leur station de Notion pour se retirer à Samos, après avoir perdu 15 vaisseaux '^

Ce malheur n'était point imputable à Alcibiade. Antiochos

*) Voy. ci-dessus, p. 405-406.

'■') Xenoph., Hellen., I. 5, il. Diodor., XIII, 71. Plut., Alcib., 35.

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lui-même n'était pas seul coupable : car il avait donné à tous les vaisseaux l'ordre de se tenir prêts à combattre, et cet ordre n'avait pas été exécuté. La discipline s'était évidemment relâchée. L'interruption de la campagne, le séjour d'Athènes, l'arrivée de nouvelles troupes, avaient exercé une influence fâcheuse sur l'esprit de l'armée navale qui s'était si bien conduite dans l'Hellespont. La solde des Athéniens, inférieure à celle des Péloponnésiens, les fatigues du service, dont ne les dédommageait aucun butin, aucune victoire, provoquaient le mécontentement et l'infidélité ; les ennemis d'Alcibiade enfin avaient dans l'armée leurs partisans, qui allèrent jusqu'à la révolte ouverte contre leur général. Thrasybule, fils de Thrason, se rendit à Athènes pour l'accuser. Alcibiade, dit-il, est seul coupable delà lenteur et de l'insuccès de la campagne; en présence de l'ennemi, il s'oublie dans de somptueux festins avec des courtisanes ioniennes, et abandonne le commandement aux hommes les plus incapables, qu'il choisit parmi ses compagnons de débauche. Il entretient du reste avec les Lacédémoniens et avec Pharnabaze de constantes relations, qui ne peuvent avoir pour but que de leur livrer l'armée et la flotte, pour se frayer à lui-même le chemin de la tyrannie. Ces soupçons paraissaient d'autant plusfondés qu' Alcibiade, pendant sa campag-ne dans l'Hellespont, avait fait fortiüer quelques places dont il s'était emparé. C'est là, disait-on, le commencement d'une puissance indépendante qu'il veut fonder pour lui, et c'est pour cette raison qu'il continue à se ménager l'amitié du satrape des bords de rilellespont, qui pourtant a si honteusement déçu l'espoir des Athéniens.

L'incertitude où l'on vivait augmentait toutes ces craintes^ et, lorsque des villes de l'Asie Mineure arrivèrent des députés qui se plaignirent du commandement d'Alcibiade, ses ennemis surent exploiter la situation avec tant de ruse et d'efficacité que les Athéniens, qui récemment encore avaient reconnu dans leur conduite à l'égard d'Alcibiade la source de leurs malheurs et s'en étaient repentis avec un sentiment de profonde humiliation, repoussèrent de nouveau leur meilleur général, et cela, au moment où le danger était bien plus grand

encore, sans avoir la moindre preuve de sa culpabilité, et après qu'il eut exercé pendant plus de quatre ans le commandement suprême sans s'être jamais rendu indigne de leur confiance. Pour la seconde fois, il fut destitué pendant son absence, et avec lui ses collègues, parce que, en vertu de ses pouvoirs extraordinaires, il les avait choisis lui-même. Il n'était pas assez sur de l'armée pour s'opposer à l'ordre de ses concitoyens, et il se retira dans la Chersonèse '. Des anciens stratèges on ne réélut que Gonon et Aristocrate. Conon, qui était encore devant Andros, devint général en chef, et avec ses quatre collègues, Léon,, Archestratos, Erasinidès et Aristocrate, il se rendit à Samos où, en comptant les 30 vaisseaux de l'Hcllespont que Thrasybule avait commandés, H5 trirèmes se trouvaient réunies.

Alcibiade avait à peine déposé le commandement qu'on sentit les elfets de la mesure qu'on avait prise. Gonon était d'une nature chevaleresque et avait fait ses preuves comme général. Sa naissance et ses richesses lui faisaient dans la société athénienne [une situation semblable à celle qu'avait eue Nicias ; comme lui, il était attaché à la constitution; il était donc digne à tous égards de la confiance de ses concitoyens. Mais il n'avait pas les qualités eminentes de son prédécesseur, qui, bien qu'il n'eût pas pu, malgré ses efforts, trouver l'occasion de remporter de brillantes victoires sur un adversaire comme Lysandre^ n'en avait pas moins, par sa. prudence et son infatigable esprit d'entreprise, réussi à faire subsister une flotte considérable sans demander d'argent à sa patrie et à conserver l'empire de la mer. Gonon y renonça dès l'abord; il réduisit la Hotte à soixante-dix vaisseaux et y fit monter l'élite de ses équipages; c'était comme un aveu qu'il se sentait incapable de continuer à faire la guerre sur une vaste échelle. Pendant plusieurs mois, il ne fit qu'une

