SUCCÈS D ATHÈNES
sance de combinaison comme la pratique de la guerre pouvait seule la donner. Les revers partiels ne l'abattaient pas, et il savait communiquer son courage à ses troupes et gagner leur confiance; il était d'ailleurs bien plus sympathique à l'homme du peuple que Nicias avec son air guindé et ses allures aristocratiques.
Démosthène songeait à porter dans l'ouest le fort des hostilités ; marchant sur les traces de Phormion, d'accord avec les braves et entreprenants habitants do Naupacte, allié des Acarnaniens et des Corcyréens, il voulait détruire la puissance de Corinthe dans les contrées de l'ouest et rendre à Athènes ces alliances continentales auxquelles elle avait renoncé depuis la paix de Trente ans. Ce fut donc lui qui reprit l'ancienne politique de Myronide et de Tolmidès '. Il nous est permis,' du reste, de supposer que la chute honteuse de Platée éveilla alors chez bien des patriotes, auxquels tenait à cœur rhonneur de leur ville, lapensée qu'Athënesavaitgrand besoin d'augmenter l'effectif de son armée de terre, et que les milices citoyennes ne suffisaient pas pour tenir en respect les ennemis qui l'entouraient. Pour plaire aux Acarnaniens, Démosthène, avec le secours des autres alliés de l'ouest, commença par faire la guerre aux Leucadiens, amis de Corinthe, dont le territoire, moitié île et moitié continent (en perçant l'isthme, les Corinthiens en avaient fait depuis longtemps une ile), était un voisinage particulièrement dangereux pour les Acarnaniens. L'île fut ravagée, et, la population s'étant réfugiée dans l'enceinte fortifiée de la ville, les Acarnaniens demandèrent qu'on en commençât le siège sans tarder, sous prétexte qu'elle était incapable de résister 2, Mais Démosthène était peu disposé à élever des retranchements et des murailles, d'autant plus que les Acarnaniens auraient sans doute vu de mauvais œil une garnison athénienne s'établir dans la ville. Un autre plan, dont les Messéniens lui avaient donné l'idée ^ séduisait son esprit plein d'ardeur; il s'agissait de soumettre les Etoliens, qui inquiétaient continuellement Naupacte.
») Voy. vol. II, p. 431. 445.
2) Thucyd., III, 94.
^) Les Messéniens de Naupacte représentent à Démosthène : y-iycc [xlv s'vat xb Twv AÎtwXwv xa\ jjlo(7i[/,ov, oIxoOv oï xaxà xwjxa;.,, elc (Thugyd., ibid.).
Cette grande peuplade n'avait pris jusque-là aucune part aux différends des Grecs ; son pays leur était resté ou plutôt leur était devenu étranger. LesEtoliens, en effet, étaient de même race que les Locriens elles habitants de l'Elide '; mais les immigrations du nord les avaient fait retourner à l'état de barbarie et les avaient rendus étrangers à la civilisation grecque. Ils parlaient un dialecte inintelligible, vivaient en associations cantonales indépendantes, dépourvues de centres fortifiés et assez éloignées les unes des autres, et occupaient l'espace compris entre l'Achéloos et les Thermopyles. Démosthène espérait donc pouvoir, par une marche rapide, prévenir la réunion des tribus; ses vues dépassaient de beaucoup le but immédiat, car il comptait sur les dispositions favorables des Locriens Ozoles et des Phocidiens leurs voisins, et il se voyait déjà en esprit à la tête d'une puissante armée continentale, composée de tous les contingents réunis de la Grèce occidentale.il espérait pénétrer avec elle en Béotie par le Parnasse, pour y écraser la puissance de Thèbes sans avoir besoin de faire appel à la milice athénienne.
Démosthène s'était trompé sur les difficultés d'une campagne en Etoile ; il avait dans sa fortune une confiance si aveugle qu'il n'attendit même pas que les Locriens l'eussent rejoint: il ne s'émut pas davantage du refus de secours des Acarnaniens, qui lui en voulaient de n'avoir pas déféré à leurs désirs. Après quelques succès, il s'avança jusqu'à ^gition^silué à trois lieues de la mer. Là commencèrent les embarras. Car les Etoliens, faisant preuve de bien plus d'entente et de cohésion qu'on ne l'avait cru, occupaient en grand nombre leshauteurs et, sans risquer une bataille rangée, infligèrent de grandes pertes aux Athéniens. Démosthène manquait de troupes légères pour se garantir des archers ennemis. A la fin^ il n'eut plus d'autre ressource que de battre précipitamment en retraite : mais cette retraite même fut désastreuse.
L'habitant de Naupacte qui avait servi de guide avait péri ; Démosthène regagna la côte à travers des marais, des montagnes sans chemins , des forêts en feu ; son collègue Proclès et cent
*) Voy. vol. I, p. 139.
SUCCÈS d' ATHÈNES 137
vingt citoyens d'Athènes avaient été inutilement sacrifiés *. La campagne eut pour tout résultat d'indisposer les Acarnaniens contre Athènes et d'irriter les Étoliens, qui se mirent immédiatement en rapport avec Corinthe et Sparte. G'étaientprobablement les Corinthiens qui, cette fois encore, s'étaient hâtés d'agir pour profiter des circonstances. Ils doivent avoir excité les Etoliens et choisi Naupacte, qu'ils détestaient, pour but d'une expédition qu'ils mirent en train avec une grande rapidité. Car, pendant ce même été, on vit se réunir au pied du Parnasse une armée péloponnésienne de trois mille hoplites, dont cinqcents fournis par la nouvelle colonie d'Héraclée.Une proclamation partie de Delphes invita les Locriens à se joindre à la ligue péloponnésienne ; les villes locriennes donnèrent des otages, et Sparte fut plus puissante que jamais au centre de la Grèce moyenne. La puissante armée confédérée s'avança vers le golfe de Corinthe, et un moment Naupacte fut dans le plus grand danger. Heureusement^ Démosthène, après avoir renvoyé les vaisseaux avec les morts à Athènes, était resté lui-même dans la ville, parce que, pourde bonnes raisons, il ne voulait pas se montrer à Athènes après la triste issue de sa campagne d'Etolie ^ Les Acarnaniens se réunirent de nouveau à lui, et Naupacte fut sauvée ^.
Vers la fin de l'été, la grande armée péloponnésienne se trouvait sur les bords de l'Achéloos, sans but et sans plan de campagne. Mais sa présence servit à ranimer dans les Histricts voisins la fureur des partis. Les Ambraciotes crurent l'occasion favorable pour tenter un coup de main contre leurs anciens ennemis les Amphilochiens et les Acarnaniens \ Ils occupèrent avec trois mille hoplites Olpse, point fortifié de la côte sur le territoire amphilochien ; plus tard ils firent encore venir deux mille hommes et levèrent des auxiliaires chez les tribus belliqueuses des environs. En même temps, le général Spartiate Eurylochos passa l'Achéloos et réussit à joindre ses
1) Thucyd., III, 95-98.
'AerivaiVj; (Thucyd., III, 98).
^) Attaque infructueuse d'Eurvlochos sur Naupacte (Thucyd., III, 100- 102).
*) Voy. ci-dessus, p. 73-74.
138 LA GUERRE JUSQu'a LA PAIX DE N'IRAS
forces à l'armée des Ambraciotes, de sorte que tout à coup le rivage du golfe d'Ambracie devint le théâtre d'une lutte acharnée et tumultueuse.
Les Acarnaniens se hâtèrent de mettre leurs troupes sur pied, en confièrent le commandement à Démosthène, et décidèrent Aristote et Iliérophon, qui commandaient une escadre athénienne de vingt vaisseaux dans les eaux du Péloponnèse, à venir à leur secours. Démosthène brûlait de réparer sa défaite, et, malgré les premiers froids, il parut devant Olpae avec des hoplites messéniens et soixante archers de TAttique, immédiatement après l'arrivée d'Eurylochos. La supériorité numérique des Péloponnésiens et des Ambraciotes était considérable ; mais Démosthène, grâce à la supériorité de sa tactique, sut si bien profiter des avantages du terrain qu'il remporta, en rase campagne, une victoire signalée sur les Spartiates. Eurylochos lui-même périt dans la bataille, et les Péloponnésiens, enfermés avec les Ambraciotes, perdirent si complètement courage qu'ils ne songèrent plus qu'à leur propre salut .
