‹ Histoire grecque (volume 3)Chapitre 8 sur 19 · III · texte numérisé non relu

III

trait d'union entre la Grèce et les villes grecques de rOccident.

Mais ce n'est pas seulement par des victoires et par de splendides objets d'art que les princes de Syracuse voulaient se faire connaître en Grèce ; ils s'efforçaient aussi de gagner les poètes les plus distingués de la mère-patrie, pour leur faire célébrer leurs exploitset se faire reconnaître la qualité de coopérateurs réguliers dans la grande lutte des Hellènes contre les Barbares. Ce rapprochement était d'autant plus facile que les colonies occidentales n'étaient jamais devenues complètement étrangères à leur patrie d'origine, et que leur étonnante prospérité favorisait singulièrement le développement de la vie intellectuelle sous toutes ses formes. Dès le début, d'ailleurs, elles s'étaient trouvées dans un tel courant de relations aveclemonde entier que, même dansles villes doriennes^ un dorisme exclusif n'avait pu prévaloir. Les poètes épiques de l'Ionie étaient aussi connus en Sicile que dans la mère-patrie. Cinœthos de Chios, auteur à.' Hymnes homériques, avait initié Syracuse à l'art des rapsodes. Dans l'entourage du fondateur de Syracuse nous trouvons déjà un poète, leBacchiadeEumélos';et Arion, le contemporain de Periandre, le chantre iesbien qui trouva jusque dansles villes de la Sicile un accueil enthousiaste, nous atteste la continuité des relations intellectuelles des Siciliens avec les rivages d'outre-mer.

Mais la Sicile ne se contenta pas de vivre en communion spirituelle avec la mère-patrie ; elle ouvrit des voies nouvelles et créa de nouveaux procédés artistiques, comme on en voit d'ordinaire se produire là surtout où différentes tribus de race grecque se trouvaient mêlées dans les mêmes cités, et où les voyages, le transfert d'une résidence dans une autre, provoquaient un vivant échange d'idées et d'inventions.

C'est ce que l'on voit bien clairement par l'exemple du premier et du plus grand de tous les poètes siciliens, Stésichore, dont les parents étaient venus de Mataure en Sicile. Mataure était une colonie de Locriens, et c'est ainsi que sa famille tenait à ces régions de la mère-patrie qui étaient le berceau de la

') Voy. vol.I, p. 327.

poésie éolienne représentée par Hésiode, tandis que Himère, où naquit le poète, était moitié ionienne, moitié dorienne. Dans ces circonstances, Stésichore réussit mieux encore que son contemporain Arion à poser les lois du développement de la poésie grecque ; il garda le fonds, la matière de l'épopée, mais cenefutpaspour l'étireren une trame continue, pleine et égale : au contraire, il en tira des sujets de composition et s'en servit pour créer des poésies propres à être chantées en public à plusieurs voix, avec accompagnement de cithare et de danse.

Ce passage de l'épopée à la poésie lyrique, de l'art ionien à l'art doricn, fut un progrès qui exerça une influence des plus fécondes sur le développement de la poésie nationale ; la légende homérique reçut ainsi une vie nouvelle, et en même temps la poésie chorale, notamment la construction des strophes avec des rythmes agencés, fut établie sur des bases solides dont les Grecs ne s'écartèrent plus par la suite. On reconnaît, dans tout ce que la tradition nous a conservé de Stésichore, un esprit d'une puissance créatrice extraordinaire, qui possédait une foule de connaissances et une grande expérience de la vie. Il connaissait la lointaine Tartessos et avait parcouru la Grèce et rionie.

Comme Himère, Rhégion sa voisine était à moitié dorienne, à moitié ionienne . L'aède Ibycos, que ses voyages avaient conduit jusqu'à la cour de Polycrate', était originaire de Rhégion. Il marcha sur les traces de Stésichore ; mais le sérieux solennel du chœur dorien s'est adouci chez lui, et il réussit tout particulièrement à donner une expression enthousiaste aux passions de l'amour.

Les Grecs d'Occident déployèrent surtout un génie original dans les jeux et les danses mimiques qui accompagnaient les fêtes de Dionysos et les solennités joyeuses dont le culte de Demeter, une des religions du passé, égayait le temps de la moisson. Là comme dans la mère-patrie, ces ébats firent naître une poésie narquoise et populaire affectant la forme dramatique. Les Sicéliotes étaient particulièrement faits pour assaisonner ces fêtes de spirituelles saillies : ils avaient Foc-

1) Voy. vol. II, p. 171.

casion d'observer dans leur île bien desmœurs et des habitudes diverses;, et la nature leur avait donné cet esprit pétillant qui sait découvrir dans toute chose le trait caractéristique et le côté risible. A Sélinonte, où les mœurs des Barbares et celles des Hellènes se confondaient plus que partout ailleurs, Aristoxène composa le premier des ïambes sur ce ton facétieux que conserva plus tard la comédie en Sicile' ; et l'esprit de cette poésie semble si bien ne faire qu'un avec le sol et le genre de vie des habitants de File, que même les poètes venus du dehors s'en inspirèrent avec une facilité remarquable, comme nous le voyons parTexemple d'Epicharme.

Si maintenant nous nous rappelons que la philosophie naissante trouva une patrie dans la Grèce occidentale, grâce à Pythagore de Samos etàXénophane de Colophon-j que les tendances critiques de l'école éléatique y jetèrent de profondes racines et y éveillèrent la libre pensée bien plus tôt que dans la mèrepatrie, en ébranlant le dogme traditionnel; si nous considérons en outre comment la politique pratique et la législation écrite se sont développées dans les villes chalcidiennes, comment les arts plastiques ont de tout temps été florissants dans ces contrées, et l'architecture en particulier à Agrigente, à Sélinonte et à Syracuse : nous pourrons nous faire une idée de la riche expansion des facultés de ce peuple après que les tyrans de Gela et d'xVgrigente eurent ajouté une page glorieuse à son histoire, et lui eurent donné cette importance quillt prendre à la vie de l'esprit un nouvel essor.

Dans les Etats grecs, la domination d'un seul a toujours été favorable à l'art et à la science, comme le démontre l'histoire de l'ancienne tyrannie. Or la tyrannie en Sicile était d'une espèce toute particulière; elle y disposait de ressources bien plus considérables qu'ailleurs, et les forces de la nation y étaientbien plus développées. Les tyrans étaient des hommes de vieille race, des aristocrates de naissance, qui gouvernaient en rois ; doués des vertus qui font les souverains, pleins de noblesse et de douceur^ ils se mirent à la tête du mouvement

*) Aristoxène de Sélinonte est le précurseur d'Épicharme (Schol. Aristoph. j Plutus, 487) : d'après Eusèbe, il était contemporain d'Archiloque. *) Voy. vol. II, p. 465-576.

national, et ce fut leur politique de réunir autour d'eux les esprits les plus éminents. Sans doute, Gélon n'était pas par lui-môme un connaisseur en fait d'art; c'était, comme son père, un général de cavalerie ; et l'on raconte que, pendant une fête, lorsque son tour fut venu de chanter en s'accompagnant de la lyre, il se fit amener son cheval pour se montrer dans l'exercice de l'art qui lui était familier. Mais il savait apprécier le talent ; il attira à sa cour des hommes comme le sage Phormis (ou Phormos), et le chargea de l'éducation de ses enfants \ Phormis faisaitdes comédies, et l'invitation dont il fut l'objet prouve combien était en honneur ce genre de poésie, qui doit surtout à Épicharme la faveur dont il jouit à Syracuse.

Epicharme, fils d'ïïélothalès, était né dans l'île de Cos -, mais il avait passé la mer de si bonne heure qu'on pouvait le regarder comme un véritable Sicilien; et, s'il apporta de son pays natal certains goûts et certains penchants, comme, par exenii^le, sa prédilection pour la médecine, ce fut sa nouvelle patrie qui lui imprima la direction à laquelle il doit sa place dans l'histoire littéraire. Il passa en effet sa jeunesse et la plus grande partie de sa vie à Mégara en Sicile ; là, comme dans la mère-patrie, la petite population mégarienne fit preuve d'aptitudes spéciales pour les inventions plaisantes et les représentations mimiques, et l'aristocratie qui régnait à Mégare ^ doit avoir favorisé ces jeux populaires, de sorte qu'ils arrivèrent à une certaine considération, augmentée encore par l'addition d'un chœur, par des représentationspubliques etdes concours. Epicharme reconnut qu'on pouvait développer les germes contenus dans ces pièces populaires; après avoir enrichi son esprit par des études variées et avoir appris en Italie, grâce surtout à Pythagore, à comprendre la vie d'une façon plus sérieuse et à lui assigner un but plus élevé, il revint en Sicile et chercha à changer la farce populaire en un genre auquel il pensait donner une véritable valeur poétique et une

1) AmsTOT., Poet., Y, 5.

