L ORACLE DE DELPHES ET LA PROSPÉRITÉ NATIONALE
la colonisation, et on vit aborder à l'Artémision d'Éphèse des voyageurs phocéens, qui emmenèrent avec euxdes prêtresses, prirent la mesure exacte du sanctuaire pour en établir un autre dans des proportions identiques au delà de la mer, et frappèrent à Marseille des monnaies qui portaient l'image de la déesse protectrice '.
Mais, longtemps avant que la colonisation eût commencé à se développer en se rattachant étroitement aux sanctuaires, ces derniers étaient déjà les centres d'un trafic très étendu, qui trouvait dans les ports sacrés, sur les routes sacrées, dans le voisinage des temples, la paix et la sécurité, tandis que dans le reste du monde régnait encore le droit sauvage de la force brutale. Aux assemblées religieuses s'ajoutèrent bientôt des foires ; c'est là qu'on se fit pour la première fois une idée de la multiplicité des produits naturels, et des moyens les plus avantageux de pratiquer le négoce ; on y noua aussi des liaisons, qui mirent les différentes places de commerce enrelations suivies et provoquèrent l'établissement d'abord de magasins, puis de villes, dans les pays d'outremer. C'est ainsi que, outre les sanctuaires de Milet et de Delphes, le temple de Délos, l'Héraeon de Samos et l'Artémision d'Éphèse sont devenus le point de départ d'un vaste commerce maritime et de découvertes importantes. « Ce n'est point sans une mission divine », disait-on, que le Samien Colîeos fut de plus en plus entraîné loin de sa route par un vent d'est persistant, jusqu'à ce qu'enfin, de l'autre côté des colonnes d'Héraclès, il découvrit la côte de Tartessos, et que, dans sa reconnaissance pour la déesse de son pays, qui lui avait procuré un gain considérable, il lui dédia un vase d'airain valant six talents ^ Ainsi, l'instinct religieux et l'esprit commercial, tous deux si puissants dans la race hellénique, se sont ici pénétrés l'un l'autre merveilleusement ; les dieux devinrent les patrons des trafiquants, si bien qu'aucun de ceux-ci ne passait devant Délos sans y débarquer pour vénérer
>) Strab., p. 179. Cf. mon article sur les monnaies coloniales dans la Revue de Sallet {Zeitschrift für Numism., I [1873], p. 1 sqq.)- 2) Herod.,IV, 152.
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l'autel d'Apollon '. Il est vrai que les pratiques superstitieuses ne manquaient pas non plus; c'est ainsi qu'ils flagellaient Tautel, pour extorquer en quelque sorte aux dieux la bénédiction de leur négoce.
Un progrès d'une autre sorte se rattache étroitement à l'influence exercée par les sanctuaires sur la colonisation et le commerce.
Les dieux étant les plus riches propriétaires du pays, leurs prêtres furent les premiers à comprendre la valeur du capital. Les temples avaient pour leur part de gros revenus, tirés du produit de leurs biens-fonds, de la dîme prélevée sur le butin de guerre et les bénéfices commerciaux, des amendes et des indemnités, des off"randes reçues en échange de services rendus à ceux qui y venaient chercher un conseil, un secours, la guérison du corps et de l'esprit. C'est pourquoi on disait que les loups avaient apporté l'or à Delphes ^ ; car on comprenait sous ce nom les hommes inquiets, errants, souillés de meurtre, qui, par l'entremise des prêtres, avaient recouvré la paix de l'âme et le droit de vivre avec leurs semblables. Delphes entretient un commerce suivi avec les contrées aurifères de l'Asie ; elle reçoit de Midas et de Gygès les premiers lingots d'or qu'on ait vus en Hellade ^ ; et quand les Spartiates, ayant besoin d'or pour orner une statue colossale d'Apollon, en envoyèrent chercher à Sardes \ c'estDelphes sans doute qui leur avait indiqué la vraie source où ils en pouvaient trouver.
Dans tous les autres sanctuaires de quelque importance fonctionnait une vaste administration financière : car c'était l'office des prêtres d'accroître^ par une habile gestion, par leur participation à des entreprises lucratives, par des locations avantageuses, par des prêts, etc. ^ etc., les revenus annuels, de constituer ainsi un trésor qui non-seulement suffisait à sauvegarder la dignité du culte, mais était en même temps une condition essentielle assurant l'influence nationale du sanctuaire. Les dieux ont eu un trésor avant d'avoir un temple
') Calum., Hymji. in Del., 321.
') Serv.. JEn., IV, 377. Ulrichs. Reisen und Forschungen, I, 62.
3j ruyâôaç à Delphes (Herod., I, 14).
*j Herod., I, 69.
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proprement dit : il était gardé sous le seuil de la maison divine, ou à l'intérieur de la cour, dans des locaux particuliers que les trésoriers surveillaient'. Aucune place n'était plus sûre : c'est pourquoi les États ^ , aussi bien que les particuliers , y avaient recours et y déposaient soit des documents précieux, des testaments, des contrats, des titres de créance, soit de simples sommes d'argent 3. Par là, les sanctuaires entraient en relations d'affaires avec toutes les parties du monde grec ; ce qui leur valait à la fois du profit et de l'influence. Ils devinrent des établissements financiers, qui tinrent lieu de banques publiques ; leurs relations avec les particuliers furent affermies et consacrées par des privilèges qu'on accorda à ceux qui avaient montré au sanctuaire une confiance particulière et lui avaient rendu des services signalés : ceux-là obtinrent le titre d'hôtes de Delphes (izps^evîa), le privilège de consulter le dieu avant tous les autres (TCpo[j-av-:£{a), la préséance dans les jeux (TrpceBpi'a) , et autres avantages. De cette façon, des personnages considérés dans le pays et à l'étranger devinrent les obligés du sanctuaire, dont ils soutinrent dans leur patrie les intérêts.
Les desservants des oracles, ayant ainsi, au prestige de leur caractère sacré et à la supériorité de leur culture intellectuelle, ajouté cette puissance que les relations personnelles les plus étendues, de grandes richesses et un crédit vraiment national pouvaient seuls procurer, il leur fut dès lors possible d'appliquer à toutes les affaires de la Grèce l'immense influence ainsi acquise. Le dieu de Delphes put donc, du poste central qu'il occupait, porter ses regards sur le monde hellénique, encourager et diriger l'esprit entreprenant de la nation, montrer aux explorateurs leur but en leur traçant un itinéraire sur la mer sans chemins, donner aux émigrants les moyens de s'éta-
*) Sur ces locaux ou dépôts pour les trésors {favissse), voy. Bötticher, Tektonik der Hellenen, II, 306, 318. lieber den Parthenon zu Athen (Zeitschr. f. Bauwesen, 1852, p. 8). 11 y a à Delphes un ypuffocpûXa^ toO öeoO (EuRip., Ion, 54).
2) Dépôts faits à Delphes par des États (Athen., p. 231. Bïchsenschïtz, Besitz und Erwerb, p. 506 sqq.).
3) Sur l'Artémision d'Ephèse considéré comme banque de dépôts et consignations, voy. Bebnays, Heraklit. Briefe^ p. 107,
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blir, en même temps que de salutaires instructions, et maintenir la solidarité des fondations nouvelles soit entre elles, soit avec les anciennes villes. Apollon est chez les Grecs, comme Melkart chez les Phéniciens, le souverain des colonies : il est le fondateur du droit colonial et, en même temps, l'arbitre suprême de tous les conflits juridiques qui s'élèvent entre la métropole et ses colonies.
§ IV
L'extension des colonies permit aux prêtres de mieux connaître le monde, ce qui rehaussa encore la grandeur souveraine de l'oracle. Quand Alyatte malade fit consulter le dieu de Delphes, on savait là déjà qu'un sanctuaire d'Athêna gisait en ruines à Assesos, dans le territoire de Milet, et on refusa au roi toute réponse jusqu'à ce qu'il l'eût relevé *. Les idiomes étrangers^ que les Hellènes ne voulaient pas, du reste, se donner la peine d'apprendre, les oracles les connaissaient. On entendait les prêtres ou les sibylles parler la langue carienne ou libyenne ". La connaissance des lieux, chez les prêtres, était même si précise que, lorsqu'on voulait les rendre responsables de l'échec d'une colonie, ils pouvaient l'attribuer régulièrement ou à quelque désobéissance, ou à quelque fausse interprétation de la sentence divine. C'est ainsi que le dieu se justifia victorieusement vis-à-vis des Cyrénéens. Comme ils se plaignaient du succès médiocre de leur première fondation, il les déclara coupables d'avoir négligé, malgré l'ordre divin, de cultiver le continent ; et quand, plus tard, ils partirent de Cyrène pour ce jardin fertile d'Irasa qui les attirait, ils se mirent encore dans leur tort ; car cette vallée enfoncée n'était nullement un lieu convenable pour une grande ville, et Tora-
') Herod., I. 19.
*) La Pythie s'exprime en libyen (Hkrod., IV, 155) et en carien (Herod., VIII, 135).
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cle savait bien qu'à une colonie libyenne il fallait avant tout un emplacement élevé, dégagé, « sous un ciel percé de trous' », c'est-à-dire^ sous un climat qui provoque la précipitation des vapeurs atmosphériques. En effet, sur le plateau de Cyrène il se forme beaucoup plus de nuages et il tombe beaucoup plus d'averses que dans les terrains bas et sur le rivage *.
Dans les sanctuaires d'oracles, on enregistrait avec la plus grande exactitude toutes les nouvelles apportées par les navigateurs ; c'était la seule manière possible de centraliser les résultats de tous les nouveaux voyages ; et alors, par des représentations figurées, on cherchait à faire saisir aux yeux la situation des parages déjà occupés, comme de ceux qui restaient encore libres et qui du reste étaient propres à la colonisation. Dételles recherches furent faites fréquemment dans les centres sacerdotaux où naquit la géographie antique, avant que Milet ne vit se développer l'art de dessiner la terre et qu'Anaximandre n'eût fait entrer dans le domaine de l'étude scientifique de la nature le tracé des cartes géographiques 3. L'influence sacerdotale sur l'étude de la terre, chez les Grecs, est visible, et au besoin ce seul fait l'établirait, que, jusqu'au temps de Démocrite, Delphes fut considérée comme le centre matériel du monde habité, comme « le nombril de l'univers ». Dans les cours des temples, on voyait aussi classées et conservées les productions naturelles des contrées les plus diverses ; ce furent là les plus anciennes collections de curiosités historiques ou naturelles \ Un sanctuaire prophétique n'était donc pas seulement l'œil prévoyant du peuple et sa conscience religieuse; c'était encore sa mémoire; c'est, en un mot, le berceau de toute la science historique des Hellènes.
Ainsi, au milieu des vicissitudes rapides des générations humaines, une seule chose, partout, demeurait immuable : la religion. C'est à Fombre des sanctuaires que se conservaient les plus anciennes traditions ; aussi les préposés aux saints
') oypavbç TexpritAÉvoç (Herod., IV, 158). Cf. Götting. gel. Ans., 1856, p. 254. *) Les plateaux sont des irsSta xeXaiveçéa (Pi.NDAR., Pyth., IV. 52). 3) Carte du monde ainsi dressée (Mùllenhoff, D. Alterthiimer, p. 237). *) Sur les curiosités naturelles conservées dans les temples, voy. Froh.ner, Le crocodile de Nîmes, p. 14.
lieux ont-ils pour mission de maintenir ce lien qui unit entre elles les générations; et quand Platon, dit dans les Lois^ qu'on doit dresser dans les sanctuaires les tables commémoratives des actes publics i, il se conforme en cela aune coutume généralement pratiquée chez les Hellènes. En effet, on n'eût su trouver une meilleure place pour garder les documents de toute sorte: ni détournement, ni falsification n'y était possible. Déjà, relate la légende, Ulysse avait gravé sur le piédestal d'une statue de Poseidon le contrat passé avec les gardiens de ses chevaux «. Plus tard,, les sanctuaires des confédérations, Delphes^Olympie^ le Lacinion d'Italie, le Panionion, etc. , furent les dépôts naturels où l'on conservait toutes les archives concernant les affaires communes 3. Enfin, les prêtres eux-mêmes ont tenu des registres de toute sorte, où ils notaient tout ce qui touchait au rituel du culte et aux formules de prière, ou bien encore aux personnes ou aux événements qui intéressaient le sanctuaire *. Les desservants des sanctuaires nationaux étaientdonc des fonctionnaires très occupés; ils devaient inscrire le revenu de la divinité, les sommes d'argent et les trésors déposés auprès d'elle, et en tenir une comptabilité très exacte ; en outre, copier soigneusement les réponses prononcées, rassembler et ordonner les faits de l'histoire contemporaine qui pouvaient leur être utilesà connaître. C'est ainsi que, dans ce milieu, le calcul et Pécriture se perfectionnèrent de bonne heure, et que, de ce côté encore, les prêtres ont dû donnera la civilisation grecque un puissant élan.
Un peuple aussi richement doué que les Hellènes de sentiment poétique et d'imagination active ne devait pas avoir, naturellement, un grand penchant pour l'écriture «. Plus ils
') Plat., Legg., VI, sub fin.
*) Cf. E. CuRTius, Peloponnesos, I, 192.