Démosthène profita de ces dispositions pour conclure avec le général Ménédœos un traité particulier qui lui accordait, à lui et à ses troupes, le droit de se retirer librement. Il y voyait un immense avantage, celui d'enlever tout secours aux Ambraciotes, qui avaient si légèrement commencé la lutte, et en même temps de montrer au monde avec quelle impudeur Sparte abandonnait ses alliés. En effets aucune défaite ne pouvait déshonorer Sparte autant que ce qui allait arriver. Par suite de cette honteuse convention, les Spartiates quittèrent l'un après l'autre la forteresse cernée; ils s'esquivèrent, laissant là leurs frères d'armes, et se mirent à fuir devant eux lorsqu'ils s'en virent poursuivis ^
Cependant Ambracie envoya des troupes qui s'approchèrent de la côte en traversant le territoire des Amphilochiens. Démosthène, qui avait dans son armée des troupes amphilochiennes, en profita pour les déposer en embuscade dans le passage d'Idomène. Le succès répondit pleinement à son
') Thlcyd.,111, lOS-lOS.
2) Thucyd., m, 109.
SUCCÈS d'athènes 139
attente : tout le corps ennemi fut détruit, et les Ambraciotea reçurent un coup si rude de cette double défaite et de la trahison de leurs alliés qu'ils perdirent toute énergie et se montrèrent incapables de quelque résistance*. Démosthène voulait prendre Ambracie, pour détruire atout jamais l'influence de Corinthe dans ce golfe important. Mais les Acarnaniens l'en empêchèrent. Ils aimaient mieux avoir pour voisins leurs anciens ennemis, maintenant incapables de leur nuire^ que les Athéniens.
Ce qui prouve combien les Grecs occidentaux étaientjaloux de l'influence d'Athènes dans leur pays, c'est l'ardeur qu'ils mirent à régler entre eux leurs affaires, sans intervention étrangère. Car, après qu'Ambracie eut renoncé à la possession du territoire d'Amphilochie, les Acarnaniens et les Ambraciotes conclurent une paix de cent ans : toutes les guerres entre voisins devaient cesser ; on devait se secourir réciproquement contre toute attaque, à condition toutefois que les uns ne seraient jamais forcés à marcher contre Athènes, ni les autres, c'est-à-dire les Ambraciotes, contre les Péloponnésiens ^ On voit qu'après tout on tenait des deux côtés à ménager les anciennes relations, et c'est ce qui explique comment Corinthe put remettre plus tard une garnison à Ambracie. Néanmoins, l'effet produit par les derniers événements militaires fut considérable. Les troupes athéniennes s'étaient de nouveau couvertes de gloire, même sur la terre ferme. Démosthène revint à Athènes avant la fin de l'hiver, et l'on vit resplendir dans les temples de sa ville natale les trois cents armures qu^il avait prises à l'ennemi.
Des cérémonies religieuses avaient contribué de leur côté à remplir les âmes d'un courage nouveau. Car, au milieu du tumulte sanglant de la guerre, on avait résolu d'offrir à Apollon, dans son île de Délas, un hommage solennel, hommage motivé sans doute par la disparition complète de la peste qui n'avait cessé que pendant la cinquième année de la guerre. L'ile entière fut consacrée de nouveau au dieu clément, tous
<) Thucyd., m, 110-H3.
^) Thucyd., III, 114. Cf. Ullrich, Ler Kampf um Amphîlochlen, Hamburg, 1862.
140 LA GUERRE JUSQu'a LA PAIX DE NICIAS
les cercueils furent enlevés, et l'îlot de Rhénée seul destiné à l'avenir aux sépultures. C'était rachèvement de l'œuvre commencée jadis par Pisistrate ' ; on voulait sans doute aussi, en renouvelant d'une façon brillante les fêtes de Délos, affermir la puissance d'Athènes dans l'Archipel, donner aux tribus ioniennes, exclues des fêtes du Péloponnèse, un centre religieux et les rattacher toujours plus étroitement à Athènes. Mais le but principal était, sans aucun doute, moral et religieux. On voulait Ccilmer et élever les esprits. Les cérémonies expiatoires célébrées à Délos devaient marquer, comme celles d'Athènes au temps de Solons, une ère nouvelle de prospérité après une époque de troubles et de dissensions. C'est pour cela qu'on organisa la fête d'Apollon sur un plan nouveau, et qu'on en fit une fête nouvelle. Elle devait avoir lieu tous les quatre ans au printemps ^ ; on y rétablit les anciens concours mentionnés par Homère, et on ajouta, à titre d'innovation, des courses en l'honneur du dieu. C'est sans doute le parti des modérés qui avait fait prendre ces mesures, pour faire revivre les anciennes traditions de plus en plus oubliées et régénérer l'esprit religieux. Aussi voyons-nous Nicias prendre part aux fêtes de Délos avec un zèle tout particulier, et il est très probable que, lorsqu'elles furent célébrées pour la première fois, ce fut lui qui, comme chef de la députation athénienne *, se distingua par des larg-esses extraordinaires. En effet, il fit jeter en une nuit un pont sur le détroit^ large de quatre stades, qui sépare Rhénée et Délos ^, de sorte que, le lendemain, la foule fut étonnée de voir aménagée pour la procession une route couverte de tapis, ornée de guirlandes, de tableaux et d'objets précieux, par où les Athéniens firent leur entrée dans l'île. Il fit aussi des donations en biens-fonds, consacra de nouvelles offrandes, et fit tout ce qu'il put pour prouver à la Grèce que
1) Voy. vol. I, p. 448-449.
2) Voy. vol. I, p. 397-398.
^) La fête tombe dans le mois de Thargélion (Böckh, ap. Abhandl. der Berlin. Akad. 1834, p. 6).
*) Sur ces députations ou « théories >» cf. vol. II, p. 528.
^) Cf. vol. II, p. 169. Quatre stades olympiques équivalent à 740 mètres environ.
SUCCÈS d'athènes i41 '
les Athéniens n'avaient'pas perdu le respect des dieux et qu'ils possédaient les moyens de les honorer dignement '.
Pendant que Nicias essayait de calmer les esprits par des fêtes pacifiques, Démosthène ne songeait qu'à imprimer à la guerre une impulsion énergique : la lenteur des opérations, qui consommait inutilementles ressources, lui était insupportable. Il cherchait de nouveaux moyens d'attaque pour frapper au cœur les forces ennemies. Les expériences qu'il avait faites pendant ses campagnes dans l'ouest le servirent à souhait. Là, il avait surtout reconnu la valeur des Messéniens, leur esprit d'entreprise, leurhaine implacable contre les Spartiates. Les émigrés n'avaient pas plus oublié leur patrie qu'ils n'avaient désappris leur dialecte. Dans la vieille 3Iessénie vivaient encore les restes de la même tribu; le pays était en grande partie désert, car les Spartiates n'avaient pas su utiliser leur conquête; toute la côte occidentale était inhabitée; le port de Pylos *, le meilleur de toute la presqu'île, restait là tombant en ruines, délaissé et inutile. L'idée de faire profiter Athènes de cet état de choses était de celles que les circonstances devaient suggérer, et c'est probablement pendant qu'il était en rapport avec les Messéniens que Démosthène forma le projet de s'emparer de ce port pour le compte d'Athènes, d'attaquer Sparte àl'endroit le plus vulnérable, et de pousser la Messénie à la révolte.
Démosthène tint son plan secret. Il était alors sans fonctions officielles; car, lors de la dernière élection des stratèges, ses victoires en Acarnanien'étaientpas encore connues à Athènes. Il s'en prévalut pour se faire donner par le peuple un poste de confiance, lorsqu'au printemps Eurymédon et Sophocle furent envoyés dans la merde Sicile avec quarante vaisseaux et qu'ils furent chargés en même temps de porter secours aux Gorcyréens, toujours harcelés^par les bandes des aristocrates ^ Démosthène accompagna la flotte comme commissaire du peuple, avec le droit de proposer pendant le trajet l'occupation des
') Schmidt, De vita Nicisi, p. 9.
