OVERBECK
l'oracle de DELPHES ET LA POÉSIE 97
de leur nationalité commune. C'est pourquoi il prend son essor quand les artistes commencent à voyager et les écoles à communiquer entre elles ; c'est dans les milieux où des races distinctes se rencontrent qu'il prospère le plus heureusement, et son action s'étend bien loin au delà du cercle qui resserre son berceau. Les Péloponnésiens travaillent pour Athènes, pour Thasos, pour Epidamne en Illyrie^ pour les Tarentins et les Sicéliotes comme pour les Milésiens.
Ainsi, c'est dans l'art que tous les Hellènes trouvent leur unité intellectuelle ; et les colonies les plus lointaines se préoccupent avant tout d'installer dans les sanctuaires nationaux des œuvres d'art imposantes^ pour montrer qu'elles ne sont pas des membres atrophiés de la nation. Ce développement collectif de l'art, c'est donc dans les temples qu'on pouvait le mieux l'ernbrasser du regard, puisqu'on trouvait dans leurs murs et dans leur enceinte des échantillons de toutes les manières et de toutes les périodes : ce furent les plus anciens musées de la plastique, et on y gardait encore, à titre de monuments historiques, les reliques du passé, telles que les barres d'or des vieux temples du Péloponnèse, conservées dans l'Héraeon. Les villes et les princes les plus riches bâtirent à leurs frais, près des sanctuaires d'Olympieet de Delphes, des Trésors où leurs offrandes furent déposées et confiées à la surveillance des prêtres.
§ VI
Ce qui nous fait voir le plus clairement comment l'art a effacé la différence des races, c'est l'art par excellence, que les Grecs appelèrent à ce titre poésie (c'est-à-dire création), et c'est, dans la poésie même, Homère.
Des chants recueillis plus que tous les autres parmi le
peuple, issus de sa propre histoire, inspirés principalement
par les premières entreprises collectives d'un groupe complexe
de confédérés et les grandes expéditions militaires des Eoliens
98 l/U-MTÉ GRECQUE
et des Achéens, puis tissés eu une seule trame par l'art des aèdes ioniens, offrant par leur assemblage un brillant tableau du passé commun et, malgré la lenteur de leur formation et de leur achèvement qui suivaient la série des degrés de la civilisation, malgré la divergence des races, des villes et des écoles qui y contribuèrent, fondus véritablement d'un seul jet, de pareils chants devaient être le vrai trésor de la nation, une relique vénérée du peuple entier. La poésie homérique fut la première grande œuvre de l'esprit hellénique, une fois sorti heureusement de cette période troublée et inquiète des migrations, et aussi le témoignage irrécusable de l'accord intime des races diverses, de leur aptitude à une création artistique commune. C'est par Homère que les Hellènes se sont vraiment révélés à eux-mêmes ; car^ tandis que dans tous les autres domaines de la culture intellectuelle on n'avait fait que des essais incertains, là du moins le génie de la race a pour la première fois posé nettement son empreinte. Aussi, Homère a-t-il été comme le centre de la conscience nationale, la marque distinctive de la Grèce vis-à-vis des Barbares.
Ainsi que les autres arts, la poésie épique grandit d'abord, sans sortir d'un cercle étroit, sous la direction de confréries ; puis, partie des cotes de FAsie-Mineure et des lies adjacentes, notamment de Ghios et de Samos, et transportée au loin par des chanteurs errants, elle acquit droit de cité dans les fêtes ; elle passa sur les navires jusque dans les colonies, et fut protégée dans les villes comme la propriété de la commune. Pour tout ce qui intéressait la nation, Homère était une autorité. Une ville nommée dans les poèmes homériques se considérait comme inscrite sur le livre d'or de la Grèce; chaque cité^ chaque petite île aspirait à cet honneur *. Les Phocidiens citaient le catalogue des vaisseaux pour soutenir leurs prétentions sur Delphes ; et la présomption orgueilleuse qui paraissait chez les Corcyréens s'appuyait principalement sur cette brillante légende des Phéaciens, dont l'éclat rejaillissait sur leur patrie.
•) Prétentions de Nisyros (Schwarz, Bôotieyi,^. 13). de Még-are (Strab., p. 394), de Corcyre (Thucyd., I, 25). Celles de la Phocide se fondent sur HoM., Iliad., 11, 519. Cf. Bügkh, Staatshaicshalt., I-, 780.
l'oracle de DELPHES ET LA POÉSIE 99
Aussi les Etats qui arrivaient à acquérir dans la nation une importance sérieuse avaient fort à cœur de réclamer comme un de leurs citoyens Homère, le héros national ; et Athènes ne put inaugurer plus elFectivement son hégémonie qu'en prenant le soin de procurer à la nation tout entière son poète Homère, aussi complet et aussi authentique que possible. Tant que les chants homériques vécurent seulement sur les lèvres des aèdes, ils nourrirent et formèrent la mémoire poétique de la nation ; une fois qu'ils furent fixés par l'écriture, le même Homère devint la base de toute culture scientifique : c'est pour lui qu'on apprenait à lire et à écrire ; et sur les rivages de la mer Noire, comme en Gaule, comme en Espagne, les Grecs ont conservé leur nationalité en élevant leurs enfants dans les écoles avec Homère.
Mais, ce trésor commun de la poésie hellénique, fruit mûri sous l'heureux climat de l' Asie-Mineure, on ne se borna pas à le garder et à le faire valoir. Quand, avec ces montagnards qui ignoraient Agamemnon et Achille, une réserve de populations neuves et vigoureuses eut pénétré dans l'histoire; quand l'association de ces races au culte d'Apollon Pythien eut introduit un nouveau principe qui s'affirma dans la constitution des républiques, dans la religion, dans la morale, dans l'architecture^ dans la statuaire; alors, un efTet semblable se produisit dans la poésie , et c'est de ce côté tout particulièrement qu'Apollon Pythien se révèle à nous comme un législateur parlant par la bouche de ses prêtres.