') o't 'AO/jvaîoi — -/^altnCoi SÏ-/OV tw 'A)^xtoKioyi, ûlojJLsvOt Si' à[ji,l),et(iv ts xa't àxpâxetav àiTo).cu)ivai t«; vtjç, v.où (Txpaf^yoù; eI'Xovto àXXoy; Ôsxa. — 'AXxigtâo-ri; [i.h oOv 7T0VT,pw; -/.a\ sv tr, o-rpaTi'a çîpôjjLsvoç, — àT:£7t)>£'j(7£v zU Xsppov/jdov sic xà. £x-jTO-j TE'');-/). MsTà oï xa-jT« Kôvwv èv. xvi; "Avopoy — eîç Sâuiov àn;É7i>-eu<T£V (XE.Noni., Hellen., I, 5, 16). Cf. Diodok., XIII, 74. Plut., Alcib., 36. Ly^aud., 5. CüiiiN. Nep., Alcib., 7. Justin., V, 5, 3.

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guerre de pirate^ sans suite et sans plan arrêté, rançonnant divers ports de mer et cherchant à procurer à Athènes de nouvelles ressources.

C'est peut-être à cette époque qu'il faut placer le décret rendu par le peuple athénien en l'honneur du roi Evagoras de Cypre, qui vers 410 (01. xcn, 3) avait reconquis le royaume de ses pères \ Dès lors il était devenu un personnage plus important pour les Athéniens qui, ne pouvant plus compter sur le secours de la Perse, devaient rechercher avec d'autant plus d'ardeur l'alliance des vassaux mécontents du Grand-Roi. Il est donc probable que les premières relations entre Conon et Evagoras eurent lieu à cette époque.

Déjà la flotte du Péloponnèse comptait vingt vaisseaux de plus que la flotte athénienne;, et chaque jour elle devenait plus nombreuse, grâce à ses revenus réguliers. Aussi, lorsque Callicratidas succéda à Lysandre dans le commandement de la flotte, il put se considérer comme le maître de la mer. En effet, bien qu'il vît tarir la source des subsides perses, que Cyrus ne consentait à payer qu'à son ami, bien que Lysandre lui-même, pour rendre à son successeur la tâche aussi difficile que possible, eût rendu à Cyrus l'argent encore disponible, sous prétexte qu'il lui avait été personnellement destiné, le nouvel amiral sut non seulement conserver les forces qui lui avaient été remises^ mais encore les augmenter considérablement, et cela, de la manière la plus honorable. Car, plein d'indignation, il tourna le dos au palais de Sardes, où on l'avait fait attendre devant la porte comme un mendiant, et sut inspirer aux Ioniens une ardeur guerrière toute nouvelle ; il réunit à Milet cinquante vaisseaux alliés, qu'il exerça avec le plus grand zèle à l'attaque; il eut ainsi la gloire de conduire en pleine mer, avec l'argent de Milet et de Chios et sans les subsides des Perses, une flotte de cent quarante vaisseaux, telle que Sparte n'en avait jamais opposé aux Athéniens. Callicratidas réunissait l'âme chevaleresque et altière d'un vieux Spartiate à l'énergie et à l'habileté nécessaires au chef de la flotte d'Ionie. Il fit là ce que Brasidas avait tenté de faiie

•) CI. Attic. I, n. 64.

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en Thrace ; il fut le premier qui transporta avec succès sur la flotte la bravoure résolue et loyale des Spartiates '.

11 obtint les plus brillants résultats. A Chios, aux habitants de laquelle il voulait avant tout témoigner sa reconnaissance, il détruisit le fort athénien, grâce auquel l'île eût pu être reprise ; puis il conquit Timportante île de Téos et se rendit sans tarder à Lesbos, dont les villes étaient dans ces parages les plus fermes soutiens de la puissance athénienne et gardaient la route entre l'Hellespont etTIonie. Sur la côte septentrionale de l'île, à Méthymne^ il y avait une garnison athénienne; elle fut forcée de se rendre avant que Conon put accourir à son secours de la côte d'Asie. Maintenant, Conon devait au moins chercher à conserver Mytilène, et par conséquent à s'approcher de cette ville. Pendant la traversée, on en vint aux mains. Conon veut éviter une véritable bataille, mais' tandis que ses vaisseaux s'engagent en groupes isolés, ils se séparent trop les uns des autres. Trente vaisseaux sont coupés par l'ennemi, et on est obligé de les lui abandonner; Conon avec le reste se retire dans le port septentrional de Mytilène ^ et en barre l'entrée. Mais Callicratidas force le passage et enferme si complètement la ville et la flotte de Conon, que celui-ci ne réussit que par une ruse à envoyer deux vaisseaux à Athènes pour annoncer à ses concitoyens sa situation désespérée ^.

