PROSPÉRITÉ D"ATHÈ^ES SOUS PÉRICLÈS
Athènes, d'abord capitale du petit territoire de FAttique, ayant passé au rang de chef-lieu du gouvernement fédéral des villes maritimes, cette élévation exerça nécessairement aussi une influence profonde sur son administration intérieure et principalement sur son régime financier. Après comme avant, sans doute, la valeur des citoyens devait demeurer la vraie richesse de l'Etat : les Athéniens, au lieu de se reposer sur leurs lauriers, devaient être, par leur bravoure et leur entraînement militaire, les premiers soldats de la confédération. Mais cela ne pouvait être la seule assise de la cité. iJepuis qu'Athènes était devenue une puissance maritime, l'argent était le nerf deTEtat, et,si dans des temps plus anciens l'administration des finances n'avait point formé une branche spéciale des services publics, il n'en était plus de même à ce moment ; la meilleure marque que les hommes d'Etat athéniens pussent donner de leur sagesse, c'était de découvrir, d'organiser et d'utiliser à propos les ressources de la commune.
De même que, dans une maison bien tenue, les dépenses nécessaires sont réglées d'après les revenus fixes des biens de
*) 'Apysiot ÈXOovrî: ny.çi' 'Aûr,vaîo'j; susxâXouv on, ytyp'X\i.\iviov Iv xaî; (Titovoat:;
7iapa7t).î0(7xt (Tiiuc. V, 56). Il s'agissait des Lacédémouiens qui avaient envoyé par mer une garnison à Kpidaure. De là, la prétention élevée par les Athéniens de porter sur leurs listes d'estimation toutes les villes situées audedans des frontières de leur empire maritime, et de déterminer leur apport avant même qu'elles ne fussent obligées au tribut.
PROSPÉRITÉ d'aTHÈNES SOUS PÉRICLÈS 527
la famille, ainsi rÉtat de son côté pourvoit à ses besoins d'abord par ce que lui procurent ses propriétés en forêts, pâturages, terres, maisons^ mines, arbres fruitiers, etc.; à cela s'ajoutent les octrois. Deux sortes de revenus, qui n'étaient pas perçus directement par l'Etat, mais affermés*, s'étaient considérablement augmentés avec l'extension de la puissance d'Athènes. Parmi les possessions des États soumis, bon nombre avaient passé dans le domaine immédiat de la république athénienne, comme on peut l'admettre, par exemple, pour les mines de Thrace. De même, à mesure que le commerce prenait son essor, les recettes des douanes s'étaient singulièrement élevées, aussi bien les droits d'importation et d'exportation acquittés par les grands négociants, que les redevances de marché pesant sur les petits marchands. Dans la même proportion avaient monté les revenus qu'on tirait de la cote personnelle et des patentes payées parles métèques"; carcetle classe avait, depuis l'époque de ïhémistocle, considérablement gagné en nombre et en importance. Enfin, les affaires litigieuses étant devenues plus fréquentes, les frais de justice, les indemnités, les amendes, qui constituaient une portion notable des revenus publics, s'étaient multipliés. Cet argent permettait à l'Etat de vivre sans faire immédiatement appel aux ressources des citoyens imposables, et ainsi Athènes ignora longtemps tout embarras financier, n'eut pas à se plaindre du poids des taxes. En effet, ce que le commerce et l'industrie payaient à titre de contribution indirecte, n'était en réalité qu'un remboursement à l'État qui protégeait et favorisait le mouvement des affaires, et était aisément regagné par ceux mêmes qui le versaient.
Mais, quoique les citoyens n'eussent pas à suffire, en tant que contribuables, aux besoins ordinaires de l'État, ils n'en restaient pas moins avec tout ce qu'ils possédaient au service de la cité, toutes les fois qu'elle avait besoin d'eux pour quelque entreprise particulière . Or, c'étaient surtout les fêtes publi-
') Sur les biens de l'État et les fermiers généraux, voy. Böckh, Staatshaushaltung, I, p. 415 sqq.
-} Capitation due par les étrangers {ibid., p. 445), et impôt sur les esclaves [ibid., p. 448).
ques et les préparatifs de guerre qui offraient l'occasion de les utiliser ainsi. Ces frais étaient, pour la plus grande partie, couverts par l'argent des citoyens riches, qu'on choisissait dans les dix tribus, et qui, d'après un ordre réglé, se chargeaient des dépenses, soit périodiques et annuelles, soit extraordinaires, appelées prestations publiques ou litwgies.
Les premières avaient pour but l'exercice et l'entretien des chœurs, qui concouraient ensemble dans les représentations dramatiques et musicales; puis, la préparation des autres jeux, courses de chevaux, courses à pied, dans les stades et dans les palestres, régates ; puis encore, l'équipement des théories qu'on envoyait aux sanctuaires étrangers, le renouvellement des costumes de cérémonie, le repas donné aux gens de la tribu à l'occasion des fêtes, etc., etc. Dans les liturgies extraordinaires était comprise surtout la triérarchie \ c'est-à-dire l'obligation pour les citoyens de mettre les vaisseaux de la république en état de tenir la mer, d'enrôler des équipages, et de prendre à leur compte, en ce genre, toutes sortes de dépenses et d'avances.
Ce système avait ses inconvénients, et il ne faut pas les méconnaître ; c'est qu'ainsi il devenait impossible d'arriver à une répartition équitable des charges publiques. Une ligne de démarcation, nécessairement toujours arbitraire dans une certaine mesure, divisait tous les citoyens en deux groupes, les riches et les pauvres. A ceux-ci on ne demandait rien : ils n'avaient qu'à se servir de l'Etat pourleursjouissances; ceuxlà étaient soumis à la plus dure contrainte. Parmi les riches, d'autre part, les uns savaient échapper le plus possible à ces lourdes obligations, tandis que d'autres se ruinaient par patriotisme ou par vanité. Car l'Etat comptait, surtout pour les dépenses relatives à la guerre, sur l'esprit de sacrifice qui animait ses citoyens, et le peuple s'accoutumait, dans la célé-
*) A la rigueur, toutes les liturgies sont des prestations régulières, bien que les triérarchies figurent parmi les liturgies extraordinaires, car on élisait aussi des triérarques en temps de paix: seulement, on ne leur imposait pas alors de charges aussi lourdes (Schümann, Griech. Alterth., I*, p. 586. BöcKH, op. cit., I, p. 700. Schäfer, Demosthencs , I, p. 155. Il n'y a que TeW^opâ qui fût considérée comme prestation extraordinaire.
PROSPÉRITÉ d'Athènes sous périclès 529
bration des fêtes, à accroître continuellement ses exigences. Cependant, tant que la prospérité des habitants fut florissante et tant que fut vivant leur patriotisme, l'Etat retira sans aucun doute les plus grands avantages de l'institution des liturgies. Par là, en effet, on épargnait au trésor public des dépenses considérables, et celles-là précisément qu'il était le plus difficile de régler avec économie. Puis, ces charges publiques étaient un honneur, un o])jet d'émulation. Les liturgies, du reste, n'étaient pas seulement un sacrifice pécuniaire ; elles comportaient aussi un service personnel qui exigeait de la capacité et de l'adresse, et ainsi on se préparait par une éducation perfectionnée à remplir tous les devoirs de la vie sociale pendant la guerre el pendant la paix. Primitivement, leschorèges conduisaient eux-mêmes le chœur, comme les triérarques leurvaisseau;ils avaient aussi le droitde surveiller les hommes enrôlés par eux, et se trouvaient ainsi jusqu'à un certain point dédommagés de leur sacrifice par l'honneur et l'influence qu'ils y gagnaient.
Bien que le système des liturgies ait atteint pour la première fois son développement complet avec l'établissement de la démocratie et de la puissance maritime d'Athènes, il avait été institué déjà à une époque antérieure, et on en trouve aussi le germe dans d'autres Etats. Mais, ce qui paraît dans l'histoire grecque un phénomène absolument nouveau, c'est cette source de revenus que l'Etat tirait des contributions fédérales^ en ce sens qu'elles n'étaient pas, comme dans le Péloponnèse, réglées par les nécessités du moment, mais payées régulièrement chaque année, qu'ainsi elles entraient dans le budget comme un apport fixe, et pouvaient être employées pour l'administration intérieure.
La première fixation du total do ces tributs à une somme de 4Ô0 talents, se rapporte à l'époque qui suivit la victoire de l'Eurymédon \ On obtint cette somme parce que, à mesure que la mer devenait plus sûre, les villes maritimes qui avaient fourni Jusque-là des coDtingents particuliers préférèrent, toutcompte fait, s'arranger avec Athènes au moyen de contributions ins-
') Voy. ci-dessus, p. 372.
crites au rôle, ce qui, tout en répondant à leurs convenances, leur assurait aussi des avantages financiers. A cela s'ajoutèrent les diverses exécutions fédérales qui, là où elles furent nécessaires, mirent fin à l'obligation de fournir des contingents particuliers.
Le taux des contributions avait été fixé d'après les ressources financières de chaque ville, et les rôles qu'on a conservés nous donnentune échelle pour évaluer la prospérité des localités qui pour la première fois furent réunies sous l'autorité d'Athènes. Parmi les villes rapprochées les unes des autres par la petitesse même de leur territoire, Abydos payait 4 talents, Lamjisaque 12, Périnthe 10, Selymbria 5, Chalcédoine 9, B\zance IS, Rhodes (ses possessions continentales mises à part) 18, et plus tard Lindos, pour elle seule, 15.
Dans les endroits où existaient des ressources industrielles d'une nature spéciale, nous trouvons aussi établies des contributions extraordinaires. Ainsi, Paros paie 16 talents, plus tard 30. Il semble qu'on ait considéré les carrières de marbre comme une sorte de domaine de l'empire, dont on laissait l'usufruit aux insulaires. C'est au même point de vue qu'on peut expliquer les 30 talents où montait l'apport de ïhasos, riche en mines. Les 30 talents des Éginètes doivent être regardés au contraire comme une amende, une sorte de contribution de guerre permanente, qui permît à une politique impitoyable d'anéantir les derniers débris de l'antique richesse de cette île '.
D'autre part, il y avait des contrées vis-à-vis desquelles la sagesse imposait une politique de prudence et de ménagement. C'étaient, particulièrement, les districts lointains des frontières, qu'on n'avait pas aussi sûrement dans la main. Là, on n'osait pas donner aux villes une occasion de se plaindre que la confédération attique leur fût plus onéreuse qu'autrefois la domination des Perses. On voit un traitement plus doux appliqué aux villes situées près du golfe de Carie, où la plus forte contribution, celle de l'ile de Cos, ne dépasse pas
*) Pour Égine, il y avait des raisons particulières de forcer le cliiffre des taxes (BocKH, op. cit„ II, p. 631) : pareil traitement est appliqué à Potidée en 436, et à Éphèse (E. Curths, Beitrüge ^ur Gesch. und Topog''r von Kleinasien. 1872, p. 21).
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5 talents. De même en lonie et en Ëolie. Milet, avec Léros, Tichioiissia et d'autres villes, paie 10 talents; Colophon, Phocée, 3 talents chacune : Ephèse, 7 ^ji, parfois 6. Le clergé du riche sanctuaire éphésien jouissant d'une grande influence, on pensait qu il fallait lui témoigner des égards particuliers.
Mais, quand il s'agissait des contrées comprises dans la sphère immédiate de la puissance d'Athènes, tous les ménagements de ce genre disparaissaient; c'est pourquoi le tribut des iles atteint le taux proportionnellement le plus élevé : 6 talents 4000 drachmes à Naxos, 12 (et même plus tard 15) à Andros, 3 à Cythnos. Les villes d'Eubée, après la prise de Chalcis ', sont frappées d'une redevance de 33 talents -.
Bien différentes sont les rubriques des villes « qui se sont imposées elles-mêmes » et « que les particuliers ont inscrites comme villes tributaires". » Cesdeux rubriques, que nous trouvons au rôle de l'année 437 (01. lxxxv, 4), comprennent principalement des villes de Thrace : et il est à supposer que, au moment delà fondation d'Amphipolis, on s'est attaché à gagner par un traitement amical les localités situées sur ce littoral. Par contre, Amorgos, comprise aussi sous la première rubrique, avait été d'abord tributaire des Samiens. Sans doute cette île, pendant la guerre de Samos, s'était rangée volontairement du côté d'Athènes \ et elle en fut récompensée en obtenant une situation privilégiée, après la dissolution de la ligue samienne, de même que les Sporades doriennes, Casos et Symé. Mais quand on voit des villes isolées, situées aussi surtout en Thrace, être incorporées dans la confédération par l'entremise de simples particuliers, on peut croire que les citovens de ces Etats, par exemple, les plus riches marchands, se cotisaient pour payer une certaine contribution, voulant
') Voy. ci-dessus, p. 448.
-) En faisant le compte du tribut de l'Kubùe, il faut considérer qu'il y avait dans le pays plus de 6000 citoyens atliéniens (ci-dessous, p. 5il) qui ne devaient pas supporter les charges des impôts au moyen desquels les villes parvenaient à payer leur tribut.
3) Sur les deux rubriques extraordinaires de ttôXîi; aOtai çôpov xaEâixr/o« et de uô)>£i; ä; ot lôtwTa èvÉypx'î/av tfôpov tpipôiv, voy. KuiiLE«, ibid.^ p. 136. LöscHCKE {De titulis atticis, 1876, p. 16).
*) Yoy. ci-dessus, p. 522.
532 LliS ANNEES DE PAIX
ainsi procurer k leur ville les avantages commerciaux que leur assurait la soumission à la ligue maritime athénienne, quand, pour quelque raison particulière, il ne paraissait pas possible que l'Etat lui-même y adhérât formellement.
Le total des villes tributaires, d'après Aristophane *, était de 1,000; c'est un chiffre rond, mais qui peut n'être pas au fond sensiblement exagéré, si on y fait entrer toutes les petites localités qui ne sont pas portées nommément sur les rôles officiels.
Mais ces listes mêmes nous montrent que nous n'avons pas affaire à un empire ayant des limites précises et une cohérence solide. Ses liens se relâchaient du côté de l'extérieur^ là où il s'étendait le long du continent situé au delà de la mer ; et la dépendance de mainte ville inscrite sur les rôles était parfois purement nominale. Aussi peut-on constater des déficits importants dans les tributs, qui à la fin, entre les années 446 et 440 (Ol.Lxxxin, 3 : lxxxv, 4) tombent de 460 talents à 423 1/2 environ -. On trouve aussi, dans la série des noms, des inégalités considérables. Tandis qu'en 443 (01, Lxxxui, 4) les villes des cercles tributaires d'Ionie et de Carie réunis atteignent le chiffre de 71, en 436 (01. lxxxvI;, 1) les deux cercles n'en forment plus qu'un seul ^, et on n'y compte que 46 villes. Les Lyciens, qui, comme formant déjà uneligue de cités, sont entrés en bloc dans la confédération moyennant uneredevance collective de 10 talents'*, disparaissentde la liste, absolument, en 446 (01. lxxxiii, 3) ; mais on y trouve encore la lointaine PhaséUs^la plus excentrique des villes fédérées du
') Aristoph., Vcsp., 707. Böckh, Staatshaiishaltimg, If, p. 664. • -) Köhler [ibid., p. 133) compte 423 1/2 talents au lieu de 460. Cf. KincHHorF, Zur Geschichte des athenischen Staatsschatzes (Abhandl. d. Berl. Akad., 1870), p. 29.
