‹ Histoire grecqueChapitre 7 sur 26 · LES HELLÈNES IJ ASIE VASSAUX DES LYDIENS · texte numérisé non relu

LES HELLÈNES IJ ASIE VASSAUX DES LYDIENS

était [c foyer de la giieiru^ on comprend que les provinces lointaines aient eu tout le temps nécessaire pour s'affranchir, et Gygès, pour réaliser ses plans politiques : car, dès le principe, l'objectif des Mermnades avait été l'acquisition déplaces maritimes heureusement situées.

Ils firent preuve d'une grande habileté en ménageant d'abord les plus puissantes des villes maritimes, celles dont il n'était pas facile d'approf^her, et en cherchant à gagner la mer au nord-ouest, par la péninsule de l'Ida, le territoire de l'ancien empire troyen. Là se trouvait une population carienne, comme le prouve le nom des Gergithes qui se rencontre en Eolie, et l'on comptait sur son adhésion. Les villes éoliennes du continent faisaient peu de commerce par mer ; mais, parmi les villes ioniennes, Milet surtout comptait des Cariens dans sa population, et, comme Gygès avait besoin d'une ville maritime florissante pour réaliser ses plans, il eut recours aux adroits Milésienspour fonder avec leur aide Abydos *. Il régnait en maître sur toute la Mysie du nord, jusqu'au Rhyndacos, auprès duquel il fonda Dascylion en mémoire de son père.

C'est ainsi qu'il mit la main sur la Propontide et sur l'Hellespont ; et rien ne peut rendre un meilleur témoignage de l'étendue et de la sûreté de ses vues politiques que l'empressement avec lequel il s'établit tout d'abord sur cet antique chemin des peuples, sur ce détroit important entre tous, et qui assure à qui le tient l'empire de la mer.

En même temps, il poursuivait déjà jusque sur l'autre bord de l'Hellespont l'exécution de ses plans ambitieux . Par exemple, il chercha, comme les tyrans de Corinthe et de Sicyone, à se faire reconnaître par les principaux oracles. Il se tourna vers Delphes et s'efforça de prouver, par la magnificence de ses offrandes, qu'il connaissait, qu'il vénérait le dieu des Hellènes et que cette dévotion lui était familière. Il voulait être reconnu lui-même pour un Hellène et avait à sa cour des rapsodes grecs chargés de répandre dans le monde grec la renommée de ses actions '. On ne lui permit pas, il est vrai, de se créer à

*) Abydos MtA-^ac'wv ■/cxi'ujj.a Èmxpê'^avxoç rÛY''J"J " V Ï«P sit' exeivo) xà -/wpîa xai ■îj Tpwàç auaaa (StrABON, p. 590).

2)OnrencontreprèsdeGygèslepoèteMagnèsdeSmyrne(SuiD.,s. v.Mâyvr;;).

Delphes un Trésor parliculier ; mais on accepta, sans trop de scrupule, ses présents royaux. Cette acceptation impliquait une reconnaissance tacite de la dynastie ; celle-ci pouvait désormais compter sur le dieu de Delphes, en ce sens qu'au moins il n'entraverait pas le développement ultérieur de sa politique. Les vases d'or et les donsen argenterie furent déposés dans le trésor des Cypsélides sous le nom de Gy(jadas, (lîls de Gygès) ' ; le tout formait une masse de métal précieux comme les Grecs n'en avaient jamais vu. Gygès n'aurait pu envoyer à Delphes un négociateur plus persuasif; en outre, la jnlousie et les sentiments hostiles que sans doute on y nourrissait contre le sanctuaire des Branchides elles villes d'Ionie, devenues étrangères au dieu de Delphes, devaient plaider sa cause et provoquer des sentiments favorables à la dynastie des IMermnades.

Cependant, entre Grecs et Lydiens^ le contact immédiat ne pouvait rester indéfiniment pacifique ; car, depuis que les Lydiens dominaient à la fois en Eolie et sur la côte carienne, ils ne pouvaient supporter aisément que la partie du rivage asiatique comprise entre ces deux points, c'est-à-dire, les meilleurs ports et les embouchures des quatre grands fleuves, demeurassent au pouvoir de cités grecques indépendantes. Si, partant de Sardes et de la vallée de l'Hermos, ils voulaientatteindrc la mer, ils rencontraient d'abord Smyrne, qui commandait le golfe Herméen. A Tembouchure du Caystros, c'étaient les Colophoniens, de même race que les Smyrniens, dont la richesse et l'orgueil national les irritaient. Enfin, avec la fière cité de Milet, dont les troupeaux paissaient dans la vallée du Méandre, sur le territoire carien, l'entente ne pouvait non plus longtemps durer.