-) Sur Epicharme, voy. l'article de Suidas, s. v. 'ETir/àpsj-oç, et Lorenz, Leben und Schriften des Koers Epicharmos. 1864. 3) Yoy. vol. I, p. 345.

portée morale importante. Il réussit; et cela, longtemps avant qu'Athènes reçût chez elle et anoblit la farce mégarienne. Il est probable que les comédies d'Epicharme furent représentées à Mégara dès la lxviii^ Olympiade (après 508) ; mais, lorsque Mégara cessa d'exister et fut transportée à Syracuse avec ce qu'elle contenait de meilleur ', Épicharme alla, lui aussi, s'établir avec sa comédie dans la nouvelle capitale, qui, comme Athènes, attira peu à peu à elle tout ce qui avait germé et grandi dans les pays d'alentour.

Sans doute, Syracuse n'était pas une république, et la comédie entendue à la mode athénienne y était impossible. Mais la comédie Mégarienne avait l'avantage de plaire en même temps au peuple et à la cour ; car, au point de vue des sujets traités, elle se développa dans deux directions qui devaient l'une et l'autre paraître inoffensives aux tyrans. D'un côté, elle faisait en quelques traits vigoureux le portrait de certains types populaires ; elle mettait sur la scène les diverses professions, le paysan, le matelot, le devin, le parasite, en les montrant surtout par le côté ridicule ; d'autre part, elle faisait descendre sur les planches les dieux de l'Olympe et retraçait au peuple, sous la forme de farces divertissantes, l'histoire des héros et des dieux. Parfois les deux genres, la comédie de caractère et la parodie mythologique, se confondaient ; car Zeus, tel qu'on le représentait aux noces célébrées dans l'Olympe, n'était pas autre chose, en fin de compte, que le type des gourmets siciliens. Mais un homme comme Epicharme, un chercheur et un penseur, voulait offrir à la foule autre chose qu'un vain amusement. Il y a au fond de ses œuvres un sérieux profond, et les maximes pleines de noblesse, les leçons de vraie sagesse qu'il sait exprimer en mots justes et bien frappés, nousdonnent une idée ducontenu philosophique de sespièces, de cette veine délicate qui, comme un filon d'argent, courait à travers la masse plus grossière de l'œuvre. Pour l'énergie de l'expression gnomique, il rappelle vivement son contemporain, Théognis ^, le grand poète de Mégare la métropole, lequel, dit-on, est venu aussi en Sicile. Les deux poètes jiortent un témoi-

') Voy. ci-dessus, p. 205.

2) Voy. vol. I, p. 317 sqq.

gnage éclatant de l'esprit des habitants de Mégare, qui ne réussirent pas mieux dans la mère-patrie que dans la colonie à diriger heureusement leurs affaires politiques, mais qui atteignirent un degré étonnant de culture intellectuelle. Leur contact immédiatavec une population non dorienne peut bien avoir contribué à développer leur génie.

Epicharme resta à la cour d'IIiéron, dont il sut rappeler dans ses pièces les hauts faits et notamment la délivrance des Locriens; quant au tyran, il ne négligea rien pour satisfaire le goût du public d'une grande ville pour le théâtre et la prédilection innée des Sicéliotes pour les divertissements dramatiques. Démocopos construisit à Syracuse un vaste théâtre, probablement déjà à l'époque des deux premiers tyrans ', et nous pouvons admettre que, sous bien des rapports, les représentalions scéniques y furent régulièrement constituées avant de l'être à Athènes. Phormis, Dinolochos et autres rivalisèrent dans cette branche de l'art, et le glorieux développement qui en fut la suite explique facilement l'imitation dont ce genre fut l'objet au dehors. A Athènes notamment, on savait apprécier l'invention sicilienne, et Cratès - y donna, dit-on^ le premier l'exemple de prendre pour sujets de sa comédieMes classes d'hommes tout entières au lieu de personnages politiques isolés ; à côté de la comédie de caractère, les parodies mythologiques de Syracuse furent également introduites à Athènes, comme on le voit par Cratinos et ses contemporains .

Epicharme rencontra un esprit de même trempe que le sien dans son contemporain Sophron de Syracuse, qui n'écrivit pas en vers, ni, à ce qu'il paraît^ pour la scène, et qui néanmoins fut un auteur dramatique depremierordre^ Car il savait représenter, en leur conservant toute leur fraîcheur, des scènes de la vie sicilienne dans ses Mimes qui, grâce à d'habiles interprètes, produisaient l'effet de scènes dramatiques; sa langue était populaire, pleine d'énergie, semée de proverbes. Dans ses caractères d'hommes et de femmes, il fit preuve non

') Cf. Lorenz, op. cit.. p. 91. Schubring, in Philologus, XXII, p. 620. -) Voy. vol. II, p. 601. 003. Sur les rapports entre Cratès et Epicharme, voy. Lorenz, op. cit., p. 191, 208. Susemüil, Aristoteles' Poetik, p. 168. ^) Cf. Suidas, s. v. ïw?pwv.

seulement de la plus grande finesse d'observation, mais encore d'un art consommé dans la mise en scène ; et, par l'originalité puissante qui animait ses ouvrages, il a exercé une influence considérable sur les poètes et les philosophes de la Grèce et de Rome.

Tandis qu'Épicharme s'appliquait à cultiver un genre poétique qu'il avait trouvé florissant en Sicile, et le perfectionnait de manière à le faire goûter à Athènes même, d'autres maîtres apportèrent dans File les arts mûris dans la mère-patrie, et c'est ainsi que se produisit entre les deux rivages l'échange le plus fécond. Les artistes grecs, surtout les aèdes, ont de tout temps aimé les voyages ; et ce qui attira en Sicile des hommes comme Pindare, Eschyle, Simonide et Bacchylide, ce ne fut pas seulement la perspective des honneurs et des avantages extraordinaires qui les attendaient à la cour d'Agrigente et à celle de Syracuse ; ce fut aussi le renom de culture intellectuelle, large et variée, dont jouissait File, la splendeur et la rare fortune de ses princes, le charme d'un repos profond succédant à des actions d'éclat et tel que ne le connaissait pas la mère-patrie, enfin, cegrand nombre de chosesremarquables, que vantaient tous ceux qui avaient vu et admiré cette île riche en cités. Mais rien n'occupait plus l'imagination des Grecs que l'Etna, qui, précisément à l'époque de l'avènement d'ïïiéron, avait recommencé, après une longue interruption, à éclairer des lueurs de ses hautes colonnes de feu la mer occidentale*; Pindare et Eschyle font foi de l'impression que fit ce phénomène sur leurs contemporains.

Hiéron, qui s'intéressait personnellement aux sciences et aux beaux-arts et qui faisait lui-même des vers, cherchait à tirer le meiUeur parti possible de cet attrait qu'avait la Sicile pour les Grecs de la mère-patrie. Déjà il avait réuni autour de lui les hommes éminents que possédait la Sicile. Corax, le fondateur de l'éloquence sicilienne, le premier Grec qui traita scientifiquement l'art oratoire, était fort estimé d'Hiéron; h

') D'après les marbres de Paros (voy. Böckh, Corp. Inscr. grxc, III, p. 339), l'éruption de l'Etna aurait eu lieu en 479 (01. LXXV, 3). Thucydide (III, 116) la place en 475 (01. LXXVI, 1), parce qu'il n'a pu avoir de renseignements précis sur une éruption antérieure.

