POLY.EN., V, U
2) Voy. vol. I, p. 489.
même d'avoir été atteinte directement par les maux de la guerre. Ces considérations l'emportèrent, et, malgré leur culte de Zeus Panhellénique, malgré les souvenirs glorieux du temps où les héros de la race d'Eaque, Télamon et Achille, avaient été les champions des Grecs contre les Barbares, comme les artistes d'Égine l'avaient représenté sur les frontons du temple d'Athêna, les Ëginètes firent hommage au roi de Perse.
A peine les Athéniens surent-ils d'une façon certaine cette décision qu'ils se hâtèrent d'envoyer des députés à Sparte, pour mettre les Spartiates au courant de la situation et pour les inviter à prendre d'un commun accord les mesures opportunes. C'était une démarche dune grande importance. Depuis qu'Athènes avait repoussé victorieusement toute immixtion de Sparte dans ses affaires, depuis qu'elle avait suivi dans la question ionienne une politique tout à fait personnelle et indépendante, il y avait en Grèce deux grands Etats dont aucune convention, aucune décision juridique ne réglait les rapports mutuels. Mais, à ce moment, Athènes reconnut la nécessité de se rapprocher de Sparte et d'arriver à une alliance capable d'acquérir une importance nationale. Pour atteindre ce but, elle lit des concessions. Elle reconnut sans réserve à Sparte la qualité de chef-lieu; et, pour donner au besoin qu'elle avait d'alliance et de secours un prétexte autre que son propre danger, elle réveilla les souvenirs de l'antique fraternité établie entre tous les Hellènes et des devoirs qu'elle créait. Athènes accusa donc les Ëginètes de trahir la patrie et demanda aux Spartiates, au nom de la communauté hellnique, de prévenir, en punissant aussitôt cette défection, les désertions nouvelles qui pourraient se produire. Cette ambassade devenait ainsi le commencement d'une ligue nationale contre les Perses et lespeuples del'Hellade qui leur seraient favorables.
Le roi de Sparte était encore ce Cléomènequi, malgré toutes ses méprises et ses mésaventures, avait cependant conservé plus d'influence personnelle qu'on n'en accordait d'ordinaire aux Héraclides. Le projet dune guerre contre les Perses sous la conduite d'un roi de Sparte ouvrait à son ambition de brillantes perspectives. Lorsque les députés scythes avaient demandé des secours à Sparte contre Darius, il avait fait avec eux dans
une ôrg-ie les plans les plus audacieux'. Étendre la domination de Sparte sur la Grèce centrale, tel était depuis longtemps l'objet des efforts passionnés de cet homme ; et voilà que les Athéniens venaient eux-mêmes au-devant de Sparte. Il est hors de doute que Cléomëne appuya les députés de toute manière. Grâce à lui, ils purent réaliser la première partie de leur programme. Il fallait décider Sparte h prendre parti si nettement qu'il lui fût impossible de reculer *. A Sparte comme à Athènes, les envoyés du Grand-Roi furent mis à mort ; et il n'y a guère qu'une manière d'expliquer cette mesure, c'est d'admettre qu'ils furent surpris essayant de corrompre les citoyens. On était donc déjà disposé à prêter roreille aux accusations dirigées par les Athéniens contre Egine. Malgré la décision avec laquelle les modérés et leur chef, Démarate fils d'Ariston, s'opposaient aux projets insensés de Cléomène, celui-ci, appuyé sur un parti puissant, sut triompher de cette opposition. Il avait conquis à Argos une nouvelle gloire militaire ^ : il avait victorieusement repoussé toutes les attaques qui avaient suivi la campagne. L'abaissement des Éginètes, qui ne lui avaient fourni qu'à regret des soldats contre Argos^ devait lui sembler comme l'achèvement de ses derniers exploits.
Il alla en personne à Egine, comptant sur l'impression que devaient faire sa personne et sa dignité. Mais les Eginètes furent assez fins pour ne pas même laisser poser la question. Ils discutèrent ses pleins pouvoirs, et, connaissant parfaitement le désordre qui régnait à Sparte, ils réclamèrent, pour une ambassade de cette importance, la présence des deux rois. . Cléomène n'avait pas, pour le moment, le moyen d'user d'autorité. Il revint à Sparte, mais avec le dessein bien arrêté d'exécuter n'importe à quel prix ses volontés : il y avait à cela une condition nécessaire, la chute de son collègue. Il s'allia alors à Léotychide, le parent et l'ennemi le plus acharné de Démarate, et ils parvinrent à jeter des doutes sur les droits
') Voy. ci-dessus, p. 196.
') Herod., VII, 133. Cf. KmcHHOFF, Ueber die Ahfassungszeit des Herodot. Geschichtswerks, p. 24, 3) Voy. vol. I, p. 470.
232 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE
de ce roi à la couronne. Les prêtres de Delphes furent gagnés par l'or de Cléomène ; la Pythie déclara que Démarate n'était pas le fils d'Ariston. Démarate fut déposé ' : après avoir été appelé encore à une charge publique - par le peuple qui lui restait attaché, le prince si cruellement offensé finit par quitter sa patrie secrètement, et, fuyant les poursuites ordonnées contre lui, il alla d'Elis à Zacynthe et de Zacynthe en Asie, dans le camp ennemi (492/1 : 01. lxx, 1/2) \ A Sparte, Léo tychide, chef de la branche cadette des Proclides, lui succéda.
Cléomène croyait toucher au but si ardemment souhaité , car sonnouveau collègue était naturellement toutàsadévotion. Il retourna alors triomphant chez les Eginètes, accompagné de Léotychide, pour les punir, au nom de la capitale de la confédération péloponnésienne, de leur défection. Dix hommes des familles les plus riches et les plus nobles furent emmenés comme otages, non pas à Sparte, mais à Athènes, et donnés en caution aux Athéniens \ C'était un nouveau coup de force du roi. C'était aussi la vengeance la plus sensible qu'il put tirer personnellement des Eginètes. Cependant, il n'eut pas longtemps à se réjouir de la satisfaction qu'il s'était accordée . On sut quels moyens il avait employés pour parvenir à ses fins intéressées. Cléomène s'enfuit. Il alla en Thessalie , pour y susciter de nouveaux troubles au milieu desquels il eût pu satisfaire son ambition. Puis, nous le retrouvons en Arcadie. Dans les montagnes Aroaniennes, là où le Styx tombe d'une paroi de roche abrupte, à Nonacris, lieu consacré où se réunissaient les assemblées fédérales, il appelle les autorités des communes voisines, leur dépeint l'humiliante situation où ils sont vis-à-vis de Sparte, et cherche à se créer une puissance qui lui permette de se venger de sa patrie. A Sparte, ces intrigues causèrent les plus grandes inquiétudes ; car, après la rupture officielle avec les Perses, il ne pouvait rien arriver déplus dangereux qu'une défection des cantons arcadiens. Cléomène est donc rappelé : on le rétablit
') Herod., VI, 61-66.
*) Merà TT,; [iai7i),r,tV,; ttjv x«Td(7:avo-iv ô ArifiâpriTOc Tjp^ï a'tpeôs":; àp^r,v [Ib., 67).
3) Ibid., 70.
4) Hkrod., VI, 73.
dans tous ses honneurs : mais comment revient-il? Assauvagi par sa vie errante, déchiré par les emportements de la passion et les tortures d'une ambition inassouvie, courbé sous le poids de ses fautes, épuisé au physique et au moral par ses excès. Cette surexcitation tourna en folie furieuse. Le roi de Sparte dut être lié et surveillé par ses hilotes , et il mourut enfin d'une mort effroyable qu'il se donna de sa propre main '.
Voilà comment Hérodote raconte la fin de cet homme remarquable, dont les grandes qualités naturelles avaient dégénéré en un égoïsme criminel et en une grossièreté effrénée. Les circonstances de sa mort ne furent révoquées en doute par personne, et tout le monde y vit un effet de la justice divine. Les Athéniens motivaient même cet arrêt par la dévastation du domaine sacré d'Eleusis, attentat dont il s'était rendu coupable dans son expédition contre Athènes ; les Argiens, par le massacre de leurs compatriotes qui avaient cherché asile auprès de Héra. Pour les autres Hellènes, son plus grand crime était d'avoir corrompu la Pythie : on voyait là la véritable cause de cette exécution divine, qui jeta la terreur dans tout le monde grec.
Après la mort de Cléomène, Sparte voulut changer de méthode et se faire pardonner ses procédés violents par des mesures de conciliation. Elle reconnut publiquement l'injustice faite aux Eginètes. Le roi Léotychide leur fut Hvré comme complice de Cléomène. Les Eginètes l'envoyèrent à Athènes, pour obtenir la remise des otages. Mais les Athéniens se gardèrent bien d'accepter leurs propositions, et de sacrifier de gaieté de cœur l'avantage qu'un rare bonheur avait mis à leur disposition. Tant que les citoyens d'Egine,qui étaient précisément les chefs du parti des Perses, seraient sous bonne garde, les Eginètes verraient leurs desseins politiques entravés et seraient hors d'état de fournir, d'une façon officielle et énergique, aux ennemis d'Athènes un secours sur lequel ils avaient sans doute compté ■.
») Herod., VI, 74-75.
2) Hérodote raconte tout d'une haleine l'ensemble des faits qui se sont passés depuis la réception des ambassadeurs mèdes à Égine (VI, 49) jusqu'aux combats livrés sur mer entre Eginètes et Athéniens (VI, 92 sqq.) :
234 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE
Cependant les préparatifs des Perses, poussés avec une grande énergie pendant l'année 491 (01. Lxxn, 2), étaient achevés. Six cents trirèmes se réunirent sur la côte deCilicie, et les gros vaisseaux de transport étaient prêts à recevoir chevaux et cavaliers. Artapherne, le fils du gouverneur de Sardes, et Datis le Mède, qui avaient rassemblé, Fun dans FAsie-Mineure, l'autre dans la Haute-Asie, une magnifique armée, reçurent en communie commandement de l'expédition. Datis était le plus âgé et le plus considérable. Après avoirreçu k Suse les dernières recommandations du Grand-Roi, qui leur donna avant tout mission de punir Erétrie et Athènes pour leur participation à la révolte d'Ionie, de soumettre les îles
il n'y a que les pilleries des Éginètes installés au cap Sounion qu'il cite comme un incident postérieur, inséré accidentellement dans le récit (VI, 90). Partant de là, Clinton, 0. Müller et K. F. Hermann ont fait remonter la mort de Cléomène à Tannée 491 (01. LXXII, 2), et 0. Mlller {Aeginet. p. 118) admet que les combats racontés § 92-93 ont été interrompus par l'expédition de Datis et Artapherne. Il rapporte également à cette guerre le
'A6r,vaîwv Tcicpoç, oï Ttp'iv f, o-TpaieOaai xbv Mr,ôov £TtoX£[j.r,aav Ttpb; AiyivTjTOt;
(Pausan., I, 29, 5), et il pense que les otages des Éginètes ont été rendus en échange de l'équipage de la galère sacrée. Cependant, il est difficile d'entasser la quantité de faits narrés par Hérodote dans le court espace de temps qui sépare l'ambassade médique de la bataille de Marathon : il est clair aussi que, au temps où fut volée la loi sur les mines (ci-dessous, p. 260), les hostilités duraient encore. Répartir avec précision les événements un à un dans le temps qui précède et qui suit la bataille de Marathon est chose impossible. Parmi les faits exposés par Hérodote, le seul que l'on puisse déterminer d'après d'autres témoignages est l'avènement de Léotychide, qui est resté en fonctions 22 ans (Diod,, IX, •48). Le successeur de Léotychide est Archidamos, auquel on attribue 42 ans de règne (Diod., IX, 48 : XII, 35). Or, comme Archidamos commande encore l'armée en 428 (Thuc, III, 1) et qu'en 42G Agis occupe sa place (Thuc, III, 89), Archidamos doit être mort en 427 ou au commencement de 426. Son avènement remonte, par conséquent, à 409 ou 468, et celui de Léotychide à 491 ou 490. Donc, de toute manière, le commencement de la guerre avec Égine est antérieur à la bataille de Marathon. Pourtant, Grote (VI, p. 335, trad. Sadous) ne fait commencer les hostilités entre Athènes et Egine qu'en 488, et Duncker [Gesch. des Alterth., IV, 694) place en cette même année la mort de Cléomène. Ce calcul, comme aussi l'opinion que Cléomène n'est pas mort de mort naturelle, me paraissent reposer sur des raisons insuffisantes. D'après Kaegi {ap. Jcûirbb. für Philol. Supplem. VI, 471), qui se rallie à la chronologiede Grote, Sparte n'aurait eu, au moment de la bataille de Marathon, qu'un seul roi, Léotychide : seulement, d'après Hérodote (VI, 75), Cléomène est resté jusqu'à la fin de sa vie en possession de la dignité royale. L'ordonnance chronologique adoptée ici pour la guerre entre Egine et Athènes est approuvée par Fr. RCul, Die Quellen Plutarchs im Leben des Kimon, 1867, p. 42.
rebelles et de rétablir les Pisistratides, ils s'embarquèrent au printemps de 490 (01. lxxii, 3). Quant à l'effectif total des troupes qui s'embarquèrent, l'évaluation la plus modérée donne le chiffre de 100,000 fantassins et de 10,000 cavaliers ', Les rameurs et matelots pouvaient servir de troupes légères.
La flotte se dirigea du golfe d'Issus vers le couchant, puis remonta le long des côtes de Carie et d'Ionie^ comme pour prendre encore la direction de l'Hellespont. Mais, à la hauteur de Samos, elle tourna brusquement et cingla vers Naxos, où devait commencer l'œuvre de vengeance. Les hardis insulaires avaient en effet dédaigné d'éviter la guerre en faisant leur soumission.
La ville fut brûlée avec tous ses sanctuaires, et tous les habitants qui ne s'étaient pas sauvés dans la montagne furent réduits en esclavage. Après avoir expédié de là à S use un premier messager de victoire, la flotte poursuivit sa route et jeta l'ancre dans la rade de Délos. Mais là, les Perses ne se présentèrent pas en ennemis; bien au contraire, on rendit aux divinités de l'ile un hommage imposant en leur ofl'rant un magnifique sacrifice. Tout le monde devait voir que le roi de Perse ne voulait pas priver les dieux nationaux de la Grèce des honneurs qui leur étaient dus. Les antiques fêtes qui unissaient les deux rivages devaient être restaurées avec un nouvel éclat. Ainsi les Perses marquèrent par un double exemple de sévérité et de douceur leur entrée dans la mer des Gyclades, et ils reçurent en même temps de toutes les îles voisines des transports, des troupes, des otages et des vivres. Ils mirent alors le cap sur les deux hautes cimes de l'Ocha en Eubée. Garystos, situéejuste au pied de la montagne, avec son port abrité par des récifs, dut être emportée de force, pour que la flotte pût^ sans laisser d'ennemis derrière elle, pénétrer dans l'Euripe et approcher du but principal de sa route 2.