Ici commence l'âge héroïque de l'Ionie. Toutes les propositions (In roi de Sardes, dont le but ne pouvait être d'incorporer à son empire des villes en ruines, furent repoussées. La guerre devint inévitable et fut pour les Hellènes le commencement tie la guerre de l'indépendance.

') Hehod., I, 1 4. Sur FuyâSaç, cf. G. Clkths, Gruud:ü(jc der r/riech, Etymol., 1873, p. 628.

Livs iii:;lli':m;s ]>"asik vassaux dks lydikns 129

Les villes eurent tout d'abord et de beaucoup le désavantage. Elles n'étaient point secourues du dehors. Les relations avec les côtes d'outre-mer étaient rompues; la fête de l'alliance à Délos, qui réunissait jadis les Ioniens des deux rivag'es, avait perdu depuis longtemps son importance. Les territoires des cités s'étendaient très loin sur le littoral, sans aucune frontière sûre qui les séparât de l'intérieur ; une longue paix en avait amolli les habitants. Ils n'avaient avec les villes doriennes, dont le sanctuaire triopique était établi sur la péninsule cnidienne, aucune espèce d'alliance fédérale. Les villes éoliennes honoraient, il est vrai, comme eux Apollon Didj'mécn, mais elles étaient impuissantes ; elles s'étaient même divisées en plusieurs groupes, parmi lesquels celui qui occupaitla péninsule idœenne formait une confédération à part: et, par surcroit, lesenvahissements desMermnades les avaient fait tomber tout d'abord dans un état de dépendance. Enfin, les villes ioniennes elles-mêmes n'avaient plus conservé entre elles depuis longtemps qu'une cohésion très faible '. Depuis la chute des familles royales^ et c'est là un trait du caractère ionien, elles s'étaient de plus en plus divisées. La jalousie de voisinage entre les cités marchandes, et la rivalité des deux principales villes, Ephèse et Milet, n'avaient laissé s'établir aucune union réelle, aucune constitution collective, à plus forte raison aucune organisation militaire commune. On n'était pas même uni par la communauté des mœurs et de la langue; caries différences originelles qui séparaient les anciennes populations de la côte étaient encore partout visibles "; de sanglantes rivalités n'avaient fait que les accentuer davantage. Enfin, dans chaque ville prise à part, les luttes des partis et le peu d'homogénéité de la population avaient fait naitre de dangereuses mésintelligences. Il y avait, dans chaque territoire, des communes rurales, de nationalité carienne et lydienne, qui se résignaient avec peine à subir le gouvernement des Ioniens de la ville .

Tout cela faisait l'alï'aire de> Lydiens. Leurs troupes de

>) Voy. vol. I. p. 288-280.

') Voy. vol. 1, p. 285 sqq.

cavciliers fondaient à limproviste des régions de l'intérieur,, et leurs irruptions successives sur les divers points de la côte tenaient les villes maritimes dans un él;it permanent d'inquiétude. Mais il n'était pas si facile d'avoir raison des citoyens de ces villes, et, quoique leurs actions héroïques n'aient pas rencontré d'historien, la tradition n'en a pas moins conservé plusieurs traits isolés ; Ton a gardé le souvenir de la bravoure avec laquelle les Smyrniens rejetèrent les Lydiens hors des portes de leur ville déjà conquise '. Mimnerme de Colophon, contemporain de Tyrtée, a célébré dans ses élégies leur héroïque valeur -.

La guerre avait éclaté sur toute la ligne quand mourut le premier Mermnade, qui, pendant son long règne (687-652), avait tracé à l'avance d'une main sûre la politique de sa maison et fondé d'une manière effective et durable l'indépendance de son empire ^ Ardys lui succéda. Il continua les entreprises contre Milet et, par une attaque soudaine, s'empara de l'acropole fortifiée de Priène ; c'était la ville sur le territoire de laquelle se trouvait le Panionion. La ligne des cités ioniennes était coupée par le centre, et Milet, située en face et à courte distance, se voyait menacée dans son propre golfe. La guerre d'Ionie paraissait devoir aboutir promptement, lorsque des événements survenus d'un autre côté l'interrompirent tout à coup. L'empire conquérant des Lydiens se vit menacé par une attaque inattendue ; il lui fallut lutter pour sa propre existence contre des peuples venus de l'est et du nord.