Le dieu Apollon n'est certainement pas un étranger pour le monde homérique; mais c'est seulement après Homère qu'il a fait sentir, comme prophète législateur, son influence sur la façon dont les Grecs comprenaient le monde ; et cette influence est, sur bien des points, en opposition directe avec la poésie ionienne. Aune existence insouciante et heureuse au sein de la nature et du monde est substituée la nécessité de se connaître et de s'éprouver; à la tranquille expansion de tous les instincts, une discipline inflexible pour l'individu comme pour la communauté réalisée dans l'Etat. Au lieu d'accepter le mélange ingénu des dieux et des mortels, on creuse entre eux un abîme plus profond, on accentue durement le besoin où est l'homme
(rapaisrr sans cesse la colère divine; au lieu du commode contentement de soi-même, est exigée la recherche opiniâtre, le labeur intellectuel acharné. Telles furent les idées qui se développèrent à Delphes, et à la réalisation desquelles contribua surtout l'énergie native des Doriens. Ceux-ci, en effet, dont la pensée manquait de spontanéité créatrice, étaient bien propres à fonder, sous la conduite d'une puissance spirituelle supérieure et prévoyante, et conformément aux préceptes delphiques, une confédération politique qui fût en soi plus forte , plus compacte, plus durable qu'aucune autre institution pénétrée de l'esprit des Ioniens d'Asie.
Cependant, Apollon Pythien ne se dressa pas en face du monde homérique avec une austérité sèche et chagrine; n'était-il pas lui-même la source première de la faculté créatrice, le premier moteur de tout élan de l'intelligence, celui qui embrassait dans sa sphère d'action toutes les forces intellectuelles d'origine commune et de condition égale ? Apollon était le dieu des Muses, et les Muses sont primitivement les nymphes des sources, dont la vertu inspiratrice n'était pas étrangère au culte d'Apollon. Les Muses unissententre eux Apollon et Dionysos. Tous deux avaient à Delphes les même droits ; ils se partageaient la propriété du Parnasse, le calendrier des fêtes delphiques, les tympans du fronton du temple. Le fils des Muses, le chantre Orphée, père de la poésie sacrée des Hellènes, fut inspiré par Apollon comme par Dionysos. L'art contribua aussi au rapprochement des deux divinités. Ainsi, la flûte d'abord n'était pas usitée dans le culte d'Apollon ; mais, après la guerre sacrée, quand on réorganisa les jeux Pythiques',on adjoignit au concours de cithare et de chant un concours de flûte, et le maître argien Sacadas, qui réunit dans une composition grandiose les légendes du temple de Delphes, réussit, dit-on, à apaiser avec la flûte le dieu pythien -.
Dès lors la cithare et la flûte, à Delphes, furent délinitivclaent associées l'une à l'autre et devinrent les éléments essentiels de la musique grecque. Dionysos était le dieu des campagnards, celui qui jetait à pleines mains la joie des fêtes dans
V) Voy. vol. I, p. 316.
*) Sur Sacadas l'aiilète, cf. Hiller, ap, Rhein. Mus., XXXI, p. 79.
une vie libre et facile. Donc, tandis qu'Apollon groupait plutôt autour de lui l'élite du peuple, ceux qui comprenaient l'art élevé inspiré par le dieu, les lois idéales de la vie politique et religieuse, Delphes était en même temps, par le culte de Dionysos, le centre sacré d'une influence vraiment populaire ; et cette alliance des deux dieux du chant et des fêtes entraînantes a été féconde : c'est grâce à elle seulement que le dieu de Delphes acquit un pouvoir souverain sur la poésie et la musique et put, là aussi, donner au caractère original des Hellènes sa forme et sa valeur.
La pensée fondamentale de la musique apollinienne est la même que celle qui préside à toutes les manifestations artistiques contrôlées par Delphes. Son origine, c'est l'émotion qu'une âme profondément agitée ne peut plus contenir : mais cette émotion en soi n'a aucune valeur ; il s'agit de s'en rendre maître sans l'affaiblir. L'art commence au point où l'homme domine ce qu'il sent en lui prêt à débordfU', et sait lui donner la forme voulue. Il va donc là toujours deux eifets différents et simultanés : le mot, qui exprime l'essence même de celte émotion, et le ton, qui révèle l'état général et complexe de l'âme émue, à peu près comme la couleur donne à un dessin l'harmonie et la chaleur. Et cette domination complète et libre de l'esprit sur les impressions intimes se montre par ce fait, que les mots ne se précipitent pas comme un torrent déchaîné, mais sont disposés au contraire d'après une mesure nettement frappée dans une suite régulière de syllabes longues et brèves ; et ce système repose, comme l'architecture, sur les proportions numériques les plus simples. Mais l'émotion saisit l'homme tout entier : le corps doit donc suivre le mouvement rythmique du chant ; et c'est ainsi que la musique, la poésie, la métrique, la danse réglée, s'associent en un ensemble, en une fusion harmonique, et qu'il en sort un produit profondément et essentiellement hellénique.
La poésie était en rapport immédiat avec les oracles. Les réponses delphiques étaient des sentences en vers, prononcées par la Pythie, d'abord une seule fois par an, au printemps, c'est-à-dire quand Apollon revenait à Delphes ; puis chaque mois, à une date fixe, le jour où le dieu donnait en quelque
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sorte audience aux Etals, aux princes, aux particuliers. Il fallait donc pour la rédaction de ces oracles trouver des hommes doués de la faculté poétique, maîtres des mots et des vers. La forme constante de ces sentences versifiées était l'hexamètre, dont une vieille tradition attribuait l'invention à l'oracle de Delphes et, plus précisément^ à la première de ses prêtresses, Phémonoé ^
En outre, le culte nécessitait des chants de fête pour honorer Apollon ; les poètes inventeurs de ces hymnes furent, comme les plus anciens statuaires, de véritables religieux qui formaient des corporations rigoureusement fermées. Olen de Lycie, Philammon de Delphes, Chrysothémis de Crète, appartenaient à ces confréries de chanteurs sacrés, et les hymnes qu'ils composèrent se répandirent, en même temps que les missions apolliniennes, dans toutes les colonies.
