‹ Histoire grecque (volume 3)Chapitre 7 sur 19 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

§ !• — Les cités grecques de Sicile. — Les colonies grecques en Occident,.

— La Sicile : situation et configuration de l'île. — Les Hellènes en Sicile,

— Les périodes de l'histoire de Sicile. — Histoire de Gela. — Les partis à Gela : Telinès et Gléandros. ^ Le tyran Hippocrate (498-491). — Guerre entre Gela et Syracuse ; bataille de l'Héloros. — Hippocrate et Zancle (vers 493). — Gélon et/Enésidème. — Gélon, tyran de Gela (491).

— Histoire de Syracuse. — Gouvernement aristocratique des Gamores. -- Révolution démocratique. — Syracuse sous Gélon (485). — La politique de Gélon. — Gélon et la mère-patrie. — Ambassade des Grecs à Gélon, — Neutralité de Gélon durant la guerre médique. — Histoire d'Agrigente. — Tyrannie dePhalaris. — La famille des Emménides. — Théron, tyran d'Agrigente. — Puissance de Carthage. — Alliance des Carthaginois avec les Tyrrhéniens. — Pourparlers entre Carthage et le Grand-Roi. — Intervention de Carthage : Hamilcar devant Himère (vers 480). — Victoire de Gélon à Himère. — Hiéron, tyran de Syracuse (476-467).

§ n. — La civiLisATio.x grecque en Sicile. — Tyrrhéniens et Étrusques. — Les Étrusques en Campanie. — Exploits militaires d'Hiéron. — Hiéron vainqueur des Étrusques et de Thrasydaeos d'Agrigente. — Colonies fondées par ses soins. — Fondation de la ville d'Etna. — Victoires et présents des Sicéliotes à Olympie. — Vie inlellecluelle en Sicile avant l'époque des tyrans. — Lacomédie sicilienne. — Épicharme à Syracuse (484). Épicharme et Sophron. — La cour d'Hiéron. — Eschyle et Pindare à Syracuse. — Édifices construits par les tyrans. — Les aqueducs en Sicile.

— Monnaies siciliennes. — Fin de la tyrannie (466). — Victoire de la démocratie. — Conséquences de la liberté recouvrée. — Destruction d'iEtna (461). — Impulsion donnée à l'éloquence et aux éludes historiques.

— Constitution fédérale de la Sicile.

§ III. — La Grande-Grèce. — Les Hellènes en Italie. — Vicissitudes des villes d'Italie.— Conflits entre les villes. — Destruction de Siris (580). — Sybaris détruite par Crotone (510). — La démocratie à Tarente. — Athènes et l'Italie. — Émigration dirigée vers l'Italie : fondation de Thurii.

— Le théâtre dans la Grande-Grèce. — Relations commerciales et système monétaire. — Projets d'intervention athénienne en Occident.

§ IV. — Athènes ET la Sicile. — Agitation et conflits nouveaux en Sicile.

— Ambassade de Gorgias. — Les Athéniens en Sicile (425). — Influence d'Hermocrate. — Congrès pacifique à Gela (424). — Nouvelles dissensions.

— Les Égeslains à Athènes (416).

Tandis que toute la Grèce, jusqu'a^ux confins de la Macédoine et de l'Epire, était entraînée dans la lutte des deux cités rivales, les colonies de FOccident n'y prirent extérieurement aucune part. Elles avaient leur histoire spéciale, qui suivait, à côté de celle de la mère-patrie, une évolution analogue. Elles ont atteint à peu près au même moment l'apogée de leur prospérité ; elles ont eu leurs tyrans et ont défendu leur indépendance contre des Barbares en goût de conquêtes ; puis elles ont été en proie à des luttes intestines qui les divisèrent, absolument comme les Etats de la mère-patrie, en deux camps ennemis, si bien que les querelles en deçà et au delà de la mer Ionienne finirent par s'associer dans une seule et même guerre.

L'histoire de la Sicile est en quelque sorte tracée d'avance par la situation et la nature du pays. Située au milieu de la Méditerranée, entre les mers libyenne, tyrrhénienneetgrecque, étendant dans trois directions ses côtes ouvertes, séduisante parla remarquable fertilité de son sol, qui joint les productions de la Grèce et de l'Italie à celles de l'Afrique septentrionale, la Sicile, depuis l'origine de la navigation, a été un point de mire pour les peuples marins et colonisateurs. Son histoire est donc celle d'une contrée coloniale, et elleapour théâtre la bande étroite de ses côtes ; c'est l'histoire d'une série de villes maritimes.

Les côtes sont séparées par les régions montagneuses de l'intérieur, qui n'offrent guère d'emplacements propres à la construction de villes et sont en général plus favorables à l'élevage des bestiaux qu'à l'agriculture; c'est laque les insulaires refoulés de la côte avaient établi leurs demeures et défendaient leur indépendance. Dans ces conditions, il ne pouvait y avoir d'histoire commune à tout le pays, ni de ligue d'États av«c un droit fédéral ; les villes différaient trop pour cela, et quant à

leur origine et par leur situation politique. En effet, Carthage tenait sous sa domination les villes de la côte occidentale, avec leur population mêlée de Grecs, de Libyens et de Phéniciens \ de sorte que les colonies grecques seules pouvaient avoir une histoire indépendante. Mais, parmi elles aussi, il y avait des contrastes nettement tranchés, dont elles avaient apporté le germe de la mère-patrie à l'époque même de leur fondation. Car, dès que les Chalcidiens eurent peuplé de colons ioniens les environs de FEtna, les Doriens de Corinthe et de Mégare cherchèrent à les empêcher de s'étendre plus loin, et, avant que les Corinthiens se fussent aventurés sur la côte méridionale, les Rhodiens y construisirent une série de villes.

Là, sans doute, l'antagonisme entre les tribus fut, dès le début, moins accentué que dans la mère-patrie, parce que beaucoup d'Ioniens s'étaient joints aux colons envoyés en Sicile par les villes maritimes doriennes. C'est pour cela que le caractère dorien ne s'y manifesta pas sous ses formes les plus rigides. Sans doute, les colonies chalcidiennes et celles des Doriens continuèrent à se distinguer par leur dialecte et les principes de leur gouvernement; mais nous trouvons dès le principe dans les villes doriennes le commerce et la vie des gens de mer, un luxe sans frein, le règne de l'argent et la tyrannie, tout comme dans les villes ioniennes: les villes doriennes se font la guerre entre elles, sans égard à leur origine commune. En général, la Sicile fut, plus que tout autre pays, le théâtre où se rencontrèrent et se mêlèrent les nationalités les plus diverses. Doriens et Ioniens se fondirent ici en des populations qui parlaient un idiome mixte, à moitié dorien à moitié ionien, commepar exemple les Himériens, originaires de Zancle et de Syracuse. Les Elymes-, sur la côte occidentale, étaient aussi un peuple hybride, formé d'un mélange de sang grec et barbare ; enfin les Sicules aborigènes s'étaient mêlés sur toutes les côtes avec des Hellènes, et cette alliance multiple de tant de peuples et de tribus, qui n'eut lieu à ce degré qu'en Sicile, imprima à son tour aux habitants de l'île ce caractère particulier qui faisait reconnaître les Sicéliotes, les Grecs de Sicile,

1) Voy. vol. I, p. 5i6. 561.

2) Voy. vol. I, p. 560. Cf. 546.

i98 ITALIE ET SICILE

entre tous ceux qui parlaient grec. C'étaient avant tout des gens habiles et avisés, d'un esprit inventif et industrieux, sensuels et aimant le bien-être, mais d'humeur vive^ uns observateurs, alertes et spirituels ; des gens qui avaient toujours un bon mot tout prêt, et qui ne se laissaient jamais abattre par les contrariétés au point de ne pouvoir s'égayer eux-mêmes et dérider les autres par de spirituelles saillies-.

La marche ultérieure des événements dépendit du degréde prospérité qu'atteignirent les diverses cités de la côte : car,, si elles devinrent presque toutes très florissantes^ le développement de leurs forces et de leur puissance prit de Tuße ä l'autre un cours bien différent. Ce ne furent pas en effet Fes» colonies fondéespar les Chalcidiensdans levoisinage deTEtna, bien que favorisées par la fertilité de leur territoire et leur situation agréable, qui devancèrent leurs voisines. Syracuse, bien que sa situation sur la côte fût plus avantageuse que celle de toutes les autres colonies, ne joua pas non plus un rôle marquant dans l'histoire de l'île ; ce fut des villes rhodiennes que partit le mouvement qui donna naissance à une histoire générale des Etats siciliens. Ce sont elles qui, les premières, formèrent des projets politiques d'une plus grande portée, qui franchirent les limites étroites de leux's territoires, et qui, par des négociations ou par la force des armes, fondirent ensemble les ressources de plusieurs Etals,

Ainsi, toute l'histoire ancienne de la Sicile se divise en trois périodes. La première, longue d'un siècle et demi, est celle de la fondation des villes. Puis vient l'époque du développement intérieur de celles-ci, pendant laquelle les colonies de la Chalcidiquo surtout importèrent et perfectionnèrent ces recueils de lois qu'on attribuait au législateur Charondas \ Durant cette période, qui comprend surtout le vi° siècle, chacun des trois côtés de l'île a son histoire particulière, ainsi que chacune des villes qui s'y trouvent; c'est une époque sur laquelle nous n'avons que des renseignements épars et sans suite. Les villes, en effet, ne sortent de leur obscurité que vers 500 av. J.-C. (01. Lxx) ; une vie plus active s'éveille en même