Déjà, depuis l'an 700 avant J. -G., les populations nomades qui habitaient les bords du Pont-Euxin s'étaient ébranlées et avaient mis en mouvement leurs masses de cavalerie. L'impulsion avait été donnée parles Massagètes; ceux-ci refoulèrent sans doute vers la mer xNoire les Scythes établis sur les

1) -{lypvaîwv TfÔTio; (Aristid.. 1, p. 373 Dindorf) : -[lypvaîiov To).u.ïi[jLaTa ^t'AUSAN., IV, 21, 3).

2) Pausa.n., IX, 29, 4. Lane, Smy^-nœorwn res gcstx, p. 19.

^) Sur la mort de Gygès, consulter les renseignements de source assyrienne donnés par G. Süith, ap. Lepsius' Zeitschrift fur iigypt. Sprache und Alterth.f 1868, p. 97 sqq.

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bords do kl mer Caspienne, elles Scythes se rejetèrent sur les Cimmériens. Alors tous les rivages du Pont furent en proie à une agitation dont le contre-coup se fit sentir bientôt dans TAsie occidentale tout entière. Les Scythes eux-mêmes, venant de la mer Caspienne, pénétrèrent jusque dans l'empire médique, dont les souverains cherchèrent à les rendre inoffensifs en les enrôlant par troupes considérables dans leur armée. Les Cimmériens s'avancèrent en bandes nombreuses (les Trères aussi en faisaient partie) le long de la côte orientale du Pont, dans la direction du sud, et s'emparèrent de la presqu'île rocheuse sur laquelle les Milésiens avaient fondé Sinope \ Ils firent de cette ville leur repaire.

Une autre ville oii ils firent un long séjour fut Antandros, sur la côte méridionale de la Troade. De ces contrées, ils descendirent dans l'intérieur de l'Asie-Mineure, et inondèrent la Lydie dès l'époque de Gygès. Gygès se défendit contre eux avec le secours de l'Assyrie dont il reconnaissait encore la souveraineté; mais, lorsqu'il se fut affranchi des AssjTiens et qu'il eut soutenu contre eux Psammétique, il succomba dans une nouvelle invasion cimmérienne. Les envahisseurs furent "/aincus par lui dans une bataille ; mais il périt ensuite en combattant, et la partie basse de la ville de Sardes tomba même entre leurs mains ". Leurs masses s'accrurent encore en traversant victorieuses l'Asie-Mineure : toutes les populations vagabondes et mécontentes se joignirent à eux, entre autres les Lyciens, et dans le nombre sans doute aussi ce Lygdamis, qui est mentionné comme chef des hordes cimmériennes ^.

Tout d'abord, les Cimmériens durent apparaître aux cités opprimées comme des libérateurs : la puissance des rois de Lydie était paralysée. Cependant, les villes maritimes souffraient depuis longtemps déjà de l'interruption du commerce avec le nord, et les effets de la guerre ne tardèrent pas à se faire sentir jusque sur la côte d'Ionie.

Comme les prophètes de l'Ancien Testament, Callinos éleva

«) Voy. vol. I, p. 519.

-) Herod., I, 15. Sous Ardys, les Cimmériens pénètrent jusqu'en loiiie (Hekod. , I, 6).

^) Strabon, p. 61.

