‹ Histoire grecqueChapitre 19 sur 26 · I.A Vil'; IMKLLECTlIF.I.l.i: A ATHÈ.NKS · texte numérisé non relu

I.A Vil'; IMKLLECTlIF.I.l.i: A ATHÈ.NKS

assez alerte eL assez jeune pour prendre Tempreinte propre de Fesprit attique, de cet esprit qui, en opposition avec l'Ionie non seulement dans le costume et dans les mœurs, mais aussi dans le langage, s'affirme par une simplicité plus grande et par une forme plus dégagée.

On parlait en Attique un dialecte intermédiaire, pour ainsi dire, entre les différents idiomes des races grecques, et, par là, singulièrement propre à devenir un organe commun qui permît à tous les Hellènes instruits de s'entendre. En effet, quoique proche parent de l'ionien, il s'était débarrassé de maintes formes, de maintes particularités ioniennes qui avaient cours dans les îles et sur le littoral d'outre-mer, par exemple, de la tendance à décomposer les voyelles ; d'autre part, on y remarque maints détails communs aux dialectes du continent européen, tel que Tusage du son a long, se maintenant après la lettre r "fcomme après les voyelles et les diphtongues, tandis que l'assourdissement en e long est adopté par les Ioniens '.

Ce dialecte servit d'instrument au génie des Athéniens et reçut son empreinte. Leur caractère énergique s'impatientait de toute perte de temps ; leur goût inné pour la mesure leur faisait haïr l'enflure et la prolixité, et leur intelligence lumineuse avait en horreur l'obscurité ou les teintes indécises : en toute chose, ils avaient coutume d'aller au but franchement et délibérément. C'est pourquoi, dansleur bouche, l'expression a été plus nette et plus brève, la langue plus grave, plus virile, plus forte ; chez eux, les mots sont frappés pour rendre des conceptions plus précises ; la pensée abstraite prend le pas sur les images sensibles ; au lieu de suivre simplement la série des idées, on a appris à exprimer, au moyen d'une construction plus délicate, les différentes formes par lesquelles une idée appuie, motive et élargit les autres; et c'est pourquoi se sont développées dans l'idiome grec des ressources que la

') Le T dans Tr,[x£pov, ttiTs:, yXwTta, etc. indique la concordance du dialecte attique avec l'éolien : tt est attico-éolien, de même que t6. En ce qui concerne räetl'r;, l'attique occupe une position moyenne, et c'est précisément à la langue populaire qu'appartenaient des formes comme w Adcfxaxîp. ]-.'attique a en propre une tendance aux formes maigres et contractes.

langue primitive, celle de la poésie et du chant, n'avaient jamais mises au jour. Ainsi, le style philosophique d'Anaxagore, qui composa ses ouvrages à Athènes, se distingue déjà de celui de ses devanciers par Tordonnance plus exacte de la période, hien que chez lui domine encore l'habitude de faire succéder Tune à l'autre de courtes propositions.

C'est par cette évolution progressive que se façonna l'éloquence attique ; et ainsi, maniée par Périclès, elle devint une puissance qui gouverna l'Etat. A cette époque, la lecture et l'écriture étaient déjà universellement répandues dans Athènes, ce qui contribua essentiellement à faire du talent oratoire un objet d'étude. En effet, la parole n'était rien à l'origine que l'expression naturelle de connaissances acquises ; on crut donc que la même force intellectuelle formait la pensée et lui fomiiissait le mot propre, et on attribua en conséquence l'éloquence même de Périclès à sa liaison avec Anaxagore '.

L'usage de publier les discours perfectionna Tart de la composition ; les orateurs s'accoutumèrent à être plus exigeants pour eux-mêmes ; l'expression devint plus serrée, plus réfléchie ; on réunit dans une seule période une plus longue suite de pensées. Périclès lui-même se gardait, dans les circonstances importantes, d'improviser en public '■. Malgré cela, les discours ne furent point des œuvres purement littéraires ; ils restèrent complètement appropriés à un but pratique et immédiat, et destinés à assurer une action personnelle à celui qui les prononçait. On n'écrivait que pour s'exercer d'avance à la parole, dont la force demeura entière, sans être jamais entamée par la poursuite d'un but secondaire ni énervée par une rhétorique prétentieuse.

A côté de cette éloquence, qui facilitait la tâche d'un homme d'Etat et devait lui permettre, grâce aux ressources d'une culture supérieure, de gouverner la république, on vit se produire à Athènes l'éloquence judiciaire, d'abord plus soumise aux règles de l'école et qui ressembla davantage à un genre

*) Plat, Phœdr., p. 269, e. Slidas, s. v. nspr/Ar,,-.

-) Périclès opposé aux ay^oii^o^-^zi, comme Démoslhène (Schäfer, Demos' thenes, I, p. 304) : seulement, pour Démosthène, il s'agit surtout de discours judiciaires, qui demandaient plus de prudence et de préparation.

LA VIE IMRLLEr.TlELLE A ATHÈNES 579

littéraire, parce qu'il se forma alors une classe spéciale de gens instruits, qui composaient des plaidoyers pour les autres. La loi d'Athènes exigeait, en effet, que chacun défendît lui-même sa cause ; ainsi, celui qui faisait composer son discours par un homme du métier était obligé de le prononcer lui-même *. La personnalité de l'orateur, qui jouait un si grand rôle dans l'éloquence politique , s'effaçait donc ici complètement ; il n'était plus qu'un faiseur de discours [hzyoypxziz;) , et, au lieu des affaires publiques, il n'avait plus à traiter que les intérêts des particuliers. Ce genre d'éloquence s'associa, au contraire, et très étroitement avec la sophistique ^ ; car celle-ci avait spécialement en vue de donner à l'esprit la souplesse nécessaire pour traiter ingénieusement toute question proposée, en l'accoutumant à la considérer sous ses faces les plus multiples.

Ajoutons à cela le goût inné des Athéniens pour la parole, leur passion pour ces joutes dialectiques où les deux adversaires se surpassent l'un l'autre par la prestesse de leurs évolutions. Cette tendance, qui du reste se montre si nettement jusque sur la scène athénienne, les rendait particulièrement habiles à faire un art véritable de la procédure et de l'éloquence judiciaire.

Antiphon de Rhamnonte, ffls de Sophilos, fut un des premiers qui exploitèrent la rédaction des plaidoyers comme une industrie littéraire. Un peu plus jeune que Périclès, Antiphon était un homme d'une intelligence puissante, à ce point que le peuple craignait l'impression produite par ses discours dont la subtilité, l'esprit et la richesse de pensées subjuguaient les auditeurs. C'est au temps de la grande guerre que sa valeur se révéla pour la première fois avec éclat ; mais son autorité intellectuelle peut remonter plus haut. Par sa personnalité vraiment extraordinaire, il a agi môme sur ceux qui étaient à peu près de son âge, et il a fondé une école d'éloquence qui

') Meier-SchOmann, au. Pru:ess,p, 707. Il n'était fait d'exception que pour les parents et amis.

2; C'est seulement au cours de la guerre du Péloponnèse que l'industrie de ces Xoyoypâipot prit une extension considérable.

î>80 I,KS ANNÉKS DE PAIX

a exerct!' une iiitluonce jiiofoiide sur le développement de la prose attique.

De cette école est aussi sorti, selon une vieille tradition ' . Thucydide, qui transporta l'art oratoire sur un terrain nouveau, dans l'exposition historique des faits contemporains ; et quand nous rapprochons les deux grands historiens qui ne furent séparés l'un de l'autre que par une période de trente ans environ, nous voyons alors avec une clarté saisissante le rapide et puissant essor que la prose grecque a pris à Athènes. Ouant aux différences marquées qui se rencontrent entre les deux manières et qui rendent Thucydide lui-même injuste pour son prédécesseur -, elles tiennent principalement à ceci, ([u'Hérodote, en écrivant, voyait encore en imagination toute une foule pressée pour l'entendre ; tandis que Thucydide, dès le début, dédaigna les applaudissements du grand public ; il ne cherchait point à charmer et à captiver, mais seulement à se conformer à la vérité ; il n'écrivait que pour être lu, et lu surtout par ceux qui prêtaient une attention sérieuse aux affaires publiques, qui étaient capables, grâce à la concentration de leur esprit et à la virilité de leurs pensées , de le suivre dans l'exposition serrée des événements. Pourtant, à côté de contrastes multiples, ils avaient entre eux un trait commun : leur situation vis-à-vis de Périclès. Tous deux l'ont connu et ont rendu hommage à sa grandeur : tous deux ont comme trouvé dans l'atmosphère morale de son activité le centre de leur vie. Pour Hérodote, l'Athènes de Périclès était le point culminant d'une évolution qu'il suivait avec admiration ^ : pour Thucydide, c'est le point de départ auquel il attache le fil de son récit. Thucydide fut longtemps encore le contemporain de Périclès; c'est en observant avec pénétration la personne même et l'activité publique de Périclès qu'il a mûri lui-même et qu'il est devenu un historien qui juge en homme d'Etat ; c'est de Périclès qu'il a appris à chercher le salut de la cité^ non dans la forme extérieure de la constitution, mais

«) 0. Müller, Griech. Litterat. Il, p. 320. Classe.n, Thukydides,^. xvu. «) Alltisions de Thucydide à Hérodote (Thugyd., I, 20. 22. 126, etc. Cf. RoscHER, Klio, p. 290.)

') ScaiOLL, Sophokles Leben, p. 118 sqq.

dans l'esprit qui doit animer et diriger une république. Disciple, lui aussi, d'Anaxagore, ayant avec Périclès des affinités d'éducation et de caractère, il appartenait à la génération plus jeune, où Périclès plaçait toute son espérance ; etil est probable que celui-ci l'honora aussi de son intimité. Il ne fut pas donné à Thucydide de coopérer avec suite aux travaux qui remplirent la vie du grand homme ; mais il est le témoin fidèle de l'action qu'il a exercée *, et, plus qu'aucun autre de ses contemporains, il était fait pour exposer avec pleine intelligence ses conceptions les plus profondes, et pour laisser à la postérité l'image vivante de son éloquence. Personne ne montre mieux que Thucydide quelle puissance la parole publique eut à Athènes, puisqu'il lui a paru impossible de donner à ses lecteurs une peinture exacte des événements sans leur présenter et sans leur faire entendre les hommes d'Etat qui les dirigeaient.

Un autre genre d'éloquence, fort en honneur dans l'Athènes de Périclès, c'est l'oraison funèbre des citoyens morts sur le champ de bataille. Une loi spéciale, qui remontait au temps de Cimon, faisait de cet éloge le complément nécessaire des funérailles solennelles; et c'était l'usage d'accorder à l'orateur populaire qui s'était le plus signalé jusque-là une distinction honorable et comme une reconnaissance officielle de ses services publics, en le chargeant de parler, au nom de la cité, sur la tombe des morts. Mais l'esprit de l'époque n'admettait pas de panégyriques redondants et fleuris. On trouvait plus digne de donner du cœur aux citoyens dans ces moments où ils se sentaient abattus par des pertes cruelles, de changer leurs plaintes en remerciements, leur douleur en fierté et en allégresse, en leur mettant sous les yeux les intérêts supérieurs de l'Etat, pour lesquels leurs concitoyens avaient sacrifié leur vie, et en encourageant les survivants à goûter comme eux la joie de s'immoler.

Si, à l'époque des guerres médiques, dont les fruits arrivèrent à leur maturité pendant les années de paix du gouvernement de Périclès, tous les arts et toutes les sciences ont

*) KuTZEN, Perikles als Stantsmann, p. 136. 137. 163.

atteint la plus brillante prospérité, on peut s'étonner que la poésie lyrique, c'est-à-dire l'art qui, par sa nature même, suit le plus fidèlement tous les mouvements de l'esprit, ne se soit pas développée avec le même succès, et que ces luttes pour la liberté, si nationales, si légitimes, si merveilleusement heureuses après tant d'angoisses terribles, n'aient pas trouvé dans des chants populaires un écho plus retentissant. C'est ce que différentes circonstances peuvent nous éclaircir.

La patrie de la lyrique éolienne resta à l'écart des émotions de l'époque, et l'essor que les poésies d'Alcée et de Sapho, un siècle avant les guerres médiques, y avaient provoqué, était déjà amorti. D'autre part, la lyrique chorale* tenait trop, par ses racines mêmes, à un état social plus ancien, elle était trop accoutumée à mettre son art au service des familles riches et illustres dont l'éclat appartenait au passé plutôt qu'au présent, pour se trouver vraiment à l'aise dans le milieu moderne. Le chantre thébain -, par exemple, était attaché d'un lien trop étroit à sa ville natale, qui ne retira des guerres de l'Indépendance que honte et malheur, trop attaché aussi à Delphes, qui, dès le début, se montra défavorable à cet eifort vers la liberté, pour qu'il put juger sans aucune prévention la grandeur des temps nouveaux ; et cependant il avait le cœur haut, et il fut assez libre pour ne point refuser à Athènes victorieuse son admiration et l'hommage de ses chants. Alors les Thébains punirent Pindare pour avoir appelé iVthènes « la colonne de l'Hellade ; » en revanche, les Athéniens l'en récompensèrent, parce qu'avec raison ils voyaient dans cet éloge le triomphe de la bonne cause. Sparte ne fit rien de notable pour célébrer les guerres de l'Indépendance. Sa constitution ne laissait à l'esprit aucune liberté de mouvement ; elle donnait trop peu au bienêtre et à la joie pour que la poésie y put jamais trouver im sol favorable.

Dans l'élégie, — la plus ancienne forme de la lyrique grecque^, celle qui, par sa souplesse et sa complexité, est la véritable expression du génie ionien, — à côté du genre ancien

») Voy. ci-dessus, p. 105-106.

-) Voy. ci-dessus, p. 287. 2Ü'i.

5) Voy. vol. I, p. 25Ü.

dans lequel récemment Tliéognis traduisait ses violences d'homme de parti et Solon sa sagesse d'homme d'Etat, s'était développée en lonie une autre forme, un genre plus léger, dont

10 ton insouciant s'accordait mieux avec la vie ordinaire : c'était la chanson des réunions joyeuses, qui, par des pensées morales, donnait une sorte de consécration aux gaietés du festin' et traitait familièrement j'sous une forme agréable les faits de la vie publique. Auprès d'Ion, né à Chios, se range un poète de même famille, l'Athénien Dionysios, homme d'Etat distingué du temps de Périclès. D'ailleurs, cette allure plus aisée de l'élégie répondait si bien à la nature d'esprit des Athéniens d'alors, qu'Eschyle et Sophocle eux-mêmes composèrent des pièces de ce genre. Le v" siècle fut si fécond en événements et si vivant que cette poésie de circonstance eut une floraison exubérante. L'épigramme n'en est qu'une ramification"-; l'épigramme, qui originairement était destinée par sa forme précise à servir d'inscription à un monument public, et, pour cela même, fut de tous les genres poétiques celui qui dépendit le plus immédiatement des grands événements de l'histoire contemporaine.

Parmi tous les poètes d'occasion et de circonstance, en prenant ce mot dans le sens le plus honorable, Simonide de Céos fut le plus considéré dans toute la Grèce, si bien que Sparte elle-même confia au chanteur d'Ionie l'éloge de son Léonidas.

11 avait été accueilli avec faveur par les Pisistratides ainsi qu'à la cour des Scopades et des Aleuades; et, au temps de la bataille de Marathon, il avait déjà dépassé la soixantaine. Cependant^ avec un enthousiasme juvénile, il suivit les Athéniens sur leur chemin de victoire ; et, sous toutes les formes de la poésie, avec toutes les ressources de son inépuisable esprit, il a exalté la gloire de leur cité. Son talent incomparable a su immortaliser sur des monuments de toute sorte, dans des épigrammes concises et expressives^, les hauts faits des guerres de l'Indépendance, louer dans des élégies les morts, et

1) Ion, dans une chanson bachique, fait consister l'idéal de la vie à m'vîtv y.ai uai'sî'v xoli xà ôîxata cppovelv (Athen., p. -447 f).

-) Sur l'élégie et l'épigrarame, cf . Zurborg ap. Hermes, X, p. 205.

2) Epigramme de Simonide sur les Mégariens, ap. Kaibel, Epigr. n. 461.

célébrer dans des cantates inspirées, qu'exécutaient des chœurs de fête, les journées triomphantes d'Artémision et de Salamine.

L'État fit tout ce qu'il put pour favoriser l'art; par les fêtes qui suivirent les victoires, il offrit aux poètes d'éclatantes occasions de se distinguer, et il établit des prix pour les œuvres les mieux réussies. Comme Simonide àThémistocle*, l'ingénieux Ion s'attacha à Cimon et s'appliqua à assurer sa gloire ^ De son côté, Périclès, obéissant à son propre penchant aussi bien qu'à des considérations politiques, consacra tous ses efforts à cultiver à Athènes l'art du chant. C'est dans ce but qu'il institua les concours musicaux des Panathénées, pour convier tous les talents à une lutte publique. Il était lui-même en ces matières un ordonnateur et un législateur; il régla avec un sens artistique profond la façon dont les chanteurs et les joueurs de cithare devaient figurer dans la fête. Si, malgré tant de soins, la poésie lyrique ne- prit point dans l'Athènes de Périclès l'importance à laquelle on devait s'attendre, et si Simonide n'y laissa point de successeur qu'on puisse citer, la raison principale en est qu'il s'y développa un autre genre poétique plus riche et plus puissant, auquel s'associa si bien la lyrique, qu'elle disparut en tant qu'art particulier.

Parmi toutes les espèces de poésies lyriques, aucune vraiment ne fut cultivée à Athènes avec autant d'éclat et de succès que le dithyrambe, chanté à la louange de Dionysos, le dieu libéral et bienfaisant; c'est le genre qui, de toutes les branches de la poésie religieuse, se montra le plus propre à pousser vigoureusement. Lasos d'Hermione, maître de Pindare, façonnant la chanson, qui n'était rien à l'origine que l'organe d'un culte enthousiaste de la nature, en avait fait le chant choral et lui avait donné, par des rythmes hardis et complexes comme par la musique enivrante de la flûte, une telle splendeur, que la gloire d'Arion^, c'est-à-dire de l'inventeur luimême, en fut éclipsée. Lasos rapporta cet art nouveau du

*) Voy. ci-dessus, p. 300.

') Voy. ci-dessus, p. 45(i-5t''i8.

») Voy. vol. I, p. 338,

Péloponnèse à Athènes, à la cour desPisistratides*. C'était le temps où on tenait particulièrement en honneur tout ce qui touchait au culte de Dionysos; le dithyrambe fut introduit dans les fêtes nationales, et les citoyens riches rivalisèrent de zèle pour former et exercer les chœurs sacrés qui, composés de cinquante choreutes, enroulaient leurs danses autour de l'autel fumant du dieu; on ne recula devant aucune dépense, afin d'obtenir des maîtres chanteurs les plus renommés, tels que Pindare et Simonide, des hymnes nouveaux pour les Dionysiaques attiques. Simonide put se vanter de n'avoir pas remporté à Athènes moins de cinquante-six victoires dithyrambiques. Mais l'essor de cette poésie ne devait pas s'arrêter là .

Si le dithyrambe embrassait les tonalités et les rythmes de tous les genres lyriques antérieurs, il contenait aussi dés éléments qui lui faisaient dépasser le domaine de la lyrique ordinaire. En effet, puisque les chœurs sacrés regardaient comme présent à côté d'eux le dieu qu'ils glorifiaient, et, dans leurs transports enthousiastes, assistaient pour ainsi dire à toute sa destinée, à ses épreuves et à ses triomphes, il était naturel non seulement de supposer connues les circonstances auxquelles se rapportaient leurs chants, mais encore de les rappeler à la mémoire par des récits, ou de les rendre visibles par des représentations. Les coryphées du chœur dithyrambique interrompaient doncle chant par des narrations; l'épopée et la poésie lyrique furent ainsi réunies l'une à Tautre. Le récit épique fut animé par l'action et par le costume ; on vit devant ses yeux le dieu lui-même souffrir et triompher tour à tour; le chef du chœur joua son personnage, les danseurs se transformèrent en satyres, compagnons du dieu et associés à son destin; c'est ainsi que de la fusion des genres plus anciens sortit le plus nouveau, le plus riche, le plus achevé de tous : le drame.

Les Hellènes avaient pour le drame des aptitudes naturelles toutes spéciales. Leur vivacité innée les excitait à revêtir de la forme du dialogue toutes les idées que leur esprit débattait

ij Voy. vol. I, p. 463.

on examinait. Déjà dans Homère, nous trouvons les germes du drame, qui profita plus tard de tout le développement qu'avaient pris les formes plus anciennes de Fart. Il réunit en lui tout ce qui avait été inventé en fait de rythmes bien agencés, de tonalités puissantes, d'images poétiques, en fait de danse et de chant; cet ensemble était de plus animé par Fart de la mimique, qui faisait de la personne tout entière Tinstrumenl de la représentation artistique, et échauffé par l'ardeur l)achique des fêtes du dieu joyeux.

Cependant, cette représentation demeura forcément restreinte à des limites très étroites tant que les exigences du culte l'empêchèrent de sortir des légendes particulières à la religion bachique. Ce fut donc un progrès de remplacer les aventures de Dionysos par d'autres sujets également propres à éveiller un vif sentiment de sympatliie. Ainsi, la forme artistique une fois trouvée, la matière afflua, abondante, substantielle et féconde; on ouvrit alors tout le trésor de l'épopée homérique et post-homérique; les héros de la nation se présentèrent au peuple sous un nouveau et vivant aspect, et un large champ s'offrit à l'art dramatique.

Ce progrès, du reste, avait été précédemment réalisé en dehors de l'Attique; car à Sicyone, avant l'époque de Clistbène, le héros Adrastos avait pris la place de Dionysos \ et peut-être à Corinthe le genre dithyrambique avait-il pris déjà une extension analogue. Mais c'est à Athènes seulement que ces germes du drame aboutirent à un développement complet; et, de même que l'épopée est le miroir du passé héroïque, de même qu'ensuite, après la mort de Tepopee, la poésie lyrique suit constamment, pendant trois siècles, une marche parallèle à l'évolution du peuple, ainsi le drame est précisément le genre poétique dont l'épanouissement commence au moment où Athènes devient le centre de l'histoire hellénique. Parti, vers le temps de Solon, d'une origine obscure, il grandit et se fortifia avec la gloire de la ville, et il a suivi pas à pas son histoire à mesure qu'elle se déroulait,

Thespis avait fondé la tragédie -, en ce sens qu'il établit

») Voy. vol. I, p. 310, ') Voy. vol, 1, p. 464.

ralternance du récit et du chant, qu'il régla le costume, et qu'il dressa l'estrade. Solon, à ce qu'on dit, fit assez mauvais visage à cet art nouveau, tenant pour nuisible l'excitation violente de la sensibilité par des scènes de pure imagination ; mais les tyrans encouragèrent ce divertissement populaire, comme du reste tout ce qui se rattachait au culte démocratique de Dionysos ; il était conforme à leur politique de laisser les pauvres s'amuser aux frais des riches ; ils appelèrent d'Icaria à Athènes^ vers 535, un maître de chœurs, instituèrent des concours de chœurs tragiques, et le théâtre établi près du peuplier noir du marché devint le centre des fêtes joyeuses de l'Attiquc.

Après la restauration de la liberté, toutes les fêtes civiques prirent un essor plus vigoureux; la tragédie dut à Pratinas et à Chœrilos une forme artistique plus arrêtée, et put se mouvoir de plus en jdIus librement dans le choix de ses sujets. Toutefois, l'élément antique ne fut pas délaissé ; la jeunesse des campagnes ne voulut pas se laisser enlever sa mascarade traditionnelle, ni le peuple renoncer à ses chœurs de satyres. Mais on sépara deux choses qui ne pouvaient plus se trouver réunies sans se nuire réciproquement : c'est ainsi qu'à côté de la tragédie se développa le drame satyrique. Pratinas, qui vint de Phlionte à Athènes, donna ù ce divertissement saformc particulière; c'est là qu'on retrouva les caractères primitifs de l'allégresse bachique, l'élément rustique et paysan, la bande joyeuse des satyres avec leurs danses lascives et leurs plaisanteries un peu vertes. Ainsi, la littérature poétique conserva ces formes primitives, sans que la tragédie en fût dérangée ni entravée dans son développement ultérieur.