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la même époque, la philosophie et les sciences naturelles, les mathématiques et la médecine^ étaient très florissantes ; et, chose remarquable, l'art et la science marchaient de pair et se prêtaient un mutuel appui. Epicharme, par exemple, écrivit des traités sur les maladies des hommes et même sur celle des animaux. En un mot, dans la vie intellectuelle des Sicéliotes se manifestaient avec évidence des aspirations universelles, un ardent esprit philosophique, qui s'efforçait de tout comprendre et d'embrasser dans leur ensemble toutes les choses humaines. A tout cela vinrent se joindre les maîtres étrangers, de sorte qu'on vit se réunir autour du foyer hospitalier d'Hiéron un cercle choisi de sages et de philosophes, tel que la Grèce n'en possédait pas de pareil. Et ces hommes ne servaient pas seulement à satisfaire la vanité d'Hiéron en glorifiant sa cour, l'asile des Muses, et en donnant à la résidence du maître la meilleure part de sa splendeur, mais les maîtres étrangers surtout exercèrent un pouvoir salutaire, comme Simonide, par exemple, qui rétablit la paix entre Hiéronet Théron ; leur position indépendante leur permettait de parler plus librement au prince; ils étaient enfin les meilleurs garants de la gloire des princes siciliens. C'est pour cette raison que Hiéron, bientôt après son avènement, invita Eschyle à se rendre auprès de lui. Le poète passa à sa cour plusieurs années, années heureuses et des plus fécondes pour son talent \ Il célébra l'œuvre de prédilection d'Hiéron dans ses ^tnéeimes, panégyrique grandiose de la ville nouvelle. Il y rattachait l'histoire de la Sicile à celle de la mère-patrie; et qu'est-ce qu'un prince avide de gloire pouvait désirer plus vivement que de voir associer et célébrer comme des exploits nationaux de valeur égale les victoires des armées siciliennes et celles de Platée et de Salamine?

La représentation des Perses à Syracuse est une époque bril-

i) Eschyle a séjourné à deux reprises en Sicile. Il s'y rend, la première fois, sur l'invitation d'Hiéron, vers 478, En 476, représentation des Aî-rvaiai et peut-être du Prométhée. Première représentation des Perses. Retour du poète avant 472. Représentation des Perses à Athènes en 472, et de VOrestie en 438. Deuxième voyage de Sicile après la déchéance de l'Aréopage (cf. vol. II, p. 418-419). Eschyle meurt à Gela en 433. Cf.KiEHL, in Mnemosyne, I, p. 364 : Lorenz, op. cit., p. 83.

lante dans l'histoire du thétllre local, eton ne peut guère douter que l'œuvre entière ne soit née sur le sol sicilien et d'inspirations reçues en Sicile. Eschyle s'accoutuma si bien à la vie qu'il menait en Sicile, qu'on crut remarquer dans ses dernières tragédies l'influence de son séjour dans cette île si pleine de charme , et l'amour qu'il lui portait y ramena une dernière fois le poète fatigué de l'existence.

La liaison de Pindare avec les familles régnantes de Sicile est plus étroite encore. Lui aussi aime cette île que Zeus, dit-il, a donnée à Perséphone comme présent honorifique ; c'est avec enthousiasme qu'il parle de ses champs de blé et supplie les dieux « de conserver à jamais sa gloire à cette terre admirable « et fertile, ornée d'une couronne de villes splendides et habi- « tée par un peuple qui aime la guerre et le bruit des armes , « quicombatmonté sur ses coursiers, et que couronne souvent « labranche d'olivier desluttes olympiques.» Pour lui, le fidèle admirateur des préceptes émanés de Delphes et des anciennes familles, c'est un véritable triomphe que de voir les institutions doriennes se couvrir d'une gloire nouvelle dans cette île lointaine, et de nouveaux rejetons d'antiques et illustres familles grecques y devenir sijlorissants.

Aussi le poète s'attache-t-il toutparticulièrementauxEmménides' qui, comme lui-m|ême, descendaient de Cadmos et justifiaientsi brillammentsa foi aux vertus héréditaires des grandes races. C'est avec chaleur et émotion qu'il célèbre les vertus de Théron, son hospitalité, sa philanthropie, la joie qu'il éprouve à secourir les autres; et^, lorsque les deux maisons souveraines eurent pris l'une vis-à-vis de l'autre une attitude hostile, Pintare embrassa le parti des Emménides, tandis que Simonide et Bacchylide penchaientplutôtvers Hiéron. Pourtant, à Syracuse aussi, Pindare était considéré; il savait reconnaître et louer les mérites d'Hiéron ; il rivalisait de zèle avec Eschyle pour faire connaître au monde grec tout entier le fondateur d'^Etna; mais ses chants élogieuxse tournenten sérieux avertissements. Il cherche à calmer l'âme passionnée du prince et à lui inspirer la modération, l'humeur sereine et pacifique. Il confirme

') Voy. ci-dessus, p. 202.

ses propres paroles : que « l'homme droit et sincère, sous n'importe quel gouvernement , même sous un tyran, est le meilleur de tous, » et, apropos de l'indigne système d'espionnage introduit parHiéron poursetenirau courantde tous les mouvements de la capitale, il ne craint pas d'attaquer par les plus amers sarcasmes les courtisans et les délateurs qui rendent le roi infidèle à sa nature généreuse.

C'est ainsi que Syracuse, à l'époque de ses tyrans, était le centre d'une vie intellectuelle des plus variées, le séjour préféré de la puissance et de la civilisation helléniques. Aussi la ville elle-même s'était-olle profondément modifiée. Depuis longtemps^ elle avait passé de l'ile d'Ortygie sur la terre ferme, et elle ne s'était pas étendue, comme cela paraissait naturel, de l'isthme vers l'ouest, autour de la rade spacieuse du port, mais vers le nord, sur le plateau calcaire d'Achradina. On s'était éloigné du port et on avait préféré un terrain incommode, parce que là seulement le sol était sec et l'air salubre. Gélon avait fait entourer d'un mur la partie du haut plateau la plus voisine, le quartier d'Achradina, qui à lui seul est cinq fois plus grand que la ville bâtie sur l'ile, ainsi que Tyché, située vers l'ouest à côté d'Achradina. C'était-là la triple ville de Gélon, avec ses ports et ses chantiers, ses palais, ses sanctuaires, ses édifices publics, la ville la plus imposante du monde hellénique. Le château du prince avec les sanctuaires les plus anciens se trouvaient dans l'ile; là aussi, non loin de l'isthme, était le temple d'Apollon, dont le soubassement oriental porte une inscription qui appartient à la même époque que celle du casque consacré par Hiéron \ Devant les murs d'Achradina, Gélon, après la victoire d'Himère, éleva un temple magnifique aux grandes déesses, grâce auxquelles sarace était arrivée aux honneurs ^ Au delà de l'Anapos^ qui déverse ses eaux au milieu du grand port, s'était élevé un faubourg qui avait pour centre le temple de Zeus Olympien. De Corinthe, cette antique école des constructeurs de temples, l'architecture sacrée avait été transportée en Sicile, et là aussi les colonies s'efforcèrent de

') Cf. ci-dessus, p. 222, Sur le temple d'Apollon à Syracuse avec l'inscription, voy. Philologus, XXII, p, 361. XXVI, p. 567. 2) Voy. ci-dessus, p. i99.

surpasser en grandeur et en magnificence toutes les constructions contemporaines de la mère-patrie.

La victoire d'Himère fait époque dans l'histoire de Tarchitecture des villes siciliennes, comme .les guerres médiques dans celle des Athéniens. Non seulement les temples se remplirent d'offrandes et d'ohjets précieux, comme le temple suburbain de Zeus près de Syracuse (le butin fait sur les Carthaginois permit àGélon de couvrir d'un manteau d'or massif la statue du dieu], mais on se servit aussi de la masse d'esclaves qu'on avait pour élever des édifices qui surpassaient en grandeur tout ce qu'on avaitvu jusqu'alors. Le marbre faisait défaut dans le pays ; mais les carrières situées dans les montagnes de l'île fournissaient en abondance une pierre calcaire à laquelle, au moyen d'un enduit, on donnait le brillant du marbre . Un temple fut élevé près d'Himère en guise de trophée; ses restes ont été retrouvés récemment^ Mais la plus, imposante de toutes les constructions siciliennes était l'Olympiéon des Agrigentins, sur le chemin du port. Là comme à Syracuse, le culte de Zeus dispensateur de la victoire était une imitation du culte péloponnésien ; mais les proportions du temple étaient telles qu'il ne le cédait en grandeur qu'à celui d' Artemis à Éphèse. Sa hauteur était double de celle du Parthenon. Des œuvres d'art plastiques ornaient à profusion le dehors de l'édifice ; à l'intérieur se dressaient, au-dessus de la rangée des piliers inférieurs, des géants de forme colossale, dont les avant-bras et la tète penchée en avant soutenaient la charpente de la cella, où se trouvait placée l'image de Zeus Olympien, le vainqueur des Géants^.