]^2 i-Ks f.rTi;:s \\\:c i.ks üahüakks

la voix a Ephèse pour réveiller ses concitoyens de leur fausse sécurité. « Vous laissez faire, disait-il, et croyez pouvoir vous reposer en paix, alors que la guerre couvre la terre entière '. » Sa voix retentissait encore que déjà les Cimmériens envahissaient la cité. La richesse du temple les attirait : ils retranchèrent leurs chariots dans les plaines du Caystros et assaillirent, avides de butin, le célèbre sanctuaire d" Artemis. La déesse protégea son temple, c"est-à-dire qu'il ne fut pas pillé ; mais les brandons qu'y lança Lygdamis - y mirent le feu, et c'est seulement lorsque la flamme s'éleva que les hordes cimmériennes s'écoulèrent dans la vallée du Méandre oîi. furieuses du mauvais succès de leur entreprise, elles détruisirent la riche cité des Magnésiens ". La chute soudaine de Magnésie était d'un terrible présage. On apprenait avec effroi ce que pouvait faire la force brutale et sans frein de ces Barbares du nord, qui occupaient larrière-plan du monde hellénique ; et tous lespeuples civilisés des rivages méditerranéens, jusqu'aux plus lointaines de ces cités entre lesquelles les rapports commerciaux avaient établi une espèce d'association, tremblèrent d'angoisse et d'épouvante.

Heureusement, les hordes cimmériennes n'avaient ni les connaissances ni la patience nécessaires pour des sièges de longue durée. Elles s'éloignèrent comme des nuées d'orage que le vent emporte ; elles s'atfaLblirent elles-mêmes par des courses sans plan arrêté, sans but autre que le pillage, et furent enfin exterminées dans les montasnes du Taurus '.

') Callix. Ephe?. . Fragiii . 1 ap. BERCK.Pot'f. Lyric. grscc. éd. secunda,

-) Oû-o; Ëxa-jTî Tov vaov TT,; 'ApTia-.oo; He5Y(.h.). Cf. OiHL , Ephcsiara . \K 3.5. 0. Mii.LER, Gnech. Liter., I, 101.

■') L'ancienne inimitié qui régnait entre Éphése et Magnésie porte à croire que les Ciairaériens furent poussés contre Magnésie.

*) Slrabon suppose qu'il y a »m deux invasions de Cimmériens. Duncker accepte sa conjecture et place la première invasion au milieu du viii^ siècle, la seconde, vers 633. Cependant, Hérodote n'en connaît qu'une seule, qui doit avoir eu lieu probablement au commencement du vii"^ siècle. Ces Barbares restèrent environ 100 ans en Asie-Mineure. Sur les poésies contemporaines de Callinos. voy. Ghuger, DeCallini œtafe (Act. Semin. Erlang. 1, p. 39. Une chronologie tout-à-fait différente a été adoptée par Deimling, Leleger, p. 51 sqq.

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Dès que le trouble où ce fléau avait jeté le pays tout entier eut fait place au calme et à la'réflcxion, les Mermnades saisirent de nouveau d'une main ferme, vers 623 (Ol.xxxix, 2), les rênes du pouvoir. Sadyatle, fils d'Ardys, soumit la Phrygie et recommença ensuite la guerre contre les villes de la côte. Il s'agissait avant tout de Milet. La confédération ionienne n'existait plus ou à peu près. Milet se trouvait isolée, son orgueil lui ayant, pendant sa prospérité, créé beaucoup d'ennemis. Ses rapports équivoques avec Gygès lui avaient également fait tort. Il en résulta que Chios fut le seul État d'Ionie qui envoyât ses vaisseaux au secours de Milet. Les villes amies, de l'autre côté de la mer, étaient trop loin pour lui venir en aide .

Milet ne s'est jamais montrée plus grande que dans ces temps de continuelles épreuves. Tout d'abord, les citoyens tentèrent de marcher à la rencontre des Lydiens. Mais, dans les plaines basses du Méandre, ils ne purent tenir tête à la cavalerie ennemie. Défaits en deux batailles, ils décidèrent de s'en tenir à la défense de la ville. Du haut de leurs murailles, il leur fallait voir, chaque année, la récolte de leurs champs et les fruits de leurs arbres tomber aux mains de l'ennemi ; leurs troupeaux étaient enlevés, leurs relations avec l'intérieur coupées, la population des campagnes entassée dans la ville. Sans doute, ils gardaient la liberté de leurs mouvements du côté de la mer, et leurs armateurs redoublaient d'efforts; cependant, il devenait de jour en jour plus difficile de nourrir une ville surpeuplée .