Erétrie et Athènes avaient formé entre elles une alliance
') Hérodote est assez prudent pour ne pas donner de chiffres. L'écart considérable des données fournies par les autres auteurs montre qu'il n'y avait point de tradition bien assise. Les chilïres adoptés ici 'sont ceux de Cornélius Népos [Miltiad., 5), qui paraît avoir suivi Éphore.
2) Herod., VI, 99.
236 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE
offensive et défensive. Les Érétriens avaient confié aux Athéniens la garde de leurs trésors, et les citoyens d'Athènes qui habitaient à Chalcis^ ne faisaient qu'un avec ceux d'Erétrie. Mais, lorsque l'armée perse se développa sur le rivage, on reconnut impossible de lui résister en pleine campagne. Les alliés venus d'Athènes se retirèrent, tandis que les Erétriens eux-mêmes se mettaient à l'abri derrière leurs remparts. Six jours durant, l'assaut fut donné sans succès; une foule de cadavres entourait la vaillante cité, quand un expédient plus simple s'offrit aux assiégeants. Les Perses trouvèrent des alliés dans les cercles aristocratiques de la ville. La trahison leur ouvrit les portes; et ainsi, enpeu de temps, la seconde ville que les amiraux perses avaient été chargés de châtier fut changée en un monceau de ruines et les habitants réduits en esclavage ^ Pourquoi n'aurait-on pas le même succès avec la troisième ville dont le territoire était là en face, de l'autre côté du détroit?
Il était naturel que les Perses recherchassent l'endroit le plus proche pour aborder, et qu'ils n'eussent pas la moindre envie, avec leurs transports lourdement chargés, de faire le tour des côtes découpées et pleines d'écueils de la péninsule attique. Là, il était facile et peu dangereux d'aborder, et surtout la cavalerie débarquerait à l'aise. Enfin, on voyait de ce côté de vertes prairies où l'on pourrait faire paître les chevaux. Sans doute, on pouvait soutenir qu'il serait plus raisonnable de marcher droit sur Athènes, car la première rencontre serait ainsi une rencontre décisive : cependant, personne ne songeait à une bataille rangée loin d'Athènes; on était persuadé que les Athéniens inquiets se tiendraient à distance et se borneraient à la défense de leurs murailles. Toute hésitation disparut quand on apprit d'Hippias qu'il n'y avait pas dans toute l'Attique un lieu où l'on pût tirer meilleur parti de la cavalerie que la plaine qui fait face à l'Eubée. De là^ l'armée pourrait, en suivant le bord de la mer, gagner la capitale de l'Attique par des chemins faciles : là, on arriverait de suite au milieu du domaine des Diacriens qui, de tout temps, avaient
M Voy. vol. I, p. 493.
«) Herod., VI, 100 sqq.
été dévoués à la maison de Pisistrate • ; on ne manquerait ni de renforts ni d'appui de toute sorte, tandis qu'on couperait aux Athéniens les arrivages de l'Eubée. Ces considérations furent décisives; les Perses quittèrent les ruines fumantes d'Erétrie, et, battant de leurs rames ce tranquille bras de mer ils abordèrent en quelques heures sur l'autre rive du détroit où la grande et verte plaine de Marathon s'ouvrit à eux et les reçut dans sa baie circulaire ^
Pays et côtes, rien n'avait changé, il est vrai, depuis le jour où Hippias avait quitté Athènes ; et cependant, Athènes était devenue dans l'intervalle une tout autre ville. Il n'y avait plus ni Paraliens niDiacriens, comme le croyait le fils de Pisistrate. Pendant les années de combats livrés pour l'indépendance et de résistance acharnée aux entreprises malveillantes des Etats voisins, la ville et la campagne s'étaient fondues en un tout qui n'avait plus d'autre centre que le marché et l'hôtel-deville d'Athènes. Il ne manquait pas de partis ; mais la pensée de trahir le pays ne pouvait plus s'exprimer tout haut, car les aspirations de tous les bons citoyens s'unissaient dans un patriotisme élevé. On savait surtout à merveille ce qu'on ne voulaitpas : point de pas en arrière, point de joug étranger, point de lâches concessions; on était prêt à tous les sacrifices, à tous les en"orts ; on sentait qu'il ne s'agissait pas là d'un événement ordinaire, et, précisément à cause de cela, on était disposé à accorder aux hommes qui avaient montré leur supériorité dans la vie publique une entière confiance. Pour le bonheur d'Athènes, il ne manquait pas de ces citoyens qui méritaient, en face d'un danger imminent, la confiance de la cité.
Pendant les dernières années de la tyrannie, deux enfants, raconte Plutarque, avaient grandi côte à côte à Athènes, les fils de Lysimaque et de Néoclès ; tous deux de bonne heure avaient été, par les promesses de leur heureux naturel, l'objet de l'attention publique ; et l'attention s'était de plus en plus
1) Voy. vol. I, p. 435. 4-4i.
') Les inolifs qui ont déterminé les Perdes à débarquer à Marathon ont été analysés, après Leake et Finlay, par Victor Campe, De pugna Marathonia, 1867, p. 23. Sur la localité, voy. H. Lolling, Mittheilungen des deutschen archäolog, Instit. in Athen, f, p. 67 sqq.
238 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE
attachée à eux à mesure que, d'année en année, on remarquait entre eux plus de différence*. Le fils de Lysimaque s'appelait Aristide. Ce qui le distinguait, c'était un vif sentiment de l'ordre et de lajustice, une conscience ferme, une crainte profondément morale de l'illégalité, une haine innée contre tout ce qui sentait le mensonge et la déloyauté. Il grandit pendant la belle jeunesse de la démocratie athénienne, et il prit même, comme ami de Glisthènc, une part active à son établissement. Personne n'a conçu d'une façon plus vive et plus profonde la mission d'Athènes, qui était d'associer le libre mouvement des esprits et la discipline de la loi. Simple, ouvert, franc comme il était, il acquit de bonne heure, sans la rechercher, l'autorité que donne la confiance. On vit et on se prit à aimer en lui le modèle d'un jeune Athénien; on savait qu'il ne désirait rien pour lui, tout pour sa patrie.
Thémistocle, le fils de Néoclès, étaitde quelques années plus jeune. Il avait une nature passionnée qui n'eût point permis un développement paisible et harmonieux de ses facultés : impétueux et volontaire, il résistait à toute direction ; on ne savait si on devait concevoir de lui plus de craintes que d'espérances. Par son père, il appartenait à la vieille famille attique des Lycomides; il n'était cependant pas d'un sang tout à fait pur, sa mère étant une étrangère , thrace ou
') D'après les témoignages auxquels se réfère Plutarque (A n>fî(7. , 2), Aristide et Thémistocle ont été élevés et instruits ensemble : d'après Élien ( Var. Hist., 111,2), Thémistocle n'était encore qu'un écolier quand il refusa de se déranger pour laisser passer le tyran Pisistrate. Suivant ces indications, Thémistocle serait né au plus tard en 535 (01. LXI, 2). Mais, s'il est vrai que Thémistocle a vécu 65 ans (Plut., Themist., 31), et si, comme nous le verrons plus loin, l'année de sa mort doit être placée après 465 (01. LXXIX, 1), il n'y a qu'un moyen d'accorder ces informations diverses ; c'est de supposer que l'incident dont Thémistocle- enfant est le héros se rapporte non pas à Pisistrate luimôme, mais aux fils du tyran. Il y a là simplement une confusion qui se reproduit souvent entre les divers membres de la dynastie. Ceci admis, la date de la naissance de Thémistocle coïnciderait à peu près avec l'année de la mort de Pisistrate (527). Pour Aristide, la seule chose que nous sachions, c'est qu'au temps des réformes de Clisthène, c'était un jeune homme maître de ses actions. Il n'y a donc aucune raison de reculer la date de sa naissance beaucoup plus haut que la mort de Pisistrate. Cf. Kleinert, ap. Beiträge zu den iheologischeti Wissenschaften von den Prof. der Thcol. 3U Dorpat. Bd. III [Hamburg, 1866], p. 213.
LA PRExMIÈRE GUERRE MÉDIQCE 239
carienne'.Il n'était pas admis, même dans les gymnases de l'Académie ou du Lycée, à prendre part aux exercices de la jeunesse*. Cette tache, empreinte sur sa naissance, ne contribua qu'à lui donner plus de fierté ; il eut d'autant plus arrêtée la prétention de tout devoir à sa distinction personnelle. La nature l'avait singulièrement doué pour ce rôle : par la vivacité de son esprit, la perspicacité, la promptitude et la justesse de son jugement, il était bien supérieur à tous ses contemporains. Dès l'enfance, il eut une maturité, une possession de lui-même tout à fait au-dessus de son âge ; il s'habitua de bonne heure à diriger toutes ses facultés vers des objets bien déterminés, et, tandis que ses camarades ne songeaient qu'à jouer, il cherchait l'occasion de discuter les sujets de querelles qui se présentaient avec le sérieux d'un homme d'affaires ou d'un orateur populaire. 11 montrait dans ses études peu de zèle pour la poésie et la musique, et d'autant plus de goût pour tous les arts qui lui permettraient d'exercer une influence personnelle sur ses concitoyens. Convaincu de sa supériorité, il s'habitua bien vite à se présenter avec hardiesse et suffisance, et des entreprises dont ladifficulté eut effrayé tout autre que lui n'en avaient que plus d'attraits pour son intelligence inépuisable en projets et en inventions de toute sorte.
La jeune génération athénienne à laquelle appartenaient Aristide et Thémistocle voyait s'ouvrir devant elle une vaste carrière, un champ libre où elle pourrait déployer au profit du bien général toute son activité. Car, depuisqu'il n'y avait plusde familles qui eussent des droits héréditaires au pouvoir et à l'influence politique, c'était à la bourgeoisie elle-même de fournir les hommes dont Athènes avait besoin pour accomplir sa grande et rude tâcho^ des hommes d'une intelligence assez haute pour comprendre l'état des choses et signaler les véritables points de vue qui devaient diriger la gestion des affaires publiques, capables enhn d'achever au dedans l'édifice de la constitution, d'assurer au dehors findependance et la puissance de la
1) Plut., Themist., 1. Phanias soutenait, contre ropinion commune, qu'elle était carienne ; Néanthès ajoutait : d'Halicarnasse [ibid.),
■-) Il allait au Cynosarge ou Y'jfJ-vâaiov 'iIpax)io'j;, Héraclès étant lui-même un vôOo; parmi les dieux (Plut., ibid.).
cité. Il ne manquait pas d'occasions de se signaler. La parole était libre. Tout Athénien pouvait paraître à l'assemblée du peuple, y faire valoir son opinion et acquérir une influence décisive. La chose était cependant impossible, du moins d'une façon durable, pour les orateurs les mieux doués et les plus éloquents, s'ils restaient isolés. Ils devaient s'allier avec tous ceux qu'ils trouvaient disposés à adopter leurs idées. Il se forma ainsi des sociétés d'abord restreintes, puis plus étendues, dont les membres s'engagaient à défendre certaines tendances politiques, à se soutenir dans l'exécution d'un plan commun, et à diriger les votes des citoyens. Ce furent les sociétés politiques ou (chétaeries»,, dont l'action fut décisive sur l'histoire de l'Etat athénien une fois que les anciens partis, qui avaient leur raison d'être dans la difl'érence des domiciles et des habitudes, eurent perdu toute leur importance. Aristide avait une aversion naturelle contre de pareilles associations : par l'effet même de son caractère, il sentait trop le besoin d'agir en toute occasion avec toute sa liberté, sans chercher ses motifs ailleurs qu'en lui-même ; il craignait le désaccord qui pouvait s'établir entre les obligations contractées vis-à-vis de ses amis et la voix de sa conscience. Thémistocle n'avait pas tant de scrupules : tout moyen lui était bon pour arriver au pouvoir. Il était l'âme du parti dont la devise était « guerre aux Perses », de ce parti qui avait fait voter du secours à Aristagoras et qui tenait pour une honte d'avoir abandonné Milet au moment du danger Ml reconnaissait d'ailleurs mieux que tout autre qu'Athènes était encore trop faible pour le grand rôle qui lui incombait, et qu'il lui manquait surtout deux choses, une flotte et un port.
D'après une vieille tradition, on considérait la baie de Phalère, où la mer pénètre le plus profondément le territoire de l'Attique, comme le port naturel de toute cette région. On pouvait le surveiller aisément des hauteurs de la ville, et sa large rade était bien faite pour la pacifique circulation des marchandises. Mais, si Athènes songeait à devenir une puis-
') Sur la puissance des hétaf-ries clans la vie politique à Athènes, cf. vol. I, p. 382. 387. -i02. -'lo^. 11. Bïttneh, Geschichte der politischen Helarien in Athen, p. 21.
Scince, ne voulût-elle dominer que dans ses propres eaux et sur le littoral circonvoisin, cette rade ouverte ne suffisait plus. Il fallait des stations oii Ton pût, à l'abri de toute surprise de l'ennemi, construire et retirer des vaisseaux, des ports, en un mot, que l'on put fermer du côté de la mer. Thémistocle montra aux Athéniens comment la nature était allée d'elle-même au devant de ce besoin.
A l'ouest de Phalère se projette en effet une presqu'île, reliée au continent par une langue de terre formée d'alluvions marécageuses. Le centre de la presqu'île est formé par la hauteur de Munychie, taillée à pic de tous côtés, dont le sommet aplati était occupé par un vieux sanctuaire d' Artemis. De ce bloc rayonnent, en forme d'une grande fouille dentelée, des masses rocheuses qui s'étendent dans la mer et forment trois ports naturels, où l'on ne peut accéder du dehors que par d'étroites ouvertures. Ainsi^ ce que les Corinthiens, les Samiens et les Eginètes avaient été forcés d'établir artiiiciellement à grand' peine, à grands frais^ ce qu'il leur fallait sans cesse retoucher à nouveau, la nature l'avait donné à Athènes dans une mesure incomparablement plus large : un ensemble de trois ports de guerre fermés, au pied d'une hauteur qui les dominait et ouvrait sur la mer une libre perspective. Prise dans son ensemble^ la presqu'île portait le nom de Pirée '.