L'époque même où Athènes prit le rang d'une grande puissance et fit traverser la mer à ses trirèmes pour soutenir les révoltés d'Ionie, fut aussi une date pour la tragédie attique. C'est alors, en effet, que s'écroulèrent les tréteaux en bois sur lesquels on avait vu jouer solennellement les ouvrages de Pratinas, de Chœrilos, dePhrynichos et du jeune Eschyle; et le drame prit dès ce moment assez d'importance à Athènes pour qu'on entreprît d'y construire à grand frais un théâtre de proportions imposantes. Dans l'intérieur du

vaste domaine de Dionysos, sur la pente méridionale de la citadelle, s'élevèrentles murs d'une scène durable, et la partie réservée au public, ou l'bémicycle de gradins superposés, fut taillée dans le rocher de l'acropole, de telle façon que le spectateur put voir à sa gauche l'Ilissos et l'IIvmette, à sa droite les ports d'Athènes.

En même temps, la structure intime de la tragédie progressait d'un pas assuré. Sa matière devint plus variée; la danse et la musique reçurent des développements de plusen plusriches; aux rôles d'hommes on ajouta des rôles de femmes. Pourtant, l'élément lyrique y resta prédominant jusqu'aux guerres médiques; ce qu'on admirait surtout dans Phrynichos, le plus grand des prédécesseurs d'Eschyle, c'était le charme de ses chœurs. Avec le grand drame de la guerre, le drame du théâtre commença à déployer sa force vitale tout entière, et là plus nettement qu'ailleurs se montre le renouvellement d'activité qui pénétra la vie attique dans toutes ses manifestations.

L'honneur de trouver dans l'art tragique l'expression de cette mémorable époque était réservé à Eschyle, fils d'Euphorion, né à Eleusis, rejeton d'une ancienne famille qui le rattacha au sanctuaire le plus vénéré de la contrée. C'est pourquoi il s'appelle lui-même un nourrisson de Démêler, et atteste ainsi que le culte sévère d'Eleusis n'est pas resté sans exercer sur son esprit une influence durable. Enfant, il vit la chute d'une tyrannie qui s'était rendue particulièrement odieuse à la vieille noblesse du pays; devenu homme, il fut, à 3o ans, un des combattants de Marathon, et il a déclaré lui-même dans son épitaphe qu'il est fier non de ses tragédies, mais de la part qu'il a prise à cette journée glorieuse; et pourtant, là, il n'était qu'un citoyen confondu avec les autres, tandis que, comme poète, il occupa au-dessus de tous ses contemporains une situation sans rivale. Car ce fut lui qui, par sa force créatrice, fonda réellement la tragédie attique, si bien que toutes les œuvres antérieures ne ressemblèrent plus qu'à des ébauches imparfaites.

Il introduisit sur le théâtre le second acteur, et par là fit des jeux scéniquesun drame véritable, car, avant cette innovation, un dialogue animé n'était pas possible. Cette forme du dis-

i.v vir. iM'KLi,i:r,ri;Ei.LE a Athènes 089

cours, pour laquelle les Alliénieas avaient des dispositions spéciales, grâce à leur amour de la conversation, à leur présence d'esprit, à la finesse de leur sens, passa sur la scène, et éveilla ainsi un genre d'intérêt tout nouveau. La langue du dialogue était essentiellement celle de la vie usuelle, tandis que dans les chants du chœur dominait un autre parler, moins familier à l'oreille et produisant en conséquence une impression de solennité et de dignité qui s'accordait mieux avec le plus ancien élément de la tragédie, avec le principe rehgieux. Pour donner à l'action un relief plus vigoureux, on raccourcit les morceaux lyriques. Les caractères des acteurs reçurent une empreinte plus nette ; on distingua les rôles principaux des accessoires, et les personnages secondaires^ qui appartenaient à une condition inférieure, prirent, par contraste avec les figures héroïques, la physionomie et Taccent vulgaires du peuple. Le théâtre lui-même fut complètement transformé. Un artiste de Samos,Agatharchos^ qui perfectionna la peinture décorative d'après des principes scientifiques, l'orna magnifiquement et en fit une scène idéale; à l'aide de la mécanique et de ses artifices ingénieux, on vit les ombres sortir de l'abîme et les dieux planer dans les airs ; la tragédie tout entière y gagna en grandeur majestueuse, en même temps qu'en valeur intellectuelle et en élévation morale.

Tandis que les poètes primitifs s'étaient toujours proposé comme but principal d'exprimer et d'éveiller des sensations, on allait maintenant représenter complètement, dans un ensemble grandiose, les légendes antiques; et, afin d'yparvenir, on organisa de telle façon le drame attique que trois tragédies furent réunies en un tout, pour offrir ainsi en spectacle, d'après un plan unique, une action empruntée à l'histoire mythique, en suivant les étapes principales de son évolution ; et à ces trois tragédies, qui formaient en réalité autant d'actes d'un grand drame, on ajouta, comme pièce accessoire, le drame satyrique. Succédant à la gravité émouvante des tragédies, il rentrait, à la fin du spectacle, sur le terrain populaire des fêtes de Dionysos, où des aventures capricieuses, dont les satyres étaient les témoins et les acteurs, ramonaient le calme et la bonne humeur dans l'esprit des assistants.

C'est là un trait qui marque le sens si droit du peuple, tel qu'il se révèle aussi dans les peintures des vases et les sculptures des temples, d'avoir su associer étroitement la plaisanterie et le sérieux, sans que l'harmonie de l'ensemble en fût troublée.

Voilà la série de quatre pièces, ou tétralogie du drame athénien ; et, si cette organisation n'est pas une libre création d'Eschyle, elle lui doit du moins sa perfection artistique. Le chœur dithyrambique fut partagé en groupes de douze, plus tard de quinze choreutes : ainsi, pour chaque partie de la tétralogie, il y avait un chœur spécial, chargé de suivre, en y prenant part, Faction des personnages principaux et de remplir les intermèdes au moyen de la danse et du chant. La place du chœur, ou orchestre, s'étendait entre la scène et la portion réservée aux spectateurs; le chœur lui-même occupait donc une sorte de position idéale entre le public et les acteurs.

Les Hellènes s'étaient accoutumés à voir dans les poètes des maîtres ; aucun d'eux ne pouvait acquérir d'autorité s'il se croyait appelé à ce rôle uniquement parce qu'il avait du talent, de l'imagination, de l'habileté technique ; il lui fallait encore la culture intime du cœur et de l'intelligence, la connaissance profonde et étendue de la tradition, la perception des choses divines et humaines : c'est pourquoi la vocation poétique réclamait l'homme tout entier et sa vie tout entière. Personne n'en a conçu une plus haute idée qu'Eschyle. Comme Pindare, il engage ses auditeurs dans les profondeurs des mythes, dont il fait ressortir la portée morale, et qu'il éclaire à la lumière des leçons de l'histoire. L'humanité, telle qu'il l'a personnifiée dans le Titan Prométhée, patiente dans la lutte et dans la souffrance, fière parce qu'elle a le sentiment d'elle-même, infatigable dans la pensée créatrice, mais portée aussi à l'irréflexion et au vertige de l'orgueil, c'est la génération même de ses contemporains qui marchait en avant sans trêve : mais la seule sagesse qui compte est celle qui vient de Zeus ; la seule habileté, celle qui repose sur la moralité et la piété. Ainsi le poète, éloigné de toute préoccupation mesquine, est le vrai maître du peuple; àl'époqueoù commencele doute, il cherche à soutenir la religion des ancêtres, à éclaircir les idées de tous,

à tirer de l'amas bigarré des fables mythologiques le fonds salutaire de la vérité religieuse : c'était la tâche du poète, de maintenir la tradition populaire en harmonie avec les progrès de la conscience.

Mais les poètes étaient aussi en plein dans le courant de la vie nationale^ et, dans une ville comme Athènes, on ne pouvait admettre que les hommes qui produisaient les œuvres de leur esprit aux fêtes publiques, devant tous les citoyens réunis, fussent indifférents vis-à-vis des problèmes du présent. Ils devaient s'attacher à un parti déterminé, et leur opinion touchant les intérêts de l'État devait, s'ils étaient sincères et francs, se faire voir dans leurs ouvrages. Sans doute, ce fut principalement dans les limites de la mythologie qu'ils choisirent leurs sujets ; la force de volonté de l'homme, ses actions et ses misères, l'antagonisme de là loi humaine et de la loi divine, de la liberté et de la destinée, tout cela fut représenté de préférence par les caractères de cet âge héroïque dont l'épbpée avait transmisle souvenir; ceux-ci devinrent les types delà race humaine, comme leurs souffrances furent les souffrances ou les perturbations communes de l'humanité ; leur contemplation devait faire oublier aux spectateurs leur part de soucis et de tristesses, lesporterau delà du sentiment étroit de leur personnalité, et leur procurer ainsi, avec la plus noble des jouissances artistiques, l'indépendance et la purification salutaire de l'âme. C'est aux héros que convenait le caractère idéal dont on s'appliquait à revêtir tout le monde du théâtre. Mais la vivacité des impressions n'en était nullement affaiblie, quoique le monde où on se sentait transporté fût un passé enveloppé de nuages. Dans les pièces guerrières d'Eschyle, on retrouvait encore l'âme du soldat de Marathon, et le citoyen qui avait entendu ses Sept devant Tlièbes se sentait enflammé du désir de porteries armes pour la patrie.

Pourtant, Phrynichos avait déjà osé transporter l'histoire contemporaine sur la scène tragique ; sa Prise de Milet et ses Phéniciennes avaient certainement une tendance politique très marquée \ Eschyle suivit l'exemple de son devancier,

1} Voy, ci-dessus, p. 384.

î>02 Li:s .\.\.NÉi;s ui: paix

mais en LraçaiiL des peintures bien plus grandioses, lorsque, quatre ans après les Phéniciennes de Phrynichos, en 472 (01. Lxxvi, 4), il fit jouer son drame des Perses. Il y peignait la déconfiture du Grand-Roi : mais, avec un sens artistique très délicat, ce fut en Perse, etnon en Attique, qu'il plaça la scène de sa tragédie. Ainsi, les conséquences de la bataille, le contre-coup qu'en ressentit l'empire ennemi, voilà ce que nous voyons de nos yeux dans sa propre capitale. Darius évoqué sort de son tombeau pour représenter, lui, leprince pieux etsensé, la splendeur de l'empire desPersesjusque-làintact, tandis que son successeur revient de l'Hellade dans sa patrie déshonoré et misérable, exemple bien fait pour montrer comment la présomption affolée conduit toute souveraineté à sa ruine.

Dans la tragédie où Phrvnicbos célèbre la victoire d'Athènes, Thémistocle est exalté au-dessus de tous ; mais dans Eschyle, il n'est l'objet que d'une allusion passagère, comme ayant inventé un stratagème adroit. Par contre, dans une peinture détaillée du combat de Psyttalie', c'est Aristide dont on proclame la gloire, comme ayant singulièrement contribué à la victoire de Salamine, non pas sur mer, mais sur terre.

La pièce des Pe?\ses est la seconde d'une trilogie, et n'a point de conclusion propre. L'ombre de Darius annonce des désastres ultérieurs, et prédit la bataille de Platée. La troisième pièce, Glaucos, contient une allusionà Homère. La première, Phinée, doit son nom au devin de la légende," qui indique aux Argonautes leur route vers la terre barbare du nord. Il est donc extrêmement vraisemblable que les trois tragédies se rattachaient à une seule et même conception, à cette idée, vivante dans l'esprit de tous les contemporains qui réfléchissaient, d'une grande lutte entre les Barbares et les Hellènes, entre l'Asie et l'Europe, lutte dont le prélude mythique était l'expédition des Argonautes, et qui trouva sur les champs de bataille de la Grèce et de la Sicile le plus glorieux dénouement-. C'est ainsi qu'Hérodote a compris la guerre

') ^scHYL., Pers., 447-471. Cf. ci -dessus, p. 321.

-) Sur les difficultés qu'on éprouve encore à reconstruire la trilogie des Perses, voy. H. Weil, Prolegornena ad ^schyli Pc-rsas, el C. Belgeb, Mont: Haupt ah Lehrer, p. 206 sqq.

LA VIE INTüLLECTUELLE A ATHÈNES 593

persiqiie comme un épisode dans l'ensemble de révolution historique, que Pindare a réuni dans ses vers, comme des titres d'honneur appartenant légitimement et également aux Hellènes, les journées mémorables de Salamine, de Platée et d'Himéra; et la trilogie des Perses n'eût certainement pas été jouée à la cour de Hiéron, si ce prince ny avait pas trouvé la satisfaction complète de ses désirs de gloire.

Comme Eschyle a représenté dans les trois pièces de VOrestie l'histoire fabuleuse des Pélopides, et semblablement, dans des trilogies étroitement liées entre elles, la destinée de la maison royale de Thèbes et du roi de Thraco Lycurgue, comme il a développé le mythe de Prométhée de façon à trouver, dans un ensemble plus large, la solution satisfaisante des désaccords et des dissonances que laissaient subsister les pièces isolées, on peut dire qu'il a mêlé la fable et l'histoire dans un même tissu poétique. Le passé et le présent, l'Orient et rOccident, la mère-patrie et les colonies, se dessinent et se groupent en un vaste tableau du monde et forment une chaîne continue d'événements, reliés les uns aux autres et par des prédictions et par des rapports réciproques. Portant son regard en avant et en arrière, le poète explique, comme un prophète, la marche de l'histoire, dont la fatalité mystérieuse se révèle à l'œil de l'esprit. Il exalte chez ses compatriotes le sentiment national, en leur faisant voir partout la puissance des Hellènes qui monte et celle des Barbares qui s'affaisse, sans qu'aucun mélang'e de mépris ou de joie maligne altère jamais la noblesse morale de ses créations. En même temps, il modère l'orgueil des vainqueurs, en leui* montrant l'infortune des Perses causée par leurs propres excès et en leur rappelant les lois éternelles de la justice divine, dont l'observance est aussi la condition indispensable du bonheur des Hellènes.

Jusque dans les tragédies empruntées au fonds mythique, il se trouvait des sentences dont on était autorisé et même encouragé à faire au présent l'application immédiate. De semblables rapprochements ne venaient pas d'une préméditation froide, qui eût troublé la pureté de l'impression poétique ; mais c'est qu'un homme comme Eschyle ne pouvait s'en dispenser; il devait aussi exprimer dans ses vers ce qu'ilconsidé- II 38

rait comme le salut de rËlat, comme la marque du vrai citoyen, à moins qu'il ne voulût refouler de parti pris ses sentiments les plus vivants; et d'ailleurs, il n'y avait point là de disparate, car, dans l'antiquité, les maximes de la sagesse morale et de la sagesse politique se rapprochaient et se confondaient volontiers. Quant aux spectateurs, qui même au théâtre se sentaient citoyens, ils saisissaient rapidement et instinctivement tout ce qui renfermait une allusion aux affaires publiques ou à un homme d'Etat, comme on le vit un jour pour Aristide '.

Après Aristide, ce fut à Cimon que la muse d'Eschyle rendit hommage. Ce fut Cimon qui personniiia le caractère national des Hellènes, les mœurs héréditaires, la prédominance de Taristocratie, la discipline antique; et comme ensuite le flot du mouvement populaire montait toujours plus hautet menaçait le dernier rempart du passé, l'Aréopage, le poète septuagénaire entraîna sa muse dans l'arène des partis et mit tous les moyens en a.^uvre pour attacher de cœur ses concitoyens à la dignité sainte de l'Aréopage, comme étant une institution divine, et pour leur mettre sous les yeux les conséquences d'un dérèglement néfaste *. Les Euménides attestent d'une manière éclatante comment une grande création poétique peut être une œuvre de circonstance, au service d'un parti, sans rien perdre en clarté pénétrante, en sublimité digne de servir de modèle dans tous les temps. L'Aréopage, en tant que tribunal, resta intact, et nous attribuerions volontiers à la pièce d'Eschyle une influence décisive en cette occasion; mais néanmoins, le poète se sentit étranger et isolé dans la ville devenue toute démocratique. Il n'y trouvait plus cette liberté pour laquelle il avait versé son sang dans les batailles; le nombre des soldats de l'Indépendance se réduisait de plus en plus. h'Orestie iuilQ dernier drame qu'il donna à Athènes : pour lui, il alla mourir en Sicile, à Gela ^.

L'âge des combattants de Marathon était passé ; l'âge nouveau, celui de Périclès, trouva son expression dans une génération plus jeune, et, sur ie théâtre athénien, dans Sophocle.

') Voy. ci-dessus, p. 405. Cf. p. 564.

^) Voy. ci-dessus, p. 419-420.

°) Sur Eschyle, voy. Kiehl, Mnemosyne, I, (1852), p. 361 sqq.

LA VIE INTELLECTlELLi: A ATHÈNES o9o

Sophocle, comme Eschyle, était de sang noble — ce qui le prouve, c'est qu'il fut revêtu du sacerdoce du héros Alcon ', — et le fils d'un industriel, qui dirigeait une grande fabrique d'armes. Né en 496 (01. lxx, 4), dans le dème de Colone riche en minerais, il avait grandi -dans le paysage charmant de la vallée du Céphise, sous les ombrages des oliviers sacrés, témoins de la plus ancienne histoire nationale, mais aussi près de la capitale, près de la mer, qu'il contemplait du haut des rochers de Colone; c'est de là que, pendant son enfance, il vit s'élever la ville du Pirée. Dans la première fleur de sa beauté juvénile, aux fêtes célébrées enl'honneurde Salamine, il conduisait le chu'ur; douze ans plus tard, c'était déjà un poète, assez sur de lui pour entrer en lice avec le grand Eschyle^ dont l'art lui avait inspiré le désir d'arriver par la même voie à la gloire poétique. Ce fut un jour d'émotion inaccoutumée, à Athènes, que celui où le peuple attendait avec anxiété l'issue de la lutte engagée entre le jeune poète qui prenait son essor, et le vieil Eschyle, presque sexagénaire, déjà couronné d'un double laurier.

A ces mêmes Dionysiaques, on vit Gimon, après le succès éclatant de la campagne de Thrace -, monter du Pirée jusqu'au théâtre^ et offrir sur l'autel de l'orchestre son sacrifice d'actions de grâces ; lepeuple, transporté de joie, salua les reliques de Thésée qu'on ramenait au pays natal; et, aux acclamations enthousiastes de la cité tout entière, l'archonte Apsé phion choisit Cimon et les généraux ses collègues, comme les plus dignes représentants des dix tribus, pour être, à titre exceptionnel^ les juges du concours. Ils couronnèrent la trilogie de Triptolème: Sophocle avait gagné le prix^.

») Vit. SophocL, p. 126. Cf. G. HiRSCHFELD, ap. Herrn. ,\'m, p. 356. -) Voy. ci-dessus, p. 378

) On a révoqué en chmle la victoire de Sophocle sur Eschyle (Droysen^ Hermes, IX, p. 7) ; mais il n'y a pas à cela de molif suffisant. (Sacppe, ap. Ber. d. Sachs. Ges. cl. VtHss. 1855, p.- 5). Il faut, en revanche, rejeter la tradition suivant laquelle Eschyle, de dépit de n'avoir pas obtenu le prix, serait parti pour la Sicile ; attendu que, d'après la didascalie découverte par Franz, VŒclipodie a été représentée un an après, en 461 (01. LXX VIII, 1). Cf. .^schyl. éd. Dindorf, 1875, p. 45. Sur le séjour d'Eschyle en Sicile, voy. vol. III, ch. m, § 2, et sur la rivalité des deux tragiques, cf. Heldig. ap. Zeit" Schrift f, Gymnasialwesen, XVI, p. Ü9i

Le drame de Sophocle n'était pas cependant en opposition déclarée avec celui d'Eschyle. Le jeune vainqueur regardait avec un respect profond cet homme dont le génie puissant et original avait tracé le chemin à la perfection de Fart tragique. Sa nature tout aimable ignorait J'envie et la jalousie. Mais c'était un disciple indépendant de ce grand maître, dont il se distinguait essentiellement par l'ensemble de ses qualités propres. Il avait plus de hauteur, de souplesse, de sérénité, et, en ce qui concerne le goùt^ moins de penchant au pathétique et au pompeux. Il modéra donc l'élan qu'Eschyle avait donné au langage dramatique, et chercha à représenter les caractères sous des traits plus humains, sans les faire descendre jusqu'à la familiarité, afm que les spectateurs se sentissent plus rapprochés d'eux. Ce changement correspond aune modification essentielle dans la manière de traiter les sujets tragiques. Dans l'adaptation de la légende à la scène, Eschyle a atteint le plus haut point où l'esprit grec se soit élevé ; là, il est audessus de toute rivalité. Mais Sophocle reconnut qu'on ne pouvait recommencer sans cesse à jirésenter au pçuple ces légendes avec la même ampleur sans en épuiser peu à peu le charme. Il s'appliqua donc à rendre les tragédies en ellesmêmes plus vivantes dans leur développement, à saisir plus nettement les caractères, à provoquer et à exciter Tintérèt psychologique. Déjà Eschyle avait composé la trilogie de façon à ne pas suivre rigoureusement la marche d'une histoire mythique; dans Sophocle, le lien de la trilogie est, sinon défait complètement, du moins assez relâché pour que chaque tragédie isolée soit un ensemble ayant son dénouement propre et demandant à être apprécié comme une création à part. Par là, l'art conquit une liberté plus grande: il put pousser plus avantl'exécutiondes détails de chaque pièce, enrichir et animer le tableau poétiqueen y faisantparaîtredes figures secondaires. C'est ainsi que^ en reproduisant la légende d'Oreste, Sophocle laisse dans l'ombre le meurtre et le meurtrier de Clytemnestre: il donne à ce sujet si souvent répété une forme essentiellement nouvelle, lorsqu'au lieu d'Oreste il prend pour personnage principal sa sœur Electre, fait que toute l'action se reflète en quelque sorte dans son âme, et trouve par ce moyen l'occa-

sion de tracer une peinture psychologique vivante, le type de rhéroïsme féminin, qui, opposé à la figure toute différente de Chrysothémis, se détache ainsi sur le fond le plus favorahle.

Pour faire valoir ces procédés d'un art plus avancé et plus délicat, Sophocle introduisit sur la scène un troisième acteur et rendit par là possible une action bien plus vivante, en même temps qu'il créait des ressources nouvelles pour nuancer et grouper les caractères. Il fut aussi le premier qui, bien que maître dans le chant et la danse, s'abstint de paraître en personne sur le théâtre ; dès lors, le rôle de Facteur se distingua de celui du poète, et l'art du premier y gagna une valeur plus individuelle. Le chœur eut une situation plus tranquille, en dehors de l'action elle-même, et l'élément dramatique fut mis en relief d'une manière plus significative, comme étant le noyau de la tragédie. Eschyle lui-même reconnut ce progrès artisti((ue; car non seulement il accepta les améliorations extérieures apportées à la tragédie', mais encore, excité par son jeune rival, il s'éleva à une forme dramatique plus achevée et plus mûre.

