‹ Histoire grecqueChapitre 13 sur 26 · S III · texte numérisé non relu

S III

A bien des égards on peut dire que la Grèce était plus que jamais en état de résister à une agression; car à aucune époque de l'histoire ce pays n'a été plus peuplé et la population ellemême plus robuste, plus vaillante et plus saine qu'au commencement du v" siècle avant J.-C. Le puissant mouvement de colonisation qui s'était produit en Grèce pendant les siècles précédents n'avait en aucune façon affaibli la mère-patrie ; il lui avait au contraire procuré le bien-être et la prospérité. En effet, le sentiment de sa supériorité matérielle et intellectuelle sur tous les autres peuples, parmi lesquels elle n'avait pas trouvé d'adversaire à sa taille, avait grandement accru la confiance qu'avait la nation en elle-même. Toutes les forces et toutes les aptitudes étaient dans leur plein développement ; le courage et la présence d'esprit s'étaient exercés aux difficultés de problèmes nouveaux et variés. Les relations avec des colonies florissantes avaient partout élevé le niveau de la classe moyenne et ouvert de nouvelles sources d'activité commerciale et industrielle. Au sein du bien-être général, l'appoint des générations nouvelles, nombreuses et robustes, avait bientôt comblé les vides faits par l'émigration. La mère-patrie ne pouvait plus subsister sans les colonies, car l'importation des blés venus des bords du Pont-Euxin, d'Afrique, de Sicile et d'Italie, permettait seule de nourrir une population aussi dense que celle qui remplissait les villes et les campagnes de l'Hellade.

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Le territoire de FArgolide était le seul dont la population eût subi une diminution notable. Pendant la guerre contre Sparte ', Gléomène avait, avec des vaisseaux d'Egine et de Sicyone, opéré une descente, surpris les Argiens et fait périr par le feu ceux qui s'étaient réfugiés dans le bois sacré du héros Argos. Six mille citoyens y perdirent, dit-on, la vie. C'est la catastrophe la plus terrible qui eût, de mémoire d'homme, frappé une ville de la mère-patrie.

A part cela, nul dommage n'avait éprouvé le pays et les habitants, La Laconie comptait 8,000 Spartiates : et chaque Spartiate pouvait prendre aveclui sept hilotes. En outre, cette contrée nourrissait une classe énergique et très nombreuse de campagnards libres ; de sorte que, sans se priver de défenseurs, elle pouvait mettre en campagne 50,000 hommes '. L'Arcadie était une contrée très peuplée, dont on peut estimer les forces à près de 30,000 hommes. Pour la population totale du Péloponnèse, on arrive au chiffre de deux millions d'habitants environ ^. Si l'on en croit Hérodote, dont le témoignage n'est pas suspect, Athènes comptait en ce temps-là 30,000 citoyens ; et il est prouvé qu'elle put encore, dans le cours du siècle inauguré par les guerres médiques , mettre sur pied 13,000 hoplites et 16,000 hommes de troupes tenant garnison, sans compter les équipages de la flotte et la cavalerie \ L'énergie de la résistance que les villes béotiennes opposèrent à Thèbes montre qu'elles

') Voy. ci-dessus, p. 231.

^) Dans les 50,000 soldats laconiens. il ne faut compter, d'après Hérodote, (IX, 28, cf. VII, 234) que 5.000 Spartiates avec 35,000 hilotes, plus 5,000 Lacédémoniens pesamment armés et autant d'autres armés à la légère.

^) Sur le nombre total des Péloponnésiens, voyez mon livre sur le Péloponnèse [Peloponnesos, I, p. 175) ; il faut seulement, au passage indiqué, substituer 3.000 à 1,440 pour Mantinée.

'*) Le chiffre de 30.000 citoyens pour Athènes n'est pas contestable, comme le remarque très justement B.\hr (ad Herod.. V, 97). Le recensement de 441 (01. LXXXilI, -4) a trait à ceux qui demandaient à avoir part aux distributions gratuites de blé (Bockh , Staatshaushaltung , I, 50). Cette opinion est combattue par Fr.vnkel , Attische Geschicornengerichte, p. 3. Pour unir toutes les forces de la cité en vue de la défense nationale, on rendit à Athènes un décret d'amnistie générale (AxDOcm., Le Mysteriis, § 107. Cf. Scheibe, ap. Zeitschrift für die Alterthumswissenschaft, 1842, p. 210). C'est probablement ce décret qui a occasionné le retour d'Aristide (Put., Themist., 11. Cf. ci-dessous, p. 319).

étaient des cités considérables. Nous pouvons nous faire une idée de la population de l'Archipel d'après ce que nous savons de Naxos ' et de Céos. Cette dernière île, une des plus petites de la mer Egée, dont la surface toute en montagnes est à peine de 110 kilomètres carrés, ne renfermait pas moins de quatre villes ayant chacune son port, ses lois et sa monnaie particu* Hère.

C'est de cette époque, où l'état de la population en Grèce était le plus florissant^ que datent les travaux de culture si soignés, dont les restes font encore aujourd'hui l'étonnement du voyageur émerveillé de voir quel parti on a su tirer du moindre espace, comment tous les obstacles que la nature opposait au premier établissement et aux communications avaient été surmontés, et à quel point la terre était partout comme saturée de vie humaine. Sur des rochers oii, de nos jours, des troupeaux de chèvres réussissent seuls à trouver une maigre nourriture, on rencontre des traces de villes qui avaient leur ceinture de murailles, leurs réservoirs et leurs aqueducs, tandis que les hauteurs environnantes, transformées en terrasses artificielles échelonnées jusqu'à leur sommet , fournissaient l'espace nécessaire à la culture du blé et des arbres fruitiers.

Les villes grecques n'étaient pas degrandes villes comme les cités commerçantes ou les résidences royales de l'Orient; mais elles étaient par là même préservées des maux de tout genre qu'entraîne inévitablement une agglomération excessive de population. On n'y voyaitpointde contraste aussi tranché entre l'opulence et la misère qui sont, chacune à leur manière, une cause d'affaiblissement pour les populations : la pauvreté n'y était pas de l'indigence ; la foule n'était pas de la populace. L'opposition entre la vie du citadin et celle du campagnard n'était pas non plus aussi marquée; car, en Grèce, ville et campagne ne formaient pas antithèse. Les cités étaient des communautés qu'on pouvaitembrasserd'uncoup-d'œil, et où toute infraction aux mœurs traditionnelles était d'autant plus facilement signalée et punie. La cohésion était maintenue au sein

') Voy. ci-dessus, p. 107 sqq.

de la société par une loi commune, mais cette loi était considérée comme l'expression vivante de la volonté de tous : aussi, la soumission qu'elle imposait n'avait rien de servile ; chaque particu'lier avait le sentiment d'être un membre du corps social, et cette vie en commun, au grand jour, était l'atmosphère vivifiante dans laquelle se développaient les citoyens. Dans toutes les villes subsistaient encore d'anciennes familles, pleines d'énergie et de talent, qui étaient comme l'incarnation vivante de la tradition des ancêtres, et autour d'elles s'élevait la classe des travailleurs, prête à réclamer sa part dans le gouvernement de la cité.

A côté de la société des citoyens, nous trouvons une population d'esclavesqui, dans les villes commerçantes et manufacturières comme Corinthe et Egine, était très considérable. Là, les esclaves doivent avoir été dix fois plus nombreux que les hommes libres. Pour l'Attique, le minimum doit être fixé à la proportion de quatre esclaves pour un citoyen *.

Au premier abord, on pourrait supposer qu'une si grande multitude d'esclaves devait être un instrument utile dans la main de l'ennemi ; surtout quand ces esclaves retrouvaient des compatriotes dans les rangs ennemis, comme c'était le cas pour les Phrygiens, les Syriens et autres esclaves d'origine asiatique. Cependant, on ne rencontre au cours des guerres médiques aucun exemple de trahison ou de désertion. Les esclaves étaient trop étroitement liés à la cité : entre les familles et leurs serviteurs existaient des relations cordiales qu'entretenaient la coutume et la religion. Les esclaves appar-

^) Les 460,000 esclaves des Corinthiens et les 470.000 des Éginètes sont attestés par des témoignages sérieux (BOckh, Staatshaushaltimg, I, 57). Seulement, il ne faut pas s'imaginer que de pareilles masses d'esclaves fussent agglomérées dans les villes; ils étaient disséminés sur les vaisseaux et dans les factoreries d'oulre-mer. Sur les différentes supputationsdu nombredes esclaves dans les cités antiques, voy. Bichsenschitz, Besitz und Erwerb im griech. Alterthum, p. 141. En ce qui concerne la position sociale des esclaves, elle était différente suivant les lieux et les temps. Dans les cités aristocratiques, on maintenait dans toute sa rigueur les différences de classes; l'esprit démocratique d'x\thènes, au contraire, profitait même aux gens de condition servile et faisait naître, au grand scandale des aristocrates (Ps. XENOPH.jDe rep. Athen., 1), entre maîtres et esclaves des rapports empreints d'un sentiment d'humanité et de bienveillance.

tenaient à des races très inférieures aux Grecs en intelligence, et qui notamment n'avaient pour la vie en commun, telle qu'on la pratiquait dans la cité, ni goût ni aptitude. C'estpourquoi leur condition dépendante n'apparaissait pas comme une oppression. La situation respective des deux parties était considérée comme avantageuse pour toutes deux, et conforme à l'ordre naturel des choses. Du reste, il était impossible de concevoir la cité grecque sans cette base indispensable. Les esclaves étaient chargés de tous les travaux subalternes. Ils cultivaient les champs, s'occupaient de la cuisine et prenaient soin du bétail ; ils étaient les manœuvres et les ouvriers de la maison. Grâce à eux^, leurs maîtres pouvaient mener une vie plus facile, sans tomber pour cela dans la paresse, l'énervement et la mollesse.

Les Grecs furent préservés de cette influence corruptrice de l'esclavage par l'énergie naturelle de leur tempérament, la puissance de la coutume et la loi. Car, dans les Etats bien policés, l'oisiveté et le désœuvrement étaient punis comme des crimes. D'autre part, les citoyens, habitués à constater chaque jour la distance que mettaient entre eux et les esclaves les dons de nature et la culture de l'intelligence, devaient nécessairement se considérer comme une race privilégiée et destinée à régner : le sentiment de cette supériorité contribuait à les remplir de fierté et de courage. Depuis que les Perses s'étaient avancés jusqu'à la mer, on regardait Je continent asiatique comme un pays barbare ; on s'habituait à voir dans la guerre de Troie le premier acte d'une guerre nationale entre l'Asie et l'Europe, et la génération actuelle se croyait appelée à la continuer. Les poèmes d'Homère, qui avaient été réunis à Athènes, commençaient à revivre dans tous les cœurs, et on se rendait compte, avec un orgueil croissant, de tous les trésors que renfermait cette civilisation nationale^ qu'aucun autre peuple n'était parvenu à égaler.

De plus, le citoyen grec était maintenu dans une sphère d'activité supérieure, car il était bien rare qu'il se trouvât dans la nécessité de remplir auprès d'un autre citoyen des fonctions humiliantes ; même le plus pauvre pouvait se faire des loisirs et suivre son penchant pour les afi'aires publiques et les choses

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de l'intelligence. Aux yeux des anciens, en effet, une position indépendante et le loisir assuré étaient indispensables au développement de la vertu civique, vertu qui différait essentiellement de celle qu'on pouvait s'attendre à trouver chez un esclave ou un manœuvre. Le développement du corps par la gymnastique était également un privilège auquel les esclaves n'avaient point de part. C'était la condition première d'une position élevée dans la société civile ; dans certaines villes, la loi défendait même d'inscrire sur les listes des citoyens quiconque n'aurait pas parcouru le cycle complet des exercices dans les gymnases publics. La discipline méthodique de l'école était devenue pour les jeunes gens comme une seconde nature ; ils avaient appris à déployer, le cas échéant, une force double et, jjar dessus tout, à craindre de mériter le soupçon de lâcheté.

La paix et le bien-être n'avaient donc pas amolli la population de la Grèce comme celle de l'Ionie. La palestre avait été la préparation au combat sérieux ; dans les bois sacrés de Delphes et d'Olympie, on apprenait à goûter la joie des victoires chèrement achetées. Le soir même de son triomphe, le vainqueur était salué par des chants. Ensuite on composait, spécialement pour lui. des hymnes de victoire. Il se créa ainsi un genre littéraire qui prit, à partir de Simonide, une place importante dans la littérature grecque.

Simonide de Céos et Pindare de Thèbes qui^ à l'époque de l'invasion persique, se trouvaient tous deux en pleine verve, nous donnent une idée, non seulement des fêtes grecques à l'apogée de leur éclat et de l'art qui leur était consacré , mais encore de la force héroïque qui animait leurs contemporains, de la vigueur de corps et d'esprit qui se transmettait dans les grandes maisons, et de la solennité avec laquelle on célébrait les jeux ou concours nationaux. Ces poètes parcouraient le pays, accompagnés de l'estime de tous et comblés de riches présents; exerçant leur art au sein du peuple, ils travaillaient à resserrer les liens qui unissaient entre elles les cités et les grandes familles, et à les maintenir en communion avec la nation tout entière. Leur rôle était de remettre en mémoire les traditions communes léguées par les vieux àg-es, et d'exaltei*

la magnificence des fêtes panhelléniques ; ils célébraient dans leurs chants la gloire de ces vainqueurs, qui appartenaient à la patrie tout entière et qui étaient comme une incarnation vivante de l'hellénisme. C'est ainsi que nous voyons l'influence de Simonide s'étendre sur les colonies aussi bien que sur la mère-patrie ; il met en relation les mondes les plus divers, fonde partout des amitiés et apaise des différends.

Pindare exerça, avec plus d'autorité encore, ce rôle bienfaisant d'intermédiaire. Thébain de naissance, attaché de tout cœur à sa patrie, il était allé à Athènes et y avait appris auprès de Lasos ' le grand art. Il était initié aux m3^stères d'Eleusis ; il assistait avec prédilection aux jeux nationaux et se trouvait comme chez lui à Delphes, ce centre religieux du pays. Descendant des vEgides, famille dont les nombreux représentants avaient pris une part si importante à l'organisation de l'État Spartiate et à la fondation de Théra et de Cyrène ", cette origine même le prédisposait à juger les affaires de la Grèce d'un point de vue plus élevé et plus large. Voyageur par goût, comme ses ancêtres, il pai-courait les villes de FHellade. Sa mission était de réveiller chez les habitants des contrées les plus distantes le sentiment de la nationalité et des mœurs communes : « Heureuse Lacédémone, » chantait-il déjà dans sa première jeunesse, avant même que la révolte des villes d'Ionie eût engagé ce grand duel entre la Perse et la Grèce, « heureuse Lacédémone, bienheureuse Thessalie, des deux côtés règne, issue d'un même père, la race d'Héraclès, le héros vaillant dans les combats ^w. C'est ainsi qu'il exploitait le trésor des antiques légendes et savait les appliquer avec un art ingénieux, pour fondre dans une grande unité nationale Sparte et les dynastes de la Thessalie, aussi bien que Thèbes, Egine, et les villes arcadiennes.

Mais, si l'on fait abstraction de cette unité idéale, dont le sentiment s'exprimait par la bouche des poètes populaires et réchauffait tous les nobles cœurs, il n'y avait aucun lien

2) Voy. vol. I, p. 211. 252. 570.

3j '0),êta Aay.coa''[j.a)v, (j.dcxaipa 0EiT(Ta).''a • irxTpô; o à|A:poxÉpo»; È| Évb; àpcTio\ii-/,o-j yévo; 'ilpaxXeO; ßx<7as'js (Pi.nd., Pyth.. X, 1-3).

288 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

national qui put g^arantir une résistance durable contre les attaques d'une puissance ennemie conduite par la main d'un despote.

Depuis la dernière génération , la puissance de Delphes était brisée '. La domination de ses prêtres était tombée sans lutte, parce qu'elle n'avait pour appui que des moyens spirituels qui s'étaient usés peu à peu ; il n'était plus vrai de dire que Delphes était le centre de la Grèce : cependant^ rien ne l'avait remplacée, mais, à mesure que les institutions communes des anciens temps disparaissaient, les Etats s'étaient développés, chacun pour son compte^ avec une indépendance de jour en jour plus complète. Chaque république vivait de sa vie propre et formait comme une famille absolument fermée aux autres. Les citoyens des Etats voisins étaient des étrangers, des gens du dehors- Les mariages contractés entre membres de différents Etats étaient nuls de droit, s'il n'existait pas entre eux de convention spéciale à ce sujet. Ajoutons que partout se produisaient des froissements entre voisins, des contestations au sujet de la ligne des frontières, de l'étendue des territoires sacrés, du refuge accordé à des esclaves fugitifs. Et ce n'était que dans des cas très rares que les parties croyaient devoir recourir à une sentence arbitrale pour régler leurs différends. Il n'existait nulle part de tribunal fédéral dont la compétence fût reconnue par tous les Etats. De là vient qu'Hérodote^ racontant la délibération des princes grecs convoqués par Xerxès avant le commencement de la guerre, met dans la bouche de Mardonius la question suivante : Comment le roi des Perses pourrait-il craindre un peuple chez qui les Etats, au lieu de régler leurs querelles par le moyen de hérauts et d'ambassadeurs , ainsi qu'il convient entre gens parlant la même langue, courent aux armes avec une précipitation insensée, pour se déchirer entre eux"?

Les Etats eux-mêmes appartenaient à deux catégories distinctes. C'étaient ou bien de petites communes rurales qui vivaient paisibles et inaperçues, comme les cantons de l'Arcadie, se contentant de suivre un voisin puissant, sans

*) Yoy. ci-dessus, p. 117-118.

2) Herod., VII, 9.

songer à se faire une politique à elles ; ou bien c'étaient des Etats plus grands, plus actifs, prenant part aux affaires du monde, et dont les prétentions ambitieuses se heurtaient entre elles.

Cette situation était celle des deux principaux Etats. Sparte se maintenait encore au premier rang. Ses citoyens passaient pour les plus beaux et les plus vaillants des Hellènes, pour les chefs naturels des autres, pour leurs maîtres dans l'art de la guerre ; ils pouvaient avec un légitime orgueil se considérer comme supérieurs aux Grecs de sang ionien. Bien que la politique malheureuse et sans dignité suivie par Sparte durant les vingt dernières années ne fût pas faite pour inspirer la confiance et le respect, les circonstances étaient cependant favorables à la durée de son prestige. En effet, la terreur générale causée par l'extension de la puissance des Perses, le sentiment toujours croissant de l'insécurité générale dans le monde grec, devaient plus que jamais, à cause de ses moyens de défense naturelle, faire considérer le Péloponnèse comme la forteresse de THellade. La constitution de Sparte et la confédération du Péloponnèse étaient encore ce que les Hellènes avaient produit déplus durable en fait d'organisation politique. Sparte était aussi regardée en Asie-Mineure comme un Etat puissant et bien organisé ; et lorsque, après la chute de Sardes, les circonstances devinrent de plus en plus inquiétantes pour les habitants de cette contrée, beaucoup d'entre eux émigrèrent dans le Péloponnèse pour échapper aux conséquences d'un bouleversement violent. C'est ainsi que Bathyclès de Magnésie s'était transporté à Sparte avec son école d'artistes ', et que les marchands d'Ionie y plaçaient leur argent. Hérodote parle d'un riche habitant de Milet, qui avait confié la moitié de sa fortune au Spartiate Glaucos en réfléchissant que, dans son pays, en lonie, rien n'était stable ni assuré, et que le Péloponnèse était le seul pays qu'on put encore considérer comme un lieu sur 2 .