*^ Aujourd'hui golfe de Navarin. Cf. vol. I, p. 260.
*) Voy. ci-dessus, p. 129.
\i2 LA GUERRE JUSQu'a LA PAIX DE MCL4S
points de la côte qui lui paraîtraient offrir quelque avantage '. Pendant que les vaisseaux, après avoir doublé les promontoiresméridionauxdelapéninsule, longeaient les montagnes de la côte mess6nienne,Démosthëne appela l'attention des généraux sur le port abandonné avec ses deux entrées étroites et le promontoire de Coryphasion, dont les roches abruptes s'élèvent au-dessus de l'entrée septentrionale aune hauteur de huit cents pieds et dominent toute la contrée voisine. Illeur proposa d'occuper la hauteur, qu'on pourrait fortifier et défendre sans peine : la garnison trouverait de Feau de source sur la montagnemême ; il se chargeait, avec six vaisseaux, de s'y établir et de s'y maintenir.
Les généraux refusent de s'arrêter. En effet, Démosthène, avec sa témérité et ses plans audacieux, était peu aimé de la haute classe. Dans sa position actuelle, qui faisait de lui en quelque sorte l'homme de confiance du peuple et lui conférait un privilège contraire à toutes les traditions, il leur était doublement antipathique. La flotte passe. Mais une tempête se déchaîne, et, malgré eux, les généraux se voient forcés de rebrousser chemin et d'attendre un temps plus favorable dans le port si bien fermé de Pylos. Démosthène renouvelle ses propositions, mais sans succès. On aurait fort à faire, lui répondait-on^ si on voulait occuper tous les points abandonnés sur le littoral de la péninsule ! Les commandants en sous-ordre et les équipages ne montraient pas plus d'ardeur. Mais le mauvais temps continue, et l'ennui des troupes vient en aide à Démosthène t elles s'offrent d'elles-mêmes à fortifier la montagne. On put constater une fois de plus l'entrain et le savoirfaire des Athéniens. Comme ils manquaient d'instruments pour tailler les pierres et les mettre en place, ils cherchèrent parmi les débris du roc et de constructions plus anciennes tout les matériaux utilisables, se chargèrent l'un l'autre le mortier sur leurs épaules, et, le retenant aveclesmains jointes derrière le dos, montèrent et redescendirent sans se lasser la pente escarpée des écueils. Au bout de six jours^ sous la direction
1) AYijAOfTÔévEi Se ô'vTi îSiwTYi (AETa TV àva>;wpr,(7iv Tr,v è? 'Axapvavîaç a-JTw SerjÔÉvTt eÎTCov -/p^^^öai Tai; vayiit TavTOCc;, r,v ßo'j).-/iTai , irspt n£Xo7tôvvr,(Tov. (Thucyd., IV, 2, 4).
SUCCÈS d'athènes 143
de Démosthène, ils avaient mis la hauteur en état de défense. La flotte continua sa route vers Corcyre, laissant Démosthène avec cinq vaisseaux en pays ennemi'.
Les Athéniens ne tardèrent pas àressentir les heureux effets de ce hardi coup de main; car le roi Agis, qui venait d'envahir l'Attique (c'était la cinquième invasion), se retira dans le Péloponnèse après une occupation de quatorze jours à cause des nouvelles reçues de Messénie. En même temps, pour mettre immédiatement un terme à l'audacieuse entreprise de Pylos, on rappela la flotte qui devait tenter une fois encore de relever le partipéloponnésienà Corcyre, etbientôtDémosthènevitduhaut de son fort solitaire battu par la vague quarante-trois vaisseaux entrer dans le port , tandis que toute la plage se couvrait de troupes envoyées de Sparte en toute hâte. Mais, loin de perdre courage, il agit avec fermeté et présence d'esprit. Après avoir expédié deux de ses vaisseaux pour appeler le plus tôt possible la flotte athénienne à son secours, il plaça sa petite troupe sur les retranchements et descendit lui-même sur la plage avec soixante hommes d'élite et un certain nombre d'archers. Il n'y avait de danger que là: les points où le débarquement était facile étaient suffisamment fortifiés ; il s'agissait donc de défendre l'endroit où^ à cause du peu de profondeur de l'eau, on avait jugé inutile d'élever des retranchements sérieux. C'est là qu'il fallait repousser toute tentative de descente; car, si l'ennemi prenait pied sur la montagne, le fort et sa garnison étaient irrévocablement perdus.
Les Péloponnésiens occupèrent d'abord l'île de Sphactérie, qui s'allonge entre la passe septentrionale et l'entrée méridionale du port, afin de dominer de là toute la région environnante; puis, ils ramèrent vers la partie de la côte qui se trouvait sans défense et où la petite troupe athénienne était rangée en ordre de bataille. On voulait la punir d'avoir osé s'établir sur le sol du Péloponnèse.
Mais des difficultés inattendues se révélèrent au moment de l'attaque. Un petit nombre de vaisseaux seulement pouvaient marcher de front, et ceux-là même étaient en dan-
*) Thucyö., IV, 3-4.
144 LA GUERRE JUSQu'a LA PAIX DE NICIAS
ger, à tout moment, de toucher sur les roches du fond. La maladresse des Péloponnésiens et la peur qu'ils avaient de Teau contribuèrent à empêcher tout succès. Brasidas, malgré son ardeur, ne put vaincre la timidité de ses hommes; en vain il poussa son propre vaisseau sur les écueils de Coryphasion et, pour donner l'exemple, descendit sur les brisants au moyen d'une échelle. Frappé par les projectiles, il chancela et perdit connaissance. Les Athéniens étaient inébranlables, et, au bout de deux jours, leurs adversaires, au lieu de les fatiguer en faisant avancer sans cesse de nouvelles troupes, renoncèrent à combattre et envoyèrent chercher du bois à Asine, pour construire des machines de siège et pouvoir ainsi renouveler l'attaque sur un point plus favorable au débarquement.
On laissa ainsi passer le moment décisif. Car, dans l'intervalle, les Athéniens arrivèrent des îles Ioniennes avec cinquante vaisseaux de guerre, dont quatre ^de Chios; les vaisseaux postés en observation à Naupacte s'étaient aussi joints à l'expédition de Messénie. Les Athéniens commencèrent par offrir la bataille en pleine mer; puis ils pénétrèrent dans le port par les deux entrées à la fois, surprirent les vaisseaux péloponnésiens encore en désordre et les acculèrent à la côte. Ceux-ci revinrent à la charge avec une ardeur sans pareille ; car ils avaient compris tout à coup qu'il y allait de la vie de tous les Spartiates détachés dans l'île. Une terrible bataille s'engagea entre les deux escadres : à la fin, les Athéniens restèrent maîtres du port, et, bien que l'armée de terre s'accrût constamment par des renforts venus de tout le Péloponnèse, elle fut hors d'état de secourir les Spartiates prisonniers, qui étaient Là à la portée du regard, ni même de leur porter des provisions sur leur rocher désert \
Lorsqu'on fut au courant de la situation à Sparte, on résolut d'envoyer à Pylos les autorités elles-mêmes, pour y traiter avec des pouvoirs illimités. Elles ne purent que conclure un armistice, et même à des conditions très dures et très humiliantes pour les Péloponnésiens, qui se trouvaient là sur le rivage de leur propre pays avec toutes leurs forces de terre et
') Thucyd., IV, 13-14.
SLCCÈS UATHÈNES i 4o
de mer. Toutes les trirèmes Spartiates, au nombre de soixante, furent livrées aux Athéniens pour la durée de l'armistice ; ceuxci, en revanche, permirent simplement qu'on apportât tous les jours* aux Spartiates prisonniers dans Sphactérie un nombre fixe de rations; Tilememc devait être strictement gardée jusqu'à ce qu'on eut décidé à Athènes de la guerre ou de la jjaix *.