Sophocle ne fut pas plus étranger qu'Eschyle à la vie publique ; mais c'était avant tout un poète, et il n'avait nulle disposition à laisser troubler par les affaires de l'Etat et les menées des partis la paix sereine de son esprit. Ion nous le dépeint tel qu'il l'a rencontré à Chios, âgé de 55 ans et alors stratège des Athéniens, le plus gai et le plus aimable des compagnons, faisant toutes sortes de plaisanteries sur sa dignité de général'. Son art n'en fut pas moins porté par le souffle de cette grande époque où Athènes étendit sa domination sur les côtes de l'Archipel ; et comme Athènes était arrivée à avoir son histoire propre et sa politique indépendante, il fut, par une sorte de progrès proportionnel, un Athénien plus complet, un patriote plus dévoué à la cité qu'Eschyle, lequel avait plus à cœur les intérêts communs de l'Hellade. Sophocle contribua à mettre en faveur les sujets tirés de l'his-

') Ion ap. Athein., XIII, p. 603, e. Cf. Strab. p. 638. A.ndrotion, ap. Schol.Aristid.,III, p.485Ddr. c4 oi-dessus, p. 567. On mentionne au cours de la guerre du Péloponnèse une autre stratégie, où Sophocle eut pour collègue Nicias. (Plut., Nicias. 15.)

toire locale; son TripioUme glorifiait F Attique comme le foyer d'une culture plus haute, qui se répandait victorieusement jusque dans dos contrées lointaines ; c'est sur le sol de FAttiqiie, dans le bourg de Colone sa patrie, qu'il donna à sa légende d'Œdipe la conciliation pour dénouement, et les sentiments du véritable Athénien se montrent aussi dans VEiectre, qui présente comme conclusion du drame la destruction d'une tyrannie illégitime et la conquête de la liberté.

En somme, ses tragédies firent plus que tout autre ouvrage pour donner à une époque ,où Athènes avait la puissance et la splendeur matérielles cette valeur intime et cette portée morale qui était l'ambition de Périclès. Comme lui, Sophocle chercha à maintenir en crédit les cultes anciens, les coutumes héréditaires, les préceptes non écrits du droit divin, mais en même temps à s'approprier tous les progrès réalisés par la culture intellectuelle, tout ce qui élargissait l'horizon de l'esprit. La langue du poète atteste la force d'une intelligence développée, qui, dans son expression serrée, s'aventure souvent jusqu'aux limites extrêmes où finit la clarté: cependant, comme il sait garder là encore l'attrait de la grâce, et quel souffle d'harmonie heureuse traverse d'un bout à l'autre toutes ses œuvres ! C'était bien là un homme selon le cœur de Périclès; et, ce qui prouve quelles relations étroites il y eut de l'un à l'autre, c'est précisémentlafaçon aisée et souriante dont, à l'armée, l'homme d'État traitait le poète son collègue. Sophocle n'a jamais été ni un homme ni un poète de parti, tel que fut Eschyle, tel que Phrynichos aussi semble l'avoir été. Mais son art retléta les plus nobles tendances du temps, et fut comme l'expression transfigurée de l'Athènes de Périclès. La clarté et la solidité de son jugement sur les affaires de la république nous apparaît et nous frappe dans tous ces passages où il vante la prudence du Conseil comme le seul salut de l'Etat; et le peuple athénien sut honorer en lui le vrai poète de l'époque, car personne n'a gagné autant de prix et n'a joui aussi paisiblement de sa gloire que Sophocle: c'est quand la période de Périclès fut passée qu'Euripide put pour la première fois réussir comme son rival; Euripide, qui, bien que plus jeune de 45 à 16 ans seulement, appartenait à une tout autre

époque : encore ce compétiteur .ne fut-il jamais mis au-dessus de Sophocle.

A côté de la tragédie et sortant du même germe, c'est-àdire de la fête bachique, s'est développée la comédie, sa sœur par la naissance, mais qui granditplus longtemps qu'elle dans la liberté de la campagne, et ne se soumit que plus tard à la tenue et à la discipline de la ville ; c'est pourquoi elle a aussi gardé plus fidèlement la marque de son origine. Cette origine, il la faut chercher particulièrement dans les divertisseme-nts de la vendange, dans l'allégresse des paysans fêtant, comme c'est la coutume dans tous les vignobles, la récolte nouvelle. La bacchanale des masques bondissants chantait les louanges du dieu qui apporte la joie, et là, dans la licence de l'ivresse, on échangeait toutes sortes de railleries et de facéties avec ceux qui se trouvaient sur le chemin de la bande et lui fournissaient une occasion de malices et d'espiègleries; on y mettait largement à contribution la chronique du jour; et à celui qui le régalait des bouffonaeries les plus amusantes, le public reconnaissant donnait de tout cœur ses éclats de rire et ses applaudissements.

C'est de cette façon qu'on célébrait en Attique les fêtes de l'automne, spécialement non loin de Marathon, dans le dème d'Icaria, qui fut pour ainsi dire, grâce à son culte local de Dionysos, le berceau de tout l'art dramatique athénien, car il donna aussi le j,our à ïhespis. C'est à Icaria que vint Susarion de Mégare; il apportait avec lui, de sa ville natale, l'esprit un peu cru de la farce mégarienne, et il donna à ces jeux le ton qui, dans la période suivante, domina même en Attique. A son école appartient Maison, fort en honneur au temps des Pisistratides. Puis, on réalisa un nouveau progrès, le jour où ce théâtre rustique fut transporté dans la capitale, reconnu officiellement comme partie essentielle des fêtes de Dionysos, et entretenu aux frais de l'Etat. Ce fait se produisit vers 468 ', après les guerres médiques ; et l'esprit puissant qui pénétra alors la vie athénienne se révéla ici par une transformation nouvelle, en faisant d'une farce grossière et à moitié étran-

*) C'est dans la LXXVIII" Olympiade que la comédie fut reconnue partie intégrante des fêtes dionYs'mques [Köhler, Mit th. d. D. A. Inst.Ul,p. 107).

gère un genre artistique régulier, riche en sujets, et surtout marqué de l'empreinte attique.

Quand la farce icarienne eut conquis son droit de cité sur la scène tragique, un grand nombre des formes extérieures de la tragédie furent adaptées au genre nouveau; pour lui aussi on institua, au nom de l'Etat, des concours solennels, des prix, des juges, ainsi que la chorégie, à titre de prestation publique; il eut, pour ce qui concerne la scène, le dialogue, le chœur, le nombre des acteurs, etc., une organisation identique, sans être obligé cependant au sacrifice de son originalité personnelle. Tandis que la tragédie enlevait les spectateurs dans des sphères plus hautes, et cherchait par toutes les ressources de Fart à représenter certaines données qui dépassaient les limites de la vie commune, la comédie resta étroitement attachée au temps présent, à la vie de tous les jours. Elle resta plus libre sous le rapport de la danse, de la versification, de la langue, de l'ordonnance poétique, et même conserva si bien le caractère d'une pièce de circonstance, faite en vue du moment, que le poète se servit du chœur pour interrompre absolument, pendant la représentation même, l'unité de la pièce, pour s'entretenir avec le public, dans de longues parabases, de ses affaires personnelles ou des questions brûlantes du jour. Un tel genre de poésie dramatique ne pouvait vivre que dans l'air de la démocratie, qu'il suivait à tous les degrés de son développement. Dirigée, dès sa naissance, contre les sottises et les ridicules qui se rencontrent dans la société, la comédie fustigea toutes les déraisons, toutes les fautes, toutes les faiblesses. Dans cette vie au grand jour des Athéniens, si mouvementée et si facile à observer, la matière ne manquait jamais, non plus qu'un auditoire spirituel, d'un bon sens solide, aimant à rire, prompt à saisir toutes les allusions. Mais la comédie exposait aussi au grand jour les abus, les dépravations, les contrastes de la vie publique. C'était là le côté sérieux de son rôle. Sans ce fonds de pensée grave et patriotique, sa plaisanterie eût été languissante, inefficace et dédaignée. Les poètes comiques ne voulaient pas être pour le peuple des amuseurs frivoles, mais, aussi bien que les tragiques, ses maîtres et ses guides; ce qu'ils flagellaient, dans

LA VIE INTELLECTrELLE A ATHÈNES 601

cette époque d'agitation fiévreuse, c'étaient précisément les innovations à la mode ; ils opposaient la sagesse du passé aux fautes du présent; ils entretenaient la mémoire des soldats des guerres de l'Indépendance et excitaient les citoyens à suivre leur exemple; enlin, ils s'attachaient volontiers aux plus importants des événements contemporains; ainsi, les Femmes de Thrace de Cratinos roulaient surla colonisation du territoire de Thrace.

On comprend quel attrait ce genre dramatique dut exercer sur les hommes de génie. C'est là qu'ils trouvèrent un théâtre assez vaste pour montrer leur talent ; c'est là que, dans l'invention et la mise en œuvre du sujet, ils ne se sentaient liés à aucune tradition. La fantaisie et le caprice avaient toute liherté, et le publie voyait défiler devant lui les danseurs du chœur affublés d'attributs plaisamment imaginés, déguisés en nuées, en grenouilles, en oiseaux; aucune saillie heureuse, si hardie qu'elle fût, n'était justiciable de la censure. L'auteur avait à son commandement tous les artifices de la poésie; il savait tantôt enthousiasmer son public par un essor sublime, tantôt le séduire par la g'ràce, tantôt l'amuser par des plaisanteries spirituelles, et l'égayer par des facéties divertissantes ; protég:é par la liberté de la scène, il pouvait audacieusement s'attaquer aux plus puissants de l'État, et le peuple, en l'acclamant, reconnaissait en lui le représentant de la liberté civique.

En revanche, plus le poète était libre de ses mouvements, pour la forme comme pour le fond, plus, d'autre part, l'art était difficile, et plus rapidement changeait la faveur du public, prêt à abandonner ses favoris, ceux même dont les vers étaient dans toutes les bouches, dès que chez eux le jet de l'invention commençait à s'épuiser. La comédie, en tant qu'art athénien, est une fondation de Cratès et de Cratinos. Ce dernier, un peu plus jeune qu'Eschyle, avait comme lui un esprit naturellement vigoureux et créateur. Mais, par son humeur indépendante comme par sa verve inépuisable, il était né pour être le poète de la g-aieté, et il était destiné, par sa rude franchise, à faire de la comédie une force dans l'Etat. Cela se fit à peu près au moment où Périclès devint puissantà Athènes; et, quoiqu'il ne fût pas du goût de Cratinos de se livrer sans ré-

serve à un des deux partis en lutte, nous savons qu'aussitôt après la mort de Cimon, dans ses Archiloques, comédie où le chœur est formé de railleurs à la façon d'Archiloque, il faisait parler un citoyen d'Athènes, qui pleurait « Thomme divin, le plus hospitalier et le plus ohligeant de tous les Hellènes réunis, avec qui il avait espéré jadis passer une vie plus joyeuse; mais il s'en est allé trop tôt là-bas *.» Ce poète puissant eut pour héritiers Aristophane et Eupolis, tous deux plus dociles aux règles, plus doux, plus modérés, quoique se rapprochant de Cratinos par une affinité d'esprit évidente et par l'accord de leurs pensées. Pourtant, le premier sut seul associer à ces qualités ime richesse infinie d'invention, et en cela il ne resta pas en arrière de Cratinos.

Tous ces hommes, philosophes et historiens, orateurs et poètes, dont chacun marque une période particulière dans l'évolution de l'art et de la science, non seulement furent contemporains, mais vécurent ensemble dans la même ville; les uns y étaient nés et dès leur jeunesse s'étaient nourris de la gloire nationale, les autres y avaient été attirés par cette gloire même: ils ont donc fait plus que vivre les uns à côté des autres ; ils travaillaient tous, consciemment ou inconsciemment^ à une œuvre commune. Ils pouvaient avoir ou n'avoir pas des relations personnelles avec le grand homme d'Etat qui était le centre du monde attique, ils pouvaient même compter parmi ses adversaires: ils n'en ont pas moins dû le seconder réellement dans la tache de toute sa vie, qui était de faire d'Athènes la capitale intellectuelle de la Grèce.

Là, tous les germes de culture importés des pays étrangers reçurent une vitalité nouvelle : là, la connaissance des contrées et des peuples, qui venait d'Ionie, devint l'histoire, quand Hérodote fut mis en contact avec Athènes ; là, le dithyrambe du Péloponnèse donna naissance à la tragédie, la^ farce mégarienne à la comédie attique ; là, la philosophie delà Grande-Grèce et celle d'Ionie se rencontrèrent, pour s'y compléter, pour préparer le développement d'une philosophie

1) Sur Cratinos et Cimon, voy. Plit., Cimon, 10. Suidas mentionne une comédie politique de Timocréon dirigée contre Thémistocle. (Suidas, s. v. Ti]AoxpÉwv. Cf. Fragm. Hist. Grxc, II, p. 54.)

athénienne ; la sophistique elle-même y fut cultivée plus que partout ailleurs. Tandis que précédemment chaque contrée, chaque ville ou chaque île avait son école ei ses tendances particulières, alors, toutes les forces vitales de rintelligence se concentrèrent à Athènes; les différences de caractère et de dialecte qui séparaient les pays et les races s'effacèrent; et, de même que le drame, qui est le plus attique de tous les genres littéraires, s'appropria tous les procédés artistiques plus anciens, pour les réunir et les faire vivre en un organisme complet, ainsi, de toutes les conquêtes de l'esprit hellénique se forma une culture générale, qui fut à la fois nationale et athénienne. Si les autres Etats purent contester à Athènes la suprématie politique, du moins, personne ne pouvait nier que la ville où on voyait à l'œuvre en même temps Eschyle, Sophocle, Hérodote, Zenon, Anaxagore, Protagoras, Cratès et Cratinos, ne fût le foyer commun de toutes les aspirations supérieures, la cœur de la patrie tout entière, l'Helladc dans l'Hellade.

Quoiqu'il ne nous soit pas donné depénétrer hien avant par le regard dans les relations réciproques de ces grands hommes, nous pouvons cependant, grâce à des traditions particulières, nous faire une idée de la façon dont Périclès vécut avec les. plus éminents de ses contemporains, entre autres avec Sophocle et Phidias. Nous savons aussi qu'il fournit le chœur pour une représentation où Eschyle gagna le prix'. Nous connaissons l'amitié d'Hérodote et de Sophocle -, et même nous possédons encore le déhut d'une pièce de circonstance que le poète, âgé alors de 53 ans, adressa à Hérodote, une épître en vers élégiaques, se rapportant à l'époque où l'historien partit pour Thurii et se déroba aux charmes de cette vie passée en commun avec les premiers citoyens d'Athènes. Sophocle était d'une nature singulièrement sociable, et on dit qu'il avait formé, sous l'invocation des Muses, un cercle d'artistes distingués, qui avait ses assemblées régulières 3. Mais, si l'art

1) Köhler [ibid. p. 105).

2) ZunBORG, ap. Hi'.rmes, X, p. 209.

■'') Taî; Mo-j(7ai; ÔtaTov Èx xwv TiîTtaioî'jfxlvwv cr'jvayaywv (So^JÄ. ed. Bergk, p. XIX.) Sur les rapports de Sophocle avec les acteurs, voy. vo.\ Svbel, ap. Hennés, IX, p. 248.

grec a progressé d'un pas si ferme, surtout parce que les jeunes n'aspirèrent pas à gagner l'avance en courant après l'originalité, mais plutôt conservèrent partout ce qu'ils trouvaient de bon et d'éprouvé, le recevant avec reconnaissance pour le perfectionner encore, nous voyons de même à Athènes comment les vieux maîtres furent honorés et vantés par leurs disciples, Eschyle par Sophocle, Cratinos par Aristophane.

Le caractère distinctif de la vie intellectuelle à Athènes^ c'est ce fait, que les hommes éminents, quelle que fût leur application à leur tâche, ne conquirent pas leur supériorité en s'enfermant étroitement et mesquinement dans une spécialité. Ils respiraient le même air que tous, ce qui faisait leur santé, ce qui nourrissait et fortifiait leur esprit, ce qui empêchait qu'entre la vie politique et la vie consacrée aux sciences et aux arts il ne s'établit un divorce nuisible à l'une comme à l'autre. Chacun d'eux voulaitètre unhomme complet, un parfait citoyen. Nous voyons la plupart des personnages marquants de cette époque voyager pendant des années, former ainsi des relations étendues et instituer un échange fécond d'idées et de tendances : les philosophes et les poètes font œuvre d'hommes d'Etat, de soldats, de généraux; pour les négociations avec d'autres Etats, on employait fort bien des hommes jouissant d'une renommée nationale, tels que Sophocle; et ceux même qui se vouaient spécialement au culte des Muses étaient à la lois poètes et acteurs, maîtres de danse et de chant.

Cette activité multiple n'était possible que grâce à la vitalité puissante qui signala les contemporains de Périclès; et il semble que la preuve la plus évidente qu'on puisse donner de l'épanouissement merveilleux qui fit alors la joie du peuple hellénique, c'est qu'on vit si souvent réunies chez le même homme, à un degré éminent, les forces du corps et celles de l'esprit. Nous admirons ces Athéniens qui, par un travail infatigable prolongé dans la vieillesse chenue, savaient se conserver toute leur vigueur et, jusqu'à la fin, allaient toujours plus avant dans la perfection de leur art. Sophocle avait composé 113 drames lorsqu'il lut à ses juges le chœur d'OE"dipe à Colone, pour leur prouver que la faiblesse de l'âge ne l'avait pas rendu, comme on le lui reprochait, incapable d'ad-

miliistrer sa fortune. Cratinos avait 91 ans quand il fit représenter sa Dame Bouteille et, par cette pièce hardie, gagna le prix sur Aristophane qui le considérait déjà comme un rival usé. De même, Xénophane, Parménide, Zenon, furent des types de force et de santé. Timocréon' joignait au rôledepoëte la profession d'athlète. Polos, Facteur favori de Sophocle, était de taille à jouer en quatre jours les rôles principaux de huit tragédies.

Enfin, une autre preuve de cette activité et de cette diversité d'aptitudes si saine chez les maîtres d'alors, c'est que, à côté d'une fécondité peu commune en œuvres originales, ils cherchèrent à régler avec une précision scientifique les tendances et les ressources de leur art, et qu'ils associèrent à l'enthousiasme du sentiment poétique la réflexion nette, l'amour des recherches spéculatives. Ainsi Lasos, qui créa vraiment le dithyrambe en lui donnant sa forme définitive, fut en même temps un esprit critique, un des premiers qui écrivirent sur la théorie de la musique ; Sophocle lui-même traita du chœur tragique, pour développer ses idées sur l'importance de cet élément dans l'organisme de la tragédie. De même aussi, les premiers architectes écrivirent des ouvrages scientifiques spéciaux, et Agatharchos exposa les principes d'optique d'après lesquels il avait exécuté les décors du théâtre.

^ VI

LA VIE AUTlSTinUE A ATHÈNES.

L'Etat ne peut exercer sur l'éloquence et la poésie, comme sur les progrès de la science, qu'une action indirecte, en donnant aux maîtres de l'art une occasion de travailler pour l'intérêt public, en payant les poètes d'une renommée incontestée ", en leur distribuant des prix, en faisant réciter devant le peuple assemblé les œuvres d'un Hérodote, en organisant

') Voy. ci-dessus, p. 382. 394.

-) L'État alloue des honoraires même aux poètQS. (Bügkh. Staatshaushai tunrj, I, p. 39. Fritzsche, ad Aristopli. Ban., 367.)

606 LES A»ÊES »E PAIX

les fêtes où les pièces dramatiques sont représentées avec tout lappareil qui leur ean\"ient. Pour les arts plastiques, la question est bien différente. Ceox-ci dépendent des circonstances extérieures ; pour réaliser quelque chose de grande elles ont besoin de certaines ressources que FËtat seul peut leur assurer: et, là encore, une direction souTeraine est nécessaire, pour appliquer à des desseins d'aune utilité commune toutes les forces qu'on a sous la main, de façon à ce qu'elles ne s'éparpîËent pas en elForls isolés.

Depuis les temps les plus reculés. l'Altique a été le terrain le plus favorable à la culture des arts. Le goût du beau qui distinjsrue la race des Hellènes^ ses habitants l'avaient à un degré supérieur ; puis, le paysage et l'atmosphère même contribuaieni à perfectionner leur sens de la ligne et de la couleur^ et le sol fournissait à ce peuple industrieux une pierre incomparable pour la construction et pour la statuaire, ainsi qu'une argile excellente pour le modelage, pour la poterie et la déct>ration des terres cuites*^.

Ces deux genr^de travail n*en formaient qu un a i origine, car le potier cherchait à donner à ses produits une valeur supérieure r non seulement par le fini de Fexécution et la noblesse de la forme^ mais aussi par le vernis et romementation. Dans les grands ateliers^ on engageait des ouvriers spéciaux pour l'exécution des tigures. C'est ainsi qu'un métier devint une branche de l'art; et les premiers noms de peintres que nous connaissions se lisent à côté de ceux des potiers sur les coupes et les vases. Cette peinture consistait uniquement en une esquisse dont les contours étaient remplis avec de la couleur : c'étaient des figures noires se détachant sur le fond rouge de l'argue. Puis vint une modification simple, mais profonde, de la technique. On réserva pour les figures la couleur de l'argile, et on les fit ressortir, sur le fond sombre, en rouge éclatant. Ce fut pour cet art le commencement d'une ^^e nouvelle ; un style absolument nouveau apparut djms la forme et dans la décoration des vases, et c'est à Athènes que s'établit cette réforme qui fait époque.

") Sixr la £a£)riea>IÛQe, eit Fexpoiriaition des Tases, voy . ô-dessos, p. 552.

Ce changement eut lieu à une époque qui fut, sous tous les rapports, le début d'un nouveau mouvement intellectuel. Vers Fan 500 avant notre ère, il y avait des ateliers renommés où d'abord on peignit en noir les figures, et où, après une courte période d'hésitation^ on passa délibérément et promplement au style nouveau : on peut citer dans le nombre, Tatelier de Chachrylion'. Andocide peignit encore dans les deux styles; et, à l'origine, les figures rouges conservaient encore tout à fait le type raide et contraint du dessin autrefois à la mode.

C'est chez Chachrylion que travailla Euphronios, qui plus tard se monta un atelier à lui ■. Euphronios et Douris ^ fleurirent dans la pleine prospérité de l'époque de Périclès, et nous voyons par les ouvrages sortis de leurs mains comment, dans l'écriture et dans le dessin, ils suivirent le mouvement contemporain, comment ils s'affranchirent des lois d'un art suranné pour l'élever par degrés à une grâce plus libre.

Il y eut des artisans, appartenant à des classes inférieures, qui ne savaient même pas écrire correctement. Mais, tout en s'attachant fermement, comme c'est du reste la coutume des artisans, à la tradition héréditaire, ils se montrèrent cependant des artistes véritables, en ce sens qu'ils recueillirent dans leur âme impressionnable la riche matière de cette époque si vivante, et qu'ils ne se lassèrent pas de marcher toujours en avant. Dans le cours d'un petit nombre d'olympiades qui correspondent à peu près aux campagnes de Cimon, il se développa, sans qu'on renonçât à la méthode antérieure, un art nouveau qui, mieux que toutes les autres branches de l'activité artistique des anciens, nous fait reconnaître ce que les Hellènes ont pu faire avec les procédés techniques les plus modestes, et comment ils ont animé d'une vie idéale les objets les plus vulgaires. C'est ici que se marque de la manière la plus nette le passage régulier du métier à l'art ; et, quand nous voyons représentés dans les vases peints de Douris, d'Euphronios et autres, des scènes de batailles ou des fêtes joyeuses, le monde mythologique et la vie de tous les jours, nous ne

') L()SCHCKE, ap. Helbigs, Italiker in der Po-Ebene, p. 12 i sqq. -) W. Klein, Denkschriften der Wiener Akad., 1878. 3) Michaelis, ap. Archilol. Zeitung, XXXI, p. 1 sqq.

pouvons refuser de reconnaître en eux des maîtres dans l'art populaire qu'ils pratiquent.

La céramique fut Fécole de la peinture. On appliqua ses procédés au travail de la pierre ; c'est ce que prouvent les stèles funéraires sur lesquelles est représentée Timage du défunt, esquisse coloriée d'une simplicité svelte et gracieuse, comme le monument de Lyséas, de l'époque des Pisistratides '.