3) On trouve souvent dans les inscriptions la formule : àvaypâij/ac to «{/iiçi(T[ia eiç <Txr\}Tt^ Xt6îvir)v xat azriacti eÎ; to îepôv — "va uâatv toî; èmyivoiAévot; cpavspbv ip. Il y avait à Delphes un YpajJi(xaTo?y)>ûtxiov ou !;yYa<TTpov (Phot., s. v. Cf. Plut., Lysand., 26. Schol. Hesiod,, Theogon., 117). Les temples faisaient aussi collection de registres généalogiques (0. Miller, OrcÄomeno*, p. 99. Carl CuRTius, Das Metroon in Athen, 1868, p. 2),
*) « C'est dans la vie religieuse et non dans la vie politique qu'il faut chercher les origines de l'écriture. » (Bergk, Griech. Literaturgesch., I, 196).
5) Cf. E, CuRTius, Alterthum und Gegenwart, p. 251 ,
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aimaient la parole vivante, plus ils en appréciaient et en augmentaient la puissance, moins ils comptaient en trouver l'équivalent dans des signes muets. Si donc les Ioniens, avides de savoir, s'approprièrent de bonne heure cette invention, ce fut dans un but tout autre que celui de communiquer leurs pensées.AinsijOn employa les signesdans les transactions commerciales, pour marquer le prix et le nombre des objets, ou encore pour fixer les noms et les formules qu'il était utile de retenir sans altération; mais l'instinct hellénique s'est longtemps refusé à étendre l'écriture à d'autres usages ; ce qui en est déjà une preuve, c'est que leur langue, si riche d'ailleurs, n'a jamais eu un mot spécial pour traduire l'idée d'écrire,, et que, pour celle de lire, elle n'a qu'une expression compliquée et lourde [œnyrfMTAei^f] qui signifie proprement « reconnaître ». Un seul et même mot (ypaçeiv) leur suffit pour rendre « écrire » et « peindre » ; et de fait, les lettres tracées sur les vases peints des Grecs servent plutôt d'ornements que de signes explicatifs ; on en peut dire autant de celles qu'on trouve figurées, assez parcimonieusement, sur les monnaies, et qui sont comme de petits dessins. Les plus anciens monuments littéraires attestent avec la dernière évidence] qu'entre l'âge de la poésie et celui de la composition écrite il y eut des siècles d'intervalle, pendant lesquels la langue put s'altérer essentiellement. Bien des coutumes de la vie publique, les proclamations faites au peuple par la voix des hérauts, le mode ancien d'élection, etc., prouvent aussi que les Grecs s'habituèrent lentement à l'usage de l'écriture. Et le témoignage le plus concluant, c'est que, à l'époque où elle était répandue le plus généralement, on considérait encore les caractères comme quelque chose d'étranger, et qu'on les appelait « signes phéniciens ' ».
En réalité, aucune importation étrangère n'a passé dans la vie dupeuple grec avec moins d'altérationset de modifications que l'écriture, le plus noble produit de la civilisation orientale. L'esprit inventif des Égyptiens l'avait formée ; les Phéniciens l'ont remaniée dans le sens pratique, et en ont fait un
*) Herod., V, 58. Cf. Franz, Elem. epigraph, grsec, 15.
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instrument utile pour les relations internationales. Ensuite les vingt-deux caractères phéniciens ont été adoptés, tous sans exception et dans le même ordre, par les Grecs du littoral; on ne les a modifiés plus tard que successivement, et conformément aux besoins nouveaux ' ; en sorte qu'il n'y a pas de terrain où l'on découvre par des traces plws visibles et la dépendance originelle de la civilisation grecque par rapport à l'Orient, et aussi cette initiative personnelle qui pousse au progrès .
La première déviation à constater, c'est qu'on donna aux voyelles une expression propre. Quatre signes de la série phénicienne devinrent des voyelles, et, pour les compléter, on y ajouta, comme vingt-troisième signe, le v. Tel est le plus ancien alphabet grec, que nous trouvons dans les îles où les colonies phéniciennes ont laissé les vestiges les plus durables, à Théra, à Mélos, et en Crète.
Des modifications plus importantes se produisirent quand on chercha à accommoder aux différentes prononciations locales les éléments ainsi transmis. On avait des sifflantes à l'excès. Aussi, dansle plus ancien alphabet, l'une d'elles est déjà affectée au son du Zêta^ particulier aux Grecs ; à une autre on donna la valeur de la double consonne ks ; puis on inventa, pour la double consonne ps aussi bien que pour l'aspiration des labiales et des gutturales ch^ ph., des signes nouveaux, qui furent ajoutés aux vingt-trois signes primitifs sans qu'on changeât rien à leur ordre. Ces lettres 'devinrent la propriété commune de tous les Grecs ; mais les modifications subies ne furent pas partout identiques; certains systèmes d'écriture se formèrent, notamment l'oriental et l'occidental, où les caractères nouveaux avaient une valeur différente .
Enfin on distingue une troisième période, où on imagina une notation écrite pour l'allongement des voyelles. Le signe de Vh aspirée (ZT), qui parut superflu aux Ioniens, prit la valeur de l'e long, et avec Vo on fit une lettre nouvelle, le grand o ou Omega qui, étant le produit le plus récent de
') Sur les modifications apportées à l'écriture, cf. Kir'choff, Studien zur Geschichte des griechischen Alphabets.
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cette formation de l'écriture grecque, fut placé à la fin de la série complète, comprenant désormais vingt-sept signes: c'est là l'alphabet ionien, qui prit une forme définitive dans la période comprise entre 540 et 460 avant J.-C.
Ainsi on s'est peu à peu assimilé l'élément étranger ; et l'esprit national des Grecs s'est affirmé en utilisant ces matériaux avec une sagesse ménagère, en modifiant selon ses convenances les lettres surabondantes, en écartant tout ce qui encombrait l'écriture, en trouvant une figuration toujours plus complète et plus claire de tous les groupes de sons, en donnant enfin, d'après son sens esthétique inné, une simplicité noble et une façon artistique aux signes qu'il avait reçus des autres. Une diff"érence particulièrement caractéristique est à noter dans la direction de l'écriture : d'abord, les Grecs, à l'exemple des Phéniciens, avaient écrit de droite à gauche ; après d'assez longs tâtonnements, le système contraire s'établit, et ici encore nous avons tout motif de reconnaître une influence religieuse.
Le Grec, qui observait le ciel pour y chercher un présage divin, se tenait debout tourné vers le nord ; pour lui la droite était le côté heureux, parce que c'était celui de l'Orient et de la lumière. De ce côté se fixait le regard de l'observateur ; do ce côté devaient être dirigés tous les mouvements dont on se promettait un effet favorable. Comme on se tournait à droite pour la prière, la coupe qui servait au festin du sacrifice, le casque qui contenait les sorts^ la cithare destinée à célébrer les dieux, circulaient à main droite ^ Ulysse, déguisé en mendiant, commence par la droite, pour que ce soit de bon augure, à passer dans les rangs des prétendants ; même c'est sur l'épaule droite que le Grec rejetait son manteau. Or, comme toutes les idées des Grecs à ce sujet sont venues d'une préoccupation religieuse, c'est sans doute par l'initiative des prêtres que l'écriture, après une période d'indécision -, aura pris définitivement la direction de gauche à droite ; et cette direction
') Il y avait mauvais présage à commencer par la gauche, Il fallait aller
^) De la lutte entre les deux systèmes est sortie l'écriture en Boustrophédon, ou écriture « en sillons », ainsi nommée par comparaison avec les tours de charrue.
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aura tout d'abord été adoptée quand on avait à transcrire les formules sacrées ' . Cette innovation se répandit surtout dans les cultes mystiques, dont les archives, à Phénéos, par exemple, étaient gardées entre deux grands couvercles de pierre, comme dans une arche d'alliance. Ici donc l'écriture servait plutôt à garder un secret qu'elle n'était un moyen de publicité. Les matières même qu'on employait pour l'écriture prouvent que c'est grâce à l'action des prêtres qu'elle a été acceptée. L'emploi du cuivre 2, qui d'ordinaire répondait particulièrement à certaines intentions religieuses, est déjà un témoignage ; mais l'usage des peaux, adoptées notamment par les Ioniens, est encore plus significatif. En effet, à l'origine, on prenait les peaux des victimes pour transcrire les sentences sacrées et les traités ; les réponses de l'oracle pythique furent notées et recueillies sur des peaux de mouton, travaillées comme du parchemin. C'est sous cette forme qu'on peut se figurer les collections des archives delphiques , ou celle d'Onomacrite^.
Dans la Grèce européenne, l'écriture s'est introduite en divers endroits indépendamment les uns des autres, et tout d'abord en Béotie, 011 elle fut étroitement liée au culte d'Apollon. Les plus anciens caractères cadméens se voyaient à Thèbes, dans le sanctuaire d'Apollon Isménien, sur les trépieds qui y étaient dressés * ; l'inscription y avait été apposée comme charte de fondation, comme l'attestation de la propriété divine. Les prêtres transcrivaient dans leur forme solennelle les prières, surtout les imprécations et les excommunications , pour prévenir les crimes par cette publicité même ; enfin ils employaient l'écriture pour orner l'édifice de
*) Une fois admis que les prêtres ont été les premiers à écrire et qu'ils l'ont fait en vue des besoins du culte, il devient très vraisemblable que la direction de l'écriture, aussi bien que le choix de la matière employée, a été déterminée par une influence sacerdotale.
^) On trouve des oi^eépai x^^'>^^^ (Plut., Quscst. grsec, 25).
2) Sur l'emploi des peaux de bêtes, voy. Herod.. V, 58. Diodor., II, 32. La matière employée avait également un caractère sacré, cf. la « peau d'Épiménide j) (Nitzsch, Hist. Hom., 161). Sur les bibliothèques des temples, cf. Reifferscheid, ap. Anjiali deU' Institvto, 1862, p. H2. Konstas, ÏUupersis, p. 45.
*) Herod., V, 59.
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sentences morales, remarquables par leur extrême concision. Sous ce rapport, l'usage de l'écriture fut vraiment précieux ; c'est ce que montre bien la décoration du temple delphique.
On en fit ultérieurement une application importante : ce fut de reproduire les noms des prêtres qui s'étaient succédé dans les fonctions sacerdotales. Cette idée était d'autant plus naturelle que rien n'était plus dans l'esprit de la religion grecque que de montrer, en opposition avec l'instabilité des choses humaines, l'enchaînement ininterrompu et la permanente immutabilité du culte divin, à travers la série des générations. Ainsi furent dressées des listes (àvavpaoai) , soigneusement vérifiées, des Asclépiades de Cos et des Boutades d'Athènes ; on eut aussi les noms des prêtresses de Héra, à Argos, et ces documents comptèrent parmi les plus importants de l'histoire grecque '. On s'habitua donc à calculer les époques d'après la durée des sacerdoces ; de là vint plus tard l'usage de noter, à côté des noms des prêtres qui eu avaient été témoins, les événements remarquables qui auraient pu facilement échapper à la mémoire des hommes; par exemple, les envois de colons furent ainsi de bonne heure constatés par écrit ; c'est pourquoi les dates de ces fondations sont les points de repère les plus anciens de la chronologie -.
Après les listes des prêtres et des prêtresses, on recueillit aussi les noms d'autres magistrats, des rois de Sparte, des éphores, et, dans les autres Etats où fut supprimée la royauté, les noms des chefs temporaires de la république ; cet usage a été adopté vers le milieu du vui" siècle avant J.-C. ^. C'est aussi à cette époque qu'appartiennent les listes des vainqueurs
') La liste des 'Hpzalos;, prêtresses de Héra (Hesych. s. v.) a été un des plus anciens documents dont Hellanicus se soit servi pour établir une chronologie hellénique {Fragm. Histor. Grœc, I, p. xxvu ; Thucyd., [1,2; IV, 133). On cite d'autres collections, comme les ypafifAaTocp'jXaxeîa des Asclépiades de Cos, où se trouvait consigné le jour de la naissance d'Hippocrate (HiProcR., éd. Fues, II, p. H97. Petersen, Geburtstagsfeier bei den Griechen, p. 297, ap. Jahrbb. 1. kl. Philol. Suppl., II).
-) D'après Nnzscn, Rom. Annalistik, p. 208, il y avait des « Annales des colonies chalcidiennes )>.
■') Sur l'enregistrement simultané des noms de magistrats, voy. Gutschmiu, ap. Jahrbb. f. kl. Philol. ^ 1861, p. 23.
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aux jeux nationaux ; par là, ils acquéraient le privilège d'être connus et cités par leur nom partout où habitaient des Hellènes, tandis que les noms des prêtres, des rois, des officiers publics n'avaient de signification que dans les limites d'un territoire déterminé. C'est pourquoi on s'accoutuma à dater d'après les victoires olympiques les événements dont la portée dépassait l'enceinte de l'Etat particulier où ils avaient lieu. Il est vrai que cette supputation par olympiades n'a jamais pénétré dans la vie domestique des villes et des Etats. Toutefois, ce fut un point d'attache d'une véritable utilité pour l'histoire générale ; la science eut dès lors un cadre chronologique où se trouvaient rapprochés, par voie de synchronismes, les événements survenus en même temps dans les régions les plus distantes qu'embrasse le domaine de l'histoire politique de la Grèce *.
