Bellin,, vn
JasoD, successeur et peut-être fils de Lycophron, voulut lui faire jouer un autre rôle. Il prit à sa solde 6000 mercenaires, qu'il exerça avec le plus grand soin, et dont il s'assura la fidélité par ses largesses; il força plusieurs villes de Tbessalie d'accepter son alliance, c'est-à-dire sa suprématie, conclut avec Alcétas, roi d'Épire, un traité qui faisait de l'Épirote un vassal du prince thessalien; et, comme Pharsale s'appuyait de Sparte, il entra en relation avec Thèbes, mais refusa l'amitié d'Athènes, pour n'être point gêné, par cette alliance, dans ses projets maritimes. Pharsale était son grand obstacle. Il amena Polydamas à une conférence, lui montra ses forces, ses plans, et obtint de lui la promesse que si Sparte ne le secourait point activement, il oavrirait ses portes. Sparte refusa toute assistance. Polydamas et Jason tinrent leur parole : l'un livra la ville» l'autre tl araita en alliée.
Maître alors de toute la Thessalie, Jason se fit nommer tagos, chef suprême et légal du pays. Il porta ses forces à 28000 hoplites et à 8000 cavaliers, sans compter d'innombrables troupes légères. Il voulait aussi avoir une puissante marine, et ses secrètes espérances dépassaient encore la portée de ses forces. Après Leuctres, invité par les Thébains à les aider pour achever la ruine de Sparte, il avait artificieusement ménagé une trêve, qui sauva les débris de l'armée de Gléombrote. Il convenait à ses desseins qu'une des deux villes ne l'emportât pas sur l'autre, afin que leur rivalité lui ouvrît un chemin plus facile à la domination de ia Grèce. Un jour, il annonça l'intention d'aller offrir à Delphes un sacrifice et de présider les jeux pythiens. Dans ce but, il avait exigé de ses sujet une contribution de 1000 bœufs et de 10000 têtes de menu bétail. Étrange et prodigieuse offrande qui devait, en étonnant la Grèce, lui donner une effrayante idée des forces de la Thessalie. Mais, comme avant son départ il donnait publiquement audience, sept jeunes gens s'approchèrent de lui, sous prétexte de lui faire juger un différend, et le tuèrent. Quelque temps auparavant, les Delphiens, menacés dans le privilège dont ils étaient en possession, avaient consulté l'oracle pour savoir comment ils
devaient repousser Jason. « Le dieu saura se défendre, » leur avaient répondu les prêtres. Le dieu s'était défendu. Ceux des meurtriers de Jason qui échappèrent à ses gardes furent reçus avec honneur dans les villes grecques, qui se sentaient menacées par Tambitieux Thessalien; ses grands desseins périrent avec lui (370).
Oa accusa aussi de ce meurtre l'un des frères de Jason, Polydoros, qui lui succéda. Polyphron, l'autre frère, tua le meurtrier, puis fut assassiné lui-même par son neveu, dévenu célèbre, entre les tyrans cruels, sous le nom d'Alexandre de Phères. Il consacra aux dieux la lance dont il avait frappé Polyphron, tua le sage Polydamas, et fit égorger tous les habitants de deux villes qui l'avaient offensé. Les Aleuades de Larisse appelèrent à leur aide le roi de Macédoine, et celui-ci étant trop occupé chez lui, ils s'adressèrent à Thèbes. On leur envoya Pélopidas, dont le ferme langage effraya assez le tyran pour qu'il s'enfuît précipitamment avec ses gardes (368). De là Pëlopidas passa en Macédoine oii il était allé déjà en 369, après la mort d'Amyntas ; il y retourna cette fois afin de renverser l'influence d'Athènes qui y prévalait, et^îi, obligea le régent Ptolémée à faire amitié avec Thèbes ; pour l'enchaîner à cette alliance, il emmena, conimà otages, Philippe, frère du roi, et 30 jeunes gens des plus illustres maisons de Macédoine. « La Grèce put voir alors, dit Plutarqué, à quel point de grandeur les Thébains étaient parvenus, l'opinion qu'on avait de leur puissance, et la confiance qu'inspirait leur justice. » Le dernier point est douteuX) mais les deux autres ne le sont pas.
lAterrëiiaoïi de Ift Perse (MIV); bataille de nantliiée (âét).
Cependant, comme au temps de la paix d'Antalcidas, leis étrangers s'occupaient de réconcilier les Grecs. Ariobarzane, satrape de THellespont, qui avait des motifs particuliers pour tirer Sparte de ses embarras, proposa une réunion de députés des divers États à Delphes. Il y envoya un homme d'Àbydos, Philiscos, avec beaucoup d'argent; mais, Thèbes
SPARTE ET THÈBES (3B7-361). 3i7
refusant d'abandonner Messène, rien ne put se conclare, et Philiscos se mit à lever des troupes pour le service des Lacédémoniens. Il fallait rompre cette alliance. Pëlopidas fut envoyé au grand roi. D'autres députés arrivèrent de Sparte, d'Athènes, de l'Arcadie, de l'Élide, d'Argos, et la cour de Suses eut encore le joyeux spectacle de la Grèce aux pieds de ceux qu'elle avait vaincus (367). Artaxerxès n'eut d'attention que pour l'homme qui avait fait trembler Lacédé-* mono, et il le trouva, vertu rare en Grèce, aussi incorruptible qu'il était brave. Tandis qu'un des députés d'Athènes se vendait pour quelque argent, Pélopidas rejetait tous leé présents du roi; mais pour sa patrie il obtenait la reconnaissance de l'indépendance de Messène, l'ordre donné à Athènes de désarmer sa Ûotte, et la menace d'être aussitôt attaquée, faite à toute ville qui refuserait d'entrer dans l'alliance de Thèbes et de la Perse.