Un fait qui prouve mieux que tout le reste le rôle des sanctuaires dans le développement de la poésie, c'est que Thexamètre épique, autant qu'on en peut juger, a pris naissance dans les oracles et dans les hymnes-.
L'influence de Delphes sur cet art dépassa de beaucoup les limites du culte local et les besoinsde l'oracle. Caries prêtres, pour rehausser Timportance nationale de leur sanctuaire, s'occupaient sans relâche de favoriser toutes les manifestations artistiques populaires qui s'accordaient avec leurs préceptes, et d'attirer chez eux les maîtres de génie ; ils leur donnaient dans le temple une place d'honneur et, après leur mort, rendaient à leur mémoire toutes sortes d'hommages. Ainsi se formèrent des écoles poétiques, étroitement liées au sanctuaire comme étaient l'architecture et la sculpture sacrées.
La plus considérable des écoles de ce genre est celle qui se groupe autour du nom d'Hésiode. Hésiode est le premier poète didactique connu qui, nourri de la sagesse delphique», se
^) Strab., p. 419. Paisan., X, 5, 7. Bkbck, Griech. Literatitr geschickte, 1,335.387.
-) Cf. B()CKH in Plat.. Min. et Legg., p. 2G.
■') Sur Jes rapports des écoles d'Hésiode et d'Orphée avec Delphes, cf. KoRTEGARN, Tabula Archelai, 1862.
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produisit devant le peuple. La substance de cette sagesse, qui jusque-là ne se communiquait que par fragments, en réponses concises, il chercha à la présenter dans une composition plus ample et mieux suivie. En un style dont on sent la parenté avec les sentences delphiques, les poèmes réunis depuis Pisistrate ' sous le nom d'Hésiode contenaient des préceptes circonstanciés applicables aux différentes conditions de la société humaine, aux chevaliers comme aux paysans, et réglant la vie privée comme la vie publique. On recueillit dans d'autres œuvres les légendes des dieux et des héros, pour séparer les fables qui intéressaient tous les Grecs de celles qui, n'ayant qu'une valeur purement locale, étaient dès lors vouées à l'oubli. On attribue à un certain ^Egimios " un tableau de la constitution normale de l'état dorien ; la légende d'Hellen fut traitée poétiquement, et toute la vie humaine, objet des poésies morales d'Hésiode^ fut soumise à la haute surveillance des dieux. Ce sont, on le voit, les pures idées du clergé delphique en matière de poésie et de morale, qui se trouvent on opposition décidée avec celles par lesquelles est régi le monde homérique. C'est pourquoi Homère et Hésiode furent considérés comme les deux pôles de cette conception du monde que nous trouvons chez les Grecs.
Comme ceux-ci aimaient à présenter sous la forme d'un antagonisme personnel les tendances contradictoires de la vie spirituelle, ils font d'Homère et d'Hésiode deux rivaux et les opposent front à front » ; pourtant le poète des Travaux et Joiirs^ dont la famille avait émigré de Kyme (en Eolie) jusqu'à l'HéHcon, appartient à un temps où s'affaiblissait déjà l'accent de l'ancienne épopée, bien qu'il en ait conservé beaucoup de particularités relatives à la langue, par exemple, le digamma *, qui déjà dans les poésies de Tyrtée '^ a disparu sans laisser de traces. Il faut donc reporter les plus anciennes œuvres de
') Voy. vol. I, p. 461 sqq.
-) Yoy. vol. I, p. 126. L'œuvre cr/Egimios est aussi attribuée au Milésien Cercops.
3) L'àywv '0|j.r,pou y.ai 'lîaiôoo-j est un extrait en prose, fait sous TEmpires, d'une poésie plus ancienne.
*) Voy. vol. I, p. 22.
l'école hésiodique vers Tan 800, c'est-à-dire environ un siècle après l'épanouissement de l'épopée homérique. Enfm, d'antiques traditions parlent d'un concours de chant à Chalcis, et si, comme elles le rapportent, Hésiode y fut vainqueur, il s'ensuit que cette ville était en communication intime avec Delphes ; en effet, le chant des hymnes apolliniens ne fut nulle part cultivé avec plus de zèle qu'à Chalcis, qui ne se lassa point de mettre à la disposition du dieu delphique la fleur de sa jeunesse *.
Partout où les Chalcidiens propagentl'influence de Delphes, nous constatons l'action prolongée de la même poésie. A Corinthe, leBacchiadeEuméios, qui vers la xe olympiade (740) chanta le passé de sa patrie, était un imitateur d'Hésiode ; la famille de ïisias, qui pénétra dans l'Italie méridionale avec les Locriens fondateurs de Matauros, descendait d'Hésiode ; et elle transporta d'ahord à Matauros, puis à Himère, l'art qu'il pratiquait.
Mais la poésie était vivante aussi en Béotie ; il y eut là, pendant longtemps encore, des associations qui offraient des sacrifices en l'honneur des Muses hésiodiques -. La Théogonie devint le canon de la foi religieuse ; et aucune poésie, après celle d'Homère, n'a passé aussi bien dans la moelle et dans le sang des Hellènes que la poésie morale d'Hésiode. Elle fut la nourriture spirituelle de la jeunesse ; ses sentences reviennent sans cesse, comme étant connues de tous, chez les poètes et chez les philosophes; elle fut la plus ancienne poésie didactique des Hellènes, et ainsi elle remplaça pour eux les antiques documents de religion et de morale que possédaient d'autres peuples. Elle fut le complément le plus parfait de l'épopée homérique, etcesrapports réciproques des deux écoles épiques font comprendre pourquoi on les a considérées ensemble comme la base de toutes les idées communes que les Grecs se faisaient du monde.