Cependant, dans ce moment où le monde grec sentait s'ap-

') Voy. ci-dessus, p. 154.

2) Herod., VI, 86.

pesantir sur lui le joug de l'oppression, Sparte n'eut ni le courage, ni la force de profiter des circonstances pour se poser en capitylo des Hellènes et prendre en main la défense de leurs intérêts communs. Ce n'était certes pas faute de convoitises ambitieuses. Avant que la puissance des Perses se fût affermie, les Spartiates avaient manifesté l'intention de venir en personne au secours du roi de Lydie ; mais plus tard, ils n'eurent pas même le courage de protéger leurs propres frères d'Asie, et, par deux fois, ils repoussèrent les Ioniens venus pour implorer leur secours * .

Dans la Grèce proprement dite, ils maintenaient opiniâtrement leurs prétentions ; mais ils vivaient sur leur réputation et ne faisaient rien pour conquérir de nouveaux titres à l'hégémonie. Ils n'avaient pas osé recevoir Platée dans leur confédération, mais ils avaient profité de la demande des Piatéens, comme de toutes les autres occasions, pour exciter la mésintelligence entre les Etats situés au nord de l'isthme -: ce qu'ils ne pouvaient atteindre par leur propre force, la faiblesse des autres devait le leur procurer. Ainsi donc, Sparte n'avait guère soit le pouvoir, soit la volonté de réunir les forces du peuple grec. Sans doute, ses citoyens formaient une armée incomparable; mais ce qui manquait, c'était le souffle vivifiant et le sens des grandes choses : l'Etat ne savait pas tirer parti de ses propres forces ; il se traînait, paresseux et lourd, dans l'ornière accoutumée. Parfois, dans ses Héraclides revivait encore quelque chose de la flamme des héros achéens ; mais alors, l'esprit hardi et entreprenant qui se manifestait en eux se tournait avec un égoïsme sauvage contre leur propre pays, comme le montre l'exemple de Cléomène; ou bien il se dépensait dans des aventures sans but, comme chez Dorieus, son frère cadet, à qui la vie dans sa patrie devint si insupportable qu'il s'en alla par le monde, en Libye d'abord, puis en Sicile, à la conquête d'un nouveau royaume ^.

Ainsi se dissipait sans pro lit ce qui restait encore de l'énergie des anciens héros; et, tandis que les Perses s'approchaient

1) Voy. ci-dessus, p. loO. 204.

2) Voy. vol. I, p. 488.

^) Hehod., V, 41 sqq.

chaque jour davantage, Sparte, dans son égoïsme étroit, ne songeait qu'à ses propres intérêts. Elle désolait le territoire d'Argospar une guerre sanglante; elle continuait à favoriser toutes les divisions dont elle pensait retirer quelque avantage ; et, bien qu'elle eût contracté une alliance défensive avec Athènes, elle avait cependant fait en sorte d'arriver trop tarda Marathon. Dépourvue de plans politiques et d'idées propres^ Sparte n'avait au fond qu'une préoccupation; ne pas laisser grandir Athènes. Mais celle-ci, tant par son développement intérieur que par son action au dehors, était déjà entrée dans une voie qu'elle ne pouvait plus abandonner ; elle était devenue une grande puissance; elle ne pouvait plus que marcher en avant avec honneur, ou reculer honteusement.

En outre, des inimitiés de toute sorte régnaient entre les différents Etats. Au moment où Crésus était assiégé dans Sardes (548 : 01. lvui, 1), Argos et Sparte se trouvaient de nouveau engagées dans une lutte sanglante au sujet des cantons de laThyréatide, que les Argiens avaient perdue pour la seconde fois après la chute de Phidon *. Egine et Corinthe se poursuivaient d'une jalousie réciproque ; souvent, dans la même contrée, les petites villes étaient en discorde avec les grandes, qui voulaient s'ériger en capitales et prendre le pas sur les autres, comme Thèbes, par exemple, sur Thespies et Platée. Le plus souvent, ces guerres entre villes affectaient le caractère de tournois ; elles n'étaient pour ainsi dire qu'une perversion du goût inné des Hellènes pour les luttes et les concours. Des phalanges d'élite venaient se mesurer comme en champ clos, et l'érection du trophée sur le champ de bataille était le but qu'on voulait surtout atteindre. Aussei, il arrivait parfois qu'après la mêlée la plus sanglante la victoire restait indécise. AThyréa, par exemple, les Lacédémoniens se considérèrent comme vainqueurs parce que le dernier survivant de leurs trois cents guerriers, Othryade, avait passé la nuit sur le lieu du combat et réuni en trophée les armes des ennemis, tandis que, de leur côté, les derniers Argiens rentraient en

1) Cf. vol. I, p. 470.

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hâte dans leur ville, pour annoncer leur propre victoire '. C'est ce qui explique aussi que, dans ces luttes de ville à ville, on ne songeât pas à s'assurer des positions les plus avantageuses. Au contraire, les guerriers s'avançaient les uns contre les autres en rase campagne, comme pour un combat singulier dans lequel ils venaient déployer leur bravoure ". Cependant, ce genre de combats, relativement inofîensif s, tendait à disparaître, à mesure que les passions politiques, de plus en plus envenimées, produisaient une opposition plus violente des partis.

Un antagonisme profond séparait la Grèce en deux camps, car il y avait encore dans toutes les villes des familles chevaleresques, héritières de grands bienset d'une vieille renommée, qui se croyaient prédestinées à donner des chefs au peuple et à diriger les cités. Partout où ces familles étaient encore au pouvoir, on haïssait Athènes comme le foyer de la démocratie, dont l'action, semblable à un venin malfaisant, s'étendait de proche en proche, ruinant le régime auquel les sociétés helléniques avaient dû leur santé. On ne pouvait pardonner aux Athéniens d'avoir fait cause commune avec les Ioniens et d'avoir ainsi attiré sur la Grèce tous les maux présents.

Ces mêmes partis se retrouvaient en présence au sein de toutes les cités d'une certaine importance, et leur opposition s'affirmait d'une manière toujours plus tranchée à mesure que grandissait le mouvement qui agitait cette époque. Les uns suivaient ce mouvement avec enthousiasme ; les autres lui opposaient la méfiance ou lui résistaient ouvertement. C'est pourquoi le brillant essor qu'avait pris la jeune Athènes devait

') Lutte pour la possession de la Thyréalide (Her., I, 82. Paus., II, 20, 7). Cf. KoHLMANx, Othryades (Rhein. Mus., XXIX, p. 462 sqq.). et vol. I. p. 470.

^) Mardonius, dans le discours que lui prèle Hérodote, a un mot très juste pour caractériser le combat entre Hellènes : il l'appelle afir/.).« • ÈTteàv yàp

aù.rj.rn'yi Tiôljjiov Trpoffstirwc-i, llvjprj'izti tô y.â/J.iTTOv -/œp-'ov xai ).tiô~aTOv, e;

toOto xaT'.ôvTîç [liyoyvxi (Herod., VII, 9). Il n'est pas question ici, comme le croit H. Stein, de TVîoia T:Epniiy r,-;yL déterminées, comme la plaine de Lélante et autres semblables ; l'orateur veut dire qu'ils considèrent le champ de bataille comme une palestre, où ils mesurent leurs forces en luttant les uns contre les autres, sans chercher les avantages naturels d'une position habilement choisie.

être un sujel de dépit, non seulement pour les Spartiates et les Thébains, mais aussi pour tous ceux qui ne voyaient de salut pour l'État que dans la sage direction imprimée aux affaires par les anciennes familles ; pour ceux qui détestaient par dessus tout ua renversement de Tordre établi, ayant pour conséquence d'amener la multitude au pouvoir et de livrer les destinées de l'Etat aux décisions de tumultueuses assemblées populaires. Dans ce monde nouveau, qui déployait avec une incroyable célérité ses forces naissantes, on ne voulait plus avoir à compter avec des classes privilégiées ; tout devait y être accessible à tous. Les anciennes familles sentaient que cette libre concurrence de toutes les énergies menaçait leur prestige ; leur chute était considérée par les partisans de l'ancien ordre de choses comme la décadence des institutions helléniques et la fin des nobles traditions. Ils ne voyaient dans l'élan actuel qu'une effervescence passagère.

Mais les guerres avec la Perse étaient imminentes. S'il y avait pour la Grèce quelque chance d'en sortir victorieuse, ce ne pouvait être que par l'élan d'un enthousiasme général, c'est-à-dire, par un grand soulèvement national. Personne ne pouvait s'y méprendre. Dans ces conditions, chaque succès deviendrait une victoire du parti populaire, un progrès de la démocratie ; et voilà pourquoi les anciennes familles et leurs partisans n'éprouvaient aucune sympathie pour les guerres de l'indépendance. Déjà, la souveraineté populaire établie dans les villes ioniennes leur avait inspiré une véritable horreur ; et, de même qu'au fond du cœur ils bénissaient sans doute les Perses d'avoir mis fin à ce qu'ils regardaient comme une monstruosité, de même, dans leur propre pays, ils aimaient mieux voir triompher les Perses que les démocrates.

C'est pourquoi, dans toute la Grèce, les sympathies des aristocrates étaient pour lesMèdes; on les voyait, soit, comme en Thessalie ou à Thèbes, diriger dans ce sens l'Etat tout entier, soit, lorsqu'ils n'étaient pas maîtres de le faire, comme à Erétrie et à Athènes, témoigner leurs préférences par des menées occultes. Ils s'ingéniaient même à découvrir toutes sortes de liens de parenté entre Perses et Grecs, afin de déguiser, sous un prétexte honorable, un secret penchant pour la

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cause de l'ennemi. A Argos, on affectait de voir en Persée le père commun des Achéménides et des Argiens. L'érudition mythologique des Grecs travaillait à tirer parti du Phrygien Pélops pour établir les droits des Achéménides sur l'héritage des Pélopides; de même^ on faisait croire à Datis que, comme descendant de Médos, fils de Médée et d'Egée, il pouvait élever des prétentions sur l'Attique ' .

Toutes les raisons que nous venons d'indiquer font comprendre que l'oracle de Delphes était loin de représenter, en face des Perses, la cause de la nation. Les sanctuaires vénérés du monde hellénique avaient un rôle international. Leurs prêtres y trouvaient un immense avantage; c'est qu'ils se voyaient honorés et comblés de présents, non seulement par les Hellènes, mais aussi par les rois étrangers. Ils devaient désirer par conséquent que la paix continuât à unir les deux rivages de la mer Egée, et [rien ne pouvait leur faire plus de tort que l'opposition croissante entre Grecs et Barbares. Aussi n'avaient-ils aucune sympathie pour le mouvement national. Les riches et puissantes corporations sacerdotales de Milet et d'Ephèse y étaient ouvertement opposées. Quant aux prêtres de Delphes, ils avaient encore un motif de plus à jeter dans la balance ; ils comprenaient bien que l'arrivée des démocrates au pouvoir ferait évanouir jusqu'au dernier vestige de leur influence. La démocratie était en effet l'opposé de ce que Delphes avait proclamé de tout temps comme la forme normale d'un bon gouvernement -.

Ceux des Hellènes qui étaient étroitement liés avec Delphes et qui représentaient ses principes devant le peuple se rangeaient à son opinion. Un homme comme Pindare, descendant d'une famille antique et noble, et dont la seule ambition était de faire revivre dans ses chants la gloire des anciennes maisons, « comme la rosée réconforte et embellit les plantes, » Pindare, qui voyait dans la transmission héréditaire des vertus paternelles la seule garantie durable du beau et du bon, et qui avait autant d'éloignement pour la démocratie que pour la

1) Herod., VU, 61. 150. SciioL. Arisïoph., Pac. 289. Le scoliaste donne des détails curieux sur le philhellénisme de Datis. -) Voy. ci-dessus, p. 1 11 sqq.

tyrannie, Pindare ne pouvait partager en aucune façon l'enthousiasme qu'excitaient cesluttes pour l'indépendance. Ilétait capable de chanter les louanges d'un Athénien, peu de temps après la bataille de Marathon, sans consacrer un seul mot au souvenir de cette grande journée'.

Mais les aristocrates n'étaient pas seuls opposés à la guerre. Il ne manquait pas de gens en Grèce qui conseillaient la soumission et penchaient pour les Mèdes. C'étaient des Grecs aussi bien que des étrangers, et particulièrement les gens qui avaient intérêt à ne pas voir troubler une vie de faciles jouissances et les libres communications entre les deux rivages de la mer Egée. Aussi, dans le nombre des étrangers nous citerons, comme ayant exercé dans ce sens une action spéciale^ les courtisanes venues des villes d'Ionie . Ces personnes, par le charme de leur commerce et leurs liaisons avec des hommes en vue, acquéraient une grande influence, et avaient souvent l'occasion de propager dans leur entourage des dispositions pacifiques favorables aux Perses. La belle Thargélio de Milet, en particulier, par les quatorze liaisons qu'elle eut successivement, exerça une influence très considérable sur la politique. En Thessalie, par exemple, elle avait réussi à gagner un des plus puissants dynastes de la contrée, Antiochos, parent des Aleuades ; et elle conserva, même après la mort de celui-ci, un pouvoir souverain. C'est l'exemple le plus connu de ces femmes qui faisaient tourner leur ascendant au profit des Perses^.

Tel était en Grèce, d'une manière générale, l'état des choses et des esprits. Si l'on ajoute à toutes ces considérations la puissance de l'argent, que les Perses avaient à leur disposition, si l'on se rappelle combien étaient rares chez les Grecs les ver-

^) Voy. la septième ode pythique à l'Alcméonide Mégaclès, vainqueur à la course des chars. Cf. Tycho Mommsen, Pindaros, p. 40 sqq. Böckh [Berlin. Monatsber., 1864, p. 129) rapporte l'éloge d'Athènes à la victoire de Marathon. Les jeux pythiques tombent en Métagitnion, le mois de la bataille. Il est possible, à la rigueur, que le morceau ait été composé entre la fête delphique et la bataille (L. Schmidt, Pindars Leben, p. 85) ; mais la chose n'en est pas moins fort invraisemblable. Cf. l'apologie du poète par A. Cuoiset, La poésie de Pindare, Paris, 1880, p. 263-273.

-') Plutargh., Pericles, 24. Athen., p. 608. Buttmann, MytJiologus, II, p. 281.

296 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

tus incorruptibles et combien de fois les Perses furent secondés dans leurs desseins par les Grecs eux-mêmes, soit ouvertement, soit secrètement, par libre adhésion ou par le moyen de transfuges et de traîtres, on comprendra que Xerxès put tenir pour insensé son hôte Démarate, lorsque celui-ci prédit aux Perses une guerre sérieuse.

Le succès dépendait avant tout de Sparte et d'Athènes. Xerxès n'avait pas envoyé d'ambassadeurs dans ces villes : après ce qui s'était passé, elles furent traitées en villes ennemies, qui devaient être châtiées. Toutes deux se trouvaient dans la même situation ; elles devaient donc agir de concert. Mais Talliance qu'elles avaient formée dix ans auparavant s'était relâchée. Athènes, après avoir lutté et vaincu seule, s'était concentrée en elle-même et avait cherché à développer ses ressources propres, sans consulter davantage les Spartiates. Les modifications qu'avaient subies les plans des Perses, puis, les événements qui avaient suivi, la révolte de TEgypte, les luttes des prétendants à Suse, la mort de Darius, les hésitations de Xerxès, et enfin les armements nouveaux qui avaient pris à ce prince beaucoup de temps, tout cela devait favoriser l'exécution des plans de ïhémistocle '. Sans que personne l'inquiétât et la troublât, Athènes était devenue une puissance maritime de premier ordre ; en possession de ses 200 trirèmes bien équipées, de sonport militaire bien défendu, elle se sentait appelée désormais à poursuivre une politique énergique et indépendante.

Cependant, même dans cette situation favorable, Athènes ne pouvait rester isolée. ïhémistocle, après avoir pendant de longues années travaillé exclusivement pour Athènes, entreprit la tâche plus difficile encore de grouper les forces de résistance qui se trouvaient en dehors d'elle, et de réunir dans une action commune les Etats décidés à se défendre. Mais, pour exécuter son dessein, il fallait attendre que le danger fût assez proche pour frapper les plus aveugles, et que la terreur commune fit taire tous les autres sentiments. Le centre naturel du parti national était Sparte, le chef-lieu de la péniu-

*) Voy. ci-dessus, p. 242. 257 sqq. 26ö.

suie, la citadelle de l'Hellade. Mais, dans les circonstances actuelles, cotte ville, située dans la vallée écartée de TEurotas, n'était pas un lieu favorable à la réunion d'un conseil fédéral qui, sous peine devoir ses décisions retarder toujours sur les événements, devait siéger au centre de THellade et près de la côte. Aucun endroit ne répondait mieux à ces exigences que risthme de Corinthe, ce point d'intersection de toutes les voies déterre et de mer; c'était de plus pour les Hellènes un centrede réunion plein d'antiques souvenirs, un lieu sanctifié par les tombeaux des héros Sisyphe et Nélée, ainsi que par le sanctuaire de Poseidon et cet adyton de Palémon où l'on venait faire les serments les plus solennels i. Transporter à l'isthme le conseil des Hellènes, c'était lui permettre d'exercer plus librement son action et lui ouvrir des horizons plus vastes.

Ce fut un jour important pour la Grèce que celui oiî, dans l'automne de l'année 481 (01. lxxix, 4), les députés se réunirent à l'isthme de Corinthe. Ce fut comme l'inauguration d'une nouvelle Union d'Etats sous la présidence de Sparte. Mais Sparte se montra, comme toujours, à court d'idées. Au lieu de marcher en avant^ elle se laissa pousser. C'est d'Athènes que vinrent les idées créatrices et fécondes ; parmi les Péloponnésiens, un seul homme, un Arcadien, Chiléos de Tégée, se montra à la hauteur des circonstances et, par ses qualités personnelles, sut acquérir une grande influence, même à Sparte. Thémistocle et Chiléos furent les principaux fondateurs de la nouvelle confédération, dans laquelle on vit revivre l'esprit des anciennes amphictyonies. Mais cette nouvelle Ligue hellénique était indépendante de toute influence sacerdotale ; c'était une libre association de tous les Etats qui étaient résolus à donner leur argent et leur sang pour défendre l'indépendance de la patrie -'.