Dès lors, Callicratidas put considérer la guerre comme presque terminée. Car une escadre de douze vaisseaux, que Diomédon amenait au secours de son collègue, fut prise par l'ennemi, à l'exception de deux vaisseaux^ et il semblait impossible qu'Athènes put en envoyer d'autres. Callicratidas pouvait donc se vanter d'avoir^ sans le secours des Perses, rendu Sparte complètement maîtresse de la mer Egée ; car il tenait sous clef le meilleur amiral des ennemis ainsi que le reste de leur flotte. L'Hellespont était ouvert. Qu'est-ce qui l'empêchait maintenant de priver Athènes de ses dernières

') Sur Callicratidas, voy. Xexoph., Hellen-, I, 6, 1. 2) Voy. ci-dessus, p. 100.

^'j Xenoph., Hellen., I, 6, 16-18. Diodor., XIII, 77. Callicratidas tenait parole à Conon : il l'avait menacé oti Ttaüaei aÙTÔv (jLOf/wvxa ty^v oâXaTxav.

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ressources et de la forcer de se rendre à discrétion? Et pourtant, il se trompait sur le compte d'Athènes.

Les Athéniens ne pouvaient encore supporter l'idée de renoncera l'empire de la mer. Aussi, lorsque l'un des deux vaisseaux envoyés par Conon fut heureusement arrivé à Athènes, la détresse du moment fit cesser toutes les divisions des partis et excita parmi les habitants un zèle dont les effets surpassèrent toute attente. On résolut à l'unanimité de construire une grande flotte avec les dernières ressources de l'Etat; elle devait sauver Conon et se mesurer avec l'ennemi. On n'hésita pas à puiser largement, pour sauver l'Etat, dans le trésor de la déesse Poliade. On alla jusqu'à convertir d'urgence en monnaie les statues d'or de la déesse de la Victoire, et tout ce qui se trouvait dans le vestibule du Parthenon en fait de métaux, à l'exception d'une couronne d'or, fut livré aux Hellénotames et porté de Là à la Monnaie'; on vida sans doute aussi les autres compartiments du Trésor-; on risqua les derniers capitaux de la ville ^ Par bonheur il restait encore des vaisseaux d'abord ceux qu'Alcibiade avait pris, en tout 9o, puis les 45 qu& Conon avait mis en réserve et qui étaient à Samos. Mais on manquait d'équipages, bien qu'on appelât tous les hommes dont on pouvait se passer pour la défense des mers et que les chevaliers eux-mêmes consentissent à monter les trirèmes. On enrôla donc en masse même ceux qui n'étaient pas citoyens. On promit aux métèques le droit de cité, la liberté aux esclaves \ et c'est ainsi qu'on put, dans l'espace

*) Sur la monnaie frappée d'urgence sous l'archontat d'Antigène, voy. BocKH, StaaishaKshaltung, I, p. 33. C'est là tô y.aivbv -/p'J'J'«^'' ^Aristoph., Ran., 720. Philochor. ap. Schol., ibid.).

2) Voy. vol. II, p. 535.

^) Cf. KiRCHHOFF, Urkîtnden der Schatzmeister (in Abhandl. d. Berl. Akad., 1864), p. 55.

*) Les esclaves qui combattirent aux Arginuses reçurent en effet la liberté et en même temps — sinon tous, du moins une partie d'entre eux — des lots de terre dans le territoire de Soione, qui n'avait pu être totalement réparti en 422 (voy. ci-dessus, p.- 300) entre les Platéens, ceux-ci étant peu nombreux. C'est de celte façon que Kirckhoff [Kleruchien, p. 9) explique le vers des Grenouilles : ID.aTatà; eOOù; etvat xàvx'i ôoy>.wv Seffitôxa? [lian., 694) et le passage de ÏAtthis d'Hellanicos, cité à cet endroit par le sooliaste : ffuiJ.iJ.a-/TiiTavTa!; ôoy),o'j; £).su6£pwör,vai xa\ èyypacpÉvTa; w; ID-axaisî; ffyjj.TioX'.TEvffaffOat auTot;.

488 LA GUERnE DE DÉCÉLIE

d'un mois, avec les secours des Samiens et d'autres alliés, réunir une flotte de ioo voiles, que l'on confia aux stratèges restés dans la ville, à Thrasyllos, à Prolomachos,à Aristogène et à Périclès, le fils du grand homme d'État. C'était un effort désespéré, un dernier appel à tout ce qui restait de forces dans la cité, et c'est avec le sentiment qu'il fallait vaincre ou périr que la dernière flotte d'Athènes prit la mer '.