C'est le mérite de Thémistocle d'avoir le premier découvert
') Le passage classique de Thucydide (I, 03) sur la construction du port d'Athènes avait été généralement interprété jusqu'ici dans ce sens que, par les trois ports, il fallait entendre trois subdivisions intérieures du port appelé Pirée (Iktpaie-j;). On oubliait que, dans un sens général, le nom de Pirée désigne aussi la presqu'île tout entière, comme on le voit clairement par les expressions de Pausanias (T, 1, 2) et de Strabon (p. 58). Une fois que j'eus démontré le fait dans mon étude De portubiis Athenm'wn, 1842, p. 44, il ne restait plus de place pour Phalère dans la région où l'on plaçait jusqu'ici cette bourgade qui, si elle a fait jadis partie de l'ancien groupe des douze villes, doit cependant avoir eu son acropole. Aussi Ulrichs a-t-il transporté Phalère là où l'on mettait auparavant le cap Collas. En supprimant ainsi complètement l'idée fausse d'un Pirée ou port à trois bassins, il a remis en ordre la topographie des ports de l'Attique, bien qu'il reste encore à élucider quelques points difficiles. Du reste, la rade de Phalère était certainement plus rapprochée autrefois de la ville; ce qui n'empêche pas que le chiffre de 20 stades donné par Pausanias (VIII, 10, 4) ne soit inexact ou corrompu.
u IG
2i2 LES GUERRES DE l'iXDÉPENDANCE
cette disposition naturelle que chacun cependant pouvait voir tous les jours, c'est-à-dire^ d'en avoir reconnu l'importance pour Athènes. Mais cela ne suffisait pas. Pour devenir le fondement d'une puissance maritime, la presqu'île avait besoin d'une enceinte fortifiée. Thémistocle aurait bien transporté tout Athènes au Pirée, l'acropole à Munychie : la chose étant impossible, il fallait fonder une seconde ville, une Athènes maritime. C'était une entreprise immense, mais indispensable si Athènes voulait devenir une puissance maritime.
Une fois que Thémistocle eut fait accepter ses projets par ses concitoyens, il se mit à l'œuvre, on dépit de tous les obstacles. Il brigua pour 493 (01. lxxi, 4) la charge de premier archonte, et, favorisé par le sort, il se servit de sa situation officielle pour mettre sonplan à exécution. Le sénat et l'assemblée du peuple décidèrent sur sa proposition la construction d'un port et d'un faubourg au Pirée. C'était l'année même où l'ami et l'allié politique de Thémistocle ', le hardipoète Plirynichos, montra aux Athéniens sur le théâtre la prise de Milet, pour reprocher à ses concitoyens la faute dont leur lâche indécision les avait rendus coupables. Dans le cours de la même année, les préparatifs de cette oeuvre gigantesque furent achevés,, les mesures prises, les matériaux amassés, et les travailleurs enrôlés au nombre nécessaire.
La construction commença l'année suivante. Les nouveaux archontes élevèrent, en attaquant le mur d'enceinte, une statue d'Hermès, avec une inscription dont nous avons encore le texte. C'était l'Hermès dit<(àla petite porte; » il se trouvait, à ce que l'on suppose, aune des issues qui s'ouvraient sur la mer '.
') Berxhardy, Gnindriss der gricch. Litteratnr , II-', 2, p. 18 Sur le Ttîva? x?,; viVc,; que consacre Thémistocle après les <I>ûtvî(7(Ta'., voy. Plut., Themistocl., 5. 0. Miller, De Phrynichi Phœnissis, 1835. Welcker, Allgem. Litterat. -Zeitung, 18ü3, p. 2-29.
*) D'après la correclion apportée par Bnciiii [Abhand. der Berlin. Akad. der Wiss., 1827. p. 131) au passage de Pliilochore que cite Hésychius(s.v. 'AYopaîo;),rHermèsAgorœos a été consacré sous l'arcliontatd'Hybrilide (-491/0), Tannée qui suivit le commencement des travaux du port (493/2 : 01. LXXII, 1), deux ans après que le décret eut été rendu et les premiers préparatifs faits sous l'archontat de Thémistocle (-494/3 : 01. LXXI. 4). Sur le T^pô? rr, tz-SiPa Tpjxr,;, voy. Wac.hsmuïh [Stadt Athen, p. 208. 519) qui est tenté d'en placer l'érection à l'époque qui suit les guerres médiques.
On dut, en eiîet, chercher avant tout à fortilier le côté de la mer, pour se protéger dune façon efficace contre les descentes des insulaires. Une œuvre de géant comme la construction d'un mur d'enceinte de 60 stades ou plus de 11 kilomètres de longueur, n'a pas dû être entreprise sans qu'on ait spécifié l'usage qu'on comptait faire des différentes rades pour les besoins de la guerre et du commerce et décidé l'établissement de chantiers de construction. Ainsi les travaux du Piréc eurent pour conséquence immédiate une impulsion donnée aux constructions navales en Attique ; et nous voyons déjà, dans l'espace des trois années qui suivent, le nombre des vaisseaux de guerre s'élever de 50 à 70. Il n'est même pas invraisemblable que, dès cette époque^ on ait proposé à l'assemblée du peuple les mesures financières qui étaient nécessaires pour mener à bonne lin une entreprise aussi extraordinaire, aussi grandiose que la création d'un port et d'une marine militaire. Mais l'exécution des décrets votés pendant l'archontat de Thémistocle fut tout à coup arrêtée par les nouveaux armements des Perses : toutes les pensées se tournèrent vers le danger du moment.
Là encore, Thémistocle exerça une influence décisive. Ce fut lui surtout qui éveilla le sentiment national et qui sut faire, d'un péril dont Athènes seule était d'abord menacée, une affaire nationale intéressant tous les Hellènes. Aussi proposa-t-il de condamner à mort l'interprète qui accompagnait les messagers de Darius, sous prétexte qu'il avait fait servir la langue grecque à sa trahison. Aussi travailla-t-il à un rapprochement entre Athènes et Sparte ; et l'humiliation des Eginètes qui, au moment même où ils avaient envie de passer à l'ennemi avec leurs vaisseaux , se voyaient les mains liées par leurs otages détenus à Athènes, fut certainement un effet de ses intrigues et de son adresse : car la rancune personnelle quelesotages transportés à Athènes gardaient à Thémistocle* indique assez qu'il avait dû être le principal instigateur
') Hérodote (VIII, 92j raconte comment, pendant la bataille de Salaniinc, Polycritos fils de Crios, qui avait été livré en otage aux Athéniens iVI, 73). cria à Thémistocle d'un ton ironique : « ÏN'est-il pas vrai, Thémislocle, que nous sommes bien des gens dévoués au Mcde?»
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de l'accusalion dirigée contre leur pairie. Grâce à lui et à son parti, Athènes devint le quartier général delà résistance nationale ; et, plus les Perses s'avançaient du côté de l'Europe, plus Athènes servit de refuge à des hommes courageux et de caractère indépendant qui, délaissant les places menacées, venaient accroître d'autant les forces de la ville.
Parmi ces réfugiés, le personnage le plus considérable était assurément Miltiade, le fils de Cimon, qui avait dû, après la ruine de l'Ionie, s'échapper de la Chersonèse de Thrace K Ce n'était pas pour lui chose facile que de se créer à Athènes une situation. Il avait abandonné sa patrie au temps des t^'rans et n'avait pas vécu avec ses concitoyens durant ces années de progrès intérieur, au cours desquelles Aristide et Thémistocle étaient devenus des hommes faits. 11 rentrait à un âge déjà avancé dans la cité métamorphosée, et il y rentrait comme un étranger. Chez lui, l'orgueil de la vieille famille des Philaïdes n'avait rien perdu de son énergie: c'était en prince qu'il était revenu, avec des vaisseaux de guerre à lui, des soldats, de riches trésors : c'était bien là le gendre d'un roi thrace. Les façons autoritaires et rudes de cet homme habitué depuis vingt ans à commander sans contrôle , devaient froisser la susceptibilité des citoyens d'Athènes. De plus, les Grecs qui avaient habité la Chersonèse répandaient sur son compte toute sorte de bruits de nature à exciter au plus hautpoint le mécontentement; et, quelques efforts qu'il fit pour s'accommoder aux circonstances nouvelles, pour vivre comme uncitoyen parmi des citoyens, il ne put échapper à ses ennemis qui ne voulaient pas laisser remonter à son rang la famille des Philaïdes. Après avoir disputé sa vie aux Scythes et aux Phéniciens, il se voyait encore dans sa propre patrie menacé d'un nouveau danger : il fut mis en accusation pour la tyrannie qu'il avait exercée en Thrace et cité devant un tribunal populaire.
Miltiade, pour justifier sa conduite, exposa l'état du pays d'où il venait et fit valoir les services qu'il avait rendus à Athènes. Cette péninsule riveraine de l'Hellespont, terre fertile et peuplée de villes florissantes, où son père et son oncle
'j Voy. ci-dessus, p. 191.
avaient fondé un pouvoir indépendant, au lieu de la considérer comme son patrimoine^ il en avait fait la propriété du peuple. Puis, au temps de la révolte de l'Ionie, il avait conquis pour le compte d'Athènes la grande et importante île de Lemnos ; il pouvait en outre prouver qu'il avait été le premier de tous les Hellènes à se déclarer ouvertement contre Darius, et que déjà au bord du Danube il avait mis l'ennemi national de la Grèce à deux doigts de sa perte. Les actes de Miltiade parlaient assez haut ; le peuple sentait qu'il avait affaire à un homme de valeur. Tout tremblait encore en Grèce lorsqu'on prononçait seulement le nom des Perses. Comment se priver, en un pareil moment^ d'unhomme qui était un général éprouvé, qui connaissait parfaitement l'armée perse, et dont tout le passé répondait qu'il ne penserait jamais à négocier sous mains avec les Pisistrades ou avec les Perses ! Il fut acquitté : ses ennemis rentrèrent dans l'ombre : ils eurent même le dépit de voir que, lorsqu'on procéda à l'élection des stratèges pour la troisième année de la lxxii^ olympiade, l'année qui commençait avec la nouvelle lune après le solstice d'été, le 27 juillet 490, les citoyens nommèrent dans les dix stratèges Miltiade à côté d'Aristide.
A peine les stratèges étaient-ils entrés en charge que déjà les citoyens athéniens installés à Chalcis accouraient, fuyant leurs demeures. Derrière eux flamboyait l'incendie d'Erétrie : les événements se précipitaient. On envoya un message officiel à Sparte pour obtenir un prompt secours ; mais on n'attendit pas la réponse, car, dès les premiers jours du mois suivant (fin août), le peuple décidait, sur la proposition de ses stratèges, la levée en masse des citoyens. Naturellement, en un moment pareil, la ville ne pouvait pas être tout à fait dégarnie. Il n'y eut donc que 9,000 citoyens complètement équipés ' pour suivre les stratèges; ils étaient accompagnés
') Le chiffre le plus exact paraît être celui-là : 900 de chaque Iribu (Suidas, s. X. 'luTitaç). Pausanias (IV, 25, 5) dit « pas tout à fait 10,000, » et ailleurs (X, 20, 2), il abaisse même le chiffre à 9000, en y comprenant les vieillards et les esclaves. Cornélius Nepos {Miltiad., 5) compte 10,000 hommes, y compris les Platéens. Cf. Böckh, Staatsha.ushaltung der Athener, I, 360. Justin (II, 9) dit qu'il y avait 10,000 hommes sans compter les Platéens.
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de leurs esclaves, qui leur sei*vaient de valets d'armes et pouvaient prendre part au combat comme troupes lé* gères '.
. Ils se dirigèrent vers la partie menacée du territoire, sans plan bien arrêté : on se réservait de prendre dans le camp même les mesures ultérieures, et d'agir suivant les nécessités du moment. Mais là, les avis furent des plus partagés, Miltiade était sorti pour se battre ; rien ne lui paraissait plus périlleux que de se replier sur la ville. L'armée était en excellente disposition, les contingents des dix tribus animés d'un môme esprit : il n'en était pas de même de la population urbaine, et on pouvait prévoir que, à Atbènes comme à Erétrie, les souffrances d'un siège donneraient au parti des traîtres l'occasion de ressaisir quelque influence. Aussi Miltiade demandait-il qu'on se battît à Marathon . Jusque dans le conseil desstrategesonflottaitindecis.il} eut quatre voixpoiir Miltiade et cinq voix contre. Mais il manquait la voix prépondérante, celle du polémarque, c'est-à-dire du troisième entre les neuf archontes, de celui qui avait été autrefois le véritable général en chef et qui n'avait plus alors qu'une voix au conseil des stratèges élus, avec l'honneur de conduire l'aile droite à la place autrefois occupée par le roi. Le polémarque de l'année était Callimachos d'Aphidna, homme de cœur et d'énergie. Sa voix se rallia enfin aux suffrages de ceux qui voulaient combattre, et tous virent dans Miltiade le seul homme qui fût à la hauteur des circonstances. Sur la proposition d'Aristide, les stratèges lui cédèrent tous leur droit au commandement supérieur, qui d'ordinaire passait chaque jour de l'un à l'autre. Miltiade, habitué à commander, était bien à sa place ; une volonté énergique dirigeait l'armée, et, moins on espérait de secours du dehors, plus on montra de joie en voyant arriver 1^000 Platéens qu'on n'attendait pas et qui, de leur plein gré, venaient.
*) Sur la part prise par les esclaves à l'expédilion, cf. Herbst, Die Schlacht bei den Arginussen, 1855, p. 20. L'auteur arrive diffîcilement à prouver, même avec le secours de Pausanias (VII, 15, 7), que des esclaves ont combattu dans les rangs des hoplites athéniens. Voy. là-dessus Böckh, op. cit., I, p. 365.
à l'heure du péril suprême, se montrer dignes de leur union avec Athènes ' .
En parcourant la plaine du regard, Miltiade reconnut facilement qu'elle était loin d'être aussi favorable aux Perses qu'elle le paraissait. Sans doute, c'est une surface considérable, qui s'étend sur une longueur de deux bonnes lieues sans interruption du sud au nord-L'st, le long de la mer, et qui est séparée en deux moitiés par un torrent descendu du Pentélique. La partie méridionale est limitée par les contreforts du Brilessos (Pentélique), qui s'avancent fort près de la mer; entre la mer et l'extrémité de la chaîne, un large chemin conduit droit au sud à Athènes. C'était la route qu'Hippias voulait faire suivre aux Perses. L'autre partie do la plaine, la plus éloignée d'Athènes, est entourée par les hauteurs escarpées de la Diacria, hauteurs qui s'étendent jusqu'à la côte et, continuées par un promontoire allongé, appelé Cynosoura, abritent une rade circulaire. D'autre part, la large esplanade qui avait séduit les Perses n'est pas dans toute son étendue formée d'un sol résistant; sur la lisière, là où les eaux restent stagnantes, surtout au nord-est, s'étendent des marais considérables dont la surface verdoyante fait illusion à l'œil .
Miltiade n'avait pas à hésiter sur le choix du lieu où il allait asseoir son camp. Il devait couvrir la grande route d'Athènes. Il se tint sur les hauteurs du Pentélique, au-dessus de l'Héracléon dont il protégeait l'enceinte sacrée, découvrant toute l'étendue de la plaine dans le sens de sa longueur, surveillant les mouvements de l'ennemi, d'ailleurs sufüsamment garanti contre ses attaques par les soubassements escarpés des rochers et une ligne de retranchements^ et approvisionné d'eau par les ruisseaux voisins qui vont se jeter dans les marais près de rHéracléon. Durant plusieurs journées, les armées restèrent tranquillement en face l'une de l'autre. Les Athéniens s'habituaient ainsi à la vue des Perses, et de leur côté, ceux-ci, se confirmant de plus en plus dans l'idée que l'armée athénienne ne voulait que couvrir le défilé près du rivage, se sentaient parfaitement en sûreté, maîtres comme ils l'étaient de la plaine et du littoral.