Le culte donna naissance à des peintures plus développées, notamment sur les oiTrandes votives, destinées à rappeler des événements auxquels avaient pris part un plus grand nombre de personnes, par exemple, la construction du pont sur le Bosphore-, ou la procession des prêtresses qui allèrent en suppliantes vers l'Aphrodite de Corinthe pour conjurer les dangers de la guerre médique. Le culte fournit aussi l'occasion de décorer de peintures les murs de la cella. On étendait sur ces surfaces ou sur des tablettes fixées au mur une couche de stuc fin, qu'on employa plus tard aussi dans la céramique, selon le procédé des peintres de tableaux, pour recevoir les couleurs. C'est ainsi qu'à Samos, à Corinthe, à Chalcis, àParos, àThasos et autres lieux, l'cart de la peinture se perfectionna lentement.

Mais c'est à Athènes que s'accomplit enfin le progrès qui aboutit à un art grandiose et monumental, et cette glo-ire encore, la ville la dut à sa ilotte victorieuse. En effet, au moment où File si riche de Thasos osa entrer en lutte avec Athènes^, la peinture y était llorissante, principalement dans la maison d'Aglaophon. Celui-ci eut pour fils Polygnote, que nous trouvons, depuis la guerre de ïhasos, lié par des relations étroites et un attachement personnel avec (jimon. Il est donc de toute probabilité que ce fut précisément Cimon qui détermina Polygnote à se fixer à Athènes, faisant ainsi de sa victoire une date importante et mémorable dans la vie artistique de son pays. Polygnote, en effet, à peine installé, déploya la plus étonnante activité. Il décora de ses peintures le temple de Thésée, que Cimon venait justement de terminer ; puis,

*) Mittheil. d. D. Arch. last. IV. Taf. 1. 2. avec le commentaire de LöscHCKE {ibid., p. 36).

2) Voy. ci-dessus, p. 277-279.

3) Voy. ci-dessus, p. 399 sqq.

dans le marché public que Cimon avait planté d'arbres, le nouveau portique bâti par Pisianax, parent de Cimon, probablement son beau-frère ; puis, le sanctuaire des Dioscures et la, chambre sacrée, à Feutrée de l'acropole, qui plus tard fut connue sous le nom de « Salle des peintures » ou Pinacothèque. La renommée de Polygnote se répandit bientôt dans la Grèce entière. On lui confia la décoration du temple d'Athéna Aréia, à Platée, celle de la Le se hé ou « portique des hôtes, » à Delphes : il fonda à Athènes une école à laquelle se rattachèrent des maîtres indigènes, comme Micon et Panajnos, et des artistes étrangers, comme Dionysios de Colophon .

L'influence de cette école se fit sentir jusque dans les branches industrielles de l'art attique ; c'est à partir de ce moment que se développe rapidement et heureusement dans la céramique le style moderne, avec le groupement plus expressif de ses figures, son invention plus riche, sa grâce attrayante, d'autant plus effective qu'elle est soutenue par un fonds plus grave et plus sévère. On reconnaît jusque dans les métiers, à Athènes, l'action de cette grande époque qui commence à la venue de Polygnote.

Jamais l'hospiLalité des Athéniens ne reçut plus riche récompense ; car en remerciement du droit de cité qu'on lui avait conféré, l'artiste exécuta pour eux, sans vouloir accepter aucun paiement, les grandes peintures murales qui rendirent leur ville célèbre entre toutes, et il établit chez eux la première école de peinture qu'ait eue l'Hellade.

Polygnote fut dans son art un homme tout occupé de hautes pensées : rien ne lui fut plus étrangerque le dessein de séduire l'œil par l'attrait de la couleur et par des illusions décevantes. Son pinceau dédaignait ce qui n'agit que sur les sens ; il ne cherchait qu'à exprimer sous la forme la plus simple la pensée du maître. Pour lui, il vivait toujours par la pensée dans le monde des traditions religieuses et héroïques ; comme Pindare et Eschyle, il voulait en rattacher la matière aux faits du présent. Conformes au plan d'une trilogie eschyléenne , les trois peintures du portique dumarché, quoique de différentes mains^ f urentsansaucun doute exécutées sous sa direction : elles représentaient le combat des Amazones, la ruine d'Ilion et la bataille 11 39

de Marathon, c'est-à-dire, les diverses périodes de la grande lutte engagée entre l'Asie et l'Europe '. A Platée, il peignit le massacre des prétendants dans la maison d'Ulysse, allusion évidente à l'invasion des Barbares, qui avaient trouvé à Platée même leur châtiment.

Polygnote est le créateur d'une peinture d'histoire -, dont le style grandiose n'ajamais été dépassé. Ce fier sentiment de soi-même qui exaltait les contemporains de Cimon animait toutes les œuvres qui sortirent de son école, qu'elles eussent pour sujets les légendes épiques ou les événements du jour. Quant à ces derniers, on s'appliquait à les rendre dans toute leur vérité. Ainsi, dans la bataille de Marathon, on voyait Miltiade en personne, représenté au moment où, s'élançant en avant, il entraînait les Athéniens à l'attaque ; on voyait les Perses refoulés dans les marais, le combat près des vaisseaux, la mort sublime de Callimachos ; on était aussi transporté dans le monde invisible, car les ombres des héros du pays sortaient des enfers pour prendre part à la bataille. Celte partie du sujet appartenant en propre à Athènes, Polygnote en avait confié l'exécution à un artiste athénien, Panainos.

En revanche, il avait une prédilection marquée pour les sujets qui intéressaient l'ensemble des Hellènes; on ne pouvait donc lui trouver une tâche plus attrayante que la décoration du portique de Delphes, où les Hellènes de tous les pays et de tousles dialectes se réunissaient à titre de membres d'une seule et même nation, de serviteurs des mêmes dieux. C'estlà qu'il déploya dans toute leur richesse leslégendes homériques; toutefois, il ne se contenta pas de ranger des groupes à côté les uns des autres, àlamanière de l'épopée ; mais, toutencomposant d'une façon nette etdistincte chaque groupe isolé avec un petit nombre de personnages, il eut soin de les rattacher tous à un point central. Tous les spectateurs reconnaissaient là l'esprit réfléchi qui domine complètement son sujet, en même

1) Michaelis [Parthenon, p. 37) admet encore, d'après A. Schäfkr, {A-^rhäol. Anzeiger, 1862. p. 372*), dans la IloixOr, quatre tableaux, dont le premier représentait la proteciion accordée parles Athéniens aux Héraclides.

-) Sur la peinture d'histoire telle que l'entendait Polygnote, voy, Götting. Nachrichten, 1801, p. 368.

temps qu'ils sentaient leur âme saisie et échautlee par les idées morales et religieuses de l'artiste. C'est à Delphes, en effet, que se manifestèrent plus ouvertement les tendances théologiques de Polygnote. Dans la ruine de Troie comme dans le tableau des Enfers, il sut représenter par des exemples terrifiants la justice divine qui commande aux vicissitudes des choses humaines. Celui qui comprenait la symbolique simple mais profonde de l'artiste, voyait dans l'image d'Anténor s'éloignant tranquillement de la ville en flammes la récompense de l'hospitalité, et dans les figures des initiés, l'expression de la félicité que donnent les mystères et qui se prolonge au deh du tooibeau.

La sculpture avait en Grèce un passé bien plus riche que la peinture. Pendant la période des tyrans, les ateliers des statuaires et des architectes athéniens avaient été en pleine activité; dans les familles un peu en vue s'éveillait l'ambition de se faire connaître par de riches offrandes, et l'antique corporation des Dédalides était constamment occupée au service de la religion, en travaillant le bois, le marbre et l'ivoire; les statues des dieux dues à des artistes athéniens, par exemple à Endœos, jouirent d'une renommée qui s'étendit bien au delà des limites de leur pays. Ce qui les caractérisait, c'était la sévérité majestueuse du style, la gravité religieuse, la dignité calme. Les Athéniens suivirent longtemps ces principes; et tout ce que nous connaissons en fait de sculpture attique, soit par les restes conservés, soit par les descriptions, depuis cette époque jusqu'aux guerres médiques, nous prouve qu'à côté d'un travail patient et d'un effort sérieux pour atteindre dans le détail à la vérité de la nature, la figure demeura dans Tensemble sèche etraide, sans liberté et sans vie, et garda assez tard un type contraint et archaïque. C'est à cette manière qu'appartiennent les statues en marbre d'Athêna, représentée avec un long* vêtement et les bras collés au corps, assise majestueusement sur un trône, comme on en a découvert à l'acropole.

Un des caractères distinctifs de l'école attique estle style des bas-reliefs, qui dessine le contour des figures, comme des silhouettes, sur la plaque de marbre, exactementà la façon des

peintures sur vases; on les voit notamment sur les stèles funéraires, de forme allongée, qui, engagées dans un socle, s'élevaient au-dessus du tombeau qu'elles signalaient, juste assez larges et assez hautes pour qu'on y put tracer une figure humaine de grandeur naturelle K L'étroitesse des proportions est la marque propre de l'art archaïque athénien, avec une certaine gaucherie qui mit longtemps à disparaître, de même que la façon conventionnelle de traiter le visage et les cheveux. L'œil, grand et fixe,, paraît dans toute sa largeur sur la tête en profil, tandis que déjà dans le modelé des joues se montre une observation fine de la réalité, et que les contours indiquent une recherche évidente de la vérité naturelle.

Une vie incomparablement plus active régnait dans le Péloponnèse^, où le moulage du bronze était en pleine prospérité, où l'art avait atteint, en ce qui concerne les présents votifs et les statues des vainqueurs, un développement plus libre et plus complexe. Les écoles artistiques de Sicyone, d'Egine et d'Argos étaient alors les plus florissantes du monde grec : à Sicyone, Fécole de Canachos^ qui, vers le temps des guerres médiques, façonna des statues d'Apollon pour Milet et pour ïhèbes; à Egine, l'école des fondeurs indigènes, fameuse de toute antiquité"^, qui, parallèlement au bien-être et à Ja puissance de l'île, prit un essor de plus en plus brillant et arriva à son apogée avec Ouatas.

Cemaître fut célèbre dans toute l'Hellade. IlfitpourlesPergaméniens un Apollon colossal, pour les Phigaléens, enArcadie, une statue de Demeter % et celle-ci même eut ceci de particulier, que l'artiste ne s'attacha point, suivant l'exemple de ses devanciers, à suivre avec une préoccupation gênante le type sans goût qu'imposait la foi antique, mais s'aftranchit de la tradition hiératique et, d'après sa propre inspiration, ennoblit la forme de l'image divine. Toutefois, ce fut dans la com-

*) Sur les anciens bas-reliefs funéraires de l'Attique, cf. Abhandl. def Berl. Âkad. 1873, p. 157 : et, sur l'art grec en général, le grand ouvrage — en cours de publication — de G. Perrot et Ch. Chipiez, Histoire de l'art dans l'antiquité (Paris, 1881), t. III.

*} Voy. ci-dessus, p. 321.

Palsax., VllI, 42, 6.

position de groupes historiques plus vastes que son génie artistique se révéla tout entier. Ainsi, il exécuta pour les villes d'Achaïe un présent sacré qui représentait les héros grecs tirant au sort pour décider qui devait parmi eux se mesurer avec Hector*; d'autre part, il représenta, sur la commande des Tarentins, les combats à pied et à cheval que les citoyens de cette ville avaient soutenus contre lesltaliotes ; on y voyait présents les héros protecteurs de Tarente -. Un monument remarquable des aptitudes de cette école est l'ornementation du temple d'Athêna à Egine^. Ce sont des figures en marbre, et pourtant elles font voir nettement que c'est par la fonte de Tairain que l'art éginétique est arrivé à la sveltesse de formes, à la vivacité expressive de mouvements qui nous frappent dans les ouvrages de cette origine ; tandis que le marbre, si abondant à Athènes, se prêtait plutôt à des ouvrages où se déployait une harmonie tranquille et où Tidéal conçu dans la tête de l'artiste trouvait son expression sensible.

A la même époque qu'Onatas, et en collaboration partielle avec lui, on vit travailler Agéladas et Cal amis. C'est au temps desg^uerres médiques que ce derniers'élevaauplus haut point de sa renommée, lorsque les citoyens d'Agrigente lui commandèrent une série de figures d'enfants dans l'attitude de la prièro *, et que Pindare consacra à ïhèbes une statue de Zeus Ammon sortie de ses mains ^ Il fut un maître dans la façon du bronze, du marbre, de l'argent, de l'or et de l'ivoire, également habile à représenter les dieux, les animaux et les hommes ; en lui se révélait déjà toute la souplesse du génie attique, et, bien qu'on ne puisse prouver qu'il soit Athénien de naissance, c'est du moins à Athènes qu'il se produisit, tandis qu'Agéladas fut àArgosle chefd'une école artistique célèbre et très active. Là, comme à Egine, on s'occupa surtout de la fonte du bronze ; et grâce aux nombreux présents votifs qu'il exécuta pour le compte des Tarentins, des Epidamniens, des

') Pausan., V. 25, 8.

2) Pausan., X, 13, lU.

^) Voy. ci-dessus, p. 228.

4) Pausan., V, 25, 5.

a) Pausan., IX, 16,1.

Messéniens, etc., l'art atteignit, soit dans les figures isolées et dans les groupes, soit dans les statues des dieux et dans les quadriges, à une variété et à une habileté de technique et de composition quiattira à Argos, des contrées les pluslointaines, les artistes les plus zélés, venus pour se perfectionner à l'école d'Agéladas ; et ce qui atteste plus que tout le reste la haute valeur d'un tel maître, c'est que trois des plus grands sculpteurs de l'antiquité^ Myron. Polyclète et Phidias, ont été ses disciples.

Myron, né à Eleuthères, sur les confins de l'Attique et de la Béotie, était le plus âgé des trois. Il fit pénétrer dans l'ateliei' des artistes du Péloponnèse l'esprit athénien, l'invention et l'énergie athénienne qui, loin de s'en tenir aux sujets traditionnels, s'ouvrait dans toutes les directions des chemins nouveaux. La vie dramatique qui se déployait danslapoésieattiqueanima aussi Fart de Myron et lui fit dépasser, dans les statues d'athlètes, le niveau ordinaire. Ainsi il représentaLadas,vainqueur à la course, au moment oii il atteint le but, avec son dernier souffle expirant sur ses lèvres ' ; et son Discobole rendait visible, dans le corps qui se courbe et se ramasse, la tension extrême de tous les muscles, mouvement sivant et dramatique qui faisait deviner qu'im instant après chaque membre allait prendre une position absolument différente-. On s'oit là toute la sûreté de main qu'il avait acquise à Argos, et en même temps l'emploi nouveau qu'il sut faire des procédés de cette école. De plus, 'sous la direction des maîtres athéniens, i] traita supérieurement les statues de dieux, tandis que d'autre part une certaine simplicité un peu rude, oi^i nous croyons reconnaître le caractère béotien, le portait à façonner, avec une prédilection particulière et un particulier bonheur, des figures d'animaux soit réels, soit fabuleux, comme aussi à reproduire, dans des ouvrages de genre, des scènes de la vie familière ^.

Cette souplesse de génie ne se trouve point chez Polyclète, qui vint de Sicyone à l'école d'Argos ; mais c'était une nature d'artiste, harmonique en soi, entraînée d'un élan infatigable

1) Anthol. Planud., IV, 54, cf. 53.

a) LuciAN., Philops. 18. QuiNTiL., II, 13. 8.

V Sur la manière de Myron, cf. Archäol. Zeitung, 1S79, p. 21 sqq.

T.A VIE ARTISTIQUE A ATHf:NES 615

toujours plus avant dans la contemplation et la représentation de la beauté parfaite, cherchant en conséquence à étudier scientifiquement les proportions normales du corps humain, comme à les rendre sous des formes typiques. Aussi ses statues étaient-elles en opposition marquée avec la manière de Myron, surtout par le calme des attitudes et par leur extrême simplicité. D'autre part, pour éviter le dangerde la monotonie, il employa un artifice primitif, mais efficace : ce fut de faire poser principalement sur un seul pied ses statues debout, en sorte que les lignes du corps offraient un gracieux contraste entre les parties qui portent et celles qui sont portées, entre les côtés fortement tendus et les côtés relâchés et assouplis. En le dégageant de l'élément personnel, Polyclète donna au corps une harmonie parfaite ; et, pour la beauté idéale, la noblesse et la dignité , ses œuvres n'ont point été dépassées. Mais les grands sujets lui ont fait défaut : il a manqué à l'artiste une patrie dort l'histoire fût vivante, une cité qui considérât l'art comme un intérêt public. La tâche la plus importante qu'on lui ait confiée, l'exécution d'une statue pour le temple d'Hêra, ne fut sans doute accomplie par lui que grâce à la situation particulière où se trouvait alors Athènes.

Les écoles attiques avaient été éclipsées par celles de Thasos, de Sicyone, d'Egine et d'Argos. Mais, si propres que fussent les petits États à cultiver et à encourager, au milieu de circonstances favorables, le développement des beaux-arts dans certaines directions, cependant l'art grec ne pouvait arriver à son épanouissement complet qu'au point même où se trouvait le centre de l'histoire grecque, le siège de la souveraineté, le théâtre de la gloire ; car les arts suivent la victoire, et leur plus beau rôle a été en tout temps d'éterniser, par des œuvres immortelles, les grands succès gagnés par l'habileté et la vaillance humaines. C'est ce que pensèrent les tyrans de la Grèce; c'est pourquoi ils consacraient ces présents magnifiques qui devaient attester leur fortune à la postérité. Mais le peuple ne prenait aucune part à ces ouvrages, car la fortune de ces tyrans reposait sur l'oppression^ et l'ambition égoïste de quelques despotes ne pouvait pas donner naissance à un art national. Après eux, la situation changea. Un grand mouvement

national avait entraîné le peuple tout entier : et à la tête de ce mouvement se trouvait une cité libre, à qui la victoire avait donné en partage la richesse et la puissance. Ce n'était plus assez que ces présents sacrés offerts par quelques amis de l'art, par quelque eupatride libéral comme !Callias, fils d'Hipponicos, qui y fit travailler Calamis * : l'Etat lui-même dut donner en son nom les commandes, et la cité athénienne eut assez le sentiment de l'art pour considérer l'exécution des grandes œuvres comme un intérêt public de premier ordre.

Ainsi toutes les circonstances se réunissaient pour favoriser la politique de Périclès, laquelle ne reposait pas sur des fantaisies personnelles, mais était une conséquence nécessaire de l'évolution historique. Car il ne pensait pas, en vérité, à fournir à Athènes l'occasion d'étaler fastueusement sa richesse; il voulait plutôt que l'art hellénique, qui, devenu peu à peu habile à façonner toutes les matières, avait trouvé pour tous les genres de l'architecture et de la plastique le style vrai, perfectionné toutes les branches-de la technique, depuis la statue colossale chryséléphantine jusqu'aux ustensiles domestiques les plus vulgaires, enfin, fait son apprentissage complet et achevé son éducation, fût alors porté à chercher dans la glorification d'Athènes une tâche où il put affirmer toute sa puissance.

Le but de Thémistocle avait été de fortifier Athènes , car c'étaitlàune condition de son indépendance. Cimon, homme de vues libérales, avait fait beaucoup pour embellir la ville et les faubourgs, et Polygnote fut précisément l'artiste qu'il lui fallait pour donner à ses travaux une consécration plus haute. Cependant, il leur manquait encore d'être rattachés à une conception d'ensemble. Cimon avait trop devantlesyeuxla gloire de sa famille ^ et sa satisfaction personnelle, pour envisager la décoration d'Athènes comme une partie des hautes fonctions

*) Sur l'ex-volo consacré par Callias dans l'acropole, cf. 0. Jahn, De antiquis Minervse simulacris, p. 8, Kühler ap. Hermes, III, p. 166. C. I. Attic, I, n. 393.

*} Sur le zèle de Cimon pour la gloire de Miltiade, voj\ Brunn. Gesch. der griech. Künstler, I, p. 162 ; II, p. i9. C'est ainsi également qu'il faut entendre le passage d'Eschine, In Ctesiph., § 186.

qu'exerce un homme d'État. Périclès fut le premier qui le comprit. Pour établir la puissance d'Athènes telle qu'il la rêvait, il fallait que l'art plastique, c'est-à-dire la marque distinctive des Hellènes en face des Barbares, devînt un art athénien et servît à orner la ville, deux fois sacrifiée et ruinée, de monuments modèles, vis-à-vis desquels toutes les œuvres précédemment façonnées par des mains grecques ne seraient plus considérées que comme des ébauches. Si Périclès fut en cela plus heureux que dans toutes ses autres tentatives, il convient d'attribuer ce succès non seulement à sa personnalité propre, mais à un concours de circonstances qui lui amena pour accomplir cette grande entreprise les hommes nécessaires, et, entre tous, Phidias.

Phidias, fils de Charmidès, était de quelques années plus âgé que Sophocle. Il appartenait à une famille où était héréditaire, avec le culte d'Athêna Erganè, la déesse « ouvrière, » la pratique d'arts très variés. Lui-même commença par être peintre, comme son frère Paneenos, et ce fut plus tard qu'il se tourna exclusivement du côté de la sculpture, dont il étudia toutes les branches avec une extrême diligence. Fort jeune encore, il alla dans le Péloponnèse, où régnait la paix tandis quel'Attique défendait son propre territoire, et là, dans l'atelier d'Agéladas, il eut la première révélation d'une activité artistique vraiment grandiose. Dès son retour, il passa au rang des maîtres les plus estimés, si bien qu'il se trouva déjà en première ligne pour coopérer à l'exécution des monuments que la cité, dans sa reconnaissance, voulut consacrer aux vainqueurs de Marathon. On y dépensa pareillement les trésors gagnés par des succès plus récents, car les Athéniens eurent surtout à cœur de célébrer le souvenir de cette journée. Cimon avait un intérêt personnel à encourager cette tendance. En effet, une fois qu'on eut oublié le fâcheux procès de Miltiade, sa renommée remonta à la surface^ plus brillante encore ; et tandis que Cimon, ainsi que les généraux ses collèg-ues, n'obtinrent pour remerciement et pour loyer de leurs exploits en Thrace que le privilège de dresser sur la place du marché trois hermès ornés d'épigrammes, on décréta après coup, en l'honneur de la grande victoire, l'érection de groupes en bronze

de proportions colossales, qui furent exécutés pour Delphes dans Tatelier de Phidias : c'étaient les héros des dix tribus de FAttique, représentant la communauté des citoyens: à oté d'eux, Codros, Thésée, et en troisième lieu probablement Philœos^ fils d'Ajax, qui avait réuni Salamine à Athènes, l'ancêtre des Philaïdes, auxquels se rattachaient Miltiade et Cimon : enfin, Miltiade lui-même, près d'Apollon et d'Athêna K On né pouvait honorer d'une expiation plus éclatante la mémoire des glorieux morts ; c'était leur donner, et au delà, la satisfaction qu'ils méritaient. Vers le même temps, on vit sortir des mains du même artiste le colosse en bronze d'Athêna Promachos, <( celle qui combat au premier rang», qu'on installa sur l'acropole, à l'ouest, devant le temple de la déesse protectrice, majestueux emblème du courage valeureux avec lequel les Athéniens s'étaient élancés au-devant des Perses.

C'est ainsi que déjà l'époque de Cimon offrit à l'artiste une riche matière pour réaliser des créations imposantes. Toutefois cen'étaientlà encore que des travaux de circonstance, exécutés sur commande, comme il en sortait de l'atelier d'Agéladas, avec celte grande différence, que les œuvres de Phidias servaient à la gloire de sa propre patrie et qu'elles formaient une série liée par une connexion intime. Ces ouvrages mûrirent le génie du maître et le conduisirent lui-même jusqu'au moment où Périclès prit en mains les rênes de TEtat.