La surprise des Athéniens fut extrême en voyant arriver au Pirée les vaisseaux qui leur apportaient la nouvelle des succès remportés à Pylos et leur amenaient en même temps les hauts fonctionnaires de Sparte. Les Spartiatesvoulaientla paix et se croyaient sûrs de Tobtenir. Ce n'est que dans cet espoir qu'ils avaient accepté les conditions de l'armistice. Ils voyaient devant eux une guerre sans fin; au fond, Sparte n'avait fait jusque-là que se couvrir de déslionneur et éprouver des pertes, et l'avenir ne promettait guère de compensation. Elle était en mauvais termes avec ses alliés; tout récemment, à ses infortunes sur mer était venue s'ajouter une défaite de son armée de terre, et, maintenant qu'elle se voyaitmenacéede la perte irréparable de 420 citoyens, toute hésitation cessait du coup. Ce malheur semblait encore aux Spartiates le motif le plus honorable qu'ils pussent trouver pour demander la paix ; ils agirent sans consulter leurs alliés, car il leur importait d'atteindre rapidement au but.
Le discours des ambassadeurs fut pressant et persuasif. Ils montrèrent qu'Athènes ne pourrait jamais faire la paix à de meilleures conditions. Une paix loyale et honnête, dirent-ils, est facile à conclure lorsqu'on ne tient pas à imposer aux vaincus des conditions intolérables, qui ne font que les pousser à ime résistance désespérée. La puissance de Sparte n'est pas anéantie. Mais elle désire la paix, et elle se sentira d'autant plus tenue d'être la fidèle alliée d'iVthènes que celle-ci agira avec plus de générosité et de modération. Que les Athéniens songent à l'inconstance de la fortune des armes, inconstance qu'ils ont eux-mêmes si souvent éprouvée -.
Le succès ne répondit pas au désir des orateurs. Le peuple
') Thlicyd., IV, d6.
-) Thücyd., IV 17-20.
1 i'ö LA GUliUKE JUSQL' A LA PAIX DE NRJAS
athénien était si enivré de son succès qu'il jugeait toute négociation superflue. 11 croyait- tout tenir entre ses mains. Un orgueil immense remplissait les Athéniens, et, avant que des orateurs modérés pussent lui opposer la voix de la raison, Cléon se hâta de profiter de cette disposition des esprits pour reconquérir toute son influence ; car il n'avait pas réussi encore à s'assurer la direction durable et incontestée des affaires, à la manière de Périclès ^
Malgré le terrorisme que Cléon exerçait dans l'assemblée du peuple, il rencontraittoujours, à Athènes même, une opposition invincible : la comédie surtout parlait avec franchise. En effet, tandis que la tragédie, fidèle à sa mission^ arrachait les âmes aux tristesses du présent pour les transporter dans le monde de l'idéal, la comédie avait acquis précisément au cours de ces dernières années toute sa valeur et toute son influence en flagellant les vices du temps, et en conservant aux xA.théniens sur la scène le franc-parler qui avait presque disparu de la tribune. Depuis le développement des institutions démocratiques, qui rendaient impossible la marche régulière des affaires sans l'influence prépondérante d'un seul, nous trouvons constamment la comédie ddus l'opposition -, C'est ainsi que Périclès avait été attaqué par Cratinos, Hermippos, Téléclide et autres, et qu'après sa mort Aristophane le rendit responsable de toute la guerre ^ Pendant toute la durée des hostilités, Aristophane s'éleva contre tout ce qui révélait les tendances pernicieuses de l'époque, etil attaquait surtout à fond la politique de Cléon. Le manque de réflexion, la légèreté avec laquelle on traitait les affaires les plus importantes, les prévarications des tribunaux, l'arbitraire des fonctionnaires, la honteuse oppression des alliés que, dans ses Babyloniens, il représentait sous la forme d'esclaves tournant la meule, tels étaient les vices de la démocratie dégénérée qu'il attaquait avec une sérieuse indignation, sans vouloir pour cela discré-
') Ihucydide appelle Cléon àvrip ô-/;u,XYa)Yb; -/.xt' ÈxîÎvov tov -/pôvov wv xat Tfp Ti:>.r,0£i TtiOavwTaTo: (Thuc, IV, 21), Cf. Wallichs, Tliuhydides u. A7eon,p.t6.
^; Sur le caractère conservateur de la comédie athénienne, cf. Leo, ö«a?i"^ Aristoph., p. 20.
^) Plit., Pericl. 'à. AuisroiH., Acharn., 523 sqq. Cf. ci-debsus, p. 4U.
SUCCÈS d'athènes 147
diler la conslitution établie ni en dégoûter les citoyens. Sans doute, chez un comique, il ne faut pas peser au poids de Tor toutes les expressions, et nous sommes prêts à convenir que des rancunes personnelles ont aiguisé la pointe de ses sarcasmes; mais en somme, on ne saurait méconnaître la sincérité des convictions du poète, qu'il faudrait tenir pour un malhonnête homme s'il n'y avait pas à ses peintures un fond d'exacte vérité .
Sa droiture faisait l'admiration des alliés : ils se pressaient à Athènes pour voir le poète qui, pendant les fêtes publiques, avait le courage de « dire franchement au peuple athénien ce qui est juste ' »; c'est parce qu'il disait la vérité que Cléon le haïssait mortellement. Comme la loi qui pendant quelques années avait restreint les libertés de la scène ^ était abolie, Cléon dut avoir recours à d'autres moyens pour se veng-er de son audacieux adversaire. Immédiatement après la représentation des Bahylonkns ^, il l'accusa devant le Conseil de s'être moqué de la politique athénienne, pendant la fête publique des Grandes Dionysies et en présence de tant d'étrang'ers et d'alliés, ce qui était un procédé excessivement dangereux et fort peu patriotique '\ L'accusation n'était pas, il est vrai, tout à fait gratuite : mais les juges ne voulurent point enlever à la comédie le droit de représenter comme un abus ce qu'elle reconnaissait comme tel dans la vie publique; ils n'y virent point de crime contre la sûreté de l'État, et l'accusation form\ilée dans ce sens fut repoussée. Cléon essaya d'un autre moyen pour atteindre son hardi contradicteur : il lui contesta son origine athénienne. Les sycophantes étaient fort experts dans ces sortes d'accusations : mais cette tentative de se débarrasser d'une opposition gênante échoua aussi. Vers cette époque, d'ailleurs, Cléon était en guerre avec certaines classes de la société tout entières, surtout avec les aristocrates, repré-
') Aristoph., Acharn., 628 sqq.
-) Voy. ci-dessus, p. 43-44.
•■') Les Babylo7itens ont été représentés en mars 426 (01. LXXXVIII, 2i, un an avanl les Acharniens. Sur le signe que portaient au front les Babyloniens (Hesycii., s. V. "Iffxpiavâ), cf. ]VIEl^fEKE, Fragm. Com. Aitic, lï, p. 973. Gn,BERT, Beiträge, p. 148.
*) ÂRiSTorn., Acharn., 508. Cl": 631 sqq.
148 LA üLKl'.KIi JUSQU A LA PAIX DL NR.IAS
sentes dans les escadrons de cavalerie, la seule Iruupe permanente et la seule, d'après le plan stratégique de Périclès, qui eût l'occasion de se mesurer en rase campagne avec l'ennemi'. Cléon les avait sans doute irrités en critiquant leurs services au conseil des Cinq-Cents ^ C'est pour cela que cette troupe se constitua en parti politique et s'unit à Aristophane, qui dès lors résolut d agir plus vigoureusement contre le démagogue.
Cléon saisit avec d'autant plus d'empressement la première occasion qui se présenta, c'est-à-dire^, cette fois, l'arrivée des ambassadeurs Spartiates, pour ressaisir toute son influence et la première place dans l'Etat. 11 tenait toute prête la réponse qu'on devait faire aux ambassadeurs, et qui traduisait bien, en elfet. le sentiment général. Il exigeait que les Spartiates de Sphactérie fussent conduits prisonniers à Athènes, et qu'on rendit immédiatement aux Athéniens leurs possessions antérieures dans le Péloponnèse et en Mégaride, Nisa^a, Pega;, Trœzène, et touteTAchaïe. Ceci fait, on pourrait venir chercher les prisonniers et traiter de la trêve comme on l'entendrait.