') Voy. vol. I, p. 488-489.
248 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDAXCE
Le 17 du mois Métagitnion (12 sept.) au malin», lorsque le commandement en chef échut à Miltiade suivant l'ordre primitivement établi, il fit ranger son armée par groupes correspondant aux dix tribus. La tribu Nantis, à laquelle appartenait Callimachos, eut le premier rang, c'est-à-dire l'extrémité de l'aile droite tournée du côté de la mer; puis, les neuf autres suivaient, dans un ordre fixépar le sort" ; à l'extrémité de l'aile gauche prirent place les Platéens qui, venant de Céphisia, avaient opéré de ce côté leur jonction. Le front de bataille fut étendu jusqu'à ce qu'il fût égal à la largeur des lignes ennemies, afin de parer au danger d'être enveloppé, et aussi afin de faire paraître l'armée athénienne aussi nombreuse que possible aux yeux des Perses. Miltiade renforça les deux ailes, sur lesquelles il comptait principalement pour décider la lutte, au lieu que le centre, où se trouvaient les tribus Léontis et Antiochis, fut probablement déployé sur trois rangs de profondeur seulement : les esclaves suppléaient jusqu'à un certain point les colonnes absentes.
') La date de la bataille se trouve déterminée par les recherches chronologiques de BöcKH [Zur Geschichte der Mondcyclen, p. 63) dont les résultats, en dépit des objections de Grote, ne laissent subsister de doutes que sur quelques points accessoires. La date donnée par Plutarque (6 Boédromion) s'explique par la confusion qu'on rencontre fréquemment entre le jour de la fête d'actions de grâces et celui de la bataille ; la fête fut célébrée en pleine tranquillité, après réunion de plusieurs assemblées populaires, l^a bataille eut lieu aussitôt après la pleine lune qui précéda immédiatement le 6 Boédro-mion, par conséquent dans le mois Métagitnion, qui commença avec la nouvelle lune du 26 août. Le courrier envoyé à Sparte, Phidippide, y arriva le neuvième jour de la lune (Her., VI, 106) : les Spartiates se mettent en marche après la pleine lune du mois courant (c'est-à-dire, chez eux, du mois Carneios), et la lête de la pleine lune à Sparte tombe le 9 septembre. Ils partent donc le 10 ; le 13, ils arrivent à Athènes, un jour après la bataille (Plut., Legg., p. 698); le jour de la bataille est donc le 12 septembre (17 Métagitnion). Les discordances possibles entre le calendrier d'Athènes et celui de Sparte déplaceraient peut-être la date de quelques jours, mais il n'y a pas lieu d'admettre un écart considérable.
-) La place assignée à la tribu ifiantis ne tient pas, comme le pense Ghote (VI, p. 210, trad. Sadous), à ce que Marathon faisait partie de cette tribu, mais, comme Grote lui-même l'a soupçonné à bon droit {ibid.), à ce que Callimachos en était membre. Là oîi était le polémarque, là était aussi sa tribu ; or, le polémarque avait le commandement de l'aile droite. C'est aussi l'avis de Sauppe, De creaiione archont. ««zcoruw. Göttingen, 1864. p. 26. L'ordre des neuf autres tribus fut réglé par le sort : c'est ainsi que les tribus Léontis et Antiochis se rencontrèrent au centre.
Les troupes avaient franchi les fossés et les abatis qui protégeaient leur camp et s'avançaient avec un calme parfait, comme elles l'avaient sans doute déjà fait plus d'un fois. Mais, lorsqu'elles furent à quinze cents mètres de l'ennemi, elles poussèrent le cri de guerre et s'élancèrent au pas accéléré qui prit peu à peu la vitesse de la charge à fond. Les Perses, voyant les soldats se précipiter ainsi des hauteurs, crurent avoir affaire à des fous : ils se mirent rapidement en ordre de bataille; mais, avant qu'il eussent eu le temps d'envoyer à bonne distance une volée de flèches, les Athéniens étaient là, bouillants d'ardeur, et entamaient aussitôt la lutte corps à corps, homme contre homme, une mêlée compacte où la valeur personnelle, la souplesse due à la gymnastique, le poids des lourdes armures, le choc des lances et le tranchant de l'épée décida du succès. Grâce à cette attaque habile autant que hardie, on était parvenu à faire produire à l'énergie belliqueuse qui était du coté des Athéniens tout son effet.
Le succès ne fut cependant pas le même sur toute la ligne. Le centre ennemi résista : c'est là que se trouvaient les troupes d'élite. Perses et Sakes réunis, là que le combat fut le plus sanglant et le péril plus grand : il arriva môme que les minces rangées des citoyens d'Athènes, au milieu desquels combattaient Aristide et Thémistocle^ sans cesse refoulées avec leur arrière-garde d'esclaves par des forces supérieures, furent rejetées de la côte assez loin dans la plaine. Mais, pendant ce temps, les deux ailes avaient culbuté l'ennemi, et une fois que dans leur mouvement offensif elles se furent avancées, Tune sur la route deRhamnonte, l'autre jusqu'à la côte, Miltiadc, qui était resté complètement maître delà direction du combat, donna au moment opportun aux ailes l'ordre de cesser la poursuite^ de se rabattre l'une vers l'autre et d'attaquer ensemble par derrière le centre de l'armée perse. Bientôt la débandade y fut générale, et la fuite ne fit qu'aggraver le désastre des Perses, car il leur manquait, comme Miltiade l'avait prévu, une base de retraite où ils auraient pu se réunir et se rallier : ils furent acculés au marais et passés en masse au fil de l'épée. Les plus heureux furent ceux qui purent gagner la côte et monter, à l'aide des passerelles, à bord de
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leurs navires. On avait déjà vu s'éloigner, durant la mêlée, ceux qui étaient à Tancre à quelque distance ; et même les vaisseaux qui accostaient de plus près le rivage furent si vite mis à flot et si énergiquement défendus par les archers^ que les Grecs ne purent saisir et capturer plus de sept navires dans Tassant qu'ils donnèrent au bord de la mer. Dans ce combat qui se livra moitié sur terre, moitié dans Teau, où Ton employa la torche, Fépée et le poing, tombèrent aux premiers rangs les hommes les plus vaillants, entre autres Callimachos, qui jouit d'une renommée immortelle pour avoir donné avec son suffrage le signal du combat, et Cynégire, le frère dTschyle^ qui, au moment où il escaladait le bord d'un navire, eut la main coupée et retomba dans la mer \
Quand on parcourt les descriptions sommaires que les anciens nous ont laissées du combat de Marathon, il y a deux choses qui surprennent tout d'abord. Où était donc, se demande-t-on, la cavalerie sur laquelle, dès le commencement de leurs préparatifs, les Perses avaient fondé l'espoir du succès, pour laquelle on avait abordé à Marathon, qui seule eût été capable de faire échouer toute la tactique de Miltiade? Il n'en est fait mention dans aucun récit ; il est même dit expressément qu'elle était absente lorsque le combat s'engagea. Un second motif d'étonnement, c'est la rapidité avec laquelle s'est opéré l'embarquement des troupes perses. Il est absolument impossible de comprendre qu'il ait pu commencer durant le combat et s'eflectuer après avec tant de bonheur et si peu d'obstacles, si la flotte de guerre et les bâtiments de transport n'étaient pas déjà prêts à partir avant la bataille. Il est par conséquent très probable que les Perses, voyant la forte position et les retranchements des Athéniens, abandonnèrent le projet de marcher sur Athènes par le défilé de Marathon. Aussi bien, ils n'avaient débarqué à Marathon que parce qu'ils supposaient pouvoir s'avancer sans obstacle dans la plaine qui avoisine la capitale. Il n'entrait certainement pas dans leurs plans de forcer, par un assaut sanglant, un pas-
') Sur les représentations figurées de la bataille de Marathon, voy. 0. Jahn, ap. Gerhards Archäol. Zeitung, 1866, p. 222.
sage bien défendu. Ceci posé, il valait bien mieux, une fois que la cavalerie eut trouvé dans la plaine le repos et le réconfort nécessaire, aborder en un point de l'Attique où il n'y aurait point de défilés sur la route et où le parti qu'avaient les Perses dans la capitale serait plus en état de leur rendre des services. Je crois, en conséquence, que le matin du jour où se livra la bataille, la flotte était déjà montée par ses équipages et que la cavalerie notamment était déjà à bord. Miltiade effectua donc son attaque au moment où l'armée perse était partagée et où l'arme la plus dangereuse était éloignée du théâtre de la lutte : il assaillit le reste de troupes qui se trouvait encore à terre et protégeait l'embarquement. Pourquoi^ en effet, aurait-il attendu le jour qui était à l'origine son jour de commandement, alors qu'on avait renoncé une fois pou'' toutes au système du commandement à tour de rôle? On comprend très bien, au contraire, que dans la scène du combat de^Marathon, telle qu'on s'habitua peu à peu à la raconter à Athènes, tout ce qui, dans la réalité des faits, paraissait faire tort à la gloire des Athéniens ait été relégué dans l'ombre \ La flotte longea la côte dans la direction de Sounion. On
') Je persiste aujourd'hui encore à penser que c'est là la seule manière d'expliquerl'alluredelabalaillede Marathon, comme j'ai cherché à le démontrer dans les Göttinger gelehrte Anzeigen, 1859, p. 1013. L'absence de la cavalerie est un fait dont le souvenir s'est conservé sous une forme précise dans Suidas (s. v. Xtop\i; lirTisî;). Finxay {Transactions of the Royal Society of Literat., III, p. 373. 385) pense que la cavalerie était si peu considérable qu'elle n'aurait pu jouer un rôle décisif (alors, pourquoi les Perses l'ont-ils amenée?), et que cette cavalerie se trouvait précisément à faire du fourrage à l'extrémité nord de la plaine (comment a-t-elle fait ensuite pour se trouver à bord des vaisseaux?). Un passage de Théopompe [Fragm. Hist. grœc, I, p. 306) atteste qu'il y avait une manière moins ambitieuse d'expliquer la journée de Marathon. Cf. N. Wecklein, Sitzungsber. der Bair. Akad., 1876, p. 275 sqq. Sur la façon dont s'obscurcit de bonne heure la notion de la réalité vraie, cf. V. Campe, De pugna Marathonia, 1867, p. 7. Campe convient que les difficultés les plus graves se trouvent écartées par mon hypothèse ; mais demander qu'on explique encore par surcroît les lenteurs et l'indécision des Perses, c'est être trop exigeant. L'orgueil des Perses ne leur permettait pas de se mettre à l'abri derrière les marais : et les marais n'étaient pas non plus aussi étendus qu'ils le sont aujourd'hui. Sur la valeur du butin fait dans le camp, il n'y a pas de tradition constante, et le fait qu'il y avait encore à terre quelques trésors ne me paraît pas tirer à conséquence.
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dit qu'un bouclier fut hissé sur le mont Pentélique, et que c'était un signal convenu pour faire savoir aux Perses que le moment était venu de se jeter sur Athènes. C'était une démonstration des Athéniens amis de la Perse qui, après le départ des généraux et de l'armée, avaient les coudées plus franches. Le fond de l'intrigue n'a jamais été éclairci. C'était surtout aux Alcméonides qu'on reprochait d'avoir entretenu avec l'ennemi des accointances secrètes. Quels qu'aient été les auteurs du signal donné avec le bouclier, il est difficile de croire que le fait se soit produit pendant la bataille, quis'engagea tellement à l'improviste et dura si peu, ou pendant la fuite des Perses : suivant toutes les vraisemblances, c'est plutôt avant le combat décisif que le signal fut fait; et alors, nous sommes en droit d'y voir la cause qui détermina les Perses à s'embarquer. En ce cas, les traîtres auraient contribué malgré eux au succès de l'attaque ordonnée par Miltiade '.
Les vainqueurs de Marathon ne purent, après une si chaude journée, s'accorder le moindre repos. Aristide, l'homme dont personne ne suspectait la loyauté, fut laissé sur le champ de bataille avec le contingent de sa tribu, qui avait été le plus éprouvé, pour garder le butin et s'occuper des morts. Les autres corps, après une courte halte, se replièrent sur Athènes, et, le soir même du jour de la bataille, ils campaient près de la ville, au nord-est, sur la hauteur où se trouve le gymnase de Cynosarge. Quand les Perses,faisant force de rames, eurent atteint la baie de Phalère et que le jour se leva, ils virent en face d'eux les héros de Marathon, prêts à recommencer la lutte. Quelle fut la raison qui décida les Perses à s'abstenir de toute tentative de débarquement? C'est ce qu'il est difficile de deviner. Peut-être le motif principal a-t-il été l'attitude d'Hippias.
Hippias n'était plus qu'un vieillard décrépit quand il remit le pied sur le sol de sa patrie. Jusque-là, il était resté obstinément attaché h l'idée de restaurer sa dynastie; mais, après
*) Le signal du bouclier sur le Pentélique est un fait indubitable : mais Hérodote (VI, 121. 123) repousse comme une calomnie l'accusation portée contre les Alcméonides. Cf. Kirchhoff, Ahhandl. der Berlin. Akad.,\'6~\, p. 57 sqq. et Nitzsch, ap. Rhein. Mus., XXVII. p. 243 sqq.
la journée de Marathon, il avait perdu tout espoir et le découragement s'était emparé de lui. Hippias renonçant à ses projets, les généraux étaient au bout de leurs instructions : ils n'avaient nulle envie d'agir de leur propre autorité, d'autant plus que le parti sur l'appui duquel on avait compté était également découragé par l'issue du combat livré à Marathon. On s'explique que, dans de pareilles circonstances, les généraux, même sans avoir éprouvé de pertes sérieuses (on estime à 6,400 le nombre de leurs morts), se soient décidés à rentrer chez eux avant les mauvais temps de la saison d'automne, à se contenter pour cette fois du châtiment inlligé à Naxos et à Erétrie et de la soumission des Cyclades. Le chemin d'Athènes était ouvert ; ils pouvaient revenir au printemps de n'importe quelle année pour achever l'œuvre commencée .
Les Spartiates, qui avfiient promis des renforts dès que serait passé le jour de la pleine lune, jour où tous les citoyens devaient assister au sacrifice en l'honneur d'Apollon Carneios, arrivèrent à Athènes le jour qui suivit la bataille, et, au lieu d'une ville menacée et anxieuse, ils trouvèreut une cité toute à la joie de sa victoire, pleine de reconnaissance envers les dieux et d'une noble fierté. Les Spartiates poussèrent jusqu'à Marathon, admirèrent sur place l'exploit des Athéniens et retournèrent chez eux. Le témoignage que rendirent alors les guerriers de Sparte peut avoir été loyal et sincère : la politique de Sparte ne l'était pas. La nouvelle alHance n'avait pas supprimé l'ancienne jalousie; car, si les Spartiates avaient envisagé le péril où se trouvait la cité-sœur sans arrière-pensée et en se plaçant à un point de vue national, ils n'auraient pas pris Ja fête Carnéenne pour prétexte à leurs temporisations, pas plus qu'ils n'auraient différé à cause d'une fête d'opposer la résistance la plus énergique à qui aurait attaqué leur propre territoire \ Du reste, ils n'envoyèrent que 2^000 citoyens, et ce n'était pas un roi qui les commandait. Ils reçurent la juste punition de leur duplicité : ils n'eurent point de place dans la
•) Les exemples énumérés par Kaegi (ap. Jahrhb. für Philol., Suppl., VI, p. 450) ne prouvent pas que les Sparliales fussent retenus par la tele Carnéenne. mais seulement que celte solennité a dû leur servir souvent de prétexte pour faire la guerre sans énergie.