Cependant la connaissance de l'histoire et la méthode chronologique ne se développèrent pas seules dans les sanctuaires nationaux ; l'influence des établissements religieux se fit sentir encore dans l'exposé même des faits historiques. Plus on considérait Apollon Pythien comme le conseiller suprême et le guide des républiques helléniques, plus on faisait dépendre leur prospérité de leur docilité confiante à ses ordres, plus aussi on cherchait dans l'histoire la preuve et la confirmation de cette croyance. Ainsi donc les prêtres s'efl'orçaient de prouver par les faits l'accomplissement littéral des prophéties apolliniennes, l'heureuse prospérité des communautés dociles au dieu, la sollicitude fidèle dont il entoure ses protégés, la ruine précipitée de ceux qui lui résistent, aveuglés par quelque passion criminelle. C'est pourquoi, conformément à l'esprit de la religion apollinienne, l'histoire des familles et des États grecs fut de plus en plus racontée d'une façon édifiante^ et
') Liste des Olympioniques dans le gymnase d'OIympie (Pausan., VI, 6, 3; 13, 6). Kirchhoff (Arch. Zeitung, 1878, p. 139) a reconnu dans le n» 176 des inscriptions d'OIympie — inscription trouvée tout près du gymnase, — un fragment de ces àvaypacpai. Elles ont été mises à profit pour la science, d'abord par Hippias d'Elée,puis, par Philochore dans ses '0\\i\i.mé.htc,. Thucydide utilise à l'occasion pour sa chronologie certaines fêtes ; mais Timée a été le premier à fonder sur les Olympiades une chronologie applicable à l'easemble de l'histoire grecque (Polyb., XII, 12).
en vue de servir les intérêts théocratiques. On saitàquel point Hérodote, dans ses ouvrages, est encore dominé par ces considérations religieuses, et comment des séries entières d'événements, par exemple, la fondation de Cyrène, la destinée des Cypsélides, la chute des Mermnades, sont arrangées avec art, pour amener la glorification de Toracle d'Apollon *. Il a fallu du temps aux écrivains grecs pour s'affranchir de cette tendance. Chez une race poétique, en effet, une composition de ce genre, toute animée d'ardeur religieuse, saisissait l'esprit en montrant partout la sagesse divine influant merveilleusement sur la destinée humaine ; on l'acceptait bien plus volontiers qu'un exposé des faits purement rationnel, impartial^ mais sans chaleur et sans couleur.
Il ne faut pas oublier enfin, quand on parle de l'influence des oracles sur la science hellénique, que les prêtres, dans leur propre intérêt, devaient chercher à se faire un instrument de toute connaissance et de tout progrès qui put leur assurer de la puissance et du crédit, et qu'en ce cas ils l'empruntaient aussi bien à l'étranger qu'aux différents pays de la Grèce. Dans ces sanctuaires, centres du commerce des Grecs avec le reste du monde, on apprit à connaître plus tôt qu'ailleurs les côtés saillants de la civilisation orientale, et on fut assez sage pour ne point se refuser, par suite d'un hellénisme étroit, à les apprécier et à en tirer parti dès qu'on les connut. La tolérance à l'endroit des institutions étrangères était déjà érigée en principe à Dodone " ; on y savait l'influence qu'avait exercée la Libye sur le culte local. A Delphes, pareillement, l'Ammonion libyen a été reconnu de bonne heure comme un égal, et Zeus Ammon comme un dieu olympique avec lequel Delphes, par l'intermédiaire de Cyrène, entra en relations intimes. Il fut en conséquence vénéré particulièrement par les villes et les familles qui, comme Sparte, Athènes et Thèbes d'un côté, comme les ^Egides de l'autre,
*) Hérodote puise souvent à cette source (AeXcptov oiSa lyo) outw; axoyffas Yeveaôau I, 20). Cf. Grote, V, 8 [VI, 291 trad. Sadous]. E. Curtius, Ueber den geschichtlichen Sinn der Griechen. Götting., 1866 (Alterthum und Gegenwart, p. 269).
') Herod., II, 52.
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touchaient de près au dieu Pythien '. Plus tard, quand par l'entremise des Libyens * FEgj'pte fut en rapport avec la Grèce, Delphes vit à son tour son influence s'étendre jusqu'à la région du Ail. Après l'incendie du temple ^, ses prêtres errants y trouvèrent plus que partout ailleurs, auprès des princes et des particuliers, une généreuse protection; et, bien qu'on ne puisse établir en détail, pour les sciences où ils étaient devancés par les Egyptiens, c'est-à-dire pour la géométrie, l'arithmétique, la mécanique, l'astronomie, la division du temps, quelle somme de connaissances les Hellènes ont reçue par l'intermédiaire des sanctuaires, cependant on voit que^ d'une manière générale, le tribut de haute estime payé par les plus instruits des Hellènes à l'antiquité égyptienne a été approuvé par l'autorité des oracles grecs \ L'orgueil national ne se sentait pas blessé quand on donnait pour disciples aux prêtres égyptiens des hommes tels que Solon. Parmi les institutions concernant la vie publique qu'on a attribuées à une origine égyptienne, on peut citer d'abord la division du mois en trois décades, qui a remplacé de bonne heure, chez les Athéniens notamment, la semaine sémitique de sept jours, primitivement suivie, et dont quelques traces sont encore visibles". Ce changement est certainement dû aux prêtres, puisqu'ils ont toujours réglé la distribution du temps.
Mais rien ne fait plus d'honneur à l'antiquité égyptienne que la croyance à l'origine divine de l'âme, à sa nature indestructible^ à sa responsabilité personnelle ^. La gravité re-
') Sur Zeus Ammon, voy. Buckh, Staatshaushaltimg . II, 132.
*j Voy. vol. I, p. 527.
3) yoy. vol. I. p. 468.
*) Esope était considéré à Delphes comme un Égyptien (Zi'NbEL, ap. Rhein. Mus., 1847, p. 422. Cf. 0. Keller, Gesch. der griech. Fabel, p. 32i. Preller, Aufsätze, p. 440).
") Sur la décade, voy. E. Clrtrs, lonier vor der ionischen Wanderung, p. 50. Brandis, ap. Hermes, II, 271. Petersen (Geburtstagsfeier bei den Griechen, p. 242) attribue l'introduction de la semaine de dix jours à Solon. Il y avait trois décades ; mais les deux premières se comptaient ensemble et la troisième (ij-v/o; çoivovtoç) à part.
'j Sur la croyance à Timmortalité del'ùmechez les Grecs, voy. E.Curtics, Alferihum und Gegenwart, p. 219. Archiiol. Zeitung, I869,"p. 12. Sur la doctrine de la métempsycose, cf. Rhein. Mus., XXVI, p. 556.
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cueillie avec laquelle les Egyptiens s'attachèrent à cette foi fut le meilleur de leur vie intellectuelle, le germe de tout ce qu'ils ont eu de plus élevé et de plus grandiose dans leurs pensées et dans leurs créations. Quant aux Grecs eux-mêmes, ils étaient trop chercheurs de vérité, et d'autre part leurs idées traditionnelles sur la nature de l'âme étaient trop flottantes, trop confuses, trop insuffisantes, pour qu'ils pussent se soustraire à l'impression de cette doctrine de l'immortalité, si fermement établie, appuyée sur une conviction si profonde. Certes, le peuple grec avait eu aussi, avant d'être en contact avec les Égyptiens, des pressentiments analogues; mais chez les tribus belliqueuses de l'Age héroïque, amoureuses de la vie présente, les antiques traditions s'étaient effacées ; et les Grecs ont souvent reconnu qu'en ces matières ils avaient pour maîtres les Egyptiens. D'autre part, cette croyance devait,, à mesure qu'elle se fortifiait, agir puissamment sur leur conscience morale tout entière. Car si une perspective s'ouvre audelà de la vie terrestre sur l'éternité, la vie même et ses biens sont dès lors appréciés fort différemment. Or, comme les prêtres d'Apollon se préoccupaient de faire naître dans l'âme du peuple^ au lieu de la frivolité et du goût du plaisir où il était porté, un sentiment de gravité morale, le moyen le plus efficace qui s'offrît à eux était d'adopter et de propager la doctrine de l'immortalité. Ce moyen, ils l'ont employé en effet, et er voici une preuve entre autres : à Delphes, dans le portique des pèlerins, qui avait été bâti tout près du sanctuaire pour servir de lieu de réunion aux étrangers et qui fut, au lendemain des guerresmédiques, décoré de grandespeintures murales due à Polygnote, un des motifs principaux était la vue des enfers ; cette représentation avait essentiellement pour but d'offrir ainsi aux yeux le théâtre de la rémunération suprême, et de faire sentir à tous l'infortune de ceux qui passaient dans l'éternité sans emporter avec eux une espérance certaine.
Quelle distance entre de tels tableaux et le point de vue d'Homère! Pour lui, la vie qui s'épanouit, la jouissance du présent, le sentiment joyeux de la force et de la santé, c'est le tout de l'homme ; au delà de cette vie on ne trouve plus que le monde lugubre des ombres et des fantômes, le séjour de la H 5
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faiblesse et de rafTaissemeiit, si bien que l'existence d'un mercenaire sur la terre, à la lumière du soleil, est mille fois préférable au sort du roi des héros qui, dépouillé de sa force, se survit dans l'Hadès!
Sans doute ridée opposée n'estjamais devenue une croyance populaire qui put s'implanter chez tous les Hellènes comme l'adoration des dieux olympiques ; seulement, ceux qui parmi le peuple se sentaient des aspirations religieuses plus vives, se sont sérieusement attachés à elle et l'ont entretenue, avec une dévotion sincère, dans ces cercles restreints qui formaient comme des communautés fermées au sein de la grande masse des fidèles. Et quoique ces doctrines secrètes, ou mystères, se fussent associées spécialement au culte de Demeter, elles n'en furent pas moins reconnues et recommandées par Apollon dans son propre sanctuaire de Delphes. Là le culte des héros, dont le fondement est la croyance à la persistance de la vie personnelle chez les défunts et à l'accroissement de leurs forces dans la mort^ a été particulièrement en honneur. Enfin, ceux qui ont présenté avec le plus de netteté cette conception plus haute,, qui contrastait si énergiquement avec les idées homériques, sont précisément les sages et les poètes qui se groupaient autour de Delphes. Ainsi, dans les œuvres d'Hésiode, pour la première fois, la vie terrestre apparaît complètement dépouillée de cet éclat riant qu'Homère répand sur elle ; elle devient un état de déchéance et de tristesse, une rude école, pariaquelle l'homme doit passeren s'exerçant à la vertu, pendant que des esprits transfigurés le surveillent et le soutiennent K Solon déclare la mort meilleure que la vie, et attend la fin de celle-ci pour en juger la valeur. Pindare apprend par une intuition prophétique l'origine divine de l'âme et sa destinée, qui est de revivre, une fois délivrée de ses fautes, dans une communion bienheureuse avec les dieux. Ces mêmes doctrines, Pythagore, qui a été tenu pour un fils d'Apollon, les propagea en les élargissant. C'est chez lui qu'on trouve encore la croyance au monde des esprits, à la
') Sur la démonologie hésiodique, voy. Bernhardt, Griech. Litteratur, IP, 290.
puritication progressive de l'âme humaine après ses chutes ; d'autre part, une répugnance marquée à toute matérialisation frivole des dieux, et aussi la direction de la pensée vers ce monde lointain où enfin le vrai soleil se lève pour l'homme.
D'après cette croyance, l'idée qu'on se fait du corps humain se modifie à son tour. Car si tout disparaît avec la mort^ le corps du trépassé est aussi quelque chose d'insignifiant et d'indifférent; on le livre aux flammes, avant que sa beauté ne soit détruite par la mort. Mais, du moment que l'âme commence alors une existence nouvelle et plus noble, par là même son enveloppe devient sacrée, car une âme sans corps ne se peut concevoir. Les Hellènes ne suivirent pas l'exemple des Egyptiens, qui s'attachaient avec une ténacité superstitieuse à la dépouille matérielle et pensaient devoir protéger contre la destruction naturelle la demeure de l'âme ; mais pourtant, l'usage de l'enterrement dépend essentiellement de cette conception plus élevée de la vie et de la mort. Comme le grain de blé, le corps de l'homme est rendu au sol qui le portait; il est comme enveloppé d'une terre fertile, où l'on sème le froment, où l'on plante les arbres. Cette germination, cette vie des plantes devient le symbole consolant de l'immortalité, et les ossements des morts restent, comme un trésor sacré, dans le voisinage des survivants. L'oracle de Delphes mit tout son zèle àprovoquerla vénération des restes des morts ; il ordonna qu'on rapportât dans le sein de la terre natale les ossements des héros ; c'est aussi à Delphes que s'établit la légende du démon souterrain Eurynomos, qui dévore la chair des ensevelis, mais ne touche pas aux ossements '.
Mais l'oracle delphique ne s'est pas borné à introduire en Grèce, pour le plus grand bien du progrès national, des connaissances et des idées empruntées à l'étranger ; il a aussi établi une union salutaire entre les tribus et les villes de la patrie. C'est ainsi qu'il a désigné aux Lacédémoniens la Crète, Athènes et Lesbos, pour y compléter leur éducation indigène. Il suivait l'évolution intellectuelle de toutes les villes, et
•) Sur les Sept-Sages, voy. Zeller, Philos, der Griechen, I, 82 (1, 108, trad. Boutroux). Bohren, De septemsapientibus, Bonn A8&7. F. Schultz, ap. PhiloL, XXIV, p. 193 sqq.