Dès que Gallicratidas eut reçu cette nouvelle inattendue, il laissa cinquante vaisseaux devant le port pour tenir Conon enfermé et prit position devant le promontoire méridional de Lesbos, pour y attendre en pleine mer la flotte ennemie et la détruire, car il ne doutait pas de la victoire. Mais les Athéniens, malgré leur supériorité numérique, se retirèrent timidement vers la côte d'Eolide, où se trouvent, en face du promontoire leshien, trois îlots entourés d'écueils, les Arginuses, qui semblaient aux Athéniens avoir le double avantage d'offrir une position très sûre et d'empêcher l'ennemi de les envelopper. Le centre de la flotte se trouvait près des îles; on étendit les ailes à gauche et à droite, en double rangée, pour barrer le passage aux trirèmes ennemies.

Ce que Callicratidas avait de mieux à faire, c'était de différer Tattaque. Rien ne le pressait; car Cyrus ne refusait plus ses subsides au général spartiale après l'avoir vu donner de telles preuves de son activité. Pour les Athéniens, au contraire, tout retard était un danger; leur flotte ne pouvait rester inactive, si elle voulait subvenir à ses besoins; l'ennemi, en restant immobile, l'eût contrainte à l'attaquer ou à se disperser. Il était également aisé de prévoir que l'enthousiasme n'animerait pas longtemps dans leur ensemble ces équipages ramassés à la hâte, et que la discipline se relâcherait bientôt. Mais aucun avertissement, aucune considération ne put arrêter l'ardeur impétueuse de Callicratidas, bien qu'il reconnût lui-même que l'occasion n'était pas favorable pour l'attaque. Car, pour attaquer en même temps l'ennemi à gauche et à droite des Arsinuses, il était oblioé de diviser sa flotte. Luimême s'avança à la tête de l'aile droite, et rien ne put résister

1) DiODOR., XI]I, 97. XE.vorn;, Hellen., I, 6, 19.

FAUTES ET MALHEURS d'aTHÈNES 489

à son choc impétueux; son but était le vaisseau que commandait Périclès. Les deux navires se heurtent avec violence, et Callicratidas, qui dans son impatience se tenait tout près du bord, est précipité dans la mer. Cléarchos, qu'il avait désigné pour lui succéder, ne parvient pas à maintenir l'aile en ligne. En même temps l'aile gauche, commandée par le Béotien Thrasondas, recule, et peu à peu toute la flotte bat en retraite. Mais ce n'est là qui3 le commencement d'une défaite complète. Car c'est alors que l'ardeur ])eUiqueuse des Athéniens so manifeste dans toute sa force; c'est alors que leur supériorité numérique produit tout son effet. Des 120 vaisseaux desPé^ loponnésiens, 43 seulement purent se sauver du milieu de cette effroyable mêlée '.

Lorsque, après la poursuite, la flotte victorieuse se trouva réunie, on résolut d'aller, sans aucun retard, surprendre l'escadre de blocus devant Mytilène avant que son chef put connaître l'issue de la bataille, tandis qu'une autre partie de la flotte, sous Théramène et Thrasybule, reçut l'ordre de sauver les naufragés et de ramasser les cadavres. Mais une terrible tempête du nord-ouest, fondant des hauteurs de l'Ida, rendit toute manœuvre impossible, et lorsqu'enfln la flotte put mettre à la voile, il était trop tard. La tempête avait balayé tout le champ de bataille, et l'escadre ennemie avait eu le temps do se retirer à Ghios. Mais le but principal se trouvait atteint; la flotte péloponnésienne^ jusque-là maîtresse absolue de lamer^ était détruite; celle de Conon, le noyau de la marine athénienne, était libre et se réunit saine et sauve avec la flotle victorieuse.

La bataille des Arginuses fut le combat naval le plus important de toute la guerre; il y avait 27ü vaisseaux d'engagés, par conséquent cinq de plus qu'à la grande bataille navale de Sybota ^ La nouvelle de cette défaite fut d'autant plus décourageante pour les Spartiates^ qu'ils avaient suivi avec plus de joie et d'espérance la marche victorieuse de Callicratidas. On pouvait prévoir qu'après cette défaite les Perses retireraient leurs subsides, comme ne produisant aucun résultat. On ne

') Xenoph., Hellen., I, G, 27-38.