Dans la poésie lyrique également, deux tendances dominèrent qui toutes deux avaient pour point de départ Lesbos, l'île féconde en chanteurs où les Eoliens émigrés de Béotie
*) SvvôÛTat Tâv Mwdâwv E't(jtooetwv (Rangabé, Antiq. Hellen., \\, p. 587).
l'oracle de DELPHES ET LA POÉSIE lOS
avaient trouvé une civilisation merveilleusement prospère ; et toutes deux sortaient du même germe, du jeu de la lyre, dont on ne peut les séparer. De ces deux genres, l'un ne dépassait pas le milieu familier ; tenant par ses racines mêmes aux incidents variés delà vie ordinaire et aux sentiments personnels, il épanchait dans des chants ardents les plus intimes émotions de l'âme (c'est la poésie lyrique qu'Alcée * et Sapho ont portée à la perfection de l'art, vers l'an 600 av. J.-C.) ; l'autre pouvait seul plaire au dieu de Delphes, parce qu'il se tenait loin des caprices et des violences de la passion et de l'esprit de parti, et choisissait plutôt pour sujet de ses chants ce qui s'impose à tous, ce qui dure toujours.
Quand le germe des chants plus graves fut transplanté sur le continent, il y fît fleurir une poésie lyrique « dorienne », mais dorienne en ce sens seulement qu'elle a été cultivée sous la direction de ce même clergé qui avait déjà réglé la constitution et l'architecture dorienne : car le père de cette poésie, Terpandre, était d'Antissa dans l'ile de Lesbos, et les maîtres qui le suivirent appartenaient aussi à des contrées fort éloignées des pays occupés par les Doriens. Alcman (670-650 environ) était Lydien de naissance, et Tisias « le maître du chœur (Stésichoros) 2 » venait d'Himère, ville chalcidienne et surtout ionienne où, vers l'an 600, il introduisit l'épopée dans le cadre des compositions lyriques , faisant réaliser ainsi à la poésie nationale des Hellènes un progrès marqué. Si diverses que fussent les qualités et les tendances de ces maîtres, ils n'en formaient pas moins une même école, en ce sens que leur art poétique était assujetti à un système musical qui, malgré la complexité de son organisme, obéissait à des lois sévères et à une ferme tradition.
L'heptacorde de Terpandre, dont les tons comprenaient exactement une octave^ demeura, par la simplicité même de son principe, l'instrument régulateur. L'harmonie et la versification exprimèrent alors un état tranquille de l'âme dominée par une per sée virile; tout emportement passionné et
') Voy. vol. I, pp. 446. 449.
2) Sur Tisias, surnommé SrrjO-r/opo;, voy. Ber.nhardy, Griech, Litteratur, I, 1 [1867J, p. 655.
106 l'unité grecque
confus fut proscrit, et rémotion ardente de l'esprit dut s'unir à une mesure rigoureuse. La poésie chantée avait un caractère public, cnr elle prenait pour matière ce qui avait pour tous la même importance, c'est-à-dire le culte des dieux et la vie du citoyen. Là, comme dans la plastique, ce fut une loi sacrée de traiter avec réserve et avec vénération toutes les personnes qui touchaient aux dieux; et Stésichore, qui, au jugement des prêtres, avait en parlant d'Hélène violé cette loi, dut se rétracter solennellement : telle était la discipline qu'on savait exercer à Delphes. Mais ce qu'il est le plus nécessaire de rappeler, c'est que les chants étaient des chœurs. C'est dans un concours de chœurs qu'était exécuté à Delphes (c le grand chant Pythique, » accompagné par la cithare et la flûte ; et, dans tous les États doriens, le chant et la danse en chœur avaientcette utilité que, dès leur jeunesse, les citoyens se sentaient les membres d'un corps bien uni et apprenaient à plier toutes leurs émotions personnelles à l'expression d'une même pensée religieuse et politique.
Le siècle qui vit Sparte dompter pour la seconde fois la Messénie, et étouffer victorieusement toute résistance dans la péninsule, fut aussi témoin de l'essor qu'y prit la poésie lyrique des Doriens. Les initiateurs et les maîtres de cet art n'étaient guère doriens ; la langue dont ils se servirent n'était donc pas le dorien pur. Surtout, ce n'était pas un dialecte naturel, mais une langue ralificielle, adoptée par tous les poètes choriques, même quand ils étaient Eoliens ou Ioniens. Tyrtée l'employa quand, ainsi que Terpandre et Thalétas, il fut appelé à Sparte sur l'ordre de Delphes et y composa ses marches guerrières. C'est elle aussi qu'on entend dans les poésies religieuses d'Hésiode et qui domine dans les chants de Piudare ; on la trouve partout où l'influence de Delphes se peut saisir*; elle porte avec elle un caractère de gravité, de
') Surlalanguede Delphes, voy.AuRENS, TJeher die Mischung der Dialekte in der griechischen Lyrik (Verhandl.d. Hamburger Philologenversamml.^ 1853, p. 55). On constate des analogies entre Hésiode et la poésie dorienne, d'une part (ibid., p. 75), entre le même poète et la langue des oracles rendus à Delphes, d'autre part (Göttling, Prsef. Hesiod., p. xiv. Ahrens, Dial. Dor., p. 410).
l'oracle I)E DELPHES ET LA POÉSIE d 07
solennité, comme le style hiératique de la statuaire mise au service du temple. On ne peut donc méconnaître Taction régulatrice de Delphes sur la langue et le développement tout entier de cette partie si précieuse de la richesse nationale des Hellènes, qui est la lyrique dorienne.
Ainsi, Tart grec n"a pas été en réalité complètement libre de ses mouvements ; Faction des prêtres sur lui a été très étendue et très forte. Mais il no se développa sur ce terrain qi e des germes vraiment grecs : car, même ce qui a pu prendre, grâce à l'impulsion d'une civilisation étrangère, une forme plus arrêtée^ par exemple, la doctrine de l'immortalité de Fâmc, existait déjà à l'état de pressentiment déposé au fond de la pensée du peuple, et appartenait notamment à la race sérieuse des montagnards de la Grèce septentrionale. Avec une grande sagesse, on sut mettre en commun ce qu'avaient de meilleur les différentes races, et il ne s'établit nul antagonisme entre la fiction artistique et l'inspiration populaire, entre une poésie sacerdotale et une poésie laïque. Aucun rameau étranger ne se greffa sur la tige qui poussait naturellement. Bien au contraire, l'influence de Delphes fit qu'il exista pour la première fois quelque chose de vraiment national, lorsque les divers exercices artistiques des Hellènes, réunis de façon à s'encourager mutuellement, eurent conscience de leur but commun. Le développement général de l'art resta national et devint z«z, complot en soi;, comme étant produit par une harmonie intime et relativement indépendant des circonstances particulières et dos individus. En effet, si haut que les Hellènes aient placé les maîtres de l'art, on peut dire que jamais dans leur littérature un auteur n'a pu exercer sur l'écriture, la langue, le style, une influence personnelle comparable à celle qu'ont eue à Rome, par exemple, plusieurs écrivains.