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journée qui fit le plus d'honneur aux armes helléniques, et il fut à jamais constaté que les Spartiates avaient laissé aux Athéniens, les Doriens aux Ioniens, la gloire de la première victoire remportée sur les Perses.
Le danger une fois passé, les Athéniens songèrent avant tout à s'acquitter de leurs vœux et à honorer la mémoire de leurs morts. Ceux-ci, au nombre de 192^ furent ensevelis rangés par tribus, au lieu même où ils avaient succombé pour la patrie : sur leurs tombes furent érigées des stèles oii étaient gravés leurs noms. Un second tertre funéraire couvrait les Platéens qui étaient tombés en alliés fidèles, ainsi que les esclaves qui avaient combattu avec les citoyens et avaient acquis par le sacrifice de leur vie le droit d'être honorés comme eux. Le champ de bataille devint un sanctuaire national ' et un sacrifice annuel fut institué en l'honneur des morts, assimilés ainsi aux héros. La dime du riche butin fut consacrée aux divinités secourables, Athêna, Apollon et Artemis. A Delphes aussi on dédia un ex-voto ; quant au dieu Pan, qui avait apparu au messager athénien sur le chemin de Sparte, on lui voua, en reconnaissance de l'amitié dont il avait fait preuve, une grotte sur le flanc de l'acropole et on fonda du même coup à son intention une fête annuelle avec course aux flambeaux. La grande fête triomphale fut célébrée, dix-huit jours après la bataille, à Agrae, sur les bords de Fllissos, le jour d'une fête d' Artemis, le 6 du mois Boédromion -, qui était en même temps consacré à Apollon. Ce dieu portait en effet lui-même, par allusion au cri de guerre poussé lors de l'attaque, le nom de « Boédromios, » et c'était à Tinstar de leur dieu que les Athéniens s'étaient jetés au pas de charge sur les rangs ennemis.
Pour le moment, Miltiade était tout-puissant. Il sentait sa force, et il la crut plus grande encore qu'elle n'était. Pour lui, la journée de Marathon ne devait être que le début d'une série de brillants faits d'armes ; il prétendit g^arder à l'avenir le commandement absolu qui avait été remis entre ses mains ; et, comme il n'avait guère envie de soumettre ses projets aune
•) Il y avait là un xpô-xtov aiöo-j AevxoO (Pausax., I, 32, 5); mais on ne saurait dire de quelle époque.
-j Hermann, Gottesdienstliche Altevthümer . § 50, 3.
discussion publique au sein de rassemblée du peuple, il demanda qu'on mit à sa disposition des vaisseaux de guerre et de Targent, afin qu'il put utiliser pour de nouvelles victoires, pendant qu'elle était toute fraîche, l'impression produite sur les Athéniens aussi bien que sur leurs ennemis par la victoire de Marathon. Un magnifique butin devait, selon lui, justifier sa demande. Ces façons mystérieuses d'agir étaient absolument contraires à l'esprit de la constitution athénienne ; mais on venait justement d'éprouver les heureux effets d'un commandement militaire absolu : on avait dans le bonheur de Miltiade une confiance aveugle ; on lui céda, par conséquent, et l'on conçut les plus orgueilleuses espérances en voyant la flotte, forte de soixante-dix vaisseaux, prendre la mer sous sa conduite. C'était, abstraction faite de la folle équipée de Sardes, la première expédition guerrière partie de l'Hellade pour attaquer le Grand-Roi ; et Miltiade ayant déjà, au pont du Danube, signalé la délivrance de l'Ionie comme le but nécessaire vers lequel devait être dirigé l'effort des armes helléniques, on s'attendait à entendre bientôt parler de succès éclatants et à voir rentrer les vaisseaux chargés d'un riche butin.
Au lieu des exploits rêvés, on apprit que la flotte stationnait inactive devant Paros. C'est que Miltiade voulait rançonner les alliés du Grand-Roi, et que les riches Pariens devaient expier les premiers le tort qu'ils avaient eu de fournir aux Perses une trirème et de combattre contre Athènes : ils devaient se soumettre et payer un fort impôt de guerre. Mais, chose à laquelle on ne s'attendait pas, les Pariens, se fiant à leurs remparts, osèrent refuser l'un et l'autre et mirent ainsi Miltiade dans le plus fâcheux embarras. En effet, il n'était pas organisé pour un siège, et cependant, il ne pouvait se résoudre à quitter la place sans avoir poussé l'affairejusqu'au bout. Ce fut du temps et de l'argent perdu : avec ses descentes et ses courses dévastatrices à travers Vile, il n'aboutit à rien. A la fin, la passion s'exaspérant chez lui, il eut recours à des moyens superstitieux. Il essaya, à ce que l'on racontait à Paros, de se glisser dans le sanctuaire de Démêler, la patronne de l'ilo, pour y obtenir un gage de la victoire, soit par un sacrifice secret, soit par l'enlèvement de la statue, le tout suivant
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Une fois qu'eut disparu l'homme qui se rattachait immédiatement par ses origines aux familles dynastiques du passé et qui avait été lui-même tyran, on vit se produire au premier plan les hommes qui avaient assisté à Athènes au développement de rÉtat constitutionnel et appartenaient à l'âge nouveau. Parmi eux figurait Xanthippos, lils d'Ariphron , le principal accusateur de Miltiade, qui, comme champion de l'égalité et de la liberté civique, marchait sur les traces de Clisthène, l'oncle de sa femme. Mais le citoyen le plus influent était Aristide ; car il avait, après le général victorieux, la plus grosse part de l'honneur conquis à la journée de Marathon. L'année qui suivit la bataille, il fut investi de la dignité de premier archonte^ dignité qui lui fut décernée à titre d'hommage et avec une distinction rare, car tous les concurrents se retirèrent devant lui'. De cette façon, le hasard du tirage au sort fut converti en une élection des plus honorifiques. Sérieux et doux, Aristide conservait son inébranlable égalité d'âme au milieu de la foule agitée qui tournait ses regards vers lui avec une entière confiance.
A côté de lui se pressait, affairé et impatient^ Thémistocle, dont l'influence avait été reléguée à l'arrière-plan par les derniers événements. La gloire de Miltiade avait avivé son ambition : il voulait maintenant continuer et achever à tout prix l'œuvre interrompue de son devancier. En effet, le bonheur avec lequel on avait détourné les premières atteintes de la guerre n'avaient point ébranlé sa conviction ; et, pendant que la foule était toute à la joie de la délivrance, il fixait déjà son regard sur les champs de bataille de l'avenir. Il voyait que les Perses reviendraient, et avec des forces telles qu'une résistance
') Voy. vol. I, p. 482.
en rase campagne serait impossible. Les murailles d'enceinte elles-mêmes ne serviraient de rien lorsque le territoire tout entier serait inondé d'ennemis. Il ne restait donc qu'un endroit où l'on put lutter, c'était la mer. Sur mer, les Barbares ne pourraient jamais mettre en ligne que des masses restreintes ; là, leurs troupes d'élite, Perses, Mèdes et Sakes, se trouvej'aient aussi dépaysées que possible et, en face des Hellènes habitués à la mer , auraient tout le désavantage . Il fallait donc avoir une Hotte, non pas une escadre calculée en vue de la défense des côtes, mais une Hotte assez grande pour prendre à bord tous les citoyens. Pour cela, il fallait reprendre,, dans de bien autres proportions, les travaux déjà commencés pour la construction des trirèmes; il fallait^ pour rendre Athènes invincible, une flotte de 200 vaisseaux de guerre.
Mais où trouver des moyens à la hauteur d'entreprises aussi gigantesques? Un regard jeté sur ce pauvre petit pays semblait confondre tous les plans de cette nature . Mais Thémistocle démontra une fois de plus à ses concitoyens qu'il suffisait d'employer avec intelligence les ressources dont on disposait pour obtenir des résultats magnifiques.
Le prolongement étroit de la péninsule attique qui s'avance le plus loin dans l'Archipel est formé par les montagnes du Laurion. Ce ne sont point des montagnes imposantes comme celles qui entourent l'horizon d'Athènes, mais des rochers peu élevés qui s'allongent en traînées parallèles du côté de la mer, stériles d'ailleurs et couverts pour toute vég'étation de bouquets de pins clair-semés. Cette région, toute en collines, enfermait dans son sein de riches filons d'argent, qui s'étendaient au-dessous du sol sur un espace de 82 kilomètres carrés et se ramifiaient jusque dans les îles adjacentes. L'exploitation de ces mines, qui doit avoir commencé de très bonne heure, était alors en fort bonne voie. On avait pénétré dans la montagne au moyen de puits et de galeries, et l'on savait ventiler par des courants d'air les percées profondes où travaillaient des milliers d'esclaves. L'État était le propriétaire, mais il n'exploitait pas lui-même ; il abandonnait les divers districts ou fosses, moyennant un prix d'achat proportionné, à des capitalistes entrepreneurs qui se charg-aient de l'exploitation et
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payaient en sus, chaque année, une redevance d'environ 4 0/0 du produit à TEtat, dont ils étaient les fermiers héréditaires. Mais, depuis la chute des tyrans, les domaines de TEtat furent de nouveau considérés comme étant la propriété des citoyens, et, en conséquence, les citoyens avaient droit, comme propriétaires des domaines, de toucher le revenu net des mines. Pour ce faire, on s'y prenait de la manière suivante : tous les ans, lorsque, les hesoins de l'Etat étant satisfaits, il restait dans les caisses puhliques un reliquat considérable d'argent comptant et que personne ne proposait de l'employer à d'autres dépenses d'utilité publique, cet excédant était réparti entre les citoyens.
Au moment donc où l'on avait justement à répartir une somme importante, qui devait donner dix drachmes par tète, Thémistocle parut et proposa d'abolir une fois pour toutes, par décret du peuple, le partage de l'argent provenant des mines. C'était,, d'après lui, un gaspillage déraisonnable et irresponsable de la fortune publique, un abus particulièrement inconvenant dans un p]tat qui, de près et de loin, était entouré d'ennemis. On devrait plutôt constituer avec tous les excédants un fonds de guerre et n'employer l'argent à aucun autre usage qu'à construire des vaisseaux de guerre ; car, si l'on continuait à pratiquer le système adopté jusque-là, les années les plus précieuses passeraient sans qu'on arrivât à se créer aucune ressource particulière.
Pour disposer les citoyens à faire au bien public un pareil sacrifice, il fallait qu'il se gardât de dévoiler tout de suite ses véritables projets. S'il avait parlé actuellement de créer une Hotte capable de tenir tète aux forces maritimes des Perses et Phéniciens réunis, on l'aurait bafoué comme un insensé. La grande majorité des citoyens n'était pas encore habituée à peser sérieusement d'autres problèmes que les questions du jour, celles que Ton avait à portée; et elle n'entendait pas, en prévision de dangers et de guerres qui n'existaient que dans l'imagination de Thémistocle, renoncer de son plein gré à des revenus commodes et sans cesse grossissants, comme étaient ces rentes en métal.
Par bonheur, il y avait d'autres périls et d'autres besoins,
que les vues les plus courtes pouvaient apercevoir clairement, et qui, par conséquent, pouvaient servir à donner à la proposition de Thémistocle le poids nécessaire.
Les Eginètes n'avaient pu, comme nous l'avons vu \ recouvrer leurs otages par un arrangement à l'amiable : il leur fallait donc essayer d'une autre manière. Ils équipèrent leurs bâtiments de course et guettèrent une bonne prise ; les fêtes célébrées sur les côtes de l'Attique devaient leur fournir pour cela d'excellentes occasions. C'est ainsi que, pendant la fête de Poseidon à Sounion, ils réussirent à emmener le vaisseau sacré des Athéniens et à s'emparer d'un certain nombre de citoyens de marque. Ils atteignirent bien ainsi leur premier but, la restitution des otages; mais la querelle elle-même ne se trouva point terminée par là : au contraire, elle se ralluma d'autant plus violente et devint de jour en jour plus animée et plus sanglante. Les Athéniens, en effet, s'entendirent avec le parti démocratique à Egine pour s'emparer de l'île par trahison, et en même temps ils cherchaient à accroître les faibles forces qu'ils pouvaient mettre en ligne avec un secours des Corinthiens. Mais les Corinthiens ne voulaient pas prendre part à la querelle comme partie belligérante : aussi se contentèrent-ils de louer aux Athéniens vingt vaisseaux de guerre à cinq drachmes Tun. Les Athéniens se portèrent donc en toute hâte avec 70 vaisseaux sur Égine, et cependant ils arrivèrent trop tard pour surprendre la ville de la manière convenue, trop tard aussi pour sauver leurs partisans qui, comptant sur l'arrivée des Athéniens à l'heure dite, s'étaient révoltés contre l'aristocratie régnante et avaient occupé la Vieille-Ville. Sept cents de ces infortunés furent mis à mort comme traîtres. Sans doute, après cela, la flotte des insulaires fut battue: mais les Athéniens ne réussirent pas à se préserver de pertes nouvelles, et ils durent se contenter de recueillir chez eux les Eginètes qui avaient échappé au massacre, entre autres Nicodromos, le chef du parti attique, et de leur assigner une résidence à Sounion.
Comment faut-il répartir les événements survenus au cours
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de cette querelle féconde en vicissitudes dans les années qui précèdent et qui suivent la bataille de Marathon, c'est ce qu'il est difficile de déterminer avec quelque certitude. Il en est de même de la date de la loi sur le revenu des mines d'argent. Un homme d'État comme Thémistocle devait, au moment où il commençait la construction des murailles et des chantiers du port, avoir déjà une idée nette de la façon dont on s'y prendrait pour se procurer les moyens de fonder une marine. Pour une pareille œuvre, une rente annuelle était d'autant plus indispensable que les navires construits en bois neuf ne restaient guère plus de dix ans, en général, capables de tenir la mer. Or, comme la flotte athénienne comptait déjà plus de 200 vaisseaux en 480 (01. lxxv, 1), on en a conclu que la loi de Thémistocle sur les mines devait être placée immédiatement après son année d'archontat. La seule chose dont on en soit sur, c'est que les hostilités avec Egine duraient encore lorsque Thémistocle formula la proposition définitive et que, faisant valoir cette situation intolérable, l'insécurité de la mer et des côtes de l'Attique, l'insuffisance des ressources militaires d'Athènes comparées à celles de ses plus proches voisins, il décida les citoyens à accepter son projet de loi et à renoncer, pour accroître les forces défensives du pays, à la jouissance du revenu des mines. L'exaltation populaire lui vint en aide : on sentait qu'on venait d'entrer dans une ère nouvelle, qu'Athènes devait devenir une puissance maritime, et que cette transformation était impossible sans sacrifices de la part des citoyens. De plus, il se trouvait que, peu de temps auparavant, on avait partagé un butin inopinément conquis, et que la proposition de Thémistocle faisait entrevoir aux pauvres gens bien des moyens de gagner en tout temps leur vie.