Thémistocle se montra, là aussi, un véritable homme d'Etat, sachant unir en temps opportun une sage condescendance à

1) Sur les sanctuaires de l'isthme, cf. E. Curtius, Peloponnesos, II, p. 541.

-) Y) Y£vo[j.£v/) £7i\ Tw Mr|Of.) ^■jix[j.a/ta (Thl'C. , I, 102 : ôaai-/[A''ïi upo; tov nfpcrr,v (Herod., VII, 145. VIII, 140. 1). Cf. Ullrich, Hellen. Kriege, p. 30.

298 LES GUERRES DE l'iNDÊPENDANCE

une activité énergique. Lorsqu'il fut question de savoir qui se mettrait à la tête de la Ligue, il persuada à ses concitoyens de renoncer pour le moment à leurs prétentions, si bien fondées qu'elles fussent. Ce n'était pas le moment de disputer sur des questions deforme : Sparte conserva l'hégémonie, sans la partager avec personne ; mais, en fait^ Athènes prit place à côté de Sparte, et les ambassades qui furent expédiées de l'isthme furent, pour cette raison, composées de membres des deux États.

On décida tout d'abord que tous les députés promettraient, au nom de leurs Etats respectifs, de faire trêve à toutes les querelles intestines, afin de se présenter devant l'ennemi dans une entière concorde . La conséquence la plus importante de cette décision fut la réconciliation entre Athènes et Egine. On résolut , en second lieu , d'envoyer des ambassadeurs chargés d'engager les Etats encore indécis et les frères établis dans les contrées lointaines à prendre part à la Ligue. Cette mesure avait pour but de faciliter à Argos son adhésion et d'obtenir le concours des villes de Crète et de Sicile. En troisième lieu, on s'entendit sur un plan de campagne. Tandis que les décisions du conseil fédéral s'exécutaient, les députés restèrent réunis à l'isthme en conseil de guerre permanent. C'était le quartier général de tous les Hellènes qui étaient résolus à défendre leur pays ; Là, le sentiment national se fortifiait et s'épurait dans la flamme' d'un enthousiasme commun, et l'imminence du dang-er exaltait l'amour de la liberté aussi bien que l'ardeur au combat.

On ne se laissa donc point intimider par les rapports des espions qui revenaient de Sardes, et à qui Xerxès avait fait parcourir son camp, ni par les lamentations de la Pythie qui, au lieu d'enflammer les courages, les abattait, pas plus que par le refus des Argiens, qui mettaient en avant une sentence de la Pythie pour justifier leur fausse neutralité ^, ou par l'insuccès des ambassadeurs qui revinrent de Crète et de Sicile sans avoir pu aboutir. On ne comptait ni les ennemis, ni les amis ; on était uni dans le sentiment d'une impérieuse nécessité. On

1) Hf.rod,, VII, 148.

pouvait à bon droit se regarder comme l'élite des Hellènes de la mère-patrie et se nommer le parti des pati'iotes, les « bien pensants i. »

Mais, si les confédérés ne faisaient là que leur devoir^ les autres méritaient le reproche de manquer au leur. Il fallait que cela fût dit bien haut. Toute adhésion volontaire aux Perses^ aussi bien que tout service rendu par un Hellène à l'ennemi, soit en paroles, soit en actions, était un crime de haute trahison : le conseil fédéral siégeant à Tisthme était le tribunal appelé à en connaître, et il proscrivit des hommes comme Arthmios de Zélée, qui avait apporté en Grèce de Tor perse. Tous ceux qui n'étaient pas partisans de la liberté furent exclus des jeux nationaux : on ne pouvait mériter l'honneur d'être un véritable Hellène que par un patriotisme prêt à tous les sacrifices. On alla même jusqu'à reconnaîre formellement qu'il était du devoir des confédérés de venger les dieux nationaux sur ceux qui les auraient combattus et trahis; on s'engagea, lorsque l'invasion aurait été repoussée, à déclarer la guerre d'un commun accord aux partisans des Perses et à consacrer,, suivant l'antique usage de la nation, la dîme du butin au dieu de Delphes. Cette manifestation d'une politique résolue ethardie avait son importance : elle encourageait les confédérés et portait leurs regards au delà du danger présent ; elle intimidait les villes hésitantes et éveillait, dès ce moment, cette pensée féconde que, de même que l'abstention volontaire serait châtiée, de même^ les villes que les Perses auraient subjuguées par la force devraient être délivrées.

C'est ainsi que, dans ce temps de profonde détresse, oii l'on ne savait pas même comment on couvrirait les frontières les plus rapprochées, naissait et se développait la notion d'une grande patrie au sein plus large^ qui se dresserait dans toute sa splendeur en face des Barbares. De son côté, la Muse grecque ne manqua pas d'alimenter l'enthousiasme du peuple. Ce

1) L'expression officielle, donnée par Hérodote, est : oî Tisp'i rr,v 'EUâSa "EA).r,v£; (c'est-à-dire les Grecs de la mère-patrie) oc xi àfAetvw çpovéovTî; (Herod., VII, 145). Ta àiAîîvw cppovîîv était certainement une ancienne expression, empruntée aux formules en usage à Delphes dans les affaires amphictyoniques.

300 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

fut principalement Simonide de Céos, l'ami influent de Thémistocle, qui, malgré ses soixante-dix ans, s'assimila, avec une ardeur de jeune homme, les passions de cette grande époque : après avoir autrefois joué le rôle de poète courtisan auprès d'Hipparque et, plus tard, des Scopades de Thessalie, il devint le chantre des guerres de l'indépendance et entraîna le peuple au combat contre les ennemis de la patrie. Chacun comprenait quel était l'enjeu de cette redoutable partie et sentait d'autant plus vivement la valeur des biens dont jouissaient les habitants de l'Hellade. L'antique contraste entre Hellènes et Barbares apparut alors dans toute son évidence à la conscience grecque : il est impossible en effet de se figurer des éléments plus hétérogènes que ceux qui allaient entrer en lutte. D'un côté, nous voyons un monarque, aux volontés absolues, se placer avec les princes de sa maison à la tète de multitudes formées par les peuples de l'Asie, qui obéissent aveuglément à ses ordres et qu'il pousse devant lui à coups de fouet, comme des troupeaux^ jusqu'au delàdel'Hellespont; de l'autre côté, un petit groupe de cités libres, qui ne se sont unies qu'au dernier moment pour la défense commune.

Mais, le lien qui les réunissait, c'était d'abord le sentiment d'une obligation morale : donner sa vie pour la patrie et pour ses dieux; puis, le sentiment de l'orgueil national, car elles ne pouvaient supporter la pensée de subir le joug de nations qu'elles méprisaient comme étant des peuples d'esclaves.

§IV

Il s'agissait désormais avant tout, pour les Hellènes confédérés, d'organiser leurs forces militaires et de prendre une décision relativement à la défense du pays. Les Etats représentés à l'isthme par leurs députés étaient, après Sparte : l'Arcadie, Elis, Corinthe, Sicyone, Epidaure, Phlionte, Trœzène, Mycènes, Tirynthe et Hermione ; puis Athènes, peut-être aussi

CAMPAGNE DE XERXÈS 30 i

Mégare, Platée et Thespies. Egine aussi faisait alors cause commune avec eux. Toutes les tentatives d'entraîner d'autres Etats dans leur alliance avaient échoué. Les soixante trirèmes des Corcyréens, dont le concours avait été promis, demeurèrent sous de vains prétextes dans la mer occidentale * ; et les tyrans de Syracuse, qui auraient pu fournir aux confédérés le contingent le plus considérable, avaient trop d'orgueil pour prendre part à une guerre dont Sparte avait la direction ^ . D'ailleurs, ils étaient obligés de ne pas disperser leurs troupes pour tenir en respect les Carthaginois. En Grèce, Argos et Thèbes s'étaient exclues elles-mêmes de la Ligue: Argos attendant avec une joie maligne l'humiliation qui allait être infligée à Sparte, Thèbes épiant la chute d'Athènes. Dans ces deux villes, le gouvernement mettait tout son zèle à comprimer les tendances nationales.

Mais, dans aucun pays, les esprits n'étaient plus partagés et les rapports plus tendus qu'en Thessalie. Les Aleuades agissaient en apparence au nom de tout le pays, mais ils n'étaient rien moins que les organes du peuple ; leur dessein était, bien au contraire, d'étouffer avec l'aide des Perses le mouvement démocratique qu'ils ne pouvaient maîtriser seul. Ceux qui, parmi les Thessaliens, aspiraient à la liberté étaient donc intéressés à la guerre de la manière la plus immédiate. Ils envoyèrent des députés à l'isthme, déclarèrent entrer dans la confédération, et demandèrent qu'on les aidât à défendre leurs frontières.

Il était impossible d'éconduire ces hommes ; défendre les portes de l'Hellade était un devoir sacré et amphictyonique. Le défilé de Tempe était d'ailleurs le lieu oi^i l'on pouvait le plus facilement résister avec succès à une armée supérieure en nombre. Mais, traverser la Béotien'était pas sans danger. C'est pourquoi l'on fit pour la première fois usage de la flotte athénienne. Dix mille guerriers qui se trouvaient réunis à l'isthme furent embarqués sous le commandement en chef du général Spartiate Evœnétos et de Thémistocle : ils furent conduits par l'Euripe dans la Thessalie méridionale ; de là, réunis aux

«) Herod., VII, 168.

2) Herod., VII, 157.

302 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

auxiliaires thessaliens, ils se rendirent à leur poste dans la vallée de Tempe \

Mais la joyeuse ardeur avec laquelle cette vaillante armée avait occupé la vallée, et Tespoir qui l'animait de voir de nouveau la Grèce s'étendre libre et unie jusqu'au sommet de rOlympe, ne se maintinrent pas longtemps. On apprit qu'un défilé supérieur était praticable en été, et un message secret d'Alexandre de Macédoine - informa le général qu'on y faisait déjà les préparatifs nécessaires pour le passage des Perses. L'occupation de Tempe devenait dès lors inutile. On se convainquit aussi qu'il serait très facile aux Perses de débarquer des troupes au sud de Tempe et d'attaquer les Grecs par derrière. Enfin, tout le pays qui s'étendait derrière eux était peu sur. Déjci, les Etats de la Grèce centrale entamaient des négociations avec les Perses, et le parti dynastique en Thessalie prenait une attitude plus insolente à mesure que les Perses se rapprochaient. Dans ces circonstances, il aurait été insensé de sacrifier inutilement, et pour des alliés douteux, l'élite des troupes helléniques sur ces lointaines frontières. Les Grecs se replièrent donc sur l'isthme par le même chemin, et la conséquence immédiate de cette retraite fut la défection ouverte de toute la Thessalie. Bientôt les habitants des montagnes, les Perrhèbes, les Dolopes, les /Enianes et les Magnetes, ainsi que les Maliens etlesAchéens delaPhthiolide^etmèmeles Locriens, dont le territoire venait après, envoyèrent la terre etFeau au Grand-Roi, qui campait encore dans le sud de la Macédoine.

Ainsi se réduisaient les forces des Grecs. Une prompte retraite avait suivi la première sortie , et ceux même qui restaient fidèles sentaient leur courage défaillir. Thémistocle se montra d'autant plus infatigable, à Athènes aussi bien qu'à l'isthme, payant de sa personne ou faisant agir ses partisans. Parmi ceux-ci, on comptait Timon à Delphes. Lorsque les prédictions funestes de la Pythie eurent augmenté le découragement général, Timon retint les théores qui allaient retourner désespérés à Athènes, et réussit à leur procurer un nouvel oracle, dans lequel brillait au moins une lueur d'espérance. « Si tout

») Heroi.., VII, 173.

ä) Yoy. ci-dessus, p. 192-193.

tombe, avait dit en dernier lieu la Pythie^ du moins, les murailles de bois des Cécropides ne tomberont pas * ». Lorsque les députés rapportèrent cet oracle à Athènes, Thémistocle s'en empara pour prouver à ses concitoyens que les dieux euxmêmes approuvaient sou plan, et que ces murailles inexpugnables ne désignaient pas autre chose que la flotte. Une circonstance nous montre quelles luttes incessantes il avait à soutenir dans sa ville natale. Lors de l'élection des généraux, qui eut lieu dans l'année la plus décisive de la guerre, Épicyde, orateur populaire d'un caractère pusillanime, osa se porter candidat à côté de Thémistocle ; sans doute il était soutenu par le parti qui, même en ce moment-là, ne voulait pas qu'on en vînt aux mesures extrêmes. En pareil cas^ un homme comme Aristide, fort de la conscience du devoir accompli, eût attendu tranquillement l'issue du vote ; Thémistocle, qui voyait tout l'avenir enjeu, ne se lit aucun scrupule d'acheter à prix d'or le désistement volontaire de son concurrent ^

Dans le conseil , Thémistocle insista pour qu'on fit une seconde campagne contre l'ennemi, afin de lui fermer l'intérieur du pays. Le choix du poste à occuper ne pouvait être douteux, car il n'y avait qu'un seul chemin qui de la Thessalie conduisit en Grèce, celui qui longeait le golfe Maliaque. Au sud du Sperchios, la côte de ce golfe est resserrée de plus en plus par les contreforts de FOEta, d'abord par les montagnes trachiniennes,puis par le Callidromos, de sorte qu'à la fin il ne reste plus qu'un étroit chemin entre la montagne et la mer. Du pied du Callidromos jaillissent en abondance des sources chaudes qui ont recouvert le rocher d'une croûte sulfureuse. C'est ce qu'on appelait les « Portes-Chaudes » delà Grèce, les Thermopyles ; en effet, comme une porte resserrée, ce passage conduit du territoire des Maliens dans celui des Locriens, et de là dans la Grèce centrale.

Les ennemis ne pouvaient éviter ce passage, si l'armée de terre voulait rester dans le voisinage de la flotte. Tout près du défilé se trouvait l'antique sanctuaire fédéral de Démêler, où les députés des ximphictyons venaient, deux fois par an, faire

') Herod., VII, 141.

-) Plutarch., Themistocî., 6.

304 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

des sacrifices solennels au nom de tout le peuple * ; la religion faisait donc aussi aux Grecs une obligation de défendre ce lieu sacré. D'ailleurs, on ne pouvait trouver une position plus favorable à la défense : car on avait, pour s'appuyer à gauche, des pentes inaccessibles, couvertes d'une épaisse végétation de chênes et de sapins, h droite, le rivage de la mer. De plus, la mer à cet endroit n'est pas une mer ouverte, mais un étroit chenal entre le continentet l'Eubée, une passe qui conduit dans les eaux méridionales. La flotte grecque pouvait donc, tout en barrant à la flotte perse l'entrée du canal, protéger aussi le flanc de l'armée de terre et empêcher une descente de l'ennemi. Enfin, les Thermopyles étaient encore fortifiées par des murailles que les Phocidiens avaient élevées en travers de laplaine. Ceux-ci, en effet, habitant le Callidromos, s'étaient trouvés souvent dans la nécessité de défendre ces passages contre leurs ennemis héréditaires, les Thessaliens - ; depuis la défection de ces derniers, ils s'étaient ralliés avec plus d'ardeur encore à la cause nationale. Il ne fallait pas laisser refroidir ce zèle sans en profiter. Si l'on ne défendait pas les Thermopyles, tout le pays situé au nord de l'isthme devenait la proie des ennemis.

C'était le cas où jamais pour les Spartiates de se mettre avec énergie à la tête de THellade. Mais, cette fois encore, ils se montrèrent lents et insouciants. On consentit à envoyer aux Thermopyles Léonidas, qui, après la mort de Dorieus, avait succédé à Cléomène sur le trône de Sparte ; mais il n'emmenait avec lui que 300 Spartiates. Le gros do l'armée re&ta dans ses foyers; et, tandis que la religion de leurs pères ne connaissait pas de devoir plus saint que de défendre la patrie et ses temples contre les envahisseurs, ils se retranchèrent de nouveau derrière des scrupules religieux, et déclarèrent qu'il ne leur était pas permis d'envoyer leur armée hors du pays pendant la fête Carnéenne. Les Péloponnésiens étaient d'accord pour approuver ce délai, car lafêted'Olympie devait commencer à la pleine lune suivante ^ Il ne se trouva pour se

') Voy. vol. I, p. 132.

2) Herod., VII, 175.

•■') Herod., VII, 206.

joindre aux Spartiates que 1000 hoplites de Tégéc et de Maulinée; le reste de l'Arcadie, à Texception d'Orchoménos qui voulut fournir à elle seule un contingent de 120 hommes, en envoya 1000 aussi; 400 hommes vinrent de Corinthe, 200 de Phlionte, 80 de Mycènes ; 700 hoplites de ïhespies et 400 ïhébains les rejoignirent. Ces derniers étaient des otages qu'on s'était fait livrer par Thèbes, pour être sûr que cet État, dont le penchant à la défection n'était un secret pour personne, ne tenterait aucun acte hostile sur les derrières de l'armée \

L'expédition de Léonidas, sa personne, son attitude énergique, firent la meilleure impression. Les Locriens reprirent confiance, les Phocidiens fournirent des renforts ; on fît annoncer que ce n'était là que l'avant-garde de l'armée du Péloponnèse. On voyait donc enfin un roi de Lacédémone se mettre au premier rang des guerriers de l'IIellade, pour défendre,, entouré des plus vaillants de la nation, le seuil sacré de la patrie. Léonidas prit ses mesures avec circonspection ; en bas, le mur fut restauré, et il fit occuper par les Phocidiens un sentier escarpé qui coupait la montagne appelée Anopaîa. Il espérait aussi réussir à fermer le passage. Dans la pleine conscience de sa grande responsabilité, il attendit l'arrivée des Perses, qui avaient traversé sans accident le riche bassin du Pénée et qui, partis de Pagase, s'avançaient le long de la côte.

Xerxès, ayant passé le Sperchios, se dirigea vers le défilé et vint camper près de l'ancienne Trachis, à rendroitoiil'Asopos s'échappe des rochers trachiniens qui entourent de leur majestueux hémicycle le côté sud du golfe. Les deux camps n'étaient qu'à une heure de distance l'un de l'autre ; entre eux coulaient les sources thermales. Xerxès, ne voulant pas verser de sang inutilement, attendait que les Grecs se retirassent, ainsi qu'ils l'avaient fait à Tempe. Mais ils n'en firent rien ; ils s'avançaient même en dehors du rempart, se prépa-

*) Cox [History ofGreece, I, p. 501) a des doutes sur l'authenticité de la tradition suivie par Hérodote, parce qu'on ne trouve pas d'Athéniens mentionnés parmi les Grecs campés aux Thermopyles : mais on rencontre au même moment, dans la Hotte mouillée à l'Artémisioii, 127 et même 180 vaisseaux athéniens.