Il est vrai que ces édifices manquaient de cette grandeur intrinsèque et de ce fini artistique qui à Athènes sont le caractère de l'architecture sacrée ; le désir de produire de l'effet nuisait à l'art véritable. D'autant plus originale et plus admirable était l'architecture civile, dont les princes siciliens favorisèrent tout particulièrement l'essor. De nos jours encore, le sol de l'ile est couvert de ruines de cette époque qui témoi-

*) Relation sur les découvertes de Cavallarià Himère dans le Giornaledi Sicilia (13 giugno 1864).

^) Voy. SiEFERT, Ahragas, p. 31 sqq.

gnent d'une entente remarquable de l'art de construire. Il faut citer surtout les aqueducs de Syracuse, qui distribuaient l'eau des montagnes sur la surface du rocher où était bâtie la ville et ramenaient sousmerà Ortygie, où elle jaillissait dans lafontaine Aréthuse, et qui conduisaient d'autre part à la ville un bras de l'Anapos détourné dans un lit artificiel. Des puits nombreux permettaient d'utiliser partout les courants d'eau souterrains, comme cela avait lieu en Attique, et ici comme là on se sert de nos jours encore d'une partie de ces aqueducs*. Ceux d'Agrigente étaient plus célèbres encore ; c'étaient les conduites d'eau qu'onappelaitdansle pays les Phéaciens: elles avaient été construites, de même qu'une partie de celles de Syracuse, par des prisonniers de guerre carthaginois. Citons encore les viviers construits pour le luxe des festins; animés par des cygnes et d'autres volatiles, ils étaient un ornement pour la ville. Les maisons enfin^ surtout à Agrigente, étaient construites avec plus de luxe que dans le reste de la Grèce. Les demeures des riches étaient des palais, dont l'aménagement spacieux dépassait de beaucoup les besoins d'une famille. On mettait son amour-propre à pouvoir y héberger le plus grand nombre possible d'invités. En général, les tyrans trouvaient bon que leurs populeuses résidences se distinguassent à la foispar la propreté et par le bon ordre; aussi cherchaient-ils à y attirer des familles nobles ou aisées, et à empêcher autant que possible l'agglomération d'une populace indigente ^

Ils s'occupaient aussi très activement de la renommée de leurs villes au dehors, en faisant frapper leur monnaie avec un soin tout particulier; sous aucun autre rapport l'art sicilien n'a fourni de plus brillants résultats. Car, tandis que dans la mère-patrie on ne considérait les monnaies que comme des pièces d'argent et qu'on n'attirait l'attention publique que sur leur poids légal, en Sicile pour la première fois la beauté de l'empreinte devint une question d'intérêt public. On y franchit rapidement les premiers degrés de cette enfance de l'art où les monnaies d'autres villes s'arrêtèrent pendant longtemps.

') Sur les aqueducs de Svracuse, voy. J. Schubrung, Philologus, XXII, p. 577-638. Cf. vol. I, p. 45i.

^) Voy. ci-dessus, p. 20G. Cf. vol, I, p. 451.

Vers 480 av. J.-C, nous trouvons déjà l'empreinte double ' parfaitement exécutée. Après avoir vaincu les difficultés techniques, les graveurs deviennent artistes, et de là vient aussi qu'on leur permettait ordinairement d'inscrire leur nom sur les monnaies -.

En effet, nous possédons de toutes les villes importantes de l'île des monnaies qui, grâce àl'habile disposition des symboles, à leur exécution irréprochable et à l'expression vivante des effigies, peuvent prétendre au nom de véritables œuvres d'art. Cène sont pas seulement des monuments du culte national, mais aussi des monuments historiques; ils n'annoncent pas seulement la gloire des tyrans vainqueurs aux courses, mais savent aussi rappeler, avec la brièveté de l'épigramme, des époques importantes de l'histoire des cités. C'est ainsi qu'on voit, sur les didrachmes de Sélinonte,le fleuve Hypsas sacrifier sur l'autel d'Asclépios. C'est un sacrifice d'actions de grâces pourl'assainissement d'un terrain bas et marécageux entrepris surl'avis d'Empédocle; un oiseau aquatique qui s'envole comme à regret fait comprendre, d'une façon aussi spirituelle que frappante, le changement salutaire opéré dans le territoire de la ville ^

Mais les plus beaux des objets d'art de cette espèce sont les grandes monnaies d'argent de Syracuse (pièces de dix drachmes) semblables àdes médailles, qui portent au revers un attelage victorieux et qu'on distribuaitpeut-être comme récompenseauxvainqueurs;ducôtéopposé,on voit unegracieuse tète de femme, entourée de dauphins et représentant la déesse de la fontaine Aréthuse, qui jaillissait à Ortygie et nourrissait quantité de poissons consacrés à cette divinité \ A celte série plus ancienne de monnaies appartient probablement aussi la pièce qui portait le nom de Damarétion, en mémoire de la

») Voy. vol. II, p. oSo.

-) Sur les noms des graveurs en médailles, nous avons aujourd'hui un travail complet de A. von Sallet, Künstlerinschriften, Berlin, 1871.

3) Archiiol. Zeitung, 1860, p. 38. Cf. Imhoof-Blumer in Benndorfs Metopen von Selinunt, Anhang, p. 10.

*) Stuart Poole, in Traixsactions of the Royal Society of Litterat., X, p. 3. Barclay V. Head, Chronologie Séquence ofthe coins of Syracuse. London, 1874.

fille de Théron '. Damarëte cimenta l'union entre les deux maisons régnantes, dont l'accord fraternel marque l'époque la plus glorieuse de l'histoire de la Sicile; elle reçut, dit-on, .de Carthage, après la conclusion de la paix^une couronne d'or, et la fit convertir en monnaie pour servir de son mieux l'intérêt général. Son souvenir se rattache aussi aune offrande consacrée à Delphes, au trépied d' « or damarétique », et le même Simonide qui rédigea les épigrammes dédicatoires pour les monuments des victoires de la mère-patrie fit aussi l'inscription gravée sur celui des Dinoménides ; il leur rend le témoignage d'avoir aidé fraternellement les Ilellènes à sauvegarder leur indépendance en terrassant les Barbares.

Ce sont là les œuvres et les monuments de ces années de paix qui suivirent la glorieuse victoire^ et qui eurent pour File des résultats analogues à ceux de cette période de paix dont jouit la mère-patrie, et surtout Athènes, après les guerres médiques. Sans doute, ce ne sont pas des cités libres qui remportèrent et célébrèrent ces victoires ; mais nulle part autant qu'ici la gloire et le bonheur des tyrans ne s'allia à la prospérité des citoyens ; nulle parties détenteurs de la puissance ne surent exercer leur autorité avec autant de modération et associer aussi heureusement pendant quelque temps deux choses qui semblent s'exclure, un pouvoir usurpé et l'ordre légal.