^) La fusion des deux cercles n'apparaît qu'en 436 (C. I. Attic, I, n. 24 i-) : à ce moment, celui d'Ionie est le plus grand (Tiiuc, III, 31), tandis que celui de Tlirace se trouvait diminué par la défection des villes chalcidiennes et botléiennes (Köhler, op. cit., p. J33). Le total des noms portés sur les rôles des contributions est à celui des noms inscrits en 425 (01. LXXXVIII, 4) comme 2 est à 3 (Köhler, p. 121).
.*) Sur les groupes de villes formant des sf/ntélies, voy. Köhler (op. cit., p. 122) qui fait figurer sur ses listes même les noms cités par Cratères et r'}a encore retrouvés dans les inscriptions.
PROSPÉRITÉ d'atHÈNES SOUS PÉRICLÈS 533
côté derorient, port qui, en raison de l'extension de ses armements, avait intérêt à entretenir des relations étroites avec Athènes.
Ces oscillations n'ont pas exercé sur les finances de l'empire une influence visible. La somme de 460 talents se maintint pendant seize années comme total des tributs; puis, en 438 (01. Lxxxv, 3), il y eut une augmentation qu'on peut évaluer en prenant pour échelleles villes de Thrace,par exemple, Mendé, la Samothrace, Potidée^ dont les taxes s'élèvent respectivement de 5 talents à 8, de 4 à G, et de 6 à IS *, De cette façon, le total a atteint 600 talents. Une somme aussi énorme risquait moins encore que le tribut primitif d'être absorbée par les dépenses militaires : aussi, les excédants finirent par constituer le Trésor de l'Etat,
L'idée d'un trésor public est aussi ancienne à Athènes que la résolution de constituer une puissance maritime : on n'imagine pas une flotte sans trésor. Les mines d'argent du Laurium constituèrent le capital de fondation; mais l'histoire propre du Trésor athénien ne commence qu'au transfert de celui de Délos *. On raconte que l'argent fut confié à Périclès * : nous pouvons admettre en conséquence que c'est lui qui non seulement en a provoqué le déplacement^, mais aussi en a réglé l'administration, comme étant devenu le trésor public d'Athènes. Ce qui montre combien puissante a été en cette matière l'influence de Périclès, c'est qu'il passe pour avoir érigé en principe que la puissance d'Athènes reposait sur ses revenus. Aune époque antérieure, c'étaient les t3Tans qui appuyaient leur pouvoir sur l'or, c'étaientPolycrate, Pisistrate, les despotes siciliens ; mais, dans les Etats libres, on ne pouvait pas employer lesmesures auxquelles un tyran avaitrecours pourformer son trésor: aussi ces Etats n'étaient-ils pas en position de se lancer dans de grandes entreprises . Athènes fut la première cité de la Grèce qui fit appel à la puissance de l'or en même
^) Augmentation des tributs en 438 (G. I. Attic, I, p. 226).
-) Voy. ci-dessus, p. 424-427.
3) 'Aô/ivaîoi ■zr\<; v.aTà OiXaTTav Y|Y£[i.ovta; avT£"/ôjJ.£vot Ta èv Avjîiw xoivrj (juv- Y]Yu.Éva xP^f^-otta xd(),avTa ay^zS'ri hf.ia.y.^rsyïna, [ASTv^vsyxav e'iç Taç 'AÖv^va; y.ai TcaOiOU)7.av çu).âTTS'.v Ilepixleî (DlOD., XII, 38).
o34 LES ANNÉES DE PAIX
temps qu'à Fénergie de citoyens libres. C'est le mérite de Périclès d'avoir reconnu combien ôtait précieux un tel avantage, et d'en avoir tiré parti; il vit là la véritable force d'Athènes, surtout en face de Sjiarte ; celle-ci, en elfet, par suite de l'insuflisance des ressources publiques et malgré toute la bravoure de ses citoyens, malgré l'importance de l'armée fédérale du Péloponnèse, fut toujours paralysée dans ses mouvements, et, dans diverses circonstances où il lui fallait de l'argent pour agir, elle fut à la merci du bon vouloir soit de ses alliés, soit des clergés de Delphes et d'Olympie, assez riches pour lui avancer los fonds nécessaires \ Il s'ensuivit qu'elle ne put jamais entreprendre que des campagnes isolées, ni poursuivre que des résultats éphémères. Une politique indépendante et ferme n'était possible qu'avec l'aide d'un trésor ; aussi Périclès considéra-t-il que, pendant les années de paix, la tâche la plus pressante était d'en constituer un, qui fut placé sous la protectiotl de la déesse Poliade.
Depuislongtemps,les dépôtsles plus sûrs étaientlestemples; c'est là que tout d'abord on a réuni des capitaux; c'est des prêtres qu'on a appris l'administration des finances -. Si donc il existait, à l'intérieur d'une commune pauvre en revenus publics, quelque sanctuaire dont les recettes et les réserves pécuniaires fussent considérables, la tentation était bien forte d'étendre à ce point la puissance de l'Etat qu'il put faire servir à ses fins ces ressources, sans dépendre du bon vouloir du clergé. On paut signaler, au temps des Pisistratides, des empiétements de ce genre ^. La déesse Poliade a été primitivement dotée de revenus fixes, que l'Etat lui garantissait ; en retour, l'Etat s'est réservé un droit de surveillance et de contrôle sur le trésor du temple. C'est en quelque sorte, sous les formes les plus respectueuses possible, la sécularisation des biens du sanctuaire qu'on poursuivait, une conciliation entre
') Tni-'CYD., I, 121, 3. 143, 1. C'est ce qui explique le jiigeraent des adversaires d'Athènes : wvr.r}) 'AO/,va''wv t] ovv^tp.'.: ax),).ov r, or/.îîx (ThL'CYD. , I, 121,3).
2) Voy. ci-dessus, p. 52-53. Sur les opérations finnncières des prêtres, cf. E. CuRTius, Stelhmg des Priest erthv.nis Ici den Alten (Berliner üniversitätsrede vom 22 Mürz 1878).
3} Voy. vol. I, p. 450, 3.
PROSPÉRITÉ d'ATHÈNES SOUS PÉRICLÈS 535
l'État et le clergé, grâce à laquelle en réalité tout tournait à l'avantage de l'État, sans que cependant on perdit jamais de vue ce qu'on devait à la religion.
C'est seulement au temps de Périclès que nous pouvons saisir avec quelque précision ces rapports tout particuliers qui existaient entre les finances d'Athènes et les temples *. A cette époque, l'excédant qui restait à l'État, après qu'on avait couvert les dépenses ordinaires, sur les revenus de l'année, fut confié à la déesse Poliade, réuni à son trésor propre, et mis comme lui à l'abri du lieu sacré. Mais ces sommes (c'est-à-dire essentiellement le montant des tributs) n'étaient là qu'en dépôt : elles appartenaient toujours au trésor public, pour la garde duquel l'État, depuis le transfert de la caisse fédérale, payait un soixantième des recettes de l'année ; c'était la part du temple, considérée comme une offrande sacrée prélevée sur une récolte ^.
La déesse avait en outre son trésor personnel, qu'alimentaient annuellement des fermages, des redevances obligatoires payées par les familles athéniennes ^, des amendes, des dîmes. Il formait avec le dépôt public ce qu'on appelait « les deniers de l'acropole »^ et comprenait aussi les autres objets précieux, les lingots d'or et d'argent, les présents sacrés qui venaient de l'État et des particuliers. Enfin, le manteau d'or de la Yierge (IlapôÉvôç) constituait un capital spécial.
En réalité, l'État ne pouvait disposer librement que de son dépôt ; tout le reste était argent sacré, propriété de la déesse, dont le droit absolu était reconnu par ce fait même qu'on ne pouvait en utiliser aucune partie pour les besoins publics que sous la forme d'un emprunt', et qu'ainsi l'État contractait l'o-
1) Sur le mécanisme financier, cf. Kirchhoff, op. cit. La caisse des dépôts s'appelle uapaxa'caOvixY). La majeure partie des recettes courantes (xà upocrîovTa) est fournie par les tributs. Il y a en outre un fonds de réserve (TàCiTtâpXovTa). Cf. ci-dessous, p. 537.
-) Ce soixantième ((j-vàv aTto -roo taXàvrou) était le seul versement que les Hellénotames pussent effectuer sans ordre spécial, mais sous le contrôle des logistes, comme Ta démontré Köhler {Urkunden, p. 104) d'après la suscription de la liste XXXIY.
*) Les reconnaissances étaient exposées près du temple. (Kirchhoff, op. cit. y p. 41 sqq., et ci-dessous, p, 539.)
bligation d'en servir l'intérêt et d'en effectuer le remboursement. Mais, dans cette opération financière, le consentement du propriétaire était présumé tacitement. On avait recours aux deniers sacrés même avant d'avoir épuisé le dépôt ; et si on s'appliquait sérieusement à rembourser l'emprunt dès que les ressources le permettaient (c'est ainsi que les frais de la guerre de Samos furent couverts par les versements imposés aux Samiens vaincus), pourtant ces paiements, aussi bien que les intérêts soldés et les dîmes, enricbissaient finalement le fonds de réserve, et le but de toute cette institution était, en somme, que l'État, dans une circonstance donnée, put mettre la main sur tout le numéraire de l'acropole, aussi bien que sur les objets précieux et les offrandes consacrées, en un mot, sur tout ce qui figurait dans l'inventaire.
Il s'agissait là non seulement de la propriété de la déesse nationale et tutélaire, d'Athèna-Polias^ mais aussi de ce qui appartenait à Athêna-Nikê; et, lorsque les deux trésors sacrés furent réunis en un seul, on alla plus loin encore dans la concentration de tous les fonds de réserve à l'acropole. On y centralisa également les trésors des autres divinités dans une caisse commune \ qui fut gardée au Parthenon à côté de celle d'Athêna, organisée d'une façon tout à fait analogue, et mise pareillement à la disposition de TEtat. Ce fut l'œuvre d'une loi portée en 433, sous le gouvernement de Périclès, et qui compléta dans ses parties essentielles l'organisation du régime financier.
On avait donc ainsi à l'acropole, dans un même édifice, tous les deniers publics, aussi bien les fonds de l'Etat immédiatement utilisables que les trésors sacrés d'Athêna et des autres divinités ; mais ni les uns ni les autres ne pouvaient être employés que sous des conditions limitatives. Celles-ci, en fait, n'étaient qu'apparentes : caries intérêts payés (1 -^Vo) étaient si minimes, qu'il n'y avait pas à s'en préoccuper. Pourtant, ces restrictions servaient du moins à maintenir fermement la séparation entre les propriétés de l'Etat et celles des dieux, et mettaient un frein à l'excès des dépenses. Car
1) Sur le Trésor central, voy. Kirchhoff, ibid., p. -4-4.
PROSPÉRITÉ d' ATHÈNES SOUS PÉRICLÈS 537
c'était d'un double point de vue qu'était sortie toute cette institution. Dune part, l'Etat devait au dernier instant être assuré de trouver sous sa main, en cas de besoin, toutes les valeurs monnayées et non monnayées que renfermait l'acropole ; d'autre part, il fallait le mettre à Fabri d'une prodigalité peu réfléchie, danger assez facile à prévoir dans une commune démocratique. C'est pourquoi, sur le dépôt confié à la déesse, on prélevait une certaine somme à laquelle on ne touchait jamais, qu'on mettait de côté pour parer à des éventualités tout à fait extraordinaires, par exemple à une attaque d'Athènes par mer. On avait aussi promulgué des règlements pour l'emploi même de l'argent public, qui établissaient dans le budget des dépenses des articles précis. Ainsi, dans la loi de 435, une somme fixe était attribuée aux constructions publiques, et le reste était réservé rigoureusement^ puisque tout supplément de crédit affecté à ces travaux était limité à un maximum de 10, 000 drachmes'. Toute proposition contraire à ces mesures devait être punie d'une amende, à moins qu'on n'eût obtenu pour la présenter une autorisation spéciale de l'assemblée. De telles mesures écartaient aussi ce danger, que les caprices soudains de quelque orateur populaire, accueillis par des oreilles complaisantes, ne vinssent à détruire l'équilibre nécessaire des recettes et des dépenses.
C'est conformément à ces principes économiques que l'administration même des finances était organisée. Les employés du trésor s'appelaient «. trésoriers de la déesse »et « administrateurs des deniers sacrés de la déesse ; » il s'y adjoignit plus tard les « trésoriers des autres divinités -. » C'étaient en apparence des fonctionnaires religieux, mais en réalité des officiers civils, tirés chaque année au sort dans les premières classes des citoyens les plus imposés ; chacune des dix tribus
1) Le décret de 435 (01. LXXXVI, 2) décide de «TtoSoùvat toî; 6lot; xà -/pyi[j.aTa -zk oçsdôjxsva, en y ajoutant comme règle, en ce qui concerne les lingots et les objets de prix : [x-o -/criffQat (XYiôè àTiavaXi'cjXEtv an' aÙTwv È; â'Uo
Ti [LT^oï e; TOtÙTa -jTiïp [irjpiaç ôpa'/jj.àç ôoûvai xsXsûeiv èàv [j.-)i tt^v àostav
•l/r)?'5-')Tai ô ô?,jAo; (G. I. Attic, I, 32).
-) Les administrateurs du Trésor s'appellent xap-i'ai -iri; OsoO, TajAcat tûv lepûv xp^i^à-'^^' ■r?i? 'Aevivaîa; et, depuis qu'il y eut un Trésor central, xaixto» xà>v aUwv eswv. Liste des TajAiai vq; ôsoO ap. C. L Att. L p. 225-226.
g 38 LES ANNÉES DE PAIX
en fournissait un ; chargés au nom de l'Etat de procéder à des inventaires minutieux, ils devaient rendre leurs comptes à la république, et ils étaient soumis constamment au contrôle de l'assemblée, pendant toute la durée de leur gestion.
Il y avait aussi des fonctionnaires purement civils, les dix Hellcnotames^ institution amenée par la formation même de la Ligue maritime, et empruntée àDélos ; on les tirait également au sort parmi les citoyens riches. Ils avaient à prélever sur les excédants des recettes, dont le trésor de Délos formale fonds le plus ancien, les sommes votées par les citoyens sur la proposition du Conseil, d'abord pour subvenir aux dépenses fédérales^ puis pour servir à des desseins moins immédiats. A la fm de chaque année, ils effectuaient le versement du soixantième au Trésor sacré, de concert avec la haute Cour des comptes, les Logistes ou les « Trente ; » ils étaient, ainsi que leur caisse, sous la surveillance permanente du Conseil, et Tépistate ou président du jour^ parmi les prytanes ', portait sur lui la clef du Trésor.
Ainsi, la constitution collégiale des fonctionnaires, le concours de différentes autorités, la fortune même des employés, c'étaient là toutes les précautions qu'on put prendre pour rendre consciencieuse l'administration des finances.
