LES HELLÈNES J) ASIE VASSAUX PES LTPIENS
Les peuplades grecques s'étaient répandues tranquillement sur tous les rivages de la Méditerranée, comme si elles eussent été seules au monde et qu'il leur fût échu, par la grâce de Dieu, un droit de propriété sur toute belle plage riche en ports. Elles restèrent dans ces positions sans y être attaquées, tant que les populations établies derrière elles se tinrent en repos et les laissèrent s'arranger à leur aise. Mais cet état de choses ne pouvait durer toujours. Les peuples de l'intérieur devaient finir par s'apercevoir que les avantages de leur propre pays leur étaient ravis par des étrangers. Le mécontentement et la jalousie s'éveillèrent en eux ; ils se pressaient vers les côtes ; les froissements entre Grecs et Barbares devinrent inévitables, etilensortit delongues guerres danslesquelles les villes grecques eurent à défendre leurs possessions si facilement conquises, leur bien-être, leur prospérité et leur indépendance nationale . Ce sont ces luttes qui firent entrer le peuple grec dans le grand concert de l'histoire universelle et donnèrent l'unité à son histoire nationale; par elles,, l'opposition que les siècles précédents avaient fait éclater entre U^s deux éléments, hellénique et non-hellénique, arrive à être un sentiment dont la nation a pleinement conscience .
Les colonies donnèrent le branle et entraînèrent avec elles la mère-patrie. Ce qui était en question désormais, ce n'était plus l'indépendance de quelques cités, mais celle de toute la race; et l'on vit se développer, pour conjurer ce péril, à la place de l'ancienne amphictyonie affaiblie, une nouvelle unité nationale. C'est ainsi que toute l'histoire ultérieure des Hellènes se rattache à ces guerres.
La lutte éclata sur le rivage oriental du monde grec, parce que c'est là que se formale premier État continental qui eût la volonté et la force d'attaquer les Grecs de la côte.
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Ce ne fut aucun des États anciens. En effet, les vieux empires de l'Orient, tant qu'aucun élément étranger ne les vint pénétrer, ne s'intéressèrent pas à la côte. Habitués de longue date aux larges plateaux ou aux riches bassins de leurs fleuves, ils ne sentaient pas le besoin d'étendre plus loin leurs relations. Le commerce par les caravanes et par les fleuves leur suffisait, et celles de leurs productions qui sortaient de chez eux passaient par les mains de peuples étrangers qui en recueillaient le profit. Ces peuples étaient les Phéniciens et, plus tard, les Grecs .
On avait donc, même sur la côte d'Asie, laissé s'élever des places de commerce étrangères ; on leur avait permis de se fortifier et de s'agrandir. On les laissa former des assemblées communes et se donner rendez-vous à des fêtes solennelles ; on leur accorda même la possession des vallées inférieures, partout où il y a entre elles et Tintérieur du continent une séparation naturelle qui les constitue partie intégrante du littoral. Les princes asiatiques acceptaient volontiers, paraît-il, la ligne de démarcation entre la côte et l'intérieur comme la limite de leur empire.
Les populations elles-mêmes ne firent qu'y gagner. En effet, les colonies étrangères, les nombreuses villes qui vinrent à se fonder, amenèrent naturellement des relations très actives ; tous les produits naturels et manufacturés de l'intérieur acquirent une valeur beaucoup plus grande. En habiles négociants qu'ils étaient, les Grecs s'attachaient à vivre en bons termes avec les Asiatiques et à gagner leur confiance. Ils visitaient leurs marchés, achetaient leurs produits, acceptaient toutes sortes de commissions et s'établissaient eux-mêmes dans le pays, pour faire plus actives encore les relations commerciales avec les places de la côte. Ils surent, à force d'adresse, se rendre agréables, utiles, et enfin nécessaires. Le fait se produisit surtout dans les principales villes des royaumes de l'Asie-Mineure.
Le royaume des Phrygiens était, entre tous, celui que la parenté de race destinait à d'étroites relations avec les Grecs '.
1} Voy. vol. I, p. 86.