Mais, quelle que soit la différence entre les tyrans siciliens et ceux qui les avaient précédés, leur domination eut le sort de toutes les autres ; elle ne dura pas, parce que le pouvoir royal, tel que Gélon et Théron l'avaient exercé, dégénéra en despotisme et en gouvernement de parti, et que la jeune géné-

1) PoLLUX, IX, 85. D'après Diodore (XI, 26), on l'avait frappé avec l'or d'une couronne envoyée en présent de Carthage à Démarète. Simonide ifragm., 142 Bergk) parle aussi de -/pucrô; AaixapÉTioç (AapéTcoç d'après MEitiEKE,Œ dtp. Col., p. 316). C'est pour cette raison que Bückh {Metrolog. Untersicch., p. 305) avait pris le Démarétiou pour une monnaie d'or, équivalant à un demi-statère. Son opinion a été combattue d'abord par le duc DE LuYNES [Revue Numism., 1843) et après lui par Th. Mommsen {Geschichte des rôm. Münzwesens, p. 70) ainsi que par tous les numismates contemporains, qui placent le Démarétion dans la série des décadrachmes en argent. Cf. Hultsch, De Demareteo argenteo Syracusanorum nummo, Dresd., 1862, et Verhandl. der Hall. Philologen. Versammlung, 1868, p. 40.

ration, élevée dans Fopulence et le luxe, n'avait pas les vertus au moyen desquelles ses prédécesseurs avaient fondé la puissance de leur maison. C'est ainsi que la fortune des Emménides s'écroula déjà avec le fils du grand Théron; quant au fils de Gélon, il eut le sortie plus triste que puisse éprouver Théritier d'un trône. Il tomba, probablement après la mort de son beau-père, entre les mains de son oncle Thrasybule, le plus jeune des quatre fils de Dinomène; et celui-ci, poussépar une criminelle ambition, imagina d'entraîner son neveu dans une vie dissolue, si bien qu'il le ruina de corps et d'esprit. Thrasybule était soutenu par un parti qui désirait le porter au pouvoir. Mais en môme temps surgit un parti républicain, qui hâta la dislocation intérieure de la maison du tyran pour pouvoir s'en débarrasser d'autant plus facilement ; c'est ainsi que Thrasybule arriva, il est vrai, au pouvoir après la mort d'Hiéron, mais ne put s'y maintenir même une année, tout en se rendant coupable des plus grandes violences K Syracuse fut le théâtre d'une lutte ouverte entre les citoyens et les mercenaires, entre la tyrannie et la république ; les autres cités de l'ile, Agrigente, Gela, Sélinonte,etc., prirent part à la lutte, et Thrasybule à la fin dut s'estimer heureux de pouvoir se retirer librement.et de trouver un refuge à Locres en Italie.

Telle fut la fin des dix-huit années de domination des Dinoménides à Syracuse. A l'exemple d'Agrigente, Gela et Syracuse rétablirent la république ^; et, pour caractériser le commencement d'une ère nouvelle et plushcureuse, les Syracusains instituèrent en Thonneur de Zeus « Libérateur » la fête des Eleuthéries ^ Ces changements cependant ne s'accomplirent pas sans amener des combats meurtriers et de graves embarras. Les grandes villes sont, par tempérament, peu aptes à la pratique de la solidarité républicaine, et de plus, les tyrans avaient modifié trop brutalement les habitudes de la vie civique : quant aux populations, elles étaient trop désa-

1) DiODOR., XI, 66.

2) Fin de la tyrannie en Sicile (Aristot., Polit., p. 222 (1312 b 12) et 230 (i 315 b 38).

^) DiouoR., XI, 72. Le type de Zeus Eleuthériqs n'apparaît sur les monnaies qu'au temps de Timoléon (Leake, Numism. Hell. Insid.^ 79. Head, Coins of Syracuse, p. 26 sqq.

grégées par la présence d'éléments étrangers pour qu'il fût possible de créer, par des moyens pacifiques, une vie publique nouvelle. On essaya.il est vrai, de réunir en un seul corps les anciens et les nouveaux citoyens ; mais on blessa profondément ces derniers en les excluant des honneurs, et on causa une scission qui amena des luttes sanglantes dans l'intérieur delà ville. Les différents quartiers devinrent des forteresses d'où les partis se faisaient la guerre. Il restait encore sept mille soldats et citoyens nouveaux, de ceux que Gélon avait reçus dans la ville ; ils s'emparèrent des deux quartiers intérieurs, Ortygie et Achradina, de sorte que les citoyens d'ancienne famille furent repoussés danslesfaubourgs. Les vaincus se retranchèrent à Epipolai, sur la partie occidentale du vaste plateau où se prolonge la ville, pour couper les vivres à celleci du côté de la terre. Par ce moyen, ils réussirent enfin à forcer leurs adversaires à la retraite.

Cependant les effets de la chute des tyrans se firent sentir bien au delà de Syracuse. Car les Sicules, resserréspar la domination des Dinoménides, se soulevèrent de nouveau, et comme ils trouvèrent dans Doucétios un chef audacieux, ils cherchèrent sous sa conduite à se liguer plus étroitement entre eux, pour pouvoir se créer une situation égale à celle des Hellènes. La haine qu'inspiraient les tyrans et tout ce qui venait d'eux décida les Syracusains à s'allier aux Sicules ; ils entreprirent en commun une expédition contre la ville créée parles tyrans, JËtna, qui était odieuse aux uns et aux autres. La population, fidèle à la mémoire d'Hiéron, se défendit vaillamment ; mais à la fin elle fut obligée de céder, et, après une courte existence, cette orgueilleuse et royale cité que Hiéron avait fondée au milieu des fêtes les plus brillantes, fut dispersée et le monument élevé en l'honneur du fondateur détruit ; les Catanéens revinrentdans leurs anciennes demeures, les Sicules rentrèrenten possession de leurs terres, et les habitants d'^Etna furent transportés au pied du volcan, à Inessa^ où ils continuèrent à porter le nom de leur cité *.

1) (AÎTvaîoi) ÈxxTicravTo vr^v vùv ouffav AItv/jV, upo toutou xaXou[A£V/jv 'Ivï^dcrav (DiODOR., XI, 76). On a des monnaies de cette seconde JElnB. ou ^tna- Inessa, portant des types catanéens et la légende AITNA, AITNAIÛN (Leake, Num. Hellen. Sic , 59).

ni 16

Plus longtemps que partout ailleurs la tyrannie se maintint dans les deux villes du détroit sicilien, qu'Anaxilaos avait réunies en un royaume. Depuis la lxxvi^ olympiade (476), Micythos gouvernait cet Etat; d'abord esclave, ilétait devenu, grâce à la confiance d'Auaxilaos, tuteur de ses fils et régent de Rliégion et de Zancle. Il gouverna en cette qualité avec prudence et modération, en cherchant à concilier le pouvoir absolu et la constitution civile; mais ilfit preuve en même temps d'activité et d'énergie, par exemple en secourant les Tarentins menacés et en envoyantdcs colonies sur la cote occidentale de l'Italie. Il arriva même que Hiéroii devint jaloux de lui et excita les fils du tyran à revendiquer leur patrimoine. Micythos y consentit, et rendit publiquement compte de son administration de la manière laplus satisfaisante. Ses pupilles, qui se repentaient de leur conduite, ne purentle décider àmodifiersa résolution; il s'embarqua avec sa fortune privée et se rendit, suivi des bénédictions d'une population reconnaissante, à ïégée en Arcadie, pour y terminer dans la retraite une existence pleine de vicissitudes . Le fait arriva en 467 (OLlxxvii, 2). Les offrandes déposées à Olympie perpétuèrent sa brillante renommée i. Les fils d'Auaxilaos réussirent à se maintenir pendant environ six années encore ; puis eux aussi furent chassés.

Un état de choses uniforme régnait donc enfin dans toute la Sicile grecque. Les cités s'étaient purifiées eu expulsant de leur sein tous ceux qui devaient aux tyrans leurs droits civiques; les exilés étaient revenus, les domaines des familles princières étaient convertis en propriétés publiques, les constitutions libres partout remises eu vigueur. Après l'époque des tyrans, toutes les cités prirent un joyeux essor, comme Athènes après la chute desPisislratides.

Il y avait bien sans doute encore d'ambitieux chefs de partis, qui mirent à profit les troubles de l'époque de transition et firent des tentatives pour rétablir la monarchie. C'est ce

*) Herod., VII, 170. DiODOR., XI, 48, 66. Sur les ex-votos consacrés à Olympie, voy. Pausan., V, 26. On considère comme en ayant fait partie deux bathra avec inscriptions dédicatoires {Archäol. Zeitung, XXXVI, p. 138. n. 175. XXXVII, p. löO, n. 30Ü).

qui arriva notamment à Syracuse, où un certain Tyndaréon distribua de l'argent à la foule; déjà il se voyait entouré d'une troupe prête à le porter au pouvoir. Mais, avant qu'il fût assez fort pour braver les tribunaux, il fut mis en jugement et condamné à mort. Pour prévenir de pareilles tentatives, on mit en usage à Syracuse un procédé semblable à l'ostracisme athénien, qui, comme l'on sait, dut son origine à des circonstances analogues. A Syracuse on l'appelait « jugement par feuilles {r.z-:'j.X',(j[).éqy », parce que ce n'était pas sur des tessons d'argile, mais sur des feuilles d'olivier qu'on inscrivait le nom de celui qui paraissait un danger pour la constitution. On reconnaît là la victoire complète remportée par le mouvement démocratique qui courut d'un bout à l'autre de Tîle ; dans quelques-unes de ses institutions politiques, il semble avoir pris pour modèle Athènes, et il a certainement réagi à son tour sur les luttes que se livraient alors les partis à Athènes, en contribuant à assurer la victoire aux partisans des réformes.