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savait se mettre en rapport avec les hommes éminents du pays. Cela était indispensable aux prêtres pour se maintenir à la tête de la civilisation nationale, et pour tirer parti des forces les plus actives qu'ils trouvaient chez leurs contemporains. L'oracle groupait autour de lui une sorte d'aristocratie intellectuelle ; même il s'attribuait le droit de choisir entre tous les plus sages, et de les accréditer à ce titre auprès de la nation. Le cénacle des Sept Sages est pour nous un témoignage tout particulier de cette sélection remarquable.
C'étaient des Hellènes d'origine très diverse ; non des chercheurs spéculatifs, mais des hommes doués d'un coup d'œil sur dans la vie pratique, pourvus de saines maximes en religion, en politique, en morale, habiles enfin à condenser leurs connaissances en sentences concises. Ils appartiennent au temps où se développa la sagesse gnomique ou« sentencieuse » , 600 ans environ avant J. C; les ancienues chronologies fixent plus précisément Fépoque des Sept Sages à la quatrième année de la 48° 01. (385), Tannée oùflorissait Thaïes et où Périandre mourut *. La liste de leurs noms n'a rien d'authentique ; car outre Pittacos, Solon. Thaïes, Chilon, Myson, Bias et Cléobule, on cite aussi Périandre, Epiménide, Anacharsis et même Pisistrate. Sans qu'ils constituent un collège fermé, dont les membres soient choisis à Delphes, on ne peut contester leurs relations avec l'oracle. Ils sont sept, et le nombre sept est consacré à Apollon; leur sagesse est toute delphique, et le prix de cette sagesse est un trépied apollinien qui, selon la légende, passe de l'un à l'autre. Il y a donc là aussi un concours, mais un concours du caractère le plus noble. Personne ne veut accepter le trépied ; tous déclarent qu'il revient à Apollon, le seul vrai sage. Leurs sentences étaient inscrites dans le vestibule du temple de Delphes, notamment celles-ci, qui comprennent à elles seules tout le secret de la morale apoUinienno : « Connais-toi toi-même »et « En toute chose, la mesure ! »La première, àl'entrée du sanctuaire, était comme un salut adressé aux arrivants, comme une invitation solennelle à
*) Siir cette année (archontat de Damasias) cf. Fischer, Gricch. Zeittafeln, p. 119. DiELS, ap. Rhein. Mus., XXXI, 17.
rentrer en eux-mêmes, avant d'accomplir les rites extérieurs de la purification et de s'approcher du dieu. Les auteurs de ces sentences se tiennent, quelque différence individuelle qui les sépare, sur le terrain commun de la religion apoUinienne ; aussi le dieu reconnaît leur sagesse comme sienne, et en retour ils lui dédient, dans le vestibule du temple, une offrande commune, une lettre en bois, la cinquième de l'alphabet (E), qui, d'après l'ancienne orthographe, peut se traduire par f< tu es ». Ils expriment ainsi, sous une forme concise et énigmatique, leur croyance à un Dieu vivant et personnel, dont l'homme qui franchit le seuil du sanctuaire ne doit s'approcher qu'avec un recueillement profond, et ils le proclament la source première de toute sagesse humaine.
Parmi les Sept Sages, il en est un qui dépasse de beaucoup le domaine de la morale apollinienne : c'est le père de la spéculation grecque. Thaïes de Milet, à qui s'arrêta, selon la légende, le trépied qui jusque là n'avait cessé de circuler. L'esprit hellénique se révèle en lui, pour la première fois, comme un esprit vraiment philosophique, cherchant les causes premières, poursuivant dans la variété multiple des choses contingentes et éphémères un élément qu'il puisse regarder comme la substance primordiale. Si Thaïes a cru trouver ce principe dans l'eau, c'est qu'il y était prédisposé déjà par la constitution particulière de son pays natal. Car la formation du sec par l'humide, et de la terre par l'eau, n'a nulle part pu frapper les yeux des Grecs comme en face même de Milet, à l'embouchure du Méandre limoneux.
Ce fut la première tentative de l'esprit grec pour aller au delà d'une sagesse pratique fondée sur la religion et la morale, pour approfondir les choses sensibles, et pour commander à la nature en travaillant à expliquer ses phénomènes, à découvrir ses lois, à déterminer ses propriétés. L'esprit ionien, excité par une insatiable curiosité, a ouvert le chemin ; et des concitoyens de Thaïes, Anaximandre et Anaximène, ont continué et poussé plus avant les recherches des physiciens de l'école ionienne. Mais , dans une ville comme Milet, au milieu d'une population en rapport avec le monde entier, aucune théorie ne pouvait gagner de l'influence et du
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crédit en se tenant à l'écart de la vie extérieure. Aussi les penseurs ioniens vivaient au milieu de tous ; c'étaient des hommes d'État éprouvés, et les sages conseillers du peuple. Grâce à leurs liaisons avec l'Egypte et Babylone, ils accrurent leur trésor de notions pratiques, acquirent une connaissance plus exacte des étoiles, perfectionnèrent la navigation, établirent les premiers cadrans solaires. Mais, en somme, l'école ionienne s'éloignait progressivement de cette application à la doctrine morale et à la sagesse supérieure de la vie, qui valut à Thaïes d'être accepté par Delphes et rangé dans le groupe des Sept Sages.
Ce qu'on voulait à Delphes, en effets c'était une sagesse qui descendît au fond de la conscience humaine, qui y gravât les préceptes de la religion, et qui par suite organisât la société d'après des règles immuables ; or, cela était absolument impossible enlonie. En Crète et à Sparte, au contraire, les préceptes delphiques étaient mis en pratique : c'étaient vraiment des États selon le cœur d'Apollon ; aussi a-t-on dit de ses Sages qu'ils avaient l'esprit laconien *. Mais ce qu'on n'avait réalisé dans ces États que par la force des armes, ot d'une manière très imparfaite, on devait y atteindre par un procédé plus noble et plus digne, par la force d'une conviction profonde. Tel fut le rôle de la philosophie pythagoricienne, qui est l'antithèse exacte de l'école d'Ionie. Pour elle, le monde des phénomènes sensibles est indifférent ; elle veut se réaliser dans l'homme et devenir la vérité, non dans des maximes, mais dans des faits ; elle commence à vivre, lorsqu'une communauté d'hommes s'établit qui, animés d'un même amour pour la vertu, forment une association étroite, où chacun n'a de valeur que comme partie d'un tout, telle qu'une colonne dans un temple dorique. Ainsi se fondait l'ordre sacré et indestructible que les Pythagoriciens désignèrent sous le nom de Cosmos ; cet ordre lie dans une unité si solide les individualités multiples ainsi rapprochées que tous n'ont plus qu'une volonté, une loi, une propriété communes. C'est la fusion de
') 0. Müller {Dorier, II, 392) a parfaitement saisi ce rapport : seulement il appelle toujours dorien ce qui vient de Delphes, tandis que l'inverse est plus vrai.
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la religion, de la philosophie et du gouvernement ; c'est une Sparte idéale, sortie de la même origine que l'autre : car, aussi bien que Lycurgue, Pythagore (son nom l'indique du reste) tient sa sagesse de la Pythie ; et ce fut, à ce qu'on dit, la prêtresse Thémistocléa qui lui transmit la doctrine dont il se fit le propagateur.
On a pu reconnaître l'influence des établissements religieux, et notamment celle de Delphes, dans la constitution d'une nationalité commune, dans l'organisation du culte hellénique, dans la réglementation des fêtes et le calcul du temps, dans la formation et le développement de la conscience morale, dans la conduite de la colonisation, dans l'impulsion donnée à la culture complexe de l'esprit ; il reste à étudier un côté de la vie intellectuelle où s'est marquée tout d'abord et d'une façon très significative, l'originalité de la race grecque : il s'agit de l'art.
Dans ce domaine, rien ne paraît se rattacher aussi étroitement au culte des dieux que la construction des temples, et pourtant, c'est ici précisément qu'il est le plus difficile d'établir les rapports fnécessaires et les influences décisives. Le temple grec, ainsi que l'épopée homérique , se présente à nous fait de toutes pièces, sans que nous puissions expliquer comment il s'est formé. C'est un tout en soi, un organisme complet, qui ne peut avoir été assemblé et coordonné morceau par morceau ; c'est plutôt la réalisation d'une pensée qui est une, et toutes les différences visibles dans les monuments ne sont rien que des déviations ultérieures du type originel.
Le temple grec n'estpas lamaison de la communauté, mais la maison du dieu. Il n'existait donc aucun temple tant que les Grecs étaient des Pélasges, et dressaient simplement des autels à leur Zeus, qu'ils appelaient l'Invisible. Quand on en vint à
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honorer des symboles, des images sacrées, on sentit le besoin de leur assigner une place qui fût digne d'elles, c'està-dire sacrée comme elles. On pensa d'abord à choisir à cet effet un arbre, qu'on dédia à la divinité, et qui fut son sanctuaire naturel. Aussi est-ce sous cette forme qu'on trouve, en Grèce, les plus anciens sanctuaires : Apollon placé dans un massif de lauriers, Artemis, dans le tronc d'un cèdre ou d'un orme. Puis on voulut assurer aux divinités un abri plus durable et plus solide, pour garantir contre tout enlèvement ou tout contact criminel leurs images, gages de la prospérité publique. Sans doute on a pu se servir de bois pour enclore et protéger ainsi l'image, et on montrait des restes de temples en bois à Mantinée et à Olympie \ Mais c'est en pierre que s'est développé le premier système de construction solide; et, dès que les Hellènes ont commencé à utiliser pour les besoins du culte l'inépuisable réserve de matériaux précieux qu'ils trouvaient dans leurs montagnes, ils ont organisé et façonné l'édifice tout entier d'après les propriétés mêmes de ces matériaux. Ce fut là une libre création do l'esprit des Hellènes ; car, bien qu'ils aient beaucoup emprunté aux peuples constructeurs leurs aînés, et aux Égyptiens notamment, pour ce qui touche à la technique même de la construction en pierre, leur temple n'en est pas moins, entant qu'organisme architectural, quelque chose de purement grec et de nouveau en son genre. On ne peut non plus soutenir qu'on ait imité en pierre la maison de bois -; un peuple aussi inventif que les Hellènes n'a point songé à bâtir avec des pierres exactement comme avec des poutres, en dépit de la différence naturelle des matériaux, et à s'imposer ainsi un joug intolérable, au moment où il perfectionnait son architecture sacrée.
Le temple de pierre, avant tout, a pour base une idée qui dominait le culte hellénique dans toutes ses dispositions : c'est-
') Il y avait dans l'Héraeon d'Elis une colonne de chêne (Pausa.\., V, 20, 6, etc.) qui était un débris d'une construction primitive en bois. Cf. les autels construits avec des cubes de bois (Pausan., IX, 3, 7). et les poutres de chêne qu'on voyait dans le temple de Poseidon près Mantinée (Pausan., VIII, 10, 2).
2) Les monuments lyciens nous montrent quel aspect a une imitation en pierre d'une construclion en bois.
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à-dire la séparation rigoureuse du sacré et du profane. Les demeures des hommes sont bâties avec des matériaux périssables ; mais les fondations sacrées doivent être indestructibles et résister à tout. Donc on aplanit la saillie du sol rocheux^ on y appuie une terrasse de gi'osses pierres taillées ; elle est destinée à fournir au temple une assise solide, à rétablir sur un terrain qui lui soit propre, comme un édifice unique fondé pour l'éternité, et à l'élever majestueusement au-dessus du sol 011 se passe la vie des mortels. Cette construction imposante a donc un sens, auquel on rapporte aussi les larges degrés qui font tout le tour de Tédilice ; il y en a trois par façade, afin qu'on puisse mettre le pied droit sur le dernier comme sur le premier, ce qui était un augure favorable.
La place où se trouve l'image doit être, à cause de sa destination, entourée d'une clôture solide. De fortes murailles, faites de blocs superposés, se dressent donc autour de la chambre quadrangulaire, tournée vers l'orient, qu'on appelle la cella du temple : ce sont comme des rideaux épais qui dérobent à tout œil profane la vue de la divinité. Pourtant elle doit être en même temps accessible et visible ; car sur le parvis oriental est l'autel des holocaustes, et ceux qui y sacrifient veulent être sous le regard du dieu. Il faut donc ménager une transition entre l'intérieur obscur et le périmètre extérieur ; et voici comme on y arrive. La cella s'ouvrant du côté de l'est, et les parois latérales les plus longues s'avançant des deux côtés de l'entrée en forme de pilastres, au milieu de ces deux piliers (ou antes) s'élèvent deux colonnes , qui mènent à l'entrée. Elles décorent le front de Fédifice, et forment avec les piliers saillants le pronaos, qui n'est protégé contre l'extérieur que par un grillage. Un espace correspondant est adossé à la cella, du côté de l'ouest ; c'est Vopisthodome.