Aussi esl-ce en effet sur ce point que remontent le plus haut les rapports entre la côte et l'intérieur des terres. A Milet, nous voyons les Néléides introduire des noms phrygiens dans leurs familles <; et un certain roi Midas, fils de Gordias, qui vivait au temps de la première guerre de Mcssénie, entretint avec les citoyens de la ville de Kyme une étroite amitié. Il épousa même une Kyméenne nommée Hermodice -, et se mit en relations par Kyme, la colonie, avec Chalcis, la métropole, puis, par Chalcis, avec Delphes. Ce fut une page brillante dans les annales du sanctuaire que cette époque, où la première colonie chalcidico-delphienne s'établit en Sicile ^, tandis que le trône où le roi Midas s'asseyait pour rendre la justice^ premier présent votif venu de l'Orient, était dressé devant le temple pythique ^
L'antique peuple des Phrygiens fut refoulé par des invasions sémitiques qui, venues du sud-est, pénétrèrent en Asie-Mineure, et s'y établirent solidement au temps de la domination assyrienne. La Phrygie elle-même doit avoir été soumise déjà par Ninus. Les Phrygiens, comme les anciens Pélasges, n'opposaient à l'étranger qu'une force de résistance très médiocre^, parce que leur civilisation était peu avancée ; leurs mœurs et leur religion subirent, au contact des Sémites, une profonde transformation.
La plus importante de ces influences en Asie-Mineure vint des Lydiens \ Ils étaient incomparablement plus étrangers aux mœurs des Grecs de la côte que les Phrygiens; mais, précisément par cette raison, leur action n'en fut que plus énergique et plus stimulante, ce qui se produisit partout où une population sémitique fut en contact avec des populations aryennes. Ils se fondirent en partie avec les anciens habitants^ si bien
1) Voy. vol. I, p. 291.
2) Heracl. Pont., H, 3. Pollux l'appelle Démodice (Poll., OnomasL, IX. 83). Sur Midas, cf. Böckh, Metrolog. TJntersuchioigen , p. 76, D'après Eusèbe, il régnait en 737 (01. X, 4). Il y a un Midas qui meurt en 695 et dont, d'après la biographie homérique mise sous le nom d'Hérodote, Homère compose l'épitaphe (Ps.-Herod., Vit. Homer., c. 11).
^) Voy. vol. I, p. 547.
*) Heroü., I, 14.
^) Voy. vol. I, p. 87 sqq.
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que Phrygiens et Lydiens ne purent plus guère se distinguer; ils agirent aussi sur les Grecs. Ceux-ci apprirent beaucoup des Lydiens, non-seulement en fait de commerce et d'industrie, mais encore dans les arts supérieurs, par exemple, dans la musique. Les Sémites, en général, avaient une aptitude particulière pour la poésie lyrique : aussi les Grecs empruntèrent-ils aux Lydiens leurs mélodies populaires. C'est à ce stimulant que l'élégie grecque dut la naissance \ et le mode sentimental des Lydiens reçut droit de cité avec la flûte lydienne à Delphes même. Mais, tandis que la Grèce d'Europe ne s'appropriait de la civilisation lydienne que des éléments isolés, les Grecs d'Asie se trouvèrent mêlés par toute leur histoire à l'histoire des Lydiens. Cette solidarité commença à se manifester dès le temps de la dynastie héraclide ^ qui régnait depuis Agron, fils de Ninus^ neveu de Bélus. Le commencement du règne d'Agron tombe, suivant le calcul des anciens, en l'année 1221 avant J.-C. ^ C'était l'époque où l'Assyrie devenait un empire conquérant. La Lydie était l'avant-poste de la puissance assyrienne à l'ouest. L'origine de ses princes, la conformité de ses cultes extravagants avec ceux de l'Assyrie, la fondation de villes comme Ninoé en Carie '>, et bien d'autres signes encore, attestent d'étroites relations avec Ninive sur le Tigre ^
Mais laLydie assyrienne vieillit en même temps que l'Assyrie elle-même. Ses princes cherchèrent un appui en dehors de leurs peuples. Ils prirent à leur service des gens de guerre étrangers, et les employèrent à garder leur personne comme à orner et à protéger leur trône. Grâce à la supériorité de leurs talents, les mercenaires surent gagner de jour en jour
1) "EXsyoç est un mot phrygio-arménien, d'après BöTTiCHERy An'ca, p. 34, et Bergk, Griech. Litfcrat., ap. Ersch und Grubers Encyclop., p. 339.
2) Voy. vol. I, p. 87.