Phidias possédait, à un degré éminent, cette 'ouplesse et cette force d'intelligence qui distinguait ses contemporains. Non seulement il fut à la fois peintre et sculpteur, ce qu'on pouvait dire aussi de Micon, collaborateur de Polygnote : mais il parcourut en maître tout le domaine de l'art, et surtout il eut le génie fécond et inventeur. 11 était pénétré de la grandeur du rôle que devait jouer sa patrie; de plus, c'était un penseur,

*)Pausan., X, 10: cf. Göttling ap. Ber. d. Sachs. Ges. d. Wiss., 4854, p. 17. E. CuRTius. Ueber die Weihgeschenke der Griechen nach den Perserkriegen (ap. Nachr. d. Götting Ges. d. Wiss. 1861). Dans cette dissertation (ibid. p. 39Ü), j'ai traité de l'œuvre de Phidias à Delphes et établi la conjecture que, à côté de Codros et de Thésée, figurait comme troisième personnage Philaeos, l'ancêtre mythique de Miltiade et de Cimon, qui, en s'expalriant, donna Salamine à l'ALtique.

LA "VaE ARTISTIQUE A ATHÈNES 619

un homme complètement initié à toutes les connaissances de son temps sans être amené, plus qu'Eschyle ou Sophocle, à rompre avec la tradition héréditaire. Comme il avait atteint le sommet de la culture contemporaine, il s'appliqua à entre avec pleine intelligence dans les idées de Périclès, et d'autre part, grâce à ses vues larges qui embrassaient toutes les branches de l'art, il put conduire dune main sûre les plus vastes entreprises, forçant les autres artistes à reconnaître l'incontestable supériorité de son esprit. En un temps où l'émulation pouvait se donner libre carrière, Phidias fut un roi dans la province de l'art, comme Périclès dans l'administration: il savait assigner à chaque artiste le poste qui lui convenait; il était au milieu d'eux, comme un chef et comme un guide, sans nuire en rien à leur renommée, sans rien leur enlever de leur zèle.

Ce que voulaient Périclès et Phidias intéressait vraiment toute l'Hellade. En effet, la patrie tout entière avait été sauvée par les guerres de l'Indépendance; tous les peuples des deux côtés de la mer avaient renouvelé leur union ; et pourtant on ne voyait pa» encore se produire ce qui aurait dû être fait depuis longtemps, pour marquer par des monuments durables la grande époqae de ce relèvement triomphant de la nation, et la prospérité qui l'avait suivi. Une génération nouvelle avait grandi, et beaucoup de sanctuaire-, détruits gisaient encore en ruines sur le sol ; les vœux n'étaient point acquittés, et des périodes de divisions et de dvalités avaient interrompu les fêtes d'actions de grâces qu'on devai'i aux dieux. C'était donc un devoir national de réparer ce-, omissions ; Périclès entreprit de le remplir dans cet esprit. La ligue hellénique qu'Athènes avait naguère instituée contrôles Perses, il voulut la faire revi\Te, sous la forme d'une alliance pour les travaux de la paix.

Dans ce but, on choisit parmi les citoyens vingt hommes d'un âge avancé, ayant pris part eux-mêmes aux guerres de l'Indépendance ; on les partagea en quatre groupes, qui furent envoyés, le premier vers les Ioniens et les Doriens d Asie et vers les îles, le second dans l'Hellespont et la Thrace ; la troisième députation se dirigea sur la Béotie, la Phocide et le

Péloponnèse, la dernière sur l'Eubée et la Thessalie. Tous les Etats libres furent ainsi invités à constituer un congrès national à Athènes et à y prendre, àlasuite d'une entente commune, les mesures nécessaires pour relever les temples abattus et accomplir comme il convenait les vœux en souffrance \ On devait fonder une grande fête nationale, toute nouvelle, et le commerce pacifique de tous les Etats helléniques par terre et par mer allait gagner une garantie de plus. La date de ces ambassades n'est donnée nulle part avec précision ; elles se rattachent vraisemblablement à la paix de trente ans que conclut Périclès en 445 (01. Lxxxin, 3) ou même à l'armistice de cinq ans, dû à l'entremise de Cimon (451 : 01. Lxxxn, 2).

En tout cas, il y eut là une idée commune où les deux hommes d'Etat devaient se rencontrer. En effet, les guerres de l'Indépendance ayant constitué une nationalité nouvelle, et Thémistocle notamment ayant établi en principe, avec une rigueur inexorable, que les seuls véritables Hellènes étaient ceux qui avaient tenu tête aux Perses sur le champ de bataille,, il importait maintenant d'atténuer cette distinction, et de laisser dans l'ombre les prétentions légitimes des Athéniens et de leurs alliés à s'attribuer en propre l'honneur de la victoire, afin d'amener tous les Hellènes à oublier leurs rivalités et à s'associer, dans un sentiment de conciliation et de concorde, au nouvel essor que prenait la vie commune de la nation. De même que Cimon, à la tête de sa flotte, songeait toujours aux intérêts de l'Hellade tout entière, ainsi Périclès voulut avant tout effacer l'antique antagonisme des races, et le transformer en une émulation pacifique sur le terrain de l'art et de la science. Il a du reste suffisamment prouvé, dans l'établissement des colonies d'outre-mer-, son désir de réaliser une nationalité plus compréhensive, et affirmé le caractère panhelléniqne de sa politique.

C'est dans ce sens qu'Athènes, par les ambassades dont on

1) Plut., Pericl. 17. On a des fragments d'inscriptions ayant appartenu à des ex-votos consacrés en souvenir d'anciens exploits des Athéniens, et qui (ont été ou renouvelés ou érigés pour la première fois au temps de Périclès Kirchhoff, ap. C. I. Attic, I, 333. 334, cf. IV, p. 40. et Monatsber. der Akad. der Wiss. 1869, p. 409 sqq.

») Voy. ci-dessus, p. 546.

a parlée se constitua pour la première fois comme centre de la nation, en prenant en main une affaire qui était réellement du ressort de Famphictyonie et dont l'initiative aurait dû venir de Delphes, si la confédération qui s'y rattachait eût été encore une puissance. On comprend pourquoi les envoyés d'Athènes revinrent avec des réponses évasives ou déclinatoires. Les grands Etats, et Sparte surtout, n'étaient nullement disposés à s'effacer devant Athènes de façon à ce qu'elle prit la direction des affaires nationales, et à accroître ainsi son prestige ; car tout ce qui rafraîchissait le souvenir delà grande guerre ne servait qu'à rehausser la gloire des Athéniens. Ainsi, le plan d'une fédération nationale ayant dû être abandonné, il parut alors d'autant plus légitime de donner à Athènes tous les moyens de réaliser chez elle ce qu'on avait voulu accomplir, dans des proportions plus grandioses, avec les ressources de la nation, à la gloire de la patrie commune. Cependant, l'activité artistique ne resta pas confinée dans Athènes. Toutes les parties de l'Attique avaient été dévastées, et les lieux sacrés saccagés par les Barbares avec une rage plus forcenée encore. Dans toute l'étendue du territoire, on allait donc faire disparaître les traces de ces ravages, pour élever sur l'emplacement des ruines de nouveaux et de plus beaux édifices. On avait déjà fait beaucoup du temps de Gimon ; mais ensuite l'œuvre commencée fut poursuivie avec plus de régularité et de grandeur: probablement, TÉtat ajouta des subsides particuliers aux ressources propres que possédaient les différents sanctuaires; l'émulation de citoyens généreux vint encore à son aide, et toute une série d'architectes distingués, Ictinos en tête, se groupa étroitement autour de Périclès et de Phidias. C'est de cette époque * que datent les constructions de Sounion, promontoire en forme d'île, qui,

*) En ce qui concerne le commencement des constructions de Périclès, Sauppe cherche à arriver à une date précise à l'aide des inscriptions datées d'après les « années du Conseil » (voy. ci-dessus, p. 539, 2) , Il émet cette conjecture que l'an 2 de la LXXXIU® Olympiade (-447/6) a été l'année où toutes les constructions de luxe ont été proposées à la fois d'après un plan d'ensemble, agréées et confiées ensuite à la haute surveillance du Conseil. Il est vrai qu'on discuta jusqu'au bannissement de Thucydide sur l'exécution de ces ouvrages de luxe. Cf. ci-dessous, p. 633, 2.

avec ses murailles rocheuses escarpées, s'élance dans la mer des Cyclades, endroit consacré, pour les marins, à Poseidon et aussi à Athêna. On ne pouvaiî trouver une plac • mieux choisie pour signaler tout d'abord, aux regards des îles situées en face, l'Attique comme étant entre toutes la terre pieuse, heureuse, amie des arts, la terre de Pallas Athêna. C'est pourquoi on lui éleva là un nouveau temple, qu'on décora de statues; un portique imposant, à l'entrée, donnait accès dans la cour du temple, où les colonnes, visibles de loin, s'élevaient dans leur majesté sereine au-dessus des brisants de la mer. Ce temple était le centre d'une fête qu'on célébrait tous les quatre ans au nom de l'Etat avec un éclat extraordinaire : un théâtre, taillé dans les falaises, recevait le peuple qui regardait les régates données par les trirèmes athéniennes. Sounion n'était pas seulement une station centrale entre x\thènes et les îles, mais aussi par elle-même une localité populeuse, et la contrée environnante, grâce à ses mines, une des plus animées de toute l'Attique.

Bien différente était la tranquille Rhamnonte, située dans une gorge enfoncée de la Diacria^ en face de TEubée, à une lieue au nord de Marathon. En haut de cette gorge se trouvait le sanctuaire de Némésis, qui rendit célèbre toute la région. Il y eut là, à ce qu'il semble, un temple nouveau et plus vaste construit à côté de l'ancien; la statue de marbre de la déesse, sortie de Fatelier de Phidias, portant sur son diadème de petites Yictoires et tenant en main une coupe ornée de figures d'Ethiopiens, rappelait la défaite des Barbares *. En réalité, on était si bien accoutumé à rattacher l'œuvre toute entière au souvenir de Marathon, qu'on racontait même que le marbre de la Némésis de Rhamnonte avait été traîné jusque-là par les Perses et destiné originairement à devenir un monument de la victoire persique.

A l'extrémité opposée de l'Attique^ dans le voisinage du champ de bataille de Salamine, était située l'antique ville sainte d'Eleusis, qui, àcôté d'Athènes, garda toujours une certaine importance comme ville, et qui avait un port à elle, ainsi

*) Welcker, Griech. Götterlehre, III^ p. 28,

que d'autres privilèges. La reconstruction des sanctuaires éleusiniens mit en lumière d'une façon toute spéciale l'art des architectes d'Athènes. Leur tâche était d'élever pour le culte des grandes déesses^ qui comptait parmi les institutions les plus importantes de l'État et qui avait en même temps que lui grandi en renommée et en prestige, un édifice qui fût assez spacieux pour contenir, comme un corps participant à des fêtes communes, tous les initiés, par conséquent une foule telle que jusque-là on ne l'avait vue rassemblée que dans aes théâtres ouverts ou des stades . Cette construction fut regardée comme une des œuvres les plus grandioses de l'époque de Périclès. Ictinos prit la direction générale des travaux : Corœbos se chargea de l'étage inférieur , une salle carrée de 170 pieds de côté, avec quatre rangs de colonnes, qui partageaient l'espace intérieur; Métagène éleva la colonnade supérieure avec les galeries, et Xénoclès se fit un nom comme inventeur d'une couverture d'un genre nouveau, en forme de coupole, laissant nu milieu du toit passage à la lumière, A l'extérieur, l'édifice était sans portiques, sévère et fermé; sa partie postérieure s'appuyait à la roche escarpée, et les autres côtés étaient environnés de murailles solides, qui enfermaient dans leur contour deux cours intérieures.

Dans la plaine centrale del'Attique, les deux grandes villes^ depuis que Périclès avait construit le côté sud des murs parallèles ', avaient été réunies définitivement en une ville double; mais à l'intérieur, elles étaient aussi dissemblables que possible l'une de l'autre. D'une part, Athènes^ reconstruite précipitamment sur ses ruines antiques, sous le coup d'une nécessité impérieuse, jetéesans ordre et sans plan, avec des ruelles étroites et tortueuses; d'autre part^ le Pirée^ ville moderne avec de vastes places, des portiques spacieux, de larges rues se coupant à angle droit. L'ensemble de celle-ci était une œuvre d'art, une création d'Hippodamos, qui, à titre de métèque athénien, possédait autrefois une maison dans le vieux Pirée, mais qui abandonna volontiers cette propriété quand, sur l'ordre de Périclès, il entreprit la tâche grandiose de rebâtir à

*) Voy. ci-dessus, p. 514,

nouveau comme une colonie, sur un plan régulier, la ville du port tout entière, en dedans de l'enceinte de Thémistocle. Il prit comme points d'attache les hauteurs de Munychie (la citadelle de la ville du port, avec son sanctuaire d' Artemis), et les ports eux-mêmes. Des trois bassins, le plus vaste,, le Pirée proprement dit, fut seul choisi pour le centre de la ville maritime, parce que les deux autres, trop étroits du reste, étaient séparés de la terre ferme par des crêtes rocheuses. Le Pirée fut divisé en deux parties : à droite de l'entrée, dans une anse plus petite^ était le Cantharos, un des trois ports où mouillaient les trirèmes^ avec 94 chantiers et tout l'appareil nécessaire à une flotte de guerre. L'autre section de l'anse, au nord, deux fois et au delà plus grande, servait de port commercial, et Périclès en fit un ouvrage magnifique. La partie basse du rivage fut bordée de jetées qui s'avançaient assez pour donner toute facilité au chargement et au déchargement des navires. Des jetées plus petites faisaient saillie dans la mer, pour partager les vaisseaux en groupes distincts, d'après la nature de leurs chargements. Derrière le large quai s'élevaient les portiques publics, qui entouraient l'anse en hémicycle; le plus remarquable de tous était la Halle aux grains de Périclès, où l'on gardait le blé venu d'outre-mer; puis les magasins où, contre un droit de consigne payé à l'Etat, on entreposait les marchandises, même celles qu'on allait embarquer pour une autre destination; les bureaux de la police du port et des douanes, le Deigma ou bâtiment de la Bourse, où se réunissaient les marchands et les patrons, où ils se communiquaient les échantillons de leurs marchandises, où ils concluaient de gré à gré les marchés et les contrats de toute sorte dont ils déposaient les pièces chez les banquiers. Dans le même édifice se tenaient aussi les tribunaux de commerce, principalement pendant l'hiver, au moment de la morte-saison. On voyait tout auprès des hôtelleries et des cabarets, que l'Etat affermait^ et des boutiques où les marins trouvaient les approvisionnements nécessaires.

Toute cette portion de la ville qui touchait immédiatement à la mer était absolument réservée au commerce maritime ; c'était pour l'Attique entière un entrepôt et un port franc, le

rendez-vous des indigènes et des étrangers, et là s'élevait, comme sur tous les marchés maritimes sans exception, un temple d'Aphrodite. Leportde commerce était rigoureusement séparé des chantiers, des abris couverts et des trirèmes par leCantharos, dans l'enceinte duquel ne pouvaient pénétrer que les personnes qu'un service puhlic y appelait, c'est-à-dire des fonctionnaires assermentés; tandis que les vaisseaux de guerre stationnant à l'entrée générale de la baie servaient également à protéger, contre une attaque soudaine par mer, la marine marchande aussi bien que les riches entrepôts. Ces deux quartiers, le port de commerce comme le port de guerre, étaient une propriété de l'Etat, soumise seulement à l'autorité officielle.

La troisième section comprenait la ville intérieure, placée sous la surveillance de la police urbaine du Pirée. Ses limites étaient indiquées par des inscriptions sur pierre, dont nous possédons enqore un certain nombre, remontant au temps d'Hippodamos. C'est avant de passer cette ligne qu'on acquittait les droits d'octroi sur les marchandises importées pour la consommation d'Athènes ; de cette façon, on tenait loin de la ville intérieure du Pirée la foule bruy'ante des étrangers et des marins. Cette ville avait son marché particulier, appelé « le marché d'Hippodamos; » une large rue en partait et montait directement au sanctuaire d'Artémis Munychia, en passant devant le théâtre. Sur les pentes de l'acropole, en face de la mer, s'étageaient des rangées de maisons bâties en amphithéâtre, offrant à celui qui entrait dans le port par la porte ouverte entre les deux tours ' et qui embrassait du regard le Pirée avec ses fortifications solides, avec ses vaisseaux serrés les uns contre les autres, avec sa ceinture de magnifiques colonnades , un spectacle d'une incomparable grandeur. Périclès avait fondé là une ville maritime qui servit plus tard de type pour la construction de Rhodes et même d'Alexandrie .

La ville haute se trouvait dans dps conditions toutes différentes. Là, une reconstruction de fond en comble était impos-

') Voy. ci-dessus, p. 356.

sible; aussi fallut-il se contenter d'embellir les alentours, et, comme il arrive dans beaucoup de vieilles cités, les faubourgs devinrent singulièrement plus élégants et'plus brillants que le centre même de la ville. Depuis l'époque des Pisistratides, la population urbaine s'était de plus en plus étendue au nord et à Fouest ' ; une partie du vieux bourg des potiers, ou Céramique^ formait depuis longtemps un quartier à part ; l'autre resta un faubourg. Elles furent séparées par une double porte, le Dipylon, par où l'on sortait naturellement pour aller des quartiers du nord dans la vallée du Géphise : c'était la plus large et la plus belle porte de la ville. En effet, elle en était vraiment la façade^ et les anciens avaient pour principe d'orner avec toute la dignité et l'éclat possibles l'entrée des villes et des enceintes sacrées. C'est de là que partait la large route carrossable qui, contournant d'une courbe légèrement infléchie les hauteurs voisines, reliait la ville du port à la ville haute, de là aussi que partait en droite ligne dans la direction de l'ouest la «voie sacrée, »la route d'Eleusis, le chemin des processions qui, à la lueur des torches, escortaient lacchos, le dieu des Mystères, jusqu'aux sanctuaires des Grandes Déesses. Sur cette voie se bifurquait encore, une fois la porte franchie, la route conduisant à l'Académie, à la vallée ombragée du Céphise qui pénètre de ses veines innombrables tout le territoire et fait pousser une végétation luxuriante, formant avec les collines rocheuses et desséchées de la ville un contraste assez vivant pour y attirer en tout temps les habitants avides d'ombre et d'air frais. Déjà Cimon s'était appliqué à rendre tout son agrément à ce rendez- vous favori des Athéniens, après la destruction des premiers embellissements qui remontaient à l'époque des tyrans : c'est à lui que l'Académie dut les belles plantations qui servaient à l'ornement du gymnase élevé en cet endroit.

Les grandes routes étaient bordées de monuments funéraires imposants, qui faisaient revivre le souvenir des générations disparues; parmi elles on doit citer la voie qui traversait le Céramique extérieur. C'est là que se trouvait en effet le

») Voy. vol. I, Pi 453;

cimetière public réservé aux citoyens tombés sur le champ de bataille '. Ce vaste espace était partagé en plusieurs sillons, correspondant aux différents combats livrés à Fintérieur ou à l'extérieur du territoire. Ce fut au temps de la guerre de Thasos^ sous Fadministration de Cimon, qu'eut lieu la sépulture des héros de Drabescos, morts dans des circonstances particjlièrement émouvantes "-. Peut-être alors fut-ce par l'initiative de Cimon qu'on décida de ramener aussi dans la patrie les reliques des soldats d'autrefois, comme il l'avait fait pour les ossements de Thésée. Car déjà dans Homère le rapatriement des cendres des morts est mentionné comme un acte de piété envers leur mémoire. Toutefois, on ne toucha point aux tombeaux de Marathon, parce que les héros de Marathon étant considérés comme des « démons » ougénies protecteurs du pays : on n'eût point osé les séparer du sol qu'ils consacraient. Mais si l'on suppose que de tous les autres champs de bataille les restes des guerriers ont été transportés au Céramique, la grande nécropole, avec ses cippes funéraires, put offrir aux yeux, en réalité, l'histoire complète des campagnes des Athéniens,

Le quartier oriental de la ville était le plus tranquille et le plus reculé. Là, la porte de Diocharès conduisait au Lycée, emplacement consacré au culte d'Apollon, non loin du rivage de ITlissos, où, suivant l'exemple de Pisistrate, Périclès fit bâtir un grand gymnase. Un troisième gymnase s'élevait un peu plus au nord; c'était le Cynosarge, consacré à Héraclès. Ces trois vastes places où s'exerçait la jeunesse étaient, par leurs portiques, leurs palestres et leurs stades, parleurs fontaines et leurs bosquets, la principale parure d'Athènes : elles étaient non seulement la lice des jeunes gens, mais encore un centre d'attraction pour les hommes et les vieillards, qui venaient y jouir de leur loisir. Et même, plus le goût d'une libre

') Pour ce qui concerne Thisloire des sépultures officielles r.u Céramique, voy. E. CuRTius, Zur Gesch. des Wegebaus (ap. Abh. d. Berl. Akad. 1851, p. 266) et la récension de Vischer, Jahrbb. für Philol. LXXIIf, p. 133 [Kleine Schriften, II, p. 651).

2) Cf. ci-dessus, p. 398. L'inscriplion du C.I. ATTiG.,I.,n. 432, appartient au monument des citoyens tués à Drabescos (Pausan., I, 29^ 4).

culture se répandit dans toutes les classes du peuple, plus aussi les gymnases des faubourgs devinrent pour les citoyens rapprochés par leurs affinités intellectuelles le lieu de doctes réunions, et favorisèrent le commerce aimable et instructif des hommes faits et des adolescents.

Mais à l'intérieur d'Athènes elle-même, l'occasion ne manqua pas de faire appel aux embellissements de l'art. Dès l'époque des tyrans, le Céramique intérieur était le centre de la vie civique, et après leur chute ce caractère ne fit que s'accentuer. Il était en eiïet dans l'esprit de la démocratie, que la place où les citoyens tenaient journellement leurs assemblées se peuplât des souvenirs de l'histoire nationale, et que tous ceux qui voulaient se montrer les amis de la constitution, missent tous leurs soins à décorer l'agora. C'est pourquoi, les Perses une fois chassés^ rien ne sembla plus pressant que de restaurer le monument élevé à la Liberté sur la terrasse qui dominait le marché. Dès 477/6 (01. lxxv, 4), les statues d'Harmodios et d'Aristogiton, emportées par Xerxès, furent remplacées par d'autres dues au ciseau de Crilios et de Nésiotès. Les campagnes d'Ionie firent connaître les marchés de ce pays, entourés de colonnades, où les citoyens pouvaient aller et venir sans cesser d'être au frais, se promener commodément à toute heure et toute saison, et profiter ainsi de leurs loisirs. Cimon comprit qu'il ne pouvait rien faire de plus agréable à ses concitoyens que de s'adonner à la construction de semblables portiques et à leur décoration artistique. Alors le Céramique prit un tout autre aspect.

Du côté de l'ouest, s'éleva la colonnade en marbre de Zeus Eleuthérios, avec une statue colossale du dieu,, dont le surnom même range cet ouvrage parmi les monuments des guerres de l'Indépendance ; puis, le portique de l'archonle-roi (H-cà ßa!j{Xc'.5c) ', édifice public où l'on conservait une partie des lois de Solon. En face^ à l'est, Pisianax, parent de Cimon, bâtitle portique dont celui-ci fit plus tard le portique des peintures ou Pœcile [Hc'/Skt^-. Au sud, le marché était enclavé par les édifices appartenant en propre au gouvernement : l'hôtel

1) Sui- l'archonte ßacri>,£iji, voy* Vol. I, p. 380-381»

du Conseil, à l'entrée duquel se dressaient les stèles des lois de Solon ; la maison du Tholos, ou salle du Foyer, où les prytanes en charge avaient leur résidence; le Métroon, qui au temps de Périclèsfut orné d'une statue de la déesse, ouvrage de Phidias, et où Ton plaça les archives d'Athènes, primitivement confiées à la garde de l'Aréopage ', Au nord, l'agora resta bornée par les rangées d'hermès, où aboutissait la route du Dipylon. C'est là que se voyaient les monuments commémoratifs des victoires de Thrace * ; mais leurs inscriptions ne portaient aucun nom, pas même celui de Cimon : sur une place commune, la communauté seule pouvait être glorifiée. Peu à peu, l'espace circonscrit prit aussi une autre figure. Cimon y fit planter des platanes, et ni les aqueducs ni les fontaines n'y devaient manquer.