2) Voy. ci-dessus, p. i:M5.

pouvait pas s'attendre à ce que les Ioniens se sentissent disposés à faire un nouvel effort; les alliés de Sicile, les Béotiens et les Eubéens avaient fait leur possible. Sur quoi pouvait-on fonder l'espoir d'une réussite meilleure? Le parti de lapaixl'emporta donc de nouveau, et des ambassadeurs se rendirent à Athènes pour renouveler les propositions faites après la ba- -taille de Cyzique. On consentait à évacuer Décélie, dontFoccupation infructueuse était à charge aux Spartiates eux-mêmes; chaque Etat devait g-arder ses possessions actuelles, Athènes renonçait ainsi à toute rionie,el, maintenant qu'elle avait une flotte puissante et victorieuse à Samos, sans que l'ennemi pût lui en opposer aucune, c'était sans doute beaucoup lui demander. Athènes ne pouvait pas entretenir sa flotte sans recouvrer ses possessions maritimes ; la lutte décisive n'eût donc été qu'ajournée. Athènes n'avait rien à gagner à attendre, tandis que Sparte pouvait très bien profiler d'un armistice pour régler ses rapports avec la Perse et reconstituer une puissance devant laquelle Athènes finirait par succomber tôt ou tard. Les démocrates, partisans de la guerre, l'emportèrent donc encore. L'orateur de ce parti était Cléophon, le même qui, une première fois déjà, avait fait repousser les propositions de paix des Spartiates \ Sur son avis, on les rejeta encore. On résolut de ne pas faire la paix avant d'avoir obtenu un résultat décisif, car, malgré toutes les vicissitudes qu'ils avaient éprouvées, les Athéniens se sentaient encore appelés à régner sur la mer.

C'est ainsi que les Athéniens, grâce à leur indomptable énergie et en employant leurs dernières ressources, avaient réussi à faire encore une fois violence à la fortune des armes. Mais ils ne parvinrent pas à rétablir l'ordre à l'intérieur, ni à rendre à l'État la stabilité sans laquelle les victoires les plus brillantes étaient de nulle valeur. Les membres de la cité ne se réjouissaientplusunanimementdelavictoire; bien plus, il y avait un parti qui la voyait avec le, plus grand déplaisir, parce qu'elle était une preuve éclatante de l'énergie qui résidait encore dans le peuple et qu'elle était un obstacle à ses projets

') Voy. ci-dessus, p. 460.

FAUTES ET MALHEURS d' AT RENES 491

de révolution sociale. C'était le parti oligarchique, le seul qui continuât à suivre ses voies ténébreuses; aucune défaite ne le décourageait; l'opposition l'excitait à faire de nouveaux efforts, et, à chaque pas qu'il faisait en avant, il devenaitmoins scrupuleux dans le choix de ses moyens. Le mélange des esclaves et des étrangers avec la bourgeoisie semblait favorable au but qu'il se proposait, parce que ses intrigues avaient d'autant plus de chances de succès. Rien ne répondait mieux à ses désirs que de voir refleurir en pleine vigueur le gouvernement démocratique et des démagogues comme Archédémos , Cléophon, Cligène et autres, élever la voix dans les assemblées, des gens tous dépourvus de culture intellectuelle, d'origine étrangère pour la plupart, et qui, par la grossièreté de leurs manières, contribuaient à dégoûter les honnêtes gens de la constitution établie. Toujours prêts à persécuter les généraux de l'Etat, ces individus se faisaient ainsi comme par le passé, sciemment ou non, les complices des oligarques.

Le compte-rendu de la bataille, que les généraux avaient rédigé après s'être concertés d'abord, disait tout simplement que la tempête avait empêché de sauver les naufragés, La mention spéciale des noms de Théramène et de Thrasybule, chargés de sauver les naufragés, avait été omise, sur la proposition de Périclès et de Diomédon ; on voulait ne donner prise à aucun soupçon personnel et accepter en commun, comme de vrais collègues, toutes les responsabilités. Mais on avait eu soin de travailler énergiquement le peuple pour le jour où devait avoir lieu la lecture du rapport sur la bataille. Au lieu de l'écouter en remerciant les dieux, il laissa tout à coup éclater sa colère lorsqu'il fut question des naufragés. On tonna contre l'es généraux oublieux de leur devoir, et, pour toute réponse à ce message de victoire, d'une victoire qui dépassait les espérances les plus harflies, on les destitua. On ne crut même pas nécessaire d'attendre leur défense. Tout fut fait avec la plus grande précipitation. La Salaminienne porta à Samos la décision du peuple avec la nomination des nouveaux généraux; parmi les précédents, Conon seul conserva ses fonctions, parce qu'il n'avait pas pris part à la bataille.

Deux des anciens généraux, devinant par ces procédés ce

qui les attendait à Athènes, préférèrent un exil volontaire. Un autre était mort àMytilène; les six autres, se fiant à la justice de leur cause, retournèrent à Athènes.