Le vote favorable de l'assemblée des citoyens était un événement décisif : c'était la continuation de ce que Thémistocle avait commencé en construisant le Pirée ; on posait ainsi la première pierre delà grandeur d'Athènes.
Thémistocle avait en vue une fiottc de 200 vaisseaux. Cependant, il n'est pas probable qu'il ait tout d'abord exprimé cette intention : d'ailleurs, quelque effort que l'on fit, on ne pouvait avancer que pas à pas. Ce que l'on fit, selon toute
apparence, ce fut de fixer dans la loi un plus grand nombre de navires à construire chaque année * : on dut aussi charger de la construction des vaisseaux de guerre les plus riches citoyens, en leur allouant pour la coque du navire une indemnité d'un talent (5,894 fr.) payée par l'État et en comptant pour le reste sur le patriotisme des citoyens. Une fois qu'on eut exécuté les travaux nécessaires pour protéger la côte contre les incursions des ennemis, on put mettre aussitôt la main à l'œuvre. On importa des bois de construction ; de nouveaux chantiers furent établis ; une vie nouvelle anima les baies tranquilles du Pirée. L'émulation des citoyens redoubla l'activité générale, et les pauvres se consolèrent d'autant plus facilement de la perte subie qu'ils voyaient les riches y ajouter du leur. En même temps, le travail des mines était poussé avec une nouvelle ardeur. C'était faire œuvre de patriote que d'avoir des fosses en exploitation, depuis que de la quantité d'argent ainsi extraite dépendait directement la grandeur croissante de la ville natale.
Quand on songe à l'influence que ces décrets et ces mesures allaient exercer sur toute la vie à Athènes, on comprend pourquoi tout les citoyens n'étaient pas d'accord sur ce point. Ces constructions navales entreprises en masse exigèrent tout d'un coup tant de bras que la population du pays n'y suffit pas. De tous côtés affluèrent des étrangers, et, parmi les gens du pays, beaucoup délaissèrent leur travail accoutumé pour gagner davantage. Le prix des journées augmenta ; la vie de-
*) Athènes avait 50 vaisseaux dans la guerre avec Égine (Herod., VI, 89), et 70 dans l'année de la bataille de Maralhon (Herod., VI, 132). Si donc, en 487 (01. LXXIII, 2), un décret inscrivit parmi les dépenses annuelles régulières la construction de 20 trirèmes (loi que Diodore ne mentionne qu'à la date de 477 = 01. LXXV, 4 ; cf. BOckii, Staatshavshaltung , I, p. 351). on pouvait avoir pour l'automne de 481 une flotte de 200 trirèmes. Cf. Düxcker, Gesch. d. Alt., IV, p. 704. Stein ad Herod., VII, 144. Gitschmann, De Aristidis cum Themistocle contentione, 1874. p. 16 sqq. Il ne s'agissait pas, par conséquent, de construire d'un seul coup 200 navires, comme le ferait croire Hérodote (VII, 144), ou 100, comme on pourrait le conclure d'un passage de Plutarque [Themist., 4). Themistocle s'y prit habilement, xaxà
jxtxpôv vTrdtywv xai xaTaêcSàî^tov -rriv 7tô).iv Ttpbç Tr,v Oâ).a<T(Tav (PlUT., ibicl:). Cependant, Aristide comprit très bien qu'il s'agissait d'une évolution dans l'histoire attique. Avec un pareil développement de ses forces maritimes, Athènes ne pouvait pas conserver intacte sa puissance continentale.
262 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE
vint plus chère; on sentait comme une agitation universelle, et bien des hommes prudents secouaient la tête d'un air pensif en voyant le changement qui se produisait dans toutes les habitudes de la cité. Ceux-là tournaient leurs regards vers Aristide.
Personne ne désirait plus qu'Aristide la grandeur de la patrie ; mais une conviction dominait sa vie, c'est que la grandeur de la cité devait reposer sur le même fondement qui lui avait valu de croître et de prospérer sous la protection des dieux. Cette base, que Ton n'ébranlerait pas impunément , c'était avant tout le goût du peuple pour les travaux des champs et l'attachement au sol de la patrie. Construire une flotte telle que Thémistocle voulait l'entreprendre, une flotte sur laquelle on put, en cas de nécessité, transporter l'Etat lui-même, c'était, à ses yeux, renier la protection des dieux du pays, c'était faire abandon du sol sanctifié par eux, c'était déjà fuir à demi.
Il était effrayé par l'exemple des villes d'Ionie. Les Ioniens n'avaient jamais eu plus de vaisseaux qu'au temps de Cyrus, et cependant ils avaient été honteusement battus ou s'étaient expatriés. Qu'étaient devenues les orgueilleuses flottes de Milet et de Chios? A quoi avaient servi aux Thasiens leur argent et leurs vaisseaux ? Combien éphémère avait été la prospérité de l'empire maritime des Samiens ! Aristide craignait la préoccupation exclusive de la mer, du métier de marin et des luttes sur mer, au point de vue de l'influence qu'elle exercerait sur les mœurs du peuple : il craignait que la bravoure du citoyen pesamment armé et pourvu d'un patrimoine, cette bravoure qui avait si glorieusement fait ses preuves à Marathon, ne perdit de sa considération et de son importance à côté du travail servile des rameurs. De ces valets dépendrait désormais le salut de l'Etat, et l'envahissement des aventuriers venus du dehors désunirait et transformerait chaque jour davantage l'honorable élite qui était comme le cœur de la cité. Si Athènes devenait principalement une puissance maritime, le sol se déroberait sous ses pas, et elle serait entraînée à des entreprises sans but et sans mesure, incompatibles avec une administration économe et une politique circonspecte.
Tel était à peu près le point de vue d'Aristide. Entre lui et Thémistocle, la différence naturelle des caractères, qui s'était déjà montrée dans leur enfance, était devenue avec le temps un antagonisme complet. C'était une lutte entre des principes inconciliables, une lutte de la vieille et de la jeune Athènes, du parti conservateur et du parti progressiste.
Aristide était devenu, sans y songer,, le chef des citoyens de sens rassis. Il se montrait toujours le même, exempt d'ambition et désintéressé. Il aimait sa patrie sans arrière-pensée, et il le prouvait à l'occasion en retirant ses propres motions dès que les débats publics lui montraient que l'opposition de ses adversaires était fondée. Mais, quelque scrupule qu'il mît à se tenir en dehors de tout esprit de parti, l'antagonisme des principes dégénéra de plus en plus en rivalité personnelle. Du moment qu'Aristide estimait pernicieuse l'influence de son adversaire, il devait chercher par tous les moyens à le briser; et il en vint ainsi à s'élever même contre des propositions qui n'offraient point de danger et étaient d'une utilité incontestable, mais qui émanaient de ThéiTÎistoclc, tandis que luimême faisait présenter les siennes au peuple par d'autres personnes, de peur que son nom n'engageât son rival à les combattre. Il doit y avoir eu des froissements analogues dans les questions d'administration, car Aristide, une fois qu'on l'eût appelé à diriger les finances, censura avec une impitoyable sévérité les plus petites indélicatesses des fonctionnaires : il ne craignit même pas de dénoncer, pour leur faire rendre des comptes, ses prédécesseurs dans l'emploi et, parmi eux, Thémistocle lui-même '.
Il résultait de là que Thémistocle, tout en ayant pour lui la majorité des citoyens et en dominant par sa parole l'assemblée du peuple, ne parvenait cependant pas à saisir d'une main ferme la direction de la cité tant qu'Aristide était là en face de lui pour jeter dans la balance le poids de son prestige. On était trop habitué à écouter Aristide, à tenir compte de ses conseils : il était même à tel point pour tout le monde Thomme de confiance que, comme ses adversaires le lui reprochaient
^) Plut., Aristid., 4.
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avec aigreur, il rendait les tribunaux publics inutiles par Thabitude qu'il avait d'accommoder à l'amiable les différends, en intervenant comme arbitre choisi par la confiance des deux parties. Voilà comment la cité, en un temps oii rapproche d'un formidable danger exigeait plus que jamais un accord unanime, se trouvait tiraillée en deux sens opposés. La situation devint intolérable : à la iin, l'assemblée du peuple, pressée par le parti de Thémistocle, réclama l'application de l'ostracisme, afin que la sentence populaire décidât nettement quel était le parti dominant. On dressa sur l'agora les estrades destinées aux dix tribus ; le peuple accourut avec plus d'empressement que jamais de toutes les bourgades, et ce fut sans nul doute une idée juste qui guida les citoyens lors de ce vote décisif. Ils reconnaissaient en Thémistocle le seul homme qui fût à la hauteur des circonstances, le seul qui put achever ce qu'il avait commencé : ils sentaient la nécessité de lui accorder leur confiance pleine et entière. Le bannissement d'Aristide est, selon toute apparence, de l'année 484 ou 483 (01. Lxxiv, 1 ou 2) '.
^) Pour la chronologie de ia carrière politique de Thémistocle, j'ai suivi l'opinion de Bockh [De archontibiis 'psendeponymis ap. Berlin. AbhandI,, 1827). Comme il ressort d'autres considérations (cf. ci-dessus, p. 242) que Thémistocle était déjà avant la bataille de Marathon un personnage extrêmement influent, il n'y a aucune raison de penser que l'archonte de 494/3 (01. LXXI, 4), mentionné par Denysd'Halicarnasseiylaf. iîo//i., VI, 34), soit un autre Thémistocle, et de chercher une autre année pour l'archontat attribué par Thucydide (I, 93) à Thémistocle. Les remarques de ÖROYSEiN [Kieler Studien, I, p. 79) confirment l'opinion de Bockh. Voy. aussi Wachsmuth, Stadt Athen, I, p. 513. Il y a plus de doute sur la loi concernant les mines. 11 est certain que des lois conçues en des termes analogues ont été portées à plusieurs reprises (un exemple dans Diod., XI, 43), et l'histoire de la flotte athénienne (ci-dessus, p. 261, l)porte à croire que la première loi décisive fut votée dès 491 (Gitschmann, De Arist. cum Themist. contentione, p. 20 sqq.). Cependant, je ne vois aucune raison de douter qu'avant cette première loi les revenus des raines aient été partagés suivant le système régulier expressément indiqué par Hérodote, c'est-à-dire tous les ans et entre tous les citoyens. C'était là, en efi'et, un revenu domanial et non une largesse dans le genre d'une distribution de blé, à laquelle renonçaient pour leur part les gens aisés. Aussi, celte rente ne fournissait pas tous les ans 10 drachmes par tête : c'était là un cas tout à fait extraordinaire, dû à ce que sans doute le produit de ventes considérables s'était ajouté à la rente habituelle. C'est de cette façon que le revenu avait pu monter jusqu'à un total d'environ 10 fois 30,000 drachmes, autrement dit 50 talents (294,700 fr.).
Enfin, après une longue attente et un effort continu, Thémistocle avait le chemin libre et pouvait maintenant accomplir sans opposition son œuvre tant de fois interrompue. Les mécontents se retirèrent à Técart ; les adversaires n'avaient plus de chef, et la majorité des citoyens s'abandonnait, en caressant les plus belles espérances, à la direction de l'homme énergique qui allait pouvoir montrer que, s'il n'avait pas un talent particulier pour chanter et jouer de la lyre, il s'entendait, en revanche, à faire d'un petit Etat une grande puissance.
Et comme on sentait maintenant la cité grandir ! Pour réparer le temps perdu, on redoublait d'activité, et les trirèmes sortaient l'une après l'autre des chantiers prêtes au combat. Pour faire bénéficier Athènes do toutes les inventions qui, dans les villes depuis plus longtemps familiarisées avec la mer, avaient perfectionné l'art des constructions navales, on attira par des faveurs de toute espèce des ingénieurs et des artisans étrangers. Bien qu'on n'eût pas encore de ressources suffisantes pour poursuivre simultanément la construction des murailles, on n'en vit pas moins se rassembler en dedans de l'enceinte commencée une masse d'habitants industrieux, qui vivaient là en qualité de métèques ou protégés de l'Etat, et qui imprimèrent un nouvel élan à la fabrication de tous les objets ayant rapport à la navigation. De riches bourgeois, comme Clinias, s'empressaient de construire et d'équiper à leurs frais pour l'État des vaisseaux de guerre. Toute la jeunesse s'exerçait à la manœuvre de la rame et de la voile : on eût dit que les Athéniens venaient de découvrir leur vocation naturelle, dont ils n'avaient pas conscience avant queThémistocle leur eût montré non-seulement le véritable emploi des trésors cachés dans le sein de leurs montagnes, mais encore
et Thémistocle utilisa pour ses projets cette circonstance favorable. D'après P olyiBnos [Strateg., 1,6), les Athéniens étaient justement sur le point de partager 100 talents (par conséquent la rente de plusieurs années) et ils décidèrent de donner un talent par tète à 100 citoyens qui se chargeraient de construire des navires. Cette tradition n'est pas indigne de créance si l'on admet que, pour un talent, on n'avait à construire que la coque du navire (Bi'JCKH, Staatshaushaltung, I, p. 15(5). Si les constructeurs y ajoutaient du leur, cette générosité ne pouvait que déterminer plus facilement les pauvres à faire le sacrifice de leur rente.
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CCS autres trésors étalés au grand jour, les ports de la côte avoisinante, pour les convaincre que la nature les avait destinés à être un peuple de marins et même à prendre l'empire de la mer. Les moments de détresse par lesquels avait passé la cité durant la guerre avec Egine étaient devenus, grâce à cet homme, une leçon salutaire et le point de départ d'une nouvelle expansion de force vive. A coup sur, en voyant fleurir ainsi le Pirée, Thémistocle mûrissait déjà le dessein de réunir un jour la ville haute et la ville basse en une grande forteresse à deux corps, pour faire d'Athènes une sorte d'île inabordable à toutes les armées de terre. Mais c'était là une tâche exigeant de longues années. Le premierpointetleplus important était, grâce à l'énergie admirable avec laquelle il menait l'œuvre de sa vi^, une chose acquise: on avait sous la main une flotte de 100' trirèmes lorsqu'éclata l'orage de la nouvelle guerre, c'est-àdire, un danger inévitable^ que Thémistocle prévoyait déjà sur le champ de bataille de Marathon.