306 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

rant au combat par des exercices de gymnastique et parant leur longue chevelure comme pour une fête.

Le cinquième jour enfin, Xerxès fit avancer des troupes pour punir ces hommes de leurs bravades insolentes. Deux jours durant on combattit du matin au soir sur cette petite plage. Toujours remplacés par de nouveaux combattants, les Mèdes, dont les premiers rangs étaient poussés en avant par les masses qui se pressaient derrière eux, venaient successivement chercher une mort certaine. On eût dit des assaillants devant la porte d'une forteresse ; car ils étaient sans défense contre les lances grecques dont tous les coups portaient, tandis que leurs traits rebondissaient sur les armures d'airain. Les troupes furent repoussées à plusieurs reprises, et Xerxès, qui de la hauteur assistait au combat, voyait le sang de ses meilleurs guerriers couler à flots sur le chemin. C'est en vain qu'on aurait lancé des masses nouvelles : il fallait songer à tourner le passage, et il ne manquait pour cela ni de chemins ni de guides.

Le Malien Ephialte s'offrit à conduire un détachement de Perses à travers les hauteurs qui dominent le défilé. Vers le soir, ils quittèrent le ravin de l'Asopos et montèrent à travers les forêts de chênes ; au point du jour, ils atteignaient le sommet. Le calme de l'heure matinale favorisait leur marche : les Phocidiens dormaient; ils ne s'éveillèrent qu'au bruit des pas de l'ennemi. Hors d'état d'improviser une résistance vigoureuse, ils vidèrent la place et se retirèrent sur le sommet du Callidromos, croyant l'attaque dirigée contre eux : mais les Perses ne songèrent pas à s'arrêter pour les combattre ; ils se hâtèrent de redescendre pour tomber sur les derrières des Spartiates.

Ceux-ci ne tardèrent pas à apprendre ce qui se passait. La position était perdue, et cela par la faute des Phocidiens, qui avaient négligé de placer des sentinelles. Hvdarnès était encore dans lamontcgne; la retraite était possible encore. Mais Léonidas ne pouvait hésiter sur ce qu'il avait à faire, car il avait été envoyé là non pas comme général, ayant droit de modifier son plan de campagne d'après les circonstances et selon son propre jugement, mais simplement pour garder le

défilé ». Si justes que fussent ses motifs d'en vouloir aux Spartiates qui l'abandonnaient ainsi, rester à son poste n était pour lui que raccomplissement de son devoir de citoyen, devoir qui pour tout vrai Spartiate était devenu une seconde nature.

Pour éviter une inutile effusion de sang, il congédia les autres contingents. Les Thespienset les Thébains demeurèrent; les premiers unis par un héroïsme unanimement apprécié et d'autant plus admirable qu'aucune obligation extérieure ne les enchaînait à cette place ; les autres, d'après Hérodote, furent retenus par Léonidas. Il savaitque, s'ils survivaient à cette journée, ils ne serviraient qu'à grossir les rangs des Perses-

Aussitôt après le départ des alliés, la retraite fut coupée et des deux côtés s'avançaientmenaçantes des multitudes innombrables. Vers dix heures du matin, la petite troupe des Grecs se rangea pour le combat suprême. Léonidas les conduisit d'abord au milieu de l'ennemi, pour leur donner l'occasion de vendre chèrement leur vie; puis, lorsqu'ils furent fatigués de combattre et que leurs lances commencèrent à se briser l'une après l'autre, ils se replièrent sur une petite colline qui s'élève à quelque trente pieds de hauteur, tout près des sources, du côté dumidi. C'est là qu'ils tombèrent l'un après l'autre, unis comme des frères, sous les traits des Mèdes. Leur sacrifice ne fut point inutile ; ce fut pour les Hellènes un modèle à suivre, pour les Spartiates un stimulant à la vengeance , pour les Perses un exemple de la valeur hellénique, exemple dont l'impression ne s'effaça plus. Leur tombe devint un monument impérissable du civisme héroïque qui se voue à une mort certaine

') On ne peut guère expliquer la mission de Léonidas autrement qu'en admettant que le roi a insisté, contre le gré des autorités, pour marcher, et a fini par prendre les devants avec une troupe d'élite, pour obliger ainsi les autres à sortir enfin de derrière leurs retranchements. Une preuve que les hommes de Léonidas étaient, dès le commencement, prêts à sacrifier leur vie, c'est qu'on choisit, pour composer le bataillon des 300, des hommes qui laissaient chez eux des héritiers (Herod., VII, 205). Il ne saurait donc être question des « chevaliers » de Sparte, et on ne peut pas non plus traduire avec Bährot xaTSTrcûTs; par j i«te a'^afi.s viri. Il est probable que le nombre de 300 était de tradition pour ces sortes d'entreprises, et que le roi choisit librement ses hommes, en tenant compte peut-être des demandes. de ceux qui s'offraient comme volontaires {Literat. Centralblatt, 1867, p. 1167).

308 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

plutôt que de manquer au serment ou au devoir ', un champ d'honneur pour Sparte, mais en même temps un reproche sanglant pour ses magistrats, qui réussissaient, il est vrai, à élever des citoyens, mais qui ne savaient pas tirer parti de leur énergie pour vaincre.

Dans rintervalle, les premières rencontres des Perses et des Grecs avaient aussi eu lieu sur mer. Onze jours après le départ de Xerxès, la Hotte des Perses était sortie du golfe Thermaïque pour appuyer les opérations de l'armée de terre. Mais sa route offrait plus de dangers que celle que suivaient les troupes à travers les belles campagnes de la Thessalie. Elle devait longer la base du Pélion, une côte semée d'écueils et exposée au nord-est ; aussi, avant d'avoir pu atteindre les eaux plus tranquilles de FEubée, elle fut rudement assaillie par les tempêtes de l'IIellespont. Les petites baies formées par les rochers de la presqu'île de Magnesia ne pouvaient fournir un abri à un si grand nombre de navires. Après avoir subi de grandes pertes en vaisseaux et en hommes, la flotte réussit enfin à doubler la pointe méridionale de la presqu'île et atteignit, quatrejours après, l'entrée du golfedePagase -, la rade d'Aphètes, d'où elle vit se dérouler en face d'elle la large côte septentrionale de l'Eubée, appelée, à cause d'un sanctuaire d'Artémis élevé dans ces parages, TArtémision ^ : ce fut là aussi qu'elle aperçut les premiers vaisseaux grecs. C'étaient les 271 trirèmes qui, sous le commandement du Spartiate Eurybiade, gardaient l'Artémision, ce poste avancé de la Grèce centrale, et le canal de l'Euripe. Pour établir les communications avec l'armée de terre, ils avaient placé un vaisseau en sentinelle au promontoire Artémision et un autre aux Thermopyles. Un partisan de ïhémistocle, l'Athénien Abronichos, commandait ce dernier.

Les commandants des vaisseaux grecs flottaient dans de déplorables indécisions, et Thémistocle avait une peine infinie à maintenir réunie la flotte de l'Euripe. Lorsque des nouvelles

') Sur les monuments des Thermopyles, voy. Momtsbor., 1879, p. 3. -) Aujourd'hui le golfe de Volo.

^) 'j-K Ivjooîa; kpô) udcym, k'vOa v.aAîixai iyvâ; 'ApTSjj.too; To?o;pôpo-j Ti|j.£vo; (Kaibel, Epigraph., 40).

favorables arrivaiont de la côte de Thessalie, on hasardait des sorties audacieuses ; puis, tout le monde revenait en hâte se réfugier dans le détroit et, l'angoisse au cœur, poussait à la retraite. L'Eubée elle-même courait un danger immédiat. C'est pourquoi les cités de File s'adressèrent à ïhémistocle : elles envoyèrent trente talents, et, par un emploi habile de cette somme, le général athénien réussit à retenir les Spartiates et les Corinthiens, qui étaient les plus ardents àprêcher le retour dans la patrie. Il sut même profiter de l'impression que la nouvelle du désastre éprouvé sur mer par les Perses avait produite pour encourager la Hotte à faire des sorties ; elle resta ferme à son poste lorsque les Perses vinrent prendre position en face d'elle, à une distance de trois lieues. Le courage qu'il asait fallu aux Grecs pour faire aussi bonne contenance fut immédiatement récompensé ; car une escadre de quinze vaisseaux, que la tempête avait rejetés vers le sud, tomba entre leurs mains sans coup férir. Ces premiers prisonniers furent envoyés à l'isthme.

Pendant ce temps, la Hotte perse avait réparé ses avaries; elle se préparait à exécuter son plan et à forcer, malgré les Grecs qui en défendaient l'accès, le passage de l'Euripe, ce détroit qui sépare l'Eubée du continent et qu'on pourrait appeler les Thermopyles maritimes de la Grèce. Là aussi, les Perses songèrent à tirer parti de leur supériorité numérique pour tourner la position. Dans ce but, 200 vaisseaux furent détachés pour faire le tour de l'Eubée et aller occuper l'entrée du canal du côté du sud, de manière à enfermer les Grecs dans l'Euripe. Afin de masquer ce dessein, les vaisseaux reçurent l'ordre de faire un grand détour et de passeren dehors de Sciathos, comme s'ils voulaient reprendre la routede l'H^llespont. Mais les Grecs furent instruits de cette manœuvre, et, pensant avoir là l'occasion de tenter le combat avec un détachement qui n'aurait pas sur eux une grande supériorité numérique, ils décidèrent que, la nuit suivante, ils poursuivraient les vaisseaux du côté de Sciathos. Mais, comme pendant toute la journée l'ennemi ne tenta aucune attaque, ils s'enhardirent et, à la nuit tombante, ils s'élancèrent sur le gros de la flotte. Les Perses cinglèrent vers la haute mer pour cerner l'audacieuse

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escadre ; mais les Vciisscaux grecs surent si habilement se former en cercle d'abord, puis assaillir Tennemi d'un brusque élan, qu'ils caplurèrent trente bâtiments. Ce fut Lycomède d'Athènes qui s'empara du premier vaisseau perse ; un vaisseau de Lemnos passa aux confédérés.

Les dieux eux-mêmes se montrèrent amis des braves, caria nuit suivante fut une nuit de tempête et de pluie comme on n'en voit que rarement à cette époque de l'année. Le désordre se mit de nouveau dans la flotte ralliée à Aphètes ; quant aux deux cents navires envoyés en pleine mer, ils furent complètement anéantis dans cette même nuit, au moment où ils s'apprêtaient à contourner l'Eubée. Les Grecs, par contre, reçurent un renfort de 53 trirèmes atliques ; ils recommencèrent l'attaque le lendemain, également à une heure avancée, parce qu'ils ne voulaient pas livrer une bataille proprement dite. Ils eurent atï'aire cette fois aux vaisseaux cilicions, et, après avoir vaillamment combattu^, ils regagnèrent la côte d'Artémision.

Les Perses comprirent qu'il ne fallait pas permettre aux Grecs de prendre une troisième fois l'offensive. Au milieu du jour ils s'avancèrent donc, formés en croissant, pour enfermer les Grecs entre eux et la côte. Cette disposition n'était pas heureuse, car, au centre de la ligne d'attaque, les vaisseaux, gênés dans leurs mouvements, s'embarrassaient et s'endommageaient les uns les autres. Les Grecs, et particulièrement les Athéniens, qui étaient toujours au premier rang, purent d'autant plus facilement, en leur portant des coups droits, leur causer de grandes avaries. La nuit mit fin à ce troisième combat qu'on peut déjà appeler une bataille navale.

Si les Grecs n'étaient pas vaincus, ils avaiept néanmoins éprouvé des pertes sérieuses. Dix-neuf vaisseaux athéniens étaient hors de combat ; cinq autres , qui s'étaient avancés imprudemment, avaient été pris par les Égyptiens. Fallait-il continuer à combattre dans les mêmes conditions ? Thémistocle lui-même ne le jugeait pas prudent, car les Grecs avaient encore trop peu de chances de leur côté pour risquer en pleine mer une bataille décisive. Mais ces trois journées de combat ne furent pas perdues. On avait fait là des expériences d'une valeur incalculable; la première frayeur avait été surmontée ;

on avait exécuté avec plein succès, au milieu d'un combat sérieux, les mouvements stratégiques auxquels on s'était exercé pendant des années ; la flotte nationale avait reçu le baptême du sang; elle préludait ainsi aux batailles navales qui allaient être pour les Hellènes autant de triomphes.

Pendant que les chefs de la flotte étaient encore à délibérer ensemble, arriva la fatale nouvelle des Thermopyles ; elle mit fin à toute hésitation. Il n'y avait plus de temps à perdre; il fallait protéger les côtes de la Grèce. Les Corinthiens formant la tête, les Athéniens l'arrière-garde, la petite flotte longea les rivages de TEuripe. Ce qui put être emmené des troupeaux de TEubée fut embarqué sur les vaisseaux. Quant aux malheureux habitants, qui voyaient leur île perdue malgré les sacrifices pécuniaires qu'ils avaient faits pour elle, on en prit à bord le plus possible. Afin de gagner à la cause nationale les Grecs qui se trouvaient dans la flotte ennemie, Thémistocle ht placer à tous les endroits où les Perses devaient faire de l'eau un avis en grec, destiné à rappeler ses compatriotes à leur devoir envers la mère-patrie \

La mort do Léonidas eut les conséquences les plus importantes. En effet, le deuxième plan de campagne n'avait pas eu plus de succès que le premier. Les lieux les plus sacrés du pays^ les Thermopyles et Delphes, étaient abandonnés à l'ennemi. Les villes de la Doride, de la Phocide, de la Locride et de l'Eubée étaient perdues, celles qui hésitaient aussi bien que celles qui étaient demeurées fidèles, et Thèbes allait devenir le quartier-général des Barbares. L'Attique était sans défense, et s'il est vrai qu'au fond le plus ardent désir des Spartiates fût d'arriver à faire considérer le Péloponnèse comme le seul reste de la Grèce libre, ils touchaient au but de leur déloyale politique.

Le combat des Thermopyles n'eut d'autre effet sur Xerxès que d'exaspérer l'irritation qu'il éprouvait. Arrivé si près du but, il pressa ses troupes avec plus d'acharnement encore. Les pertes qu'elles avaient subies furent compensées et audelà par les auxiliaires grecs qui vinrent les joindre. Les

') Sur les combats d'Artémision, voy. Herod., VIII, 1-22.

312 LES GUERRES DE l'iXDÉPENDANCE

Thessaliens étaient enchantés de pouvoir tirer vengeance des Phocidiens qu'ils détestaient et qui, dans un élan de noble fierté, avaient refusé d'acheter leur médiation. Lorsque l'armée ennemie pénétra dans les défilés de Ilyampolis et dElatée et inonda la Phocide, les habitants se réfugièrent avec tout leur avoir sur les sommets et dans les cavernes du Parnasse, tandis que les Perses, conduits par les Thessaliens, dévastaient la vallée du Céphise ' . Un détachement marcha sur Delphes ; mais le sanctuaire ne fut ni détruit ni pillé. Les dieux euxmêmes étaient intervenus et avaient épouvanté les ennemis par des intempéries et des éboulements de rochers" : c'est là du moins ce que racontaient les prêtres ; mais il est probable qu'ils avaient réussi à sauver leur temple par d'habiles négociations avec les Perses. Alexandre de Macédoine occupa les petites villes de la Béotie pour le compte du Grand-Roi ^ L'anxiété et la terreur marchaient devant les Perses, qui se concentraient en masse compacte sur les frontières de l'Attique.

Il n'était plus temps d'occuper les défilés de l'Attique : défendre l'acropole eût été une tentative puérile. Le moment était donc venu d'exécuter le plan que Thémistocle ne perdait pas de vue depuis dix ans. La flotte devait, comme une arche de salut, servir de refuge aux citoyens. Il fallait livrer la ville et le pays pour sauver l'Etat.

Pour diriger l'exécution de pareilles mesures, il fallait une autorité officielle investie de pouvoirs extraordinaires ; car il ne pouvait plus être question d'assemblées du peuple pour délibérer ou rendre des décrets. L'Aréopage reçut les pouvoirs nécessaires. Il ordonna et dirigea l'évacuation du pays, l'embarquement et l'approvisionnement du peuple ; afin qu'aucun des'habitants valides ne fût tenté de chercher son salut ailleurs, il fit distribuer un présent de huit drachmes (7 fr. 80) à tous

>) Herod., VIII, 27-32.

-) Herod., VIII, 35-39. Ctesias, De rebus Persarum, 27. Ctésias croit savoir que cette expédition a réussi, ce qu'on peut réfuter tout d'abord par un passage d'Hérodote (IX, 42). Wecklein [Sitzungsber. der Bair. Akad., 1876, p. 263-2C8) pense que les Perses ont suivi docilement leurs g-uides thessaliens et que ceux-ci ne les ont pas conduits à Delphes.

■^) Herod., Vin, 34.

les citoyens pauvres qui montèrent à bord des trirèmes '. Les prêtres, de leur côté, firent tousleurs efforts pour persuader au peuple que, même hors d'Athènes, ses dieux ne l'abandonnaient pas. D'accord avec Thémistocle, ils annoncèrent que le serpent sacré de Facropole avait disparu de la citadelle et qu'Athêna elle-même, avec Erichthonios qui était comme le gage de sa protection, s'était transportée sur les navires ; les citoyens pouvaient donc se rassurer et la suivre avec confiance -.

Malgré tous ces encouragements, ce fut un jour de lamentations et de terreur que celui oii, chargés de tout ce qu'ils pouvaient transporter de leurs biens, les Athéniens se dirigèrent vers le rivage, disant adieu à leurs foyers, incertains s'ils reverraient jamais leur patrie. Beaucoup d'entre eux se rendirent à Salamine, qu'un bac reliait avec l'Attique, d'autres à Egine, d'autres encore dans le Péloponnèse, principalement à Trœzène. Salamine devint donc l'acropole de l'Attique; c'est là qu'était le siège de l'Aréopage, là que fut rendu le décret qui rouvrait les portes de la patrie à tous les bannis. Aucun Athénien ne devait être empêché dans un pareil moment de prouver sa fidélité à sa ville natale. Cette décision fut prise surtout en vue d'Aristide. On voulait montrer par là qu'il ne pouvait plus être question de partis dans l'Etat. L'union et la fraternité se manifestèrent plus vivantes que jamais en dehors même des limites de la cité. Les habitants de Trœzène donnèrent l'hospitalité aux vieiHards et aux femmes d'Athènes ; ils accordèrent à tous les indigents l'entretien aux frais de l'Etat , permirent aux enfants de récolter les fruits des champs et des jardins, et se chargèrent de payer des maîtres pour instruire les jeunes garçons.