') Voy. vol. II, p. 113.

temps sur les points les plus divers ; la lutte entre les partis commence dans les cités qui, à cause des éléments trop divers qui les composent, ne peuventse développer paisiblement. Des hommes de guerre s'emparent du pouvoir ; leur ambition étend sans cesse le cercle de leurs entreprises. Les villes franchissent les limites étroites de leurs territoires, dans lesquels jusqu'alors elles avaient vécu paisibles les unes à côté des autres. Les grands Etats se distinguent des petits; telle ville s'élève au-dessus des autres ; les ligues s'opposent aux ligues et amènent enfin l'intervention de puissances étrangères. Ce n'est que dans cette période qu'il peut être question d'une histoire de la Sicile. Son point de départ est Géla^

Les familles rhodiennes qui ont eu la gloire impérissable d'avoir gagné à la civilisation hellénique la côte méridionale de l'île avaient passé la mer avec des colons de Crète, de Rhodes, de Théra et des petites îles de 'jTélos, Nisyros, etc., situées en face de la côte d'Asie-Mineure. La diversité des colons accrut la force des jeunes cités, mais provoqua aussi des dissensions qui mirent en question leur existence politique. A Gélaaussi,ilyavaitdeux partis, qui restèrent en conflit aigu jusqu'à ce qu'enfin Fun des deux fût obligé d'émigrer à Mactorion, au-dessus de Gela. L'Etat était divisé et une lutte se trouvait engagée semblable à celle qui avait un jour éclaté entre Athènes et Leipsydrion *.

Sur ces entrefaites, un citoyen de Gela, du nom de Télinès, originaire de l'île deTélos,réussità mettre fin àcette sanglante guerre civile. Sous la protection des saintes fonctions qu'il exerçait comme prêtre des divinités chthoniennes, il se rendit dans le camp ennemi et réussit par ses remontrances pleines de raison à réconcilier les partis. L'existence de la cité était sauvée, et Télinès fut récompensé par l'Etat, qui lui conféra, sur sa demande, le sacerdoce héréditaire de ces mêmes divinités avec le secours desquelles il avait rétabli la paix ^.

Cependant la domination des familles nobles ne put être rétablie d'une manière durable. D'une nouvelle lutte entre les

1) Voy. vol. I, p. 556-557.

-) Voy. vol. I, p. 468.

3) Voy. vol. II, p. 7, ^^

200 ITALIK ET SICILE

partis sortit la tyrannie de Cléandros, auquel succéda en 498 (01. Lxx, 3)' son frère Hippocrate. Celui-ci, avec une ruse consommée et une énergie sans scrupules, inaugura une politique de conquête, en exploitant au profit de son ambition les dissensions des villes voisines et en contractant des alliances auxquelles il restait fidèle tant qu'elles lui étaient utiles. Il mit le trouble dans l'ile entière : la sécurité disparut et les querelles de ville à ville commencèrent, absolument comme dans le Péloponnèse après les premiers empiétements des Spartiates sur le territoire de leurs voisins.

Mais, en Sicile, la tentation de faire des conquêtes était bien plus grande que dans la mère-patrie ; car les villes étaient bien plus rapprochées l'une de l'autre sur Télroite bordure du littoral, et les cités naissantes devaient se sentir partout gênées. Il est vrai qu'en Sicile les divers territoires étaient séparés par des frontières naturelles. Les petits bassins sont, comme les plaines d'Argos et d'Athènes, ouverts du côté de la mer; dans le fond, un cercle de montagnes les sépare de l'intérieur; ils forment ainsi des cantons naturels ^ Mais ces barrières n'étaient ni aussi fortes ni d'un effet aussi puissantque les chaînes de montagnes de la mère-patrie ; elles protégeaient trop peu les petits Etats et leur inspiraient trop peu de confiance. Or comme, dans les circonstances données, il ne pouvait y avoir de droit commun, ni de sanction religieuse pour maintenir la paix, l'esprit de conquête des Etats plus puissants que leurs voisins ne se trouvait arrêté par aucune barrière.

Les guerres qui commencèrent alors n'étaient pas des guerres de tribus, car la première attaque, qui partit de la belliqueuse Gela, était dirigée contre Syracuse ; c'étaient donc deux villes doriennes qui commençaient la lutte.

Les Syracusains, 135 ans après la fondation de leur ville, par conséquent au temps de Solon, avaient envoyé des colons sur la côte méridionale et fondé Camarina, entre le promontoire Pachynon et Gela. Une trentaine d'années auparavant,

') Herod., VII, 154. Aristot., Polit., p. 1316 a, 37 (231,25).

^) Sur la division naturelle de la Sicile en cantons, voy. J. Schubring, Umicanderiing des megarischen Meerbusens (Zeitschr. für allgem. Erdkunde, N. F. XVII, p. 435).

les Mégariens avaient bâti Sélinonte dans la partie occidentale de la même côte. Camarina, qui avait pris un essor rapide, se sépara vers 512 (01. lxvii) de la métropole, comme Corcyre de Coriiithe. Elle fut vaincue et détruite par les Syracusains , de sorte que le territoire de ces derniers se trouvait contigu à celui de Gela. Hippocrate attaqua ses voisins. Sur les bords de l'Héloros, deux armées grecques furent pour la première fois en présence. Des renforts venus de Corinthe et de Corcyre maintiennent l'indépendance des Syracusains ; mais ils sont obligés de céderle territoire de Camarina, et sur l'emplacement déserté de leur colonie s'élève une ville ennemie, un avantposte de Gela contre Syracuse.

Cependant, les entreprises d'Hippocrate s'étendaient de plus en plus. Sur les derrières de Syracuse, qui maintenant se trouvait complètement isolée, il s'attaqua au territoire des Chalcidiens et mit sous sa dépendance Léontini^ Naxos et Zancle ; l'exemple de cette dernière ville nous montre, plus clairement que tout autre, quels moyens il employait dans sa politique de conquête. Zancle était, de toutes les colonies chalcidiennes de l'île, celle qui avait le plus de vitalité. Son territoire, comparé à celui de ses voisines, était pauvre et peu productif ; elle devait d'autant plus s'appliquera tirer parti de son excellent port. Sa situation près du détroit de Sicile la forçait de s'assurer le trafic entre la mer Tyrrhénienne et la mer Ionienne et de faire passer en mains grecques les ports de la côte septentrionale. Les Zancléens avaient là une tâche plus difficile encore quecelledes Rhodiensdans le midi, car au nord le rivage est couvert de rochers, sans chemins et en partie très malsain ; en outre, ils avaient pour ennemis non seulement leurs voisins les Carthaginois, mais encore les Tyrrhéniens et les Sicules qui, au nord, étaient restés plus puissants que sur les autres côtés de l'île. Et pourtant, les Zancléens réussirent à fonder Mylse, sur le promontoire le plus rapproché de la côte du nord, puis, tout près de la frontière carthaginoise, la ville d'Himère, qui bientôt devint une cité indépendante et peuplée.

Ainsi s'était formé un territoire assez étendu qui, à l'époque de la révolte de l'Ionie, était gouverné par Scythes,

tyran de Zancle, politique habile, prévoyant et familier avec les affaires d'Orient. Ce Scythes eut donc Tidée de profiter de la détresse des Grecs d'Asie pour implanter plus fortement dans le nord de l'ile la civilisation grecque. Invités par lui, des Milésiens et des Samiens quittèrent leur pays ; mais, lorsqu'ils abordèrent à Rhégion, Anaxilaos, l'astucieux tyran de cette ville, parvint à les décider à attaquer Zancle *. Scythes, qui avait entrepris une campagne contre les Sicules. se vit tout à coup exclu de sa propre ville et appela à son secours son allié Hippocrate. Mais celui-ci aussi le trahit de la façon la plus odieuse ; car le tyran de Gela s'empara de sa personne ainsi que des Zancléens et livra aux Samiens, pour qu'ils les missent à mort, trois cents des premiers habitants de la ville. Les Samiens ne commirent point ce crime, mais conclurent un traité : ils eurent leur part du butin, qui était considérable, et reconnurent sans doute aussi la suprématie de Gela -.

Hippocrate avait à ses côtés deux chefs habiles; c'est à eux surtout qu'il devait ses brillants succès. L'un deux, Gélon fils de Dinomène, était de la famille sacerdotale de Télinès; l'autre, ^Enésidème^ appartenait à une famille plus illustre encore, celle des JEgides, la même qui, sortie de laïhèbes aux sept portes, était arrivée à Sparte, y avait aidé à la reconstitution de l'Etat, et avait ensuite établi ses diverses branches à Théra, à Cyrène et à Rhodes^. De Rhodes une branche de cette race énergique et nomade était venue se fixer à Gela; c'était la famille des Emménides, à laquelle appartenait ^Enésidème.

^nésidème et Gélon étaient très ambitieux et peu disposés à ne travailler qu'à la grandeur d'autrui. Gélon, le plus ferme des deux, l'emporta sur son rival. Il resta à la tète des troupes après qu'Hippocrate eut péri dans un combat contre les Sicules, et, sous prétexte de défendre les droits des fils du tyran encore enfants, il vainquit les habitants de Gela en bataille rangée et s'empara ensuite du pouvoir, pour réaliser, mais sur une plus grande échelle, le plan qu'avait formé son prédéces-

') Voy. vol. II, p. 213.