Sadyatte continua la guerre pendant six ans ; son suc^cesseui- Alyatte, pendant cinq autres *, sans changer de méthode. Conformément à la politique dont les Mermnades, sans doute sous l'influence de Delphes, ne se sont jamais écartés, ils faisaient la guerre avec de grands ménagements. Ils se bornaient à prendre les récoltes, sans détruire aucune habitation et sans causer de dommage aux lieux sanctifiés par rexercice du culte. L'incendie des champs ayant gagné, sans qu'ils l'eussent voulu, le temple de l'Athèna d'Assesos-, Alyatte se

*) Sur la durée et les incidents de celte guerre, voy. Heroo., 1, 17-20. 2) Voy. ci-dessus, p. 54.

fit un devoir de le relever. On devait s'apercevoir que les nouveaux souverains de la Lydie savaient, tout comme les Grecs, respecter les principes du droit des gens ; la guerre ne devait être qu'une lutte pour l'hégémonie, comme il convient entre États du même ordre. Les Mermnades pouvaient espérer que de cette façon ils arriveraient vite à se créer, dans les villes mêmes, un parti aux yeux duquel la plus saine politique serait de préparer l'annexion à la puissance lydienne. Des partis, il n'en manquait pas, à Milet moins qu'ailleurs. Un homme y avait pris le premier rang et y exerçait la tyrannie sous le nom de Thrasybule. Il s'était, avec une impitoyable rigueur, débarrassé des chefs du parti contraire, et il ne reculait devant aucun moyen pourafTermir une autorité fondée sur la violence.

Dans la circonstance présente, un despote comme celui-là, qui comprimait d'une main de fer toutes les dissensions et visait à un but déterminé, était un homme précieux. Il avait en outre des rapports personnels avec Périandrc de Corinthe, qui le tenait au courant de ce qui se passait de l'autre côté de la mer. Il apprit par lui, à ce que raconte Hérodote, qu'on avait ordonné de Delphes à Alyatte la prompte reconstruction du temple. Gomme le roi était dans la nécessité de conclure une trêve pour obéir à cet ordre, Thrasybule, si l'on en croit l'historien, aurait ordonné qu'avant l'arrivée du héraut lydien tout ce qu'il y avait de provisions dans la ville fût rassemblé sur la place du marché^ et qu'on y donnât une fête publique des plus joyeuses. Ce spectacle aurait fait son effet, car le rapport que fit le héraut sur l'abondance où vivaient les Milésiens ôta au roi l'espoir de prendre la ville. Alyatte aurait donc pris le parti de traiter et même de conclure une alliance avec Milet : à la place du temple d'Athêna, détruit par les flammes, on éleva deux sanctuaires en souvenir du dénouement pacifique qui avait mis fin à cette longue guerre.

Les conjonctures politiques furent favorables aux Milésiens. Alyatte fut obligé de renoncer à ses entreprises sur le littoral ; car, une fois qu'il eut réussi à expulser complètement les Cimmériens de l'Asie-Mineurc ', il se trouva sous la menace

') Herod., I, 16.

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d'un danger biçn plus grand, qui venait du centre de l'Asie. Il s'agissait cette fois de défendre Tindépendance de l'empire contre les Mèdes.

Les Mèdes, après s'être détachés de Ninive \ avaient formé sousDéjocès un Etat qui, sous son fils Phraorte % devint conquérant et s'annexa toute la Haute-Asie. Les vigoureux montagnards de l'L-an, les Perses en première ligne, formaient le noyau des forces militaires avec lesquelles les Mèdes étaient descendus en Mésopotamie. Ils s'étaient ensuite vigoureusement débarrassés du joug des Scythes qui^ durant un certain temps, avait entravé leurs progrès. Ils avaient incorporé des troupes Scythes aux leurs pour augmenter leur puissai^ce offensive, et, à l'aide d'une armée réorganisée, dans laquelle l'action des armes les plus diverses se trouvait combinée avec un art jusqu'alors inconnu aux tacticiens de l'Orient, Cyaxare, soutenu par le roi de Babylone Nabonassar, avait repris le siège de Ninive ^ et l'avait terminé victorieu.sement en l'année 606. La ville des palais, assise sur le Tigre, après avoir été pendant plus de cinq siècles la reine de toute l'Asie occidentale, n'était plus qu'un monceau de ruines. Son trône était à prendre .