On peut être assuré en effet que Datis et Artapherne, lors de leur retour à Suse, n'avaient rien négligé pour accréditer l'opinion que le résultat de leur expédition était, en somme, considérable . Ils avaient ramené leur flotte à peu près intacte de parages que l'on venait de traverser pour la première fois ; ils pouvaient énumérer tout une série d'îles et de villes qui rendaient l'hommage aux Achéménides ; l'arrogance des Naxiens et des Carystiens était punie ; les citoyens d'Erétrie comparaissaient en personne à l'état de captifs : les insulaires reconnaissaient le Grand-Roi pour le seigneur et maître de l'Archipel, et c'était la foi en sa puissance qui avait encouragé les Pariens à résister victorieusement aux Athéniens.
Néanmoins, Darius ne pouvait se faire illusion sur un point: c'est que le but principal de l'entreprise était manqué, non pas cette fois par l'effet des vents et tempêtes, mais par la bravoure de cette même petite cité dont il avait voulu avant tout le châtiment, par l'audace d'un général qui avait été un de ses sujets et qui, quelques années auparavant, s'était dérobé à grand'peine à sa vengeance. Il se devait donc à lui-même, à son honneur de roi, de ne pas abandonner ses plans de campagne, même après la mort d'Hippias : il ne pouvait laisser
exposés à l'ardeur conquérante des Athéniens les cités insulaires qui s'étaient données à son empire ; et, eùt-il voulu personnellement rester en repos, il avait à côté de lui Atossa qui ravivait à chaque instant chez lui le ressentiment et le désir delà vengeance.
Le parti le plus naturel et le plus raisonnable était de compléter les équipages par de nouvelles levées, de se maintenir dans le domaine maritime récemment conquis et d'occuper des postes à proximité de l'ennemi, pour le harceler et le fatiguer avant qu'il eût le temps de se préparer à une résistance sérieuse. Mais on ne fit rien de pareil. La flotte perse disparaît de la mer Egée : on entre dans une période de repos complet. Pour expliquer le fait, on est forcé d'admettre que le mécontentement du Grand-Roi n'atteignit pas seulement les chefs de la dernière expédition, mais s'étendit au plan de campagne qu'ils avaient fait accepter. L'ancien plan, celui qui n'avait échoué que par la hâte excessive de Mardonius, fut remis en honneur. On trouva plus digne des Achéménides de ne pas se contenter d'une campagne de représaillescontre Athènes, d'une combinaison où l'effectif des troupes était limité par le nombre et la grandeur des navires ; il fallait faire une levée de toutes les forces de l'empire, pour soumettre d'un seul coup, avec les armées de terre et de mer réunies, tout le pays d'Occident, du nord au sud. L'ardeur qu'on mit à exécuter ce nouveau plan fit négliger d'assurer ou d'étendre les résultats de la dernière expédition : on laissa tranquillement les Hellènes d'outre-mer livrés à eux-mêmes, avec la ferme conviction que toutes les mesures qu'ils pourraient prendre dans l'intervalle seraient par trop mesquines pour entrer en ligne de compte vis-à-vis des armements de la Perse. Toutes les déceptions antérieures furent oubliées ; on s'enivrait de l'idée qu'on était toutpuissant ; et pourtant, ce manque de suite, ces oscillations entre des plans de campagne tout à fait opposés, montraient bien le côté faible du gouvernement perse : c'était là un»; politique qui ne s'explique que par l'antagonisme de coteries de cour, dont l'une cherche à défaire l'œuvre de l'autre.
Cependant, l'Asie tout entière fat mise en mouvemenL Les troupes d'élite de tous les peuples sujets de l'empire
devaient, en se réunissant, former une masse qui rendit toute résistance impossible. Trois ans durant, on fit les préparatifs : le cliquetis des armes retentissait des rivages de Flonie aux bords de Tlndus. Déjà les corps de troupes se mettaient en marche pour se rejoindre en Asie-Mineure, et l'armée de l'empire asiatique menaçait de franchir l'Hellespont avant qu'Athènes eût construit une portion notable de sa flotte de guerre (487 : 01. lxxiii, 2). Heureusement, à cet instant même l'attention du roi fut soudain attirée d'un tout autre côté. La nouvelle arriva subitement à Suse que l'Egypte était en insurrection, événement d'autant plus inattendu que le gouvernement de Darius avait traité avec douceur le pays conquis. Il fallut donc affecter à cette guerre une partie des forces disponibles. Néanmoins, l'expédition contre l'Hellade ne devait pas être pour cela arrêtée ; on redoubla d'ardeur pour mener de front les deux guerres, et Darius voulait se mettre lui-même en campagne. Mais il avait besoin, en ce cas, d'un vicaire qui tînt sa place dans l'empire ; et cette circonstance provoqua dans son propre palais un conflit qui préparait à sa vieillesse de cruels chagrins et qui lui fit ajourner de nouveau ses projets belliqueux.
La cause de ces disputes était le double mariage du roi. La fille de Gobryas, de l'homme à qui il était plus qu'à tout autre redevable de Tempire, lui avait donné Artobazano et deux autres fils ; il avait eu d'Atossa, la fille de Cyrus, quatre fils dont Tainé était Xerxès. La loi de l'Etat médo-perse destinait la souveraineté au premier-né des fils du roi ; mais Atossa prétendait que ses enfants à elle étaient seuls de race royale, au lieu que les enfants du premier lit n'avaient aucun droit au trône. Une lutte éclata pour et contre l'absolutisme d'une princesse qui avait la prétention d'avoir élevé, en sa personne, la branche cadette au rang delà branche aînée.
Au moment où la succession au trône venait d'être enfin ré. glée d'après la volonté d'Atossa et où l'expédition allait avoir lieu, le roi mourut à l'âge de 64 ans, dans la trente-sixième année de son règne. Il avait relevé l'empire perse d'un profond abaissement ; il en avait reculé les frontières jusqu'à l'Indus et l'Iaxarte ; il avait porté ses armes au nord jusqu'au
Caucase, en Afrique jusqu'aux Syrtes, et de l'autre côté de l'Hellespont jusqu'à lister : il s'en était fallu de peu que, cette fois, il ne fît du Pont-Euxin une mer intérieure de la Perse. C'était lui aussi qui avait organisé en un tout cohérent l'empire ainsi agrandi ; ses vaisseaux avaient exploré les mers les plus lointaines ; il avait à sa disposition les richesses des trois parties du monde, la vaillance des peuples d'élite de la Haute- Asie, les connaissances nautiques des Phéniciens, la sagacité et l'adresse des Babyloniens, des Egyptiens et des Ioniens : et pourtant, il ne lui était pas accordé de jouir d'une gloire si bien acquise ; il lui fallait mourir avant que l'Egypte ne fût domptée et l'Hellade punie. Il fut torturé jusqu'à sa dernière heure par le chagrin que lui causaient l'insuccès de ses projets de prédilection, la basse ingratitude de ses favoris, les rivalités des coteries formées à sa cour, le caractère impérieux et l'ambition effrénée de son épouse.
Une contradiction bien tranchée court d'un bout à l'autre de la vie de ce prince. Lui qui, par caractère, n'était rien moins qu'un conquérant, il se vit entraîné contre son gré dans une série d'expéditions lointaines ; il lui était même réservé de commencer les guerres helléniques qui devaient amener la ruine de la monarchie perse, et cela, bien qu'aucun prince de l'Orient n'ait montré plus de goût pour la sagesse hellénique et plus de respect pour la véritable civilisation. Il faisait travailler à ses palais des artistes grecs '; on dit même qu'il appela à sa cour Heraclite d'Ephèse", un homme qui, brouillé comme il l'était avec le parti démocratique de sa ville natale, devait lui être d'un grand secours par la connaissance approfondie qu'il avait de l'état de l'Ionie. Mais c'est surtout dans son inébranlable attachement à Histiée et à Démocède, dans
') [Telephancs Phocxus] se regum Xerxis alque Darii officinis dedidit (PuN., XXXIV, § 68). Dans les ruines de Pasargade, on reconnaît déjà parfaitement une corruption des formes ionico-helléniques (BOtticher, Tektonik, P, p. 27).
*) Sur les relations d'Heraclite avec la cour de Perse, voy. Zeller, PAtVo*. der Griechen, 1'%^. 566 (II, p. 99 trad. Boulroux). Ber.nays, Die Ileraklitischcn Briefe, p. 13 sqq., défend l'authenticité des lettres par lesquelles le roi invite le philosophe, opinion combattue par Diels, ap. Rhein, Mus., XXXI, p. 33.
270 LES GUERRES DE l'iNDÉPENDANCE
sa générosité à l'égard de Métiochos, le fils aîné de Miltiade, qui, étant son prisonnier, reçut de lui une maison et une propriété', dans sa douceur envers les Erétriens qu'il transplanta à Ardericca, dans le pays des Cissiens-, que se révèle une noblesse de sentiments digne de tout notre respect.
Xerxès lui succéda, Xerxès, l'héritier né dans la pourpre, un prince d'une beauté admirable et d'un extérieur imposant. Il n'avait pas passé par les mêmes épreuves que son père, qui avait conquis lui-même son trône. Il avait grandi dans le luxe du palais, et n'avait point personnellement d'envie belliqueuse qui le poussât à quitter les jardins de Suse. Cependant, il avait à un haut degré le sentiment de la dignité de l'empire, et il n'entendait pas en rien sacrifier. En outre, il avait pour l'exciter sa mère, qui était au palais plus souveraine que jamais. Enfin, il se laissait aussi pousser par l'ambition des généraux, notamment de Mardonius qui n'avait pas le moins du monde abandonné le plan favori de sa jeunesse, celui de fonder au delà de la mer une satrapie gréco-perse.
Il faut dire que, maintenant encore, ces desseins rencontraient une forte opposition, et que le parti adverse résista ouvertement, avec beaucoup d'énergie. Il était dirigé par Arlabane, le frère de Darius, le même qui avait déjà déconseillé l'expédition de Scythie. Artabane était encore à la cour le chef des hommes de sens qui ne se promettaient rien de bon d'une campagne contre les Grecs. Le Grand-Roi flotta long-" temps irrésolu ; des ordres furent donnés et retirés : à la fin, le parti de la guerre l'emporta, le parti des ambitieux qui appelaient le repos actuel une honte intolérable et cherchaient à gagner le roi en faisant miroiter devant ses yeux la perspective de succès faciles et brillants. A ces suggestions s'en ajoutaient d'autres venant de la Grèce elle-même, qui était représentée à Suse par des personnages considérables, par les descendants de Pisistratc, par leur courtisan, le docte Onomacrite \ qui lut au roi dos oracles conçus en termes sonores, oii le pont de l'IIellespont et les exploits du Grand-Roi se
») Hehod., VI, il.
-) Hehod., VI, ll'j. Cf. H. Helnze, De rebus Eretr. , Go[bu<^., 1869, p. oi.
^) Voy. vol. I, p, 402, 464.
trouvaient annoncés, par le roi banni Démarate qui, dit-on, avait déjà exercé une influence dans le débat relatif à la succession au trône entre les fils de Darius et contribué à faire trancher la question en faveur de Xerxès, enfin, par les ambassadeurs des Aleuades de Thessalie.
Ces Aleuades étaient une opulente famille de princes qui, con^me les rois de Sparte, faisait remonter jusqu'à Héraclès son arbre généalogique et s'était fixée sur les bords du Pénée. La Thessalie leur devait des institutions communes au pays tout entier, notamment une organisation miütaire : ils pouvaient se considérer comme les chefs de la nation : ils avaient étendu leur puissancejusqu'aux Thermopyles, et Hérodote leur donne, précisément pour cette raison, le nom do « rois » de la contrée. Ils tenaient à Larisa une cour splendide ; ils brillaient parlaquantité de leurs serfs, le grand nombre de leurs chevaux victorieux aux courses et la masse de leurs troupeaux. Ils avaient en même temps grand soin de grouper autour d'eux les hommes les plus intelligents de la Grèce, ceux qui pouvaient répandre chez tous les Hellènes la gloire de leur maison. C'est ainsi que Simonide de Céos notamment célébra l'hospitalité des princes Antiochos et Aleuas,
Mais toute cette prospérité ne suffisait pas aux Aleuades: ils n'étaient, en somme, qu'une famille noble comme bien d'autres qui, à côté d'eux, se' sentaient leurs égales ; et de plus, il se produisait, en Thessalie aussi, des mouvements populaires qui contrecarraient l'influence exercée jusque-là par les familles de magnats. Ces dangers décidèrent de la politique actuelle des Aleuades. Ils visaient à se créer dans le pays une souveraineté absolue et héréditaire, et ils entamèrent des négociations avec les Perses, afin d'exécuter ce projet avec leur concours. Voilà comment il advint que Thoras, fils d'Aleuas, l'ami de Pindare, fut le premier de tous les Hellènes qui offrit spontanément son hommage à Xerxès ; et il le fit, sans y être autorisé, au nom du peuple thessalien. 11 promit au roi de l'assister de toutes manières s'il voulait mettre à exécution les plans de Mardonius ; de sorte que le Grand-Roi, avant d'avoir fait un pas, voyait déjà à ses pieds la plus vaste contrée de la Grèce.
274 LES GUERRES DE l'iXDÈPENDANCE
L'Egypte ayant été soumise de nouveau, la deuxième année du règne de Xerxès, on s'occupa aussitôt sérieusement de l'expédition contre l'Hellade ; on reprit les préparatifs commencés par Darius, mais sur une plus grande échelle, et même dans un tout autre esprit. C'est que ce ne devait plus être une campagne ordinaire, mais bien une marche triomphale, une exhibition des inépuisables ressources de l'Asie. En vain„ les gens sensés élevèrent la voix et firent remarquer que la force d'une armée ne s'accroît que jusqu'à un certain point avec le nombre des combattants, si bien qu'à la fin des armements excessifs compromettent le succès. L'excessif était précisément ce qui souriait à l'esprit de Xerxès : il voulait réunir une armée comme le monde n'en avait jamais vu. Ses plans dépassaient même de bien loin l'Hellade ; ce qui chatouillait le plus la vanité de ce prince frivole^ c'était de se voir au milieu de tant de milliers d'hommes et de se dire qu'il était le plus beau et le plus noble de tous.
Ainsi donc, les messagers royaux partirent de Suseà toute vitesse dans toutes les directions, vers le Danube comme vers rindus, vers l'Iaxarte comme vers le Haut-Nil, longeant les côtes de l'Archipel, du Pont-Euxin, des golfes Arabique et Persique, des mers de Syrie et de Libye. Les manufactures d'armes et les chantiers maritimes furent mis en activité ; ponts, routes, tous les moyens de communication à l'intérieur furent établis ou restaurés; dans toutes les parties de l'empire, on fit des levées d'hommes. Les préparatifs prirent deux années ; la troisième vit commencer comme une débâcle de nations, qui confondit pêle-mêle les langues et les coutumes des races les plus diverses, accourues du fond de l'extrême Orient.