La filière actuellement suivie était donc celle-ci : les tributs échus, versés autrefois directement à Délos entre les mains des Hellénotames, furent perçus parle conseil des Cinq-Cents, et cela par l'intermédiaire des dix receveurs généraux appelés Apodectes. Cette perception se faisait le neuvième mois de l'année athénienne, à la grande fête de Dionysos. liCS Apodectes versaient les espèces dans la caisse des Hellénotames, qui effectuaient les paiements votés et portaient le reliquat au trésor d'Athêna. L'état détaillé des entrées et des sorties passait en dernier lieu aux Logistes, qui le revisaient.
Toute cette comptabilité athénienne, nous l'avons aujourd'hui sous les yeux, clairement établie, dans des archives gravées sur la pierre. Nous avons les documents où était consigné ot exposé publiquement l'état régulateur des contributions
/) Voy. vol. I, p. 4S0.
PROSPÉRITÉ d'aTHÈNES SOUS PÉRICLÈS 539
fédérales'. D'autres, mieux conservés et par suite plus importants, nous donnent le compte et la série des soixantièmes prélevés sur le total des tributs. Ces listes commencent à l'année 4S4/3-, c'est-à-dire, immédiatement après le transfert du trésor de Délos, et comprennent une période de quinze ans, jusqu'en 440 ^ Tous ces documents étaient réunis en un seul et même appareil de pierres, dressées près du grand temple. Elles donnent le total des tributs payés effectivement année par annéC;, et attestent aussi la conscience avec laquelle l'État remplit les obligations vis-à-vis de la déesse ; tandis que d'autres pièces, rassemblées par les trésoriers, établissent après cbaque jour de paie le compte des sommes tirées de la caisse du temple pour les besoins de l'Etat \ C'étaient des reconnaissances monumentales, qui fixaient, jusqu'à une drachme et une obole, ce que l'Etat devait à la déesse, en capital et intérêts,
Périclès, nous pouvons le conjecturer, prit à toutes ces institutions une part considérable, car, pour servir son activité politique, il avait surtout à cœur d'organiser la puissance économique d'Athènes. Par là, les ressources de la ville se sont notablement accrues ; leur emploi, dans les cas ordinaires ou extraordinaires, a été réglé avec précision. La caisse fédérale a été rattachée d'une façon indissoluble au système financier d'Athènes, pour constituer ainsilebudget de l'empire;
^) En fait de liste d'estimation, -râ^t; çôpo-j (Köhler, ibid., p. 64), liste suivant laquelle le Conseil taxait les villes (xaxà -râSe siaHsv töv çopov ty-ih -nôltm Yj ßouA^q), on ne possède que celle de 425 (01. LXXXVIII, 4) dans le C. I. Attic, I, n. 37. On y voit que, pour procédera l'estimation chez les alliés, on doit envoyer deux commissaires par cercle.
-) On distingue, dans l'administration des finances athéniennes, deux époques, caractérisées par les autorités sur lesquelles on prend date : dans l'une, on compte par années delà ßo'j).y), dans l'autre, par années d'une àp-/iQ. La 34« àp/-o tombe l'année de l'archontat d'Aristion (421/0. 01. LXXXIX, 4); l'année initiale est donc 454/3 (01. LXXXI, 3). C'est à cette époque, par conséquent, que les Logistes ou les « Trente » furent sinon institués à nouveau, du moins chargés pour la première fois de calculer la part du temple (Köhler, ibid., p. 108). La supputation d'après la ^o'Skî\ a pour point de départ l'année 447/6 (01. LXXXIII, 2).
3) On les trouve aujourd'hui dans le C. L^Attic, I, n. 224-240.
*) Les pièces relatant les sommes livrées par le Trésorier général contiennent des indications sur les dépenses. Cf. xecpâXatov àvaXwfiâTwv (C. I. Attic, I, p. 82) : 'A6r,vaîot av/jXwa-av — 'EXXYjvoTa(i.Ca(ç TrapeôôÔY) (ibid., p. 85), etc.
et, à côté de la responsabilité rigoureuse de tous les fonctionnaires, la publicité de l'administration a servi à prévenir toute irrégularité, toute négligence. C'est par là seulement qu'Athènes, au moment d'une transformation qui, dans le cours d'un petit nombre d'années, a fait d'une modeste ville continentale, située sur le golfe Saronique, la capitale et la maîtresse d'un vaste empire maritime, a pu l'accomplir sans trouble et sans désordre.
En vérité, la multiplicité, et jusqu'à un certain point l'incertitude de ces revenus, le nombre de ces caisses différentes, la foule de ces receveurs, de ces payeurs, de ces contrôleurs^ la séparation formelle du trésor de l'Etat et de celui du temple, faisaient de la surveillance de l'administration dans son ensemble, malgré toute la publicité imposée, une tâche bien difficile. Ces difficultés mêmes forçaient les citoyens à prendre un homme de confiance qui put tout diriger; elles agrandissaient l'importance d'un homme d'Etat tel que Périclès et le rendaient indispensable à la république, parce que, mieux que personne, il embrassait d'un coup d'oeil ce que devait et ce que pouvait faire l'Etat.
En ce qui concerne la fédération, Périclès ne voulait d'aucun accroissement qui put en compromettre la situation. Il n'en était que plus jaloux de rehausser le prestige d'Athènes dans les contrées où elle ne pouvait établir sa suprématie, comme il fît sur le littoral du Pont-Euxin, et de nouer avec l'étranger de nouvelles et utiles relations. C'estàquoi lui servit l'établissement des clérouquies et des colonies.
On appelait clérouques * les propriétaires des xX^pct ou lots de terres, qu'on attribuait à des citoyens d'Athènes^ quand l'Etat avait à disposer de certains territoires situés en dehors de l'Attique. Il arrivait de diverses manières à les posséder : la plus ordinaire était la conquête.
Chalcis^ en Eubée, fut la première ville où les Athéniens chassèrent une partie des habitants et confisquèrent leurs
*) Sur les clérouquies athéniennes, voyez Kirchhoff, Veber die Tributp^flichtigkeit der attischen Kleruchen, ap. Abhandl. der Berlin. Akad., 1873, p. 1-35. L'auteur y prouve contre Böckh, d'après les rôles de contribiitions, que, les clérouques ne payaient point de tribut.
PROSPÉRITÉ d'aTHÈNES SOUS PÉRICLÈS ' 541
propriétés, la première ville grecque où le droit du vainqueur s'exerçasans ménagement et sans pitié '.Après l'établissement de la ligue maritime de Délos, on prit des mesures analogues, qui parurent nécessaires au maintien de la suprématie d'Athènes sur la mer et à la sûreté du commerce. Ainsi les Athéniens occupèrent, après l'avoir dévastée^ la ville d'Eïon sur le Strymon -, et l'ile de Scyros, repaire de pirates qui empôch lient tout commerce avec la Thrace, devint une clérouquie athénienne ^.
De ce qui s'était produit accidentellement, à l'époque do Cimon, à la suite de circonstances particulières, Périclès fit. une règle qu'on appliqua de temps en temps, et qu'on s'habitua insensiblement à considérer, de même que les distributions d'argent et les banquets, comme un élément essentiel d'une constitution démocratique. Les clérouquios, sous le gouvernement de Périclès, doivent avoir été bien plus nombreuses que ne le font connaître les documents conservés jusqu'à nous; car c'est un fait que, en Eubée notamment, une partie considérable du territoire, c'est-à-dire les deux tiers*, a passé graduellement aux mains des citoyens athéniens. Il est donc vraisemblable qu'au moment où Histia'a,fut détruite et Oréos fondée ^, des confiscations eurent lieu également à Chalcis, à Érétrie '^. à Garystos, et dans d'autres endroits: de même, à Samos. A côté des colons s'établissaient les dieux et les héros athéniens, à qui on donnait aussi des domaines. C'étaient là autant de rejetons du sanctuaire de la métropole; leurs revenus affluaient au trésor de la déesse Poliade'', et par conséquent augmentaient la richesse publique d'Athènes.
') Voy. vol. I, p. 493. A Chalcis, le nombre de 4000 clérouques indiqué par Hérodote (V. 77. VI, 100) n'a jamais été atteint (Kirchhoff, p. 18). D'après Éiien ( Var. Hist. VI. 1), il n'avait été distribué du temps de Clisthéne que 2000 -/.'iriç^oi.
-) Voy. ci-dessus, p. 378.
•') Thucyd., I, 98. DiOD., XI, GO. Cf. ci-dessus, p. 378.
') Andocid., Délace, §9. Cf. iEsciUN., De falsa légat., § 175. KmcH- HOFF, ibid , p. 16 sqq.
•') Voy. ci-dessus, p. 417-448.
''i Pour Érétrie, voy. G. I. Attic, I, n. 339.
'j KiRCHHOFF, Staatsschatz der Athener, p. 52.
s 42 LES AX.XÉES DE PAIX
Mais ce n'est pas seulement par le droit de la guerre, c'est aussi par l'effet des traites que tel ou tel territoire fédéral est devenu une propriété des Athéniens; et, à coup sur, l'idée de Périclès était tout particulièrement de favoriser l'extension pacifique d'une population attique dans l'Archipel, afin de gagner, par une annexion régulièrement consentie, des possessions dont ont ne put jamais mettre en question la parfaite légitimité.
Les traces de semblables traités se retrouvent dans la taxe même des tributs. A Thasos, par exemple, il est difficile d'expliquer comment ils ont été décuplés par une élévation soudaine, si ce n'est parce que les terres confisquées ont été rendues aux habitants '. Mais le cas contraire est bien plus fréquent, et^ dans les îles où s'étaient établis des elérouques athéniens, on voit le chiffre des contributions s'abaisser tout d'un coup. C'est qu'Athènes achetait des terrains, et payait 1 intérêt du prix d'acquisition par un dégrèvement équivalent qui diminuait d'autant le tribut annuel. De tels arrangements étaient profitables aux deux parties : les confédérés y gagnaient un allégement notable, et Athènes y trouvait cet avantage précieux, d'affermir sa puissance sur des points d'apl)ui de plus en plus solides. C'est ainsi que, dans la guerre de Samos, on put laisser en toute sécurité les otages sous la garde des elérouques de Lemnos. De même, sur les côtes de Thrace, à Andros, à ?Saxos -, à Imbros, des citoyens d'Athènes s'installèrent à côté des indigènes, qui devinrent des alliés tributaires. Les Athéniens prenaient bien le nom de leur nouvelle résidence, et s'appelaient Imbriens, Lemniens,etc.;mais ils restaient des citoyens athéniens, inscrits dans leurs tribus athéniennes, dont les dix héros conservaient là-bas leurs sanc-
') D'aprcs les rùies de conlributioiis, Thaso3 ne paie JLisqa'en 4i9 (01. LXXXll, 4) que 3 talents; mais le tribut est porté à 30 talents à partir de 44i (01. LXXXIV, 1; et se maintient à ce cIiilTre, même après l'estimation de 425 (01. LXXXVIII, -41, probablement en vertu d'une convention d'après laquelle des mines ayant appartenu aux Tbasiens, mais cédées aux Athéniens par le traité de paix de 4G2 ;Pllt., Cimo7i, 14;, furent restituées à Thasos moyennant une augmentation du tribut.
-} Pi.LT., Pcri:l., 11, voy. KiRCiniOFK, ibid., p, 25 sqq.
PROSPÉRITÉ d'atHÈNES SOUS PÊRICLÈS S43
tuaires ; ils appartenaient, après comme avant, àrarméede terre et de mer d'Athènes, représentaient partout les intérêts de la mère-patrie, et surveillaient la population non-athénienne'. On y trouvait en outre cet avantage, d'élever peu à peu une foule de citoyens pauvres au rang de propriétaires aisés, sans diminuer en rien Teffectif de la cité elle-même. C'était tirer parti des forces vives de la nation pour le plus grand bien de FEtat, qu'on préservait en même temps des inconvénients résultant de l'excès de population dans la métropole. C'était donc, au point de vue de la politique extérieure et intérieure, une mesure des plus efficaces.
Sans doute, de toutes les entreprises réalisées par Athènes en vertu de son hégémonie maritime, aucune ne souleva plus de haines que les clérouquies, parce qu'elles aboutissaient fréquemment à violenter et à exploiter les confédérés. Cependant, tant que Périclès gouverna l'Etat, on se conduisit avec une sage modération. Le sort rigoureux dllistiœa était justifié par des circonstancesparticulicrcs; Chalcis, par contre, fut traitée avec une grande douceur. On approuva universellement l'expédition dans la Chersonèse de Thrace (452 : 01. Lxxxn, l),où Périclèsenpersonne conduisitmillecitoyens,pour attacher ainsi étroitement à Athènes cette péninsule importante. Il fit également servir à la colonisation la campagne duPont-Euxin- ; après la chute de Timésilaos, il établit à Sinope 600 Athéniens, à qui il assigna les propriétés du tyran expulsé^. Amisos, sous le commandement d'Athénoclès, fut rebâtie et prit le nom de « Pirôe '\ »
') FoucART {Les Colonies des Atli intens, 1879, dans les Mém. prés, par divers savants) a démontré que les clérouquies ont eu leur autonomie municipale, un Prytanée et une {ivAq à elles, une organisation financière faite pour elles, etc. L'épitaphe d'un cléroi'.que de Mélos nomme Ja tribu et le dème attiques auxquels il appartient. Il reste des monnaies de cuivre des communes-clérouquies de Myrina, Iléphajstia, ... etc.
^) Voy. ci-dessus, p. 518.
3) Plut., PericL, 20.
*) Theopomp. ap. Strab., p. 5i-7. Kuiiler, op. cit., p. 115. On a des monnaies d'Amisos avec l'inscription IIEIPAIQ.N (Leake, Nmn. Hellen. Asia. 9). La distinction entre cléi-ouquie (x>,r,Go-j/'a) et colonie (àîioixia) ne peut être partout établie avec exactitude : il en est ainsi pour les établissements du Pont.
Les colonies de citoyens dépassèrent donc les limites de l'Archipel, au nord duquel se trouvait notamment la Tlirace. qu'on chercha de plus en plus à s'annexer, en dépit de toutes les difficultés, à cause de sa richesse en forêts et en mines. Nous possédons encore aujourd'hui la stèle antique, qui contient le plébiscite voté vers la lxxxiv" olympiade, et en verlu duquel, grâce à l'intervention personnelle de Périclès ', la ville de Bréa, située sur le territoire des Bisaltes, dans une contrée montagneuse abondamment pourvue d'eau, au nord de la Chalcidique ' et au sud du Strymon, a été attribuée comme résidence à une commune de citoyens athéniens ^. On lit dans ce document la prescription relative au sacrifice officiel qu'on doit offrir aux dieux pour la colonie nouvelle, l'élection de dix répartiteurs, les pleins pouvoirs confiés à Démoclide, auteur de la proposition, pour organiser la colonie, l'obligation imposée aux colons de respecter les domaines sacrés déjà existants, d'envoyer aux grandes Panathénées un taureau et deux brebis, l'injonction faite aux villes alliées de leur porter secours selon les traités, en cas de dang-er ; de même, un autre article portant qu'on dressera des stèles où seront inscrits les noms de tous les colons, qu'on équipera 30 vaisseaux pour le transport, etc., etc. Ce qui montre en outre avec la dernière évidence le but social de cet établissement, c'est qu'on désigne, comme devant fournir les colons de Bréa. les deux dernières des classes de censitaires instituées par Solon.