-) Herod., VI. 23. Surces questions en général, voy. Brunet de Presle, Recherches sur les établissiments des Grecs en Sicile. Paris, 1845. 3) Voy. vol. I, p. 106. 211. 215. 252. 570.

LES CITÉS GRECQUES DE SrCTLE 203

seur de fonder un royaume grec en Sicile. Il songeait surtout à créer une marine ; et, comme les villes de la côte méridionale, avec leurs rades ouvertes, ne se prêtaient pas à ce dessein, il tourna ses regards vers Syracuse qui, grâce à son vaste, port fait pour abriter des flottes, lui semblait destinée à être la, capitale de l'île. Les circonstances favorisèrent ses plans, car' Tattention delà mère-patrie était absorbée par l'invasion menaçante des Perses, de sorte qu'une intervention n'était pas à craindre de ce côté-là ; la situation intérieure de la ville voisine favorisait également les plans de Gélon.

La première colonie corinthienne s'était établie à Ortygie', oùsetrouvaitle temple d'Artémis, près de la source d'Aréthuse, et celui d'Athêna, les deux sanctuaires de l'île autour desquels s'étaient groupées les anciennes familles de la ville. C'était là la souche des colons de Syracuse qui, s'étant partagé le territoire conquis selon la coutume dorienne, s'appelaient, comme possesseurs du lot échu à chacun, les propriétaires terriens ou «gamores. » A côté de ces aristocrates qui avaient le pouvoir en main, il se forma dans la ville une population industrielle qui s'accrut rapidement et s'enrichit par le commerce du blé, la navigation, les arts et les métiers. C'étaient les métèques. LesKillikyriens formaient une troisième classe ; c'étaient les restes de l'ancienne population, qui, asservis et attachés à la glèbe, cultivaient les terres des gamores; leur situation ressemblait à celle des hilotes et des pénestes.

Les familles régnantes ont fait preuve de grandes aptitudes, à Syracuse aussi bien que dans la métropole, avec laquelle elles conservèrent toujours les plus étroites relations. Elles relièrent par une digue puissante à l'île principale l'îlot d'Orlygie, situé sur la côte ; elles prirent ainsi possession du littoral et jetèrent les fondements d'un empire insulaire. Car non seulement elles ajoutèrent à leur établissement la côte la plus voisine, mais elles envoyèrent des colonies dans toutes les directions : à Acrse^ soixante-dix ans après la fondation de leur ville (664 : 01. xxix, 1), vingt ans plus tard, àCasmena?^

1) Voy. vol. I, p. 548.

2) Thucyd., IV, 5. Cf. Schubring, Akrä-Palazzolo (in Jahrbb. für klass. Philol. Supplem., IV, p. 661).

et puis àCamarina (559: 01. xlv, 2). Elles entourèrent ainsi le territoire de leur ville d'une ceinture de forteresses, et se rendirent maîtresses delangleS.-E.dela Sicile; ces places fortes, bien situées, leur servirent de point de départ pour de nouvelles entreprises. Maisellespénélrërent aussi dans Tintérieur pour y répandre la civilisation grecque et s'y assurer la possession des districts les plus fertiles. C'est ainsi qu'elles fondèrent, dit-on, en même temps qu'Acrse, sur une hauteur au milieu de l'île^ Enna, pourvue de sources abondantes*. Ces nombreuses colonies servaient aussi à répartir sur divers points une population turbulente et à affermir le gouvernement établi.

Cependant la politique des familles syracusaines n'obtint de succès durable ni au dehors ni au dedans. Car sur la côte méridionale, 011 leurs progrès devaient forcément amener des conflits avec Gela, leurs possessions leur furent enlevées par Hippocrate qui, après la bataille de l'Héloros, s'avança victorieux jusqu'aux alentours de la ville. L'autorité de l'aristocratie fut ébranlée par ces insuccès, comme l'avait été celle des Bacchiades à Corinthe '. Les deux classes inférieures s'unirent pour se soulever en commun; les nobles furent chassés et s'enfuirent à Gela pour implorer le secours des tyrans de cette ville, qui, plus que personne, avaient contribué à leur perte^. Il y avait alors six ans que Gélon régnait à Gela *.

Il sut profiter à merveille de l'occasion qui s'offrait à lui. Il ramena les exilés avant que la ville eût pu se donner une nouvelle constitution. Les habitants remirent leur sort entre ses mains, et Gélon, plein de joie d'avoir atteint si vite et si complètement lebut principal de sonrègne, vit toutes les classes de cette cité déchiréepar lespartis lui reconnaître, de leur propre

*) Steph. Byz., s. V. "Evva.

') Voy. vol. I, p. 333.

3) Herod., VII, 155.

*) Sur la chronologie des Dinoménides, voy. Aristot.. Polit., p. 1315 b 34 (230, 14). Gélon meurt dans la huitième année de sa tyrannie. Hièron règne dix ans et meurt en 01. LXXVIII, 2 (468/7) : son avènement tombe par conséquent en Ol.LXXVI, I (477/6). D'après ces calculs, Gélon règne à Syracuse depuis 01. LXXI, 2 (484/3), après s'être rendu maître de Gela en 01. LXXII, 4 (482/1). Cf. Plass, Tyrannis, I, p. 295.

gré, le droit de remettre de l'ordre dans leurs affaires. Il confia immédiatement[à son frère Hiéron l'administration de Gela, fixa sa propre résidence à Syracuse , et dès lors une ère nouvelle commença pour la ville et pour l'île entière.

Le premier soin de Gélon fut de faire de Syracuse une grande capitale, une brillante résidence princière, afin de faire oublier le passé et d'en rendre le retour impossible. Dans ce but, il transporta à Syracuse tous les habitants de Camarina et la plupart de ceux de Gela. La côte orientale aussi lui fournit des habitants pour la nouvelle capitale. Là, près d'une belle rade, dans le voisinage immédiat de Syracuse, était Mégara *, la métropole de Sélinonte. Resserrée entre Léoiitini et Syracuse, elle n'avait jamais prospéré; comment eùt-elle pu maintenant résister à son puissant voisin! Et pourtant, la noblesse de la ville était décidée à défendre son indépendance et à s'opposer par tous les moyens à son incorporation violente à l'empire du tyran. Gélon fut obligé, pour arriver à son but, d'assiéger la ville.

Syracuse s'agrandit de plus du double. Il y avait longtemps que la population s'était répandue sur la terre ferme par delà l'isthme d'Ortygie; mais maintenant on couvrit de maisons et l'on fortifia le haut plateau qui s'étend de l'isthme à la mer septentrionale (Achradina), et, vers l'intérieur des terres, aune distance d'une lieue et demie à deux lieues de l'île, on construisit le quartier de Tyché à côté d' Achradina. Ces travaux gigantesques occupaient tous les bras et faisaient largement vivre l'ouvrier; l'attention était ainsi détournée de toutes les questions politiques. En même temps, la population se trouvait divisée à tel point que le renouvellement des anciennes luttes entre les partis devenaitimpossible ; la ville était comme fondée à nouveau, et Gélon arriva ainsi à se rendre indispensable au milieu de toute cette population accourue de toutes parts, parce que lui seul- pouvait donner à tous ces travaux considérables et aux dispositions diverses qu'il fallait prendre la consistance et l'ensemble nécessaires.

La politique de Gélon n'était pas celle d'un tyran ordinaire;

«) V..y. vol. I, p.548.

206 ITALTE ET SICILE

il sut allier d'une façon particulière les principes d'un gouvernement aristocratique à ceux de la démocratie. A Mégara, c'était la noblesse qui avait pris les armes contre lui et qui craignait sa vengeance; mais, au lieu d'user de représailles, Gélon la transporta dans la nouvelle ville sans lui faire le moindre tort. Quant aux gens des basses classes, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de Sicules et d'individus d'origine phénicienne, ils furent vendus comme esclaves à l'étranger. On agit de même dans les villes chalcidiennes >. Gélon voulait une grande ville, mais sans prolétaires. Il voulait, autant que possible, une population de citoyens instruits et aisés, dans laquelle se confondissent non seulement les intérêts particuliers des diverses classes et des différentes villes, mais encore les particularités du génie dorien et du génie ionien. Syracuse peut être appelée la première grande ville hellénique, parce que les nationaux et les étrangers y jouissaient des mêmes droits et des mêmes honneurs.

Selon la coutume des gouvernements aristocratiques, Gélon favorisait et surveillait l'agriculture; mais en même temps il assura le libre développement des forces de la bourgeoisie en lui ouvrant les sources de l'aisance que procurent la construction des vaisseaux et le commerce ; il fit construire de nombreuses galères et exercer son peuple à manier les armes ; la communauté des citoyens fut considérée comme dépositaire delà puissance suprême. Aussi, lorsqu'il fut arrivé au faîte du pouvoir, il se déclara prêt à remettre le gouvernement entre ses mains, bien convaincu que ses concitoyens n'hésiteraient pas à le saluer comme leur sauveur, leur bienfaiteur et leur roi, parce que la fortune et la sécurité de la nouvelle ville dépendaient de lui *.