La mer de Salamine fut le point de ralliement de la flotte qui avait tenu tête à l'ennemi devant Artémision. C'est là que se dirigèrent les Athéniens pour protéger leurs côtes, les Eginètes pour être à portée de leur île, les Péloponnésiens pour appuyer les troupes qui défendaient les défilés de l'isthme.

') Cf. Aristot., Polit., p. 120i(p. 201.5 edit. 1855). Plut., Themist. iO. Scholl ad Herod., IX, 5, Wachsmuth, p. 543. 2) Herod., ¥111,41.

314 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

Dans rintcrv aile, une nouvelle flotte s'était rassemblée dans la rade de ïrœzène ; elle vint aussi les rejoindre. D'après Hérodote, le nombre des trirèmes réunies était de 378. Les Athéniens formaient le noyau de cette armée navale ; leurs vaisseaux étaient aussi nombreux que ceux de tous les autres ensemble ; sans eux, il n'y avait pas de bataille possible.

Les Perses avaient suivi les vaisseaux grecs par le canal de TEuripe ; au moment où Tarmée de terre pénétrait dans TAttique, leur flotte jetait l'ancre devant la plage de Phalère; après toutes les pertes qu'elle avait essuyées, elle comptait encore plus de mille voiles. Les deuxflottes se trouvaient donc pour la seconde fois en présence, et tout dépendait des décisions qui allaient être prisesdans les deux quartiers-généraux. • Xerxès réunit son conseil en séance solennelle sur les grèves de la baie de Phalère. Au premier rang siégeait le roi de Sidon, puis celui de Tyr, puis, rangés d'après l'étiquette la plus sévère, les princes de l'empire et les autres chefs de l'armée et de la flotte '. Rempli d'orgueil à la vue des forces qu'il avait su réunir au cœur du pays ennnemi, s'attendant à chaque instant à la prise de l'acropole, le Grand-Roi mit en discussion le plan de campagne à suivre, et envoya Mardonius recueillir les avis à la ronde. Tous savaient que le roi comptait sur une victoire certaine, et personne n'osa déconseiller une bataille navale. Seule, Artémise, la prudente reine d'Haiicarnasse, déclara avec franchise qu'il n'y avait qu'un plan de campagne raisonnable : c'était de marcher sur l'isthme par la route de terre; de cette façon, la flotte ennemie se disperserait sans combat, et on en aurait fini, une foispour toutes, avec la résistance. Cette opinion était d'une justesse si incontestable qu'il est difficile de s'expliquer l'aveuglement des Perses : en effet, ils allaient s'engager de leur plein gré, avec une flotte si lourde à manœuvrer, dans les eaux les plus dangereuses que put leur offrir la mer Egée. Mais Xerxès ne pensait même pas avoir à combattre la flotte ennemie : il comptait l'anéantir au premier choc ; et peut-être le bassin resserré de la mer de Salamine, que le regard embrasse aisément, lui paraissait-il

») Herod., VIII, 67.

un théâtre admirablement choisi pour assister en personne à ce speciale.

L'île de Salamine est un rocher de forme allongée, au contour merveilleusement découpé; du côté du sud, elle s'étend sur une bonne longueur dans la mer d'Égine, tandis que sa partie septentrionale s'engage si avant entre les côtes montagneuses del'Attique et de la Mégaride qu'elle fait du golfe d'Eleusis une sorte de mer intérieure ; deux détroits resserrés donnent accès dans cette baie ; l'un longe la côte de la Mégaride , l'autre, qui commence au Pirée, est tellement rétréci par des promontoires, des écueils et des îlots qu'il n'offre guère à son entrée que sept stades de largeur. Grâce à cette disposition, ce golfe abrité forme une excellente rade aux eaux profondes. En face des montagnes de l'Attique se creuse sur le rivage del'île une baie semi-circulaire, bordée d'une plage unie et basse, au-dessous de la ville de Salamine bâtie sur l'isthme qui relie les deux moitiés de l'île. C'est là que s'étaient arrêtés les vaisseaux grecs. C'est là qu'allait être décidé dans quels lieux et par quels moyens on défendrait ce qui restait encore de la Grèce libre. Son sort dépendait d'une résolution prompte et unanime ; et cependant, jamais le conseil de guerre des confédérés ne fut plus divisé et plus indécis.

Aucun de ses membres ne se trouvait dans une position plus fâcheuse qu'Emybiade, le général en chef des alliés. Sparte le laissait sans instructions d'aucune sorte ; de plus, c'était un homme d'un caractère faible et incapable d'avoir sur la situation une opinion personnelle. A côté de lui, il y avait d'une part Thémistocle, dont l'irrésistible ascendant lui était antipathique et dont l'insistance l'inquiétait; de l'autre, Adimantos de Corinthe.

La position des Corinthiens vis-à-vis d'Athènes avait complètement changé. Avant labataille de Marathon, ils avaientété ses alHésles plus actifs, parce qu'ils voyaient en elle un contrepoids à la puissance de Sparte, une garantie d'indépendance pour les Etats moyens, et qu'elle avait puissamment coopéré à l'abaissement d'Égine \ Mais lorsqu'Athènes, sous l'habile

') Voy. ci-dessus, p. 259.

316 Li:S GUERRES DE l'iNDÉPEXDANCE

direction de Thémistocle, fut devenue en peu d'années la première puissance maritime, les choses changèrent tout à fait. Athènes devint pour Corinthe l'Etat le plus redoutable, et Thémistocle, l'homme le plus détesté. Aussi Adimantos étaitil son adversaire déclaré, et, bien qu'il dût reconnaître mieux que personne les chances de succès qu'offrait un combat naval à Salamine, il se mit à la tète du parti qui opinait pour la retraite. La frayeur des Péloponnésiens, l'imprévoyance et l'égoïsme de Sparte, secondèrent "ses desseins ; il leur représenta le cas où la bataille aurait une issue fâcheuse : ils seraient tous perdus infailliblement, et, serrés de près de tous les côtés, ils n'auraient plus qu'à attendre une mort certaine. Déjà le ban et l'arrière-ban des Péloponnésiens, qui s'étaient mis en route à la nouvelle de la mort de Léonidas, était réuni à l'isthme. On travaillait jour et nuit à y élever une muraille, tandis qu'un autre détachement s'occupait à combler le passage des roches scironiennes '. C'était donc à l'isthme qu'était la porte de l'Hellade projirement dite.

Pendant la délibération, on annonça la prise de l'acropole d'Athènes. Les Perses, placés sur la colline de l'Aréopage, avaient d'abord fait pleuvoir sur elle des traits enflammés, puis ils Tavaient escaladée du côté du nord par un sentier secret. La vaillante troupe qui n'avait pas voulu livrer les sanctuaires de ses pères fut massacrée au pied des autels et dans les temples, et toute l'acropole dévastée par le fer et le feu -. C'étaient là des actes d'un fanatisme sauvage et tels que ne les eût pas soufferts le cœur plus noble de Daiius.

Bien que ce désastre inévitable ne pût exercer une influence décisive sur la marche des événements, il n'en produisit pas moins un grand effet. Une partie des triérarques coururent en hâte pour préparer le départ, ceux qui restèrent votèrent avec Corinthe. L'assemblée se sépara à la nuit, et Thémistocle regagna son vaisseau, découragé et lassé par tant de vains efforts. A ce moment entra chez lui Mnésiphilos, son vieil ami, qui l'aimait d'une tendresse paternelle. C'est dans la société de Solon que s'étaient formées les vues politiques du vieillard

1) Herod., VIII, 71.

2) Herod., VIII, 53.

et qu'il avait puisé sa foi dans la grandeur future d'Athènes '. Esprit philosophique^ dénué d'ambition, il n'avait pas, à ce qu'il semble, recherché une situation eminente dans l'État ; mais^ parses conseils et son enseignement, il avait acquis une grande autorité sur la jeunesse et en particulier sur Thémislocle. Il maintenait vivantes autour de lui les idées de Solon sur le développement de sa ville natale, et formait ainsi le lien entre la vieille génération et la nouvelle. A cette heure décisive, il intervint directement dans le cours des événements. Il s'informa de ce qui s'était passé au conseil, et, lorsqu'il apprit que la retraite était décidée, il dit à Thémistocle : « S'il en est ainsi, tu ne combattras plus pour une patrie *. »

Cette parole porta coup. L'irrévocable opportunité du moment présent s'imposa avec une évidence nouvelle à l'esprit de Thémistocle et ne lui laissa plus de répit ; sans tarder davantage, il sauta de nouveau dans sa barque et se fit conduire au vaisseau du général Spartiate. Il se trouvait cette fois seul en présence d'Euryhiade ; il lui démontra que c'était renoncer à toute espèce de combat naval. Les Eginètes et les Mégariens, pas plus que les Athéniens, n'iraient reprendre position derrière Salamine. Pouvait-il, lui, le général en chef, laisser se disperser sans gloire l'imposante escadre qui lui était confiée?

Eurybiade rappelle les généraux au conseil^ et Thémistocle prend pour leur exposer son avis le ton le plus doux et le plus insinuant : Mégare et Éginc l'approuvent. L'irritation d'Adimantos redouble : « Thémistocle, » dit-il d'un ton méprisant, « n'apasmèmc le droit de prendre ici la parole, lui, un homme qui n'a plus ni patrie, ni cité ». « Voici Athènes, » lui répondit Thémistocle en montrantles 200 trirèmes; «et, bien qu'elle n'ait plus ni maisons ni territoire, elle est encore plus puissante que vous tous » . Il dévoile alors sans ménagement la malveillance de Gorinthe, la joie maligne qu'elle éprouve d'assister au désastre d'une ville confédérée; puis, s'adressant en termes brefs et résolus à Eurybiade, il le somme de choisir entre l'honneur et la honte. « Nous autres Athéniens, » dit-il en terminant, «nous ne retournerons pas à l'isthme. Si vous ne voulez pas

') Voy, vol. I, p. iiO.

-) Herod., VIII, 57.

318 LES GUERRES DE l' INDÉPENDANCE

combattre, eh bien ! nous partirons avec tous nos vaisseaux, et nous irons en Italie fonder une nouvelle Athènes. Quant à vous, vous verrez si vous pourrez défendre votre pays sans nous ! »

L'attitude énergique de Thémistocle ne manqua pas son effet ; car, si les Athéniens faisaient défection, toute résistance devenait impossible. Vers le matin, il fut donc décidé qu'on tiendrait bon. Au point du jour, on vit la flotte ennemie quitter la rade de Phalère pour venir se ranger le long de la côte d'Eleusis en face des Grecs. En même temps les fantassins, les cavaliers et les chariots des Perses descendirent vers le rivage. De quelque côté que le regard se portât, la terre et la mer étaient couvertes à perte de vue d'ennemis qui s'avançaient comme des nuées d'orage autour du petit groupe formé parles Grecs. Bientôt il n'y eut plus de retraite possible, et plus d'autre refuge que les rochers nus de l'ile encombrée déjà de fugitifs désolés .

Encore une fois, les Grecs perdirent courage. Les Péloponnésiens voyaient déjà Tennemi marchant sur l'isthme ', et prêt à attaquer leur patrie qu'ils avaient abandonnée ; ils se sentaient sacrifiés inutilement, et cela pour les Athéniens qui étaient eux-mêmes déjà perdus. Le découragement dégénéra bientôt en murmures et en résistance ouverte, et Thémistocle ne vit désormais qu'une chance de salut : contraindre les Grecs à se défendre. 11 résolut donc d'entrer en négociations avec le roi de Perse. Il lui fit savoir — et ceci était conforme à la vérité — que les Hellènes avaient l'intention de fuir, qu'il ne devait pas négliger une aussi bonne occasion de s'emparer de toute la flotte, mais se hâter d'occuper les issues de Tun et de l'autre côté. Xerxès n'hésita pas à suivre cet avis ; tourner et envelopper l'ennemi, n'était-ce pas le programme constant de la tactique peu inventive du roi des Perses ? A l'entrée de la nuit, on avança l'aile occidentale vers Salamine ; à l'est, on barra la mer vers Alunychie, et Psyttalie fut occupée ^ Telle était la situation pendant que dans le conseil de guerre

*) Herod., VIII, 71.

- Un délachement de la flotte perse contourue Salamine par le sud ,"pour prendre position au détroilde Mégare (Diod., XI, 17. Cf. /Eschyl;, Pers. 368)

on discutait toujours, comme si Ton avait encore le choix entre la bataille et la retraite, et que Thémistocle pressait en vain les alliés de se préparer au combat. En ce moment, on vint rappeler ; Aristide était devant lui. Il était accouru d'Egine, car, dans cette détresse^ il ne voulait pas rester éloigné de sa patrie. Il tendit la main à Thémistocle, lui disant que désormais ils ne devaient plus rivaliser que de zèle pour le bien de la patrie. Il lui confia ensuite qu'il n'avait pu arriver qu'à grand'peine jusqu'à la flotte et que tous les abords étaient gardés. Sans s'en douter, il annonçait ainsi à son rival le succès de sa ruse. Thémistocle ravi l'introduit dans le conseil; il l'invite à faire son rapport. Des transfuges de Ténos soni, amenés qui mettent hors de doute le fait d'un blocus complet. On comprit alors qu'il n'y avait plus de choix.

On se hâta de profiter du reste de la nuit pour ranger les vaisseaux en bataille. On plaça les Athéniens à l'ouest, en face des Phéniciens et des Cypriotes, les Péloponnésiens à l'est, en face des Ioniens : au centre étaient les vaisseaux d'Eubée et d'Égine, vis-à-vis des Cilicienset des Pamphyliens. Les alliés furent rejoints par le vaisseau de Phayllos de Grotone, que ce dernier avait équipé à ses frais : deux vaisseaux de Ténos et de Lemnos, qui avaient déserté la flotte ennemie, vinrent encore s'y ajouter. La position de la flotte était extrêmement favorable, parce que les promontoires du rivage de Salamine la garantissaient du péril d'être tournée et enveloppée.

Tel était l'état des choses lorsque se leva le jour décisif, le 20 septembre (19 Boédromion). C'était pour les Athéniens un jour sacré, car au soir de ce jour commençait la fête d'Iacchos, où l'on portait en grande pompe l'image du dieu à Eleusis, et où toute la baie sainte brillait de l'éclat des flambeaux. Pendantque Thémistocle enflammait les siens pour la lutte décisive, le navire portant les images saintes des yEacides revenait d'Egine. La flamme du sacrifice monta vers le ciel, présage de bonheur î justement, on amenait trois prisonniers : l'armée, docile au conseil du voyant Euphrantide, demanda qu'ils fussent sacrifiés aux dieux ^ L'ardeur guerrière s'exalta jusqu'à la fureur

1) D'après Phanias d'Êrésos (ap. Plut., Themist., 13. Aristid., 9). Euphrantide réclame des sacrifices humains pour Dionysos Omestès.

320 LES GUERRES DE l'iNDÉPEXDAXCE

sauvage^ et, lorsque les Perses aperçurent leurs adversaires, ils constatèrent, contrairement à leur attente, qu'ils avaient devant eux une armée prête à combattre : les échos de Tile retentissaient du son des trompettes et des chants de guerre.

Des deux côtés on était prêt pour le combat le plus acharné, car les Hellènes n'avaient d'espoir que dans la destruction de l'ennemi, et derrière eux, sur les hauteurs de Salamine, ils pouvaient voir leurs femmes et leurs enfants qu'attendait l'esclavage, s'ils ne remportaient pas une victoire complète. Derrière la flotte des Perses s'élevait, sur la saillie formée par le mont .^galéos, le trône aux pieds d'argent du Grand-Roi. C'est là qu'il était assis au milieu de son armée, entouré de ses conseillers et de ses scribes, pouvant parcourir de son regard ces eaux, dans le domaine étroit desquelles se pressaient des centaines de milliers de combattants, prêt à accorder sur-le-champ les récompenses les plus brillantes comme à prononcer les peines les plus terribles ^ Chaque capitaine de vaisseau croyait voir fixé sur lui l'œil du roi : leur amour-propre en était exalté, particulièrement parmi les Ioniens, dont un petit nombre seulement restait de propos délibéré en arrière. Aussi les Perses commencèrent-ils l'attaque sur toute la ligne avec une violence extrême, et les Hellènes battirent en retraite vers Salamine, toutefois dans le plus grand ordre, laissant les proues tournées vers l'ennemi. Peu après, ils avancèrent lentement, les Athéniens et les Eginètes en tète.

Comme dans les batailles homériques, le combat commença par des attaques partielles : les capitaines les plus téméraires se hasardèrent les premiers à avancer et entraînèrent les autres dans la mêlée. Peu à peu la lutte devint générale, et le succès des Grecs se dessina de plus en j)lus. Car les Barbares, qui se fiaient à leur nombre, combattaient sans ordre et sans plan, tandis que les Hellènes, surtout les Eginètes et les Athéniens, se groupaient en escadres compactes. Les vaisseaux des Barbares étaient des maisons flottantes remplies de troupes ; pour les Grecs, le vaisseau était lui-même une arme qu'ils savaient lancer contre l'ennemi avec une force irrésislible. Leur courage

') IIerod., VIII, Ü0.

CAMPAGNE DE XERXÊS 321

croissait à chaque coup qui coulait un navire ennemi, à chaque mouvement rasant qui mettait en pièces les rames des adversaires. Vers midi, le vent fraîchit et la mer s'agita, ce qui augmenta la détresse de l'ennemi. Rangés sur trois lignes, leurslourds bâtiments n'avaientpas le jeulibre; les navires avariés ne pouvaient reculer pour faire place à d'autres. En outre, les équipages de nationalités diverses se regardaient d'un œil jaloux et défiant. Les Phéniciens accusaient les Ioniens de trahison : les uns faisaient chavirer les autres pour se sauver eux-mêmes. La terreurdes Asiatiques était d'autant plus grande qu'ils regardaient les flots comme leur tombe assurée, tandis que les Grecs^ agiles et dispos, tiraient d'autant plus de parti de leur adresse à la lutte corps à corps, au saut, à la nage, quela mêlée était plus compacte. L'amiral Ariabignès, frère du roi, et d'autres hommes considérables, périrent dans la lutte. La flotte perdit sa cohésion, et les vaisseaux, pour échapper à la déroute générale, commencèrent à reculer vers Phalère. Le vent d'ouest favorisait ce mouvement : mais dans leur retraite les attendait un nouveau malheur. Car, pendant que les Athéniens poursuivaient les fuyards, une croisière d'Eginètes, postée au dehors, les attaqua de front et leur fit éprouver de grands dommages '.