Les colonnes et les pilastres sont réunis par une architrave, sur laquelle se dressent de nouveaux supports verticaux, les triglyphes, blocs carrés dont les interstices (métopes) restent ouverts pour éclairer l'intérieur du temple *. En arrière des
^) Sur le monotriglyphon, voy. Bötticher, Tektonik, P, 204 : on en a un exemple à Syracuse, Dans le temple à antes, il faut bien admettre qu'il
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triglyphes s'appuient, posant sur un champ étroit, les têtes des poutres monolithes qui, avecles traverses qu'elles supportent, forment la couverture, véritable réseau de pierre tendu au-dessus du vide intérieur qu'il abrite tout entier. Dans le haut, les triglyphes sont reliés entre eux par une charpente horizontale. De même que les colonnes soutiennent l'architrave^, les blocs des triglyphes soutiennent le bord saillant de la toiture, en même temps qu'ils en reportent le poids sur les axes des colonnes et sur les piliers. Quant au toit , il s'étend dans le sens de la longueur sur toute la partie inférieure de l'édifice, formant au-dessus des vestibules antérieur et postérieur un pignon triangulaire ; et, par l'inclinaison de sa surface sur les longs côtés, il facilite l'écoulement des eaux pluviales qui, recueillies dans le chéneau, sont rejetées au dehors par des gueules de lions ouvertes, sans qu'elles atteignent les parties basses de l'édifice.
Telle est l'ossature du temple grec, dans sa forme la plus simple. Sa création est le premier acte important qui atteste le développement de la civilisation hellénique, après la migration des tribus; plus que toute autre, elle est l'expression vraie du caractère national. Dans la mesure où cette architecture est sortie de Delphes, on peut dire que Delphes, là aussi, a donné la vie à une qualité significative qui sépare les Hellènes des Barbares. L'apparence grandiose des édifices sacrés de l'Egypte ne pouvait être dépassée ; mais ses temples ne sont qu'une agglomération de plusieurs salles distinctes, juxtaposées les unes aux autres ; le temple dorique au contraire, petit ou grand, forme un ensemble où rien n'est superflu ni arbitraire, et qui n'admet pas d'additions capricieuses. Chaque partie est un membre nécessaire qui, là où il est placé, sert au dessein général, sans avoir de valeur indépendante. C'est le Cosmos de l'état dorien, réalisé en pierre. L'ensemble est ordonné d'après les proportions numériques les plus simples, et cependant l'intérieur offre une grande complexité de rapports et de fonctions, qui tous produisent leur effet, un con-
y avait des métopes à jour, au-dessous du toit, même sur les côtés longs. C'est à une fenêtre latérale de cette espèce qu'a trait la proposition de Pylade (Eurip., Iphig. Taur., 113).
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traste animé de lignes perpendiculaires et horizontales, de parties ouvertes et fermées, de supports et de choses supportées ; et toutes ces oppositions se résolvent en une suprême harmonie, qui frappe le regard par sa gravité sereine et majestueuse, et lui rend sensible et vivante Timportance sacrée de la mesure et de la loi.
Cette impression morale que produit l'édifice ne doit pas être affaiblie par des enjolivements extérieurs, tels que les aimait l'art inintelligent des Barbares et l'art grec lui-même, tant qu'il se modela sur lui » . La disposition intérieure doit apparaître dans toute sa vérité et sa réalité. Si donc à une pierre de taille^, déjà propre à être mise en place, on applique quelque ornement qui ne se rapporte pas essentiellement à son rôle architectural, ce n'est certes pas là une décoration indifférente, qui charme les yeux comme une ligne gracieuse ou un jeu de lumière ; ce détail est destiné à faire ressortir en quoi le morceau isolé sert à l'ensemble. Si la colonne n'était qu'un cylindre de pierre polie, elle supporterait également la charpente; mais, quand le fût de la colonne est sillonné de bas en haut par des cannelures dont les entailles à courbe plate se touchent de si près , que de la surface primitive de ce fût il reste seulement des nervures montant jusqu'au sommet comme des lignes déliées, alors la colonne se présente aux yeux de tout spectateur, qu'il en ait conscience ou non, comme la partie qui doit soutenir l'édifice, et qui s'élance à cet effet. C'est pourquoi les cannelures sont répétées sur les triglyphes, qui sont au toit ce que les colonnes sont à l'architrave.Mais il ne suffit pas que chaque pièce architecturale isolée ait la forme qui convient à son emploi ; il faut aussi rendre sensible le rapport de toutes les pièces entre elles. Ici, deux idées différentes sont exprimées, selon que les parties en question se terminent librement dans le haut ou bien qu'elles supportent un poids quelconque. Les extrémités libres et non chargées sont ornées de la façon la plus naturelle par une couronne de feuilles toutes droites (palmette), les autres par une touffe étalée en éventail, et dont les pointes retombent \
1) Voy. vol. I, p. 164.
-) Le xy(i!XTtov a la forme de feuilles infléchies.
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Enfin, les parties qui ne sont pas directement reliées entre elles doivent cependant avoir un caractère commun, si elles remplissent une fonction identique ; ainsi, quand le mur devient pilier et sert comme la colonne à dégager et à soutenir l'édifice, il reçoit une ornementation caractéristique analogue à celle de la colonne.
L'ossature nue du temple est donc couverte d'une enveloppe transparente de formes variées , qui sont accusées par le ciseau ou la couleur. Elles disent clairement comment la pierre, qui gisait dans la montagne à l'état de masse inanimée, arrive à une condition supérieure, à une signification idéale, dès qu'elle devient une pierre de la maison divine ; elles ne sont rien par elles-mêmes, rien que le miroir de la réalité. C'est pourquoi, ici encore, il n'y a pas de place pour l'arbitraire ; le langage de ces formes a pour hase, au contraire, une symbolique consacrée par une tradition immuable, dont aucune fantaisie artistique n'oserait s'écarter.
L'architecture hellénique aime à revêtir ses ouvrages d'une coloration conforme à leur objet. Le stuc et la couleur étaient nécessaires pour donner du poli et du brillant aux pierres communes qu'il fallait employer à la place du marbre, et pareillement, puisqu'on se servait de matériaux différents, pour imprimer à l'ensemble un caractère d'unité. On appliquait aussi la couleur aux endroits où on voulait faire oublier la pierre ; par exemple, la surface des murs devait avoir l'aspect d'un tapis tombant, et le plafond intérieur du sanctuaire celui du pavillon céleste semé d'étoiles d'or (cjpavtr/.cç). Ainsi la couleur sert aussi à accentuer les divisions architecturales.
L'édifice tout entier est un effort de la pensée, une libre création de l'esprit, qui n'a point de modèle dans la nature. Ce n'est point une invention fortuite et capricieuse, mais une œuvre façonnée avec la conception nette du but à atteindre, mais l'expression définitive dune tendance intellectuelle déterminée. Or, cette tendance étant en harmonie complète avec l'esprit dont les législations de la Crète et de Sparte étaient animées, on peut donner à ce style d'architecture le nom de dorique. En réalité, il n'est pas plus que ces constitutions dû à l'initiative d'hommes doriens ; mais il a été le type
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artistique de l'Etat que ces hommes devaient édifier, dont ils étaient les pierres vivantes. Et comme Tidée du gouvernement dorien s'est essentiellement formée sous l'autorité de l'oracle delphique, le temple dorique doit avoir aussi la même origine. Il y a là, au fond, une prescription sacerdotale : il suffit, pour s'en convaincre, do constater que la structure du temple repose tout entière sur la séparation rigoureuse établie entre ce qui appartient aux dieux et ce qui appartient aux hommes. Qui donc devait marquer nettement cette distinction, sinon les maîtres autorisés du droit divin, les prêtres en un mot? Ils avaient institué cette règle, que dans l'Etat dorien les portes et les plafonds des maisons particulières devaient être travaillés à la scie et à la hache ' ; c'était dire : « la maison de pierre est un privilège des dieux; leurs demeures seront les seules durables, les seules qui puissent défier le temps ». Mais ce qui constitue aussi un privilège pour la divinité, ce n'est pas seulement la qualité des matériaux, c'est encore la forme artistique qu'ils imposent nécessairement au temple ; et si un mortel établissait autour de sa maison une rangée de degrés, ou ornait son habitation d'un pignon supportant un toit en forme d'aigle, aux ailes éployées^ il entreprendrait insolemment sur les droits des dieux.
Une preuve nouvelle du rapport immédiat qui unit à la religion apollinienne l'ordonnance de l'architecture sacrée, c'est qu'Apollon lui-même est désigné, dans la fondation de ses sanctuaires, comme le constructeur divin. Sa lyre est le plus ancien symbole d'une disposition rythmique des pierres; et, pour lui, les hymnes du temple delphique le montrent parcourant le pays, et choisissant les places qui lui plaisent; alors il y pose « les larges dalles » pour y asseoir sa demeure que les artistes aimés des dieux , Trophonios et Agamède^ élèvent sous sa direction ". Le développement et la propagation du style dorique se rattachent certainement aussi
') Rhetra de Lycurgue dans Plut., Lycwg., 13. Cf. BOtticheh, Tektonik (Excurs. 2, p. -43).
2)oii6r,xc8£(jis0.ta<ï>oîgo;'AiiÔA).wv...etc.(HYM.\. HoM., Ad. Apoll. Pyth., 116). Trophonios et Agamède, filsd'Erginos, ?0.oi àOavârot^i ôcoTcrt [ibid.). Cf. Over- BECK, Die antiken Schriftquellen zur Geschichte der bildenden Kunst, p. 9.
78 l'uMTÉ rrRECQUE
à ce même sanctuaire doù sont sorties les constitutions doriennes. Les idées artistiques qui sont comme la base de la construction des temples se sont fait jour dans différents États ; et si la Crète^ où la conception idéale de l'Etat dorien a été réalisée en premier lieu, a peut-être aussi pris Tavance sur le terrain de l'art, si ses corporations d'artistes ont perfectionné la technique de la construction, du moins, aussi loin que les documents nous permettent de remonter, ce furent surtout les Etats doriens de l'isthme, ce fut Corinthe avant tous les autres qui, grâce au génie inventif de ses habitants, eut l'honneur de mettre la dernière main à l'architecture du temple *. Les colonies^ envoyées vers l'Ouest sous la conduite de Delphes, prirent assurément une grande part à ce mouvement, et réagirent sur leurs métropoles en les stimulant à leur tour. C'est un Corinthien, nommé Spintharos ", qui est chargé de reconstruire le temple de Delphes (545. 01. lviii, 4); il est évident par là que l'école corinthienne était alors considérée comme celle où l'idéal du style dorique avait, au jugement des prêtres de Delphes^ trouvé son expression la plus achevée.
A cette époque, le temple dorique avait depuis longtemps dépassé ses proportions primitives {templum in antis)^ calculées d'après une échelle fort modeste, car un petit édifice pouvait seul être suffisamment éclairé par les portes et les métopes ouvertes. Plus tard, lorsqu'on voulut, la prospérité s'accroissant, bâtir dans de plus grandes dimensions, on dut songer à un nouveau mode d'éclairage. Alors on fit pénétrer verticalement, par une ouverture du toit, la lumière dans le milieu du temple; l'emplacement de la cella^ ouvert par le haut, Vhypœthion^ fut entouré de colonnes, en manière de cour; et ainsi furent jetées les bases du temple hypèthre. Mais du moment qu'on cessa d'éclairer obliquement la c.clla^ on commença à prolonger en saillie au-dessus des murs du temple le plafond horizontal, et à l'appuyer sur des colonnes; c'est à dire qu'on enferma extérieurement l'édifice dans un
») Voy. vol. I, p. 326.
*) Cf. Brunn, Geschichte der griechischen Künstler ^ II, 379.
l'oracle de DELPHES ET l'aRT 79
péristyle, qui pouvait servir à Texposition desoffrandes; ce fut Torigine au peripteros.
Cette modification du type primitif serait incompréhensible si on n'avait bâti que dans les États doriens^ soumis à l'influence de loracle; car la forme du temple dorique, consacrée par un règlement sacerdotal, était quelque chose de définitif en soi. Le mouvement dans le sens de l'innovation se produisit lorsque la race ionienne s'appliqua à perfectionner le temple grec et travailla à l'affranchir d'une règle despotique, à le pousser plus avant en l'élevant du simple au complexe, du limité au grandiose et au magnifique.
Conforme en cela au caractère de la race ionienne, qui pourtant cherchait à rehausser^ vis-à-vis de l'ensemble, la valeur de l'individu, le style ionique fit* ressortir l'indépendance des parties considérées séparément. Alors la colonne est délivrée du lien serré qui la fixe au mur du temple. La cella et la colonnade se séparent l'une de l'autre. Les colonnes, prises isolément , ne posent plus directement sur l'assise commune; chacune d'elles a son piédestal particulier et se présente comme une individualité qui a ses droits. Partout les fortes attaches de la partie basse avec la partie haute se détendent, ainsi que l'union rigoureuse de tous les membres de l'édifice ; et les relations réciproques exprimées par l'architecture n'existent qu'entre les parties immédiatement voisines. Des formes variées s'introduisent à la place du modèle rigide, seul possible autrefois ; une plus libre carrière est ouverte à la fantaisie locale et personnelle; et tandis que, dans l'architecture dorique, la conception ornementale est dominée par une extrême sobriété et que la mesure la plus sévère en règle l'application, les Ioniens disposent librement de toutes leurs ressources, ils en étalent volontiers la profusion, et déjà leurs plus anciens temples présentent un développement colossal, comme l'Héraeon de Samos et l'Artémision d'Ephèse * .