C'est ainsi qu'au temps de Périclès on prenait soin des citoyens sans fortune '. Mais pour lui, sa pensée en cette circonstance allait bien au delà des intérêts et des besoins immédiats delà cité. Athènes avait déjà, par sa ligue maritime, la
1) rispixAr,; ^- ïaxulvi cl; ©pav-ov yùÀo'K BidiXTat; ffyvo'.XïjaovTa; (PlUT., Pericl., H). Bpla, TtiXi; [©pi-xr,;] sU v à^ùiy.îav Èff'eO.avTO 'AOr.vaïOt (Steph.
Byz., s. V.). La LXXXIV« olympiade correspond aux années 4i4-i41.
2) Voy. vol. I, p. 532-534."
^) La charte de fondation de la colonie de Bréa a été publiée en même temps par Böckh {Monatsber.dcr Berl. Akad., 1853, p. 147) et par Sauppe (Ber. d. Sachs. Ges. d. Wiss., 1853): elle figure dans le C. L Attic, L n.39.
*) Voyez la liste des clérouauies dans {'Appendice placé à la fin du Volume.
PROSPÉRITÉ d'atHÈNES SOUS PÉRICLÈS 545
situation brillante d'une métropole riche en rejetons; car on aimait à identifier les relations des villes sujettes, vis-à-vis d'Ath.ènes, avec celles qui liaient les colonies à la mère-patrie > et on désirait, en conséquence, les faire participer aux fêtes religieuses de la capitale. Mais Athènes devait aussi à ce moment diriger pour la Grèce entière l'essor de la colonisation, et se mettre à la tête de ces entreprises nationales, comme étant la première puissance maritime des Hellènes. Il se présenta pour elle, en Italie, une excellente occasion d'y parvenir.
Là, Sybaris était en ruines depuis plus d'un demi-siècle, lorsque les familles de la vieille ville qui avaient trouvé un refuge dans ses colonies de Scidros et de Laos * prirent la résolution de retourner dans leur patrie et de bâtir, sur l'emplacement de l'ancienne, une nouvelle Sybaris. Elles se mirent à l'œuvre avec ardeur ; mais leurs ennemis héréditaires, les Crotoniates ^, se jetèrent à la traverse, et cette tentative échoua'. Elles cherchèrent donc un appui au dehors, et s'adressèrent à Sparte. Si elles n'eurent pas recours immédiatement au plus puissant des Etats maritimes, cela tient vraisemblablement à ce qu'elles éprouvaient de l'aversionpour une ville démocratique comme Athènes : puis, il était naturel que les villes maritimes de l'étranger craignissent^ en se rattachant à elle, de perdre leur indépendance. Cependant, Sparte rejeta ces propositions^ et les députés arrivèrent à Athènes.
Celle-ci saisit l'occasion avec empressement; car l'échec de Coronée était une raison de plus d'accueillir avec joie une entreprise nouvelle, se présentant sous des auspices favorables. On exhuma d'antiques oracles qui parlaient de la domination d'Athènes en Italie ; l'ancienne prospérité des Sybarites se présenta sous des images séduisantes à l'esprit des Athéniens, et la cité tout entière fut saisie d'un enthousiasme plein d'espérances. Dans cette surexcitation générale, nul n'était plus ardent que Lampon, le plus occupé des prophètes et inter-
«) Herod., VI, 21.
*l Voy. vol. I, p. 551-552. 554.
3) DiOD., XII, 10.
Il 35
546 LES ANxNÉES DE PAIX
prêtes d'oracles. Mais ce fut Périclès lui-même qui, en sa qualité d'homme d'Etat, prit en main toute l'affaire ; et déjà, avant la défection de l'Eubée (446 : 01. Lxxxm, 3), les premiers vaisseaux athéniens passaient en Italie, sous la conduite de Lampon. Toutefois, avant même qu'on ne vît sortir de terre les murs et les maisons de la nouvelle Sybaris, l'entreprise courut de nouveau le risque d'avorter. Les familles de Sybarites, dont les habitations occupaient l'emplacement ancien, réclamèrent une série de charges honorifiques, la préséance dans les sacrifices, les terrains situés dans le voisinage de la ville; elles voulaient former un patriciat urbain, et refusaient de concéder aux nouveaux venus l'égalité des droits civiques. Une lutte s'engagea ; les Sybarites furent repoussés et tués pour la plupart * .
Alors les Athéniens eurent les mains libres ; et, sous l'impulsion de Périclès, qui, après la conclusion de la paix, devait être particulièrement intéressé à débarrasser la ville de ses éléments turbulents, ils commencèrent vers la fin de la première année de laLxxxiv* olympiade, au printemps de 443, la reconstruction de la ville italienne. Ils choisirent, sur le territoire de l'ancienne Sybaris, un emplacement où jaillissait depuis l'antiquité une source abondante^ appelée Thuria^ qui servait de fontaine *. C'est d'elle que la ville prit son nom de Thurii. Mais, cette fois, onn'y installa pas exclusivement des citoyens d'Athènes ; car Périclès voulait qu'il y eût là une fondation nationale, hellénique, et qu'on fît la tentative d'effacer, en dehors des limites étroites delà Grèce, les contrastes violents qui séparaient les races.
Sous la direction d'Hippodamos de Milet ^, Thurii fut dessinée sur le plan du Pirée, comme une grande ville avec des rues régulières ; quatre voies principales la traversaient dans sa longueur, trois dans sa largeur. Quant aux citoyens, ils furent partagés, selon leur provenance, en dix tribus; trois d'entre elles, Areas, Eléa, Achaïs, comprirent les colons du
1) DiOD., XII, M.
2) E. CuRTius, Griech. Quell, und Bnoineninschriften, p. 28 (Abb. d. Gölling. Ges. d. Wiss., VIII, p. 180).
') Voy. ci-dessus, p. 47-i.
PROSPÉRITÉ d'aTHÈNES SOUS PÉRICLÈS 547
Péloponnèse ; Athénaïs, Bœotia et Ampliictyonis, ceux de la Grèce centrale; Doris et las, les Asiatiques; Eubœis et Nésiotis, les insulaires '. Ensuite, utilisant les lois de Charondas -, on institua un régime démocratique tempéré ; des traités furent conclus avec les localités environnantes, et l'heureuse floraison de la jeune ville y attira une foule d'hommes distingues de tous les pays. C'est ainsi qu'aussitôtaprès lafondationon vit arriver Empédocle ; puis Protagoras, qui s'occupa aussi activement de la législation de Thurii ; Tisias, le maître de l'éloquence sicilienne ; Lysias d'Athènes, fils de Céphalos ; Hérodote d'Halicarnasse, etc., etc. Ainsi s'établit une république riche, bien policée; la fertilité du territoire favorisa sa prospérité ^, et le succès de la colonie fut une gloire éclatante pour Athènes et pour son grand homme d'Etat.
Enfin, il faut ajouter à la série des villes fondées sous l'administration de Périclès, Amphipolis sur le Strymon. Pendant longtemps, à la suite des revers subis près de Drabescos '\ Athènes avait renoncé à toute tentative de pénétrer, en remontant la vallée du Strymon, dans le pays des Edons, race belliqueuse et jalouse de sa liberté. Elle se contentait d'être maîtresse de l'embouchure du fleuve . L'attaque recommença pour la première fois en 437 (01. lxxxv, 4) ^ On fortifia une colline escarpée, que le Strymon entoure en demi-cercle, après qu'ilestsorti d'un lacde forme allongée. Hagnon,fils de Nicias, fut le chef des colons qui, sur cette hauteur, bâtirent la ville d' Amphipolis. Celle-ci commandait la route qui, partant de la
») DiOD., XII, 11.
2) Voy. ci-dessus, p. 113.
5) Monnaies de la nouvelle Sybaris ap. Carelli, Numm. Jtal., p. 89 : 11-14.
*) Voy. ci-dessus, p. 398.
ä) Sur la fondation d'Amphipolis, voy. Weissenborn, Hellen, p. 152. La date de cette fondation est un point de repère des plus importants en chronologie et sert à établir des dates antérieures. On sait que 28 ans auparavant, d'après Thucydide (IV, 102), avait eu lieu la défaite de Drabescos (465/4 : 01. LXXVIII, 4), laquelle coïncide avec la défection de Thasos (ci-dessus, p. 388-399) : peu de temps auparavant avaient eu lieu la bataille de l'Eurymédon et le siège de Naxos (ci-dessus, p. 380. 392), événements dont la date se trouve déterminée à son tour par le changement de roi en Perse, Xerxès ayant été assassiné aussitôt après, en 465 (ci-dessus, p. 393, 1).
Macédoine, traverse la contrée et la fait communiquer avec l'Hellespont. Sa situation était tellement avantageuse qu'il suffit pour la défendre, vers l'est, d'une muraille transversale qui touchait au fleuve par ses deux extrémités. Cette colonie rassembla aussi une population grecque d'origine diverse ; mais Athènes eut la direction du mouvement, etc'estelle principalement qui bénéficia des avantages qu'y trouva le commerce.
Telles furent les mesures, prises sous l'administration de Périclès, qui étendirent de plus en plus loin l'influence d'Athènes et accrurent d'une manière si efficace le bien-être delaville. La prospérité, la tranquillité, la jouissance de la vie allaient devenir le bien commun de tous ses citoyens ; et ce but fut atteint, autant que cela est possible dans les sociétés humaines. Les ressources propres au pays, et consistant en blé, vin, huile, miel, sel, etc., etc^, devinrent de plus en plus abondantes par l'emploi intelligent qu'on en fit ; les hauts fourneaux furent partout florissants, et les carrières de marbre d'Athènes eurent pour la première fois toute leur valeur, du jour où on eut la faculté comme le désir de les faire servir aux travaux publics. Dans un pays où la population était extraordinairement dense et s'accroissait d'une façon continue, il fallait déployer sans cesse une grande activité, une grande industrie, pour découvrir des sources de gain toujours nouvelles ; et cette prospérité qui excita bientôt la jalousie de tous, les Athéniens l'ont due à leur tempérament laborieux et à leur esprit libre de préjugés. Loin d'adopter cette oisiveté du bel air, qui aime mieux mourir de faim que de prendre un métier au-dessous de la dignité d'un Hellène libre, on considérait à Athènes la paresse comme un vice : et celui qui dédaignait de combattre la gêne parle travail se déshonorait par cela même aux yeux de ses concitoyens. L'activité industrielle paraissait d'autant moins malséante, que les taches purement mécaniques demeuraient abandonnées aux esclaves ; le rôle des hommes libres était de surveiller ce travail, de le perfectionner par leur génie inventif, d'en augmenter la valeur par leur intelligence commerciale, et de donner ainsi aux affaires une extension qui leur fit dépasser le domaine des mé-
PROSPÉRITK d'aTHÈXES SOUS PÉRICLKS 549
tiers proprement dits. Le régime démocratique réussissait surtout à supprimer Fétroitesse des préjugés de classes,, à rendre justice à tout mérite légitime, à écarter sous toutes ses formes le despotisme de l'esprit de caste, et à favoriser ainsi par la liberté de la concurrence l'essor de l'industrie.
Cet essor même fut aidé par la franchise de relations dont on jouissait à Athènes. C'était, contrairement à Sparte, une ville ouverte, abordable, accueillante. Cette hospitalité, qu'on peut marquer depuis les temps anciens comme un des traits les plus aimables du caractère national et un des germes les plus féconds de la grandeur de la cité, a été vraiment un principe de la vie politique. Thémistocle et Périclès l'ont appliqué avec un succès merveilleux. En effet, du jour où Athènes sortit de sa situation modeste, elle devint le centre du monde grec; et quiconque se croyait un mérite supérieur dans Tart qu'il pratiquait savait que sur aucun autre théâtre il ne trouverait autant d'honneur et de profit. C'est ainsi que de tous les pays les industries les plus diverses furent importées à Athènes où, grâce à l'émulation des indigènes et des étrangers, grâce à l'échange incessant des inventions les plus nouvelles, elles atteignirent dans toutes leurs branches un développement inconnu jusque-là. Elles s'y firent en quelque sorte naturaliser, parce qu'aucune autre ville ne pouvait rivaliser avec Athènes. Celle-ci devint comme l'école de perfectionnement des industries et des métiers, le marché principal ouvert à toute fabrication supérieure: c'est là que les prix s'établissaient, que se fixait le goût. Qui ne connaissait pas Athènes ne connaissait pas la Grèce, et qui la connaissait ne se résignait guère à vivre ailleurs.
Mais l'attraction qu'exerçait cette ville avait auäsi son côté dangereux. Les anciens éprouvaient une antipathie naturelle pour les trop grandes villes; ce qu'ils aimaient, c'était un corps de citoyens peu nombreux, facile à surveiller; ils devaient donc chercher à en prévenir l'accroissement. Le caractère familial des villes anciennes était cause aussi qu'on redoutait pardessus tout l'infusion du sang étranger dans la cité, comme devant nécessairement amener la dissolution des vieilles familles et du culte domestique, l'altération des mœurs et des
550 I-'-îS ANNÉES DE PAIX
coutumes de la vie sociale. C'étaient là, au gré de bien des gens, des idées surannées; mais elles restaient tenaces et puissantes. En effet, si les citoyens gouvernaient eux-mêmes l'État, ne semblait-il pas d'autant plus nécessaire * de ne pas laisser envahir la vieille souche par des végétations parasites? Il fallait donc, sans restreindre d'une façon nuisible le libre commerce avec l'étranger, chercher à garantir la cité athénienne contre la décomposition et la dégénérescence. Périclès le comprit à merveille; et c'est pourquoi, à un moment où on voulait n'aller toujours qu'en avant, en renversant les barrières encore existantes, i] revint à l'antique et sévère législation d'Athènes.
Il s'y trouvait entre autres une loi ancienne, d'après laquelle ceux-là seulementpouvaient prétendre au pleindroitde cité qui ctaicn'. par leur père et par leur mère, enfants de l'Attique; car rÉtat ne reconnaissait comme légitimes que les mariages contractés entre des fils et des filles de citoyens. Mais cette prescription était tombée en désuétude.
En etïet. bien qu'il existât certaines différences entre les citoyens de sang pur et les citoyens de sang mêlé*, le contrôle, en ce qui concerne les droits essentiels du citoyen, ne s'exerçait pas bien rigoureusement. Pendant la crise médique, où tout ce qui apportait à la ville une force de plus fut accueilli volontiers, ce fut moins que jamais le moment d'y recourir : que serait-il advenu d'Athènes, si on avait exclu du corps des citoyens tous ceux que leur naissance en pouvait écarter, et même un Thémistocle, un Cimon?Ce fut tout autre chose, dans Japéi'iode de paix qui suivit, lorsqu'on vit accourir de plus en plus à Athènes une population étrangère, hommes et femmes, attirée soit par les divertissements et par les fêtes, soit par le marché de la ville et l'argent qu'on y gagnait. L'affluence des hétaïres d'Ionie rendit de plus en plus nombreuses les unions illégitimes; et en même temps, le développement même de la démocratie et la gloire croissante d'Athènes firent graduellement du titre de citoyen un privilège lucratif. Il conférait le droit d'obtenir un lot dans le partage des terres, aussi bien
1) Voy. ci-dessus, p. 239.