On pourrait croire qu'après cette réponse toute négociation fut rompue; car enfin, une défaite complète ne pouvait pas amener de conditions plus dures. Et pourtant, les ambassadeurs ne refusèrent pas absolument d'accepter cette réponse; ils demandèrent seulement qu'on élût des délégués avec lesquels ils pourraient continuer à traiter. Car, bien que les Spartiates se souciassent peu des intérêts de leurs alliés, ils ne pouvaient pas faire en séance publique, sans être sûrs du succès, des concessions qui les eussent immédiatement brouillés avec eux. Ils ne pouvaient donc que demander la formation dune commission, à laquelle ils soumettraient leurs proposisilions en vue d'arriver à une entente. Cléon profita de cette molionpour se répandre eninvectives. On voyaitbien,etiiravait toujours dit, que les Spartiates n'étaientjamais sincères. Leur dessein était seulement de s'entendre en secret avec quelques
') Voy. ci-dessus^ p. 55. 58. 92.
-) Il est quesLiou d'une impuLalion déshonorante arUculéepar Cléon contre les chevaliers, d'une accusation Iti-aoï'xlw (Sciiol. Aristoph., Acharn., 6.
L'r/Hit., 220).
SrCCÈS Ü ATHÈNES IUI
nobles personnages d'Athènes, et de duper ainsi la naïveté dn peuple ; car ce qui est honnête et juste ne doit pas redouter la publicité. 11 atteignit complètement son but. Les ambassadeurs partirent ; l'occasion de conclure une paix honorable et de diviser de part en part la ligue du Péloponnèse et de la Béotie était perdue '. On n'avait pas même écouté le parti modéré, et l'affaire la plus importante avait été terminée de la façon la plus brutale et avec une légèreté inqualifiable.
En conséquence^ à l'expiration des vingt jours de trêve, les hostilités recommencèrent dans le port de Pylos; les généraux athéniens en donnèrent eux-mêmes le signal en refusant de rendre les vaisseaux qu'on leur avait livrés. Mais, malgré cet acte de violence, qu'on essaya d'excuserenprétendant, faute de bonnes raisons, que les Péloponnésiens avaient violé de leur côté les clauses de l'armistice, la situation des Athéniens empirait sensiblement. On attendait toujours, mais en vain, que les Spartiates se rendissent. Ils s'étaient ménagé plus de provisions qu'on ne pensait, et les hilotes, excités par de grandes promesses, réussissaient à pénétrer secrètement dans l'Ile avec une audace et une adresse extrême. Les Athéniens, au contraire, souffraient cruellement du manque d'eau de source ; la surveillance de File était très pénible ; on redoutait l'approche de la mauvaise saison : le mécontentement s'accrut et, au lieu de la nouvelle d'une victoire complète et du' butin qu'on attendait d'heure en heure à Athènes^ on apprit que le succès était douteux et que la garnison demandait du renfort -.
Pour le coup, le revirement de l'opinion fut complet. Les Athéniens se repentirent amèrement de leur conduite irj'éfléchie, et Gléon dut faire les plus grands efforts pour échappe)à une défaite totale. D'abord, il contesta la vérité des nouvelles venues de Pylos ; mais, lorsque le peuple l'invita à aller s'assurer par lui-même de l'état delà flotte en compagnie de Théagène (qui était problablement du parti des aristocrates), il répondit avec beaucoup de raison que ces missions-là étaient une pure perte de temps: que. si les généraux avaient du cœur.
•) Thlcyd., IV, 22.
"; Thucvd.. IV. 23-26.
il leur serait facile, par un coup demain hardi, de mettre fin à la situation pénible de la croisière de Pylos, C'était une attaque contre Nicias, alors général ; celui-ci ne voulut point laisser échapper l'occasion de faire expier à l'odieux démagogue ses fanfaronnades. Il renonça donc au commandement pour lui et ses collègues, et proposa d'en revêtir Cléon. Celuici fit des difficultés; mais les Athéniens, qui prenaient plaisir à cet arrangement tout nouveau, ne l'en tinrent pas quitte, etil fut à la fin forcé d'obéir. Il retrouva bientôt son assurance habituelle, si bien qu'il promit au peuple de lui amener dans vingt jours les Spartiates de Sphactérie oude lesy tuer'. Il se fit donner plein pouvoir de prendre Démosthènepour collègue - ; car il savait que depuis longtemps ce dernier insistait pour qu'on prît l'île de force .
La fortune le seconda admirablement. Au moment où il rejoignit la flotte, les troupes^ qui pendant le siège avaient à supporter toutes les misères d'une armée assiégée , ne demandaient qu'une attaque énergique : d'ailleurs, les bois de Sphactérie, qui jusque-là auraient rendu une attaque très dangereuse, étaient brûlés. Démosthène avait depuis longtemps son plan; lorsque, grâce à Cléon, il put agir et qu'en outre il put disposer de troupes fraîches, surtout de soldats
') Thucyd., IV, 27-28. Wallichs, Thvkydides und Kleon, p. 21 sqq.
-) Twv èv Jl'jliù aTpar/)Ywv â'va 7ipo(7î),ô(j.£vrj; Ar,[j.oc70Év/;v (ThucYD., IV, 29). depuis quand Démoslhène ôtail-il stratège ? Droysen (ap. Hermes, IX, p. 18) suppose qu'il fut élu avanlle départ de Cléon. Dans ces derniers temps. Droysen {ibid.) et Gilbert [Beiträge, p. lOsqq.) ont soutenu, en étudiant de très près la question, que les élections des stratèges avaient lieu à a fin de Munychion. Cf. Löschcke, Detitid. Attic. Les raisons qu'ils donnent sont fort plausibles ; mais il reste toujours difficile de comprendre à quel procédé avaient recours les Athéniens quand ils avaient à faire des expéditions dans des contrées lointaines ou des escadres à envoyer dans le Nord, toutes occasions dans lesquelles on ne pouvait pas attendre pour partir le milieu de l'été. C'est pour cela que je me croyais en droit d'admettre que, au moment où on avait déplacé le commencemep.t de l'année, on avait, pour des motifs d'opportunité faciles à comprendre, maintenu les élections des stratèges à la fin de l'ancienne année. Les généraux nouvellement nommés pouvaient alors, durant les mois d'hiver, surveiller par eux-mêmes les préparatifs, arrêter les nouveaux plans stratégiques et commencer ä;j.a xm sapt •une action concertée à l'avance. Il semble que cette année stratégique est encore celle qui s'accorde le mieux avec la manière dont Thucydide compte les années de la guerre.
SUCCÈS d' ATHÈNES 151
légèrement armés et d'archers, il mit sans tarder la main à l'œuvre.
Les Spartiates occupaient l'île comme une garnison installée dans une forteresse. Sur la plage, ils avaient mis des avant-postes ; dans la dépression du milieu, arrosée par une petite source, se trouvait leur quartier-général. A partir de là, le sol s'élève vers le nord jusqu'au sommet du rocher, le point le plus élevé et aussi la plus forte position de l'île entière. Les Spartiates y avaient construit des retranchements en se servant des débris d'anciennes fortifications. Après avoir mis hors de combat les postes avancés, les troupes de Démosthène, partagées en différents groupes, s'avancèrent vers la hauteur centrale, en criblant les ennemis resserrés dans un petit espace de flèches, de pierres etdejavelots. L'incendie des bois, qui avait détruit tout abri, et l'insupportable poussière de cendres rendaient la défense très pénible. Les Spartiates se retirèrent enfin sur le sommet, décidés à s'y défendre à outrance. Ce point était inexpugnable. La journée touchait à sa fin ; les Athéniens était épuisés par la soif et l'ardeur du soleil : Démoslhène lui-même était à bout d'expédients.