Dans un tel désarroi, on n'eut pas le temps de recueiflir les troupes qu'on avait débarquées à Psyttalie pour empêcher les Grecs de sortir du golfe. Aristide profita de cette circonstance pour prendre une part active à la journée. Il réunit à la hâte une troupe de citoyens armés,, qui assistaient de Salamine àla bataille; il débarqua aveceuxdans l'île, dontles broussailles à ras de terre ne pouvaient servir d'abri [aux ennemis cfl"rayés. Ainsi tout le détachement, composé de Perses d'élite, tomba sous le glaive des Athéniens ". Deux

1) Le combat resta limité à la partie orientale du détroit de Salamine : le passage resta libre du côté de Skaramanga. C'est par là que, dit-on, Adimantos s'enfuit avec les Corinthiens jusqu'au Sciradion et, une fois là, revint sur le lieu du combat (Herod., VIII, 94. H. Lolling, Mittheil, des Deutschen Archäol. Instit. in Athen, I, p. 135 sqq.). Cf. Löschke, ap. Jahrbb. für Philol., 1877, p. 25 sqq. A. Du Sein, Histoire de la marine, Paris, 1879, I, p. 112.

2) Herod., VIII, 76. /Eschyl., Pcrs., 453.

heures après le coucher du soleil, la lune se leva : sa lumière favorisa la fin de la poursuite et montra aux Grecs le golfe libre d'ennemis, couvert de débris et de cadavres flottants. En reconnaissance de ses services, la déesse de la lune, Artemis Munychia^ eut sa fête associée avec Tanniversaire de la victoire '.

Quelque brillante et incontestable que fût la victoire des Grecs, elle n'avait pas, au fond, été décisive. La marine ennemie n'était rien moins qu'anéantie. En tout^ elle n'avait peutêtre pas perdu le quart de ses vaisseaux, et la perte des Grecs n'était pas beaucoup moindre. La proportion des forces respectives n'était pas essentiellement modifiée ; l'armée de terre des ennemis était intacte. Les Grecs devaient donc s'attendre à une reprise des hostilités. Heureusement, leur adversaire n'était pas de ceux qu'une défaite enflamme pour de nouveaux efforts : ce fut, au contraire, la lâcheté personnelle du Grand- Roi qui rendit leur victoire complète. Son orgueil fanfaron, son assurance reposant sur un aveuglement vaniteux, étaient brisés ; il n'avait jamais songé qu'à célébrer des victoires et non à les remporter. Maintenant, sa confiance en ses troupes avait disparu : il craignait la lâcheté des unes, la trahison des autres et, lui qui naguère songeait à fonder un empire sans limites , il se vit tout à coup réduit à trembler pour sa propre sûreté. La pensée d'être enfermé en pays ennemi l'épouvantait, et la crainte d'apprendre la destruction du pont jeté sur l'Hellespont fut chez lui si grande qu'il se décida à un prompt retour ^ Il désirait pourtant sauvegarder, autant que possible, la dignité royale.

Mardonius lui vint en aide sur ce point. Celui-ci avait tout

1) C'est la raison pour laquelle Plutarque, à deux reprises, assigne à la bataille elle-même la date du 16 Munychion, 11 y a là une induction fausse, tirée de la date de la fête d'action de grâces. La procession d'Iacchos commençait le 19 Boédromion : à la tombée du jour commençait la nuit sainte sur le rivage d'Eleusis. La bataille eut lieu Tïsp't xi; ely.âox:, selon l'expression prudente de Plutarque {Camill.. 19), par conséquent vers le 20 seplembrCj deux jours après la pleine lune (BöcKH, Mondci/klen, p. 7-4). C'est en ce sens qu'on peut accepter ce que dit ailleurs l'iutarque : £7îé).a|j.'i/îv 7\ ôîô; Tav(7£).r,vo; (Pllt., De glor. Athen., 7).

2) Hehod., VIII, 97.

à craindre pour sa personne, si toutes les forces des Perses reprenaient immédiatement le chemin de l'Asie. C'eût été avouer ouvertement la défaite, et ses adversaires l'eussent rendu responsable de toutes les conséquences d'une guerre malheureuse. Dureste, il n'avait pas encore renoncé à tous les plans de son ambition ; il espérait, s'il restait seul chef de l'armée^ atteindre plus sûrement son but, la création d'une satrapie grecque d'Europe. Il conseilla donc au roi de considérer la campagne actuelle comme terminée par la conquête de l'Altique, de retourner en Asie avec la flotte et une partie de ses troupes, mais de le laisser lui-même en Grèce avec le gros de l'armée, afm qu'il pût achever la soumission du continent et l'organisation de sa nouvelle satrapie. De cette façon, disait-il, la personne du Grand-Roi échappait à tout danger'. Mais, pour que le départ du roi ne fût pas considéré comme la conséquence immédiate de la bataille de Salamine, on résolut de garder la position qu'on avait prise sur le rivage de l'Attique, et de construire une digue dans la direction de Salamine, comme si l'on voulait s'emparer de cette île à .tout prix". Cependant on préparait tout pour le départ, et la flotte reçut l'ordre de partir pour l'Hellespont.

Les Hellènes la suivirent jusqu'à Andros , où l'on tint un nouveau conseil de guerre. Thémistocle voulait aller droit à l'Hellespont, pour attaquer la flotte en retraite et détruire le pont de bateaux. Il lui semblait que c'était ainsi qu'on devait tirer parti de la victoire de Salamine : c'était, au fond, le même plan que celui de Miltiade, qui avait proposé autrefois de détruire le pont du Danube ; on couperait ainsi la retraite au Grand-Roi, on détruirait toute son armée en pays ennemi^ et l'on pourrait dès lors procéder à la délivrance de l'Ionie , qui ne présenterait plus aucune difficulté. Les marins athéniens brûlaient du désir de tirer de Xerxès une éclatante vengeance, et poussaient avec impatience vers rilellespont. Cependant, les autres capitaines étaient absolument décidés à ne pas suivre le vol hardi des plans de Thémistocle . Ils trouvèrent

1) Herod., VIII, 100.

-) Herod., VIII, 97. D'autres auteurs (Strab..p. 395.Ctesias, Per*., 26) mettent la construction de cette di^ue avant Ja bataille.

324 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

que Tentreprise était téméraire et que le succès en était plus que douteux, eu égard aux immenses ressources des pays du nord et aux partisans que Xerxës y comptait. Ils trouvaient absurde de retenir dans leur patrie l'armée fugitive, et de la forcer aune lutte désespérée. Thémistocle dut se rendre : il fit même son possible pour calmer les Athéniens qui voulaient aller seuls en avant. Il les engagea à se contenter pour le moment du châtiment céleste qui avait frappé la criminelle témérité des ennemis ; au printemps, disait-il, on irait à THellespontetenlonie. En attendant, on se contenta de rançonner les îles qui s'étaient soumises aux Perses >. Sous le prétexte d'exécuter les résolutions prises à l'isthme, Thémistocle donnait déjà clairement à entendre qu'il n'avait pas créé la flotte athénienne seulement pour se défendre contre l'ennemi^ mais aussi pour assurer la prépondérance de sa patrie.

Cependant, en Thessalie. l'armée ennemie se divisa. Mardonius^ qui en sa qualité de lieutenant de Xerxès avait reçu la tente du roi avec tout son ameublement, garda les dix mille <( Immortels, » le noyau des milices iraniennes, et les meilleurs guerriers des autres corps. Avec le reste de l'armée^ Xerxès continua son chemin, sous la conduite de Thorax^ et se dirigea en toute hâte vers le pont : Artabaze, à la tête de 50,000 hommes, lui servit d'escorte jusqu'à Fllellcspont. Les difficultés augmentaient de jour en jour : la mauvaise saison survint prématurément, avec des neiges et des froids ; les rivières de la Thrace étaient couvertes d'une glace trompeuse : les populations, voyant que la fortune avait tourné, se montraient peu sûres. Les vivres manquaient souvent, les dispositions les plus nécessaires au salut de l'armée étaient prises avec négligence. La faim et les maladies enlevaient les hommes et les bêtes. C'est ainsi que Xerxès ne put franchir rilellespont qu'avec les misérables débris d'une armée en dissolution. Du reste, la tempête avait rompu les ponts^ et, même au delà du détroit, beaucoup d'hommes périrent par suite de la fatigue et des privations *.

1) Herod., vin, 108-109.

2) Sur le retour de Xerxès et les anecdotes qui couraient à ce sujet Xôyoi TtEpt ToO Zfp^sœ vÔ'Jto-j (voV. Herod., VIfl. 117-120).

La retraite de Xerxès donnait aux Grecs le droit de célébrer vraiment la fête de la Victoire. Les premières trirèmes qui avaient été capturées furent consacrées aux dieux à l'Isthme, à Sounion, à Salamine ; on voua des offrandes à frais communs aux dieux sauveurs à Olympie et à Delphes ; puis^ on procéda à la distribution des prix. On devine quel était alors l'état des esprits et quelles susceptibilités étaient en jeu, en voyant que le prix des généraux ne fut pas décerné, quoique jamais le mérite de l'un d'entre eux n'eût été plus incontestable. Le second prix même, que tous les chefs étaient d'accord pour donner à Thémistocle, ne lui fut pas accordé. Le prix de la valeur fut donné auxEginètes et, après eux seulement, à deux Athéniens '.

L'envie qui poursuivait Thémistocle était entretenue à Delphes. Un fait fera comprendre l'esprit qui y régnait. Lorsqu'il s'agit plus tard de placer à Delphes les offrandes des vainqueurs^ on demanda aux Eginètes une offrande particulière, pour bien les désigner par là comme les vrais vainqueurs de Salamine: on la plaça (c'étaitunmât de vaisseau en bronze, avec trois étoiles d'or') dans le vestibule du temple, à côté du cratère deCrésus. Quant aux dons que Thémistocle avait choisis dans sa part du butin^ ils furent outrageusement refusés^ Sparte ne lui en rendit que plus d'honneurs. Elle le couronna publiquement avec Eurybiade, lui fit don d'un char magnifique, et le fit accompagner par ses trois cents chevaliers jusqu'à la frontière \ De tels honneurs n'avaient jamais été rendus à un étranger. Si ces honneurs étaient propres à consoler Thémistocle de l'humiliation éprouvée à l'Isthme, ils ne pouvaient faire une bonne impression sur les Athéniens. Du moins vit-on tout de suite, après la victoire de Salamine, l'influence d'Aristide devenir prédominante. Au printemps, il fut élu général en chef de l'armée avec des pouvoirs extraordinaires, tandis que Xanthippos recevait le commandement supérieur de laflotte^

») Herod., VIII, 124,

2) Il n'y avait que deux étoiles d'après Bütticher, Tektonik, \l, p. 44.

^) Heroû., VIII. 122. Cf. ^LiAN., Var. Hist., XII. 10, Diodor., XI, 27.

4) Kerod., VIII. 124. Plut.. Themist., 17.

■^) Pllt., Aristid., 11. Herod., VIII, 131,

326 LES GUERRES DE l'iXDÉPENDANCE

CAMPAGNE DE MARDOMIS.

On ne pouvait se faire illusion à Athènes sur les dangers de guerre qui étaient toujours menaçants. La supériorité de l'ennemi était encore assez marquée. Les pertes qu'il avait subies lui étaient, au fond, plus avantageuses que préjudicables. L'entretien de l'armée et sa conduite n'en devenaient que plus faciles. Il ne lui restait plus que des troupes choisies, commandées par un général résolu, qui connaissait parfaitement le pays et ses habitants, et dont l'honneur personnel comme la situation officielle dépendait absolument de l'issue de la campagne. Elle était au cœur de la Grèce, entourée d'alliés fidèles qui lui donnaient toute l'assistance possible. Il est vrai que l'armée perse ne pouvait plus avoir sa confiance antérieure, qui avait été ébranlée par les tristes expériences des derniers temps et surtout par la retraite précipitée du Grand- Roi. Elle avait de funestes pressentiments. Des Perses de distinction, chefs des troupes, avouaient publiquement qu'ils se sentaient comme poussés à leur perte par une sombre fatalité. Il y avait même des généraux^ comme Artabaze, qui mon-, traient peu de goût pour la guerre et n'inspiraient qu'une médiocre confiance *.

Aussi Mardonius procéda-t-il d'abord avec beaucoup de prudence et de douceur. Il n'avait plus évidemment l'intention de faire dépendre d'une seule bataille l'issue de la nouvelle campagne. Aussi utilisa-t-il ses quartiers d'hiver en Thessalie pour se mettre en relation avec les Etats et les sanctuaires de la Grèce : il chercha à obtenir des oracles une sorte de légitimation pour ses plans -; il convint avec les Argiens que ces derniers, par une attaque hostile, empêcheraient les Spartiates d'entrer en campagne. Mais, ce qui l'occupa le plus,

') Herod , IX. 41.66.

-) Mardonius et les oracles (Herod., YIII, 133-135).

ce furent les négociations avec Athènes. Sur ce terrain, il trouva un médiateur parfaitement qualifié dans la personne d'Alexandre de Macédoine \ En effet, ce dernier était un vassal |du Grand-Roi, allié aux premières familles de la noblesse de l'empire. Il était en même temps un Héraclide de sang grec, initié dès sa jeunesse à la culture hellénique ; il avait été reconnu comme Hellène à Olympie ^ : c'était un vieil ami de la cause grecque ; il avait rendu de tels services aux Athéniens qu'ils l'avaient proclamé le bienfaiteur et l'hôte de leur cité. C'est par lui que Mardonius fit exprimer aux Athéniens ses dispositions conciliantes. On devait oublier le passé : il ne voulait pas la perte de la république ; bien plus, il proposait de relever lui-même leur ville et leurs sanctuaires et d'agrandir leur territoire. Il ne leur demandait que de sortir de l'alliance hellénique et de s'attacher à lui, sans pour cela renoncer à leur indépendance ^.

On voit qu'il avait, à l'instigation peut-être des oracles, la pensée d'organiser une confédération grecque sous le protectorat de la Perse. Malgré l'hostilité d'Athènes, il espérait Igagner plus facilement à ses plans cette cité ionienne que Faîtière population dorienne ; son but final était de s'emparer du Péloponnèse avec l'aide de la flotte athénienne. Ce plan était adroit, et la tentation n'était pas petite pour les Athéniens. Que l'on considère qu'après avoir couru l'Archipel ils venaient de rentrer chez eux, ne trouvant ni maisons ni moissons dans leur pays dévasté, qu'ils étaient occupés à s'y réinstaller péniblement, et que dans leur détresse ils ne recevaient de Sparte que des témoignages de haine et d'envie ! On comprenait bien à Sparte la gravité de la situation. On se hâta d'envoyer à Athènes des ambassadeurs, qui promirent l'assistance la plus fidèle pour la guerre prochaine et tous les adoucissements possibles à la détresse causée par la guerre actuelle. C'est avec angoisse qu'ils attendaient la décision du peuple athénien, de qui dépendait la sort de la Grèce.

C'est dans de telles occasions qu'Aristide se trouvait à son

*) Voy. ci-dessus, p. 302.

-) Victoire d'Alexandre à Olvmpie (Herod., V, 22).

3) Herod., VIII, 136. 140, Cf. Demosth., VI, 11,

328 LES GUERRES DE l' INDÉPEND AN'CE

poste, prêt à faire comprendre aux citoyens, qui hésitaient peut-être, ce que la patrie demandait d'eux. Sur sa proposition, le peuple, réuni pour prendre une résolution définitive, fit aux ambassadeurs lacédémoniens^ comme aux ambassadeurs perses appuyés par Alexandre, celte réponse qui restera à jamais mémorable, aussi longtemps que l'histoire gardera sur terre le souvenir du passé. Les Athéniens déclarèrent publiquement qu'ils ne vendraient pas leur liberté pour tous les trésors du monde ; qu'ils étaient les ennemis des Perses, destructeurs de leurs sanctuaires, et qu'ils le resteraient tant que le soleil suivrait son cours. Et pour se lier eux-mêmes à leur parole do la manière la plus solennelle, ils fiirent prononcer par les prêtres de l'Etat les malédictions les plus terribles contre tous les citoyens qui deviendraient infidèles à l'ai- ' liance hellénique. •

Dès que, par cette conduite magnanime des Athéniens, les Spartiates se virent débarrassés de leurs craintes, ils redevinrent les alliés paresseux et égoïstes d'autrefois et ne pensèrent plus à tenir leurs promesses. Aussi, lorsque les ambassadeurs athéniens accoururent à Sparte pour annoncer que Mardonius quittait la Thessalie et pour réclamer l'accomplissement immédiat des devoirs d'alliés, furent-ils retenus par les autorités pendant des semaines, sous toutes sortes de prétextes. On ne pouvait plus douter que les Spartiates ne voulussent éviter de sauver Athènes d'une nouvelle humiliation. Enfin^ ils firent partir des troupes la nuit, en secret, afin de pouvoir le lendemain, quand les Athéniens se présentèrent avec les Platéens et les Mégariens devant le peuple pour le menacer de rompre les négociations, leur crier d'un ton ironique : «Pourquoi vous éçhaulTez-vous tant? L'armée Spartiate est déjà en route pour l'isthme. »

Ils avaient, dans l'intervalle, atteint complètement leur but. Lorsque Mardonius, qu'avaient rallié les troupes d'Artabazc, se mit en marche vers le sud, les Athéniens, dépourvus de toute assistance de la part de leurs alliés , n'étaient pas en état de défendre leur frontière. Après neuf mois passés dans leur pays, ils durent de nouveau l'évacuer et supporter derechef toutes les misères de l'émigration, pendant qu'à Sparte

on célébrait paisiblement la fête des Hyacinthies. Vers le milieu de juillet, Mardonius fit connaître à Sardes, par le moyen de signaux de feu, la deuxième occupation d'Athènes : mais il ménagea le pays. Il espérait encore un revirement d'opinion chez les Athéniens ; il ne pouvait s'empêcher de croire que la conduite déloyale de Sparte agirait d'une manière favorable sur les esprits. Aussi envoya-t-il d'Athènes un nouvel ambassadeur à Salamine . C'était un Hellespontien du nom de Murychide, porteur de propositions tellement acceptables que Lycide lui-même, un Aréopagite athénien, à ce qu'il semble, se déclara pour leur adoption et demanda que l'on proposât un décret dans ce sens aux citoyens. Mais à peine ce vote fut-il connu de la foule qui attendait au dehors, qu'elle entoura le malheureux et le fit périr à coups de pierres : les femmes envahirent même la maison de Lycide et lapidèrent sa femme et ses enfants ^ Tel était le fanatique amour de la liberté que gardait cette cité chassée de ses foyers ; la pensée même de négociations était châtiée comme une trahison infâme envers la patrie,

Mardonius, ayant ainsi reconnu la vanité de son désir de conciliation, ravagea sans pitié, sous les yeux des Athéniens émigrés, tout leur territoire; puis, après qu'il eut fait avancer une colonne mobile jusqu'à Mégare, il franchit le Cithéron et rétrograda en Béotie, afin de livrer la bataille décisive sur un terrain favorable à la cavalerie et parfaitement connu de lui. Il éleva un camp carré bien fortifié dans les prairies de la vallé^ de l'Asopos, à la limite du territoire de Platée. Appuyé sur Thèbes, oii étaient ses approvisionnements en grandes quantités, il avait devant lui les passages qui conduisaient en Attique et dans l'isthme.A l'exception des Phocidiens, qui s'étaient maintenus indépendants sur le Parnasse et qui poussaient des pointes hardies dans la plaine, toute la Grèce moyenne lui était soumise. Thèbes surtout s'était étroitement alliée avec lui. Les familles régnantes y cherchaient à établir les rapports les plus intimes avec les grands de la Perse ; elles étaient très fières de posséder chez elles le quartier-général de l'armée

'') Herod., IX, 5.