Ërasinidès fut la première victime. Archédémos, l'orateur populaire du moment, l'accusa de malversation et de négligence dans l'exercice de ses fonctions, et le fit mettre en prison. Les autres firent de vive voix l'exposé des faits devant le Conseil. Après qu'on eut entendu leur rapport, Timocrate, membre du Conseil, fut d'avis qu'on chargeât de chaînes les généraux et qu'on les livrât au tribunal du peuple pour avoir négligé de sauver les naufragés. En approuvant cette motion, le Conseil attribua à cette affaire une importance telle qu'il fallut immédiatement la porter devant le peuple; on le fit, en employant les formes les plus dures. En mettant les généraux en prison, on voulait les empêcher d'user de leur prestige auprès de leurs concitoyens. Ce qu'il y avait d'extraordinaire dans ces mesures préparatoires mit la population en émoi, et facilita beaucoup la besogne à ceux qui en étaient les véritables instigateurs. L'organe de ce parti fut l'homme du monde aux reproches duquel les généraux devaient le moins s'attendre, Théramène.

Théramène, par la chute des Quatre-Cents, était devenu un héros de la liberté, et il jouit pendant quelque temps de la plus grande faveur auprès de ses concitoyens. Il avait été chargé de détruire le pont qui reliait l'Eubée à la Béolie et en faisait en quelque sorte, derrière Athènes, une seule contrée. Il n'avait pas réussi. Mais ensuite il avait rétabli dans les îles les anciennes constitutions; il avait pris une part glorieuse à la guerre dans l'Hellespont et commandé une escadre à Chrysopolis '. Mais son ambition n'était pas satisfaite. Au lieu déjouer le premier rôle, il se sentait négligé; et, comme cela lui était insupportable, cet homme inconstant, qui n'était sérieusement d'aucun parti, passa de nouveau dans le camp des ennemis de la constitution en travaillant avec ardeur à arracher de nouveau à sa ville natale les avantages qu'elle venait d'obtenir, car il était assez intelligent pour comprendre

') Voy. ci-dessus,. p. 461.

FAUTES ET MALHEURS d'aTHÈNES 493

que les plus grands désordres et les plus cruelles défaites pouvaient seuls décider ses concitoyens à renoncer à leur constitution et à abandonner le pouvoir au parti oligarchique . Il avait pourtant sa part de responsabilité dans le cas présent, et même, si quelqu'un était coupable d'avoir laissé périrles naufragés, c'était bien lui; néanmoins, il était décidé à profiter de celte occasion pour faire les affaires de son parti, et à reconnaître la générosité de ses collègues à son égard en les accusant d'avoir négligé leurs devoirs religieux. Depuis bien des années, Athènes était le théâtre des plus indignes menées des partis politiques; mais, que quelqu'un cherchât à faire servir une mauvaise cause à son avantage et à faire retomber sur d'aufres ses propres fautes^ c'était le chef-d'œuvre d'un égoïsme jusqu'alors inconnu et d'un esprit d'intrigue dont la réussite est un témoignage du désordre qui régnait dans l'Etat. Il était évident que,, dans toute cette affaire, on voulait profiter de l'absence de ceux des citoyens qui avaient encore le sentiment de l'honneur et du droit, de tous ceux qui étaient capables de se battre^ et de la présence d'une minorité composée en g^rande partie d'hommes faibles et âgés. Le droit manquait de défenseurs; on commença donc par restreindre, contrairement à la loi, la liberté de défense des accusés, tandis que, récemment encore, Arislarchos', qui avait, au su de tout le monde, livré une place frontière aux ennemis et qui était tombé au pouvoir des Athéniens, s'était vu accorder un temps illimité pour sa défense. Quant aux généraux qui en un jour avaient rendu l'empire de la mer aux Athéniens, on leur permit à peine de faire un rapport succinct, comme s'il avait fallu, pour sauver l'Etat, que le procès fût terminé le plus tôt possible. Cette narration courte et simple, faite avec dignité par des hommes intègres, était une preuve irrécusable de leur innocence; et, lorsqu'on consulta les citoyens sur la question de savoir s'il fallait approuver ou rejeter l'accusation formulée parle Conseil, la plupart se montrèrent prêts à la rejeter. Le vote allait commencer, et le résultat n'était pas douteux. Une restait donc à ceux qui avaient juré la perte des généraux

') Voy. ci-dessus, p. 418.

494 LA GUIiRRE DE DÉCÉLIË

d'autre moyen que de faire ajourner le procès par un expédient improvisé. Il n'était pas possible, dirent-ils, décompter exactement, à cause de l'obscurité croissante, les mains des votants. Mais on trouva qu'il faisait encore assez clair pour décider, par un vote précipité, que le Conseil ferait, dans la prochaine assemblée du peuple, une proposition au sujet delaloi d'après laquelle on devait juger les accusés. C'était confondre, contrairement aux usages, deux actes de procédure complètement distincts; les citoyensn'avaient pas encore approuvé, en effet, l'acte d'accusation. En même temps et contrairement aux principes fondamentaux du code athénien, on refusa de recevoir des cautions pour les prisonniers. C'est ainsi que les conjurés surent faire servir leur défaite à leur avantage.