*) Samos et Ephèse sont les principaux foyers du style ionique. C'est justement au temple d'Ephèse qu'on rattache la création de l'ordre ionique (ViTRuv.. IV, 1, 15, Plin., XXXVI, 179). D'après Vitruve, les Ioniens, une fois installés dans leur nouveau séjour , bâtirent d"abord à Apollon un
80 l'iMTK fiRKCQTE
On trouve donc ici encore, comme pour la colonisation grecque, deux centres distincts, et le contraste des deux races, qui donne l'impulsion à toute Thistoire nationale, ne nous apparaît nulle part aussi marqué, aussi vivant,, que dans leur architecture.
Il serait difficile de montrer à quel moment et dans quel lieu se sont développés les principes du style ionique, et s'il a été en opposition voulue avec la tradition dorienne. Un caractère commun à toutes les évolutions ioniennes^ c'est qu'elles se laissent malaisément rapporter à des foyers déterminés et à des influences précises. Mais c'est sans aucun doute dans rionie de l'Asie-Mineure que ces germes artistiques sontarrivés à leur plus libre, à leur plus complet épanouissement. Les anciens citaient l'Ionie, et Ephèse en particulier, comme la patrie de ce style architectural. En tout cas, on peut assurer que, comme au vin^ siècle av. J.-C. , l'influence de l'Asie- Mineure s'était fait sentir sur les côtes d'Europe, où la population ionienne opprimée par les Dorions avait relevé la tète, de même l'école ionique gagna du terrain jusque dans l'Hellade ; et ce dernier fait, comme le premier, se produisit à l'époque des tyrans. Ce fut un manifeste contre l'inflexible esprit dorien que le Trésor de style ionique bâti par Myron à Olympie, vers 648 av. J.-C, à côté de l'édifice dorique déjà existant '. Ce qui fut commencé à Sicyone se continua plus heureusement encore et s'acheva à Athènes. Là. non seulement des constructions doriques et ioniques s'élevèrent à côté les unes des autres, mais encore les principes des deux styles furent intimement conciliés. Athènes sut allier la mesure dorienne, la rigidité du type, la loi de Iharmonie pénétrant toutes les parties, à la liberté d'esprit, à l'imaginatio)i créatrice de l'école ionienne : ainsi, elle a fondu dans une unité supérieure les divergences des deux races.
L'histoire de l'architecture sacrée montre commentles Grecs, après avoir commencé à se représenter leurs dieux comme
temple dorique, puis, novi çeneyns qittercntcs speciem, un temple ionique pour Diane. D'après Böttigher [Tektonik, I-. 163), le style ionique a été, au contraire, importé de l'Hellade en Asie-Mineure. ') Voy. vol. I, p. 309.
L ORACLE DE DP:LPHES ET L ART 81
habitcuit des demeures fixes, ont donné à cette conception une forme artistique en même temps qu'une signification morale. Mais la construction des temples précède la sculpture religieuse ; car les plus anciennes statues des divinités ne sont point du domaine véritable de l'art humain. On y voit surtout des gages de la faveur divine, tombés miraculeusement aux mains des mortels; la plupart n'ont point une figure humaine, et ne peuvent à aucun degré prétendre aune ressemblance quelconque ; ce sont des blocs informes, des morceaux de bois carrés, des piliers, des pierres coniques. A Delphes, on avait encore moins souci qu'ailleurs d'encourager l'anthropomorphisme qui matérialisait les dieux, et le symbole le plus vénérable d'Apollon resta la pyramide, même après que le monde grec fut peuplé des plus belles statues de ce dieu.
La religion n'éveilla donc et n'exerça d'abord l'instinct plastique des Grecs qu'en lui demandant pour le culte des ustensiles d'airain, des objets nécessairesaux sacrifices, vases, tables, trépieds, lampes, candélabres, bassins pour l'eau bénite, etc., qui tous doivent avoir été scrupuleusement fabriqués d'après un modèle arrêté. Ainsi l'impulsion a été donnée à l'activité industrieuse des Hellènes. Ils se sont accoutumés non pas à satisfaire grossièrement aux besoins de la vie par des ouvrages d'artisan, non pas à changer les formes arbitrairement et sans raison, selon les caprices de la mode, mais à chercher, en s'inspirant du même esprit qui domine l'architecture, l'expression formelle qui répondait le mieux à la destination de l'objet. Une fois que cette forme exacte fut trouvée, cette forme dont la beauté consiste uniquement dans une adaptation parfaite, alors ils la conservèrent avec une fidélité absolue. Toute la tectonique des Hellènes est ainsi relevée par une consécration supérieure; elle a gardé l'empreinte de cette dignité morale par laquelle ce qui est grec se distingue si bien, à première vue, de tout ce qui ne l'est pas.
Cependant, la pratique de la religion conduisait forcément à la représentation des dieux sous la forme humaine, nonseulement dans la poésie, mais aussi dans Tart plastique. Il ne fut plus possible à un certain moment de concevoir sans temples et sans images la plupart des cultes, et leur extension II . G
82 l'unité grecque
exigea, pour tous les endroits où ils étaient transplantés, une multiplication d'images sacrées. Alors le tronc de bois informe fut façonné et comme articulé ; les symboles de la divinité, la lance, la lyre, lo fuseau, prirent commo elle une forme typique ; et, si quelques innovations ont pu se produire, elles ont été du moins autorisées par la religion. C'est pourquoi les artistes étaient de véritables prêtres qui, eux aussi, travaillaient sous l'inspiration d'une révélation directe. Ainsi Onatas refit pour les Phigaléens leur statue de la « Demeter noire », dont il modela à nouveau, d'après une apparition vue en songe, la forme primitive *.
Ces statuaires religieux étaient des sculpteurs en bois: car, en choisissant pour matière le bois spécialement consacré à la divinité, on croyait trouver encore en lui quelque affinité avec l'être divin. Ainsi les statues d'Athêna devaient être faites en olivier, et le même bois fut employé, sur l'ordre de l'oracle, par les Epidauriens pour leurs statues de Damia et d'Auxésia", parce qu'ainsi ils reconnaissaient à la fois l'Athêna attique pour leur déesse, et Athènes pour la métropole du culte associé à la propagation de l'olivier. On sait, du reste, ce qui fait l'importance de Delphes : c'est un sanctuaire amphictyonique, et Apollonun dieu amphictyonique, qui veille non-seulementsur son propre culte, mais sur tous les autres ; toute négligence à l'égard d'une divinité nationale, qu'il s'agisse de Dionysos, de Demeter, ou d'Athêna, est punie par lui avec une égale rigueur; il cherche à protéger sans partialité tous les cultes helléniques, et à les organiser par des règlements respectés.
Dans le domaine de l'activité artistique, tout se rattachait donc à l'influence théocratique et dépendait étroitement de ridée religieuse. Si Ton voulait honorer d'une façon particulière une divinité locale, on dorait le visage de l'antique statue, ou on l'entourait elle-même d'une grille magnifique (ce que firent les Lacédémoniens pour l'Apollon d'Amycla^), afin de ne rien changer à lïmage elle-même . Car, bien que la divinité elle-même tînt fermement à l'immobilité de ses formes, elle
») Pausan., VIII, 42, 7.
2) Herod., V, 82.
l'oracle de DELPHES ET l'arT 83
n'en acceptait pas moins volontiers les hommages de toute sorte qui affluaient vers les sanctuaires et devenaient de plus en plus somptueux à mesure que s'accroissait la prospérité privée et publique <.
Ce n'étaient primitivement que des présents d'une valeur matérielle ; le butin conquis par les guerriers, une portion du g-ain fait par les navigateurs, des lingots, des métaux travaillés. Plus tard, on chercha à donner à ces offrandes une autre valeur, indépendante du poids du métal, en y marquant par un symbole sensible les rapports du fidèle avec son dieu, et en faisant ainsi d'un présent consacré un monument historique . Ce changement ouvrit un nouveau champ à l'invention artistique. Il fut permis de représenter les dieux en personne, ceux du temple d'abord, et d'autres aussi, considérés comme les hôtes du sanctuaire ; et à cet effet on puisa largement dans les légendes locales et les fables héroïques.
L'acceptation des présents sacrés dépendait des prêtres, et c'était là pour les sanctuaires une grande force : car l'offrande qu'on y installait était la ratification et le couronnement de la victoire gagnée sur le champ de bataille ou dans le stade. L'artiste ne pouvait pas davantage se dérober, dans l'exécution, à cette influence sacerdotale qui mettait toujours un frein à la fantaisie individuelle . Tout mouvement trop libre était une atteinte portée à la vénération religieuse ; la personne divine ne devait pas être représentée dans un état d'excitation passionnée, ni sous un costume peu séant, ni avec une expression d'un réalisme exagéré. On ne tolérait pas les légendes poétiques, si elles étaient peu édifiantes. Les scènes où figuraient les dieux devaient correspondre au cérémonial solennel observé dans le temple, et toutes les manifestations de l'art s'accorder avec la symbolique traditionnelle. Certains sujets, qui servaient à la glorification du saint lieu, par exemple^ l'attaque du trépied delphique repoussée victorieusement par Apollon -,
') Sur les dédicaces d'ex-votos, voy. 0. Müller, Archäologie der Kunst. § 89.
-) Le rapt du trépied est d'un haut intérêt pour l'histoire de l'art, parce qu'il nous fournit l'exemple le plus frappant d'une légende grecque dont il n'y a pas trace dans les poésies qui nous sont parvenues (encore que les
84 l'imté (uucr.nn-:
étaient les mieux accueillis ; les artistes et les écoles qui se liaient le plus intimement avec les collèges de prêtres étaient recommandés et favorisés parForacie. On peut citer les Dédalides de Crète, qui pensaient avoir subi un outrage à Sicyone ; la famine et toutes sortes de fléaux désolèrent la contrée jusqu'au moment où les artistes, réconciliés avec la ville par ordre de la Pythie, reprirent leur œuvre interrompue *. On s'explique parla qu'on ait accordé aux sculpteurs le droit de se représenter en personne sur les objets qu'on dédiait aux dieux. On voyait figurer sur le trône d'Amyclae toute la corporation des artistes qui y avaient travaillé. Ils étaient considérés comme des personnesvouées au service divin.
Vivant ainsi dans le voisinage du temple et dans une union intime avec le culte. Fart plastique a appris aussi à s'acquitter de tàchesjnultiples. On peut citer^ parmi ses applications, les bas-reliefs empruntés à l'histoire des dieux et. destinés à l'ornementation des murs du temple, des fontaines sacrées, des autels, des socles oii on plaçait les offrandes, etc.; Férection de statues ou de groupes de dieux qui, sans être nécessaires à des actes d'adoration, édihaient les fidèles par la contemplation des attributs divins et par le sentiment de la présence divine. Que dans ce cas on n'ait pas choisi directement pour modèle le corps humain, cela s'explique tout naturellement par les scrupules timorés d'un art hiératique ; et il est en conséquence fort vraisemblable que, dans un milieu où on proscrivait avant tout le caprice individuel, on s'est attaché aux proportions immuables de l'art égyptien : ainsi firent notammentdes sculpteurs de Samos pour une statue en bois d'Apollon Pythien-. A cette extension de la sculpture religieuse "se rapportent aussi les statues de prêtres qui, rangées en ligne aux abords des temples, affirmaient du même coup l'ancienneté du culte et sa continuité ininterrompue ' ; ou encore, les
poètes i'aieiiL chantée, Palsan., X, 13, 8), et qui n'en a pas moins été un des sujets de prédilection traités par la plastique et la peinture (cf. Welcker, Alte Denkmäler. III, p. 268).
^) Dipœnos et Scyllis à Sicyone (Pi-i.\.. XXXVI, 9).
-) Statue archaïque (ïôavov) d'Apollon Pythien (Diodoh,, I, 98).
■') Sur les rangées de statues sacerdotales à Milet, Téos,., etc., voy. E. CuRTiLS, Zur Gesch. des Wegebaus, p. 31 (239).
sièges et les trônes pour les dieux. Le plus fameux de ces trônes, ouvrage deBathyclès, se voyait depuis la lx" olympiade environ (o40) à Amyclffi où il était destiné à servir, dans les fêtes, de support au colosse d'airain qui symbolisait Apollon sous la forme d'une colonne '.
Enfin, un troisième lien rattachait l'art plastique aux sanctuaires nationaux : nous voulons parler des jeux solennels. Rien, en effet, n"a contribué plus activement au progrès d'une plastique populaire que cette décision émanée de ces centres religieux, d'après laquelle les vainqueurs des grandes luttes pouvaient èlre honorés d'une statue dans la cour des temples. Les premières œuvres de ce genre furent sculptées en bois, vers le temps des Pisistratides, et dédiées à Olympie '. A ce sujet, il fut établi comme règle que l'athlète trois fois vainqueur serait représenté de grandeur naturelle, et que la statue serait un portrait 3.