Pour bien des villes de la Sicile, et notamment pour Syracuse, la victoire complète de la démocratie fit époque aussi au point de vue du développement delà vie intellectuelle. Car le grand nombre de procès particuliers, dont furent cause les perturbations économiques et les déplacements de la propriété, fit naître l'éloquence judiciaire, et les assemblées du peuple, où furentprises désormais les décisions concernant les affaires publiques, devinrent une école d'éloquence politique. Les Sicéliotes avaient un talent naturel pour le maniement de la parole; on trouve jusque dans les comédies d'Epicharme la preuve que ce talent se développa de bonne heure. Ce fut à cette époque que Corax - se distingua comme avocat et put composer, grâce à sa longue expérience, une théorie de l'éloquence dans laquelle il enseignait la manière de traiter différentes questions de droit. Il eutpour élève Tisias, dont Gorgias fut à son tour le disciple, de sorte qu'on vit un nouveau genre d'éloquence, tout particulier à la Sicile, prendre un rapide et puissant essor ^. Des circonstances semblables développè-

') DiODOR., XI, 87 sqq.

') Voy. ci-dessus, p. 232.

^) Sur Comx et Tisias, voy. Aristot. ap. Cic, Brutus, § 46. Cf. Blass^ Attische Beredsamkeit, p, 18 sqq.

rent aussi Teloquence à Agrigente, oùle philosophe Empédocle se fit tellement apprécier comme orateur populaire qu'Aristote put le considérer comme le fondateur de la rhétorique ' ; il sut combattre victorieusement les menées des partis qui avaient pour but le rétablissement de la tyrannie, et, comme Solon, il résista lui-même à la tentation de s'élever dans sa ville natale au rang- suprême.

Les études historiques profitèrent aussi du mouvement général. Des hommes avides de s'instruire rassemblèrent les riches matériaux de l'histoire nationale et les mirent en œuvre. C'est ainsi que, pcndantles années qui suivirent l'expulsion des tyrans, le Syracusain Antiochos, fils de Xénophane, écrivit un ouvrage considérable sur les villes d'Italie et de Sicile, ouvrage que Thucydide déjà paraît avoir consulté*, et dont nous déplorons la perte lorsque nous cherchons à reconstruire l'histoire de la Grèce occidentale.

Quant à la constitution générale de Tile, toutes les villes, soit doriennes soit ioniennes, envoyèrent d'abord, d'un commun accord, des députés à des assemblées communes, afin d'agir suivant une politique uniforme et nationale. Avec les Sicules aussi, les villes grecques vécurent en bonne intelligence, et l'on fut assez généreux pour accorder même aux mercenaires, désormais sans patrie, un endroit sur le territoire de Zancle, oii ils fondèrent une colonie ^ Cependant, cette époque de relèvement de l'esprit national et de concorde ne fut pas de longue durée. Les inconvénients de la tyrannie se trouvaient heureusement écartés; mais il ne fut plus possible d'atteindre le but élevé qu'avaient poursuivi les tyrans d'Agrigente et de Syracuse, c'est-à-dire l'effacement des dilTércnces de race, lafusion desGrecs siciliens en un seul peuple, l'union de leurs forces en une armée nationale qui put braver tous les ennemis du dehors et empêcher toute intervention étrangère. L'ile fut de nouveau divisée en Etats particuliers moins capa-

'j DiOG. Laert., VIII, 54.

-) n£p\ 'iTaXt'a; et ^iv.û.iGizii d-jYYpä'Fi [Fragm. Histor. Grœc, I, p. 181), ouvrage utilisé par Thucydide, d'après \\'ölflin.

^) DiODoR., XI, 76. SiEFEHT, Zankle-Messana, p. 12. Sur la Sicile après l'expulsion des tyrans, voy. Diodor., ibid.

bles de se défendre ; les plus grands troubles accompagnèrent le gouvernement populaire, car les cités n'avaient pas eu le temps de s'habituer peu à peu à la liberté; on vit se produire rapidement tous les inconvénients de la démocratie, l'esprit de parti, l'anarchie, les agressions haineuses contre les riches, et se consumer à ce jeu les forces des cités qui n'avaient plus d'idéal à poursuivre. La jalousie des Doriens et des Ioniens se réveilla; les Sicules élevèrent des prétentions de plus en plus audacieuses; et, après la suspension violente du droit commun, amenée par la tyrannie, il était devenu très difficile d'établir une constitution durable.

En Italie moins encore qu'en Sicile il ne saurait être question d'une histoire générale des villes grecques. Là, en effet, aucune union durable ne put s'établir, ni par les sanctuaires amphictyoniques * ni par la puissance prépondérante de certaines villes. Là, la division des forces nationales était bien plus déplorable encore et l'antagonisme bien plus prononcé entre les villes d'origine achéenne, dorienne et ionienne, qui avaient grandi à peu de distance l'une de l'autre.

Pendant les premiers siècles qui suivirent leur fondation, la prospérité de ces villes ne fit qu'augmenter sur ce sol de la Grande-Grèce, d'une si étonnante fertilité. L'histoire de leur développement, écrite par Antiochos, est perdue poumons, de sorte que ce sont surtout les monnaies qui nous rendent témoignage de l'opulence des villes, de leurs cultes et de leurs rela-' tions entre elles. En effet, les minces pièces d'argent des villes achéennes, munies d'inscriptions, frappées en creux d'un côté et en relief de l'autre, prouvent bien, si on les compare aux épaisses pièces de métal de la mère-patrie, combien on s'entendait, dès le vn^ siècle av. J.-C., à empêcher les faux-

') Voy. vol. I, p. 129-130.

monnayeurs d'exercer leur métier. Les recueils de lois des cités italiques sont une preuve de leur culture politique ' ; leurs colonies de la côte occidentale nous prouvent leur puissance; les citoyens de Sybaris, de Crotone et de Locres étendaient leur domination sur les deux mers de la péninsule. Mais, à mesure que les villes sortent de l'obscurité qui pendant des siècles nous cache l'expansion progressive de leur puissance, nous les trouvons animées l'une contre l'autre de la plus violente jalousie, de sorte que le sol de la Grande-Grèce devint le théâtre des luttes les plus sanglantes entre des villes grecques voisines. On peut même dire qu'aucune partie du territoire grec ne fut témoin d'aussi terribles destructions, d'un passage aussi rapide de la prospérité la plus merveilleuse à la misère la plus profonde et à la dévastation complète.

Les villes achéennes, Sybaris, Crotone, Métaponte, furent d'abord les plus puissantes; elles cherchèrent en commun à se rendre maîtresses des colonies fondées par les autres tribus, et c'est par suite de cette ligue que l'antique Siris, d'origine ionienne et située entre Métaponte et Sybaris, fut détruite de fond en comble, vers 580 av. J.-C.(01.l, 1). Puis, les villes achéennes se divisèrent elles-mêmes; Crotone et Sybaris sefirentla guerre, et cette dernière fut si complètement vaincue que les Crotoniates firent passer sur son emplacement les eaux du Crathis, pour en effacer les dernières traces (SIO : 01. Lxvn, 3). C'est ainsi qu'avant l'époque des guerres médiques, les deux villes, que la réception princière de Clisthène * nous a fait connaître comme les plus brillantes des villes grecques delà Basse-Italie, ont disparu de la surface de la terre. Mais la chute de Sybaris fut funeste aux vainqueurs eux-mêmes ^ Le désordre le plus complet régna dès lors dans les villes achéennes ; de tumul-

») Voy. vol. II, p. 112-114.

2) Voy. vol. I, p. 318.