Il portait ses regards bien au delà des murs de Symcuse et des côtes de la Sicile. Il connaissait la situation de la Grèce d'outre-mer, ses déchirements et la puissance du Grand-Roi. L'occasion lui paraissait favorable pour rendre les Sicéliotes influents dans la mère-patrie, et pour satisfaire d'une façon

1) Herod., VII, 156.

') Sur cette apparente reconnaissance de la souveraineté populaire, voy. DiODOR., XI, 26. Plass. op. cit., I, p. 294.

éclatante le sentiment d'org'ueil aveclequel les colonies florissantes regardaient la vieille Grèce. En effet, tandis que les Étals de la mère-patrie commençaient à peine à construire des flottes, que leurs forces de terre ne se composaient que de milices, qu'ils manquaient de cavalerie et de troupes légères. qu'ils avaient peu de ressources pécuniaires et qu'ils étaient forcés de faire venir leur blé de contrées lointaines, Gélon avait une armée complète et bien exercée,, composée de vingt mille citoyens et mercenaires prêts à entrer en campagne ; il avait en outre des frondeurs, des archers, de la grosse cavalerie et de la cavalerie légère. On porte à deux cents le nombre de ses galères ; il avait un Trésor et des greniers qu'il remplissait avec l'excédant des récoltes de l'île. Evidemment, il avait appris de ses voisins, lesGarthaginois, à fonder une puissance dont on n'avait pas d'idée dans la mère-patrie ; au delà des mers comme dans son île, il avait devant lui l'ennemi national, ce qui l'obligeait à avoir une armée bien organisée et toujours prête à se battre ; son but unique devait être de réunir l'île entière sous sa domination et d'achever l'œuvre restée incomplète de la colonisation grecque en Sicile.

Il avait déjà, dans ce but, entamé des nég'ociations avec les Etats de la mère-patrie ; il avait surtout tâché de gagner Sparte, afin qu'elle l'aidât à soumettre la partie occidentale de l'île. Les Spartiates eux-mêmes n'étaient pas sans avoir formé déjà des projets semblables ; peu d'années auparavant^ Dorieus \ frère du roi Gléomène, avait péri en faisant la guerre aux Phéniciens et aux Elymes. Gélon représenta donc aux Spartiates qu'ils avaient à venger la mort de l'Héraclide et à réparer, de concert avec lui^ les désastres d'une campagne aventureuse et restée sans résultat. Il fit remarquer en même temps que ce serait un grand avantage pour la mère-patrie que tous les ports d'une île si fertile en blé fussent enlevés aux Carthaginois et ouverts aux vaisseaux marchands de la Grèce. Il pensait ainsi faire de la Sicile le centre de l'histoire grecque, et du roi de Syracuse le généralissime des contingents grecs.

Sparte ne voulaitninepouvaitàl'époque entrer dans ses vues.

Mais on comprend lafière attitude de Gélon lorsque, quelques années plus tard, il vit arriver de l'isthme des ambassadeurs qui lui demandaient du secours contre Xerxès^ 11 considérait son empire comme la seule grande puissance formée par le concours des forces de lanationgrecque.il jugeait les républiques de la mère-patrie, qui manquaient de ressources suffisantes et d'un gouvernement central, incapables de réststerauxPerses, et se croyait indispensable dans la guerre imminente entre les deux peuples. La détresse des Grecs devait lui servir à faire reconnaître des Etats d'outre-mer ses justes prétentions. Il demandadonc, pour prix de son secours, le commandement des armées de terre et de mer. Le représentant de Sparte protesta avec indignation : jamais ses rois, les successeurs d'Agamemnon, ne consentiraient à abandonner à un prince étranger la conduite des Hellènes. Gélon fit une petite concession; il demanda aux ambassadeurs de lui conférer, à leur choix, le commandement de la flotte ou celui de l'ai'mée de terre. Cette proposition, faite aux Spartiates^ revenait à demander le commandement de la flotte, et c'est pour celte raison que l'Athénien prit la parole au nom de sa cité, dont Gélon lui-même ne savait pas apprécier la grandeur naissante. Les Athéniens, lui fut-il répondu, eux qui n'avaient jamais changé de demeures, ne pouvaient pas céder le pas à des Etats plus jeunes et à de^ Hellènes émigrés. C'était des troupes et non pas des généraux qu'on venait chercher. Avec des prétentions si opposées et si fermement maintenues, il n'y avaitpasde transaction possible: après une vive altercation, Gélon congédia les ambassadeurs en se moquant, à la manière des Sicéliotes, de leur sottise; à leur retour, ils devaient dire à leurs compatriotes que leur armée avait perdu son printemps; c'est-à-dire qu'eux-mêmes s'étaient privés de la meilleure partie des forces nationales *. C'est là l'ambassade d'après la version grecque,, telle que

1) Voy. vol. II, p. 298.

*) Heuod., VII, 157-162. La comparaison du printemps, dont se sert Hérodote (VII, 162), avait été, suivant Arislole [Rhet., I, 6. III, 10), employée par Périclès dans une oraison funèbre qu'il prononça probablement à la fin de la guerre de Samos (440-439). Cf. Kirchhoff, Entstehungszeit des herodot. Geschichtswerks, p. I9.

nous la raconte Hérodote. En Sicile, au contraire, on ne voulut point avouer qu'une question de point d'honneur, l'envie de commander en chef, avait fait échouer les négociations ; on affirmait que, même sous l'hégémonie de Sparte, Gélon eût été prêt à agir comme allié des Grecs et qu'il n'en fut empêché que par une guerre survenue dans le pays. En effet, deux ans déjà avant l'expédition de Xerxès, une guerre des plus dangereuses était imminente en Sicile; il est donc peu probable qu'un prince aussi clairvoyant que Gélon ait songé sérieusement à prendre part à une guerre dans la mer Egée, avec une armée dont l'importance eût justifié ses prétentions au commandement suprême.

Toutefois, il ne pouvait pas rester complètement étranger à ce qui se passait en Grèce ; il devait connaître assez la marche des affaires pour y conformer à temps sa politique ; car, si les troupes grecques avaient le dessous et à bref délai, comme il le supposait, les Perses ne se contenteraient sans doute pas de la Grèce proprement dite. Déjà ils avaient fait reconnaître la mer de Sicile ^; la guerre commencée contre Carthage leur fournissait une excellente occasion de soumettre la Sicile, et c'est pour cela que Gélon devait mettre tout en œuvre pour empêcher à- temps l'alliance des deux ennemis héréditaires de la Grèce. Il envoya donc à Delphes, pour y observer sur un territoire neutre la marche des événements, Cadmos, fils de Scythes-, un de ses plus fidèles serviteurs, avec trois vaisseaux et de riches présents. Cadmos devait, dans le cas où les Barbares

1) Voy. vol. II, p. 195.

-) Voy. ci-dessus, p. 201. Quoi qu'en disent Lorenz {Epicharmos, p. 62) et UoLyi [Geschichte Siciliens, I, p. 511), je tiens ce Cadmos pour le fils du même Scythes qui, chassé de Zancle, mourut à la cour de Perse. Quelques années après l'expulsion de Scythes (oO uoVaw luaxepov. Thuc, VI, 4), Anaxilaos, qui dans l'intervalle avait suffisamment consolidé son pouvoir à Rhégion, s'empare de Zancle et donne à cette ville, en l'honneur de son pays natal, le nom de Messana. C'est à ce moment que Cadmos revient et se maintient dans la place en s'alliant avec les Samiens qui y sont restés. Hérodote (VU, 164) ne distingue pas nettement entre les deux péripéties éprouvées par la ville : cependant, il indique l'état réel des choses en disant de Cadmos qu'il établit sa demeure dans la ville, dont le nom avait été changé dans l'intervalle. Cf. Stein ad Herod. loc. cit. et Siefert, Zankle. Messana, p. 15 sqq. L'époque d'Anaxilaos est déterminée par les monnaies. Cf. Catal. of ancient coins of the British Museum, I, p. 373.

lil 1^

seraient victorieux, assurer en Grèce le Grand-Roi de la soumission de Gélon et prévenir toutes les hostilités. Cadmos était plus apte que personne à cette mission, parce qu'il avait été lui-même gouverneur de Cos sous la suzeraineté de la Perse et que, comme son père, il était bien vu à la cour du Grand-Roi. Quant à Gélon, toute son activité était absorbée par les complications qui venaient de surgir en Sicile et dont le point de départ était à Agrigente.

Agrigente (Akragas), située entre Gela et Sélinonte^ une des plus récentes parmi les colonies grecques, avait dépassé avec une rapidité étonnante la plupart des cités de l'île*. Elle avait été fondée avec les proportions d'une grande ville, à une lieue de la mer, sur des montagnes, et limitée sur les côtés et vers la mer par des parois abruptes, de sorte qu'en bien des endroits la ville pouvait se passer de murs. La ville, bâtie sur le roc, s'élevait par degrés jusqu'à l'acropole., qui, située à 1200 pieds d'élévation, portait les temples des dieux. La direction des constructions publiques fut confiée à Phalaris, citoyen ambitieux, qui se servit du pouvoir que lui conféraient ses fonctions" pour se rendre maître de la ville, vingt ans à peine après sa fondation. Sans doute, sonrègne exerçaune heureuse influence, en ce sens qu'il contribua puissamment à rendre la jeune cité grande, forte et considérée; mais du reste, d'après la tradition générale qui trouve son expression dans le conte du taureau de Phalaris % son gouvernement était violent et . odieux; de sorte qu'on se souvenait de sa chute (o49) * comme d'un événement heureux.