La fête des Apaturies, qui avait lieu pendant ces journées du mois de Pyanepsion (octobre), leur permit dé mettre à profit le délai qu'ils venaient d'obtenir; c'était, à Athènes, la fête de famille, qui réunissait dans des sacrifices communs tous les membres d'une même tribu ' et ravivait par conséquent dans toute la ville tous les sentiments de consanguinité. Théramène trouva là une excellente occasion pour exciter contre les généraux les citoyens et leurs femmes; et, bien qu'il fût impossible de dé'erminer combien de ceux qui n'avaient pas reparu étaient tombés les armes à lamaiii et combien auraient pu être sauvés peut-être par des recherches ultérieures faites sur le champ de bataille, on n'en répétait pas moins que c'était la faute des généraux si, cette fois, tout le monde était vêtu de noir et avait la tête rasée; qu'il fallait les condamner à mort parce qu'ils avaientnégligéles devoirs les plus sacrés d'un général. C'est ainsi que, par un honteux abus des sentiments d'humanité, on excita de nouveau les passions les plus violentes, et ce fut au moment de leur plus grande effervescence que se réunit la deuxième assemblée.

On l'ouvrit par un décret du Conseil, rédigé par Callixénos, un homme qui a déshonoré son nom en se faisant, en dépit de l'honneur et malgré le cri de sa conscience, l'instrumentduparti des traîtres. Il n'était plus question d'examiner avec calme ce qui s'était passé; il semblait qu'on en eût fini avec l'accusation ^) Voy. vol. I, p. 478. Cf. p. 286.

FAUTES ET MALHEURS d'aTHÈNES 498

et la défense; il ne s'agissait plus que de condamner l'un après l'autre les accusés. On procéda d'ailleurs d'une façon tout à fait extraordinaire. Tous les Athéniens devaient se grouper par p/if/lcT, comme ils avaient coutume de le faire quand il s'agissait d'accueillir ou d'expulser un citoyen. On divisa donc l'agora en dix compartiments; on plaça dans chacun d'eux deux urnes devant lesquelles devaient passer l'un après l'autre tous les votants; dans chacun aussi, un héraut devait inviter à haute voix ceux qui jugeaient les généraux coupables pour avoir négligé de sauver les naufragés à déposer leur vote dans la première des deux urnes, etlesautresle leur dans la seconde.

Cette manière de procéder ne peut avoir eu d'autre but que d'intimider les citoyens'. Car, commeles urnes, ainsi que nous devons le supposer, étaient isolées et qu'on votait avec une seule tessère, chaque vote pouvait être contrôlé. Celui donc qui passait devant la première urne sans y déposer son vote encourait immédiatement le reproche d'être indifférent à la violation des devoirs les plus sacrés, et s'exposait à être maltraité par une populace fanatisée. Car on avait tout fait pour surexciter les passions. On alla jusqu'à produire, au dernier moment, un individu qui prétendait s'être sauvé après la bataille dans une corbeille à grains. Il décrivit la fin lamentable de ses camarades qui, selon lui, l'avaient chargé, au cas où il reverrait sa patrie, défaire son possible pour faire punir les généraux de leur impiété.

Pourtant, le droit aussi trouva ses défenseurs; plus d'un se servit pour le défendre d'une arme dont l'usage était alors plus légitime que jamais, de l'accusation d'illégalité. Elle fut portée contre Callixénos par Euryptolémos, fils de Pisianax ; et, si on ne voulait pas rompre avec les plus vénérables traditions, cette question introduite dans le débat devait être vidée

') G. LöscHcivE (in Jahrbb. f. hlass. PhiloL, 1876, p. 7Ö7) conteste la façon dont j'envisage le mode de volalion adopté alors et ne trouve là rien d'extraordinaire, approuvé en cela par ¥R\^iiEL{Geschico)nengerichte,p. 18) et Gilbert {Beiträge, p. 379). Mais qui donc soutient que deux urnes suppriment le scrutin secret? Seulement, quand on vote en puijlic avec unseul caillou (-yoçiVaTÔai tU xr,v npoTÉpav ou tU vî-|V -jcr-lpav. Xenoph., Heilen., 1, 7, 9), il y a là une pression évidente. Les détails même dans lesquels entre le narrateur indiquent bien qu'il s'agit d'une procédure tout-à-fait anormale.