Enfin Delphes, comme centre intellectuel, agit à cp- point sur tous les arts placés sous sa dépendance que, inspirés du même esprit, ils s'associèrent aussi pour atteindre un même but. Mais il y a là vraiment un caractère particulier à la vie artistique des Grecs : c'est que les diverses branches de l'art, au lieu de pousser séparément les unes à côté des autres, se
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joignent dans un enlacement vivant. Le culte embrasse et réunit toutes les activités. C'est pour la gloire du même dieu que les colonnes s'élancent et supportent la charpente de marbre, que les parvis, les frontons, les métopes du temple se couvrent de sculptures, que les murs se parent de tapis ouvragés, en attendant que la peinture les remplace : c'est encore à sa gloire que servent Thymne, le chant de victoire, la musique, la danse. Car nulle part l'art n'accepte comme s ujet ce qui est vulgaire et purement humain. Même dans l'athlète couronné on ne célèbre que le favori de la divinité ; c'est pourquoi le chant de victoire se détache bientôt du vainqueur lui-même pour raconter l'histoire des dieux.
Cette unité profonde porta les Grecs à se figurer les Muses comme un chœur dont ils ne pouvaient imaginer qu'aucune d'elles sortît jamais, et Apollon comme le maître du chœur des Muses. Ce n'était pas pour eux une image poétique, mais une foi religieuse , dont le symbole s'offrait aux regards , dans un groupe majestueux, sur le fronton antérieur du temple de Delphes. Et c'est ainsi qu'en réalité l'Apollon de Delphes se tient debout au croisement de toutes les voies qu'ont suivies la science et l'art, comme le génie souverain de la vie intellectuelle dont il réalise, avec l'élite de la nation groupée autour de lui, la synthèse précise et grandiose: c'est ainsi qu'il fonde Funité idéale du peuple grec.
§ ^ Il
INF-LUENCE POUTIQUE DE l'oRACLE DE DELPHES.
Cependant le sanctuaire delphique ne fut pas seulement le centre idéal du monde grec; comme il n'existait partout que des États séparés et qu'à la place des amphictyonies surannées aucun système fédératif nouveau ne s'était constitué, il fut aussi le seul et unique centre de la nationalité grecque, vis-à-vis de l'étranger comme des républiques prises isolément.
INFLUENCE POLITIQUE DE l'oRACLE DE DELPHES < 09
Aucun autre sanctuaire n'avait pu acquérir une importance comparable, pas même les plus considérés et les plus influents, tels que TArtémision d'Ëphèse et le Didymœon, près de Milct. Celui-ci, qui eût été le plus capable d'entrer en lice avec Delphes, avait pourtant un désavantage : il n'était pas un centre amphictyonique pour les États ioniens ; les sanctuaires de cette région n'avaient pu soutenir assez fermement la lutte contre la partie de l'Asie qui n'était pas grecque. Delphes était donc reconnue, au dedans et au dehors, comme le cœur de l'être hellénique; c'est vers Delphes que se tournaient les princes et les Etats qui voulaient nouer des relations avec la nation grecque ; c'est par ses prêtres qu'ils cherchaient à gagner de l'influence sur elle, à exploiter, pour arriver à leurs fins, le trésor de la sagesse grecque. Vers la x^ olympiade (740), des princes phrygiens y dédiaient déjà des off"randcs ' ; des rois de Lydie les suivirent qui suspendaient le destin de leur empire aux lèvres de la Pythie. Les populations de l'Occident , dès qu'elles furent initiées par les colonies à la civilisation hellénique^ comprirent et acceptèrent la gloire de Delphes. Au temps de Cyrus, une vieille ville des Tyrrhéniens, Agylla, située sur la côte d'Etrurie, avait un Trésor particulier à Delphes, pour y exposer sesprésents sacrés -. Les Tarquins^ originaires du même pays, honoraient l'oracle delphique, et la république romaine maintint lidèlement ces relations ^.
Les Etats étrangers obtinrent ainsi le droit d'hospitalité au « foyer commun de la Grèce », comme on appelait Delphes : des rapports s'établirent qui furent de la plus haute conséquence pour la richesse et le crédit de l'oracle, et aussi pour l'extension du commerce maritime, lié si étroitement aux intérêts de Delphes. L'Hellade, sortant de son isolement, entra dans la vie internationale; et nulle part plus qu'à Delphes ne fut pratiquée et encouragée cette belle institution antique, l'hospitalité, qui unit non-seulement des familles séparées, mais des communautés entières, des Etats et des peuples.
') Herod., I, li.
-) Stuab., p. 220. Herod., I, 107. Schweoleb, Römische Geschichte, I, p. 271.
^) SCHWEGLER, Op. Cit., p. 775,
i 10 l'i'.M TÉ G'.IKC.QLE
La consécration de ce droit était un point capital dans le code international de Delphes. C'est pourquoi, dans la peinture de la Lesché qui représentait la chute de Troie, on voyait au milieu des ruines de la ville expirante An ténor qui, épargné par les vainqueurs comme Rahab à Jéricho , sortait librement avec toute sa famille, parce qu'il avait autrefois reçu à titre d'hôtes les envoyés des Grecs, Ménélas et Ulysse. Les Etats étrangers étaient introduits auprès de la Pythie par les républiques grecques; ainsi, les Corinthiens exposèrent dans leur propre Trésor les présents sacrés des Mermnades , et les Massaliotes, ceux des Romains *.