Les princes d'Ecbatane ne tardèrent pas à revendiquer dans toute son étendue l'héritage de l'empire assyrien. En Mésopotamie, la puissante Babylone leur barrait le chemin; ils se tournèrent donc vers l'occident, et, partant de l'Arménie qu'ils avaient subjuguée, ils suivirent l'ancienne route ^es migrations aryennes. Le plateau de Cappadoce appai'tenait déjà au vaste ensemble des pays vassaux de la Mé.die. De ces hauteurs les Mèdes s'avancèrent alox's vers la Phrygie ; ils quittaient les plateaux déserts pour suivre les vallées et leurs fleuves. Parmi les peuples de l'Asie-Mineure, un bon nombre avaient volontairement fait leur soumission à la nouvelle puissance, dont le chef était redouté dans tout l'Orient comme un homme de guerre violent et passionné. On s'attendait à voir les Lydiens prendre le même parti.

') Voy. ci-dessus, p. 126.

^) Sur la succession des rois mèdes, telle qu'elle est donnée par Hirodotje, V03''ez Brandis, Re7\ Assyr. tempora emendata, p. 3, 49.

13G Li:s LiTTES Avi:r. li:s iîai\bap.i:s

Mais, si menaçantes que fussent les masses de soldats dirigées par le roi des Mèdes et ses alliés sur les frontières occidentales de l'empire, les Mermnades n'étaient pas disposés à reconnaître la suprématie de la dynastie étrangère. Ils étaient décidés à défendre la ligne de THalys, et, dans une guerre do six ans, les Mèdes s'aperçurent qu'ils avaient affaire à un ennemi comme ils n'en avaient pas rencontré dans l'intérieur de l'Asie.

Les armées étaient en présence dans la vallée de l'Halys ; la bataille qu'elles allaient livrer devait décider du sort de toute la péninsule. C'étaient, d'un côté;, les peuples belliqueux de riran avec les troupes auxiliaires de l'Asie-Mineure orientale et méridionale ; de l'autre, la puissance lydienne avec les 13opulations guerrières de la Carie, et sans doute aussi cette fois, del'Ionie, inférieures en nombre, égales à l'ennemi par le courage et l'habitude des combats, supérieures au point de vue de la tactique militaire et de Tintelligence des chefs.

Avant de trancher le différend par les armes, le roi des Mèdes préféra reconnaître l'Halys comme frontière de son empire. Deux de ses alliés eurent une grande part dans cette résolution : le roi de Babylone, que les Grecs nommaient Labynétos, elle prince de Cilicie. Syennésis, qui se trouvait du côté des Mèdes avec les belliqueuses populations du Taurus. L'un et l'autre devaient avoir intérêt à empêcher l'abaissement de laLydie et l'accroissementexcessif du grand empire asiatique.

Les historiens grecs rattachent à cet événement l'apparition d'une éclipse de soleil, dont les Ioniens auraient été prévenus d'avance par Thaïes, mais qui aurait tellement surpris les armées belligérantes qu'elles auraient conclu la paix sous l'impression de ce phénomène naturel. C'était d'ailleurs une coutume chez les peuples iraniens de ne combattre qu'à la lumière du soleil. Parmi les éclipses auxquelles on peut songer, étant donné l'époque et la contrée, celle qui eut lieu le 28 mai 585 avant J.-C. dans la région de l'Halys, et qui changea l'aube du jour en nuit, doit être considérée, d'après les calculs les plus exacts, comme celle à laquelle se rapporte le récit. Si l'on détermine par cette date astronomique celle de la bataille, ce n'était plus le conquérant Cyaxare, mais Astyage

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qui régnait sur l'empire des Mèdes parvenu alors à l'apogée de sa puissance, et le roi de Babvlone ne pouvait être que Nabuchodonosor'. Pline lui-même rapportait Téclipse à la quatrième année de la xlviii" Olympiade (585) - : c'était Tannée de la mort du tyran de Corinthe Periandre, et à peu près la cinquante-quatrième de la vie de Thaïes.

Ce traité de paix trace une division mémorable dans l'histoire de l'Asie occidentale. C'est un acte par lequel l'empire conquérant renonçait à la domination universelle et absolue; ; c'est une tentative pour former, par voie de délimitation con" tractuelle, un système d'Etats en Asie, tentative tout particulièrement encouragée par les Etats de second ordre qui voyaient là pour eux-mêmes la plus sûre garantie de leur indépendance. Quant à la Lydie, elle avait désormais, comme la Médie, rang de grande puissance ; la cour de Sardes se trouvait mise sur le même pied que celle d'Ecbatanc, et, pour cimenter l'union des deux Etats, le fils du roi des Mèdes épousa la fille d'Alyatte.