A une petite distance du marché, sur le chemin de l'acropole, était un sanctuaire de Thésée, fondé par Cimon, et dont les murs intérieurs étaient décorés de trois peintures tirées de la vie des héros. Mais c'est sur la colline peu élevée dominant à l'ouest la plaine du Céramique que fut bâti le temple de marbre, le mieux conservé, jusqu'à nos jours, de tous les temples grecs. Il est connu sous le nom de temple de Thésée, quoiqu'il soit plus vraisemblable d'y voir l'Héracléon qui était situé dans le dème de Mélite. C'était un des plus beaux ornements de la ville basse ; il appartient à l'époque de Cimon. EnelTet^ la décoration sculpturale montre, au moins dans les métopes, l'intention évidente de représenter Héraclès et Thésée comme deux compagnons d'armes, de même race et étroitement unis; et cette fraternité établie entre le héros ionien et le héros dorien est l'expression la plus parfaite de la politique de Cimon, qui voulut rapprocher Athènes et Sparte pour la plus grande gloire de toutes les deux. Un indice qui se rapporte bien au même temps , c'est que les statues sont en marbre de Paros, parce qu'on croyait encore que ce marbre seul se prêtait bien au travail de la statuaire ; tandis qu'à l'époque où Périclès avait la direction des ouvrages publics, on

1) Voy. ci-dessus, p. 422.

^) Voy. ci-dessus, p. 617.

employait également la pierre du Pentélique pour la sculpture et pour l'architecture.

La partie sud-est de la ville avait également reçu des embellissements importants, grâce surtout à la construction du théâtre appuyé au rocher de l'acropole, dans le téménos de Dionysos : c'était un des plus magnifiques monuments d'Athènes, décoré de plus en plus richemenlàmesure que grandissait la majesté de la ville, et qui, par ses proportions seules — il était disposé pour recevoir 30,000 spectateurs — faisait déjà voir à tous les étrangers quelle place la culture des arts tenait dans les préoccupationsde l'Etat athénien. C'est là qu'on célébrait, parla représentation de dithyrambes, de tragédies et de comédies, les deux fêtes urbaines de Dionysos, les Lcnéennes pendant l'hiver, et, au printemps, les Grandes Diomjsies.Wixntrepart, c'était au printemps, au moment où la mer redevient libre, qu'arrivaient de près ou de loin les hôtes avides de' spectacles, et que les alliés apportaient leurs tributs. La fête alors était splendide: les drames d'un Eschyle et d'un Sophocle, d'un Cratinos et d'un Aristophane étaient joués devant un public panhellénique; ettoutcemonde nepouvaits'empècherde penser qu'une ville capable de célébrer des cérémonies aussi incomparables était vraiment digne de se placer à la tête du monde hellénique. Les citoyens d'Athènes qui avaient fourni au nom de leurs tribus le chœur couronné, exposaient aux abords du théâtre la rangée des trépieds qu'ils avaientgagnés- Ainsi se forma toute une rue de monuments choragiques, qui, parlant du nord de l'acropole, tournait autour de la ville à l'est; c'était un quartier à part, celui des Trépieds, où chaque monument était une œuvre d'art et en même temps, grâce à son inscription, ua document pour l'histoire de la poésie dramatique.

Le vaste sanctuaire de Zeus, d'un style grandiose, bâti par les tyrans sur la terrasse près de l'Ilissos *, fut sans doute reconstruit après la guerre, et, selonune hypothèse à la vérité peu sûre, Phidias, au commencement de sa carrière, aurait été employé à décorer de peintures la cella du temple -. Ce

*) Vov. vol. I, p. 459.

^) PlÎ-n., XXXV, 8, 54.

qu'on peut par contre affirmer, c'est que cet édifice fut plus tard abandonné ' . Il ne paraît pas que l'Athènes démocratique ait pris plaisir à achever une construction qui était destinée dans l'origine à rappeler pompeusement le souvenir de la tyrannie.

En revanche, on continua de tenir en grande vénération Tenceinte voisine, celle d'Apollon Pythien, au-dessus deCallirrhoé, scène antique des fêtes de la moisson ou Thargélies, où unconcours de danse et de chantétait institué entre des chœurs d'hommes et des chœurs d'enfants. Là aussi on distribuait en prix, des trépieds qui, après avoir reçu desinscriptions, étaient consacrés dans le Pythion. En face étaient des terrains plats, avec le vieil Odéon sur le rivage de l'Ilissos. Un Odéon nouveau fut bâti par Périclès sur la pente sud-est de l'acropole, près du théâtre. C'était un édifice rond et couvert, destiné àdes' représentationsmusicales données àunpublicplus restreint. Le toit, enforme de pavillon, passait pour une imitation de la tente fastueuse qu'autrefois le roi Xerxès avait plantée sur le sol attique.Même onallajusqu'àprétendre,tantonaimaitces allusions aux guerres médiques, qu'on avait utilisé comme solives du toit les mâts des vaisseaux perses. La construction de cet Odéon, du reste, eut lieu avant le bannissement de Thucydide'.

Mais le plus imposant théâtre où Périclès et Phidias déployèrent leur activité créatrice, ce fut l'acropole. Ils avaient là libre carrière. En effet, dans la période qui suivit la guerre, l'attention avait été particulièrement attirée sur la ville basse et sur les ports, et on s'était d'abord contenté de relever de ses ruines le sanctuaire de la déesse Poliade. Plus tard, Cimon le premier appliqua à l'acropole une part du butin conquis. Là, sans doute, les x\théniens eux-mêmes avaient jeté à bas, avec le palais des tyrans, une portion des fortifications qui devaient faire de l'acropole une citadelle. A la limite sud, Cimon éleva une nouvelle muraille, qui servit du même coup à étayer la terrasse élargie de l'acropole. Surtout elle doit avoir contribué essentiellement à rendre plus grandiose l'as-

') L'Olympiéon ne fut conlimié que par Anlioclius Épiphane (Liv., XLII, 20. Vell., I, 10) qui ne put l'achever. -) Voy. ci-dessus, p. 456.

pect d'Athènes du côté de la mer, et elle passa jusqu'à la fin pour le chef-d'œuvre de l'art de la fortification chez les Hellènes. Dans ce temps, l'acropole était encore considérée comme une citadelle. I] n'en fut plus de même quand les grands murs d'enceinte furent achevés. Car Athènes n'avait plus besoin désormais de défenses intérieures, et la pensée de Périclès fut alors réellement de donner à l'acropole une importance nouvelle, toute pacifique, et d'orner dans la perfection, avec toutes les ressources de l'art attique, cet emplacement des plus anciens sanctuaires.

Le lieu saint par excellence fut de tout temps^ dans l'acropole, le double sanctuaire de Poseidon et d'Athèna, à l'extrémité nord du plateau, où les prêtres de la famille des Boutades desservaient le culte des deux divinités réunies sous le même toit. La partie ouest appartenait à Poseidon- Erechtheus, la partie est à la déesse Poliade; à côté d'elle était honorée Pandrosos, et sous le pavé même du temple étaient les tombeaux d'Erichthonios et de Cécrops. Le problème à résoudre était donc ici de rassembler dans un édifice à plusieurs compartiments tout un groupe de sanctuaires, foyers vénérés de cultes héréditaires, et qui se trouvaient situés à des niveaux différents. On y travailla à plusieurs époques, et aussi dans la période qui suivit Périclès. Mais le plan fondamental et les parties essentielles, notamment les avant-corps qui se l'attachaient au noyau de la double cella orientée de Fouest à l'est, datent évidemment du temps de Périclès, aussi bien la façade ionique du nord, avec la porte grandiose qui conduisait à l'Erechthéon,, que l'avancée du sud, dont le toit était supporté par six figures de femmes, et qu'on appelait le portique des Caryatides. En habits de fête richement drapés, dans l'attitude d'une marche lente, ces statues réunissaient d'une façon parfaite la tranquillité exigée des figures qui soutiennent une charpente, et le mouvement à peine indiqué sans lequel elles auraient paruraides et inanimées.

Si le temps de Périclès n'a pas vu l'achèvement de ce sanctuaire vraiment national, la cause en est sans doute dans ce fait, que l'activité de l'artiste fut alors absorbée par une tâche tout autre, où l'on se trouvait affranchi de toutes les exigences

locales, et où l'on pouvait en toute liberté exécuter quelque chose de nouveau et de grand : il s'agit de la restauration do rilécatompédon \

Cet édifice n'est point né de la pensée d'installer un nouveau culte cà côté de l'ancien ; ce n'était pas la résidence d'une divinité, comme la maison d'Athèna Polias, et en ce sens ce n'était pas un temple proprement dit ; c'est pourquoi on n'y rencontre aucune image sacrée, aucun clergé, aucun ordre régulier de sacrifices, aucune flamme éternellement entretenue. Cependant, par son aspect et par son nom, c'était encore un temple ou ?iaos, parce que les formes de l'architecture sacrée étaient aussi appliquées aux édifices qui appartenaient au culte d'une 'façon générale. En effet, plus les Etats gagnaient en richesse et en prestige, plus en retour ils avaient besoin de nouveaux emplacements pour y garder les trésors agrandis de la divinité et les objets qui servaient aux processions, et pour servir de théâtre à certaines solennités. Athènes tendit de plus à un but nouveau, purement politique, qui était de mettre à l'abri l'argent de l'Etat, depuis qu'on décida de confier à la garde de la déesse Poliade, comme trésor public, l'excédant des recettes fédérales, et de le faire administrer en son nom. Cette résolution a donc été une date même dans l'histoire architecturale d'Athènes^ : soit que le temple même où le Trésor fédéral devait trouver une installation durable ait été complètement bâti dès cette époque, soit qu'alors seulement ait été mùr le plan de Périclès, qui était d'élever au point culminant de l'acropole un nouvel Hécatompédon, c'est à-dire un édifice qui put servir de dépôt au Trésor de l'empire, et en même temps représenter, avec une perfection répondant

ij Voy. vol. I, p. -457.

-) Tout ce qui concerne le Parthenon se trouve aujourd'hui réuni dans le volumineux ouvrage de A. Michaelis, Parthenon, 1871. Les inscriptions du C. I. Attic, 300 sqq. sont, aux yeux de Köhler [Mittheil. d. D. A. Instit., IV, 34 sqq.), les débris d'un vaste mémoire des dépenses faites pour la construction du l^arthénon. Les N°^ 297 et 298 (et aussi C. l. Attic, IV, p. 36) ont trait aux livraisons de marbres pour les groupes des frontons (tcx èvatÉTta). La quatorzième (et peut-être dernière) année de comptes mentionnée dans l'inscription est la 3™e de la LXXXVI" Olympiade (434), de sorte que la comptabilité devait remonter jusqu'à l'année 4i7.

G3i LES ANNÉES DE PAIX

à toutes les exigences du présent, la fusion intime de l'Etat et de la religion, de la piété et de la culture artistique, de la richesse et de l'éclat des fêtes, enfin toute cette puissance et Cette g-loire qu'Athènes devait à sa bravoure et à sa sagesse,

Une fois le plan de Périclès et de ses amis arrêté, il leur en coûta encore de grandes luttes pour parvenir à l'exécuter. Le parti de Cimons'y opposa avec un acharnement désespéré. Ce fut seulement après sa défaite que Périclès fut désigné comme surintendant des bâtiments publics et investi des pouvoirs les plus étendus pour terminer, sans interruption, dans une période d'environ seize années, les travaux de construction commencés. L'architecte sur les dessins duquel, conformément aux vues de Périclès et de Phidias, fut bâti le temple, était Ictinos; il fut secondé par Callicrate, l'habile constructeur de la section sud des Longs-Murs *. On ne songea pas à élever un édifice qui dût provoquer l'admiration par ses proportions colossales ou la nouveauté de son style; on chercha plutôt à s'écarter le moins possible de ce qui existait déjà, et on utilisa comme fondation toute la partie inférieure de. l'Hécatompédon primitif, en la prolongeant seulement d'environ 30 pieds. Le Parthenon, mesurant 100 pieds de largeur, s'étendait sur une longueur de 223 pieds, de l'est à l'ouest; sa hawteur, depuis le dernier degré jusqu'au faîte du fronton, ne dépassait pas 6o pieds.

Un péristyle dorique entourait l'édifice tout entier, à raison de huit colonnes sur les plus petits côtés, et de dix-sept sur les plus longs. Au sortir du vestibule oriental on entrait dans un second portique orné de six colonnes, le pronaos. De là, une haute porte de bronze donnait accès dans lintérieur, qu'on appelait^ en prenant l'acception la plus étroite du mot, rilécatompédon, partagé en trois nefs, dans le sens de la longueur, par une double colonnade; sur celle-ci s'appuyait un second ordre de colonnes, qui formait une double galerie et supportait le toit de marbre ; le toit ne recouvrait pas toute la longueur de la cella^ dont une partie resta ouverte, laissant pénétrer par le haut assez de lumière pour éclairer tout l'inté-

*} Voy. ci-dessus, p, 514.

rieur. A cette cella^ profonde de 100 pieds^ confinait la « maison de derrière », VOpisthodomos, salle carrée^ avec quatre colonnes, qui s'ouvrait sur le vestibule de l'ouest. Mais, bien que l'édifice entier, dans ses grandes lignes, se rattachât au passé et à l'architecture ancienne, cependant^ ce fut sur beaucoup de points une œuvre nouvelle et originale. Pour l'architecture, en effets comme pour le reste, les Athéniens ont su, avec la finesse de leur intelligence, s'assimiler les résultats de toutes les évolutions antérieures et les fondre dans une unité suprême ; leurs constructions ne furent ni doriques, ni ioniques^ mais vraiment attiques. De plus, on avait pleinement conscience de ne pouvoir jamais dépasser en sévérité grandiose et en dignité solennelle les édifices sacrés plus anciens; en retour, on chercha à eiïacer toutes les œuvres antérieures par l'harmonie des proportions, la perfection de la technique, et surtout par une décoration à la fois riche et judicieuse de l'architecture au moyen d'ouvrages plastiques. Enfin on s'affranchit du type sévère de l'ancien art dorique^ et on emprunta au style ionique les gracieux ornements de la frise \

C'est dans celte décoration sculpturale que le génie de Phidias se révéla dans toute sa puissance; car là il fit œuvre d'artiste créateur, et tout un monde de figures vivantes sortit de ses ateliers. Il est vraiment impossible que plus de cinq cents statues colossales et quatre mille pieds carrés de hauts et bas-reliefs, exécutés dans une période restreinte pour un seul temple, soient considérés tous comme étant l'œuvre de Phidias. Cependant les sculptures^ en dépit de toutes les différences de détail , portent la marque visible du même esprit : on y reconnaît une école arrivée à la perfection, et une harmonie intime, à travers des figurations différentes; si bien qu'on n'y peut méconnaître la pensée dirigeante du maître, d'après les dessins et sous la direction duquel on exécuta les travaux isolés.

')Sur l'efTet monumental du Parthenon et la destination des espaces intérieurs d'après les recherches approfondies de Bûtticher, Berichte über die Untersuch, auf der Akropolis. 18ß2. Ueher die Ago7ialtempel (ap. Philol. XVll. XVIII), recherches dont les résultats me paraissent toujours, en dépit d'attaques récentes, solides et assurés dans toutes les questions principales, voy. Michaelis, Parthenon, p. 21 sqq.

Les surfaces architecturales -que décora la plastique étaient de trois sortes, d'après lesquelles les ouvrages de sculpture se distinguaient aussi par le style comme par l'exécution. La plus imposante était le grand triangle que formaient sur les façades orientale et occidentale, les saillies du toit incliné dans le sens des côtés les plus longs. Ces tympans furent remplis par des figures colossales, qui, proportionnellement à l'espace mesuré, représentaient une action dont le groupe principal occupait le milieu du triangle, tandis que sur les deux parties de droite et de gauche étaient disposés les autres personnages, de taille plus ou moins grande selon qu'ils prenaient part à l'action ou la contemplaient de plus près ou de plus loin. Làj on dut figurer les scènes les plus caractéristiques de la religion d'Athêna, à qui tout l'édifice était consacré. Le tympan du fronton oriental offrait aux yeux l'assemblée des dieux de FOlympe, entourés des divinités du jour et de la nuit. Au milieu des Olympiens, Athèna, nouvellement née, mais déjà mûre, belle et guerrière, paraît être, avec son père Zeus, le centre lumineux de l'assemblée céleste, vers lequel d'un côté et de l'autre les dieux et les déesses, dans l'attitude de l'admiration, tournent leurs regards. Par contre, on voit sur le fronton occidental les divinités des eaux de l'Attique, figures qui, placées aux angles, forment le cadre du tableau, faisant ainsi de celte partie comme le sol de TAttique. Athêna se tient au milieu, ainsi que Poseidon ; la première accompagnée de son cortège de divinités locales, le second escorté par les démons des eaux. Ils viennent tous deux de se disputer Athènes. Le combat est terminé; le dieu farouche doit céder ; mais la terre heureuse pour laquelle les dieux immortels engagent une lutte jalouse a reçu des deux côtés le privilège d'une grandeur impérissable, et cette lutte même est devenue pour elle une bénédiction.

Sous le toit du temple s'étend l'architrave, décorée, sur les deux façades, d'écussons d'or, et sur elle repose la frise des triglyphes '. Les tablettes des métopes, encastrées entre les blocs des triglyphes, furent complètement garnies de figures;

') Voy. ci-dessus, p. 73.

on comptait quatre-vingt-douze tablettes, de surface àpeu près carrée, et il fallait trouver pour chacune d'elles une composition qui fût un touten soi. Phidias choisit principalement des groupes de combattants, des luttes de divinités, par exemple d'Athêna contre les Géants, des batailles de héros ; ceux-ci, modèles de la jeunesse athénienne, luttent dans tout le déploiement de leur vigueur contre les forces brutales qui s'opposaient à la moralité et au bon ordre de la vie publique, comme les Amazones ennemies du mariage, et les Centaures, destructeurs de la paix et ravisseurs de femmes, ennemis de Thésée qui fonde la société sur les lois. Mais des scènes paciiiques furent aussi représentées, telles que l'établissement des institutions sacrées sur lesquelles reposait l'édifice de la religion athénienne.

Enfin, à l'intérieur du péristyle courait une frise, longue de cinq cent vingt-huit pieds, et entourant comme une bandelette étroite le mur extérieur de la cella. Pour une pareille surface on ne pouvait imaginer un sujet mieux approprié que la représentation d'un défilé de figures nombreuses, se suivant dans un ordre ininterrompu, d'une procession de fête qui fût en rapport étroit avec l'édifice lui-même. Au Parthenon, on ne pouvait penser qu'aux Panathénées; et vraiment, quand on voit s'avancer des deux côtés les femmes portant les objets sacrés, les hommes conduisant les victimes, les corps de musiciens avec des instruments à vent et à cordes, les quadriges et les escadrons de cavaliers, rien ne semble plus facile' à comprendre que la frise du Parthenon. Cependant les groupes détachés et en partie encore non expliqués de la partie antérieure ne s'accorxlent pas avec cette hypothèse, qu'on a là la représentation fidèle de la cérémonie principale de la fête ; on est donc amené à penser que les préparatifs de la fête en sont plutôt le sujet. Du reste, à un point de vue purement artistique, on n'a point dû songer à donner une copie des Panathénées. Dans ces conditions, le génie créateur de l'artiste aurait perdu toute liberté ; il n'aurait pu éviter une solennité monotone^ et toute représentation de ce genre fût certainement demeurée, comme un calque inerte, fort au-dessous de la réalité vivante. Mais le zèle avec lequel on préparait la fête était la mesure la

plus exacte des sentiments religieux de la cité. Puis, on y trouvait cet avantage, de dessiner des groupes plus indépendants et plus libres, des cavaliers qui s'exercent à figurer dans la procession, des magistrats qui la règlent et donnent à tous les instructions nécessaires ; enfin, les dieux de l'Olympe à leur tour siègent parmi le peuple, auquel ils se mêlent familièrement, car c'est le temps des fêtes qui rapproche les hommes et les dieux '.

Ces sculptures grandioses des temples nous montrent la plastique athénienne avec le caractère propre que lui a donné Phidias, pour la ronde-bosse comme pour le relief. Dans ce dernier genre se marque aussi la différence des styles. En effet, sur les cadres des métopes, les poses athlétiques ressortent en un relief puissant, si bien que les corps se détachent en partie de la surface du panneau; dans la frise, en revanche, les figures n'offrent qu'une faible saillie sur le fond même, et l'œil glisse tout du long sur elles comme sur un dessin. C'est

1) L'interprétation de la frise du Parthenon est encore une question pendante qui, avec les ressources dont nous disposons, ne peut plus être complètement vidée. La scène représentée est la solennité des grandes Panathénées; mais, si c'est la procession elle-même qu'on a voulu représenter, nous ne trouvons plus de point central où vienne aboutir l'ensemble. Même sur la face orientale, nous ne voyons que desimpies groupes qui font penser plutôt aux préparatifs de la fête. Mais, cette préparation que nous croyons reconnaître, n'est pas un « exercice consistant en évolutions et manœuvres, » elle constitue elle-même un acte religieux, sans quoi les dieux n'y assisteraient pas. Certaines grandes fêtes athéniennes étaient précédées de journées préparatoires qui, suivant la coutume des ancêtres (xatà xà uârpia)) avaient un caractère solennel et attiraient une grande affluence de peuple, et nous n'avons pas le droit de restreimlre aux Dionysies ces Tipoäywvs? qu'on trouve mentionnés dans une inscription ('Ap-/. 'iiri)\>- 1862, p. 351. Cf. Hiller, ap. Hennés, VII, p. 405). Il est aussi très vraisemblable en soi qu'au moment des Panathénées les députalions venues des colonies et les représentants de la classe des métèques se présentaient avant la fête aux autorités, que les morceaux de musique étaient exécutés et les cérémonies arrêtées au préalable. La comparaison avec les représentations de parades et de batailles (Michaelis, Parthenon, p. 205) n'est pas très juste, attendu que la procession réelle ressemblait précisément à une parade, sujet qui échappe et résiste à une main d'artiste. Sans doute, je n'entends donner mon essai d'interpré^ tation que pour une hypothèse; mais j'aflirme que si l'on ne parvient pas à expliquer d'une façon certaine les groupes figurés au centre du fronton oriental, il est impossible de trouver pour l'ensemble une interprétation inatta» quable.

l'alhire calme et aisée d'un tableau emprunté à la vie de la cité, mais cependant animé et grandi par la majesté religieuse ; tandis que, dans les groupes du fronton, nous saisissons sur le fait la vie dramatique, dont le mouvement se résume en un moment caractéristique et s'apaise ensuite, adroite et à gauche, dans la sévérité épique des figures assises et couchées.