Les relations de Delphes avec les Etats grecs furent singulièrement plus difficiles. Tant qu'ils ne furent que des peuplades volontairement groupées autour du dieu amjjhictyonique, ils formèrent, il est vrai, un ensemble dont le point central était le sanctuaire d'Apollon . Mais l'influence même de l'oracle ayant organisé les peuplades en Etats, ceux-ci, naturellement, prétendirent dès lors à une plus grande indépendance, ce qui dut donner lieu à des conflits de toute sorte.
On reconnut à la Pythie, sans hésitation, un certain droit de haute surveillance. A cet effet, il y a, dans tous les Etats en relations avec Delphes, des fonctionnaires qui sont les représentants permanents de l'oracle : à Sparte, les Pythicns, compagnons de tente des rois ^ ; à Athènes^ les exégètes du droit sacré, nommés par la Pythie ^; à Egine, à Mantinée, à Trœzène et dans d'autres cités, les collèges de théores*. Ils sont là pour rappeler sans cesse le droit divin, qu'on ne doit jamais violer ; pour dénoncer toute infraction aux préceptes communs qui régissent les Grecs; pour veiller à l'exécution des ordres de Delphes. Car la Pythie ne se borne pas à surveiller et à protéger ; elle ordonne aussi, elle exige. Elle exige, par exemple, l'expulsion des criminels hors de la communauté des
») DiODOR., XIV, 93. SCHWEGLEU, op . cit., 111, 220.
-) Schümann, Griech. Alterth.,1^, 26-i.
4 Cf. ci-dessus, p. 27.
'•) Ces collèges de théores avaient des pouvoirs si étendus dans l'ordre politique que l'emploi était considéré comme le marchepied de la tyrannie (Aristot., Polit,, p. 217, 14). Cf. Schömaxn, oij. cit., II, p. 152.
[NFLUKNCE POLITIQUE DK l'oRAC.LE DK DKLPHES 111
citoyens ; olle veut qu'on lève des soldats pour la défendre de ses ennemis , pour punir le renversement d'une constitution ratifiée par elle. Elle ordonne l'apaisement des guerres civiles, elle arrange les différends entre les partis, entre les voisins ; elle adresse tel Etat à tel autre, comme Sparte à Athènes pendantla seconde guerre de Messénie, comme les Etoliensaux Pélopides à Héliké ' ; elle règle les relations réciproques des Etats, par exemple, quand elle commande aux Mantinéens de transporter du Ménale chez eux les restes d' Areas et de se donner ainsi toute l'autorité d'une capitale arcadienne . Enfin elle organise les constitutions des différentes cités, ou se réserve le droit de ratifier toutes les constitutions nouvelles. Clisthène lui-même reconnut ce droit quand il établit ses nouvelles tribus.
Delphes, gouvernée elle-même par certaines familles, représenta partout le régime aristocratique. Son influence dépendait du prestige des vieilles maisons : c'est dans la république aristocratique qu'on trouve la « liberté fondée par les dieux"», dont Pindare fait honneur à Sparte. En opposition avec le relâchement des liens politiques dans les cités ioniennes, Delphes voulait un système rigoureux , tel qu'il est réalisé dans la perfection chez les Doriens, formés à l'école des préceptes delphiques. Tout mouvement contraire, toute retouche à une constitution sans l'agrément de la Pythie, s'appelait Révolution. De là, la lutte de l'oracle contre les tyrans, qui s'étaient détachés de Delphes avec leurs Etats, et qui avaient transplanté sur le territoire des cités dociles à l'Apollon Pythien le régime des villes néo-ioniennes. L'oracle donnait à Clisthène de Sicyone le nom de bourreau^, pour mieux l'opposer au vieux roi du pays, Adrastos.
Pour les colonies, la liberté avec laquelle Delphes les traitait était complète ; pendant la longue période de colonisation des vni^ et vii^ siècles, l'oracle ne put pas se contenter d'indiquer les endroits habitables ; il dut aussi aider à la solution de ces questions nouvelles et multiples qu'ame-
2) 'E),£uâ£pca 6e6ô[j.aTOi; (Plndar., Pijth., I, Gl).
^) Clisthène qualifié de >.£u(j-!:r,p (Herod., V, 07).
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nait rorganisation des cités. Or, nulle part le terrain n'était mieux préparé pour un développement anti-delphique de la vie publique, nulle partie danger des souverainetés illégales ne fut si imminent qu^'lux colonies, où les luttes de partis, avec toutes leurs conséquences, étaient inévitables dans une population mêlée et hétérogène, et à cause de l'inégalité précoce des fortunes. C'est pourquoi on appelait la Sicile « une mère de tyrans » ; et ce qui n'était dans l'Hellade qu'une situation transitoire tendait à devenir dans les colonies la forme permanente des constitutions.
Pour fonder sur un sol aussi mouvant la loi et l'ordre, des lois écrites devinrent nécessaires dans les colonies, en un temps où les Etats de la métropole étaient encore administrés d'après des traditions transmises oralement. Moins une coutume unanimement acceptée dominait, plus un droit stable était nécessaire ; et, comme il était impossible d'appliquer aux colonies des constitutions qui fussent rattachées aux droits héréditaires de la noblesse et établies d'après un ordre social immuable, ce qui restait à faire de plus pratique était d'y favoriser les régimes qui étaient les plus propres à s'acclimater dansles villes maritimes et commerciales, ainsi que de prévenir tout ce qui pouvait les faire dégénérer en démagogie ou en tyrannie. Or, rien n'y réussit mieux que les constitutions timocratiques, c'est-à-dire, celles qui organisaient la bourgeoisie d'après la propriété et fixaient ainsi les droits civils de chacun. Sur ce principe se fonda une élite bourgeoise , composée des plus riches propriétaires, et correspondant assez bien à une aristocratie. Elle comprenait d'ordinaire mille membres : on trouve une catégorie de ce genre à Rhégion, à Grotone, à Locres, à Agrigente, à Kyme. C'est dans les colonies qu'on prit aussi plus tôt qu'ailleurs l'habitude de transporter à d'autres places, comme un produit industriel, les législations qui avaient été expérimentées sur quelque point isolé. Le même fait eut lieu également pour les constitutions écrites.