Une heureuse idée des Messéniens ses amis et de leur chef Comon le tira d'affaire *. Ils avaient découvert, sous les rochers à pic de la pointe nord, un endroit d'où Ton pouvait escalader la hauteur sans avoir besoin d'un sentier; ils prirent ainsi les Spartiates par derrière, et ceux-ci, se voyant attaqués de jLous côtés, acceptèrent enfin les propositions de Cléon et de Démosthène. Ils se rendirent au nombre de 292, dont 120 citoyens Spartiates, après avoir été enfermés dans l'île pendant soixante-douze jours. On les conduisit à Athènes, en déclarant qu'à lapremière invasion en Attique ils seraient mis à mort. Par contre, onmitàPylos un détachement de Messéniens qui, de là, firent avec succès des incursions dans les contrées voisines -.
. ') Les Messéniens prennent part aussi bien à la défense de Coryphasion (Thucyd., IV, 3, 9) qu'à l'attaque de l'île (Pausan., IV, 26). Thucydide (IV, 36) mentionne, sans le nommer, leur chef Comon.
-) Démoslhène reste sur la côte du Péloponnèse, en qualité de stratège, après la prise de Sphactérie. Voy. C. I. Attic, n. 273,1. 16, document daté de la 40 prytanie de l'archontat de Stratoclès (425).
102 LA Gl'ERRE JLSOr A LA PAIX DE MCLVS
Aux dégâts causés par ces dévastations vint s'ajouter pour les Lacédémoniens le manque de sécurité chez eux, la crainte de révoltes intestines. Les hilotes commençaient à passer à l'ennemi; on se voyait menacé de toutes les horreurs des guerres de Messénie. Déplus, la flotte était perdue, et les ménagements qu'imposait le souci des prisonniers empêchaient tout emploi utile de l'armée do terre; on en était donc réduit à une guerre défensive, sans gloire et sans succès. Mais la plus cruelle des pertes, c'était celle de l'estime de la nation. Jusquelà on avait cru impossihle que des descendants de Léonidas pussent se rendre les armes à la main ; en outre, la confiance des alliés avait été déjà complètement ébranlée par la trahison de Ménédspos ', et la politique égoïste des Spartiates n'étail plus un mystère pour personne.
Sparte, dans ces circonstances, était si fatiguée de la guerre qu'elle entra de nouveau en négociations avec Athènes. Mais Cléon, plus puissant que jamais, y était le héros du jour, le bienfaiteur de la ville, celui qui l'avait délivrée des angoisses éprouvées durant de longues années. En souvenir de ses hauts faits, on consacra dans l'acropole une statue à la Victoire - ; l'Etat lui conféra à lui-même le plus envié des honneurs officiels, le droit de se faire nourrir au Prytanée sa vie durant; bref, il se trouvait à l'apogée de la puissance et de la gloire, admiré et redouté du peuple^ et, comme un tyran, en touré d'une troupe de flatteurs. Il se permettait de traiter avec hauteur ses concitoyens; on put le représenter sur la scène comique remettant, à cause d'un festin, les délibérations de l'assemblée du peuple. Par contre, Mcias avait, dans la même mesure, perdu de sa considération, non seulement chez ses adversaires, mais aussi parmi ses amis politiques. Car ceux-ci ne pouvaient lui pardonner d'avoir renoncé si mal à propos à son commandement, et de s'être fait ainsi lui-même l'artisan de la puissance de Cléon. Le parti modéré était divisé et sans force : on opposa aux off^res pacifiques de Sparte des
') Voy. ci-dossus, p. 138.
-) 'A6r,vaïot — Nixr,; àviOr,xxv à'yi/,u.x h ày.poîio/.î'. -/az-xoCiV l: (xvi^ar.v twv ïv ïsay.Tr.p'la (P.\i<AN.. IV, :^(^, ß).
srcc.fes ji'atuènf.s 153
préLentions sans cesse croissantes, et toutes les négociations échouèrent contre ce parti pris.
Il s'agissait avant tout de trouver des fonds pour les préparatifs considérables que nécessitait la continuation de la guerre. Même le système financier de Périclès * était complètement impuissant à subvenir aux frais énormes que nécessitaient des années de guerre. On avait commencé, pour ménager autant que possible le Trésor, par faire des emprunts au temple ^\ on y avait eu recours, par exemple, pour les expéditions de Corcyre et de Macédoine. Puis, il fallut entamer l'épargne proprement dite. En 428 (01. Lxxxvin, 1) les deux sources étaient taries, les trésors d'Athêna et ceux des autres dieux, aussi bien que les fonds de TEtat, à l'exception des mille talents mis en réserve '\ Il ne fallait pas songer à rendre ce qu'on devait, ni à en payer les intérêts ; on commença même à mettre la main sur les revenus annuels des temples. Oç comprend que l'Etat ne pouvait pas aller loin avec ses recettes annuelles, lorsqu'on songe qu'un seul siège, comme celui de Potidée, engloutit deux mille talents*. Le siège de ^fy tilène le prouva plus clairement encore .
[1 fallait trouver d'autres ressources '. On commença par frapper d'un impôt direct la fortune desparticuliers. Cette mesure était bien dans l'esprit du système gouvernemental en vigueur; elle faisait en effet peser les charges de la guerre sur les classes aisées, tandis que le pauvre en était exempt. Dans Aristophane, nous voyons le démagogue menacer son adversaire de le faire inscrire sur la liste des riches afin qu'il ait h payer sa bonne part d'impôts. Le siège de Mytilène rendit nécessaire la première contribution de guerre, qui ne produisit que deux cents talents ".
Le second moyen fut l'élévation des tributs. Bientôt après
') Voy. ci-dessus, p. 39.
-) Abaissement du taux de l'intérêt (C. I. Attic , I, p. 146 sqq.).
•') Sur les expédients financiers employés durant les trois premières années de la guerre, vov. ci-dessus, p. Hl.
■') Thucyd., III, 17^ Environ 11,788,125 fr.
■) Sur la crise financière à Athènes, voy, Kirchhokf. Zvr Gesch. <1. athen. Staatsschatzes, p. 47.
c) Thucyd., ITI. 19 : c'est W\Gz.ooi. Cf. ci-dessus, p. 111.
134 LA aüP:RRE jusqu'à la paix de nicias
l'affaire de Pylos et le retour de Cléon ' et sous l'arcliontat de Stratoclès, ïhoudippos, politique d'ailleurs inconnu, proposa des mesures tendant à préparer un nouveau recensement : et, dans la deuxième ou troisième prytanie de l'année 425 (01. Lxxxvm, 4), passa un décret du peuple par lequel les tributs furent en moyenne portés au double. Les alliances furent dissoutes-, les privilèges qu'elles stipulaient révoqués, et les villes même qui jusqu'alors n'avaient pas payé de tribut furent portées sur la liste lorsque leur situation géographique lesplaçait dans les limites de ce qu'Athènes considérait comme son territoire. On inscrivit aussi comme tributaires toutes les villes qui, soit qu'elles se fussent détachées de la Ligue, soit pour toute autre raison, avaient cessé de payer leurs contributions \
En annulant brutalement toutes les conventions antérieures et en modifiant arbitrairement ses rapports avec les alliés^ le peuple athénien établissait sur de nouvelles bases le principe de sa souveraineté ; plus que jamais le territoire allié étai'' gouverné comme un empire, et la loi elle-même désigne le passé sous le nom « d'ancien régime S). Mais pour le moment les finances y gagnèrent : la somme totale des tributs s'éleva à douze ou treize cents talents ^
^) Sur la part prise par Cléon à ces mesures, voy. Gilbert, Beiträge, p. 129 sqq.
2) Voy. vol. II, p. 531.