Mais, même après sa délivrance, la commune ne réussit pas à trouver le calme nécessaire au développement de ses institutions, et les grandes difficultés que présentait le gouvernement d'une foule composée d'éléments divers et dont le n'ombre s'était rapidement accru firent sans cesse retomber l'Etat au pouvoir d'un seul. Parmi les colons venus du dehors, il y avait aussi des membres de la famille des Emménides" ; entre

') Voy. vol. I. p. 559.

2) Cf. vol. II, p. 505-50G.

3) Sur le taureau de Phalaris, voy. Holm, Gesch. Siciliens, I. p. 150. *) 01. LVI, 4 : c'est la date donnée par S. Jérôme.

») Voy. ci-dessus, p. 202.

autres Télémachos, qui déjcà,Iors de la chute dePhalaris, avait joué un rôle important*. Après que deux autres tyrans, Alcamène et Alcandros, eurent régné à Agrigente, la maison des Emménides reparut au premier plan. En effet, à Gela, vEnésidème avait été obligé décéder à son rival Gélon; pendant quelque temps il chercha à se maintenir à Léontini et transporta enfin ses pénates à Agrigente, où ses deux filsThéron et Xénocrate réussirent à rétablir d'une manière brillante l'antique gloire de leur maison.

La tyrannie des Emménides à Agrigente était d'une origine et d'une nature absolument semblable à celle de Gélon. Théron, étant général de la cité, sut si bien s'attacher l'armée qu'en 489 (01. lxxit, 1) il put se rendre maître de la ville et y régner tranquillement pendant seize ans. Car il gouvernait avec une sage modération, de sorte que sa domination, fondée sur la puissance des armes, ne parut pas cependant despotique, La meilleure preuve en est qu'après sa mort on continua à bénir sa mémoire. Il s'appuya sur son voisin plus puissant que lui, et lui donna en mariage sa fille Démarète ; il voulut non seulement que la ville fût ornée de tous les produits des arts de la paix, mais il s'appliqua aussi, à l'exemple de Gélon, à ngrandir son territoire par de nouvelles acquisitions. Au delà des montagnes du haut desquelles les eaux descendent vers Agrigente était située la colonie des Zancléens, Himère^ qui avait déjà, dit-on, attiré l'attention de Phalaris. Elle était gouvernée par Térillos, fils de Crinippos, qui tenait dans une étroite dépendance la population, mêlée de Doriens et d'Ioniens. Théron s'unit à ses ennemis, l'expulsa après'une campagne heureuse et régna dès lors, comme Gélon, sur deux côtes de l'ile. Mais Térillos n'était pas seul; il était l'allié d'Anaxilaos son gendre ; il mit en œuvre tous les moyens de résistance, comptant surtout sur l'appui de Carthage ^

Là, sur la côte d'Afrique, les Phéniciens avaient fondé une puissance comme ils n'avaient pu en asseoir dans la mère-

1) Tr{kt\i.ixo\) ToO -/caTaXuffavTOç.Tov $a>,apîoa uaî; yatx'Xi 'E\i.[i.tvioriÇ, ou A'ivvjffîôajjio?, ou öripwv vcat E£voxpàxYi?(ScHOL. PiNDAR., Olymp., III, 68). *) Voy. ci-dessus, p. 561.

3) Herod., VII, 165.

patrie, un empire qui s'élendait entre la mer et le désert, sur un pavs d'une fertilité inépuisable, entouré d'une ceinture de forteresses; c'est de là qu'ils cherchaient à maintenir leur puissance dans l'ouest de la Méditerranée, après avoir été partout repoussés des mers orientales. C'est comme Carthaginois que les Phéniciens se sont vengés sur les Hellènes de leurs défaites antérieures ; c'est de Carthage qu'ils ont arrêté les progrès jusqu'alors constants de la puissance hellénique; en Afrique, ils ont défendu leurs frontières contre Cyrène etBarké, en Sicile, contre Sélinonte et Agrigente, Les avant-postes de l'empire africain étaient les petites îles situées au sud et au sud-ouest de la Sicile, aussi gênantes pour les villes grecques qu'Égine l'avait été naguère pour les Athéniens; surtout Gaulos (Gozzo) et Meli te (Malte) qui, avec ses côtes abruptes et ses ports faciles à fermer, était comme une forteresse dans la mer et une station incomparable pour les flottes.

Plus les villes phéniciennes dans la mère-patrie étaient occupées de guerres intestines, plus Carthage se voyaitobligée de prendre une position indépendante, et non seulement de veiller sur ses propres intérêts commerciaux, mais encore de prendre sous sa protection les entrepôts et les colonies des Phéniciens, abandonnés par la mère-patrie. Au vi^ siècle avant J.-C, Carthage se révèle comme]puissance militaire^ Il en résulte que lacolonisationde la Sicile par les Hellènes se trouve subitement arrêtée ; que vers 580 (01. l, 1) les Rhodiens et les Cnidiens sont repoussés de Lilybœon -; que les Carthaginois s'unissent plus étroitement, d'un côté avec les Elvmes, de l'autre avec lesTyrrhéniens; qu'ils occupent la Sardaigne;que, de concert avec les Tyrrhéniens, ils chassent de Cyrnos (Corse) les Phocéens qui, avec une grande audace, avaient empiété sur leur domaine maritime, et que, après la perte des îles Lipari^, ils se maintiennent avec d'autant plus de ténacité dans la pointe occidentale de la Sicile et aux îles ^Egales. Hs pos-^ sédaient de ce côté trois points fortifiés : Motyé, sur la côte occidentale, avec un port de guerre bien défendu par des

*) Th. Mommsun, Römische Geschichte, l'', p. 145.

^) DiODOR., Y, 5.

3) Voy. vol. I, p. 562.

écueils et qui servait à assurer les communications avec l'Afrique; sur la côte du nord, pour communiquer avec la Sardaigne , Panormos , le meilleur port de la Sicile , et Soloeis. La Sicile était donc partagée, du nord-est au sudouest, par une ligne qui séparait des régions non-helléniques le territoire de l'empire maritime des Hellènes.

Cet état de choses ne pouvait satisfaire personne. Les Carthaginois se sentaient resserrés, menacés de tous côtés et exclus des routes maritimes les plus importantes, notamment du détroit de Sicile. Lepuissantessor qu'avaient pris les villes rhodiennes les avait remplis depuis longtemps de méfiance et de jalousie; mais, lorsque Syracuse devint un grand port de guerre et que les deux puissantes dynasties de Syracuse et d'Agrigente s'allièrent toujours plus étroitement pour former une grande puissance militaire, il ne pouvait plus y avoir de doute sur le but de ces préparatifs. A tout cela vinrent s'ajouter les complications en Orient, qui firent ressortir avec une nouvelle évidence l'ancien antagonisme entre Hellènes et Phéniciens. N'étaient-ce pas les vaisseaux de Tyr et de Sidon qui avaient d'abord vaincu rionie? C'est sur les contingents phéniciens que les Perses fondaient surtout l'espoir de la victoire; les rois de Sidon et de Tyr étaient les premiers vassaux de Xerxès*. Or, Darius ayant déjà compris dans ses plans d'attaque contre la Grèce les colonies occidentales des Hellènes, comment les Perses auraient-ils pu négliger de comprendre également dans ces plans les colonies des Phéniciens (du temps de Cambyse déjà ils avaient tenté d'utiliser dans l'intérêt de leur empire les forces de Carthage), et comment les Phéniciens eux-mêmes, dans la mère-patrie aussi bien que dans les colonies, n'auraient-ils pas pensé à profiter des circonstances, dans leur propre intérêt, pour détruire en Occident aussi bien qu'en Orient la puissance maritime des Hellènes? H n'y a donc aucune raison de révoquer en doute les ambassades que les Grands-Rois passent pour avoir envoyées à Carthage-.

») Voy. vol. II, p. 276.

-) Ephor. ap. ScHOL. PiND., Pyth.1 I, 146 [Fragm. Eistor, Grsec, I, p. 264], et DiODOR.,XI, 20. Duncker (IV, p. 804) doute qu'il y ait eu entente commune et conven lions réciproques.

Carthage était plus puissante et plus prête à la guerre que jamais. Do colonisatrice elle était devenue conquérante, et le véritable créateur de cette politique entreprenante, le fondateurde sa puissance militaire^ était Magon ouAnnon, comme l'appelle Hérodote. Il avait mis de l'ordre dans l'armée et établi des lois militaires sévères, telles qu'il les fallait de toute nécessité dans une armée composée de tant d'éléments divers. Caries citoyens en formaient la moindre partie; la masse des troupes se composait de Numides et de Libyens, de Baléares, d'Espagnols et de Gaulois, de Ligures^ d'Italiotes et de mercenaires grecs. C'est pour cette raison que les généraux étaient revêtus de pouvoirs extraordinaires ; c'étaient des rois militaires, auxquels on conservait indéfiniment leurs fonctions une fois qu'ils s'étaient montrés capables : leur pouvoir passait mêmeàleursfils, qui avaient grandi souseux dans le métier des armes. Il se forma ainsi une espèce de dynastie militaire, d'autant plus que la dignité du roi delà cité ou déjuge suprême paraît avoir été quelquefois conférée à des généraux. C'est ainsi que la maison des Magon se trouvait alors à lastete de l'Etat, et son influence ne reposait pas seulement sur ses talents militaires et les qualités qui font le souverain, mais encore sur une culture intellectuelle supérieure. La civilisation grecque a contribué poar une part considérable à la prospérité de l'Etat tout entier'^ et des liens étroits d'amitié et de parenté liaient la dynastie des Magon à plusieurs familles grecques. Hamilcar ou Amilcas, fils de Magon, avait épousé une Syracusainc, et c'est de la même maison qu'est sorti cet Annon ou Ilannon qui entreprit un grand voyage de découvertes dans l'Atlantique et qui écrivit de son voyage une relation dont nous possédons encore des fragments dans une version grecque ^

1) Voy. vol. I, p. 570.