PROSPÉRITÉ d'atHÈNES SOUS PÉRICLÈS 551
que la jouissance de ces présents que des bienfaiteurs étrangers envoyaient assez fréquemment à la cité.
Dans une telle situation, il était à désirer que le droit de citoyen fût soumis à une surveillance plus scrupuleuse, et Périclès se chargea de rétablir dans toute sa rigueur l'ancienne législation. Ce fut une des premières mesures qu'il put réaliser, une fois qu'il eut conquis toute son influence ; et si cette circonstance met précisément en relief l'énerg-ie et la résolution de sa conduite, on peut en conclure aussi quelle émotion il dut provoquer, que d'obstacles et d'inimitiés il trouva sur son chemin. Cette mesure était populaire, en ce sens qu'au profit des Athéniens authentiques elle retirait à des co-partageants sans droits les avantages attachés à la communauté, quand on procédait dans les îles à quelque distribution de terres* ; mais, en même temps, elle était conforme à l'esprit d'une constitution aristocratique, car elle tenait lieu du contrôle exercé jadis par l'Aréopage, c'est-à-dire, du droit de surveiller la liste des citoyens et d'en rayer tous les éléments inutiles, illégitimes ou dangereux.
La loi de Périclès ne pouvait être appliquée immédiatement avec une rigueur inexorable. Mais le principe fut rétabli à nouveau ; et, comme alors, en une année de grande cherté (445/4 : 01. Lxxxm, 4) il arriva d'Egypte - un présent de 40,000 boisseaux de blé pour être distribué entre les citoyens, ceuxci, par égoïsme, saisirent l'occasion d'appuyer l'exécution formelle de la loi. 'Le nombre de ceux qui profitèrent de cet envoi dépassa 14,000 ; le nombre des exclus monta à4, 760 ^
1) BöcKuIßtaatshaushalt.,!, p. 127) soupçonne une connexité entre la loi sur l'état civil et la répartition des terres en Eubée.
2) Philochore (ap. Schol. Aristoph., Vesp., 716) cite comme auteur du présent Psammétique. SiNTENis (ad Piutarch.) pense qu'il y a là confusion entre Psammétique et Inaros, ta: d s que Bergk {Jahrb. f. Piniol.. 1852, p. 584) songe au père d'Inaros : mais il est impossible de reculer la loi de Périclès jusqu'à la LXXIX'^ olympiade. Il me semble infiniment plus simple d'admettre 'que les Grecs appelaient le petit-fils de Psammétique du même nom que son grand-père, et qu'il s'agit du fils d'Inaros, appelé aussi du nom libyen de Tannyras (Herod., III. 15). D'après von Gutschmidt (ad S. Sharpe, Gesch. Ägyptens, 1862 [T/ie History of Egypt, 1852], I, p. 113), Thanny. ras et Psammétique sont deux frères.
3) Plutarque parle de 4760 individus vendus comme esclaves: l'expression est inexacte. Sur le chiffre de 14,000, voy. les données fournies ci-dessus (p.282j.
Parmi eux, il ne faut pas comprendre seulement ceux qui n'étaient qu'à demi citoyens par leur naissance, mais aussi eeux qui ne l'étaient pas du tout, les étrangers de toute catégorie qui s'étaient glissés sur les listes des citoyens. Beaucoup durent quitter le territoire; d'autres demeurèrent à titre de métèques ; d'autres enfin, qui avaient introduit une action judiciaire contre l'Etat au sujet de leur exclusion et qui perdirent leur procès, furent vendus comme esclaves.
Ayant ainsi écarté les dangers croissants qui menaçaient la ville par suite de cet afflux débordant d'étrangers, Périclès put profiter d'autant plus librement des avantages qui en résultèrent dans tout le domaine de la vie publique. La floraison de l'industrie athénienne fut telle qu'on en rechercha partout les produits ; par exemple, les métaux travaillés, les cuirs, les lampes, les ustensiles de toute sorte, et principalement les vases en terre cuite ' . Une des foires annuelles les plus importantes de la Grèce fut celle des poteries, qui se tenait le second jour des Anthestéries. Les articles d'Athènes se répandirent sur toutes les côtes de la mer intérieure ; ils remontèrent même le Nil jusqu'en Ethiopie, sur les vaisseaux des marchands phéniciens. Ainsi, l'industrie eut pour débouché un commerce d'exportation des plus actifs^ qui «menait à Atuènes l'or en abondance et multipliait pour ses citoyens les sources de profit.
La race ionienne avait du reste pour le trafic maritime une aptitude naturelle si marquée que cette activité avait moins besoin que les autres d'être excitée et encouragée par des mesures artificielles. Pourtant. l'Athènes de Périclès fit beaucoup pour l'entretenir : car, tandis que les constitutions aristocratiques, en général, n'étaient point favorables au mouvement commercial, il était au contraire dans l'esprit de la démocratie de faire autant que possible participer le plus
1) Macrob., V, 21, 10. Herod., V, 88. En Italie, les poteries attiques avaient déjà pénétré vers le milieu du v® siècle jusque dans la région du Pô, comme l'ont montré les fouilles d'Atria. Elles s'exportaient d'un autre côté jusque chez les Ethiopiens : o\ 4>ocvtxî; è'jXTiopoi elffâyoydiv aùxoî; xépajAov 'Attiv-Ôv xai "/0O4 • là yàp nXâffjAaTa èffiiv wvia £V toÎ; XoOcti t?j lopxîj (ScYLAX, 112. Cf. H. Bllm.ner, Gewerbliche Thätigkeit, p. 66}.
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grand nombre aux affaires maritimes, qui, plus que tout le reste, augmentaientla richesse nationale, assuraientTindependance des citoyens, animaient l'activité industrielle, étendaient la suprématie de l'État sur la mer et refoulaient l'influence des nobles, propriétaires du sol. C'est pourquoi le commerce devint un des objectifs de la politique intérieure, surtout à Athènes, où sa prospérité était dans le rapport le plus étroit avec la tranquillité du pays et la puissance de la ville.
Jamais les Athéniens n'ont méconnu combien étaientfragiles les bases de leur suprématie maritime; et, quandleur vigilance inquiète vit de combien de ressources l'Etat avait besoin, à cause de la petitesse et de la pauvreté de son propre territoire, pour être en tout temps à la hauteur de sa tâche, ils crurent qu'ils ne pouvaient pas laisser à leur commerce la liberté de mouvements qui avait autrefois si puissamment aidé à son expansion. En conséquence, on interdit absolument l'exportation de tout ce qui était indispensable aux besoins de la répubhque dans la guerre comme dans la paix ; par exemple, les grains, les bois de construction, le goudron, le lin, et autres matières analogues. Pour qu'on autorisât la sortie d'autres articles, tels que l'huile, il fallait préalablement que les approvisionnements publics fussent largement assurés.
Les disp'isitions les plus rigoureuses étaient celles qui réglaient le commerce du blé, parce qu'aucun Etat ne dépendait autant qu'Athènes des envois de l'étranger. Tout ralentissement dans lexportation, toute hausse dans les mercuriales, même toute crainte de pareilles éventualités, était un accident menaçant pour la tranquillité et le bon ordre de la république. Le pain à bon marché, c'était là pour la cité la question vitale et la tâche la plus importante de la législation et de l'administration.
Aussi devait-on de ce côté laisser au hasard le moins de place possible, et c'est en ces matières qu'on imposa le plus d'entraves à la spéculation mercantile. Les armateurs et les commerçants en gros de l'Attique, qui faisaient venir le blé de la mer Noire, n'avaient pas le droit de choisir les ports où ils pouvaient espérer le meilleur débit de leurs chargements ; ils
devaient les conduire intacts à Athènes. Les marchands au détail, enretour,nepouvaient acheter autant qu'il leur plaisait, mais seulement un nombre déterminé de boisseaux à la fois, et ne pouvaient vendre chaque boisseau qu'une obole audessus du prix de revient. C'étaient donc des espèces d'agents, à qui, au nom de l'Etat, on permettait seulement le bénéfice d'un intérêt de tant pour cent. Des fonctionnaires spéciaux * veillaient à l'exécution de ces lois sur les grains ; chaque infraction était punie comme un crime de haute trahison. Carie marchand, lui aussi, devait être avant tout un bon citoyen, obéissant à son devoir civique; il commettait un délit s'il tentait d'exploiter à son profit les embarras de l'Etat et de spéculer avantageusement sur la gêne de ses concitoyens.
On prit des mesures aussi violentes afin de concentrer le commerce maritime au Pirée, que la nature n'avait nullement disposé pour être le centre des affaires. Ainsi, les seuls vaisseaux que put commanditer un Athénien étaient ceux qui devaient revenir en Attique avec un chargement de retour ; car aucun capital athénien ne devait enrichir un comptoir étranger. On imposa aux alliés des traités qui les obligeaient à n'expédier certaines marchandises qu'au Pirée, à l'exclusion de tout autre port, et même sur certains bâtiments de transport fournis par l'Etat -. Une loi de ce genre réglait, par exemple, le trafic de l'ocre rouge de Céos ', qu'on employait beaucoup comme matière colorante, même dans les constructions navales. On ne recula donc devant aucune mesure pour que le Pirée, le seul port de l'Attique qui eût le droit d'ancrage, devînt l'entrepôt de toute l'Hellade, et les villes maritimes alliées d'Athènes, en retour de leur indépendance perdue, n'eurent même pas la liberté de commerce et d'échange dans l'intérieur du territoire fédéral. Elles ne pouvaient mettre en vente leurs bois de construction, leur fer et leur cuivre, leur chanvre et leurs grains, que sous les conditions prescrites par l'État suzerain de la mer.
') Voy. ci-dessus, p. 357.
2) Xenoph., Derep. Athen., 2, H. Büchsenschütz, Besitz und Ervoerh im Alterthum, p. 403.
3) BöcKH, Staatshaushaltung, II, p. 349. C. 1. Attic, 17, n. 546.
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Si des considérations politiques entravaient d'une manière dure et vexatoire le libre essor du commerce, tout tendait d'autre part à le favoriser ; et la centralisation des affaires eut cet avantage, qu'on put s'occuper ainsi dans des proportions d'autant plus grandioses du seul entrepôt qui existât. Par sa flotte de guerre, l'Etat assurait les routes de la mer et protégeait la marine marchande, aussi bien dans leseauxdelaLycie et dans le Pont-Euxin que sur les côtes de l'Attique. On veillait aux intérêts des armateurs, par le privilège accordé aux capitaux engagés dans les entreprises commerciales de n'être pas frappés par les contributions de guerre,, comme par l'institution de tribunaux de commerce', qui siégeaient pendant l'hiver et étaient tenus d'expédier rapidement les procès, pour épargner autant que possible aux gens d'affaires toute perte de temps et de bénéfices ; institution dont on trouva le modèle chez les Eginètes, qui ont beaucoup appris aux Athéniens en ce qui concerne la réglementation du commerce. Les droits d'entrée étaient minimes : 2 % de la valeur réelle.
Le soin que prit l'Etat de fournir une monnaie de bon aloi, de vérifier les poids et mesures, facilita et assura le mouvement des affaires. La double empreinte qui de très bonne lieure remplaça à Athènes le coin unique, et fut ensuite imitée dans r Asie-Mineure et ailleurs, empêchait la falsification du numéraire et était pour les transactions une garantie de plus. Comme les autres villes du monde grec où le commerce était actif, comme Chios, Samos, Rhodes, Athènes reconnut à son tour que rien n'est plus efficace pour maintenir la valeur de la monnaie que de conserver les empreintes anciennes. C'est pourquoi la tête d'Athêna et la chouette restèrent, sans altération essentielle, sur les drachmes attiques, qui gardèrent pour la même raison leur forme massive ",
C'était encore une sécurité pour le commerce que les lois rigoureuses concernant les dettes, car elles servaient à affermir le crédit. Sous toutes ses formes, l'activité des citoyens était honorée et protégée.
1) BöcKH, op. cit., I, p, 711.
-) Sur l'influence régulatrice du système monétaire altique, voy. Brandis, Münzwesen in Vorderasien, p, 337.
La circulation monétaire était partout animée et lucrative ; pour placer avantageusement ses capitaux, on avait les fabriques, les commandites maritimes, les opérations sur les marchandises ou les banques , les mines, la location des maisons, etc. Personne ne croyait déroger en s'occupant d'affaires.
Quant aux négociants qui se trouvaient à l'étranger, ils étaient confiés aux soins de chargés d'affaires (7:pô;£vc'.) résidant sur les lieux, qui, en vertu de leur charge honorifique et en leur qualité d'hôtes publics, veillaient sur les citoyens de la ville amie. Mais, sans cela, le citoyen athénien était déjà protégé contre tout dommage par la puissance même de TEtat qui prenait sa cause en main ; et la crainte qu'inspiraient les juges d'Athènes avaitce résultat, que personne, dans la sphère de leur juridiction, n'osait s'attaquer à la propriété d'un Athénien. Plus sa prospérité grandit, plus la ville devint le centre d'un vaste empire maritime, et son port le premier marché où l'on trouvait à acheter les esclaves, les poissons et les peaux de la mer Noire, les bois de construction de la Thrace, les fruits de l'Eubée, les raisins de Rhodes, les vins des îles, les tapis de Milet, les métaux de Chypre, l'encens de Syrie, les dattes de Phénicie, le papyrus d'Egypte, le silphion de Cyrène, les friandises de Sicile, les fines chaussures de Sicyone, en un mot, tous les produits de Tétranger, en aussi grande abondance que ceux du territoire national.
Cependant, cette activité féconde dont jouissait Athènes pendant les années de paix où gouverna Périclès lui valut encore des avantages d'un tout autre ordre que ceux que l'industrie et le commerce en retirèrent; car les applications supérieures de l'esprit trouvèrent de plus en plus leur centre à Athènes, et nul ne montra plus d'ardeur à les encourager que
Périclès. C'est pourquoi il appela auprès de lui des hommes de valeur, sur le concours puissant desquels il put compter pour donner l'impulsion aux études scientifiques et développer dans la vie sociale des tendances élevées. Ainsi, sur son invitation, le Syracusain Céphalos vint se fixer à Athènes : c'était un homme riche et considéré, qui s'était signalé par son attitude durant la lutte contre les tyrans de sa patrie, et dans la maison duquel les nobles études étaient cultivées avec amour. Il vécut pendant trente années au Pirée; et, dans sa maturité comme dans sa vieillesse, il fut vraiment le type de l'Hellène pieux et sage *. Il s'attacha de toute son âme à la cité de Périclès, à laquelle il appartenait à titre de métèque, au point de réclamer comme un honneur de supporter pour la servir des prestations coûteuses ; sa demeure hospitalière était le rendezvous des hommes les plus distingués par leur esprit.