^) Les nombreux fragments d'inscriptions provenant des marbres sur lesquels étaient gravées les nouvelles listes d'estimation (C. I. Attic, I, n. 37) ont été pour la première fois complètement rapprochés et commentés par U. Köhler, Urkunden und Untersuch . zur Gesch. des del.-att. Bundes, p. 63 sqq. 142 sqq. Les nouvelles taxes, variables suivant les villes comportent tantôt plus tantôt moins du double des taxes antérieures. Dans certains cas tout à fait exceptionnels, comme pour Thasos, on conserve le tarif suivi jusque-là, probablement par suite de conventions particulières. Mélos n'a pas encore payé sa contribution (15 talents) : les villes de la Bottiée et de la Chalcidique, ainsi que celles du Pont-Euxin, ne paient plus (Köhler, op. cit., p. 74. Kirciuioff ad C. L Attic, I, p. 2.3). Sur les villes groupées en Syntëlies, c.ï. KrniLER, oj). infra cit., p. t 49.
*) 'Ap-/aioL oLpy-ri, d'après Köhler, op. cit., p. 64.
^) Total des tributs au temps de la paix de Nicias : 7i)iov ?) Siaxôo-ta -/aï •/Oaa TâXavta (Andocid., De pace, § 9. iEscum., De fais. leg. § 175). Total des receltes d'Athènes en 422 (01. LXXXIX, 2) : èyyjç ô kj x î )- 1 a xâ)vavTa (Aristoph., Vesp., 660).Plutarque s'exprime d'une façon inexacte : nepixXlou;
SUCCÈS d'athèxes 155
On conçoit l'agitation que produisirent ces innovations dans la ville et dans tout l'Archipel. Depuis Cimon, le parti conservateur avait combattu par principe tout traitement des alliés ressemblant à une exploitation intéressée'; et c'est dans le même esprit qu'Aristophane, avant qu'il put être question d'une oppression systématique, aA'ait représenté dans ses Babyloniens le triste sort des villes sujettes. Combien l'opposition devait être vive à présent ! Les nouveaux décrets furent appelés immoraux, injustes, impolitiques. Mais l'opposition manquait de force et de cohésion. Ceux qui voulaient la continuation de la guerre étaient forcés de reconnaître qu'il fallait aussi augmenter les ressources; c'est pour cette raison que quelques partisans de Nicias votèrent en faveur de la loi. La politique démocratique était lancée à toutes voiles; son orateur attitré n'avaitil pas dit nettement qu'il fallait avoir le courage de renoncer à toute politique sentimentale , et que c'était folie de compter sur la sympathie là où le plus fort seul faisait la loi? Il ne fallait avoir en vue autre chose que la puissance d'Athènes. On fit circuler de nouveaux oracles qui prédisaient au peuple athénien que, pareil à un aigle royal, il régnerait sur la terre et la mer ^.
La loi de réforme avait passé en dépitdeFopposition; mais, pour l'appliquer, on eut à lutter contre de nombreuses difficultés. Les villes essayèrent de tous les moyens pour adoucir leur sort. On corrompit les membres des commissions de recensement pour obtenir des conditions plus favorables ; et la comparaison des nouveaux tributs avec les anciens prouve qu'on entradans certaines considérationsparticulières en traitant avec les divers alliés ^ Les plaintes des villes qui se croyaient imposées audelà de leurs ressources eurent pour suite une série de procès, etil est probable que les discours d'Antiphon sur
aiToOavôvTo; ethtcivovtc; ot ôri;j.aywYOi -/axà [juxpov s'; yi>.îwv xai xpiaxoT-'w/ TDcXâvTo)V xEoctAatov àv/^vayov (Plut., Aristid., 24).
*) Voy. vol. II, p. 455.
-) AtîTÔç w; yîyvst xa\ Tiâ«!/)- y?,ç ßa<7tX£'j£t? (AaiSTorH. , Equit., 1087). Autres oracles de même espèce {ibid., 60. 996 sqq.).
'■') Allusion à l'élévation des taxes el aux irrégularités commises dans les opérations, ap. ARiSToni., Equit.^ 314. 759. 803. 839. 10.34. Yesp. 667. 698, Cf. Köhler, op. cit., p. 150.
156 I.V GUERRE JISOu'a L\ PAIX DE NICTAS
les tributs des habitants de Lindos et de Samotlirace furent prononcés dans de semblables occasions \ Le nombre croissant des procès justifia Taugmentation du salaire des juges, augmentation qui suivit la prise de Sphactérie. Les nouvelles charges qui en résultèrent pour l'Etat furent imputées sur los receltes devenues plus considérables. C'est ainsi que les deux principaux résultats de la politique de Cléon se trouvaient étroitement liés l'un à l'autre -.
Pourfaire exécuter la loi, on envoya dans chacun des quatre districts du territoire allié '' deux commissaires {-cxy-xC). Les châtiments sévères que la loi en question infligeait à ceux qui par leur faute en retarderaient l'exécution prouvent avec quelle énergie on était décidé à agir\ Toutefois la loi de ïhoudippos ne peut pas avoir été mise en vigueur avant 423 (01. Lxxxix, 1). Les négociations se terminèrent par la prestation de serment des alliés au nouveau tarif.
APOGÉE ET DÉCLIN DE LA FORTUNE d'aTHKNES.
Cependant, on poussait avec énergie les entreprises du dehors: d'après le système si brillamment inauguré par Démos-
^) AsT\r>n., Fragm., \>. il5, i\8-i[9, ed, Bla?s. Cf. Köhler, op. cit., p. 150.
-) L'auteur du discours contre Alcibiade, faussement attribué à Andocide, est seul à parler d'une influence dominante exercée par Alcibiade dans l'affaire de l'élévation des tributs. Köhler {op. cit., p. 150 sqq.) a parfaitement montré le peu de créance que mérite celte allégation. Qu'Alcibiade ait fait partie des 10 (ou, selon Kirchliolf, des 8) TosxTat, c'est encore un fait dont le même pseudo-Andocide est seul garant {In Alcibiad., § 11) et qui prèle au soupçon. Plutarque ne dit nulle part qu' Alcibiade se soit mêlé de ces questions financières.
•'') Sur ces districts (yôpot), voy. vol. II, p. 525. 661-66i.
'') On rencontre ailleurs de ces pénalités instituées contre les prytanes et proédres. Köhler {op. cit., p. 65) compare, à ce point de vue, les amendes prévues par la loi relative à rèur/EipoTovia vôi^wv (Demosth., In Timocr., §22), amendes qui ne dépassent pas 1000 drachmes, avec celles de la présente loi, qui vont jusqu'à 10,000 drachmes.
APOGÉE ET DÉCLIN DE LA FORTliNE d' ATHÈNES lo7
Ihèiie, on chercha à faire des conquêtes dans le Péloponnèse et à y étahlir des places fortes. C'était la tactique suivie autrefois par les Doriens quand ils avaient conquis la péninsule, et le premier point qu'on eut en vue avait été en effet un campement dorien : c'était la colline de Solygeios, située à une demi-lieue de l'isthme, entre Gorinthe et Epidaure '. Il y avait sur la hauteur un village corinthien non fortifié qu'il était facile de munir de retranchements et de joindre par des ;nurs à la mer voisine. On se proposait donc d'attaquer sur son propre territoire, après avoir graduellement resserré son domaine maritime, la seconde puissance de la péninsule. C'était un plan audacieux et qui, avec un Etat comme Corinthe, aussi riche et possédant tant d'esclaves, promettait de grands bénéfices. Nicias aborda près de Cenchrées avec quatre-vingts trirèmes^ et quelques vaisseaux de transport passèrent de la cavalerie athénienne, qui fit preuve de beaucoup de zèle. Mais d'Argos on avait averti les Corinthiens, qui avaient occupé Solygeios. Sur la pente raide qui sépare le village de la mer, il y eut un combat sanglant. Les Athéniens furent vainqueurs, grâce à la bravoure de leur cavalerie, mais l'entreprise elle-même était manquée. Par contre, ils résolurent de se rendre maîtres de la presqu'île volcanique de Méthone, qui du territoire de Trœzène s'avance vers Egine et ne tient à la terre ferme que par une étroite langue de terre. Us fermèrent cet isthme par un mur, et gagnèrent ainsi contre Trœzène et Epidaure un excellent centre d'opérations, situé en face du Pirée et pouvant facilement communiquer avec lui par des signaux.