-) Sur Hannon, auteur du UzcAnlo-ji; xwv ÛTisp xàç 'IIpax)iouç (jvq'kci; AtS-jxwv TYjc yvic [XEpwv x.T.).., voy. Geogr. minores, éd. C. Müller, I, p. xvni. Bahr adHerodot., VII, 165. Il y a un autre Périple, qui n'a aucun rapport avec la colonisation carthaginoise et qui a été traduit du phénicien en grec par un Massaliote, probablement au v® siècle avant notre ère. Cet ouvrage, comme l'a démontré Mullenhoff {Deutsche Alterthumskunde, I, p. 202 sqq.), a servi de base à l'original grec de VOra maritima d'Aviénus.

Après qii'Hasdrubal, le fils aîné de Magon, eut péri en Sardaig'iie les armes à la main, Ilamilcar devint général en chef; il devait, à cause de ses relations personnelles, se sentir tout particulièrement appelé à se mêler des affaires de la Sicile ; il fit donc son possible pour assurer la protection des Carthaginois àTérillos lorsque celui-ci arriva d'Himère en fugitif, d'autant plus qu'il était son hôte et ami ^ Térillos apportait en même temps aux Carthaginois l'alliance d'Anaxilaos ; celui-ci régnait sur les deux villes du détroit de Sicile, et la splendeurdes maîtres de Syracuse et d'Agrigente lui inspirait une telle jalousie qu'il alla jusqu'à livrer aux Carthaginois ses deux fils, comme garantie de sa fidélité. Leur haine contre Agrigente avait aussi poussé les habitants de Sélinonto à se déclarer pour Carthage. La Sicile grecque était donc désunie. Les Sicules de Fintérieur de l'île étaient hostiles aux villes de la côte, et celles-ci ne pouvaient espérer être secourues par la mère-patrie. Les circonstances ne pouvaient donc être plus favorables pour attaquer les Grecs de Sicile, et Hamilcar ne songeait sans doute pas à moins qu'à faire de toute l'île un pays vassal de Carthage, comme l'était déjà la Sardaigne. Aussi l'expédition fut-elle des plus formidables. Deux cents galères mirent àlavoile^ suivies d'un nombre immense de vaisseaux de transport; on fait monter à 300,000 hommes le nombre des troupes de débarquement; mais ces données méritent encore moins de confiance que celles qui se rapportent à l'armée des Perses qui, vers la même époque, inondait la Grèce. Hamilcar perdit un grand nombre de ses cavaliers et de ses chars de • guerre avant d'atteindre Panormos. Puis il se porta devant Himère et y établit deux camps, l'un pour l'armée de terre, l'autre pour les vaisseaux^ qu'il fit traîner sur le rivage parce que la plage n'a point de port. Il mit tout en œuvre pour enlever la ville à Théron ; il voulait en faire pour Carthage une nouvelle place d'armes en Sicile.

Himère occupait une position très forte. Un plateau large et élevé se termine vers la côte par des parois abruptes, ainsi que vers la vallée du fleuve qui protège la ville au sud-est ;

') L'expulsion de Térillos est de l'an 482 {Böcnu, Expl. Pindar., p. 117),

sur ses autres faces, la hauteur occupée par la ville communique avec les nombreuses gorges de la montagne. De la plage un seul chemin monte vers Himère ; c'est un étroit passage frayé entre la limite de la ville et une montagne qui s'avance en forme de cône isolé *. Le siège traîna en longueur, et les alliés eurent le temps d'unir leurs forces avant que l'ennemi put profiter de sa supériorité numérique pour leur faire éprouver des pertes à chacun séparément. Pour protéger la ville, Gélon établit un camp fortifié dans la vallée ; il pouvait de là se mettre en relation avec la ville aussi bien qu'avec l'intérieur ; il se dérobait ainsi à l'observation de l'ennemi, tandis que du haut de la ville on apercevait parfaitement le double camp des Phéniciens et on surveillait tous leurs mouvements. Les Syracusains se servaient d'ailleurs de leur cavalerie avec beaucoup de succès pour surprendre l'ennemi dès qu'il paraissait hors du camp, de sorte que les Himériens se sentirent bientôt délivrés de toute crainte, tandis que les assiégeants se trouvaient assiégés à leur tour et attendaient avec impatience un renfort de cavalerie de Sélinonte. Gélon, par des messagers faits prisonniers, fut informé du jour où devait arriver cette troupe, et il réussit à faire entrer, sans qu'ils fussent reconnus, un escadron de ses propres cavaliers dans les retranchements des ennemis,, en arrêtant en route, ainsi qu'on peut le supposer, les véritables auxiliaires. Dès qu'il se fut aperçu de la réussite de son stratagème, il s'élançade la vallée sur le camp ennemi avec toutes les forces dont il disposait, et, tandis que les Carthaginois se jetaient au-devant des assaillants, on vit tout à coup, sur leurs derrières, les flammes dévorer les vaisseaux, auxquels les cavaliers qui avaient pénétré dans le camp avaient mis le feu. Hamilcar fut tué, disent les uns, par les cavaliers; selon la légende carthaginoise, il se jeta lui-même dans les flammes du sacrifice qu'il était en train d'offrir aux dieux. Après sa mort, ses troupes, mélange de recrues hétérogènes et que son prestige seul avait unies, se dispersèrent en désordre. Un petit nombre se sauva sur les vaisseaux échappés à l'incendie.

') Ce cône s'appelle aujourd'hui Cozzo délia Signora.

C'est là la brillante victoire à laquelle Pindare fait allusion dans sa première Pythique, composée en 474 (01. lxxvi, 3). « Salamine, dit-il, sut conquérir la gloire qui appartient aux Athéniens; à Sparte, je célèbre la bataille livrée au pied du Cithéron où périrent les archers mèdes; mais, sur le rivage d'Himère riche en sources, le prix de la victoire revient aux fils deDinomène, dont la force vainquit les guerriers ennemis.» C'est ainsi que les contemporains mêlaient déjà à l'histoire universelle la victoire remportée parles Siciliens. Ces trois batailles de nations formaient pour eux un tout, de sorte qu'on ne pouvait faire mention de l'une sans se souvenir des autres. C'était une triple victoire constituant un seul et même triomphe du peuple grec. En Sicile comme en Grèce, la valeur grecque l'avait emporté sur la supériorité numérique des Barbares; ici comme là, c'était une lutte entreprise pour sauver l'indépendance nationale. Même les circonstances particulières se ressemblent d'une manière remarquable. En Sicile aussi ce fut une invasion venue d'outre-mer, qui avait pour but la restauration d'une dynastie grecque^ et, en Sicile comme en Grèce, ce furent les deux grandes puissances qui s'unirent pour repousser l'ennemi national, tandis que les moyens et petits Etats se déclarèrent pour l'ennemi. Dans la mère-patrie, il fallut acheter la victoire au prix d'une lutte prolongée et de grands sacrifices; en Sicile, une seule journée décida de la victoire et assura un profit immense aux vainqueurs, car la retraite était impossible aux vaincus. Le nombre des prisonniers fut si grand qu'il s'en forma toute une classe de population asservie; toute la Libye, disait-on, était prisonnière de guerre en Sicile. Si l'on assigna pour date à la victoire d'Himère le jour même où l'on s'était battu aux Thermopyles ou à Salamine, cette tradition a sa source dans l'instinct poétique des Grecs, qui voulaient présenter sous un jour plus merveilleux encore le parallélisme étonnant de l'histoire nationale des deux côtés de la mer, ainsi que l'intervention divine dans l'humiliation simultanée des Barbares '.

') Les Grecs cherchaient à donner à Thistoire une forme plus expressive : ils usaient volontiers pour cela de synchronismes que vivifiait l'idée de la Némésis divine. La critique de la tradition a été faite par Niebuhr [Vorles.

Après La défaite complète de sa flotte et de son armée, Carthage ne pouvait songer à continuer la guerre, mais seulement à sauver ce qu'elle pouvait; et, si Gélon consentit à lui accorder une paix qui laissait aux Carthaginois leurs possessions en Sicile, c'est probablement parce qu'il voulait se ménager la liberté de prendre l'attitude qui lui conviendrait dans les guerres médiques, dont il attendait avec anxiété le dénouement. Dans ce but, il s'occupa avant tout d'accroître son Trésor et la force de ses armées; le riche butin qu'il venait de faire, les deux mille talents de contribution de guerre que Carthage dut payer et le grand nombre des prisonniers de guerre lui furent pour cela d'un grand secours. Les attentions qu'il avait pour son allié Théron, la sage modération de sa conduite envers ses sujets et les autres Grecs, eurent ce résultat que même les villes autrefois mal disposées à son égard lui rendirent hommage, et que les forces de la Sicile grecque se groupèrent sous sa direction pour constituer comme un empire dont il était le chef.