Si parmi celles-ci la plus ancienne fut celle des Locriens de l'Italie méridionale', cela tient à ce qu'il s'était formé là un
') Voy. vol. I, p. 552.
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mélangu d'Ozolcs cL (.rOpoiilieiis, Jo Coriiilhions, de Lacédémoniens et de toutes sortes d'aiilrcs émigrants, une population enlin particulièrement bigarrée, qu'une réglementation précise du droit public pouvait seule maintenir groupée en cité. Aussi le dieu de Delphes ordonna-t-il aux Locriens de se donner des lois, et au milieu du vu* siècle parut la législation de Zaleucos, le premier code écrit que l'antiquité ait connu ; c'était , accommodé aux convenances locales , un choix fait parmi tous les articles' de droit alors en usage dans les Etats les mieux administrés de la mère-patrie. Pour le droit criminel, on suivit comme jurisprudence les sentences deFAréopagc ; pour la discipline politique^ la Crète et Sparte, mais avec de sages modifications : ainsi, dans une ville comme Locres, on n'interdisait pas aux étrangers de séjourner parmi les citoyens, mais bien aux citoyens de circuler à l'étranger. L'aHénation des biens y fût aussi rendue difficile, le commerce entravé,, en tant que trafic de détail et de boutique : les marchandises ne devaient être vendues que par les producteurs. La curiosité même fut, dans la mesure du possible, prévenue par l'interdiction faite aux citoyens de prononcer la phrase qui voltigeait toujours sur les lèvres des Ioniens : (( Quoi de nouveau? » D'un autre côté, on établit le cens, d'après lequel se constitua une bourgeoisie plus restreinte ; et, en ce qui concerne le droit des particuliers, on adopta pour la première fois des déterminations plus minutieuses, dont on pût déduire les rapports compliqués de la vie sociale.
Comme les lois de Crète et de Lacédémone étaient de même famille et de même caractère, les lois de Zaleucos se trouvèrent en parfait accord avec celles unpeuplus récentes par lesquelles Charondas chercha, dans sa ville natale de Catane ', grâce à une réglementation sévère du droite à faire des Sicéliotes turbulents de bons citoyens. Il sut assurer une plus libre carrière au génie ionien, sans compromettre pour cela la solidité de l'ordre politique. Les lois, à mesure qu'elles firent leurs preuves, se répandirent de plus en plus dans les villes chalcidiennes. Bien plus^ le droit public des Cbalcidiens pénétra,
') Vov. vol. I, p. 548.
aux siècles siiivanls, on Asie-Mineure, jusque dans les villes de rintérieur, parce qu'elles virent dans son adoption la plus sûre garantie d'un progrès conforme à l'esprit hellénique. Ainsi, les problèmes que devait résoudre le législateur, vivant parmi les populations civiles des colonies occidentales, Tont conduit à établir des constitutions qui, indépendantes des relations locales et, au même degré, des régimes particuliers des différentes tribus, portèrent une empreinte commune d'hellénisme et, par cette valeur nationale même, furent capables de so répandre au loin.
Mais, si on appelle aussi « doriennes » les lois de Zaleucos, cette désignation n'est justifiée que par une raison : c'est que, comme chez Charondas, comme dans la constitution des Chalcidiens de Thrace, qui eut pour auteur Androdamas de Rhégion S on y voit appliqués des principes sortis de la mèm(^ source que les institutions de la Crète et de Sparte. Le premier de tous est que les maisons et les familles d'une ville doivent être l'objet d'une grande sollicitude, afin que dans leur sein se perpétuent les vieilles mœurs et l'instinct religieux ; c'est encore l'union indissoluble du droit et de la coutume, la lutte énergique contre la manie des nouveautés, la limite imposée à l'activité commerciale, la direction marquée à un patriotisme reposant sur la loyauté et l'amour du vrai. Il n'y a donc point lieu de s'étonner qu'on mette Zaleucos, comme Charondas, en rapports avec Pyth.agore ; et le seul fondement de cette tradition, c'est que la sagesse de tous ces personnages dérivait de la source pythique, d'Apollon luimême, dont les hautes maximes ont été introduites dans la vie commune par Pythagore "", avec toute leur pureté et toute leur perfection, mais aussi avec le plus malheureux succès. La jeunesse crotoniate, inspirée de ses idées et se regardant comme une aristocratie intellectuelle, eutvraiment une attitude trop raide, trop peu conciliante vis-à-vis du reste de la bourgeoisie. Celle-ci, en effet, bien que ses droits ne fussent pas atteints ainsi, ne pouvait cependant supporter qu'un petit
') Aristot., Polit., p. 58, 15.
-) Sur le rôle de Pythagore, voy. 0. Müller, Darier, I, 368. Tycho MoMMSEN, Pindar, p. 23.
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groupe restreint, uni pur la communauté des biens et l'uniformité de la discipline morale, voulût être et fût en réalité au-dessus de tous les autres.
Dans les dernières années du^^'' siècle, qui furent signalées par des crises politiques violentes éclatant dans des régions fort éloignées les unesdes autres, aussitôt après l'expulsion des Tarquins à Rome et des Pisistratides à Athènes, les Pythagoriciens furent atteints par cette persécution sanglante que le peuple de Crotone, aigri, déchaîna contre eux sous la conduite de Cylon, et qui remplit pendant longtemps tout le sud de ritalie des excès sauvages de la guerre civile. A la vérité, les germes précieux qu'avait semés ladoctrine pythagoricienne en Italie ne périrent pas tous. Même un membre de cette école, Archytas, sut, dans la c® Olympiade (380), imposer à la voluptueuse Tarente le gouvernement de la vertu civique, qui est le système de Pythagore. La musique apollinienne, la mathématique, une sagesse pratique fondée sur la domination de soi-même et dirigée vers le perfectionnement harmonique de toutes les qualités physiques et intellectuelles, tout cela fit d' Archytas, au milieu d'un peuple dégénéré, le type du véritable Hellène. Cette personnalité puissante réussit encore une fois à mettre en honneur et en crédit les dogmes fondamentaux dont il faut chercher à Delphes l'origine. C'est donc un esprit unique qui vivifie ce qu'on appelle les constitutions ; c'est l'esprit hellénique, qui a trouvé en elles son expression la plus authentique; et, si les préceptes écrits des grands législateurs des colonies occidentales eussent été conservés, ils seraient, par leur dialecte comme par leur rédaction, un témoignage évident de l'influence delphique.