Pendant ce temps, la Hotte d'Eurymédon et de Sophocle avait atteint Corcyre et s'était emparée d'Istone, avec le concours des Corcyréens, que la garnison installée dans ce nid de brigands continuait à molester. Les partisans qui s'y étaient retranchés se rendirent, en s'en remettant à la clémence du peuple athénien. Mais comme les chefs delà Hotte, qui déjà à Pylos avaient dû abandonner à d'autres l'honneur de la victoire, ne voulaient pas que, pendant qu'ils iraient en Sicile,
') Thucyd., IV, 42. E. CuRirus, Péloponnèse s., II, i>. 7iH. -) Vov, ci-dessus, p. 129. 141.
lo8 LA GUEHUK JLS(jl'a LA PAIX DE NR'.IAS
d'aulres conduisissent en triomphe à Athènes les prisonniers aristocrates, ennemis acharnés de la politique athénienne, ils favorisèrent la ruse des Corcyréens. Ceux-ci craignaient par-dessus tout que leurs concitoyens ne trouvassent grâce à Athènes^ et, pour cette raison, il conseillèrent traîtreusement aux prisonniers d'essayer de s'enfuir. Les généraux, instruits de cette tentative d'évasion, s'en servirent pour déclarer nulles les conventions elles promesses de sécurité faites au nom de la république. Tous ces malheureux furent livrés à la fureur du peuple, et l'exécution qui suivit surpassa par ses raffinements de cruauté tout ce que jusqu'alors on avait vu dans File. Le calme ne fut rétabli que lorsque la rage des partis eut englouti ses dernières victimes. C'était le repos de l'épuisement après la vengeance assouvie. Les femmes des suppliciés devinrentesclaves. Le dernier espoir des Corinthiens de rétablir leur domination dans la mer Ionienne s'évanouit à jamais ; et, pour achever la défaite de Corinthe, les Athéniens conquirent avant la fin de l'année, de concert avec les Arcananiens, la place importante d'Anactorion, à l'entrée du golfe d'Ambracie. La ville fut repeuplée par des colons venus de toutes les villes d'Acarnanie '.
Plus les Spartiates et leurs alliés étaient paralysés et leurs forces diminuées, plus les Athéniens agissaient avec énergie. Eux seuls maintenant faisaient la guerre offensive; n'ayant rien à craindre chez eux, ils pouvaient librement disposer de leurs forces, et la pensée qu'il leur était possible de soumettre la péninsule les rendait capables d'efforts toujours plus grands, et 4'eiili'eprises qui témoignaient en nième temps d'une connaissance exacte du pays ennemi.
• L'île de Cythère (Cérigo), prolongement méridional des montagnes du Péloponnèse, avait été de tout temps la possession la moins sûre des Lacédémoniens. Avec les avantages de sa position commerciale et sa population mêlée dès l'origine, elle avait résisté avec opiniâtreté à la colonisation dorienne et rendu impossible une stricte clôture de la frontière. L'île était maintenue dans l'obéissance, comme un pays conquis,
'; Tiiucvb.. IV, l(')-'j'.).
APUGÉE ET DÉCLIN DE LA FORTUNE d'aTHÈNES 1o9
par un gouverneur spécial et une garnison Spartiate. Aussi le sage Gliilon avail-il dit aux Spartiates, que les dieux ne pouvaient leur accorder de plus grand bienfait que de faire engloutir Cythëre dans la mer, et Démarate ne put donner au roi Xerxès de meilleur conseil qu'en l'engageant à commencer sa guerre contre Sparte par l'occupation de Cythère '. Cette ile si dangereuse le devint plus encore lorsque, pendant la guerre du Péloponnèse, il s'y forma un parti démocratique qui entama des négociations avec Athènes et surtout avec Nicias. Aussi ce dernier, lorsque, pendant l'été de la huitième année de la guerre, il débarqua à Cythère avec soixante trirèmes et deux mille hoplites, réussit-il sans peine à prendre les deux villes de File; il y laissa une garnison et fit entrer File tout entière dans l'alliance d'Athènes '".
Immédiatement après, les Athéniens se mirent à piller les villes de la côte de Laconie, restées sans défense ; puis ils firent une descente en Cynurie, pays frontière entre Sparte et Argos, qui donna lieu à des scènes sanglantes. C'est là que s'étaient fixés les Éginëtes expulsés % auxquels les Spartiates avaient donné la ville de Thyréa pour s'en servir comme d'un postesur leur frontière. Ils Fhabitaient depuis sept ans et étaient occupés, avec l'aide de troupes lacédémoniennes, à fortifier un point bien situé sur la côte, à dix stades de Thyréa. Pendant qu'ils travaillaient, ils furent surpris par la flotte athénienne, et, comme les Spartiates n'eurent pas Iç courage de les aider à défendre la place mais se retirèrent dans la montagne, Thyréa fut prise sans difficulté et les Ëginètes tués ou emmenés prisonniers \
Nicias revint chargé de butin, après avoir accru l'empire maritime d'Athènes dune île riche et importante. Le peuple
') Voy. vol. II, p. ;jii!.
-) Thucyd., IV, 53-54»
^') Voy. ci-dessus, p. 6U.
■'') C'est pour celte expédition maritime qu'a lieu le versement de ICO talents mentionné à la 9" prytanie de 01. LXXXVIII,4 (424) dans le G. I. Attic, n. 273 I. 20. Quant à la prétendue expédition des Athéniens dans l'Eubéeen l'année de l'archontat d'isarchos (424), expédition admise jusqu'ici sur la foi d'une scolie d'Aristophane (ad Vesp., 718) où l'on cite VAtthis de Philochore, cf. Ktrchuoff, Kloruchien, p. 20.
IGU LA GlliKRt; JlSnUA LA PAIX HE MCLVS
jugea les prisonniers éginètes et les condamna à mort (.'omuit' ennemis irréconciliables de la ville, ('"était une sanglante revanche pour l'exécution des Platéens^ par laquelle on avait donné l'exemple de punir comme criminels des adversaires politiques. Le Spartiate Tantalos, pris avec les Eginètes, fut mis sous bonne garde avec les hommes de Spliactcrie. Ceux du parti oligarchique, que JXicias avait transportés de Cythère à Athènes, furent établis dans différentes îles, et le tribut annuel de Cylhère fut fixé à quatre talents \ Depuis l'occupation de Minoa, de Pylos, de Méthone, de Cythère et de Thyréa. le Péloponnèse entier se trouvait en état de siège.
Les Athéniens, après avoir pendant quelque temps fait la guerre au Péloponnèse avec un succès constant, formèrent de nouveaux projets. Ils crurent ce que leur affirmait l'audacieux Démosthène, que le temps était venu d'agir énergiquement contre leurs ennemis de la Grèce centrale et d'y conquérir des places fortes, comme ils l'avaient fait dans le Péloponnèse, afin de remporter des avantages décisifs sur les alliés de Sparte. La Béotie était maintenant la plus redoutable des puissances, et même la seule redoutable. Il importait d'isoler cette contrée du Péloponnèse, et d'employer les forces dont on disposait dans la Grèce occidentale à humilier l'odieuse Thèbes en l'attaquant de divers côtés à la fois. Une occasion favorable sotïrittout d'abord à ]\Iégare.
Ce malheureux petit pays soull'rail plus cruellement que toute autre partie de la Grèce des désastres de la guerre civile. On a de la peine à comprendre comment, malgré les ravages annuels et le blocus continu de ses côtes, le petit Etat pouvait encore subsister. Mais, malgré toutes ces misères et le manque des denrées les plus nécessaires iloccupation de Minoa l'avait même privé de ses salines), une nouvelle guerre entre les partis s'alluma à Alégare même; elle eut pour suite l'expulsion d'un certain nombre des plus violents parmi les aristocrates. Ceux-ci s'emparèrent de Pega^, le port de l'ouest, bloquèrent la ville de ce côté-là aussi, et ravagèrent le pays déjà épuisé. Il se forma par suite un parti qui entra en relation avec les
', Eijviruii 2Ü,575 Ir.