Cependant, la destinée ne lui permit pas de se servir de sa puissance pour remporter de nouvelles victoires. Les guerres médiques se terminèrent contrairement à son attente, avant qu'il eùtpu faire pencher la victoire d'un côté ou de l'autre; et, aprèsavoirentenduparlerdes premiers exploits des Athéniens prenant l'offensive contre la Perse, il mourut d'hydropisie en 476 (01. Lxxvi,l). A sa mort même, il fit preuve de modération, en déclarant dans ses dernières volontés que, conformément aux lois qu'il avait édictées pour restreindre le luxe, il voulait être enterré loin de la ville et comme un simple citoyen. D'autant plus honorable pour lui fut la part que prit à ses funérailles toute la population. Les Syracusains ne craignirent pas de faire plusieurs lieues pour témoigner leur reconnaissance à celui qui avait agrandi et rendu puissante leur ville renfermée d'abord dans les limites étroites d'une île, qui l'a-

iiher alte Geschichte, II, p. 123) qui reporte de quelques années en arrière la date vraie de la bataille. ArisLote {Poet., 23) dit prudemment ; xaxà toÙç aÙToù; x9^vo\)i;.Cî. Dergk, Verhandl. der Philologenversammlung zu Halle^ p. 27, Holm, Geschichte Siciliens, I, p. 416.

LES CITÉS GRECQUES DE SICILE 2i9

vait fondée à nouveau et gouvernée avec bonheur, en prince juste et affable '.

Aussi les citoyens se montrèrent-ils disposés à conserver leur confiance à la famille de Gélon. Lui-même, dans son testament, avait stipulé que^ pendant la minorité de son fils, son frère Hiaron ou Hiéron serait régent, mais que son autre frère Polyzélos, qu'il estimait particulièrement, épouserait sa veuve, dirigerait l'éducation de son fils et aurait le commandement des armées. Mais ces combinaisons ne pouvaient durer. Hiéron, qui avait quitté Gela pour s'établir à Syracuse, était d'un tempérament violent et peu disposé à se contenter du titre de régent, qui ne lui donnait ni pouvoir ni autorité. Il chercha donc à se débarrasser de Polyzélos en lui confiant des missions qui devaient amener sa perte. Il s'entoura d'adhérents qui lui étaient dévoués sans réserve ; deux partis se formèrent à la cour; les uns se déclarèrent pour Hiéron, les autres pour Polyzélos et Théron. Enfin Polyzélos, quelle que fût la faveur dont il jouissait auprès de ses concitoyens, dut chercher un refuge chez son beau-père. Les deux villes, dont la politique de Gélon avait toujours eu en vue la parfaite entente, armèrent l'une contre l'autre ; les deux armées se rencontrèrent sur les bords du fleuve Géla^ prêtes à livrer une bataille décisive ; c'est avec peine qu'on parvint à amener un accommodement, et à renouveler l'alliance des deux maisons régnantes par le mariage d'Hiéron avec une nièce du tyran d'Agrigente.

Hiéron fut heureux de ce dénouement; car déjà ses projets ambitieux dépassaient de bien loin les bornes de la Sicile, et les demandes de secours des Grecs d'Italie lui fournissaient l'occasion de plus vastes et plus glorieuses entreprises.

') Sur les souvenirs qu'avait laissés Gélon en Sicile, voy. Plut., Timoleon, 23. Leake, Transactions of the Royal Society of Litterat., III, 370. Sur le char de Gélon à Olympie (Pausax., VI, 9, 4) et Tinscription y afférente de l'artiste éginète Glaucias, cf. Archciol. Zeitung, XXXVI, p. 142. n. 186. C'est à partir de la victoire remportée par Gélon à la course des chars que le quadrige couronné par la Victoire apparaît sur les tétradrachmes de Syracuse, de Gela et de Léontini (Gardener, Nnmism. Chiron., 1876, p. 7. Head, Numism. Chron., 1874, p. 7). Sur le tombeau de Gélon, on trouve dansDiodore (XI, 38. XIV, 63) des renseignements contradictoires.

220 ITATJE ET SICILE

En Italie, les Grecs ont rencontré plus de difficultés que dans la plupart de leurs colonies d'outre mer, surtout sur la côte occidentale de la péninsule; là, en effet, ils eurent à lutter non seulement contre les peuplades de l'intérieur, mais contre une puissante nation maritime, les Tyrrhéniens, habitants des côtes de l'Etrurie méridionale. C'était le même peuple contre lequel les Phocéens avaient déjà soutenu cette lutte meurtrière par suite de laquelle ils durent abandonner l'île de Cyrnos (Corse) avec la ville d'Alalia. Ce peuple était d'autant plus dangereux qu'à des Grecs il opposait des forces grecques. Car, d'après d'anciennes traditions, il avait la même origine que ces Tyrrhéniens qui habitaient la vallée du Caystros, audessus d'Ephèse, et il n'y a pas de raison suffisante pour douter qu'à l'époque oii le peuple pélasgo-ionien d'Asie-Mineure se répandit par les mers et, en suivant les voies ouvertes par les Phéniciens, atteignit dans ses courses errantes les côtes de la mer occidentale, la côte de l'Etrurie, le rivage qui s'étend au nord de l'embouchure du Tibre, ait reçu aussi des colonies qui y jetèrent les premiers fondements de la civilisation grecque. Toutefois, cette civilisation n'a jamais atteint un développement vraiment national, parce qu'elle ne put se défendre contre les influences étrangères. Bien que les relations avec la mère-patrie n'eussent jamais cessé, et que, vers le milieu du vu" siècle av. J.-C, de nouvelles familles venues de Corinthe se fussent établies dans le pays après la chute des Bacchiades, la nationalité grecque ne put s'y maintenir librement et sans obstacles'; les établissements de la'côte tombèrent sous la dépendance des puissances de l'intérieur.

Une d'elles étaitle peuple étrusque qui, au vi" siècle, étendit sa domination conquérante jusqu'en Campanie, fit entrer dans les ligues de ses cités les villes tyrrhéniennes et réduisit

des populations grecques à mettre leur énergie à son service. La fusion, il est vrai, ne futpas complète. Les villesde la côte, Pis», Alsion, Agylla, Pyrgi, n'ont jamais démenti leur origine grecque. Agylla, qui plus tard fut Cœre, située à trois lieues au nord de l'embouchure du Tibre, la ville principale des Tyrrhéniens, avait son trésor particulier à Delphes'; obéissante au dieu pythien, elle expia le crime dont elle s'était rendue coupable envers les Phocéens prisonniers^; ellerestait fidèle aux traditions nationales dans les lois qui gouvernaient la cité et se distinguait aussi des Barbares par son respect du droit des gens. Les éléments civilisateurs les plus variés se répandirent de là dans les pays d'alentour.

Malgré cela, les villes de la côte devinrent peu à peu si étrangères à la "mère-patrie qu'elles prirent vis-à-vis d'elle une attitude hostile, comme les Elymes en Sicile; et cette opposition était d'autant plus dangereuse que les Tyrrhéniens, pour se garantir, eux et leur domaine maritime, contre les empiétements des Grecs, s'étaient depuis longtemps alliés avec les Carthaginois. Par là, ils avaient été en état d'opposer une barrière aux progrès de la colonisation grecque dans l'Italie méridionale, surtout à l'essor des villes achéennes ; c'est ainsi que Cume, sur le golfe de Naples ', était restée complètement isolée, parce qu'elle se trouvait séparée de toutes les colonies de même origine; c'était comme un poste avancé de la civilisation grecque, laissé à l'abandon et exposé aux attaques desBarbares. Ceux-ci, en effet, s'efforçaient d'étendre leur puissance vers le sud. Leurs vaisseaux répandaient la terreur jusque dans les mers orientales, à telpoint qu'Anaxilaos construisit un fort près du cap Scyllœon, pour y faire stationner les vaisseaux de guerre qui devaient fermer aux corsaires tyrrhéniens le détroit de Messine. En même temps, l'armée de terre des Étrusques s'avançait vers le sud, et Cume se vit de plus en plus menacée. Il est vrai que les habitants firent preuve d'une admirable force de résistance. Vers 524 (01. Lxiv), ils repoussèrent l'invasion d'une puissante

') '0 'AyjVAaûov x«)-oû(Ji£vo; Qrjiraypôc (Stbab., p. 220) i 2) Herod., I, 167.

^) Voy. vol. I, p. 544.

222 ITALtE ET SICILE

armée barbare qui, comme il arrive souvent dans les expéditions de ce genre, périt par sa propre masse ; ils soutinrent même les habitants d'Aricia contre l'ennemi commun. Mais de nouveaux dangers surgissaient sans cesse, et, en 475 (01. Lxxvi, 3), les habitants de Cume durent chercher du secours au dehors. Ils s'adressèrent au plus puissant prince grec du voisinage, à ïïiéron de Syracuse. La flotte sicilienne remporta une brillante victoire \ et aujourd'hui encore il reste du butin tyrrhénien un casque d'airain que Iliéron consacra à Zeus en son temple d'Olympie ^

Lorsque Hiéron eut étendu son bras puissant jusqu'au golfe de Naples, et que les deux seules puissances maritimes qui pussent menacer les Grecs furent complètement humiliées, l'influence du maître de Syracuse sur les affaires de la Grèce se fit de plus en plus sentir. Déjà avant l'expédition de Cume, il avait rétabli la paix dans la pointe méridionale de riLalie^ oùLocres et Rhégion se faisaientla guerre. Le remuant Anaxilaos avait attaqué ses voisins pour étendre sa domination dans la péninsule, puisqu'il avait perdu tout espoir de pouvoir le faire en Sicile. Iliéron envoya sur le continent son beau-frère Ghromios, et son ordre suffit pour arrêter l'ambitieux tyran : celui-ci céda sans résistance, et les Locriens conservèrent leur indépendance grâce au maître de Syracuse ^.