Du reste les personnages éminents du temps n'avaient pas besoin de motifs spéciaux pour se sentir attirés vers Athènes. Moins le commerce littéraire était étendu, plus les relations personnelles et l'échange oral des idées avaient d'importance, à une époque surtout comme celle dont il est question, où, à la suite de grands événements nationaux, la vie intellectuelle s'éveillait et se répandait dans toutes les directions, où l'élan scientifique s'ouvrait un libre chemin, incapable désormais de se reposer sur aucun terrain à l'ombre de la coutume et de la tradition. Comme Sparte autrefois -, Athènes reçut toutes les découvertes nouvelles que l'esprit hellénique avait faites dans l'art et dans la science. Mais il y eut entre elles cette différence, qu'Athènes ne fut pas seulement pour les hommes supérieurs un lieu de réunion, mais devint leur véritable patrie, et que les idées scientifiques n'y trouvèrent pas seulement un marché où elles étaient cotées et jetées dans la circulation, mais
') Sur Céphalos, voy. Lysias, In Eratosthen., § 4. La chronologie appliquée autrefois à sa famille (cf. 0. Müller, Griech. Liferat., II, p. 369) a été rectifiée par Vater et Westermann {Lysise orationes, 1854, p. vi). D'après leurs recherches, Céphalos a été appelé à Athènes vers 448(01. LXXXIII, I) : son fils Lysias y naquit en 432 (01. LXXXVII, 1) et émigra à l'âge de 16 ans, après la mort de son père, avec son frère Polémarchos, à Thurii, où il resta jusqu'en 412.
encore un terrain où elles prirent racine, comme elles trouvèrent dans le peuple athénien un public attentif, avide de savoir, prompt à tout saisir.
Pisistrate et les Pisistratides avaient déjà préparé les voies. Les recueils d'ouvrages écrits dont ils dotèrent Athènes assuraient aux recherches littéraires et historiques des avantages qui ne se rencontraient nulle part ailleurs. Il n'est doncpas surprenant de voir, même avant Périclès, les penseurs faire le voyage d'Athènes. Parmi eux on peut citer Phérécyde de Léros, qui fit de cette ville sa seconde patrie ; c'était un homme qui vivait tout entier dans les traditions du passée et qui se donna pour tâche de démêler l'amas confus des légendes divines et héroïques. C'est là qu'il trouva l'occasion de ressusciter dans ses écrits les ancêtres des familles qui, de son temps, conquirent une gloire nouvelle dans les guerres de l'Indépendance, etil s'éleva ainsi des brumes de l'âge héroïque jusqu'aux faits éclatants du présent, passant du fils de l'Ajax homérique jusqu'au vainqueur de Marathon \
Il était naturel que les premiers ouvriers de l'histoire, auxquels Phérécyde, par sa manière, se rattachait complètement, n'eussent porté leurs regards que sur les cycles légendaires et les antiquités de certaines familles, de certaines villes, de certaines contrées. Ceux-là furent les logograjjhes^ ioniens, ainsi appelés parce que, dans le langage de la prose, ils ont exposé tout ce qu'ils avaient rassemblé et découvert de 'remarquable touchant la fondation des villes, les légendes d'autrefois, la nature et les institutions des différents pays. Ainsi, dès le milieu du vie siècle, Cadmos de Milet et Acusilaos d'Argos écrivirent sur les antiquités de leur pays ^.
Hécatée * poussa plus avant et plus profondément ses recherches. Il vivait à une époque déjà trop agitée pour qu'il se
*) Voy. la généalogie de Miltiade, depuis Philaeas, fils d'Ajax Télamonien, d'après Phérécyde, ap. Fragm. Eist. Grœc, I, p. 73.
*) Sur le sens du nom de Xoyoypâyo;, voy. G. Curtius, Bericht der Sachs. Ges. d. Wiss.. 1866, p. 141.
3) Cadmos, Phérécyde et Hécatée sont cités par Strabon (p. 18) comme les fondateurs de la littérature en prose. Suivant A.Schäfer {Quellenkunde der griech. Gesch., § 6), Cadmos est un personnage mythique.
4) Voy. ci-dessus, p 202-203.
contentât de reproduire naïvement les traditions des âges précédents. Il chercha à étendre à toutes les côtes des mers voisines le cercle de ses informations relatives aux pays et aux peuples; il rectifia les cartes milésiennes * et étudia avec un zèle tout particulier les institutions du peuple égyptien. Cet esprit scientifique, énergique, hardi, entraîna à sa suite plusieurs de ses compatriotes, entre autres Charon de Lampsaque. Mais, si nombreux et si féconds que fussent ces germes de l'investigation historique, l'Ionie, en revanche, ne fournissait point par elle-même la matière d'une histoire spéciale : il n'y avait pas là une seule ville qui eût marché avec constance, avec héroïsme, vers un but élevé. Il était encore moins possible de parler d'histoire nationale, tant que les Hellènes continuèrent à vivre des deux côtés de la mer sans intérêts communs, dans une foule de républiques isolées, quoique voisines. Pour la première fois, quand toutes les forces nationales des Hellènes se réunirent contre les Perses sous la conduite d'un Etat tel qu'Athènes, il y eut là comme un point de départ possible pour arriver à une histoire générale de l'Hellade. Ce point de départ, il fallait le saisir d'une intuition nette et rapide; c'est là la gloire immortelle d'Hérodote d'Halicarnasse, qui, dépassant par ce fait seul les récits légendaires et les descriptions locales des logographes, a élevé cette histoire rudimentaire à la dignité d'un art.
Sa ville natale était d'ailleurs merveilleusement propre à ouvrir devant lui un large et libre horizon. Là, en effet, sur la lisière de la Carie, au centre d'un mouvement commercial des plus actifs, il put, dès sa première jeunesse, apprendre à connaître les Barbares et les Hellènes, la race dorienne et la race ionienne, la liberté républicaine et le régime despotique, les puissances continentales et les puissances maritimes; en un mot, tous les contrastes vivants qui agitaient le monde. Halicarnasse était une colonie deTrœzène', ville ionienne; aussi, bien que cet établissement eût été fondé officiellement au nom de la race dorienne et d'un Etat dorien, bien qu'Halicarnasse elle-même eût appartenu longtemps à l'hexapole
2) Voy. vol. I, p. 148.
dorienne de F Asie-Mineure, elle n'en avait pas moins conservé son caractère ionien, et les inscriptions de la ville prouvent qu'à l'époque d'Hérodote le dialecte et Técriture des Ioniens étaient en usage dans les documents officiels. Lui-même sortait d'une souche ionienne; sa famille comptait parmi les plus considérées de la cité et avait aussi des ramifications à Chios*. Hérodote fut élevé dans le respect et l'admiration de l'empire des Perses, dont sa patrie, au moment où il naquit (entre 490 et 480) % faisait partie depuis deux générations. Mais elle était en même temps le centre d'un Etat à part, qui embrassait le littoral environnant ainsi que le groupe des îles situées en face, Gos, Nisyros et Calymna, qui avait une petite flotte, et qui, sous la gouvernement des princes cariens et notamment d'Artémise, femme d'un grand cœur et d'un grand sens politique ', avait atteint une brillante prospérité. Toutefois, la vie propre de la commune hellénique s'était maintenue, sous la dynastie carienne, assez puissante et assez intense pour que le jeune Hérodote s'y trouvât à une excellente école de politique pratique.
Quant à son élan poétique, à sa connaissance des légendes populaires et des chants de l'Hellade, il en fut redevable à son oncle Panyasis, particulièrement versé dans la science des signes divins et l'interprétation des oracles, et en même temps poète d'une inspiration originale, capable de faire revivre l'épopée ionienne sans être un pâle imitateur d'Homère, car il mit en œuvre avec une vaste érudition le cycle légendaire d'Héraclès, qui, plus que tous les autres héros, était un trait d'union entre le monde hellénique et le monde non-hellénique. Ce fut lui aussi qui amena Hérodote à porter son regard investigateur au delà des faits isolés et locaux jusqu'à une synthèse historique plus large, et les événements extraordinaires par
^) L'opinion que j'exprimais déjà dans la première édition sur l'ionisnieinné — et non pas acquis — d'Hérodote se trouve confirmée par les inscriptions découvertes depuis à Halicarnasse.Cf. ma récension de l'ouvrage de Newton, History of discoveries at Halicai-nassus (ap. G'ùtting. gelehrte Anzeigen, 1862, p. 1149 : Sauppe (ap. Nachrichten der Götting. Ges. d. Wiss., 1833, p. 327).
-) D'après Eusèbe, la naissance d'Hérodote est de l'an 484.
^) Voy, ci-dessus, p. 314.
lesquels s'annonça la chute j)récipitée de l'empire des Perses dirigèrent la pensée du jeune homme, à mesure qu'il grandissait, vers la recherche des lois en vertu desquelles les États s'élèvent et s'abîment louràtour.Dans sa foi vraiment antique, il voyait les dieux commander aux Hellènes et aux Barbares ; il entendait dans les oracles leur parole prophétique. Pour le Barbare, leurs voies sont impénétrables: mais le regard plus serein de l'Hellène les découvre; et Hérodote lui-même y consacra sa vie, vie mouvementée, instable, voyageuse, qui le mena de Cyrène à Ecbatane, d'Eléphantis au Bosphore cimmérien *, mais en même temps vie de concentration intérieure, dont le but était de voir de haut la multiplicité changeante des choses humaines et de reconnaître leur connexion dans la marche même de leur développement.
Pourtant, Hérodote n'eut pas le loisir d'observer le monde dans une contemplation pensive; il fut entraîné, lui aussi, dans les luttes de son temps. Après Artémise^ notamment, dont il ne parle jamais qu'avec une vénération marquée, et après son fils Pisindélis,|le gouvernement d'Halicarnasse passa aux mains de Lygdamis, petit-fils d'Artémise : c'est sous ce prince que se produisit, contre le mouvement national qui, depuis la journée de Mycale, s'était manifesté dans la plupart des villes grecques situées sur le littoral de l'Asie-Mineure, une réaction appuyée par les Perses. Les chefs du parti populaire, et parmi eux Panyasis et Hérodote, furent exilés ^ Es trouvèrent une patrie nouvelle à Samos, où le jeune homme apprit à connaître la civilisation grecque dans sa plus haute expression et affermit ses principes politiques. Après des tentatives répétées pour reconquérir leur ville natale, tentatives qui coûtèrent la vie à Panyasis^ les bannis rentrèrent avec leur
*) Sur Y oL-jro<\tioi. d'Hérodote en Asie, voy. Matzat ap. Hermes, VI, p. 392, *) Sur l'histoire d'Halicarnasse au temps d'Hérodote, à propos d'un texte de contrat passé entre le peuple d'Halicarnasse et Salmacis, d'une part, et Lygdamis, d'autre part, voy. Sauppe, op. cit. et Kirchhoff, Studien sur Gesch. des griech. Alphabets, 3"^ édit., p. 4. L'inscription est interprétée d'une manière différente par A. Bauer [Herodots Biographie, ap. Sitzungsber. d. Wiener Akad., 1878, p. 405), qui rejette la tradition de l'exil d'Hérodote et autres semblables, comme reposant uniquement sur la notice de Suidas,
s. V. 'IIpÔSoTOC.
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paru ; ils furent réinstallés clans leurs propriétés par un traité solennel, et, grâce à des concessions consenties parle tyran, on parvint à concilier les factions, si bien que Lygdamis con serva au moins une partie de sa puissan(;r'. Mais, plus tard, il fut chassé; et déjà en 434 (01. lxxxi, 3) Ilalicarnasse fig-ure comme ville libre sur les listes de la confédération attique '.
A cette époque se place le voyage le plus important d'Hérodote^ l'exploration de la vallée du Nil.
L'Egypte était une école supérieure ouverte à tous les esprits passionnés pour les connaissances d'un ordre élevé ; c'est là seulement qu'on trouvait les traditions d'un clergé instruit, les monuments de l'histoire la plus reculée, et, depuis longtemps déjà, on discutait vivement pour établir en quoi les Egyptiens avaient l'avance sur les Hellènes, et ce qu'on leur avait pris pour l'importer en Hellade. Depuis que la Grèce était devenue le soutien de l'Egypte ", la révélation de la vieille terre des merveilles avait été singulièrement facilitée. Psammétique avait confié à des Ioniens, fixés dans le pays, des enfants égyptiens pour qu'ils apprissent l'écriture et la langue grecques; et le rapprochementmutuel des deux races eut ce résultat, qu'on put non seulement connaître ce que l'antiquité égyptienne avait de caractéristique et d'extraordinaire, mais aussi saisir plus sûrement en quoi elle s'accordait avec la tradition hellénique.
Pour séjourner en Egypte, Hérodote profita du moment où le pays, après la grande insurrection, c'est-à-dire après 4oo(01. Lxxxi, 2) % était redevenu tranquille ; puis, une fois dé retour dans sa patrie^ il commença à mettre en œuvre^ à loisir, les matériaux qu'il avait amassés.
Alors, de la contemplation de l'antique et de l'immuable, il passa dans le monde de la civilisation vivante, que soutenaient les exploits de Thémistocle, d'Aristide et de Cimon ; et quand, àSamos, trait d'union entre l'Ionie et Athènes, il vit de ses yeux la puissance d'une ville qui formait déjà comme
') L'accession d'Halicarnasse à la Ligue maritime doit être placée à peu près à l'époque de la bataille de l'Eurymédon. ^) Voy. vol. I, p. 527.
3) Voy. ci-dessus, p. 416-417, 439.
le centre de l'histoire grecque, il se sentit attiré par une force irrésistible loin de FOrient mutilé et débile, loin de l'Ionie impuissante à s'aider elle-même, vers Athènes, au sein de cette cité à laquelle se rattachait l'avenir du peuple tout entier. Comme ses voyages nombreux et ses immenses lectures le mettaient en état de comparer les pays et les époques, il lui parut d'autant plus évident que les actions des Athéniens dépassaient en véritable grandeur et en conséquences importantes tout ce qui s'était fait jusque-là^ qu'elles marquaient leur empreinte sur toute l'histoire contemporaine. Trouvant de plus la vie athénienne non pas déréglée et fiévreuse comme celle des républiquesioniennes, mais, grâce au développement complet de la liberté politique, bien ordonnée, dirigée d'une façon sûre et calme par un esprit supérieur, il dut voir en cet homme le génie même de son temps .
Combien Hérodote vénérait Périclès^ il le prouve lui-même en racontant le songe d'Agariste qui, peu de temps avant sa délivrance, eut la vision qu'elle enfantait un lion. C'est de cette façon que les dieux annoncent la naissance des hommes qui marqueront dans l'histoire du monde, afin de les accréditer dans leur mission extraordinaire*. Mais, plus Hérodote se montre d'ailleurs réservé et plus il a de calme épique, plus il ressort clairement de son œuvre entière qu'il avait le sentiment profond de la haute gloire d'Athènes, comme étant la ville qui avait sauvé l'Hellade, et que cette conviction lui venait de son étude propre de l'histoire contemporaine, plus aussi son livre devient la plus éclatante glorification des Athéniens, dont les exploits le rendirent historien, d'ethnographe qu'il était, et, d'une façon plus générale, donnèrent naissance [à l'histoire grecque elle-même. Sans doute, Hérodote a aussi entretenu avec Périclès des relations personnelles ; car, quelle plus grande satisfaction celui-ci pouvait-il ressentir que de voir le rôle politique de sa ville natale et sa propre politique
') L'épisode relatif aux Alcméonides (Herod., VI, 12M3I) a été (rédigé (suivant Kirchhoff, Entstehungszeit des herodot. Geschichtswerks, p. 39) après le retour d'Hérodote à Athènes, dans l'été de 430, au moment où Périclès fut d'abord attaqué en paroles, puis impliqué dans un procès (Cf. vol. III, ch. I §5).
nationale si hautement appréciés par un Ionien, et surtout par un esprit si indépendant et de vues si larges ? 11 n'avait rien de plus à désirer, sinon, d'une part, qu'Hérodote réussit à terminer son vaste ouvrage, en sorte que par là la prétention des Athéniens à diriger les affaires de la Grèce parût la conséquence naturelle des événements qui s'étaient déroulés précédemment, et, d'autre part, que cette conception historique se répandit le plus possihle. C'est donc par l'initiative de Périclès qu'Hérodote, ayant achevé à Athènes, vers 446, les premiers livres de son histoire, en fit dans cette ville des lectures publiques ' .