3) TiM., fragm., 63 Göller. D'après Justin,, XX, 3. Strab., p. 262, la défaite des Crotoniates sur les bords de la Sagra doit avoir suivi de près la chute de Sybaris. Cf. Niebuhr, Rom. Geschichte, III, p. 602. D'autres (Mil- UNGEN, Considérations sur la numismatique de l'ancienne Italie, p, 66. Heyne, Opusc.,ll, p. 184) la placent avant cette date. Sur l'histoire de la Grande-Grèce en général, voy. l'ouvrage récent de F. Lenormant, La Grande-Grèce. Paris, 1881 .

tueiix mouvements populaires mirent fin à l'influence des Pythagoriciens, qui avaient rendu Crotone grande et forte, et par suite à la puissance des familles aristocratiques '. L'émeute et les exécutions régnèrent pendant longtemps. Des ambassades vinrent de divers points de la Grèce offrir aux cités des conseils et des secours, et, comme les Achéens ne réussissaient pas à rétablir l'ordre avec leurs propres forces, les villes del'Achaïe finirent par venir à leur aide. Les principes politiques de la mère-patrie furent acceptésparles colonies, comme nousl'apprend Polybe -, sans que nous puissions toutefois déterminer de plus près ni l'époque à laquelle eut lieu ce rapprochement, ni les circonstances qui l'accompagnèrent.

En somme^ l'histoire de la Grande-Grèce resta séparée de celle de la mère-patrie; et, bien que les villes italiques eussent parfaitement compris qu'elles aussi avaient tout à craindre de l'esprit envahisseur du roi de Perse, un seul vaisseau vint se joindre à la flotte grecque à Salamine, celui du Crotoniate Phayllos ^ La puissance de sa ville natale, qui était aussi la patrie de Démocède et de Milon '^ et qui pendant si longtemps avait été comme un modèle proposé à l'admiration de tous les Hellènes, de cette ville qui avait remporté plus de couronnes à Olympie que toute autre ville grecque, étaitbrisée par la guerre civile et les défaites. A mesure que les palestres devenaient désertes, les Crotoniates perdaient leur énergie et leur assurance dans les batailles. Ajoutez à cela que, tandis que les Carthaginois menaçaient la Sicile elles Perses l'Hellade, les peuples italiques étaient sur le point de se jeter en masse sur le littoral de la Grande-Grèce, notamment les lapyges elles Messapiens% avec les Peucétiens qui habitaient une région plus éloignée.

Après la décadence des villes achéennes, Tarante fut la ville la plus brillante et 'le siège principal du commerce de l'Italie

1) Voy. vol. II, p. 115.

2) Sur l'ambassade envoyée en Achaïe (Polyb., II, 7, 7), voy. Th. MCl- LER, De Thuriorum republica, p. 24.

3) Voy. vol. II, p. 319.

4) Voy. vol. II, p. 194-195.

5) Voy. vol. I, p. 540-541.

méridionale. Son opulence surtout attirait les Barbares, et, malgré le secours des habitants de Rhégion, la ville éprouva une défaite terrible, laplus formidable, selon Hérodote, qu'eussent éprouvée des populations helléniques (473 : 01. lxxvi, 4)'. C'est ainsi que, versl'époque où Hiéron battait les Tyrrhéniens, la côte orientale de l'Italie fut livrée aux Barbares, jusqu'au détroit de Sicile. Cependant, la puissance de Tarente n'était pas anéantie. Les anciennes familles avaient, il est vrai, péri dans la lutte ; mais là aussi on vit alors éclater ces mouvements qui,, depuis la fin du vi' siècle av. J.-C, agitaient tout le monde grec. Les classes inférieures de la population prirent part au gouvernement de l'Etat, et le changement de la constitution aristocratique en démocratie - provoqua un puissant essor, de sorte que les Tarentins purent reprendre la lutte avec bonheur et élever à Delphes, entre la lxxviii® et la lxxx'' olympiade, de glorieux monuments de leurs victoires; c'étaient des œuvres d'Agéladas et d'Onatas, qui représentèrent en groupes d'airain les combats vaillamment livrés à cheval et à pied contre les Barbares ^

Après la défaite des Barbares, les guerres entre les villes grecques recommencèrent, comme dans la mère-patrie. La cause principale de ces dissensions était Sybaris, dont les citoyens, même dans l'exil, ne cessèrent pas de songer au rétablissement de leur cité. Lors de leur première tentative (476 : 01. lxxvi, 1) ils espéraient être secourus par Syracuse, et Hiéron se proposait de les soutenir avec une armée contre Crotone; mais le corps auxiliaire ne vint pas, et les Sybarites eurent le dessous une seconde fois*. Puis, S8 ans après la destruction de leur ville, ils se rassemblèrent de nouveau en partant de leurs colonies ^ ; mais il ne tardèrent pas, cinq ans après avoir reconquis leurs foyers, à être expulsés par les Crotoniates (447 : OI.lxxxiii, 2). Leur courage ne faiblit pas. Ils

*) Sur les combats des Tarentins et des lapyges, voy. Lorentz, Tarentinoritm res yestss. 1838, p. 9.

-) AmsTOT., Polit., p. 198,7.

^/ Brunn, Geschichte der (jriechischen Künstler^ I, p. 90-, *) DiODOR., XI, 48.

^) Voy. vol. II, p. 5i5.

s'adressèrent àla mère-patrie, d'abord à Sparte, puis à Athènes, et leurs demandes de secours finirent par amener de l'Hellade des expéditions qui, pour la première fois, eurent une influence décisive sur les destinées delà Grande-Grèce.

En somme, la connaissance de la mère-patrie avecla péninsule occidentale n'avait progressé que lentement, de sorte que, même pour les Athéniens, une expédition dans l'Adriatique était devenue une expression proverbiale pour désigner une entreprise hasardeuse'. Ce ne fut que lorsqu'ils entrèrent en relations plus étroites avec l'Ionie qu'ils se rapprochèrent en quelque sorte de l'Italie, qui depuis longtemps était intimement liée avec les ports de l'Ionie, comme notamment Sybaris avec Milet. On apprit à connaître de mieux en mieux les attraits de l'Italie; ce furent surtout les vastes champs de blé autour de Siris qui attirèrent l'attention d'Athènes, depuis que celle-ci était devenue une puissance maritime. Les Athéniens croyaient avoir des droits sur cette antique contrée ionienne, dont le poète Archiloque avait célébré la beauté ; il circulait des oracles qui leur en assignaient la possession ; et lorsque pendant un certain temps ils durent s'attendre, comme les citoyens de Phocée, à renoncer à leur patrie, ils prirent la résolution, ainsi que Thémistocle le déclara à Eurybiade, d'émigrer à Siris ^ L'audacieux Thémistocle pensait beaucoup à ces lointains rivages d'Occident ; il leur emprunta même le nom de deux de ses filles, Italia et Sybaris^. Ses projets se réalisèrent sous Périclès, qui activa d'une main sûre les relations de l'^^ttique avec l'Occident. Des Sicéliotes de talent furent appelés à Athènes'*: on conclut des traités avec certaines villes, comme par exemple avec Rhégion (01. lxxxvi, 4), et, sous la direction d'Athènes, une colonie grecque vint s'établir sur le territoire des Sybarites.

La fondation de Thurii^ ne devait pas, il est vrai , être une expédition militaire, mais une œuvre de paix, entreprise pour eflacer l'antique mésintelligence des tribus. 11 semblait plus

*) Seeurkitnden, p. 137. Cf. vol. I, p. 507.

«) Voy. vol. II, p. 318.

3) Plut., Themist., 32.

*) Voy. vol. Il, p. 557.