330 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

perse : le riche Attaginos invitait à sa table les généraux étrangers. Perses et Thébains vivaient côte à oMe; la vieille antipathie entre Hellènes et Barbares semblait avoir disparu, et Mardonius devait se sentir chez lui, comme s'il était déjà le satrape d'un pays incorporé à Tempire.

Pendant ce temps, les Péloponnésiens avaient opéré à Eleusis leur jonction avec les Athéniens. Le général commun était Pausanias qui, en sa qualité de régent sous la minorité de Plistarchos, iils de Léonidas, avait le commandement de l'armée. C'était un homme à grandes visées, intelligent et adroit. Il avait amené ö,000 Spartiates, dont chacun était accompagné de 7 hilotes,et o,00Û Lacédémoniens, qui étaient aussi pesamment armés. En outre, il était venu du Péloponnèse 1,S00 Tég'éates, 5,000 Corinthiens avec 300 Potidéates, 600 Orchoméniens, 3,000 Sicyoniens, 800 Épidauriens, 1,000 Trœzéniens, 200 Lépréates, 400 Achéens de Mycèiies et de Tirynthe, 1,000 Phliasiens, 300 Hermioniens ; plus 1,000 guerriers venus de TEubée, 1 ,300 des îles et des côtes occidentales (Ambracie, Leucade, Anactorion, Céphallénie), oOO Egi~ nètes, 3,000 Mégariens, 600 Platéens,etentin 8,000 Athéniens; en tout, 38,700 fantassins pesamment armés, et 69^500 d'infanterie légère, sans compter 1,800 soldats légèrement armés de Thespies. C'était une magnihque armée, comme la Grèce n'en a jamais réuni une seconde, mais sans cavalerie ; car tous les peuples possédant des cavaliers étaient du côté des Perses. L'armée des alliés ne pouvait donc se risquer dans la plaine : elle prit position sur le penchant d'une ligne de hauteurs qui relie le Cithéron et le Parnès, d'Hysiae à Erythro^, en face du camp des Perses, et attendit l'attaque de l'ennemi.

Mardonius ne tarda pas à montrer la force de son armée dans tout son éclat. Il fit passer l'Asopos à toute sa cavalerie sous Macistios, pour attaquer les alliés dans leurs positions inférieures. Les Mégariens reçurent particulièrement le choc : ils tinrent tète avec calme, tout en prévenant le général en chef que, si on ne les relevait pas, ils ne tarderaient pas à être détruits. Pausanias fit demander quel contingent voudrait accepter ce poste périlleux. Tous se turent : seuls les Athéniens se déclarèrent prêts à marcher en volontaires. Olympiodore

conduisit 300 hommes d'élite au poste en danger, en les appuyant d'une troupe d'archers.

La fortune se déclara pour ces hommes de cœur. Au moment où les fiers escadrons les chargeaient avec des airs insolents, ils furent reçus par des traits si bien lancés, que le coursier caparaçonné d'or de Macistios tomha avec son cavalier; après un vif combat, son cadavre resta aux mains des Grecs. Saisis de terreur, les ennemis s'enfuirent en grand désordre, et le courage des Hellènes ne fut pas peu exalté parce succès.

Pendant que, dans le camp des Perses, on pleurait avec de sauvages explosions de douleur le général tombé, un des hommes les plus considérables de l'armée, les alliés résolurent de changer déposition. Ils passèrent devant Hy sise, se dirigeant à l'ouest, et entrèrent sur le territoire desPlatéens, vers lasource de Gargaphia. Ils y trouvèrent de l'eau en abondance ; les fortifications de Platée leur donnaient un point d'appui, et devanteux s'étendait un large terrain, sur lequel ils déployèrent leur front tourné vers l'est, depuis la Gargaphia, où se tenait Pausanias avec l'aile droite, jusqu'à la plaine de l'Asopos, où campaient les Athéniens. En face de l'aile droite étaient les Perses; en face de la gauche, leurs auxiliaires grecs ; au centre, les contingents du Péloponnèse et de l'Eubée avaient devant eux les Mèdes, les Bactriens et les Indiens.

Les armées restèrent ainsi en présence pendant dix jours. Du côté des Perses, on ne cessait de faire des tentatives pour obtenir la désertion de détachements isolés des alliés. Les amis que Mardonius avait à Thèbes, et parmi les conseillers perses avant tout le sage Artabaze, fils de Pharnace, croyaient toujours qu'il fallait, à prix d'argent, décider les cités à rappeler leurs contingents. On faisait de petites reconnaissances ; on envoyait des colonnes à cheval, sous la conduite des Thébains, pour attaquer les convois de vivres qui venaient du Péloponnèse en franchissant le Cithéron. On n'osait risquer une bataille ; chaque matin Mardonius, anxieux, interrogeait les devins grecs qu'il avait dans sa suite. Enfin, les circonstances devenaient pressantes. L'armée des alliés se renforçait tous les jours : les Perses commençaient à souffrir de la disette, et Mardonius, impatienté, résolut, malgré l'opposition d'Arta-

baze, de franchir l'Asopos et d'attaquer. La nuit précédente, Alexandre de Macédoine avait informé les Athéniens de l'attaque qui se préparait.

Cette nouvelle produisit une grande agitation dans l'armée grecque. Les Spartiates demandèrent que les Athéniens prissent l'aile droite, parce qu'ils s'étaient déjà mesurés avec les Perses. Les Athéniens cédèrent sans faire d'objections ; mais, les ennemis ayant fait un changement semblable dans leur disposition, les troupes reprirent leurs anciens postes. Les Perses, encouragés par ces signes de timidité et d'irrésolution, attaquèrent avec jilus de confiance, firent beaucoup de mal aux Grecs sur toute la ligne, et réussirent même à combler la source de Gargaphia. Pausanias reconnut qu'il était impossible de garder ses positions. Il donna Tordre de s'avancer à l'entrée de la nuit vers l'ouest, et de prendre position entre les petits ruisseaux qui se jettent au-dessous de Platée dans la petite rivière d'Oëroë : l'armée y trouvait une eau abondante, et le sol glissant promettait de la protéger contre la cavalerie. Mais cet ordre ne fut pas oljéi. Il trouva chez les Spartiates eux-mêmes la plus vive opposition. Amompharétos resta avec les Pitanates près de la Gargaphia, pendant que les troupes du centre, au lieu d'aller gagner en ordre les positions indiquées sur leurs derrières, s'enfuirent en tumulte deux fois plus loin et, de cette façon, sortirent tout à fait de la ligne de bataille. Les Athéniens étaient restés calmes à leur poste, attendant que le désordre général prit fin.

On voit que jamais jour de bataille ne s'était annoncé dans des conditions plus défavorables. Les troiscorps d'armée étaient sans cohésion entre eux, et l'union n'était guère plus grande dans chacun d'eux. Ce n'est que vers le matin que Pausanias réussit à reconstituer l'aile droite . Elle était encore en marche lorsque les Perses attaquèrent avec impétuosité. En délinitive, le trouble et l'irrésolution des alliés avaient eu l'heureux eflet que les Perses, voyant au malin le mouvement de retraite, le regardèrent comme une fuite, et crurent devoir poursuivre les Grecs, pour les empêcher de se sauver au delà des montagnes. Il s'ensuivit une attaque désordonnée, à laquelle toute l'armée ne put prendre part. Tout le poids de l'attaque portait

a ce moment sur les Spartiates qui, vu la retraite du centre, ne pouvaient attendre de secours que des Athéniens. Mais ceux-ci, prêts à accourir, furent attaqués du côté de l'Asopos par les Béotiens et les autres Grecs dissidents (ils étaient 50,000, dit-on): ils eurent à soutenir un rude combat; les Spartiates et les Tégéates durent donc se tirer d'affaire tout seuls. Ils restèrent quelque temps sur la défensive et se laissèrent couvrir de traits par les Perses qui, avec leurs boucliers tressés, s'étaient fait une sorte de claie par-dessus laquelle ils lançaient leurs projectiles. Beaucoup de braves périrent ainsi sans pouvoir combattre. Enfin, les signes devinrent favorables; les guerriers irrités poussèrent des cris de joie en entendant donner l'ordre d'avancer la lance en arrêt. La barrière de boucliers fut renversée; les Perses se précipitèrent au-devant des lances : ils combattirent corps à corps dans une mêlée épaisse, et des flots de sang coulèrent autour du sanctuaire de Demeter. Le combat durant longtemps, les lourdes armures et le courage calme des Spartiates leur donnèrent la victoire ; les Perses cédèrent, et, lorsque Mardonius lui-même tomba atteint à la tête d'une pierre lancée par Aïmnestos, la débandade commença. Les fuyards en désordre descendirent pêle-mêle les pentes glissantes qui conduisaient à l'Asopos, pour gagner aussi vite que possible la porte du camp. En bas se tenaient des masses de guerriers qui n'avaient pas pu être engagés. Artabaze, qui avait accompagné Xerxès à l'Hellespont, était là avec 40,000 hommes detroupesfraîches.Mais, au lieu délivrer sur l'Asopos une nouvelle bataille, il commença la retraite vers le nord dès qu'il vit la déroute. Il voulait précéder la nouvelle de la défaite des Perses, etprévenir le mauvais effet qu'elle devait avoir sur les Grecs soumis, qui se hâteraient de faire défection.

Lorsque les Spartiates atteignirent le camp, les Athéniens étaient au plus chaud delà bataille. Car les Béotiens combattaient sous le commandement des aristocrates de ïhèbes, dont l'avenir était en jeu : c'était une lutte désespérée, comme on en voit quand se déchaîne la fureur des partis. Enfin Aristide réussit à culbuter les rangs ennemis, et c'est devant la porte du camp que se rejoignirent les deux valeureuses ailes, dont chacune avait gagné sa bataille. La lâcheté du centre fut

punie : car, lorsque les troupes de Mégare et de Phlionte, informées de la victoire, reparurent sur le champ de bataille, elles furent attaquées et fort malmenées par les cavaliers thébains. Lorsque les Athéniens eurent opéré leur jonction avec les Spartiates, qui s'étaient arrêtés irrésolus devant les retranchements du camp, l'assaut fut donné, les portes ouvertes, et le massacre des Perses pressés dans leur enceinte fut la conclusion de cette chaude journée '.

Cette fois, Athènes et Sparte s'étaient montrées toutes deux au premier rang des champions de l'Hellade. Les Athéniens, au commencement comme à la fin de la lutte, dans le combat de cavalerie comme dans Tassant de la forteresse, avaient porté les coups décisifs : ils avaient été toujours prêts à occuper le poste le plus dangereux et, parmi les autres contingents, ils avaient seuls, du commencement à la fin, gardé leurs rangs. Les Spartiates^ de leur côté, prétendaient au prix d'honneur, parce qu'ils avaient remporté la victoire sur l'élite des ennemis. Les sacrifices extraordinaires qu'ils s'étaient imposés pour entrer en campagne, et les services éminents rendus par quelquesuns d'entre eux, disposaient l'armée des alliés en leur faveur. Aussi la joie de cette grande victoire, et la reconnaissance pour le salut miraculeux de la patrie fut-elle troublée par la discorde des alliés : on allait voir éclater les dissensions les plus fatales, si Aristide ne s'était montré, une fois de plus, le

') La date de la bataille n'est pas susceptible d'une détermination précise : nous ne connaissons que les fêtes destinées à en consacrer le souvenir, et ce sont ces jours de fête que Plutarque {Aristid., 19), cette fois comme pour Marathon, rapporte à la bataille elle-même. Celle-ci précédait, parconséquent, de quelques jours la date indiquée, c'est-à-dire le quatrième jour avant la fin de Panémos dans le calendrier béotien. De leur coté, les Athéniens mettent la fête encore plus tard, le 4 Boédromion, de manière que cette fête triomphale se trouvait rapprochée de l'autre anniversaire qui se célébrait immédiatement après (le 6, voy. ci-dessus, p. 254) à Agroc. Cf. Böckh, Zur Geschichte der Mondcyclen, p. 67. Il ne faut pas davantage confondre — ^ comme l'ont fait K. Fr. Hermann, Gottesdienstl. Alterth., § 63, 9. Schümann, Griech. Alterth., W. 9, et d'autres — la fête des morts célébrée en Ala-mactérion lAlalcoménios, correspondant à Nov.-Déc.) avec la fête triomphale et piinhellénique des 'Eu-Moiy.. Il n'y a de jeux qu'aux Eleutheria. Cf. Sauppe, ap.Götting. Nachrichten, 1864. p. 205. L'inscription consignée dans Keil, Sylloge inscript. Bœotic, p. 127, atteste la persistance prolongée ou plutôt la rénovation de cette fête sous l'empire.

CAMPAGNE DE MARDONIÜS 335

bon génie des Athéniens et des Hellènes ; ce fut encore lui qui sut faire écouter la voix du patriotisme désintéressé, du devoir dicté par une morale supérieure. C'est grâce à lui que ses ambitieux collègues, en particulier Léocrate et Myronide, acceptèrent la proposition conciliatrice de Cléocritos de Corinthe, qui demanda que le prix d'honneur fut décerné, non pas à Athènes ni à Sparte, mais aux Platéens '. Et certes, personne ne pouvait envier cet honneur mérité à la petite république qui avait montré un dévouement aussi inébranlable à la cause de la liberté. Les Platéens avaient combattu à Marathon ; quoiqu'ils ne fussent pas marins, ils avaient assisté au combat d'Artémision sur les navires athéniens, et maintenant on venait de livrer sur leur sol, sous la protection de leurs héros indigènes, ce combat suprême qui leur avait imposé les plus lourds sacrifices.

Après une sanglante bataille, en avait donc remporté, dans le propre camp des alliés, une victoire encore plus difficile. Il y eut entente parfaite pour mettre en commun le riche butin de guerre, et pour le répartir, dans les proportions voulues, entre les dieux, les généraux et les soldats. Pour la première fois, les Grecs virent étalés sous leur yeux toute la magnificence et tout le luxe de l'Orient : Xerxès avait laissé à son lieutenant tout l'appareil d'une cour royale ; un harem avec des femmes et des eunuques, des cuisines, des écuries, des tentes avec un mobilier splendide, des masses d'or- monnayé, des esclaves, hommes et femmes, étaient tombés au pouvoir des vainqueurs. Pausanias avait bien raison de rire de la folie d'hommes qui, Hbres de jouir de pareilles splendeurs, avaient préféré se mettre en campagne pour attaquer dans leurs montagnes les Hellènes habitués à vivre de si peu.

Ensuite, on procéda à la sépulture solennelle des g^uerriers tombés et à la purification du pays. On alla chercher à Delphes, au foyer commun de la nation, un feu nouveau et pur pour les sacrifices"-. Puis, on prit des mesures plus importantes et d'un intérêt permanent.

Les Platéens s'étaient entièrement jetés dans les bras des

1) Plut., Aristid.. 20.

-) Plut., ibid, X. Wecrlein, ap. Hermes, VII, p. 446^

336 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

Athéniens. On raconte que, sur la proposition d'Arimnestos, ils avaient résolu d'incorporer leur territoire à celui de l'Attique, alléguant pour raison qu'Aristide avait reçu de Delphes un oracle promettant la victoire aux Athéniens, mais seulement sur leur propre territoire. Mais ce suicide d'unelibre cité hellénique, et l'agrandissement qu'il procurait au territoire de l'Attique, devait exciter des susceptibilités, et Aristide ne pouvait permettre que, par là^ l'œuvre de paix à laquelle il s'était consacré tout entier courût le risque d'échouer. D'un autre côté, on ne pouvait livrer de fidèles alliés aux rancunes des Thébains, leurs voisins irréconciliables. Il fallait prendre des mesures pour leur assurer la sécurité du lendemain. On trouva un expédient excellent, en décidant que le territoire d'une ville qui avait été le théâtre d'une victoire glorieuse serait déclaré sacré et inviolable^ et qu'on ne pourrait l'attaquer sanssemettre en guerre avec toute la Grèce, laquelle considérerait sa défense comme un devoir sacré pour tous les Hellènes. Ce territoire devint donc pour les Hellènes un nouveau centre national : tous les Etats de la confédération devaient le protéger contre toute attaque ; de sorte qu'il n'était plus possible de limiter la défense du pays à celle de la péninsule méridionale, et qu'en même temps l'Attique y gagnait une nouvelle garantie de sécurité pour ses frontières. Platée conserva son entière indépendance : la ville fut reconstruite ; à sa porte on éleva un sanctuaire national à Zeus libérateur, àl'autel duquel on célébrerait chaque année l'anniversaire de la victoire ; et, tous les quatre ans, la fête devait être entourée d'une solennité particulière, comportant des jeux et des distributions de prix. Tous les Etats alliés devaient y prendre part en y envoyant des députés et des théories ; quant aux Platéens, on leur coniiait une mission d'honneur, celle de veiller sur les sépultures des guerriers, et d'honorer tous les ans leur mémoire par des sacrifices et des prières. Enfin, on établit une nouvelle organisation des forces défensives de la confédération : on décida qu'on entretiendrait une armée fédérale de 10,000 hommes d'infanterie, 1^000 cavaliers et 100 navires de guerre, toujours prête à défendre la patrie. Sans doute, on prit des mesures pour répartir les frais d'entretien et

pour régler la question du commandement des forces fédérales.

Toutes ces institutions, qui renouvelaient la confédération fondée par le congrès de Tlsthme, furent votées par les contingents réunis en assemblée nationale au nom du peuple hellénique tout entier. Aristide, l'objet de la confiance universelle, fut l'homme qui rendit cette union possible : c'est sur sa proposition que furent prises ces résolutions qui donnaient à la sanglante victoire sa consécration \

Le dernier acte de l'armée collective fut l'expédition contre Thèbes : il fallait s'acquitter du devoir de châtier l'allié le plus opiniâtre de l'ennemi national. Onze jours après la bataille, Pausanias parut devant la ville et demanda qu'on lui livrât les chefs de parti qui étaient responsables de la politique thébaine. Ce n'est qu'après un siège de vingt jours qu'il obtint leur extradition, Attaginos avait réussi à fuir : mais Pausanias, après avoir licencié l'armée fédérale, fit exécuter comme traîtres Timagénidas et les autres chefs de la bourgeoisie '".