Sur la proposition d'un Athénien nommé Anytos,il reçut de la cité, à titre d'hommage, un présent de 10 talents (58,940 fr.). On sentait bien que la plus solide de toutes les gloires est celle qui n'a besoin pour héraut que d'un historien véridique. Ce qui montre de quelle popularitéjouissaient ses ouvrages àAthènes vers 441 -, c'est que VAntigone de Sophocle, représentée au printemps de cette même année, contient une allusion àHérodote, conçue dans des termes tels qu'elle fut immédiatement saisie par les spectateurs ^.
Mais Hérodote avait encore trop d'ardeur juvénile et de curiosité pour s'en tenir à ce qu'il avait appris jusque-là. H était déjà naturalisé citoyen d'Athènes quand la fondation de Thurii lui offrit une occasion nouvelle de voir le monde et d'enrichir ses connaissances ; il ne put y résister. Son histoire des guerres de l'Indépendance était devenue peu à peu l'histoire de la politique athénienne ; c'est pourquoi il voulut la suivre aussi sur la scène de l'Occident, dans les contrées qui, pour la première fois alors, étaient entrées dans sa sphère
') La lecture faite par Hérodote à Athènes est attestée par Eusèbe (HiERo.N., ;.d 01. LXXXIII, 4 : Vers. Armen, ad 01. LXXXIII, 3, et Syncell.) et par l'Athénien Diyllos (ap. Plut., De malign. Hcrod., 26). Ce que dit ce dernier d'une proposition d'Anytos tendant k faire allouer à l'historien un prix d'honneur de 10 talents sert de confirmation au renseignement donné par Eusèbe (cf. Kihchhoff, op. C2?.,p. 10).
-) L'àxfxr, d'Hérodote tombe l'année de la fondation de Thurii (Rhein. Mus., XKXI, 19).
3) Sur le rapport que l'on constate entre un passage de Sophocle (Antigon., 905-912) et un passage d'Hérodote (HI, 119), voy. Kirchhoff, op. cit , p. 8.
d'action. Après l'année 432, il revint à Athènes pour reprendre et terminer son œuvre interrompue.
Dans cette nouvelle phase de l'histoire grecque, la méthode primitive, celle des logographes, comme on les appelait, n'a pas été complètement abandonnée. On continua h mettre en ordre les traditions du passé, comme avait fait Phérécyde, et on essaya tout d'abord d'établir une chronologie exacte pour les faits les plus anciens. Pour y parvenir, on n'avait d'autres ressources que les arbres généalogiques de quelques familles princières, et on utilisa notamment les registres généalogiques des Nélides de l'Attique ; ces archives avaient été vraisemblablement recueillies à Athènes du. temps de Pisistrate ; elles remontaient, avec une authenticité suffisante, environ jusqu'au commencement du ix^ siècle avant notre ère ' .
Tandis qu'Hérodote rattache ses supputations aux généalogies des dynasties orientales, et surtout des Héraclides de Lydie ^ pour déterminer l'époque de l'Héraclès grec et de la guerre de Troie, c'est un de ses contemporains, Hellanicos de Lesbos, qui le premier se servit de documents grecs pour établir une chronologie systématique des temps préhistoriques ^. Parmi ces documents, les mieux ordonnés et les plus utiles lui parurent être les listes des rois d'Athènes, qui évaluaient à 397 années la durée totale de la dynastie des Nélides jusqu'à la création de l'archontat décennal (752 : 01. vu, 1), c'est-à-dire la période qui va, en remontant, d'Alcméon à Mélanthos. L'avènement des Nélides ayant été la conséquence de l'invasion des Héraclides, on le prit comme point de repère pour dater ce dernier fait, qu'on fixa à l'année 1149 ; on plaça deux générations plus tard, en 1209, la chute de Troie.
Par là fut instituée du même coup une chronologie comparée de l'antiquité grecque; et, bien qu'un pareil travail ji'ait pu s'accomplir sans que l'esprit de système ne fît souvent violence à la tradition, lorsqu'on raccourcissait ou qu'on allongeait arbitrairement les listes des rois légendaires et des
*) Cf. J. Brandis, De temporumgrascoruinantiquissimorum raiionibiis, Bonn, 1857, p. 10: et ci-dessus, vol. I, p. 179. *) Voy. ci-dessus, p. 448.
^) Sur Hellanicos, cf. Kühler, Comm. in hon. Mommseni[i811],p. 376.
héros pour réaliser les synchronismes désirés *, du moins il attesta aussi la tendance qui portait le génie hellénique à dominer, à trier, à ordonner l'amas des matériaux. Cette fois encore, Athènes fit sentir sa supériorité dans le domaine de la littérature. Il est vrai que le système chronologique d'Hellanicos n'eut point une valeur nationale; il s'établit dans le Péloponnèse des supputations qui s'en écartèrent, et auxquelles plus tard les chronologistes alexandrins trouvèrent hon de se référer.
Cependant, sousTinfluence d'Athènes se développa une troisième manière d'envisager et de présenter les événements : ce fut rhistoire contemporaine proprement dite. Car, tandis que Hérodote raconte les faits qui dans le cours rapide de révolution étaient bientôt devenus le passé, et évite, avec une réserve délicate, de peindre de trop près des contemporains et des amis, ou d'altérer par une couleur partiale le caractère idéal de son œuvre, il y eut d'autres écrivains de sang ionien qui se jetèrent avec toute l'ardeur de leur race dans le présent vivant, et traduisirent librement les impressions que leur laissaient les personnalités les plus eminentes du jour.
Le plus célèbre parmi eux est Ion de Chios, vrai Ionien, nature complexe, intelligence riche et souple ; un des premiers qui aient écrit en vers et en prose, il disputait la palme de la tragédie aux maîtres athéniens, et en même temps racontait l'histoire ancienne de son pays. Mais il dut sa valeur propre à la vie active où il se mêla immédiatement, au commerce qu'il entretenait, dans les différentes villes de la Grèce, avec les plus distingués de ses contemporains. Ainsi, nous le trouvons môme à Sparte, où il entonne, à la table royale, un chant d'honneur pour célébrer le roi de la race de Proclès, probablement Archidamos, successeur de Léotychide -. Mais il résida surtout à Athènes, et y précéda même Hérodote. C'est là qu'il entra en relations avec Eschyle, et qu'il consacra un présent votif, de la dédicace duquel nous avons des traces encore aujourd'hui; c'est pendant ce séjour que, ainsi qu'on peut
') Cf. KmcHiiOFF, ap. Hermes, VIII, 190. 2) Voy. ci-dessus, p. 401.
le supposer, il décora de ses vers les trois hermès dressés sur le marché en l'honneur du vainqueur d'Eïon *. En effet, il fréquenta beaucoup Cimon : il l'entendit chanter des chansons à table, et raconter avec une bonne humeur familière des épisodes de ses campagnes ; comment, par exemple, il avait fait deux parts du butin conquis en Thrace et laissé aux alliés la liberté de choisir soit les captifs, soit les ornements qu'ils portaient. Les alliés, comme Cimon s'y attendait, s'étaient jetés sur le lot qui attirait le regard et riaient sous cape de la simplicité du g'énéral, qui allait s'embarrasser de ces Perses fainéants. Mais, plus tard, le prix élevé qu'il mit à leur rançon procura aux Athéniens un gain considérable, si bien qu'il suffit à entretenir la flotte pendant plusieurs mois, et qu'une somme importante fut en outre versée au Trésor -.
Ion était lié également avec Périclës ; ill'entendit, lui aussi, après la guerre de Samos, avec le sentiment de sa propre valeur, se comparer fièrement à Agamemnon qui était resté dix ans devant Troie, tandis que lui n'avait mis que quelques mois à réduire le plus puissant des Etats insulaires. Mais le plus charmant tableau qu'Ion nous présente, c'est sa rencontre avec Sophocle, à Chios, dans un festin donné par le proxène d'Athènes, Hermésiléos, à l'illustre Athénien. C'est là qu'il nous peint le poète défendant contre un maître d'école pédant quelques vers de Phrynichos, dérobant par un stratagème habile un baiser au bel enfant qui servait d'échanson, et prétendant par là réfuter Périclès, qui avait coutujne de dire de lui: « C'est un bon poète, mais un piètre général. »
De tels traits nous permettent de jeter un coup d'œil sur la vie familière des grands hommes d'Athènes, et sont le com-
1) C. I. Attic, 1, n. 395. Kirghhoff (ap. Hermes, V, 58) rapporte à Ion les trois épigrammes, également en dialecte ionien, que donne Plutarque [Cimon, 7).
-) D'après Plutarque [Cimon, 9), les prisonniers perses auraient été pris à Sestos et à Byzance. Mais ce ne peut être lors de la prise de Sestos en 478, car c'était Xanthippos qui commandait alors les Athéniens. Si l'on suppose que Sestos fut abandonnée à l'époque et prise de nouveau dans quelqu'une des années suivantes, l'hypothèse laisse encore subsister des difficultés. Évidemment, Plutarque a inexactement reproduit le récit d'Ion. (Cf. ci-dessus, p. 378).
plément attrayant des traditions insuffisantes. Voilà ce qu'Ion racontait dans ses Mémoires historiques ', où il ne dédaignait pas de dessiner aussi l'extérieur des personnages qu'il mettait en scène, par exemple, la figure et les cheveux ondulés de Cimon, l'air sévère et la mine hautaine de Périclès. En réalité, ce n'était pas un observateur impartial: il tenait de sa famille des tendances aristocratiques. C'est pour cela qu'il s'attacha à Cimon, et que^ quand le parti de ce dernier eut le dessous, il se retira d'Athènes pour un assez long temps-.
Stésimbrotos, qui, comme citoyen de Thasos, peut être compté aussi parmi les Ioniens^, se trouva dans une situation analogue pour écrire l'histoire contemporaine \] Il résida presque constamment à Athènes jusqu'à la guerre du Péloponnèse, s'occupant d'enseignement à la façon des sophistes, étudiant les questions homériques, et retraçant la vie de Thémistocle, de Thucydide et de Périclès; dans ces ouvrages, il traita ce dernier, ainsi que Thémistocle, avec une antipathie visible, tandis qu'il vénérait le fils de Mélésias, et Cimon pareillement, comme les représentants du bon vieux temps. Chez lui, plus encore que chez Ion, l'homme de parti domine; et, quelque mérite qu'ils aient eu tous les deux à créer l'histoire contemporaine, sous la forme de biographies et de mémoires, on peut dire que, dès le début, cette branche de l'histoire grecque a été défigurée par des préjugés de coterie et par la manie des commérages bourgeois.
De toutes les directions suivies par l'esprit dans ses recherches, c'est à la philosophie surtout que Périclès s'appliqua de la façon la plus personnelle. Mais il sut se garder de l'exclusivisme où étaient tombés les pythagoriciens ; il repoussa toute espèce de philosophie politique, toute alliance avec ceux qui voulaient assurer à leurs principes de vie sociale et à leur méthode de penser une influence dirigeante, et former une
') L'histoire contemporaine en forme de Mémoires (tj tûv îtpâ^swv xaî ßi'wv T|),i-/icbTi; tffTopîa) est définie et jugée par Plutarque (Pericl., 3).
*) Voy. ci-dessus, p. 456.
3) Voy. ci-dessus, p. 226.
*) Sur Ion et Stésimbrotos, cf. RChl, Quellen Plutarchs im Leben Rimons, p. 29.
aristocratie dans l'Etat. Il n'adopta même aucun système particulier, sentant bien que cela eut été difficile à concilier avec la tâche d'un homme d'Etat. Il rechercha la fréquentation d'Anaxagore, de Zenon, de Damon, de Protagoras, comme la façon la plus délicate de jouir de la vie, et il fit son possible pour que tous ceux de ses concitoyens qui se sentaient des besoins intellectuels d'un ordre supérieur eussent la faculté de puiser aux sources nouvelles de la sagesse, sans être obligés de les aller chercher au loin et en divers lieux.
On atteignit d'autres résultats plus importants encore. Non seulement la culture philosophique devint accessible aux Athéniens, et par suite au reste des Hellènes, mais la science elle-même, en se développant, s'engagea dans des voies nouvelles. La spéculation s'affranchit des traditions locales des école s, etsortit hardiment de leur cercle étroit. Les tendances les plus opposées se rencontrèrent, pour se compléter, se corriger , s'exciter mutuellement ; on eut conscience des éléments communs ainsi que des contrastes qu'offrait dans son ensemble la civilisation nationale; la complexité de la vie intellectuelle et morale fut ainsi, pour la première fois, mise au jour à Athènes et saisie d'un coup d'œil. Ce ne fut point par suite d'un arrangement artificiel ou d'une circonstance fortuite, mais plutôt par la conséquence nécessaire du développement de l'histoire nationale, qu'Athènes devint le siège de la philosophie, le foyer de toutes les études supérieures. C'est là que se rencontrèrent les penseurs de l'Ionie, les disciples de Parménide et d'Empédocle, et les sophistes; l'ardeur de connaître se réveillait toujours plus puissante, et des sujets toujours nouveaux s'offraient aux investigations delà science.
Il est vrai que ce zèle se fourvoya souvent : le désir d'étendre et de vulgariser les connaissances compromit le sérieux et la solidité de la science elle-même. La sophistique, du reste, visait à ce but, de rendre superflues, en répandant partout une culture générale et une certaine habileté formelle à manier la pensée et la parole, les sciences spéciales qui reposent sur une instruction approfondie et sur une sérieuse expérience ; véritable expression de l'esprit du temps, qui voulait tout réformer d'après les principes de la raison, qui, dans sa suffisance
présomptueuse, rejetait comme surannées les idées et les coutumes traditionnelles, et ainsi conduisait fatalement à cette superficialité universelle et vaine que représente si bien Hippias d'Elis, contemporain de Protagoras, quoique plus jeune que lui. Sur tous les sujets, petits ou grands, les sophistes de cette espèce avaient leur jugement tout prêt; et derrière cette fausse sagesse, toute creuse et toute bavarde, s'évanouissaient les hauts problèmes, les questions vitales de la philosophie.