Yêtus de robes de coton et armés de javelots en roseau, les habitants des bords de l'Indus entrèrent dans le domaine des peuples iraniens. Tout l'Iran, dans le sens le plus étendu de ce nom géographique, se mit sous les armes. Le mouvement commença par les régions lointaines du nord-est, séparées du reste de l'empire par de larges déserts. Là, des flancs de l'Hindou-Kousch descendirent les Bactriens qui, opérant leur jonction dans la vallée de l'Oxus avec les Sakes venus d'au-delà de l'Iaxarte, constituèrent un corps d'armée sous le
commandement d'Hystaspe, fils de Darius et d'Atossa. Des bassins inférieurs de l'Oxus et de Tlaxarte, des bords de la mer d'Aral, vinrent les Chorasmiens et les Sogdiens, chez lesquels Cyrus avait assis la forteresse la plus reculée de son empire.
Puis, ce fut le tour des peuples qui entouraient de plus près, au sud et au nord, le cœur de l'Asie occidentale, le pays des Mëdes : au nord, les puissantes races de montagnards voisines de la mer Caspienne, les Hyrcaniens et leurs voisins, les Parthes, chez lesquels passe, en franchissant les défilés des montagnes, la grande route militaire venant de l'est ; au sud, les peuples qui habitaient les talus de l'Iran tournés vers la Mésopotamie et la mer Erythrée et qui, en ce moment, étaient d'autant plus enchantés de la guerre qu'ils se trouvaient à la tête des nations de l'Asie. Ceux-là formaient l'élite de la gigantesque armée ; c'étaient les Cissiens et les Perses, qui portaient le même accoutrement que les Mèdes, c'est-à-dire l'arc, le javelot et des poignards à courte lame suspendus à leur ceinture ducôtédroit,avecdes boucliers tressés, des robes à manches et des chapeaux de foutre mou. Les Perses, en leur qualité de race dominante, se distinguaient entre tous les autres peuples : ils resplendissaient d'or ; ils emmenaient avec eux des voitures, des femmes, quantité de domestiques, et avaientleurs bagages à part. Suse, située dans le pays des Cissiens, à égale distance de rHellespont,des bouches de l'Indus et delà courbe que dessinel'Iaxarte à l'extrême nord, était bien choisie comme centre de tous ces apprêts. Aux Perses se joignirent, venant de l'est,, les peuples qui forment l'anneau intermédiaire entre l'Afrique et l'Asie orientale, les races basanées de la Gédrosie, les insulaires du golfe Persique, les Ethiopiens d'Asie , armés à la mode de leurs voisins les Hindous, mais portant sur leurs têtes des peaux de fronts de chevaux, dont les crinières pendantes flottaient comme des aigrettes de casque.
Les tribus réunies de l'Iran^ du Touran et de l'Inde^ en descendant par les défilés de Zagreus dans le bassin du Tigre el de l'Euphrate, trouvèrent tout le pays comi^létement équipé. On reconnaissait à leurs casques d'airain et à leurs massues garnies de fer les troupes de l'ancienne Ninive. On vit débou-
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cher par le sud en Mésopotamie les peuplades auxiliaires de l'Arabie qui, sans être tributaires de l'empire, envoyaient cependant du fond de leurs déserts des bandes nombreuses d'archers. Du pays des palmiers vinrent les Ethiopiens d'Afrique, couverts de peaux de léopard et de lion et brandissant des javelines armées au bout de cornes de gazelles ; et de l'extrême Occident accoururent les Libyens en pourpoint de cuir, avec des javelots de bois durcis au feu.
De FEuphrate, ces multitudes armées remontèrent au nordouest, dans les plateaux et les rochers de la Cappadoce. Là elles s'adjoignirent, d'un côté, les peuples de l'Arménie et les tribus sauvages du Caucase, de l'autre,, les nombreuses nations de l'Asie-Mineure, dont les unes, comme les Paphlagoniens, les Cappadociens et notamment les Phrygiens, ressemblaient pour l'armement au contingent de l'Arménie, tandis que les autres, surtout les Lydiens^ avaient à peu de chose près l'aspect de guerriers helléniques.
Critalla en Cappadoce était le rendez-vous général de tous les corps d'armée. Là, Xerxès parut en personne, pour se mettre, avec les princes de sa maison, sa suite et ses phalanges d'élite, à la tète des troupes et conduire l'expédition à travers la Phrygie et la Lydie jusqu'à Sardes, oii il prit ses quartiers d'hiver dans l'automne de 481 (01. lxxiv, 4). Il était là sur la frontière du monde grec ; c'est de là que la grandeur de ses armements allait frapper l'attention des peuples d'outre-mer, de là aussi que furent expédiés les courriers chargés d'exiger hommage et soumission. La masse totale de l'armée asiatique réunie en ce lieu peut être évaluée, d'après le rapport de Ctésias, à environ 800,000 hommes. A ce chiffre il faut ajouter une cavalerie de 80,000 chevaux venus de Perse, de Médie, de Cissie, de l'Inde^ de la Bactriane et de la Libye; une quantité de chars de guerre attelés en partie avec des chevaux, en partie avec des ânes sauvages tirés de l'Inde; et enfin, des chameaux montés.
A l'outillage de l'armée de terre correspondait la masse des vaisseaux. Le noyau de la flotte était formé par les Phéniciens et les Syriens : puis venaient les Égyptiens, les Cypriotes, les peuples du littoral de l'Asie-Mineure, depuis la Cilicie jusqu'à
rÉolide, les habitants du Pont et les insulaires; soit, un total de plus de 1,200 trirèmes ou vaisseaux à trois ponts. Avec les bâtiments de transport et les bateaux moins considérables, le chiffre s'élevait à trois ou quatre mille voiles, qui se réunirent devant Kyme et Phocée. Chaque trirème avait à bord 130 rameurs et, pour plus de sûreté, un état-major perse en sus de son propre équipage.
Pendant qu'avaient lieu sur le continent asiatique ces préparatifs et ces mouvements de troupes, on prenait hors d'Asie trois espèces de mesures, calculées dans des proportions grandioses. La première mesure était l'établissement de magasins, qui étaient indispensables à l'armée si l'on voulait être assuré d'avoir sur la route des approvisionnements suffisants. On crut surtout ces précautions nécessaires sur la côte de Thrace, où l'on pouvait le moins compter sur les ressources du pays et sur la bonne volonté des habitants. Dans ce but, on donna ordre à un grand nombre de vaisseaux marchands, phéniciens et égyptiens, de transporter en Thrace des quantités énormes de farine et de fourrage qui avaient été rassemblées, par commandement exprès du roi, dans la vallée du Nil et en Asie. Le dépôt le plus considérable était à Leuké-Acté sur l'Hellespont; d'autres magasins furent établis sur le même modèle à Tyrodiza sur la Propontide, à l'embouchure de l'Hèbre près de Doriscos, à Eïon sur l'embouchure du Strymon, et en Macédoine, probablement sur les bords de l'Axios.
La seconde mesure que l'on prit fut de jeter un pont sur l'Hellespont, afin de pouvoir faire passer l'armée à pied sec, en pleine sécurité, sans être à la merci du vent et des intempéries, sur le continent européen et d'enchaîner, pour ainsi dire, ce continent d'outre-mer, devenu le vestibulede l'Asie, à la maîtresse partie du monde. Ce n'est pas devant les châteaux des Dardanelles, oii s'effectue d'ordinaire aujourd'hui la traversée que fut établi le pont, mais plus haut du côté de la Propontide, là où les hauteurs d'Abydos n'étaient qu'à sept stades de la plage de Sestos (la largeur actuelle est partout plus considérable), et où des deux côtés, même sur la bordure plus escarpée du rivage européen, s'ouvrent des vallées bien placées pour faciliter la marche des troupes. On lit non pas un,
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mais deux ponts de bateaux, afin que le défilé des masses de troupes s'elfectuât plus vite et sans encombre. En même temps, on perçait Fisthmc qui joint la presqu'île deFAtbosau continent, pour préserver la flotte du malheur qui , douze ans auparavant, avait surpris Mardonius ».
Lorsque Ton eut annoncé au quartier-général rachèvement de ces trois grands travaux, le Grand-Roi donna l'ordre de partir de Sardes. Il semblait qu'on avait paré aux plus grosses difficultés : mais, avant même qu'on ne se fût mis en marche, arriva un message malencontreux qui confondit cette joyeuse assurance. Un coup de mer s'était engouffré soudain dansTHellespontetavait détruit en quelques heures les ponts qui avaient coûté tant de peine à établir. Cette nouvelle mit le roi hors de lui-même : il n'entendait pas qu'il y eût chose au monde capable de traverser ses plans : dans chaque insuccès, il voyait une rébellion criminelle contre sa toute-puissance, une faute qui méritait un châtiment épouvantable. Les architectes furent décapités, et les éléments eux-mêmes durent porter la peine de leur indocilité. Du moins, le bruit courut partout chez les Hellènes que Xerxès avait fait fouetter rilellcspont, qu'il avait fait jeter des chaînes dans ses eaux, pour lui signifier qu'il était, lui aussi, l'esclave du Grand-Roi et devait le servir malgré qu'il en eût : on allait jusqu'à dire que, dans sa rage sacrilège, il avait blasphémé la sainteté du « fleuve salé s ».
On chargea alors d'autres ingénieurs de refaire les ponts. Les câbles que l'on avait tendus d'un rivage à l'autre ayant *té, à ce que l'on supposait, trop faibles, on tressa ensemble
*) D'après Démétrios de Scepsis (ap. Strab., p. 331), on peut se demander si ce canal, qui d'ailleurs est aussi mentionné par Tiiucydide (IV, 109) a jamais été aclievé : en tous cas, il a été bientôt hors de service. Sur les restes du canal, cf. Cousixéry, Voyage dans la Macédoine, II, p. 153.
^) L'exagération croissante que l'on remarque dans la version grecque (Herod., VII, 35). depuis le fouet donné jusqu'au fer rouge appliqué à THellespont, rend toute cette histoire fort suspecte; et les analogies invoquées par Grote (VI, p. 298, trad. Sadous) expliquent bien la façon dont se forment ces récils, mais n"en garantissent pas la véracité. Comme jeter un pont sur la mer était déjà, en soi, un acte équivalent à une imposition de chaînes, il a bien pu arriver que cette violence despotique faite à la nature, qui blessait les habitudes d'esprit des Hellènes, ait été dépeinte sous des couleurs de plus en plus criardes. Cf. 0. Müller, Kleine Schriften, II, p. 77.
deux espèces de cordages, les uns fabriqués par les Egyptiens avec les fibres du papyrus, les autres, plus solides, confectionnés avec du chanvre par des ouvriers phéniciens. A l'aide de grands cabestans établis sur les deux rives, on tendit les cAbles au-dessus des bateaux qui, affermis par des ancres puissantes, étaient rangés côte à côte sur deux lignes parallèles. La plus longue, celle d'amont, du côté de la Propontide, comptait 360 bateaux, celle d'aval, 314. Sur les bateaux fut placé un plancher qui, une fois recouvert de terre bien battue, ressembla à une route ordinaire. Enfin, des deux côtés de la voie, on dressa des palissades en bois, afin que les animaux ne fussent pas effrayésau passage par la vue de l'eau. De plus, les deux ponts avaient des ouvertures par où pouvaient passer au moins les petits navires marchands, précaution d'autant plus utile qu'on avait l'intention de laisser longtemps les ponts en place \
Le gigantesque ouvrage se trouvait donc ainsi rétabli, plus solide et plus durable que la première fois : mais, avant même que le Grand-Roi eût quitté l'Asie, d'autres contre-temps survinrent dont on ne pouvait rendre personne responsable. Pendant que l'armée traversait la Troade, des orages fondirent sur elle des hauteurs de l'Ida, et le Scamandre, dont l'eau fut absorbée jusqu'à la dernière goutte, fut un présage significatif de la disette à laquelle il fallait s'attendre dans des pays arides. Enfin^ on atteignit l'Hellespont, et l'on vit en même temps la fiotte venant de l'Ionie s'approcher et couvrir le détroit de ses voiles.
Après que Xerxès, assis sur un siège de marbre, eut des hauteurs d'Abydos contemplé les courses et les combats simulés de ses navires, il congédia son oncle Artabaze, qu'il avait institué gouverneur de sa maison et régent de son empire, et le défilé commença. Il fallut sept jours pour faire passer les peuples d'Asie en Europe. La flotte redescendit par l'Hellespont^ et rejoignit ensuite l'armée de terre à Doriscos, lieu situé dans le large bassin de l'Hèbre, où il y avait une forteresse avec une garnison perse. Là, sur la frontière
1) La construction n'en reste pas moins toujours une énigme.
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de son empire, Xerxès eut la fantaisie de se montrer encore une fois dans toute sa splendeur. Les vaisseaux furent tirés sur la plage, et l'on procéda à un dénombrement général des troupes. Puis, l'armée et la flotte s'avancèrent parallèlement jusqu'au massif de l'Athos, Les navires traversèrent lentement le canal et contournèrent ensuite les deux autres presqu'îles chalcidiennes, tandis que l'armée de terre franchissait en ligne droite les croupes de la Ghalcidique, se dirigeant vers l'angle du golfe Thermaïque. C'est dans cet angle que les deux corps d'armée se rencontrèrent de nouveau. On avait heureusement franchi la partie la plus dangereuse de la route sans avoir été attaquéjpar les montagnards. Les énormes frais d'entretien avaient^été volontairement supportés par les localités situées sur la côte^ et, aux étapes marquées pour les haltes, on avait trouvé des provisions de blé et de farine, des bestiaux et des volailles grasses, des logements et des tentes, le toutpréparé à l'avance. Enfm, l'armée de terre avait reçu des renforts des Péoniens et des Thraccs, et la flotte avait considérablement accru son effectif en y incorporant des vaisseaux fournis par les villes maritimes de la Thrace.
Du golfe de Therma l'on découvre les montagnes de la Grèce. Là, Xerxès vit pour la première fois devant lui le pays ennemi comme un enclos fermé de tous côtés par des remparts naturels: il vit le profll majestueux de l'Olympe s'avancer jusqu'à la mer, barrant le chemin des régions du sud, et, pendant qu'on travaillait au haut des montagnes à frayer les voies à son armée, il prit les devants en toute hâte, monté sur un léger navire sidonien, curieux de voir de ses yeux le défilé de Tempe par où le Pénée, le seul collecteur des eaux de la grande plaine de Thessalie, se glisse entre l'Olympe et rOssa, en suivant les sinuosités des rochers à pic qui enferment son lit. Il était devant la porte de l'Hellade. Là campaient encore, quelques semaines auparavant, 10,000 hommes bardés d'airain , venus pour arrêter les envahisseurs au seuil du domaine amphictyonique : maintenant, tout était vide, le défilé ouvert, les villages abandonnés, les troupeaux disparus. Où étaient les Hellènes ? Comment s'étaient-ils préparés à recevoir les masses armées qui s'avançaient par
terre et par mer, cette invasion qui représentait la totalité des forces de l'Asie et qui, par surcroit, à mesure qu'elle s'approchait, se servait des forces du peuple grec lui-même pour dompter la Grèce ? Cette fois, en effet, l'expédition ne visait pas seulement les Athéniens, comme dix ans auparavant, mais toutes les tribus et tous les Etats de l'Hellade.