En Sicile, la mort de Théron en 472 (01. lxxvi, 4 ou Lxxvn, 1), amena des changements. Théron, plein de sagesse et de modération, avait su rendre Agrigente grande et florissante tout en restant en paix avec Syracuse, cette concorde étant indispensable au salut de l'île. Son fils Thrasydseos était d'un caractère différent. Il ne voulut pas reconnaître l'hégémonie de Syracuse et leva dans les villes de l'ouest de l'île une armée de vingt mille hommes ; mais Iliéron fut vainqueur, bien qu'on le portât malade dans une litière. Thrasydseos perdit le pouvoir et la vie, et la suprématie de Syracuse fut mieux reconnue que jamais en Italie et en Sicile ''.

') DiODOR., XI, 51. Strab., p. 248. Pindar, Pyth.,L ') C. I. Gr.kc, 1). 16.. Kirchhoff, Studien zur Geschichte des griechischen Alphabets, p. 96 (3° édition). ':

3) SCHOL. PiKDAR., II, p. 35.

4) DiODOR., XI, 53.

Cependant Iliéron ne s'occupait pas exclusivement de la guerre. Il s'efforça aussi de rendre son nom immortel parles œuvres de la paix et des fondations d'une importance durable. C'est ainsi qu'il envoya des colons dans les îles situées sur la côte occidentale de l'Italie, en face du cap de Misène, et fit construire sur la plus grande d'entre elles, celle qui porte aujourd'hui le nom d'Ischia, une ville fortifiée*; c'est une preuve de la victoire complète qu'il avait remportée sur les Tyrrhéniens, et de l'audace avec laquelle il pouvait pousser vers le nord les avant-postes de la puissance hellénique. C'étaient les mômes iles d'où autrefois les Chalcidiens avaient passé sur la terre ferme pour fonder Cume\ E^n Sicile aussi, Hiéron montra combien il tenait à affirmer la domination de l'élément dorien là où autrefois les Ioniens avaient donné dos preuves de leur énergie, en fondant, selon le système dorien, une ville nouvelle dans une région occupée par une population de Chalcidiens et d'Ioniens.

Pour mener abonne fin celte œuvre qui lui était chère entre toutes, il procéda avec une rigueur impitoyable. Les cités de Naxos et de Catane cessèrent d'exister; la population ionienne qui depuis des siècles y vivait heureuse et honorée sous les lois de Charondas fut resserrée dans Léontini, où Syracuse pouvait la surveiller; puis, pour remplacer Catane détruite, au pied de TEtna^ilconstruisitune ville nouvelle à laquelle il donna le nom de la montagne. Il y établit dix mille habitants de Syracuse, de Gela, deMégare etduPéloponnèse, eten donna le gouvernement à son fils Dinomène, tandis qu'il s'intitulait lui-même « citoyen d'.Etna », et était fier d'illustrer au delà des mers le nom de la ville nouvelle par les victoires brillantes que lui et ses parents remportaient en faisant courir des chevaux et des mulets.

Cette participation de Hiéron aux solennités des jeux helléniques n'eut pas lieu sans opposition : Thémistocle, nous le savons de source certaine, lui en contesta le droit avec passion ^ Nous voyons ici pour la première fois naître des diffi-'

*) A'i'/apîa (Strab.. p, 248) aujourd'hui Zyc/ii'a. *) Voy. vol. I, p. 543.

3) Voy. vol. II, p. 385.

cultes entre Athènes et Syracuse, une susceptibilité réciproque dont les causes sont faciles à discerner. Les despotes siciliens voyaient de mauvais œil qu'on eût fait sans eux de grandes choses dans la mer Egée, tandis que les Athéniens, jaloux de leur gloire justement acquise, n'étaient nullement disposés à regarder comme égales aux leurs les victoires des Hellènes de Sicile. D'ailleurs, les princes de Syracuse suivaient une politique ouvertement hostile aux Ioniens, et, depuis que les rapports entre Sparte et les Athéniens se tendaientdeplus en plus, ces derniers devaient voir dans les villes siciliennes, et notamment dans cette ^tna nouvellement fondée, des appuis dangereux pour la puissance dorienne.

Les mêmes raisons faisaientdes Doriens les amis des potentats siciliens. Ils voyaient le nom dorien se couvrir en Sicile d'une gloire nouvelle. Par Olympie, ils avaient des rapports multiples et immédiats avec les villes siciliennes ; ils étaient enchantés de voir débarquer sur les bords de l'Alphée les magnifiques convois de chevauxet de mulets richement ornés qui allaient rehausser d'un éclat inconnu jusqu'alors les fêtes olympiques. On voyait aussi des fils de la mère-patrie, qui chassés par les discordes civiles ou poussés par leur esprit aventureux, avaient quitté leurs îles ou leurs montagnes, revenir riches de l'île fortunée pour conquérir les couronnes destinées aux vainqueurs ou offrir aux temples des présents magnifiques. Aussi Pindarediten parlantdu Cretois Ergotélès, qui comme citoyen d'Himère avait remporté des victoires aux jeux publics, que, s'il étaitrestéaulieu de sa naissance, il serait resté, malgré sa valeur, inconnu des Hellènes, comme un coq domestique qui n'a pour théâtre de ses hauts faits que l'étroite enceinte d'une basse-cour*. Mais ce furent surtout les jeunes montagnards de l'Arcadie qui émigrèrent vers les grandes villes d'outre-mer pour y chercher l'honneur et la fortune, comme le Ma?nalien Phormis' et Praxitèle, fils de Crinis, qui à Olympie se fit proclamer citoyen de Syracuse et de Camarina, et orna le lieu destiné aux fêtes d'un monument splendide '.

') PiNDAR., Olymp., XII, 14. Cf. ArchiioL Zeitung, XXXVI, p. 159.

2) Pausax., y, 27, 1.

^) L'inscription du monument de Praxitèle à Olympie dans VArchäol,

De véritables Sicéliotes arrivaient aussi en Grèce en nombre de plus en plus considérable. Le point le plus important, c'était, en somme, la grande valeur que les princes siciliens attachaient, à l'exemple des tyrans du Péloponnèse, àlabonne entente avec les sanctuaires nationaux et aux honneurs décernés à Olympie. C'est par là que le sanctuaire péloponnésien devint véritablement un centre du monde hellénique et de l'histoire de la Grèce. En souvenir de leur victoire sur la ville phénicienne de Motyé, les Agrigentins placèrent sur les murs de l'Allis une rangée déjeunes garçons dans l'attitude de la prière ^ Anaxilaos, pour perpétuer le souvenir de sa victoire à Olympie, fit frapper des monnaies représentant son attelage de mules ", et Hiéron, qui avait été vainqueur sur les bords de r Alphée comme citoyen de Gela, de Syracuse et d' Jîtna, fit fondre par Calamis et Ouatas, pourles érigera Olympie, des groupes en bronze reproduisant ses quadriges et ses chevaux de course ^ A côté du stade, la ville de Gela avait son Trésor à elle, où l'on conservait les présents que les Dinoménides avaient offerts aux dieux. A l'occasion de la victoire d'Himère, on alla même jusqu'à construire à Olympie un édifice spécial, appelé le Trésor des Carthaginois, où l'on déposa à titre d'offrande une partie du butin enlevé aux Barbares. Les monnaies siciliennes montrent plus clairement que tout le reste combien les relations avec Olympie étaient fréquentes et importantes : en effet, la déesse ailée de la Victoire, dont l'image est tout à fait à sa place à Élis, associée à l'attelage victorieux, devintun des types favoris des villes de Sicile et se retrouve à Syracuse, à Agrigentejà Camarina,à Catane, àGéla,à Himère, àLéontini, a Messine et à Égeste \ Olympie était devenue, on le voit, un

Zeitimg, XXXIV, p. 49, et XXXVII, p. 43. D'après Holm [Archivio storico Siciliano, N. S.r., III. p. 341), Praxitèle aurait vécu jusqu'en 484 à Camariiia comme mercenaire au service de Glaucos, et aurait ensuite dédié son ex-voto comme Syracusain, avant 464.

1) Pausax., V, 25, 5.

2) Friedländer-Sallet, Königl. Münzkabinet (2« édition), p. 184, n. 684.

3) Pausan., YI, 12, 1.

*) Sur la Nikè et ses rapports avec l'agonistique en général, voy. I.MHOor- Blumer, Flügelgestalten de)- Athena Nike (in Wiener Mumism. Zeitschrift, III [1871], p, 22). Sur les victoires des Siciliens {ibid., p. 24). Cf. A. von Sallet, Zeitschrift für Numismatik, I [1873], p. 228 sqq.

Page 1