D'autre part, il ne faut pas méconnaître que la sophistique contenait beaucoup de germes féconds de vraie science, dont Féclosion profita particulièrement à l'Athènes de Périclès. C'est ainsi que Protagoras inaugurales études de linguistique en examinant théoriquement la construction grammaticale de la langue, les formes des mots, les tournures des phrases, en enseignant leur emploi légitime, en établissant une terminologie scientifique. Des sophistes plus jeunes, notamment Prodicos de Céos et Hippias, qui tous deux se firent aussi remarquer à Athènes comme hommes d'Etat, continuèrent ces recherches. Prodicos fit de la pensée et de la parole un seul et même exercice, en enseignant les différences exactes des synonymes. De pareilles études devaient répandre même dans le grand public l'activité intellectuelle ; elles affirmaient le sentiment de la langue, contribuaient à un perfectionnement plus délicat de la pensée et de la parole, et conduisaient à l'examen critique des poèmes anciens, à des recherches d'histoire littéraire et de philologie, comme le prouvent les travaux de Stésimbrotos sur Homère '. Quant à Hippias, il s'occupa aussi d'histoire politique et y apporta des vues toutes nouvelles; il commença,, en effet, à comparer entre elles les institutions des différents Etats, donnant ainsi la critique
*) Les premiers qui aient écrit sur Homère au temps de Périclès sont Théagène de Rhégion, Métrodoros de Lampsaque, Stésimbrotos de Tiiasos et Glaucos (Wolf, Prolegom., p. 162). L'authenticité de l'écrit de Stésimbrotos sur Tliémistocle, Périclès et Thucydide, est défendue par W. Vischer, Kleine SchrifteUy I, p. 26, et von Wilamowitz, ap. Hermes, Xll. p. 362. A. Schmidt {Das Perikl. Zeitalter) le classe au premier rang parmi les sources. Cet optimisme est combattu par A. Schäfer (ap. v. Sybels, Hist. Zeitschrift, N. F. IV, p. 211) et par U. Köhler [ibid.).
historique comme base à la science du gouvernement. De même qu'Hippodamos ' avait fait du tracé des rues et de la construction des villes une des applications de la science, de môme, on soumit à la théorie l'économie rurale et l'horticulture ; on fit connaître au public les expériences et les traitements qui, jusque-là, avaient été le secret des familles sacerdotales desservant les sanctuaires d'Asclépios. L'Asclépiade Hippocrate de Cos, qui, lui aussi, se trouva à Athènes au temps de Périclès et y reçut le titre de citoyen honoraire, peut être regardé comme le père de la littérature médicale ". C'était un chercheur et un maître, dans le sens le plus élevé du mot; de plus, aussi étranger que possible, par sa grandeur morale et surtout par son noble désintéressement, à l'esprit sophistique du jour, bien qu'on le cite comme un disciple des sophistes.
Parmi les sciences naturelles,, l'astronomie fut à cette époque spécialement cultivée à Athènes. Pour savoir à quel degré les Grecs d'Ionie, soit par leurs recherches personnelles, soit par les emprunts qu'ils firent à la sagesse orientale, étaient déjàarrivés dans cet ordre de connaissances^, il suffit de nommer Thaïes de Milet^ Son contemporain Phérécyde avait fait à Syros des observations sur le solstice ; il paraît avoir utilisé pour ses expériences une grotte de cette île, connue des anciens sous le nom de « Grotte du Soleil » *. Il y avait dans d'autres contrées des montagnes rocheuses qui, coupant l'horizon par des lignes nettes, facilitaient grandement l'observation des points extrêmes, au nord et au sud, oii se levait le soleil. C'est ainsi que la haute montagne du Lépétymnos servait aux Méthymnéens de Lesbos, et l'Ida aux habitants de Ténédos : des recherches astronomiques furent faites, ici par Cléostratos, là par Matricétas ^
*) Voy. ci-dessus, p. 471,
2) Sur les prédécesseurs d'Hippocrate et les bases de sa science, voy. Daremberg, <y^. Revue Archéologique, 1868.
'^) Voy. ci-dessus, p, 136, 463-464.
*) DiOG. Laert., I, 11. Sghol. Hom., Odyss., XV, 403. Redlich, Der Astronom Meton, p. 22, 35.
^) Theophr., De sign. pluv., I, § 4, p. 783. Sehn. Cf. Forciihammer et 0. Müller, Zur Topogr. von Athen, 1838, p. 9. Redlich, ibid., p. 19 sqq.
De ce côté encore, Athènes était un centre tout indiquépour le développement des sciences naturelles, car au nord-est de la ville se dressaitl'escarpement hardi du Lycabettos, éminemment propre à rendre les mêmes services que le Lépétymnos et rida. Dans les plus longs jours, en effet, on voit le soleil sortir directement de l'angle que forment les unes avec les autres les arêtes vives du Lycabettos et les lignes du Brilessos au second plan. Cette configuration privilégiée de l'Attique fut reconnue et mise à profit, du jour où un certain Phaeinos, qui vint s'établira Athènes comme métèque, y transportales observations célestes commencées dans l'Asie -Mineure et arriva, grâce au Lycabettos, à une détermination plus précise du solstice.
Athènes fut dès lors, elle aussi, un foyer d'études astronomiques; et c'est du temps de Périclès que les observations célestes furent poussées avec un grand zèle, surtout parMéton, une des personnalités les plus brillantes de l'Athènes d'autrefois. Il suivit l'enseignement des sophistes, qui y florissait ; il devint un maître dans l'art de l'arpentage^, que la Grèce reçut de la vallée du Nil, patrie de la géométrie; il fut aussi un architecte, dans le genre d'Hippodamos; il exécuta des travaux hydrauliques qui le rendirent célèbre. Mais c'est à l'astronomie qu'il dut vraiment sa gloire propre ; il y reprit les études de Phaeinos, et, pour arriver à déterminer scientifiquement la révolution annuelle du soleiL il inventa un instrument qu'il a.i^\)e\a héHotropio?i. C'était sans doute une sorte de cadran solaire, une plaque avec une tige verticale qui, dans le plus long jour de l'année, projetait à midi l'ombre la plus courte, et dont on se servait en conséquence pour marquer le jour du solstice d'été. Cet Jiéliotropion fut établi à Athènes en 433 (01. Lxxxvi, 4) \ Méton associa à ses recherches Euctémon etPhilippos ; et ce qui nous fait mesurer la grandeur de leurs travaux, c'est qu'on a constaté que d'Athènes ces observations s'étendirent jusqu'aux Cyclades, à la Macédoine etàlaThrace.
1) L'érection de l'riXcoTpôuitv sur le Pnyx prouve que les calculs de Méton étaient appréciés des Athéniens cultivés, et en particulier de Périclès (GOttling, De Metonis heliotropio, 1861, p. 10).
Celte école produisit aussi des travaux très importants pour la réforme du calendrier athénien.
Jusque-là on ne connaissait que Foctaétéride ' ou période de 8 années, sur lesquelles il y en avait 3 de 13 mois, afin d'égaliser l'année lunaire et l'année solaire, Mais^ comme 8 de ces années solaires ne font pas tout à fait 99 mois lunaires, ce cycle manquait nécessairement son but; il fallait de nouveaux expédients; et, comme on ne faisait là que des essais purement empiriques, c'était une source de perturbations toujoui'S nouvelles. On avait établi trop peu de jours complémentaires; aussi, du temps de Périclcs, il arriva fréquemment que le commencement du mois ne coïncidait pas avec la nouvelle lune. Méton et ses collaborateurs trouvèrent par le calcul que, dans un cycle de 6,940 jours, on pouvait obtenir une concordance plus exacte. Ils formèrent ainsi une période de 235 mois, constituant un cycle de 19 ans, qu'on appela « la grande année » ou « l'année de Méton, » A l'invention de ce cycle intercalaire se rattache l'établissement d'un nouveau calendrier. Méton dressa une table où les années étaient distribuées selon son cycle, et où l'on voyait indiqués en même temps les jours de solstice et d'équinoxe, comme le leveretle coucherde certaines constellations qui avaient quelque importance pour les affaires publiques, ou qui passaient pour influer sur l'état delà température.
Ce calendrier, accueilli et admiré comme un progrès considérable de la science, ne fut pourtant pas adopté immédiatement et officiellement par l'Etat -, L'octaétéride d'autrefois était tenue pour une institution consacrée par la religion, et tous ceux qui, dans la cité, restaient attachés aux idées conservatrices protestaient contre cette innovation. En outre, on faisait remarquer avec raison qu'il fallait d'abord que le calendrier fût mis à Fessai et fît ses preuves, avant de bouleverser d'après lui l'année athénienne et de s'écarter de la tradition
1) Voy. vol. I, p. 401. \2'i-k2ö.
3) UsEiN'ER (ap. Rhein. Mus., 1879, p. -403) place l'introduction officielle du calendrier réformé, non plus, comme Bitckh, en 330 (01, CXII, 2), mais en 312 (01. CXVll, 1), Sur la supputation du temps xat' apxovTa et xa-cà Oeôv, cf, UsENER, ibid., p. 419.
574 LES AÎJ.\ÉES DE PAIX
commune à tous les Hellènes. Enfin, il arriva que la confection du calendrier coïncida avec la fin des années de paix, avec un moment d'effervescence violente et de soulèvement passionné contre Fadministration de Périclès. Donc, si vivement que Périclès lui-même put désirer de voir Athènes, par sa nouvelle organisation de l'année, précéder et éclairer encore les autres Etats, le vieux calendrier n'en resta pas moins dans l'usage public, avec tout son désordre, el Athènes n'eut d'abord que la gloire d'une découverte scientifique qui peu à peu fut adoptée universellement en Grèce et en Italie.
Quant à la littérature, aucune de ses branches ne s'est plus développée avec la vie publique que l'éloquence.
L'éloquence ne pouvait fleurir que parmi des Ioniens ; car cette race seule avait un penchant inné à communiquer ses pensées d'une façon vivante. Seule elle goûtait l'aisance, la plénitude, l'éclat de la parole. C'est aussi dans les villes d'Ionie, sans aucun doute, que s'est révélée l'éloquence politique, qui se donne pour tâche de diriger l'opinion publique et les décisions des citoyens. Mais l'éloquence grecque ne trouva qu'à Athènes^ pour la première fois, sa forme achevée. C'est là que se perfectionna vraiment la harangue publique, parce que tout citoyen avait le droit et souvent le devoir de prendre la parole. L'éloquence semblait se rattacher si étroitement à la vie politique des Athéniens, qu'on la représentait comme ayant été déjà la base de la constitution de Thésée K Mais, pour cette raison même, ce n'était pas l'objet d'un art spécial, qu'on séparât par la pensée de la vie publique^ mais bien l'expression naturelle de l'expérience pratique et de la capacité gouvernementale ; car on ne pouvait s'imaginer alors un chef populaire qui ne fût pas en même temps un homme d'Etat éprouvé dans la paix et dans la guerre, qui n'eût pas conquis par sa vie publique le droit de se faire écouter et obéir de ses concitoyens. Et même, plus l'éloquence devint une puissance propre à diriger les affaires de la cité, plus la langue elle-même s'éleva à un nouveau degré de culture, lorsqu' Athènes devint le centre de l'histoire : là, il ne se forma
») Voy. vol. I, p. 425.
point un dialecte mêlé où se confondaient des éléments empruntés à des pays différents, ni un langage artificiel, fatalement incolore et froid du moment qu'il se serait écarté du fonds populaire ; mais c'est du parler domestique que sortit un idiome nouveau, où se déploya tout entière^ pour la première fois, la force native de la langue grecque, devenue en même temps l'expression particulière de la civilisation athénienne.
La langue grecque s'était déjà largement développée en lonie. C'est dans le dialecte ionien qu'était déposé, à côté de l'épopée homérique et post-homérique et aussi des hymnes, tout le trésor de la poésie élégiaqueet iambique. C'est aussi en lonie qu'on avait commencé à faire de l'écriture un usage un peu étendu. Elle fut tout d'abord mise au service de l'art national ; les poésies épiques qui avaient été composées sans le secours de l'écriture, et étaient devenues la propriété du peuple, se répandirent avec son aide, prirent une forme définitive, et se continuèrent. C'est dans les écoles de rapsodes que s'introduisirent pour la première fois la lecture et l'écriture. Aussi on se représentait Homère lui-même comme un maître de lecture ^ , et lorsque les chantres épiques plus récents, Arctinos, Leschès et d'autres, rattachèrent aux grands poèmes héroïques leurs œuvres, où ils cherchaient à compléter, à étendre et à coordonner la matière de Y Iliade et de VOdi/ssée, l'usage de l'écriture était déjà familier aux poètes; et par là, l'art des rapsodes lui-même prit un caractère plus scientifique.
Mais bientôt naquit, en lonie pareillement et grâce à la diffusion de l'écriture, un mode tout à fait nouveau de communications littéraires, par lequel on ne se proposait pas d'émouvoir la foule qui écoutait, mais de répandre dans le grand public les conquêtes de la spéculation scientifique. En vue de la publicité, philosophes et historiens écrivirent en prose; et, dans le \f siècle, le goût de la composition et de la lecture se propagea avec une grande rapidité à travers toute l'Ion ie, où Samos en particulier devint pour Técriture une école de perfectionnement.
•) Sur les représentations figurées d'Homère, voy. Michaelis, ap. Jahns Griech. Bilderchroniken [1873], p. 57-60.
La prose cependant ne se développa point en opposition avec la poésie ; il n'y avait pas encore de séparation entre les deux genres. Les poètes conteurs adoptèrent franchement le langage de la vie familière, le ton vif de la conversation, et les maximes qui exprimaient l'esprit et la sagesse populaires passèrent des fables ésopiques dans la littérature proprement dite. Archiloque en usait avec prédilection, ainsi qu'Hérodote'. Puis, on s'était si bien habitué à l'enseignement des poètes, que même des philosophes spéculatifs donnaient à leurs théories un vêtement poétique, comme fit Xénophane -, qui parcourut la Grèce pour déclamer ses doctrines en véri table rapsode. Les narrations d'Hérodote étaient aussi arrangées de façon à échauffer une foule attentive, et l'allure poétique de son exposition ne se peut méconnaître. Son style s'épanche d'un cours aisé, avec l'ampleur tranquille d'un chant épique; ses pensées se déroulent simplement, dans un enchaînement un peu lâche; il regarde avec les yeux d'un aède le peuple groupé autour de lui ; il veut le réjouir et l'enthousiasmer par des récits qui le captivent. Pour la philosophie, la langue ne se prêtait pas encore à rendre sous une forme exacte et précise l'évolution de la pensée. Les leçons d'Heraclite avaient l'allure d'oracles sibyllins : il aimait un langage poétique et imagé, laissant à deviner plus qu'il n'expliquait; et, abstraction faite de la difficulté des idées, la structure de la phrase elle-même était si peu claire et transparente, qu'on ne savait pas reconnaître avec certitude l'ordonnance du discours.
Donc, si riche que fût la littérature des Ioniens, la prose chez eux n'existait pas encore ; elle existait encore moins dans d'autres pays. En somme, le développement de la poésie et de la prose, en tant que genres distincts, a été fort tardif en Grèce. Il est aisé de constater dans les hymnes de Piiidare, à côté d'images de haut vol, des tournures et des pensées d'un ton tout à fait prosaïque. La formation du style de la prose fut un progrès littéraire réalisé à Athènes. La langue était encore
*) Influence de l'aîvo; sur la poésie et la prose (Zurboro, ap. Hermes, X, [18761 p. 213).
a) Voy. ci-dessus, p. 465.