dans une séance spéciale, avant qu'il fût donné suite à la proposition du Conseil. Elle ne fit que soulever la colère du peuple contre ceux qui voulaient rempècher d'agir comme il Tentcndait. Un certain Lyciscos osa même proposer que tous ceux qui feraient une objection fussent jugés comme complices; on exigea des prytanes, c'est-à- dire des membres de la section du Conseil qui avait alors la direction des affaires, do passer à Tordre du jour et de faire voter les citoyens sans se préoccuper de l'accusation portée par Euryptolémos. Les prytnnes, responsables de toute violence faite à la constitution, résistèrent; mais ils se laissèrent intimider par les menaces furieuses de Callixénos, qui fit à leur égard les mêmes propositions que Lyciscos avait faites contre Euryptolémos. Ils cédèrent tous, à l'exception d'un seul, désigné par le sort pourètre ce jour-làprésidcntde l'assemblée; c'était Socrate, lils de Sophroniscos; celui-là déclara avec fermeté que nulle violence ne pourrait le contraindre à agir contre les lois de l'Etat.

En attendant, Euryptolémos avait trouvé avec ses amis une autre voie, par laquelle il espérait atteindre plus sûrement son but. Il retira son accusation touchant l'illégalité de la procédure, et opposa au décret du Conseil provoqué par Callixénos une contre-proposition, pour laquelle le président lui donna la parole. lient ainsi l'occasion de prendre la défense des accusés et de rappeler une série de détails utiles, sans toutefois braver ouvertement la volonté despotique de la foule.

Il fit preuve de beaucoup d'intelligence, en demandant que les généraux fussent jugés d'après la loi la plus sévère qu'il y eût pour punir les délits commis contre l'Etat, « Mais, dit-il, « lorsqu'il s'agit de la vie de généraux athéniens, il faut bien « se garder de les juger tous' ensemble, d'une façon sommaire « et arbitraire. Le rôle que chacun joua pendant la bataille est « bien loin d'avoir été le même pour tous. L'un d'eux, Lysias (( (qu'on avait élu à la place d'Archestratos, tué à l'ennemi), « était lui-même au nombre de ceux qui, dépourvus de tout « secours, voguèrent pendant quelque temps à l'aventure sur « un radeau: peut-on le traiter comme les autres? Ceux des <( naufragés qui ont été sauvés rendent aux généraux le téa inoignage qu'ils ont sagement accompli leur devoir. Si les

FAITES ET MALHEURS d'aTHÈNES i97

« mesures qu'ils ont prises n'ont pas atteint leur but, il con- « vient d'en rendre responsables ceux auxquels on en avait « confié l'exécution, à moins qu'on ne veuille considérer la « tempête comme une excuse suffisante pour tous. Je ne de- « mande pas qu'on fasse grâce aux coupables: mais comment « pouvez-vous refuser, dans une question de droit aussi difli- « eile, ce à quoi peut prétendre même le traître convaincu de « son crime, je veux dire, une audience et une procédure ré- « gulière, à des hommes qui ont détruit 70 vaisseaux ennemis « et, en définitive, sauvé l'Etat? Si donc vous ne voulez pas « travailler pour les Spartiates, déshonorer la ville et charger « votre conscience, accordez aux généraux tous leurs droits. « Fixez un jour auquel vous voterez d'abord, conformément à «l'ordre établi, sur l'opportunité de l'accusation; on vous « soumettra ensuite les chefs d'accusation, et enfin, vous per- « mettrez à chacun de se défendre! »

Celte proposition fut en effet mise aux voix^, et l'affaire parut prendre une tournure favorable. C'est alors qu'eut lieu un nouvel incident concerté d'avance. Tout à coup, un certain Ménéclès obtient un ajournement; peut-être avait-il annoncé un phénomène céleste de mauvais augure; tout Athénien pouvait ainsi interrompre une délibération publique. Les conjurés profitent du délai obtenu pour exciter et intimider de nouveau leurs concitoyens, et l'impression du dernierdiscours s'efface. Lorsqu'on reprend le vote, la proposition d'Eurvptolémos est rejetée; on fait passer celle du Conseil ; la sentence est prononcée, et les généraux sont livrés aux Onze pour être mis à mort.

C'est ainsi que mourut le fils de Périclès etd'Aspasie, auquel son père avait fait un présent funeste en lui accordant les droits de citoyen d'Athènes ' ; et avec lui moururent Erasinidès, Thrasyllos, Lysias, Aristocrate et Diomédon. Diomédon, le plus innocent de tous, lui qui avait voulu que toute la üollo se mît à la recherche des naufragés, parla une dernière fois au peuple : il désirait que le jugement portât bonheur à la cité, et il invita ses concitoyens à offrir aux dieux sauveurs les sacri-

') Vov. ci-dessus, p. 71,

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