§ VI

La victoire de Platée était le premier succès décisif de toute la guerre : car, à Marathon et à Salamine, on n'avait brisé que le courage des ennemis ; à Platée, leur puissance et celle de leurs alliés était anéantie. Aussi le jour de Platée est-il le vrai jour de la délivrance de l'Hellade ; le danger est passé, et c'est avec cette date que se termine un dece?i?iii{?n

*) Plut., Aristid., 21.

2) Herod., IX, 86-88. Cette exécution eut lieu en vertu du même principe qui fut invoqué après la guerre d'affranchissement de l'Allemagne, et qui fut alors principalement soutenu par Niebuhr,à savoir, qu'un peuple ayant conscience de son unité peut châtier comme félon quiconque a abandonné la cause nationale, encore que le traître n'ait violé aucun droit écrit. Cf. von Treitschke, Deutsche Geschichte, I, p. 648.

338 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

de l'histoire grecque qui surpasse toutes les périodes précédentes en événements extraordinaires et de grande conséquence. Le peuple grec, qui avait vécu jusqu'alors dans l'obscurité de la vie cantonale,, a été brusquement introduit dans la politique du monde.

Aucun écrivain contemporain n'a écrit l'histoire de ces événements. Ils restèrent pendant presqu'une génération confiés à la tradition orale : à chaque champ de bataille, aux dons consacrés dans les temples, aux tombes, s'attachaient des récits qui devinrent peu à peu populaires ; les poètes s'ingénièrent non seulement à orner les monuments d'inscriptions mémorables, mais encore à exalter les exploits des guerres de l'indépendance*. Les différentes cités se disputaient les chants d'un Simonide, afin de les invoquer en témoignage de leur participation à ces luttes glorieuses. Il existait donc de nombreuses traditions lorsqu'Hérodote^ environ quarante ans après Marathon, commença à écrire l'histoire des guerres médiques. Mais ces traditions offraient des lacunes; elles n'étaient pas toujours impartiales et dignes de foi. En effet, dans toutes les guerres qui interrompent d'une manière aussi extraordinaire le cours naturel de la vie d'un peuple et qui forcent toute la nation à y prendre part, la légende se forme immédiatement après les événements : et ce n'est pas chez un peuple d'imagination vive comme les Grecs qu'il faut nous attendre à rencontrer cette sage réserve qui s'en tient consciencieusement à la réalité des faits. Du reste, le calme ne se rétablit nulle part après les guerres de l'indépendance, et

*) Sur les descriptions poétiques des guerres médiques (-rà nEpTty.â, tô Mr,ôixc)v k'pyov) comme celles de Simonide (cf. Suidas, s. v. i^qj-oviorj?), nous ne savons malheureusement rien. Nous mentionnerons plus loin des ouvrages analogues, mais plus récents. Sur les représentations figurées, cf. les interprètes d'Euripide {Io7i, 1159. Bdckh, Grxc. Trag. Princ, p. 192). Le seul ouvrage qui nous donne une idée du style grandiose que les Grecs savaient donner aux sujets empruntés à l'histoire des guerres de l'indépendance est le célèbre vase de Darius [Monum. dclV Instit., IX, tav. 50-52), dont j'ai cherché à déterminer de plus près le contenu historique (ap. Archäol. Zci' tunff, 1857, p. 109). Cf. 0. Jahn, Tod der Sophoniba, 1859, p. 15. Sur la bataille avec les Perses qui faisait partie de l'ex-voto d'Attale (Pausan., 1, 25, 2) et dont on possède encore quelques figures, voy. Brunn, Annal, de W Instit., 1870, p. 292.

LA GRÈCii; SAUVÉE 339

Texcilation qui ne cessa de régner ne portait guère à juger et à raconter les faits simplement, sans hyperbole. Enorgueillis par la victoire, les Grecs s'en tenaient uniquement à ce qui était brillant et grandiose : ils transformaient l'extraordinaire en merveilleux, et dénaturaient ainsi le caractère historique des événements. La poésie, de son côté, fit son œuvre : elle inonda de lumière certaines journées et certains exploits, pour élever les cœurs par leur glorieux souvenir.

C'est dans ces traditions que puisa Hérodote, dont le récit est la principale source de ce que nous savons sur les guerres médiques \ Nous nous garderons de lui accorder une confiance absolue, surtout quand il s'agira de faits où un récit fidèle n'était pas possible en l'absence de documents écrits, ou bien quand nous trouverons que la tentation de défigurer la vérité était trop grande. C'était le cas pour le dénombrement des forces ennemies. Au début, les Grecs ne savaient rien de précis sur ce point; et, comme en grossissant le nombre des ennemis ils ajoutaient à leur propre gloire, les chiffres s'enflèrent démesurément dans la bouche du penible -. L'historien ne pouvait consulter des renseignements exacts , émanant de la partie adverse , pour rectifier les exagérations de ses concitoyens. Du temps d'Hérodote , la tradition populaire était déjà tellement identifiée avec l'histoire des guerres de l'indépendance qu"il était impossible de faire le départ exact entre la vérité et la fiction. Ajoutons à cela que l'historien avait une nature poétique, qui n'écartait qu'à regret les traits caractéristiques fournis par la tradition. Ainsi, pour citer un exemple, il admet de bonne

*) Comme, dans les parties antérieures de l'oiivrag-e d'Hérodote, on peut reconnaître un certain nombre de traditions distinctes, ayant cliacune leur forme précise, Nitzsch (ap. Rhein. Mus., XXVII, p. 226 sqq.) cherche à distinguer aussi dans la narration des guerres médiques des parties isolées dont les unes, à ce qu'il suppose, proviennent de traditions officielles oralement conservées par les Spartiates [ibid., p. 250), et les autres, de traditions locales empruntées à l'Attique. Si ces dernières appartenaient réellement aux familles des Philaïdes et des Alcméonides, on s'expliquerait par là la défaveur visible avec laquelle sont appréciés les actes de ïhémistocle {ibid., p. 243 sqq.).

^) Sur les exagérations de convention chez les Grecs en fait de chiffres, voy. Arnold, ad Tlmcijd., I, 7i.

340 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

foi le fait que le soleil s'obscurcit lors du passage de Xerxès sur l'Hellespont : en effet, cette coïncidence d'un phénomène naturel avec un événement historique flattait son esprit disposé à porter la poésie dans l'histoire du monde : pourtant, des calculs exacts ont établi que cette éclipse n'eut lieu que deux ans plus tard '.

Quant à sa narration des événements proprement dits, on peut dire que la confiance en cet historien a grandi à mesure que l'on a pu pénétrer plus profondément et d'ane manière plus complète dans l'histoire de l'antiquité. Car, quoiqu'Hérodote montre pour le merveilleux dans les destinées humaines une prédilection plus grande que ne le comporte une science historique libre de préjugés, il n'en est pas moins vrai qu'un amour incorruptible de la vérité et un zèle passionné pour la

*) Sur Hérodote considéré comme source historique, voy. Niebuhr, Vorlesungen über alte Geschichte, I, p. 387. 400 sqq., 408, avec les objections de ViscHER (ap. Zeitschrift für Alterthumsioiss. 1850, p. 349). En ce qui concerne les défauts d'Hérodote, le reproche le plus justifié qu'on lui fasse est de ne pas tenir à l'ordre chronologique et d'être un garant peu sûr dans les questions de chiffres (BOckh, Staatshaushaltung , I, p. 362. Metropoc- Los, Geschichtliche Untersuchu7igen über das lakccl. Heerwesen, p. 5,1). Son récit des campagnes de Scythie est l'exemple le plus frappant de la façon dont des faits historiques peuvent être grossis en un laps de temps très court ; on peut le comparer sous ce rapport aux légendes poétiques qui se greffent immédiatement sur la première croisade (Xieblhr, Alte Gesch., I, p. 189). Les légendes sur le pont de l'Hellespont sont de cette espèce. L'éclipsé de soleil de février 478 (sur laquelle se fondait Zech pour retarder de deux ans l'invasion de Xerxès en Europe) est devenue, dans la tradition orale, un signe avant-coureur des événements de l'an 480. Cf. A. Schäfer, I)e verum post bellum Persicum in Graacia gestaruni temporibus, 1865, p. 5. Quant aux questions intéressant le patriotisme, les attaques les plus multipliées et les plus malveillantes n'ont pu ébranler la confiance que mérite Hérodote. Plutarque qui, en sa qualité de Béotien, est mécontent de lui, l'incrimine sans succès. Il atteste lui-même l'impartialité de celui qu'il attaque, en lui reprochant d'avoir trop peu loué les Hellènes. En dépit de son affection pour les Athéniens, Hérodote défend Corinthe contre Athènes. La chaleur avec laquelleil partage les sentiments de ses personnages, ses idées théologiques (Nitzsch, op. cit., p. 237), son sens artistique, ne nuisent pas à la sincérité de ses recherches, parce qu'il n'en arrive pas à accommoder les faits à ses vues. Il n'^in va pas de même, naturellement, avec les discours insérés dans l'ouvrage : Hérodote profite de l'occasion pour y mêler des considérations générales appropriées aux idées de son temps. Il ne faut pas prendre pour des faits historiques des colloques comme celui qui ouvre le septième livre (VII, 8-12).

recherche des faits sont le trait fondamental de son caractère. Bien que son ouvrage ait eu de bonne heure une grande publicité et que les attaques des écrivains de l'antiquité ne lui aient pas manqué, on ne peut pas dire cependant qu'on ait reconnu chez lui des erreurs graves ou une altération voulue de la vérité. Abstraction faite des défauts de l'historien, qui frappent facilement le lecteur, son œuvre porte le caractère indéniable d'une pleine véracité ; les divers événements sont présentés par lui dans une connexion si naturelle que nous pouvons prendre Hérodote pour un garant irrécusable, même alors qu'il ne nous est pas possible de contrôler son récit des guerres persiques par le rapport d'autres contemporains.

L'histoire d'Hérodote n'est pas un panégyrique : il est bien éloigné de ne nous représenter l'époque des guerres médiques que comme un temps de gloire et de bonheur. Bien plus, il considère le tremblement de terre qui secoua l'île de Délos immédiatement avant la bataille de Marathon comme une manifestation divine annonçant le commencement d'une période qui, en peu de générations, apporterait à l'Hellade plus de fléaux et de misères que les vingt générations précédentes n'en avaient vu. Hérodote n'est pas non plus aveugle pour les mérites de l'ennemi, ni pour les défauts de ses compatriotes. Sans doute, il est enthousiaste des mœurs helléniques, là où elles brillent dans toute leur pureté, de l'amour des Hellènes pour la liberté et la patrie : il sent dans toute son étendue la distance qui sépare les Grecs des Barbares : il met sur le compte de ces derniers des actions qui, par leur déraison, nous semblent ton à fait incroyables. Mais nous trouvons pourtant dans son œuvre la preuve que la gloire des Grecs était loin d'être universelle et pure de toute tache. C'est par la corruption que la flotte avait été maintenue réunie à Artémision : c'est par nécessité qu'à Salamine les navires tinrent devant l'ennemi ; et, à Platée, ce fut à une succession de circonstances fortuites que l'armée disloquée par les dissensions intestines dut, en lin de compte, une victoire décisive. Platon pouvait donc dire avec raison que, dans ces guerres tant célébrées^ il y eut bien des faits qui faisaient bien peu

342 • LES GUERRES DE l' INDÉPENDANCE

d'honneur aux Grecs. C'était le cas moins que jamais, à l'entendre, de parler d'un succès national, puisque, en définitive, l'union des deux grands Etats avait seule pu sauver la Grèce de l'esclavage dont elle était menacée '.

De l'aveu des Grecs eux-mêmes, les guerres médiques, examinées de près et avec un esprit dégagé d'illusions, perdent beaucoup de leur prestige. Il n'en est pas moins vrai que la victoire fut complète, et qu'elle n'en est que plus surprenante si nous considérons combien il y eut, du côté des Grecs, peu d'union, de résolution, de sagesse. Les Perses n'avaient-ils pas tout ce qui pouvait leur garantir la victoire : une supériorité numérique imposante, des moyens pécuniaires inépuisables, les troupes les plus braves et les plus dévouées à leur roi? Leur intelligence et leur expérience militaire ne le cédaient en rien à celles des Grecs. S'ils avaient suivi les conseils d'Artémise ou ceux de Démarate, qui recommandait un débarquement à Cythère, ou encore celui que les Thébains donnaient à Mardonius, à savoir, de jeter la désunion parmi les alliés en corrompant les chefs de partis, les Grecs étaient irrémédiablement perdus . Mais les Perses sont comme frappés d'aveuglement -; ils savent aussi peu tirer parti de leur force que de la faiblesse de leurs adversaires, faiblesse qui, comme cela était inévitable dans un groupe de petites républiques, résultait surtout de leur défaut de patience et de ténacité. Au lieu d'attendre tranquillement que leurs ennemis fussent fatigués de leurs immenses efforts, au lieu de les attaquer sur divers points et de les obliger à diviser leurs forces, les Perses firent dépendre tout le résultat de la guerre de quelques batailles, dans lesquelles le courage du moment et le choix bien entendu du terrain devaient tout décider.

Même dans les combats, ce ne fut pas une victoire de la bravoure sur la lâcheté : l'avantage fut à l'agilité de troupes exercées sur des masses maladroites, aux armures de fer et aux longues lances sur les armes des Asiatiques^ insuffisantes pour l'attaque comme pour la défense. Mentionnons enfin deux circonstsnces qui tournèrent aux détriment des Perses,

1) Plat., Legg.. p. 692.

') Ü ßipSapo; a-j-ô; tcîoi Xj-w -zxtù-J.U) <jÇ.aAE;; (ThuC, I, 69).

SOUS Xerxès et sous Mardonius : en premier lieu, le fanatisme qui les entraîna à détruire les sanctuaires helléniques et à pousser la fureur des ennemis au plus haut degré ; par là, ils lirent d'une guerre contre un peuple une guerre contre ses dieux et exaltèrent le courage des Grecs, qui se trouvaient dès lors assurés de l'assistance de leurs dieux et de la justice de leur cause *. Ce qui paralysa ensuite Teffort des armes perses, c'est que les Perses avaient eux-mêmes perdu toute confiance, et marchaient d'un air abattu au-devant de leur destinée. Un témoin digne de foi a raconté à Hérodote qu'au festin d'Attaginos -, il avait eu à côté de lui un Perse qui, le visage inondé de larmes, lui avait confié qu'il voyait clairement devant ses yeux la perte irrémédiable des siens, dont bien peu devaient en réchapper. Ainsi pensaient, disait-il, beaucoup de ses compatriotes, qui suivaient par force leurs princes; et il ajoutait que c'était pour un homme le plus triste des sorts que de voir la situation sous son vrai jour et de ne pouvoir y porter remède ^ Les chefs comme les troupes reconnaissaient la supériorité de la tactique grecque, de sorte qu'ils ne pouvaient plus combattre avec leur ancienne confiance dans la victoire.

La victoire des Grecs sur les Perses fut en même temps la victoire du régime constitutionnel sur le despotisme. On avait retrouvé sur les champs de bataille la bravoure et la vertu telles que les cités libres de la Grèce pouvaient seules les développer. Des hordes qui n'avaient d'autre lien que la soumission au même empire avaient succombé sous les coups d'armées civiques, réunies sous une loi commune. Et dans ces armées qui n'avaient point de maître, où personne n'avait droit de vie et de mort sur les soldats, il s'était trouvé plus de subordination, de discipline et d'énergie que chez les Barbares commandés despotiquement.

1) L'incendie des temples (conseillé par les Mages, suivant Cic, Legg., II, 10) donna à la guerre le caractère d'une guerre de religion, pareille à celle qu'avait faite Canibyse en Egypte (Herod., VIII, 143).

-) Voy. ci-dessus, p. 329.

3) Herod., IX, 16. Les raisons alléguées par Cox [Eistory of Greece, I, p. 511) contre le récit de Tliersandros sont peu convaincantes.

344 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE

Mais toutes les constitutions ne montrèrent pas une valeur égale :tout l'honneur futpourles républiquesproprementdites. Pour les oligarchies, qui n'avaient pas pris part au mouvement national, la victoire des Grecs fut une défaite et une profonde humiliation. Sparte elle-même n'avait pas donné ce qu'on attendait de l'Etat le plus guerrier de la Grèce. Elle était toujours restée en arrière ; elle avaitété de mauvaise foi, égoïste, peu patriotique, même en face des dispositions plus généreuses de ses alliés péloponnésiens, telles qu'elles s'exprimèrent par la bouche de Chiléos. Les Spartiates avaient été capables de sacrifier leur propre roi à leur politique imprévoyante et déloyale qui ne voulait pas voir plus loin que l'isthme ; et ce qui les avait enfin décidés à franchir les défilés de l'isthme, ce ne fut pas un véritable patriotisme, mais plutôt la crainte toujours renaissante d'une réconciliation entre les Athéniens et les Perses. Quant aux Athéniens, qui dès le commencement avaient été seuls à viser sans défaillance un but élevé, leur constitution avait affirmé dans toute sa plénitude sa valeur intrinsèque, comme élément de victoire. Elle se trouva du même coup consolidée à Athènes même, et la victoire sur les Perses fut en même temps celle de la démocratie sur l'aristocratie, d'Athènes sur Sparte. Les adversaires les plus systématiques de la souveraineté populaire furent obligés de reconnaître la grandeur de la démocratique Athènes : Pindare luimême ne put faire autrement ; il dut rendre hommage à la vérité, appeler Athènes la « colonne de l'Hellade, » et dire des combats d'Artémision que « les fils des Athéniens y avaient jeté les assises brillantes de la liberté \ »

La défaite des Perses a été le salut de la Grèce et de toute sa civilisation. Car il ne s'agissait pas ici d'une issue plus ou moins glorieuse de la lutte, ni de puissance accrue ou diminuéepourles parties belligérantes : c'était une question de vie ou de mort pour l'hellénisme. Les Perses ne se seraient pas contentés d'une simple reconnaissance de leur souveraineté, la destruction des sanctuaires le prouve suffisamment; et s'ils

*) oOt Tcaîos; 'AOavaîwv £6a>>ovTO çasvvàv xpriTiîo' èXsuOepia; (PiND. , ap. Plut. Themist., 8. Fragm., p. 580 Böckh).

avaient laissé subsister quelques cités grecques, des tyrans, amis des Perses, les auraient dominées et auraient étouffé chez elles toute liberté de la pensée. Sans cette liberté, point d'Etat grec possible, point de religion grecque, d'art grec, de science grecque ; en un mot, rien de ce qui constitue le génie de la Grèce. Les expéditions des Perses ont donc, en fin de compte, produit un effet tout contraire à celui qu'on en attendait. Les Grecs sentirent, avec plus de fierté que jamais, la différence qu'il y avait entre eux et les Barbares : l'idée d'une patrie commune s'était réveillée avec une force nouvelle, et, bien loin d'avoir été châtiée et humiliée, l'Hellade n'a jamais été plus forte, plus unie et plus sûre de la victoire que sur le champ de bataille de Platée,

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