6) Voy. vol. II, p. 545-547.

facile d'y réussir sur cette terre que partout ailleurs, parce que là, dès le commencement, le mélange avait été plus complet, et qu'à Tarente, la seule ville dorienne de la région, il ne régnait rien moins qu'un dorisme exclusif. Thurii, du reste, s'attacha aux principes de la politique nationale, aux lois de Charondas; Athènes, protectrice de la nouvelle colonie, s'acquitta de son rôle avec beaucoup de prudence et évita tout ce qui pouvait trahir des vues ambitieuses. Etpourtant, l'œuvre ne put prospérer sans conflit; car la jalousie des villes italiennes fut vivement excitée. Les Tarentins surtout y viren t une menace pour la prépondérance de leur ville, à laquelle aucune cité de la Grande-Grèce ne pouvait plus opposer de forces égales, et une tentative faite pour arrêter leur agrandissement ; d'autant plus que la ville nouvelle prospérait rapidement et se mettait en relation avec les villes d'origine achéenne. C'est ainsi que les Thuriates devinrent à leur tour les ennemis de Tarente, etprirent comme tels la place de Sybaris. Les deux cités voisines recommencèrent à se disputer les campagnes de Siris^ les Thuriates voulant transformer en réalités les prétentions de leur métropole. Ce fut une singulière coïncidence que leur général^ pendant cette guerre contre une ville dorienne, ait été un Lacédémonien, ce Cléandridas qu'on avait banni de Sparte pour s'être laissé corrompre par Périclès *. On finit par conclure un traité de partage qui accordait aux Tarentinsle droit de fonder une colonie surleur part duterritoire de Siris^, tandis que les Thuriates essayaient de rétablir l'ancienne domination de Sybaris^ et reculaient les limites de leur territoire jusqu'à la mer Tyrrhénienne *.

La fondation de Thurii avait rendu très fréquents les rapports entre Athènes et la Grande-Grèce ^ Thurii avait sans cesse besoin de nouvelles forces, et, jusque vers le milieu de la guerre du Péloponnèse, un grand nombre d'Athéniens vinrent s'y établir, soit sur l'invitation du gouvernement, soit de leur

1) Voy. vol. II, p. 447.

2) ArcMol. Zeitung, XXXVII, p. 149.

3) Voy. vol. I, p. 552.

*) Polygen., II, 10. Th. Müller, De Thuriorum repiiblica, p. 30, ^j Sur Thurii, voy. Meier, Opusc. Academ., I, p. 213.

LA GRANDE-GRÈCE 2Si

propre mouvement; c'étaient surtout des métèques qui avaient de la fortune et qui se sentaient mai à leur aise chez eux à cause des menées des sycophantes ; beaucoup d'alliés aussi émigrèrent parce qu'ils trouvaient trop lourdes la domination d'Athènes, l'élévation des tributs et autres exigences. Mais ce n'était pas le mécontentement seul qui poussait les Hellènes à traverser la mer; c'était le désir, alors très vif et très répandu, de voir les contrées occidentales, Fattrait multiple qu'exerçait le pays d'outre-mer sur- des hommes amis des voyages, la renommée des cités splendides dans lesquelles le luxe brillait d'un tel éclat, la vie à meilleur marché qu'on menait dans ces campagnes riches en blé et en troupeaux, et enfin cette culture intellectuelle variée, propre au pays, qui était venue avec la prospérité ^.

C'est ainsi que le goût des Tàrentins pour les fêtes avait fait naître un genre de poésie badine qui mettait en scène les personnages de la tradition populaire, les héros et les dieux, en les poursuivant de ses plaisanteries et de ses sarcasmes; elle égayait l'action en y mêlant des scènes de la vie journalière. Ces poèmes remplis de saillies spirituelles conservèrent toujours le caractère de l'improvisation. Mais le sérieux ne faisait pas non plus défaut ; le rire sur les lèvres, la Muse disait au public de rudes vérités . Dans la Grande-Grèce, en effet, l'esprit philosophique avait jeté des racines plus profondes qu'ailleurs et exerçait sur la vie publique une influence qui, parmi les Grecs, préoccupait à un Jiaut degré les esprits réfléchis. C'est pour cette raison qu'un grand nombre de Grecs allèrent visiter le berceau de la sagesse pythagoricienne, et admirèrent surtout ceux qui savaient associer la musique et la gymnastique, àlamanièredu célèbre Iccos de Tarente, qui, après les guerres médiques, conquit une couronne àOlympie; c'était le premier maître de gymnastique qu'il y eût alors parmi les Hellènes et en même temps un sage d'une valeur incontestée ^ Les vaisseaux grecs fréquentèrent de plus en plus les

*) Les vases trouvés à Canusium, Rubi, Gnatîa et ailleurs, témoignent de la prospérité à laquelle étaient parvenues de petites localités d'ailleurs inconnues (0. Jahn, Vasen K. Ludwigs, p. xxxvi).

') Plat., Protagoras, p. 317.

mers occidentales; Euctémon', le compagnon de Méton, possédait déjà sur les colonnes d'Hercule desnotions exactes, et le commerce unissait de plus en plus intimement Athènes aux colonies de rOccident, surtout depuis qu'un système monétaire uniforme eutfacilité puissamment les relations.

En Italie, en effet, le cuivre servait à déterminer la valeur de toutes choses; la livre de cuivre {Hbra-lixpx), divisée en douze onces, représentait l'unité monétaire et l'unité de poids, et le système monétaire réglé d'après cebétalon se répandit aussi en Sicile. Les marchands et les colons grecs le trouvèrent tout fait ; ils apportèrent de leur côté les monnaies usitées dans leur pays, et elleseurentcours à côté des autres. Mais ce furent Corinthe et Athènes qui exercèrent l'influence la plus considérable. Corinthe, tout en adoptant le poids d'or babylonien, s'était fait de bonne heure son système à elle; avant Athènes, elle avait remplacé comme type monétaire ses monnaies d'or par des monnaies d'argent; et le statère corinthien en argent, avec ses subdivisions entiers, sixièmes et douzièmes, empruntées à r Asie-Mineure \ eut bientôt droit de cité chez les Achéens d'Italie, les Crotoniates, les Sybarites, etc. Mais, à la longue, les deux systèmes monétaires ne purent subsister ainsi indépendants l'un de l'autre; et, dans l'intérêt du commerce, les Corinthiens renoncèrent àleur ancienne division, donnèrent au statère (pièce de deux drachmes) la valeur de dix Ht7'es, et frappèrent des monnaies d'argent [-liihtq-niimmiis) équivalentes à un dixième de statère, et par conséquent à une livre de cuivre. C'est ainsi que les Corinthiens, si bien placés pour servir d'intermédiaires entre l'Orient et l'Occident, ont les premiers établi un rapport entre les trois métaux précieux, et ont fondu avec le système de la drachme de l'ancien monde le système italique de la livre ^; ils ont même compté par lit7'es dans leur

') Voy. vol. II, p. 572. Sur les connaissances géographiques d'Euctémon, voy. AviEN., Ora maritima, 350. Müllenhoff, Deittsche AlterthiimskundCy I, p. 108 sqq.

2) L'étalon corinthien n'est pas, comme on le croyait autrefois (Bockh, Metrolog. Untersuch., p. 97), emprunté à Athènes, mais dérivé pour son propre compte du talent d'or babylonien. Cf. J. Brandis, Bas Mass- Gewicht-und Miinzxoesen im Vorderasien, p. 60. 159.

3) MoMMSEN, Gesch. des r'ûm. Miinzwesens, p. 81, 83.

propre patrie. A côté des Corinthiens, les Athéniens ont introduit aussi leur système monétaire en Occident, surtout en Etrurie, àTarente et en Sicile*. C'est justement à l'époque où leurs relations avec le sud de Tltalie devinrent très fréquentes qu'ils surmontèrent leur aversion pour les monnaies de cuivre ^. L'homme d'Etat et poète Dionysios, « l'homme de cuivre, » connu pour les avoir introduites^, était un des chefs des colons qui s'établirent à Thurii.

Cependant, plus l'Occident, à tous les points de vue, semblait se rapprocher des Athéniens, plus il était naturel qu'Athènes conçût des plans nouveaux, qu'on ne voulût plus s'en tenir à la politique de Périclès, qui n'avait employé que des moyens pacifiques pour faire valoir le,'prestige de la cité dans la mer Occidentale, et qu'on pensât à y jouer le rôle d'une puissance souveraine. Ces projets devaientbientôt être encouragés par des alliances conclues avec différents Etats. Lorsque Corcyre fut reçue dans la confédération attique, on avait déjà en vue la Sicile et l'Italie \ La haine qu'inspirait Corinthe poussait sans cesse à des plans de conquête sur le territoire des colonies corinthiennes. Pour réaliser ces plans^ il ne fallait donc qu'une occasion favorable, un incident qui motivât l'intervention d'Athènes dans les affaires intérieures des colonies. Cette occasion, ce fut la Sicile elle-même qui la fournit.

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