^) Agron. fils de Ninus, fonde une dynastie qui gouverne pendant 505 ans : comme la suivante dure 170 ans et qu'elle finit en 546 av. J.-C, le règne d'Agron commence en 1221 avant notre ère. Cf. J. BraiNDis, Rerum Assyr. tempora emendata, p. 3.
*) Voy. vol. I, p. 149.
^) Ces rapports des Lydiens avec les Sémites sont révoqués en doute par Rawlinson, Herodotus, l, p. 362.
du terrain, et leurs chefs, conquérir auprès des princes dégénérés une influence sans cesse croissante. Le commandant de la garde royale, au temps deCandaule, y réussit si bien qu'il prit tout à fait en mains les rênes du pouvoir. Ce prince sans énergie lui accorda lui-même les insignes de la puissance royale, et lui permit de porter à côté de lui, comme symbole du pouvoir suprême, la hache à deux tranchants % jusqu'à ce qu'enfin le tout-puissant prétorien jugea le moment venu de mettre fin à l'ombre de pouvoir que la dynastie avait conservé. Grâce à la complicité de la reine^ il détrôna le dernier des Héraclides ^ et, avec l'aide de mercenaires cariens amenés par Arsélis, fonda la nouvelle dynastie K
C'était-là plus qu'une simple substitution de dynastie : c'était un changement complet de politique. Le hardi chef de mercenaires qui, sous le nom de trygës, monta à la suite de cette révolution de palais sur le trône des Héraclides (vers 716 avant J. -G. ), n'avait aucune attache avec l'ancienne maison royale; il n'était pas non plus de race lydienne; il appartenait à la population des côtes, à la famille des Mermnades* qui était, sans aucun doute, originaire de la Garie. Il y avait en Garie une célèbre source thermale (peut-être Caroura, dans la vallée du Méandre, au nord de Ninoé, sur la frontière de la Lydie et de la Phrygie), près de laquelle se trouvait le u bourg de Dascylès " » ; c'était précisément le nom que portait le père de Gygès. La hache à deux tranchants, que celui-ci s'était déjà attribuée au temps où il était chef de mercenaires, était en Garie le symbole de la puissance, et c'est en s'entourant de Gariens qu'il affermit le nouveau trône.
Les Cariens étaient, de tous les peuples grecs, ceux qui s'étaient le plus mêlés aux Sémites '. Dès le temps de Minos, tous
') Plut., Quœst. GrsBC, 45.
-) Herod.. I, 12. Nicolas de Damas raconte avec plusde détail cette révolution de palais, mais il met Sadyalte à la place de Candaule (Nie. Damasc. ap. Fragm. Histor. Griec, III, 383-385).
3j tizû ôk o rOyr,; àTzoorà; £7:oa£[iei Tpôç a-jTÔv, r,).ÖEv "Apffr,At; Iv. M'j/.éwv [lisez avec Schaefer Mv/.aalwvl £Tîi'y.o-jpo; xw r-jyr,...etc. (Plut., ibid.).
*) Mspjxviôai (Herod., I. 7. 1-4). cf. Nicol. Daüasc, ibid.
^) AacrxÔAov xuiar, (Pausa.N., IV. 35, 11. Athe.N., p. 43).
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ceux d'enlrc euxqiii n'avaient pas «Hé absorbes parles Etals tarées avaient été refoulés sur le continent asiatique ; ils avaient été ensuite les uns soumis par les colons ioniens et doriens, (par exemple, les Gergithes, qui formèrent à Milet une classe de prolétaires opprimés^), les autresrepoussés encore plus loin de la côte. Devancés par les Ioniens dans la voie de la civilisation, ils étaient regardés par eux avec mépris et traités sans égards, avec une orgueilleuse hauteur. Aussi, depuis l'époque de la colonisation, depuis ces jours où les fondateurs des nouvelles cités avaient rendu veuves et contraint ensuite au mariage des femmes cariennes, une hostilité profonde régnait entre Cariens et Ioniens. C'est pourquoi les premiers se tournèrent plutôt vers les Lydiens et les Mysiens que vers les Grecs ; le Didyma'on à Milet ne fut pas reconnu par eux comme sanctuaire commun ; il le fut seulement par les Ioniens et les Eoliens; Même au dehors, Ioniens et Cariens pouvaient si peu s'entendre qu'en Egypte on dut les établir sur des rives opposées'. Mais, plus les Cariens étaient exclus de la vie civile proprement dite, dont les Ioniens avaient le privilège, plus ils s'adonnaient, selon la coutume de leur race, au métier des armes ; et la fortune de Gygès montre le profit qu'ils en pouvaient tirer à l'occasion.