L'éducation gymnastique était déjà quelque chose d'artistique, une création particulière de l'art, réalisée par l'Hellène dans sa propre personne. Aussi, lorsqu'un jeune gymnaste, sortant de la foule de ses rivaux^ avait accompli cette tâche dans la perfection, l'impression produite par ce chef-d'œuvre vivant, joie des dieux et des hommes, ne devait pas être aussi éphémère que la fête où il paraissait. On demandait donc à l'art de fixer dans le souvenir des Hellènes cette vigoureuse et florissante jeunesse, et de grouper sous des figures impérissables, autour de la demeure des dieux fondateurs de l'unité nationale, un chœur d'éphèbes choisis, proposés dès lors à l'émulation des générations à venir.
Il s'agissait dans ce cas de reproduire un modèle digne de l'art, et il fallait avant tout le rendre avec fidélité , pour offrir aux regards ces muscles saillants, cette charpente solide, cette large poitrine qui avait fait ses preuves dans la course. Ici, plus de règlements extérieurs, plus de lois étrangères qui entravent l'artiste : il ne subit plus les proportions et le dessin
') Pausan., III, 18, 9.
-) Les plus anciennes statues, celles de Praxidamas et de Rhexibios, ont été érigées à la suite des concours de 544 et de 536 (Paisax., VI, 18, 7). 3) Statuse iconicœ (Pux., XXXIV, 9).
86 l'unité grecque
empruntés aux écoles orientales. Les chaînes de Part sont brisées, et le corps humain, dans sa forme achevée, se présente à lui comme son but véritable, but précis^ toujours à sa portée et cependant idéal. C'est alors que la sculpture grecque s'engage dans la route qui lui convient.
Depuis la fm du vm* siècle, la jeunesse grecque se montra nue dans les gymnases'; l'art ne devait doncpas la représenter autrement. Car plus les Hellènes développaient artistement leur corps, moins il leur venait l'idée d'en rougir. Cependant ils le connaissaient comme le siège des appétits sensibles, et savaient bien que, par sa nature, il est en lutte contre l'esprit. Mais, s'ils acceptaient ce contraste, tout leur effort en revanche tendit à ne pas en faire un antagonisme irréconciliable et douloureux, à le supprimer au contraire, à façonner le corps par la discipline et par la loi^, h établir ainsi l'harmonie entre l'homme intérieur et l'homme extérieur, en spiritualisant la matière et en matérialisant l'esprit. Libre aux Barbares, dans leur inquiétude superstitieuse, de voiler le corps humain, qu'ils n'ont pas réussi à transfigurer pour en faire un objet agréable aux dieux; l'Hellène le montre, avec une candeur parfaite, comme la suprême beauté et la suprême noblesse de la création visible. Hérodote, et après lui Thucydide et Platon, reconnaissent là un trait caractéristique de la race grecque ; mais ils n'ignorent pas que cette préférence particulière s'est affirmée à une époque relativement moderne-. L'artplastique, sous l'influence de la religion, n'est devenu que par degrés indépendant et national.
C'est bien le contact avec l'Orient qui a conduit les Grecs au polythéisme et au culte des images ^ ; ils lui ont donc fait en même temps toutes sortes d'emprunts dans le domaine de la technique religieuse, pour ce qui concerne soit l'expression symbolique, soit l'exécution et l'ornementation des images. C'est par l'intermédiaire des Phéniciens que les Grecs devinrent les disciples des Egyptiens et des Assyriens, apprenant des premiers le travail de la pierre et la représentation plasti-
1) Voy. vol. I, p. 345.
-jThucyd., I, 6. oj 7io),j; xpôvo; (Pl.\t. , i?ö^wW., p. 452). Cf. Herod., I, 10.
^) Voy. vol. I, p. 61 sqq.
que du corps humain, des autres, la broderie des tissus et les bas-reliefs chargés de figures. Ils imitèrent avec des couleurs les dessins des tapis; et, sur les vases peints des céramistes de Rhodes, de Théra, de Mélos, nous retrouvons ces motifs de décoration, ces êtres fabuleux, ces groupes d'animaux qui étaient en usage à Babylone et dans FAssyri-c. Les Phéniciens eux-mêmes^ sans avoir le génie artistique et créateur, étaient d'habiles artisans qui savaient travailler et façonner l'airain ; et ils furent en cela les maîtres des Grecs. Outre les peuples étrangers de l'Orient, ceux qui avaient avec les Grecs des affinités de race, c'est-à-dire les Phrygiens et les Lyciens, importèrent en Helladeleurs procédés artistiques, comme l'attestent les monuments de l'âge héroïque '.
Ainsi se développa un art décoratif, étendu et complexe, qui donna naissance à une foule d'industries différentes ; on apprit à exploiter et à travailler tous les produits du sol natal ; puis, d'autres matières furent apportées par le commerce de terre et de mer, l'ivoire de l'Inde, l'ébène de l'Ethiopie. D'opposition entre l'Asie et l'Europe, entre la mode hellénique et la mode barbare, il n'y en apas trace. Par exemple, on taillait les pierres précieuses en scarabées, comme les Egyptiens; on leur empruntait les animaux fantastiques, les sphinx, les griffons, les hippogriffes. Dans toute une série de monuments antiques, dans les coupes d'argent, entre autres, on reconnaît des modèles assyriens, imités par une main grecque-. C'est donc lentement, modestement, que l'esprit hellénique se fit sa place, après l'époque des migrations, et que, ne se contentant plus d'adopter et d'imiter^ il se mit à travailler avec indépendance.
L'art égyptien, comme l'assyrien, était immobilisé dans des formes traditionnelles et séculaires : ses figures étaient conventionnelles et inanimées. Dès que le génie national des Grecs s'éveilla, la tradition étrangère ne le satisfit plus. Une sève nouvelle frémit sous l'enveloppe desséchée ; le nom de Dédale
1) Voy. vol. I, p. 163-lGG.
2) On reconnaît l'imitation des modèles asiatiques, par exemple, sur les coupes d'argent provenant de Cition dans l'île de Cypre (E. Cijrtu.s, Wappengebrauch und Wappenstil, 1874, p. 111).
marque ce passage insensible à un art nouveau. Une existence supérieure anime la matière inerte ; la statue de pierre se détache du mur d'appui, avec lequel elle est soudée chez les Égyptiens; elle commence à vivre; elle marche.
Puis, on ne se contente pas de reproduire d'une manière purement industrielle des types dans le goût ancien ; on veut représenter dans l'espace ce que l'imagination du poète contemple en esprit. Ici, la poésie prend les devants et ouvre la voie à la faculté plastique; ainsi, ce miroir idéal de la vie humaine, le bouclier d'Achille décrit par Homère, est un modèle de composition artistique, présage et gage des chefsd'œuvre futurs.
Il fallut à ces germes un long temps pour porter leurs fruits ; un long devenir, telle est la condition commune à toutes les évolutions de la civilisation grecque. L'art restait cloîtré, cultivé par des corporations héréditaires, se développant dans des milieux différents, dans des écoles séparées. Mais ce qui donna à ce développement sa direction caractéristique, ce fut le rapport étroit qui s'établit entre l'art et toutes les manifestations de la vie intellectuelle comme de la vie civile. Parla, il garda un caractère républicain, en opposition avec l'art de cour contemporain de l'âge héroïque , et il suivit l'essor des libres communautés.
C'est dans l'île heureuse de Chios que nous pouvons étudier la première école de sculpture, et nous en suivons la trace jusqu'au commencement des Olympiades. <( Chios n'est point célèbre seulement par ses vignes », dit la plus ancienne inscription en vers qui nous soit parvenue au sujet des artistes, « mais aussi par les ouvrages des fils d'Archermos, Boupalos et Athénis », contemporains du poète Hipponax (environ 340 avant J.-C. )'. Lorsque Sparte, devenue la première ville del'Hellade, fut un centre de civilisation nationale, nous voyons qu'il se trouva là, pour glorifier les succès de sa patrie, un maître de l'art, Gitiadas, à la fois sculpteur en airain, architecte, compositeur d'hymnes -. Il décora de figures en
1) Bupalus et Atheni.<t Hipponactis poelœ xtate, quem certum est LX Olympiade fuisse (Plin., XXXVl, 11).
2) Pausan., III, 17, 2. Welcker, Kleine Schriften, III, 533.
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relief les plaques d'airain qui, selon l'ancienne coutume phénicienne, couvraient les murs du sanctuaire d'Athêna à l'acropole de Sparte ; il orna des statues d'Aphrodite et d'x\rtémis les trépieds d'Amycl*, trophées de la g-uerre de Messénie. On cite d'autres maîtres Spartiates,, comme Syadras et Chartas, qui, à leur tour, entrent en relations avec Corinthe et avec Rhégion, colonie de Chalcis '. L'école entière est en rapport avec l'industrie chalcidienne, qui façonne l'airain, et ce que nous savons des inventions des Corinthiens au temps des Bacchiades -, et de la prospérité de leurs chantiers de construction navale dans la première année de laxix" Olympiade (704), prouve suffisamment qu'à cette époque une technique artistique très avancée et très variée florissait dans le Péloponnèse.
Au siècle suivant, l'art fait des progrès plus rapides, grâce aux inventions techniques dues à l'émulation des différentes écoles.
On s'entendait depuis longtemps à faire en hronzo d'assez grandes statues en joignant au moyen de rivets et de crampons, de manière à en faire un ensemble, des plaques métalliques séparées, travaillées au marteau et au ciseau. Mais cet ajustage mécanique demeurait toujours imparfait, et ces raccords visibles étaient désagréables. C'est àChios, dans l'ile des Homérides, où étaient en pleine vigueur dès le début des Olympiades le commerce et l'industrie, qu'on découvrit l'art de réunir à l'aide du feu des pièces de fer^ et sans doute aussi d'autres métaux, en employant comme soudure des métaux plus fusibles. Ainsi l'ouvrage morcelé devint un tout. Le premier succès de cette expérience, au commencement du vu" siècle, jeta le monde grec dans un étonnement profond, et la renommée de l'inventeur Glaucos^ s'étendit au loin. Il est vraisemblable qu'il tira grand parti des produits mêmes de son pays. En effet, Chios fut de tout temps fameuse parl'abondance de ses arbustes résineux ; or, les substances résineuses servent spécialement à garantir de l'air extérieur les points
') Pausan., VI, 4. 4.
-) Yoy. vol. I, p. 325 sqq.
3) rXayxou TÉxvvi (OvERBECK, Schriftquellen, p. 47). Cf. mes observations àcesujetdansr.4rcA. Zeitwig, XXXlV,p.37, et celles de Michaelis, p. 156.
90 l'unité grecque
où se fait la soudure, et aident ainsi au succès de l'opération.
Mais plus importante encore fut une autre découverte qui, pour la première fois, lia par une dépendance réciproque les deux branches principales de la plastique , le modelage de l'argile et le travail de l'airain. Si on savait déjà, depuis l'invention de Glaucos, fondre en un tout complet les parties d'un ouvrage d'assez grandes dimensions, cependant, cet assemblage n'était obtenu que tardivement : le travail de l'artiste était nécessairement fragmentaire, et, tant qu'on ne sut traiter l'airain qu'à l'état solide, il se bornait à façonner le métal à coups de marteau pour lui donner la forme voulue. Il lui manquait à lui-môme la vue de l'ensembln, jusqu'à ce qu'il eût péniblement ajusté les pièces isolées. Le céramiste, de son côté, était hors d'état de donner aux ouvrages de ses mains, qui pourtant dépassaient de plus en plus le cercle où s'enferme l'industrie d'un artisan, la durée et la dignité d'un monument.
L'honneur d'avoir trouvé l'intermédiaire nécessaire entre les deux arts revient à l'esprit inventif des Samiens. Continuant la pensée de Glaucos, ils se font du feu un auxiliaire, pour rendre le métal maniable et docile à la volonté de l'artiste. L'airain qui coule de la fournaise est versé autour d'unnoyau ou <( âme » solide ; il se précipite et s'épanche entre cette masse à l'épreuve du feu et les parois soigneusement modelées de la (( forme », remplit toutes les cavités et tous les conduits, et suit chaque repli du moule de terre. Ainsi, il se solidifie sur la figure préalablement façonnée par l'artiste et reprend sa rigidité première ; le moule d'argile est brisé, et le modèle périssable paraît, comme par enchantement, transformé en métal brillant ; le voilà élancé, léger, souple, mais ferme et résistant, défiant le temps et les saisons ; c'e*st un monument durable, prêt à orner les marchés publics et les rues.
Les Phéniciens avaient déjà des vases d'airain fondu, et les Egyptiens, dès le xiv' siècle,. ont employé pour les statues de leurs rois le procédé dont il est question*. Mais le dernier
^) Lbpsils, ap. Abhancll. der Berlin, Ahad., 1871, p. 99. Friederichs, Berlins Antike Bildwerke, II, p. 11.
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perfectionnement de la fonte en creux, et la vulgarisation de cette découverte au profit des arts du modelé, est un mérite appartenant essentiellement aux Hellènes', qui par là ont donné enfmàleurgénie plastique toute liberté de se développer. Dès lors^ la plastique ne fut plus comme enchaînée au marbre, matière coûteuse et lourde ; et on put multiplier à volonté les copies d'une œuvre réussie. Grâce à cette ressource, et aussi à la facilité de la fonte où les Grecs devinrent des ouvriers incomparables, un commerce très étendu d'oeuvres d'art put s'établir; en un mot, une vie nouvelle vint animer l'art^ qui pénétra plus avant dans la masse du peuple.