Alyatte avait retrouvé sa liberté d'action ; il se tourna de nouveau du côté de la mer pour y affermir, dans une population divisée, la puissance lydienne, tantôt par la force des armes, tantôt par des moyens pacifiques. Il avait épousé successivement des femmes cariennes et des femmes lydiennes ; il avait marié l'une de ses filles à Mêlas, citoyen considérable d'Ephèse, qui appartenait à la famille desBasilides ^. Lorsque son fils aîné Crésus, qu'il avait eu d'une Garienne, fut en âge d'homme, il l'envoya comme gouverneur en Mysie ; et un autre de ses

*) La date précédemment acceptée d'après Oltmanns (ap. Abhandl. il. Berl. Akad. 1812-1813) était le 30 septembre 610. Mais Zech {Astron. Untersuch, über die wichtigsten Finsternisse, welche von den Schriftstellern des klass. Alterth. erwähnt werden, 18,53) a trouvé par le calcul l'année 584, ou, en comptant plus exactement, le 28 mai 585. Zech a pour lui l'opinion conforme de Ha.nsen (ap. Abhandl. der Seichs. Ges. d. Wiss. Mathemat.-physik. Classe, 1865, p. 379), de Hind [Astronomical Register, n. 117. Sept. 1872) et de Bosanquet [Transact . ofthe Society of Bibl. Archaeology, II [1873], p. 147).

^) Rationem defectm intestigavit 'primus omnium Thaïes Milesivs Olympiadis XLYIII anno quarto, prsedicto solis defectii qui Alyatte rege factus est {Puy., Eist. Nat.. II, 12).

^) ^'ËLiAN., Yar. Hist., III, 26. Guia, Ephes., p. 36.

fils^ Adramyte, devint le fondateur de la ville d'Adramytion -, dont la position atteste (Clairement combien les Lydiens étaient attentifs à se créer en lieu opportun, et malgré les Ioniens, des places de commerce qui fussent bien à eux. Ainsi donc, Alyatte régna encore à peu près vingt-cinq ans après Tannée de Téclipse, et ce fut là, pour la Lydie, une période de prospérité: puis il fut ensuite enseveli auprès de ses aïeux sur les bords du lac de (xygès, en face de Sardes. Ce qui montre à quel point le vieux roi, le véritable fondateur de la Lydie, celui qui lui donna son rang dans le monde, avait, au cours de son long- règne, fait corps avec son peuple, dans[la bonne et dans la mauvaise fortune, c'est l'infatigable activité que mit la population de Sardes à exhausser avec les graviers de i'Hermos son tertre tumulaire, jusqu'à ce qu'enfin le tombeau du héros dominât fièrement toutes les autres sépultures princières qui forment, par leur réunion, comme une petite chaîne de montagnes en bordure autour du lac '.

Vers le temps même où Pisistrate à Athènes saisissait pour la première fois le pouvoir, Crésus, alors dans la force de l'âge, montait sur le trône des Mermnades. Quoiqu'il eût déjà, du vivant même de son père, été investi d'une part de souveraineté ^ ce n'est point sans peine et sans péril qu'il ceignit la couronne. Un parti puissant s'éleva contre lui, groupé autour de Pantaléon, fils d'Alyatte et d'une Ionienne, et décidé à écarter du pouvoir le fils do la Carienne \ C'était la vieille querelle qui, malgré le règne pacificateur d'Alyatte, se rallamait toujours. Crésus triompha de son adversaire et punit tous les partisans du vaincu avec la rigueur impitoyable d'un despote oriental. Mais, dès qu'il eut atteint son but , il se hâta d'effacer la trace de ces événements.

') Steph. Byz., s. y. 'AopajA-jTîiov,

-) Sur les tombeaux des princes lydiens, voy. Olfers (ap. Abhandl. der Berl. Akad., 1858, p. 53.9 sqq.). p, Curtius, ap. ArcJùiol. Leitung, ISoß. p. 148 sqq.).

^) Crésus était associé à son père (depuis 574 d'après Larcher) en guçdité de ap"/wv 'Aùpa}j."jTT/oy x£ xoi &rßT^:^ sijôîo'j (NicoL. Damasc, §p. fragm. Hist. i/r^c, III. p. 397).

*) Herod., I, 92.

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