La statuaire attique est sortie du travail du marbre ; on le reconnaît déjà au point où elle est arrivée du temps de Périclès. De là, le calme des attitudes, Tampleur des formes, les masses compactes en opposition avec les figures plus élancées, plus légères et plus hardies, telles qu'elles sortaient des écoles artistiques qui travaillaient spécialement à la fonte du bronze. Mais, plus le bloc de marbre enchaîne l'artiste, plus en retour celui-ci s'efforce d'exprimer dans le repos même le mouvement et la vie. L'animation des statues de marbre est plus intime, plus idéale ; le sculpteur a la ressource de donner au visage une expression plus profonde, qu'on s'arrête à contempler et qu'on partage, tandis que, dans la statue en bronze, l'œil passe trop aisément sur la surface polie, et l'on s'accoutume à ne juger l'œuvre que d'après l'impression d'ensemble produite sur les sens. Or, c'est à Athènes que s'est développé l'art de rendre le marbre vivant. On reconnaît encore dans les colosses de marbre les lignes sévères et les formes nettement découpées qui sont la caractéristique de l'ancienne école ; mais la dureté et la sj'métrie rigide ont disparu ; les personnages sont assis ou couchés les uns près des autres dans un abandon plus gracieux, les draperies s'assouplissent autour du corps en masses ou en replis plus naturels ; on sent le souffle qui anime les membres, et dans les figures radieuses qui peuplent le fronton on retrouve quelque chose de la vie bienheureuse des dieux olympiens. Les métopes, qui représentent des couples de combattants, portent la trace plus évidente de l'influence des écoles artistiques du Péloponnèse. Mais ce qui, par contre, appartient en propre àl'Attique, c'est le style de la frise, qui est précisément attrayante parce qu'on n'y voit nulle part paraître la moindre tendance à l'effet, et que tout au contraire y est reproduit avec une aisance et une simplicité parfaites. Ce genre de figuration, qui avec si

peu de moyens arrive à un tel résultat, était aussi merveilleusement propre à passer dans le domaine de l'art industriel ; et les pierres funéraires innombrables qui réunissent en un groupe familier le mari et la femme, ou les parents et les enfants, montrent clairement le même type que celui des basreliefs attiques, tel qu'il a été réalisé et fixé, sous les yeux de Phidias, dans la frise du Parthenon. Mais un caractère commun à tous les genres de la sculpture sacrée, en Attique, c'est sa subordination aux lois de Tarchitecture. Là, en effet, comme dans la tragédie, comme dans les peintures de Polygnote, nous trouvons, à côté d'une dose considérable de liberté d'esprit, une quantité pareille de solidarité qui lui fait contrepoids. Partout le sculpteur avait devant lui, tracées d'avance, des surfaces géométriques d'une forme arrêtée et en somme assez incommode. Pourtant, on ne s'aperçoit nulle part que le cadre extérieur soit une prison ; l'espace disponible est rempli de la façon la plus heureuse, sans qu'on sente dans l'œuvre plastique la contrainte et la gêne.

Cependant, l'art avait aussi le droit de se mouvoir en pleine liberté, affranchi de tout service assujettissant ; une telle situation était même pour lui nécessaire, s'il devait traduire conformément à l'esprit du temps les conceptions religieuses des Athéniens. Car, en même temps que la nation prend conscience d'elle-même se développe l'idée qu'elle se fait de ses dieux; elle leur prête les forces et les prérogatives qu'elle a reconnues en elle, et fait appel à l'art pour incarner ces notions devenues plus claires et plus expressives. Mais l'art, au temps de Périclès, a un rôle religieux bien déterminé. L'esprit scientifique nouveau avait en effet ébranlé partout la foi populaire, etil n'était plus possible de se laisser vivre en s'en tenant avec insouciance aux idées traditionnelles. La pensée philosophique s'était soulevée hautement et énergiquement contre la grossièreté de l'idolâtrie primitive. « Ils prient des statues, disait Heraclite, comme si on parlait à des murs ! » et le même philosophe avait cédé à son jeune frère le sacerdoce héréditaire dont il était revêtu. Une rupture dangereuse était près d'éclater, si on ne pouvait d'une façon opportune purifier et élever les croyances séculairesj pour sauver ce qu'elles contenaient

de moral et de national. Il s'agissait donc d'ouvrir aussi dans les matières religieuses la route à la libre pensée, et de concilier ainsi la tradition du passé avec la culture moderne. Cet office de conciliation fut rempli par les grands poètes d'Athènes, Eschyle^ l'homme de la foi antique, et le pieux Sophocle : et Périclès s'accordait avec leur pensée, lui qui, en dépit de sa philosophie, offrait avec zèle, enpublic comme dans samaison, des sacrifices aux dieux, et qui ne commençait jamais une grande entreprise sans faire sa prière. Phidias agit d'après le même principe^ en élevant dans une sphère toute nouvelle la sculpture religieuse, où Athènes s'était signalée depuis les temps anciens ; et c'est là, parmi toutes les manifestations de son activité artistique, celle qui lui a valu de beaucoup la plus grande gloire auprès de ses contemporains et de la postérité.

Sans doute, les dieux ne veulent pas voir altérer les formes sous lesquelles le peuple les adore, et Phidias ne pouvait songer à éliminer, pour faire place à des images nouvelles, la vieille statue en bois d'Athèna. Mais il pouvait créer des figures qui ne devaient être ni des objets de vénération ni des images miraculeuses, comme les vieilles et informes statues de bois, et qui cependant étaient des ouvrages religieux, en ce sens qu'elles représentaient l'essence de la divinité et disposaient les esprits à la piété. Les statues de ce genre devaient être consacrées comme offrandes à la divinité, et c'est par là que les citoyens se montraient reconnaissants pour tout accroissement de prospérité et de gloire qu'ils avaient gagné grâce à la bénédiction de leur déesse protectrice. En conséquence, il fallait faire appel à toutes les ressources de l'art pour honorer, dans l'offrande, la déesse^, et dans la déesse, la ville elle-même.

C'est ainsi que des ateliers de Phidias sortit d'abord TAthêna Promachos, statue colossale, haute de plus de 50 pieds, qui fournit la preuve que, même dans la fonte de l'airain, l'école attique ne pouvait être dépassée par aucune autre. Cette statue se dressait à ciel ouvert, sur l'acropole, entre la porte de la citadelle et le vieux temple d'Athèna, sur un piédestal imposant; c'était la déesse guerrière, la lance en main et le bouclier en avant; la pointe dorée de la lance et l'aigrette II 41

du casque étaientjes premiers signes auxquels les marins qui approchaient du cap Sounion reconnaissaient la citadelle athénienne. Limage de la déesse personnifiait la vaillance résolue qui fait tète à toute espèce d'ennemis ; elle était l'idéal qui avait inspiré la génération des soldats de Marathon; et c'est grâce au riche butin de Marathon qu'on avait pu consacrer la statue, vers Tépoque où Aristide mourut et où Périclès commença à acquérir de linfluence.

La Promachos était la déesse de l'Athènes de Cimon, la « guerrière » qui défend THellade. Au temps de Périclès, on eut de l'Etat une conception plus large et plus profonde, et l'idée qu'on se fit de la protectrice de l'Etat suivit le même progrès. Donc, lorsqu'on jeta le plan de lllécatompédon, on eut du même coup l'idée d'élever à l'intérieur une nouvelle statue d'Athêna, une œuvre magnifique et colossale, destinée à provoquer l'élonnement et l'admiration, à montrer par un témoignage authentique la richesse de la grande ville commerciale, la floraison locale des arts, l'esprit religieux et politique qui animait les citoyens. Pour y parvenir, on adopta, dédaignant les matières ordinaires, la plus éclatante parmi toutes les variétés de la figuration plastique, la sculpture chryséléphantine. Des œuvres de ce genre dépassaient de beaucoup le domaine restreint de la plastique. En effet, bien que la lâche principale restât celle du sculpteur, qui concevait l'idée de l'ensemble et avait à la réaliser sous des formes corporelles, cependant l'architecte avait là aussi son rôle, consistant à établir l'ossature en bois solide qui formait la charpente du colosse, à en lier ensemble d'une manière habile et durable les nombreuses et diverses parties, à combiner si bien le tout que l'espace environnant ne servit qu'à donner le relief voulu aux proportions gigantesques de l'image divine, sans qu'on y put sentir aucun défaut de proportion. Enfin, l'effet général de l'œuvre dépendait aussi essentiellement de la splendeur et de l'harmonie des couleurs. Le doux éclat des lames d'ivoire, qui formaient les parties nues de la surface, était relevé par le ton brillant de l'or; le choix de pierres précieuses colorées pour les yeux, la nuance des joues et des cheveux, la distribution de la lumière et de l'ombre dans l'arransfement

de la draperie, tous ces détails et d'autres encore exigeaient l'expérience technique d'un peintre.

Un chef-d'œuvre de plastique, d'architecture et de peinture à la fois, telle était l'Athèna de Phidias, considérée surtout comme étant la Vierge [Part/zénos), la fille chaste et hautaine de Zeus, qui personnifie en elle-même la sagesse et la force de pensée de son père. Elle est la déesse indigène, et c'est pourquoi on voit le serpent de l'acropole, symbole de l'indigénat, monter en s'enroulant à sa gauche; elle est la déesse guerrière, et elle a le casque, le bouclier et la lance; la déesse qui fait vaincre, et elle tient sur sa main droite ouverte une statue de Nikè; cependant elle garde une attitude calme et pacifique, sans rien de hardi ni de provoquant, le front incliné, silencieuse et concentrée, regardant devant elle, sûre d'ellemême, le visage plein de douceuret de sérénité ;lecasque, d'où s'échappe à flots la chevelure abondante, porte comme ornement caractéristique un sphinx et des griffons, qui symbolisent la force de l'intelligence et la pénétration du regard. Cette Alhêna n'était donc pas une figure allégorique, semblable à celles que dans les temps anciens ou nouveaux on a cherché à représenter comme des personnifications d'une contrée ou d'une ville, mais plutôt, l'image d'une divinité qui avait été dès l'origine la protectrice de l'Etat. Du reste, cette image divine était douée de toutes les prérogatives qu'Athènes avait conscience de posséder, de toutes les vertus par lesquelles devait se signaler le citoyen d'Athènes. Aussi la Vierge de Phidias a-t-elle passé, plus qu'aucun autre de ses ouvrages, dans l'art populaire; et, tandis que sur les monuments et les basreliefs sacrés de date plus ancienne la figure de la guerrière domine, — comme on la trouve par exemple sur les amphores données en prix aux Panathénées, où s'est conservé plus fidèlement le type archaïque, — en revanche, sur les pièces plus récentes, c'est la conception de la déesse pacifique, impliquée dans celle de la Vierge, qu'on voit paraître au premier plan.

Phidias, ayant réussi de cette façon à mettre sous les 3'eux des fidèles les dieux qu'ils adoraient et à contenter ainsi une fois pour toutes, dans l'avenir comme dans le présent, les meilleurs parmi le peuple^ devint un législateur sur le terrain de

Tart religieux ; rartiste acquit Tautorité d'un théologien, capable d'agrandir et d'ennoblir la religion héréditaire; ses ouvrages furent comme des manifestations du divin et l'objet d'un hommage universel, parce que ses innovations, n'ayant rien d'arbitraire, sortaient non de sa fantaisie personnelle, mais de l'esprit public lui-même, et restaient en harmonie complète avec la poésie populaire. Aussi ses œuvres, quoique profondément attiques, furent en même temps vraiment nationales : en ceci encore, l'art attique ne fut que le perfectionnement des essais antérieurs; et rien ne récompensa mieux de ses efforts l'Athènes de Périclès, que de voir ses artistes appelés même à Olympie ; car là aussi c'est des ateliers athéniens que sortit la statue de Zeus, encore plus magnifique que celle de la Vierge^ et considérée par tous les Hellènes comme le type idéal du Zeus hellénique.

11 y avait un rapport intime entre l'Hécatompédos* ou Parthenon (nom qui désignait la maison d'Athêna Parthénos) et la fête des Panathénées, dont l'éclat et la majesté s'accrurent parallèlement à l'importance de l'Etat. Dans la vieille ville des Eupatrides, ce n'étaient d'abord qiie des jeux équestres, donnés en l'honneur de la déesse; puis on y adjoignit des exercices gymnastiques - ; après quoi vinrent les larges réformes desPisistratides, qui fondèrent les Grandes Panathénées et les embellirent par les récitations des rapsodes. Cette organisation survécut au rétablissement de la constitution; et, en effet, dans la fête ainsi réglée on célébra à la fois l'anniversaire de la mort du tyran et la mémoire d'Harmodios et d'Aristogiton. De nouvelles solennités s'y ajoutèrent qui prirent le pas sur les anciennes, et enfin Périclès, en qualité d'ordonnateur des fêtes, y introduisit les concours de musique. A partir de celte époque, il y eut vraisemblablement une série de six jours de fêtes, auxquelles prenaient part toutes les classes de citoyens, et où pouvaient se montrer toutes les supériorités artistiques qui fleurissaient dans l'Etat \

') 'Ey.oiTi[ji.7is5o; [vziôc] ou (to) 'Ev.oLT:ô\n:toov . •■^) Voy. vol. I, p. 456.

^j Sur le cycle des cérémonies obser7ées aux grandes Panathénées, cf. Sâui PS, Inscript. Pdnathen., 1858, A. Mommsen, Heo)'tologie.p. 116 sqq.

La série commençait par les représentations de l'Odéon, où les maîtres du chant et de la récitation, de la cithare et de la flûte se faisaient entendre ; la musique chorale s'exécutait dans le théâtre voisin. Puis venaient les jeux gymniques, comprenant, outre les luttes ordinaires du stade, course, pancrace et autres, la course aux flambeaux, qui avait lieu par une nuit sans lune devant le Dipylon *, et était la partie la plus brillante de toute la fête. La plupart de ces exercices faisaient paraître successivement des concurrents dVige diff"ércnt, enfants, adolescents et hommes faits; les rivaux se présentaient tantôt en leur nom, tantôt au nom de leur tribu. Les vainqueurs recevaient en prix des vases d'argile peints, remplis d'huile de TAttique, huile provenant des oliviers sacrés de l'Académie (iJ-ipâ-.) : on attribuait aux vainqueurs qui avaient concouru individuellement de 6 à 140 amphores de cette sorte : les autres recevaient seulement des présents d'honneur, qu'ils consacraient pieusement à la déesse au nom de la tribu victorieuse. C'était encore là un molif d'émulation pour les dix tribus de la cité, chacune d'elles voulant mettre en ligne les champions les plus beaux et les plus robustes parmi les hommes comme parmi les vieillards.

A une faible distance du Pirée était l'Hippodrome, où se donnaient les courses de chevaux et de quadriges; devant le Pirée avaient lieu les régates des trirèmes; et la tribu dont les vaisseaux de guerre s'étaient le mieux montrés recevait une somme d'argent, pourofîrir des victimes en sacrifice d'actions de grâces. Quand tous les jeux étaient terminés, alors, comme conclusion des grandes Panathénées, le troisième jour avant la fin dumoisHécalombseon, jour consacré à Athêna, on célébrait la procession qui, dès le lever du soleil, se massait dans le Céramique pour monter de là à l'acropole. De même qu'aux petites Panathénées on offrait annuellement à la déesse un , voile tissé sous la surveillance des prêtres par les jeunes filles d'Athènes, pour habiller à neuf la vieille statue de bois, le jour anniversaire de la naissance de la déesse ; de même auss' dans les grandes Panathénées on montait à son sanctuaire un

') Voy. ci-dessus, p. 626.

tissu magnifique, fixé comme une voile sur un vaisseau à roulettes. C'était un tapis où étaient brodées les actions de la déesse, ainsi que les événements de l'histoire nationale^ même les portraits des citoyens qui avaient bien servi leur ville natale. A cette procession on voyait naturellement défiler tous les vainqueurs des jours précédents, les plus beaux et les plus forts des Athéniens de tout âge, sur des chars, à cheval, à pied, en habit de fête, couronnés de fleurs, et dans uneordonnance solennelle ; c'était l'élite de la cité qui se présentait ainsi à la divinité de l'Etat.

Mais la puissance de l'Etat lui-même se manifestait aussi dans la procession des Panathénées. Après les citoyens marchaient les métèques, qui se chargeaient de certains offices inférieurs, qui devaient porter les ombrelles, les sièges, les vases précieux, les bassins, les amphores, etc., et à qui on rappelait ainsi leur état de sujétion ; toutes les colonies d'Athènes étaient représentéespardes députations, qui étaient obligées d'offrir à la déesse des bœufs et des brebis; même on avait coutume, à ce moment, d'inviter les ambassadeurs des Etats étrangers pour qu'ils assistassent à cette montre splendide de la force et de la richesse d'Athènes; et généralement, tous ceux qui voulaient connaître la ville choisissaient pour leur voyage Tépoque des grandes Panathénées.

C'est pour cette fête que Périclès avait bâti TOdéon ' ; c'est pour elle encore qu il bâtit THécatompédos, et la plus brillante des Panathénées qui aient jamais animé Athènes fut le jour où, dans Tannée 438/7 (0). lxxxv, 3), sous l'archontat de Théodoros, le magnifique édifice fut enfin achevé , et où, pour la première fois, aux yeux du peuple assemblé, les grandes portes delà cella s'étant ouvertes, apparut la Vierge de Phidias. Après la cérémonie, on organisa aussi l'administration des finances; car les collèges de trésoriers nommés parle peuple devaient présenter leurs comptes allant d'une fête annuelle à l'autre, selon les dispositions de la loi de 435/4 (01. Lxxxvi, 2)-; avec l'année suivante commença le groupement des documents par périodes de quatre ans, les

1) Voy. ci-dessus, p. 631.

-) Voy. ci-dessus, p. 536-537.

doubles inventaires des deux sections du Trésor, ce qu'on appelait les cerlificats de remise ; et tous les documents, gravés sur des stèles de marbre, furent déposés autour du Parthenon, afin de porter à la connaissance de tous ce qui se trouvait dans le Trésor à l'expiration d'une administration de quatre années, quelle somme bien comptée et pesée les fonctionnaires remettaient à leurs successeurs. Parmi ces documents, ceux qui concernent le trésor d'Athêna, de 434 à 407, ont été conservés assez complètement, et nous indiquent à quoi élaient affectés les divers emplacements du Parthenon.

Dans la partie antérieure du temple, ou proneion, dont les colonnes étaient réunies par une grille, étaient déposés des vases d'or et d'argent,, des bassins consacrés, des lampes, et d'autres objets de prix. La cella elle-même comprenait deux compartiments pour les présents sacrés, celui de l'Hécatompédon et celui du « Parthenon», dans le sens étroit du mot, c'està-dire l'espace le plus voisin de la statue de la Vierge. Enfin, la partie postérieure, V opisthodotne , était proprement la caisse : là se trouvait tout le numéraire consistant en métal monnayé et nonmonnayé, originairement consacré à Athêna seule. Mais quand on eut recueilli dans la ville basse, dans les faubourgs et les dèmcs, pour n'en faire qu'un, les trésors des autres dieux et héros du pays, de l'Artémis d'Agrœ, d'Apollon Délien, des Dioscures, de Thésée, d'Ilissos et autres, on prit cette disposition, qu'Athêna garderait pour elle, comme étant propriétaire depuis rorigine,le côté droit de l'emplacement, tandis que les Trésors des « autres dieux » seraient déposés à gauche de l'entrée'. On entraitparle vestibule de l'ouest.

Le Parthenon toutefois n'était pas seulement un Trésor public. La cella^ notamment, avait aussi son rôle important dans les solennités des Panathénées. En effet, c'était là, aux pieds de la Vierge, que siégeaient les magistrats et les juges des jeux ; que les vainqueurs, sous le regard de la déesse, venaient recevoir leurs couronnes et leurs prix, tandis qu'un

') Cf. A. Kirchhoff, Bemerkungen zu den Urkunden der Schatzmeister ^der anderen Gölter', ap. Abhandl. der Berl. Akad. d. Wiss. 1864, p. 1. sqq.), à qui l'on doit la détermination de la date du décret attribué jadis à l'année 418 (BriCKH, Staatsliaushaltung, II, p. 56. C. I. Attic, I,n. 32j.

groupe de spectateurs choisis pour assister à la cérémonie remplissait la partie inférieure du temple, et que des galeries supérieures, où aboutissaient des escaliers aménagés de chaque côté de la Vierge*, retentissaient les hymnes de victoire et les chants de joie. Les allusions à l'émulation et à la lutte qui était l'âme de l'État de Périclès, nous frappent dans le Parthenon même et autour,, comme dansle temple d'Olympie. Il y faut ranger non seulement la statue de Nikè, qui, de la main d'Athêna, prenait son essor au-devant des vainqueurs, mais aussi les vases, semblables aux prix distribués, qu'on voyait sur l'arête du fronton, etlesécussons de l'architrave. Les tympans montrent dans Athêna la divinité qui, au ciel comme sur la terre, marche en avant et triomphe; sur les métopes, les héros sont figurés dans leurs luttes victorieuses; sur la frise, ce sont les Athéniens eux-mêmes, représentés comme les premiers des Hellènes par la bravoure et par la piété. Mais, une fois la grande fête terminée, on refermait les portes et on y apposait les scellés ; le Parthenon redevenait simplement le Trésor public ; la statue d'Athêna était dépouillée de sa parure et voilée, on lui enlevait sa Nikè, et les seuls trésoriers étaient occupés dans le temple à payer avec les deniers de l'Opisthodome les dépenses courantes, à encaisser et à placer ce qui y entrait en argent et en présents votifs.

Ainsi l'édifice qui, plus clairement que tous les autres, marque l'esprit de l'Athènes de Périclès est en harmonie avec les Grandes Panathénées. C'était un culte qui avait pour foyer l'Etat lui-même, une fête qui, avec tout ce qui s'y rapportait, avait im caractère essentiellement politique. Donc le temple de la déesse Poliade, après comme avant;, demeura le vrai sanctuaire, le centre même de la religion d'Athêna, l'autel où sacrifiaient les prêtres et les citoyens, avec les tombeaux des héros indigènes, le logis d'Erichthonios figuré sous la forme d'un serpent, l'olivier et la fontaine de Poseidon. Surtout il demeura toujours le « Temple de l'acropole », et c'est pour la vieille statue de bois qu'on célébrait les véritables fêtes religieuses de la citadelle, les Callyntéries et les Plyntéries,

'j Cf. BüTTicHER (ap. PhilologLis, XYII, p. 589).

pendant lesquelles on purifiait le sanctuaire, ainsi que les Panathénées annuelles, où le voije fabriqué sous la surveillance des prêtres était offert à Alhêna à titre de présent, pour l'anniversaire de sa naissance.

A côté de la Poliade, on vénérait sous le même toit Pandrosos, la déesse de la rosée; c'était, à rorigine,Athêna elle-même; plus tard, après que le caractère naturaliste de la déesse fut de plus en plus effacé par le côté moral et politique, Pandrosos fut honorée du même culte que les héros^ comme première prêtresse d' Alhêna. Près du Parthenon, Athèna avait un autre sanctuaire sous le nom à'Ergmiè^ c'est-à-dire maîtresse des travaux féminins ; elle avait aussi, en qualité d'Athêna-A^z^è,, une antique statue en bois, à l'entrée de l'acropole, oi^i on l'adorait comme divinité de la victoire et de la paix gagnée par la vaillance '. Comme déesse guerrière brandissant sa lance, on l'appellait Promachos ; comme gardienne de la citadelle, Cleidoîtchos, « celle qui tient les clefs ; » on l'invoquait aussi comme une divinité maternelle, soignant les enfants, comme celle qui a établi la culture de l'olivier, qui répand sur la terre la fécondité, qui a inventé la charrue et l'art d'atteler les chevaux ; on la nomme encore Hygieia ou déesse du salut. Périclès lui-même éleva à Athèna Hygieia un autel sur l'acropole, après qu'elle lui eut indiqué en songe un remède pour sauver un excellent ouvrier à qui il était arrivé un accident pendant les travaux -. Ainsi l'on jiensait que la déesse prenait une part personnelle à cette activité grandiose qui se déployait là-haut sous les yeux de Périclès ; sous toutes les formes de son être, elle remplissait l'acropole.

Pour achever d'une manière digne de l'État l'ensemble de ces constructions, il ne fallait plus qu'une nouvelle porte d'entrée, qui désignât toute l'enceinte de la citadelle comme

') Sur l'âge du temple de Niké, cf. Michaelis (ap. Archäol. Zeitung^ XX, p. 250), dont les arguments ne me paraissent pas assez convaincants pour me faire admettre que le temple actuel de Niké lut déjà bâti quand Mnésiclès construisit les Propylées. Cf. Kekulé, Balustrade des Tempels der Athena-Nike, p. 36. Reliefs an der Balustrade [1881] p. 30. E. CuRTiL'S, ap. Archciol. Zeitung, XXXVII (1879), p. 97.