L'état de la Grèce d'Europe depuis le ix» siècle,, les faits qui s'y sont passés, l'empreinte de sa nationalité marquée dans toutes les manifestations de la vie intellectuelle, dans la religion et la conception morale du monde, dans la constitution des Etats, dans l'architecture et la sculpture, dans la musique et dans la poésie, enfin son antagonisme voulu avec les Barbares, cesontlà des preuves essentielles de l'action que Delphes aexercée sur elle; c'est pourquoi, à bien des points de vue, les mots delphique, dorien, hellénique, reviennent au même sens.
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Cette iiillueiice ne pouvait toujours demeurer la même ; elle a été en partie refoulée par l'eifet d'événements où toute la Grèce était engagée, en partie, compromisepar la faute même de Delphes.
La puissance de l'oracle reposait sur les vieux souvenirs des statuts amphictyoniques, sur l'état de minorité où se trouvaient autrefois les Etats isolés, quand ils se considéraient encore comme les membres épars d'un corps national dont l'unité n'était vraiment représentée que par Delphes. Elle dut déchoir, du moment où la diffusion des lumières rejeta dans l'ombre l'autorité des présages et des prophéties, où les différentes communes s'affranchirent de la tutelle sacerdotale, oji, devenues graduellement des Etats autonomes, elles prétendirent à une complète indépendance et suivirent chacune une politique particulariste, dont Delphes ne pouvait nullement avoir la direction.
L'Etat de Lycurgue fut, pendant longtemps^ le favori du dieu delphique, la constitution modèle proposée à ses colonies, le bras robuste qui exécutait ses entreprises temporelles, la cité destinée à l'hégémonie de l'Hellade. Mais il se restreignit de plus en plus aux affaires du Péloponnèse, et Olympie en devint le centre nouveau ; plus tard, quand le gouvernement passa des Iléraclides aux Ephores,' Delphes cessa de représenter à Sparte l'autorité suprême.
En même temps que cette ville se détachait de son sanctuaire natal^ la race ionienne fit vers lui un pas en avant dans les deux Etats qui lui apparlenaient, Sicyone et Athènes, et qui tentèrent, en se rapprochant de Delphes alors en quête d'un appui, de s'élever à la condition de grands Etats helléniques '. L'importance de Sicyone fut passagère ; mais Athènes se maintint à son rang. Elle resta en rapports étroits avec Delphes sans rien sacrifier de son indépendance ; elle sut, là aussi, concilier la liberté et le progrès avec la piété et la foi. Ainsi Delphes, au lieu d'être comme jadis à la tête d'une fédération de tribus différentes qui ne réalisaient leur unité que dans son sanctuaire, se trouva dès lors au milieu de deux Etats seule-
') Voy. vol. I, p. 314.
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meiil, dont la puissance laissait bien loin en arrière celle de tous les autres. L'oracle ne pouvait donc plus prétendre a la conduite des affaires communes de la Grèce.
Mais Delphes même avait changé. Dès qu'elle n'eut plus à commander et k gouverner, elle s'engagea dans les voies sinueuses de l'empirisme politique ; dès qu'elle n'eut plus une puissance propre, elle s'attacha à des puissances extérieures qu'elle put utiliser pour ses fins, et entra dans des alUances qui répugnaient absolument à ses principes.
Ce système se révéla manifestement parla manière dont fut traité le tyran Clisthène, que l'oracle avait d'abord, comme de raison, maudit et condamné avec toutes ses propositions impies^ et qui plus tard, ainsi que sa famille, forma avec lui une liaison intime et lui rendit les plus grands services. Delphes se montra donc déloyale aux Orthagorides, comme Sparte aux Pisistratides ; toutes deux ont porté jusqu'au bout la peine de leur infidélité.
Delphes perdit également toute considération auprès du peuple lorsque son clergé, qui avait promulgué jadis les plus pures maximes de la morale, travailla à se maintenir par l'intrigue et par d'autres moyens aussi peu honorables. Le dernier coup lui fut porté par l'amour de l'or qui, plus que tout autre poison^ a vicié la vie grecque jusque-là si saine. L'or de l'Asie a de bonne heure entraîné les prêtres à estimer la faveur des princes barbares plus haut qu'il ne convenait au sanctuaire national des Hellènes. Une fois que l'atfaire des Alcméonides, puis celle de Cléomènc qui s'assura la complicité de l'oracle pour se débarrasser de son collègue Démarate ', eurent fait connaître que les sentences du dieu de Delphes étaient à vendre, tout son prestige aux yeux des Hellènes devait s'effondrer. Ace moment, Delphes a cessé d'être un pouvoir central dans l'Hellade ; l'unité qu'elle représentait est rompue, et à sa place deux États se dressent en face l'un de l'autre, s'efforçant chacun de donner au peuple, par leur hégémonie, une unité nouvelle ; effort que la guerre seule pouvait pousser jusqu'à son but.
1) Voy. vol. I, p. 492.
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A l'époque des guerres médiques, Delphes n'était plus que l'ombre d'elle-même ; et la nation perdit ainsi toute espèce d'unité lorsqu'elle en avait le plus besoin. L'oracle fut indécis et lâche ; même il empêcha les autres Etats, tels que les Cnidiens, les Cretois et les Argieus, d'agir avec résolution ; toutes les grandes actions de cette époque sont dues à l'initiative privée des républiques, et cela même servit à les affranchir définitivement de toute obéissance à l'oracle, de toute dociUté à la man tique. Delphes resta, de nom, le foyer commun de l'Hellade; mais ce n'était plus là que la persistance d'une formalité, etlautorité primitive du sanctuaire fut si complètement oubliée que bientôt les victoires gagnées par des Hellènes sur des Hellènes^ avec des armes sanglantes, furent immortalisées par des monuments à Delphes même , dont c'était violer impudemment les lois.