On conçoit aisément de quelle conséquence fut l'élévation d'un mercenaire carien au trône de Lydie, et l'effroi que cette nouvelle dut répandre dans toutes les villes ioniennes. Les Mermnades pouvaient-ils en effet apporter sur le trône une autre pensée que celle d'étendre leur domination du côté de l'ouest, d'annexer les villes de la côte, de fonder une puissance maritime lydio-carienne, et, avant tout, de châtier l'orgueil des Ioniens? Ils allaient faire voir ce que pouvait un État possédant, avec l'esprit entreprenant des Grecs, les ressources en argent et en hommes du continent asiatique.
Sans doute Sardes, l'antique cité de Cybèle, qui, située sur les bords du Pactole, au pied des pentes et des riches vignobles du Tmolos, dominait du haut de sa forteresse la délicieuse
') répyiOe; (Athen,, p, 524).
'^) Voy. vol. 1, p. 527.
vallée de THermos, était déjà auparavant le centre de Fempire ; mais elle prit alors une importance extraordinaire et comme une vie nouvelle. Elle devint un camp ou l'on ne posait jamais les armes, où Ton faisait sans relâche de nouveaux plans et de nouveaux préparatifs . Le commencement du règne de Gygès est une des époques les plus importantes, un moment critique et décisif dans l'histoire de T Asie-Mineure. Premièrement , l'empire lydien se détache de l'Assyrie, et secondement, il tourne vers l'ouest son action politique.
Dans les annales des rois assyriens, le premier Mermnade est encore présenté, sous le nom de Grugu, comme un vassal de l'Assyrie, au moment où Asour-banipal succède à son père Asour-haddan (668) ^ Une ambassade du Lydien vint alors à la cour du Grand-Roi. Bientôt éclata une grande insurrection des vassaux. L'Elymaïde, laChaldée, la Syrie, la Palestine, se soulevèrent. La lutte se prolongea pendant des années (652-647). Il n'cstpas douteux que Gygès n'ait profité aussi de ce moment pour se rendre indépendant; et, comme Babylone même
') Sur la chronologie lydienne, voy. Clinton, De Lydise regibus [ap. Fasti Hellen, ed. Krüger, p. 309]. Pour l'avènement de Gygès, les indications oscillent entre 708 et 716. Hérodote et Denys d'Halicarnasse donnent 716 (01/ XVI, \) : d'autres (Clem. Alex., Strom.\l, p. 327 b : Plin.. Eist. Nat., XXXV, 55) donnent 708 (01. XVIII, 1). La date de 716 est celle qua adoptée en dernier lieu Brandis (i?É?r. Assyr. temp.. p. 3) sur la foi d'Hérodote. Dans ce système, Gygès règne 38 ans, Ardys 49, Sadyatte 12, Alyatle 57, Crésus 14 ans; ce qui donne 170 ans pour total. Ce chiffre, ajouté à 546, donne 716, première année des Mermnades.il résulte des documents assyriens (G. Smith, History of Assurbanipal , p. 3-41 sqq.) que Gygès (Gugu) a installé Psammétique en Egypte : par conséquent, Gygès vivait encore en 666 ou 667. Mais ceci crée bien des difficultés. BosAiXQUET (ad Smith, op. cit.. p. 361) a cherché à les résoudre en supposant qu'Hérodote a interverti l'ordre des deux premiers chiffres ; il accorde 49 ans à Gygès et 38 à Ardys. H. Gelzer {Rhein. Mus., XXX, p. 230 sqq.) est le premier qui ait songé à tirer parti, pour l'histoire des rois lydiens, des documents contemporains émanant des rois d'Assyrie. D'après ces textes, Hérodote a fait remonter trop haut l'avènement de Gygès (717) et celui d'Ardys (678). Eusèbe est d'accord avec les sources assyriennes, et cette concordance permet d'établir comme suit la liste des rois : Gygès (087), Ardys (652), Sadyatte (615), Alyatte (602), Crésus (561). En ce qui concerne les relations politiques, l'inscription d'Esarhaddon montre que Gygès pendant un certain temps et Ardys après lui ont encore payé tribut à l'Assyrie. Cf. l'ouvrage plus récent de Schrader, Keilinschriften tind Geschichtsforschung, p. 543.