2) Plut., Fericl. 13. Cf. Ross, Archiiol. Aufsätze, I, p. 188, C, I. Attic. I, n. 335.

6o0 I^KS ANNÉES DE PAIX

remplacement sacré des fêtes (VAthêna. Ce futlà, après l'Odéon et rilécatompédos ou Parthijnon, le troisième grand travail de Périclès : les portiques antérieurs, ou Propylées, avec la montte en escalier'. L'architecte des Propylées futMnésiclès, Sa tâche était de couvrir l'extrémité occidentale du rocher, îe seul point par où la citadelle soit abordable, d'une construction propre à fermer l'esplanade par son côté le plus étroit et, en même temps, à l'ouvrir d'une façon solennelle. On trouvait en haut des degrés une colonnade dorique, avec un fronton semblable à celui d'un temple ; puis, on pénétrait dans un portique de 50 pieds de profondeur, dont le magnifique toit de m.irbre était supporté par six colonnes ioniques ; ce portique était fermé par un mur transversal, qui, avec ses cinq portes grilleßs, formait la clôture de la citadelle. Après les avoir franchies, on passait de nouveau dans une salle dorique à six colonnes, et de là dans l'intérieur même de la citadelle. Du bâtiment central des Propylées, de la porte d'entrée proprement dite, partaient à gauche et h droite deuxailes^ qui complétaient le couronnement du rocher : l'aile nord comprenait la salle peinte par Polygnote, la Pinacothèque. Les deux ailes s'ouvraient par des colonnades sur le large escalier découvert qui montait en pente douce jusqu'au portique d'entrée et joignait la ville haute à la ville basse. A droite de cette entrée^, le mur de Cimon s'avançait vers les gradins par un bastion en forme de tour; sans ce détail, il n'y avait rien dans le voisinage qui rappelât les anciennes fortifications. Avec ces colonnades hospitalières, éclatantes, qu'on voyait de loin dans la plaine, l'acropole s'ouvrait à tous ceux qui voulaient fréquenter les temples et les fêtes des Athéniens ; elle s'élevait au-dessus des bas quartiers, comme la couronne d^ la ville, comme une offrande grandiose, avec ses statues colossales, ses temples et ses portiques : et sur son front brillait, comme un diadème, la ligne de marbre des Propylées.

*) En ce qui concerne la disposition arcliilectonique de la montée de l'a cropoie, de i'à'voôo; (Cf. Archiiol. Zeitung, 1853, p. 202), les recherches inaugurées par Beule n'ont pus encore été menées à leur terme, même après le travail considéiable de Michaelis {Mittheil. d. D. A. Instit. I, p. 275 sqq.). Il a dû y avoir plus bas probablement des tours pour vigies.

Quand on bâtit les Propylées, Phidias n'était pas à Athènes, Jamais sculpteur grec n'avait obtenu jusque-là une gloire comparable à celle de Phidias après l'achèvement du Parthenon ; et ce devait être encore un triomphe pour la politique de Périclés de voir non seulement Athènes considérée comme l'école supérieure des arts plastiques, mais aussi ses maîtres appelés à l'étranger, partout où l'Etat avait les moyens et se sentait le devoir d'élever des monuments publics d'architecture et de sculpture qui répondissent aux exigencesmodernes.il n'y avait point, en dehors d'Athènes, de maîtres qui eussent un nom.

C'est ainsi que nous trouvons les artistes athéniens à l'œuvre dans tous les centres importants des contrées les plus diverses, entre autres à Delphes, où du reste on s'était efforcé en tout temps d'attirer les forces les plus actives de tous les pays. Les tympans du temple bâti par Spintharos ' furent exécutés par deux Athéniens. Praxias fut appelé le premier, et, après sa mort, Androsthène acheva cette grande œuvre-. Sur le fronton oriental on voyait Apollon trônant avec Artemis et Lèto, au milieu des Muses; sur celui de l'ouest, Dionysos avec les Thyiades; ce qui répondait exactement à l'année religieuse delphique, dont le culte d'Apollon occupait l'été, et dont l'hiver était consacré aux fêtes de Dionysos. Les deux artistes étaient les contemporains, mais non les disciples de Phidias. On voit par là qu'à côté de lui certaines écoles plus anciennes gardaient leur réputation, et étaient notamment bien vues des autorités de Delphes. Praxias était disciple de Calamis^; son successeur travaillait selon la manière d'Eucadmos, d'ailleurs inconnu.

Ce qui est plus étonnant, c'est que l'art attique ait été aussi bien accueilli par les Doriens et Péloponnésiens.Déjà les plus grandes œuvres de Polyclète ont été achevées sous l'influence d'Athènes : on dirait que, sur le terrain de l'art, l'antique rivalité des races s'est apaisée. Phidias lui-même aida le Még'arien ïhéocosmos dans l'exécution d'une statue de Zeus; parmi ses disciples, Thrasymède travailla pour Epidaure '*,

') Voy. ci-dessus, p. 78.

-') Brunn, KUnatldigeschkhte, I, p. 247 sqq.

^) Voy. ci-dessus, p. 613. — '■') Brl'nn, op. cit., p. 246.

Agoracritos pour Coronée en Béotie ; et rarchitecte du Parthenon, Ictinos, fut chargé par les Phigaléens, dans l'Arcadie méridionale, de hàtir leur temple d'Apollon.

Mais le fait le plus considérahle, c'est que Phidias ait été appelé au centre religieux de la péninsule dorienne ; et on peut être convaincu que Périclès éprouva une satisfaction particulière quand son ami partit pour Olympie, où il allait façonner, avec toutes les ressources de l'art, la statue de Zeus; nous savons, en effet, combien Périclès avait à cœur d'effacer l'antagonisme violent des races, et de ménager leur réconciliation par l'art et par la science.

Elis, aussitôt après les guerres médiques, s'était soustraite à l'influence de Sparte *. Il est vraisemblable que la reconstruction du temple de Zeus coïncide avec cette époque de l'histoire grecque où toute la contrée se groupa autour d'une capitale, et où l'on voulut aussi montrer dans la décoration d'Olympie plus d'indépendance et de libéralité, pour donner de plus en plus au sanctuaire péloponnésien le caractère d'un sanctuaire panhellénique. Une fois donc l'édifice bâti par un architecte du pays, Libon, et les sculptures des métopes exécutées par des artistes du Péloponnèse, on demanda, pour les travaux qui exigeaient une tendance ajtistique plus idéale et un talent de composition plus élevé, des maîtres de l'école athénienne, chargés de remplir avec des groupes de marbre gigantesques les tympans laissés vides. Pa?onios, né à Mendé euThrace, ne nous est pas connu comme disciple de Phidias ; mais sa représentation de la lutte engagée entre Œnomaos et Pélops, sur le fronton oriental dont les angles sont occupés par les figures couchées des dieux fluviaux d'Olympie, le rattache sans contestation à l'école attique. La composition du fronton occidental était due à Alcamène, le plus célèbre des compagnons et des disciples de Phidias. Dans les groupes mouvementés du Combat des Centaures, on voit sans doute ladépendance où restait encore la statuaire attique vis-à-vis de la période antérieure de l'art, car les têtes des dieux et des héros sont frappantes de rigidité et d'archaïsme; mais d'autre part, onrecon-

'^ Voy. ci-dessus, p. 428-429.

naît dans ces morceaux de sculpture un progrès décidé, car dans les limites du cadre architectural elles déploient ime plénitude de vie dramatique qui dépasse la sérénité épique dufronton du Parthenon^ et attestent en même temps un effort vers une caractéristique plus précise, dont le naturalisme hardi se fait voir à travers l'idéalisme de l'art attique. Nous apprenons donc là plus clairement qu'ailleurs à considérer l'époque de Périclès comme une période de transition, où se rencontrent à la fois la docilité lidèle à la tradition du passé, et une poussée impatiente en avant vers un mouvement plus vivant et plus inspiré, vers une complexité plus riche dans les sujets.

Les Eléens cependant ne voulurent pas seulement avoir en style atlique, comme les Delphiens, les groupes des tympans, mais décorer aussi de telle façon l'intérieur du temple de Zeus qu'il parût l'égal du Parthenon. Les deux édifices eurent cette ressemblance, qu'ils n'étaient point des sanctuaires pour le culte ordinaire, mais des temples réservés aux fêtes, et des Trésors publics. En effet, le foyer du culte de Zeus, à Olympie, n'était pas le temple même, mais bien le grand autel, dressé au nord-est du temple, et qui n'en dépendait en aucune façon. Mais c'est dans le temple qu'avait lieu le couronnement solennel des vainqueurs; et c'est là, bien que l'édilice n'eût pas originairement cette destination, qu'allait s'élever, à l'extrémité de la cella^ comme offrande sacrée des Eléens, une magnifique statue de Zeus qui devait dépasser en éclat et en richesse la Vierge d'Athènes.

C'est dans ce but qu'on fit venir Phidias, après l'achèvement du Parthenon ; avec son parent Pansenos, il se mit au grand travail qui lui était confié par les autorités du temple, pour une somme déterminée par un contrat. On lui fournit un atelier, où il s'établit avec toute la colonie de ses ouvriers, comme autrefois Bathyclès à Aitiyclœ ', pour entreprendre la plus grande tâche qui pût être assignée à la plastique hoUé^ nique ; il s'agissait, en effet, avec toutes les ressources d'un art mûri à Athènes, de tirer de l'or et de l'ivoire le Père des dieux et des hommes, l'arbitre suprême de la destinée natio^

') Voy. ci-dessus, p. 15i.

nale, jusque-là adoré sans statue, et d'en donner pourtant une image si parfaite, que les meilleurs parmi les Hellènes y reconnussent l'expression même de leurs sentiments.

C'était une statue assise, de grandeur colossale, pour laquelle môme le vaste temple semblait une demeure trop étroite. La tète exprimait à la fois la toute-puissance et la clémence, la fierté et la douceur affable : la chevelure était bien celle du Zeus homérique, qui en la remuant ébranlait l'Olympe. Le vêtement d'or qui couvrait les parties inférieures du corps laissait libre la poitrine puissante ; la main gauche tenait le sceptre surmonté d'un aigle, la droite portait^ comme la Vierge d'Athènes, la statue de la déesse de la Victoire. Car là Zeus non plus n'était pas conçu seulement comme un vainqueur couronné, qui a terrassé tous ses ennemis, mais comme celui qui donne la victoire, puisque c'est devant ses yeux et en son nom qu'on distribuait les couronnes olympiques, les plus hautes récompenses que le mérite d'un Hellène put conquérir. Le siège du trône était tout éclatant d'or et d'ivoire, et orné de figures en plein relief ou en .demi-bosse, qui représentaient les jugements rendus par Zeus, aussi bien que des scènes de batailles et des Victoires, tandis que les Charités et les Heures couronnaient le dossier, et que les pieds reposaient sur un escabeau dont le bord antérieur reproduisait un combat d'Amazones. PanîBuos avait décoré de peintures les parois qu'on voyait entre les pieds du siège. Enfin l'œuvre tout entière était dressée sur un socle imposant, haut d'environ douze pieds, orné de reliefs en métal doré représentant le cénacle des Olympiens enserrés par Helios et Séléné.

Ainsi, c'est en Ëlide que fart attique porta ses fruits les plus mûrs, qu'il s'épanouit avec le plus de richesse et de grandeur, par cette statue dont on a pu dire qu'elle avait élevé et purihé la conception que les Grecs avaient de leur dieu suprême; œuvre commune de Phidias et de son compagnon Colotès, un maître de premier ordre pour la sculpture cbryséléphantine-, qui a exécuté aussi dans le même style la table destinée à recevoir, avant la distribution, les couronnes des vainqueurs. Pan;enos à son tour fut le collaborateur de Colotès pour une statue d'Athôna, à Elis. Quant à Phidias^ il sculpta encore

une Aphrodite Ourania, qui appuyait le pied sur une tortue, et une statue d'enfant s'attachant lui-même le diadème de la victoire. Voilà comment, dans l'atelier de Phidias, le grand artiste et ses amis travaillèrent pour Olympie, pour la ville d'Elis ainsi que pour Cyllène, la ville du port, et. comment les artisans d'Elis se formèrent d'après les modèles et sous la direction de maîtres athéniens.

Pœonios fit sans doute partie de cette association, lui qui, après avoir achevé son fronton, resta avec d'aulres Athéniens à Elis, où à ce moment il y avait plus de commandes à obtenir, plus d'argent et de réputation à gagner que dans la ville dePériclès, absorbée par ses luttes dudedans et du dehors. Les Messéniens de JNaupacte lui confièrent la tâche de leur sculpter en marbre une déesse de la Victoire, d'une valeur égale à la dîme prélevée sur leur butin. Il éleva la statue, d'une façon tout à fait nouvelle — c'était probablement une allusion tacite à la victoire de Spbactérie qui survint pendant l'exécution môme, — sur un socle de marbre triangulaire, aussi haut qu'une tour, devant la façade orientale du temple de Zeus; ce fut un morceau brillant de la sculpture attique sur marbre; Nikè y était figurée descendant à travers les airs, les ailes déployées. Ce chef-d'œuvre n'a peut-être été achevé que vers 422 avant J.-C. '.

Les descendants de Phidias demeurèrent aussi à Olympie, où ils furent revêtus de la dignité Aq phœdi^yntes ^ : c'étaient des magistrats chargés de veiller à l'entretien de la statue de Zeus. Ainsi Tart et les artistes athéniens furent naturalisés à Elis, et la gloire d'Athènes devint celle de toute l'Hellade. Non seulement dans les colonies lointaines, comme Périclès l'avait tenté ^, mais aussi dans la terre mère, dans le Péloponnèse dorien lui-même, la fusion s'opéra, et les Etats qui s'étaient le

') Les indications bibliographiques concernant la Niké de Ptponios dans l'A7ch(iol. Zeitung, XXXV, p. 59. Scuubrlxg {Ibid. p. 6(3), y expose une chronologie à laquelle je me rallie dune manière générale, sans pouvoir accepter cependant le sens qui y est donné à ô(xpw:r,pta.

^) Les descendants de Phidias dans leur olfice de çatSpyvTat à Olympie (Pausan., V, 14, 5) : ils sont mentionnés dans une inscription olympique du II« siècle nprès J.-C. {Archiiol . Zeitung, XXXV, p. 193, n. 100).

^) Voy. ci-dessus, p. 620.

plus étroitement attachés à Sparte, tels que l'Elide et l'Arcadie, mirent leur honneur à se parer d'ouvrages dus à des maîtres athéniens.

Mais le principal avantage revint à Athènes elle-même, comme patrie de l'art qui avait été ainsi acclamé par la nation entière. Pendant la courte durée des années de paix sous Périclès, elle h,'était transformée; et si on réfléchit combien était complexe l'activité artistique, on comprend quelle influence elle a dû exercer sur toute la vie sociale et industrielle de la cité. Déjà le seul transport des matériaux amena la science de la mécanique, dans ce temps fertile en inventions, à faire, elle aussi, de grands progrès, et, dans cette partie, Artémon se rendit fameux entre tous ses contemporains \ Tous les ouvriers qui étaient nécessaires aux grandes entreprises artistiques, les maçons, charpentiers, statuaires, forgerons, fondeurs de bronze, tailleurs de pierre, teinturiers, les orfèvres qui travaillaient le métal pour en revêtir le bois, les maîtres do la plastique chryséléphantine qui savaient rendre une matière rebelle si ductile qu'elle se collait comme une peau sur le moule de bois, les peintres, sculpteurs sur bois, tisseurs de tapis, les brodeurs d'or et d'argent, les g'raveurs sur pierre^, etc., tous curent part à ce développement brillant que prit à Athènes, dans le domaine de l'art, le génie humain. Chacun d'eux fut encouragé dans sa vocation et rendu capable d'un travail supérieur. En efl'et, les restes de l'art attique montrent de la façon laplus évidente que l'industrie artistique a été aussi animée d'une vie plus noble; et, jusque sur les terres-cuites ou les basreliefs funéraires sans valeur, on reconnaît, en dépit d'une exécution purement industrielle, le sens délicat de la forme> la netteté de conception, le calme et la sérénité, la dignité morale qui disting-uent les œuvres de Phidias. Son atelier a été une école populaire, d'une action étendue et durable.

Jusque-là les métiers artistiques avaient été pratiqués dans des familles indigènes, qui se transmettaient de père en iils la technique héréditaire. Cette forme du culte de l'art, nous la trouvons établie pour la nmsîque et la poésie, par exemple,

^) Voy. cUdessus, p. '622.

LA VIE ARTISTIQUE A ATHÈNES GoT

dans les familles de Simonide, de Bacchylide, de Pindare, de Stésichore, de Sophocle et d'autres encore; il en fut de même pour tous les arts plastiques. Ici l'organisme de la famille avait une influence toute particulière, parce qu'il soutenait solidement la marche assurée et constante de la technique vers la perfection ; et même, sans lui^ tout progrès eût été impossible.

L'âge de Périclès fut aussi une véritable époque de transition en ce sens qu'alors on renversa les barrières de ces traditions familiales, du moins en tant qu'elles pouvaient entraver l'art ; car non seulement la libre concurrence fut ouverte à tous dans l'intérieur de la cité, mais aussi les artistes étrangers arrivèrent pour prendre part à ce concours de talent et de travail établi à Athènes. Bientôt on y vit travailler, en même temps que le ThasienPolygnote, Nicanor et Arcésilas, deux peintres de Paros; et de cette même île de marbre, qui fut de tout temps particulièrement fertile en sculpteurs capables, vinrent Agoracritos, un des disciples favoris de Phidias, Colotès, que le maître estimait comme son aide le plus habile, Thrasymède.Locros, Aristandros, père de Scopas. Tous trouvèrent à Athènes une seconde patrie et l'emploi glorieux de leurs talents ; on peut donc bien dire que jamais la vie artistique d'une nation ne s'est développée dans des conditions plus favorables.

C'est là qu'après avoir poussé librement dans les contrées les plus diverses de FHellade, les arts furent pour la première fois associés dans des œuvres grandioses , sous la tutelle du plus riche des Etats, sous la surveillance du plus éclairé des connaisseurs, qui disposait des ressources publiques sans que rien gênât ses intentions, enfin, sous la direction d'un génie supérieur, qui régnait sur tous les domaines de l'art plastique. Dans l'Athènes de Périclès, le zèle de tous pouvait s'unir à l'influence bienfaisante dune autorité ferme, et les travaux commandés par l'Etat pouvaient s'exécuter avec la spontanéité d'un enthousiasme qui n'était point du reste confiné dans le monde des artistes. Car les pacifiques et industrieux habitants d'Athènes aimaient l'activité provoquée parles constructions de Périclès. Il fallait aller chercher au II 42

loin des matériaux de toute sorte, métaux, ivoire, pierres précieuses, bois d'espèce étrangère. Toutes les classes participèrent ainsi à la vie artistique commune, depuis l'artiste qui dans la solitude mûrit ses pensées et trace ses plans, en passant par toutes les séries de marchands, d'industriels et d'artisans, jusqu'aux mineurs et aux terrassiers, aux charrons, aux cordiers et aux voituriers, qui eurent pour fonction de monter sur les hauteurs de l'acropole d'innombrables blocs de marbre. Tout ce qu'on gagne vient de l'Etat; tous sont engagés dans ses entreprises. Les capitalistes sont contents, parce que les occasions se multiplient de placer leur argent dans des affaires lucratives ; ils peuvent fixer un intérêt de plus en plus élevé pour la location de leurs maisons, de leurs navires, de leurs esclaves. Les paysans sont contents, parce que la valeur du sol et de ses productions augmente sans cesse. Quant aux gens absolument sans fortune, l'Etat prend soin d'eux; cène sont pas pour lui des indigents qu'il secourt, mais des citoyens qu'il emploie, qui prennent une part active aux entreprises publiques, et qui, grâce au taux élevé des salaires, peuvent arriver rapidement à un gain proportionné à leurs capacités. Ainsi les constructions de Périclès contribuèrent essentiellement à favoriser une heureuse répartition de la richesse parmi la population libre.

Le bien-être universel parvint donc à un si haut point, que pour cette seule raison la masse du peuple se fût associée avec joie à la politique de Périclès, quand bien même elle n'eût pas été en même temps pénétrée de ce sentiment, que ces travaux servaient plus que tout le reste à la gloire de la ville natale. Les plus humbles services avaient leur dignité, puisqu'eux aussi aidaient la communauté à réaliser de tels desseins. Les citoyens éprouvaient une fierté patriotique plus haute, quand ils voyaient leur république ornée des plus nobles chefs-d'œuvre de l'art, et éclipsant toutes les autres villes des Hellènes ; et, comme ces ouvrages possédaient à côté de toute leur magnificence une noble simplicité, comme ils étaient intimement pénétrés d'une pensée sublime, admirables de mesure et d'harmonie, brillants de sérénité et de grandeur, ils devaient assurément élever et purifier les âmes de ceux qui les voyaient

graduellement s'avancer et qui, une fois achevés, les avaient tous les jours sous les yeux. En effet, ces œuvres avaient en elles-mêmes une force secrète qui emportait l'homme au delà des limites étroites de sa condition personnelle, et le forçait à se faire une idée haute et vénérable aussi bien de l'Etat capable de telles créations, que des devoirs du citoyen.

Mais ceux-là même qui ne pouvaient regarder cette ville avec l'affection naturelle à ses enfants, les sujets et les étrangers, ne purent se soustraire à l'impression produite par la splendeur d'Athènes. Les uns devaient trouver moins lourd d'obéir à une telle république ; les autres, reconnaître que tout ce qui distinguait la race hellénique, la culture intellectuelle et la noblesse de Fart, avait atteint à Athènes sa perfection: donc, quiconque avait le goût de ces grandes choses devait considérer Athènes comme la capitale de la Grèce, et, en un certain sens, se sentir lui-même Athénien.

Yoilà bien ce qu'avait voulu Périclès : qu'Athènes se montrât un jour digne de commander aux Hellènes. L'argent employé à atteindre un tel but ne fut réellement point gaspillé; car non seulement ces dépenses ont répandu pour le présent le bien-être et le contentement, mais ces œuvres d'art ont constitué pour Athènes un trésor inaliénable, un capital dont les intérêts ont fait vivre la ville jusque dans l'extrême décadence ; si bien qu'aucun homme d'Etat n'a procuré à sa patrie des avantages matériels d'une valeur plus durable que ne fit Périclès. Et puis, il pensait aussi à la gloire de la ville dans l'avenir ; il voulait qu'il restât des monuments de sa grandeur, capables de survivre à son histoire, et que l'acropole, dans les âges les plus reculés, portât témoignage en faveur du siècle de Périclès.

On travailla aux Propylées pendant cinq ans, à partir de la dédicace du Parthenon. Les dépenses totales furent évaluées à 2,012 talents \ En 435 (01. lxxxvi, 2), les crédits extraordinaires pour constructions publiques furent limités à 10,000

1) Environ 11,858,840 francs. Au sujet de ces 2,012 talents, voy. Kirchhoff, Zur Gesch. des athenischen Staatsschatzes, p. 56 (Abhandl. d. Preuss. Akad. 1876).

drachmes par an*: c'était la troisième année de l'entreprise. Pendant la quatrième et la cinquième années, on poussa les travaux avec une hâte croissante -. On sentait que c'étaient là les dernières années de paix ; en effet, avant que l'édifice fût achevé, éclatait la guerre qui allait réclamer et absorber toutes les ressources de la République.

') Voy. ci-dessus, p. 537, l.

-) Documents sur la construction des Propylées :voy. Böckh, Staatshanshaltnng, II, p. 336 et Kircuhofk, ap. iV. Jahrbb. für Philol., 1861, p. 47 sqq. C. I. Attic, I, n. 314, 315. Cf. Kirchhoff, De fragmentis quibusdam tituli Attici ad opus aliquod œtatls Pericleas referendi [a^Ç). Nuove Memorie deir Institut, di Corr. Arch., 1865, p. 129].

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