D'après le témoignage unanime des anciens, la gloire d'une •découverte aussi féconde s'attache au nom de Théodoros de Samos, nom qui, alternant avec celui de Téléclès, se retrouve fréquemment dans une famille d'artistes Samiens, en sorte qu'il est malaisé de distinguer avec quelque sûreté les différentes générations. Longtemps avant la chute des Bacchiades à Corinthe, c'est-à-dire vers la xxiv^ olympiade (680 avant J. -G.), on voit déjà un Théodoros, associé avec Rhœcos^, fonder, en inventant la fonte de l'airain, la réputation de l'école de Samos qui cuhivait à la fois la tectonique, la plastique, le travail de l'or et de l'argent, comme autant d'applications particulières d'une même aptitude artistique. Elle se développa en se rattachant au sanctuaire de la Héra samienne, où l'esprit inventeur de ses maîtres trouvait les emplois les plus multiples. De là est sortie cette gloire, qui se répandit jusque dans les pays lointains. C'est encore sur les plans de Théodoros qu'on bâtit à Sparte la 5/.m<?, maison de forme ronde, propre à des réunions, destinée probablement aux concours musicaux des fêtes Carnéennes^ et couverte d'une toiture en forme de tente, pour laquelle on a dû se servir de fermes en métal fondu.
Comme à Chios et à Samos, il y eut en Crète d'antiques écoles dont la tradition artistique remontait, aussi bien que les dogmes politiques et religieux des Cretois, jusqu'au temps
') OvERBECK, op. cit., p . 48 sqq.
2) Sunt qui in Samo primos omnium plasticen invertisse Rhœcum et Theodorum tradantmulto ante Bacchiadas Corintho pidsos {Pua ., XXXV , 152). Cf. BuRsuN, ap. Jahrhb. Fleckeisen, LXXIII, p. 510.
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de Minos ; il en était de même à Naxos et dans les autres stations maritimes florissantes. L'activité artistique s'y accrut avec la prospérité commerciale : dans la xxxvii^ olympiade (630), CoLtos, avec la dime du profit que lui avait rapporté son premier voyage, involontaire du reste, àTartessos, dédia dans l'Hérœon de Samos un bassin d'airain soutenu par trois colosses agenouillés'. Bientôt les bassins, les trépieds^ ou autres objets de ce genre, ne parurent plus suffisants : on voulut donner aux dieux quelque offrande plus significative,' et les tyrans principalement ont poussé l'art dans cette direction. Aussi le vil" siècle fut-il vraiment l'époque de safloraisoa. Ces hommes sont les premiers qui aient accumulé entre leurs mains des ressourcespécuniaires considérables^ avec le dessein arrêté de les appliquer à des travaux publics ; leur puissance reposait sur les classes ouvrières, et leur politique se tourna en conséquence à honorer les sanctuaires nationaux.
L'art bénéficia de toutes ces circonstances. Alors on vit dans les temples ces riches présents, par l'invention et l'exécution desquels l'art inférieur des artisans se haussa à «des travaux plus relevés. Ces progrès furent aidés par la poésie, surtout par l'épopée qui, dans l'intervalle, était parvenue à sa pleine maturité . Tous les cycles mythiques, chantés partoutet connus du peuple, étaient pour l'art plastique un fonds inépuisable. Le trône d'Apollon à Amyclse et le coffre de Cypsélos - montrent comment il sut s'en servir.
L'ère des tyrans passa ; mais l'impulsion donnée à l'industrie et la prospérité du commerce maritime qu'ils avaient favorisé ne s'arrêtèrent pas du même coup, et il y eut là un progrès notable, au contraire, quand l'Egypte fut ouverte aux Grecs ^ et que des princes philhellènes montèrent sur les trônes d'Orient. Tandis qu'ainsi l'art grec trouvait des ressources puissantes et jouait un rôle de jour en jour plus important, la gymnastique, par une évolution simultanée, pénétrait dans le peuple, et la palestre devenait l'école propre de la statuaire nationale. Après le renversement des tyrans, de nou-
*) Voy. ci-dessus, p. 51.
2) Voy. vol. I, p. 335.
3j Voy. vol. I, p. 527.
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vclk's fiHos furent instituées ' ; les statues des athlètes peuplèrent de plus en plus la cour des. temples. Sur ces œuvres l'art grec a déjà marqué l'empreinte qui le distingue de tous les autres. Car après s'être imprégné, en façonnant les images mêmes des dieux, de la gravité religieuse et du respect de la tradition; après avoir appris, en ciselant les présents sacrés, la manière de combiner ingénieusement des idées ainsi que les avantages d'une union intime avec la poésie, il acquit dans les palestres le sens de la nature et de la vérité ; et, en même temps qu'il y trouvait des sujets à profusion , il s'élevait aussi à cette sérénité plastique qui règne là seulement où s'est effacé tout divorce entre l'être spirituel et l'être corporel.
Ce furent là d'heureuses coïncidences qui, au vi' siècle, donnèrent la vie à un art vraiment national ; le succès fut tel que des maitres isolés devinrent célèbres bien au delà des limites restreintes de leur patrie, et que les écoles séparées sentirent le besoin de se lier les unes avec les autres. L'art a soif de gloire. A mesure que l'ouvrier devient un artiste, les régions lointaines l'attirent ; il veut éprouver l'action « de la patrie et du monde », se mesurer tiwec les maîtres étrangers, La corporation disparaît ; les points de contact avec la vie de la communauté se multiplient, et peu à peu on secoue le joug do la tradition sacerdotale.
Ainsi nous voyons pour la première fois, dans la l" olympiade (580), sortir de leur sphère d'artisans deux maitres Cretois, Dipœnos et Scyllis, les premiers statuaires en marbre qui aient été fameux dans la Grèce entière -. Ces deux noms d'artistes, ainsi réunis^ sont une raison sociale, comme « Rhœcos et Théodoros », « Boupalos et Athénis, fils d'Archermos», et indiquent le caractère industriel des ateliers artistiques. Parmi les œuvres que nous possédons,, aucune ne saurait être attribuée avec précision à ces maîtres ; mais nous pouvons admettre que c'est leur main qui a fait de la figure humaine une figure grecque : c'est-à-dire que l'étude de la palestre est
') Voy. ci-dessus, p. 81-. Cf. vol. I, p. 200.
-} Ci'. OvEKBECK, op. cit., p. 55. Uruciis {Skoiias, p. 220) a rapporlé à l'art de Dipœnos et Scyllis ce qu'OvERBECK [Griech. Plastik, \-, p- Ü2) appelle les « statues d'Apollon. »
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sensible dans leurs statues, et qu'on y voit, par une heureuse innovation, la vie respirer dans la tête et dans le torse. L'art du vieux Dédale est dépassé, comme le prouve une série de figures nues, où on reconnaît des statues d'Apollon. Les bras sont collés au corps et l'attitude toujours raide ; mais l'œil agrandi^ la poitrine saillante, les muscles bien modelés, trahissent évidemment le génie de l'art grec, de l'art national qui prend son essor ; et nous pouvons ainsi nous représenter quel élan lui ont donné Dipœnos et Scyllis. Ils travaillèrent à Argos, à Sicyone, à Cléon», à Ambracie ; ils excitèrent l'envie des artistes indigènes, mais laissèrent derrière eux une trace durable. Le Péloponnèse fut fertilisé encore une fois ; de même que jadis la péninsule avait reçu de la Crète sa musique, sa gymnastique, son gouvernement, ainsi Fart plastique y fut implanté à son tour par des Dédalides crétois. S'associant à l'industrie locale du bronze, il prit un immense développement; et, si les écoles orientales de Cliios, de Naxos et de Samos se maintinrent, elles n'en furent pas moins éclipsées par celles du Péloponnèse. Celles-ci s'implantent dès lors au centre du monde grec ; citons notamment les écoles de Corinthe, de Sicyone, d'Argos et d'Egine. Canachos, le premier maître qui ait illustré Sicyone, travaille déjà pour deux des plus fameux sanctuaires du culte hellénique d'Apollon , pour Thèbes et pour Milet *. Les écoles d'Egine et d'Argos furent encore plus renommées.
Egine était destinée à devenir l'entrepôt naturel du commerce dans le golfe Saronique. Là, depuis l'ère lointaine des Achéens, avait fleuri un art local, actif, personnifié pour nous dans le nom deSmilis; puis, des tribus doriennes s'étaient jointes aux premiers habitantsioniens et avaient établi, comme à Epidaure, une constitution dorienne. Mais un esprit aussi rigide et aussi étroit n'avait aucune chance de pénétrer cette île commerçante ; elle était donc, plus que toutes les autres îles du Péloponnèse^ propre à devenir le théâtre des réformes de Phidon -. Même la réaction dorienne, qui triompha
') Cf. OVERBECK, op. cit., p 76.
2) Voy. vol. I, p. 301.
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sur le continent, ne put entraver les insulaires dans leur développement, favorisé d'autre part de façon singulière par le rapprochement, dans une vie commune, des antiques tribus achéennes, de la race ionienne commerçante et de la race dorienne militaire. Grâce à l'activité de leur trafic maritime, ils étaient toujours au courant des progrès nouveaux de la civilisation grecque; on les vit parmi les premiers marins qui abordèrent en Egypte et en Italie. Mais un commerce plus étroit encore, ainsi qu'une parenté intellectuelle, les liait aux Samiens. Comme eux, ils adoraient Héra. Or, la population néoionienne de Samos sortait d'Egineetd'Epidaure^Cesrelations intimes expliquent comment le sculpteur éginète Smilisfitune statue de Héra pour les Samiens". Les deux villes se rattachaient l'une à l'autre comme une colonie à sa métropole. Pour le même motif, l'invention samienne de la fonte de l'airain ne fut nuUepart adoptée avec autant d'empressement qu'à Egine. La céramique y était en honneur depuis des siècles, et la gymnastique, introduite sous la législation dorienne, y florissait parallèlement, en sorte quel'art de fondre l'airain y trouva tout prêts ses meilleurs modèles et son plus digne emploi.
L'école des Éginètes, à la fin du vi« et au commencement du v* siècle, a une renommée vraiment nationale. Gallon fait encore, pour Sparte, des trépieds dans le style archaïque^; mais Glaucias se voue entièrement à la tâche de représenter les athlètes vainqueurs, et il y trouve les motifs les plus variés, car il les montre aussi s'adonnant aux exercices préparatoires qui leur ont assuré la palme \ Déjà les artistes sont tellement maîtres du corps humain qu'aucune posture ne les embarrasse : il en est de même pour les animaux ; car il fallait aussi sculpter à Olympie des chevaux de course, des attelages et autres représentations monumentales, par lesquelles les colonies lointaines voulaient voir attester, aux fêtes delamétropole, leur vaillance aussi bien que leur amour de l'art. Ainsi firent les Tarentins après leursluttes sanglantes contre les Peucétiens.
•) Voy. vol. I, p. 148.
') Cf. OVERBECK, op. cit., p. 59.
3) OvERBECK, p, 78.
*) OvERBECK, p. 82.
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Mais ils ne trouvèrent pas de maitre plus habile que rÉginète Onatas, qui figura en airain des groupes nombreux, des hommes combattant à pied et à cheval, et aussi des héros qui prennent part à la bataille '. Sa période d'activité s'étend jusqu'au milieu du v^ siècle.
L'école d'Egine avait pour rivale celle d'Argos , qui primitivement avait accueilli l'art venu de Lycie^ et qui plus tard reçut des deux maîtres crétois une nouvelle impulsion. On trouvait aussi à Argos dévastes ateliers pour les monuments commémoratifs des victoires et les groupes de statues ; on y exécuta notamment des chevaux de course, avec une vérité étonnante. L'école argienne atteignit son apogée avec Agéladas -, comme l'école éginétique avec Onatas. Tous deux travaillèrent ensemble à l'ofl'rande que les Tarentins dédièrent à Delphes, en 479 avant J.-G.
Les écoles d'Argos, d'Egine, de Corinthe, de Sicyone, de Sparte, sont unies par des liens réciproques. Leur prospérité atteste la prépondérance que la péninsule dorienne conserva parmi les Hellènes jusque dans le v^ siècle, et c'est à la gymnastique qu'elle est due essentiellement. A considérer seulement ce fait, que la gymnastique a atteint sa perfection dans des Etats doriens^ on serait tenté de donner aussi à l'art du modelé, puisqu'il s'est allié à elle si étroitement et qu'il a reproduit avec tant de naturel, avec une exactitude si scientifique le corps nu du lutteur et du coureur^ le nomdeplastique dorienne, et de l'opposera une plastique ionienne, plus amoureuse de formes délicates, accoutumée à draper ses figures de tissus lloltants, selon la mode nationale. Mais ce contraste ne se soutient pas jusqu'au bout, Nous avons vu comment ce que nous appelons communément dorien tire principalement de Delphes son origine, et l'histoire tout entière de l'art nous enseigne que les Hellènes, dans les productions de cet ordre, ont partout franchi les séparations naturelles et caractéristiques des races ; tout leur développement artistique n'est que la recherche infatigable d'une expression toujours plus achevée
') OvEHIJEClv, 0/>. Cit.,[>. 79.