Il était facile au roi de donner des ordres, plus difficile de les faire exécuter. Athènes condamna à mort le député qui avait trahi ses intérêts; et, lorsque les alliés furent convoqués k Thèbes pour jurer devant un envoyé perse d'observer les conditions imposées, tous refusèrent; les Arcadiens sortirent même à l'instant de la ville. Un d'eux, au retour de l'ambassade, avait dit dédaigneusement : « J'ai bien vu quantité de pâtissiers, de cuisiniers, d'échansons et d'huissiers , mais je n'ai pas vu un homme. La magnificence du roi n'est qu'une parade; son platane d'or tant vanté ne donnerait pas d'ombre à une cigale. » Ces paroles étaient de mauvais augure pour la Perse. Il y avait longtemps que ses armées n'intimidaient plus les Grecs ; et voici que toutes les pompes de la cour de Suses n'excitent que la raillerie de ces esprits moqueurs» Le traité était donc non avenu. « Ainsi, dit Xénophon, s'évanouit le prétendu empire de Thèbes. *
Durant ces inutiles et honteuses négociations, Épaminohdas avait pénétré une troisième fois dans le Péloponnèse pour arrêter la joie que Sparte prenait de sa récente victoire sur les Arcadiens, et contenir ceux-ci en prenant contre eut un point d'appui dans l'Achaïe et l'Élide. Il réussit à faire entrer les Achéens dans l'alliance de Thèbes. Gela ne dura
guère, et les Arcadiens continuèrent à se tenir à Técart. Tétait nn échec pour Thèbes, elle en éprouva un autre au nord. En 366, elle dépêcha Pélopidas à Alexandre de Phères pour ramener à accepter le traité dicté par la Perse. Le ty-ran, voyant Pélopidas mal accompagné, se saisit de lui et le jeta en prison. « Dans le commencement, dit Plutarque, il permit aux habitants de Phères de Palier voir, mais Pélopidas les exaltait par ses discours, et lui envoyait dire qu'il était insensé de mettre à mort tant de gens qui ne lu. avaient rien fait, et de l'épargner lui, qui, une fois échappé de ses mains, ne manquerait pas de le punir. Le tyran lui demanda pourquoi il était si pressé de mourir? « Afin que, devenu plus ennemi - des dieux et des hommes, tu en périsses plus tôt. » Dès lors personne ne put approcher de Pélopidas. La femme d'Alexandre, Thébé, vint cependant voir en secret le héros. Il lui fit honte de laisser vivre un pareil monstre, et dès lors elle conçut le projet qu'elle exécuta plus tard.
Ici se placent deux mauvaises actions d'Athènes : sa jalousie contre Thèbes la jeta dans Talliance du tyran; elle lui éleva une statue; elle lui envoya 30 galères et 1000 soldats, et jugeant cette fois, comme Sparte, que l'utile devait passer avant l'honnête, elle essaya de surprendre Gorinthe, ville alors son alliée, pour assurer ses communications avec TArcadie. Elle échoua de ce côté, mais elle réussit de l'autre. Une armée que Thèbes fit partir pour délivrer Pélopidas fut battue, et eût péri, si Épaminondas, qui y servait comme simple soldat, ne l'eût sauvée. L'année suivante, le peuple lui ayant rendu son commandement, il reparut en Thessalie, et il inspira assez de crainte au tyran, pour que celui-ci délivrât son prisonnier en échange d'une trêve de trente jours.
Thèbes avait reconquis son grand citoyen, mais perdu son influence sur la Thessalie, et par conséquent sur la Macédoine. Athènes, au contraire, refaisait à petit bruit son empire. Timothée venait de lui soumettre Samos, dépendance incertaine du grand roi (365), et Tannée d'après, un satrape révolté lui avait cédé une partie de la Ghersonèse,
Us prirent encore, ou firent entrer dans leur alliance les villes de la Chalcidique. Gorinthe, effrayée de cette grandeur renaissante et des intentions qu'Athènes avait récemment montrées à son égard, voulut se retirer de tout conflit. Elle envoya demander aux Spartiates s'ils pensaient que son concours pût leur assurer la paix; dans le cas contraire, elle sollicitait la permission de traiter. Sparte autorisa ce qu'elle ne pouvait empêcher. Épidaure, Phlionte, quelques autres encore, imitèrent Gorinthe.
• Thèbes n'en était pas Ik. Elle se roidit contre les difficultés pour garder le rang qu'elle avait pris. Elle n'avait jamais eu un vaisseau à la mer, Épaminondas lui persuada de construire 100 trirèmes, avec lesquelles il parcourut la mer Egée et l'Hellespont, sans remporter de notables succès, mais aussi sans éprouver de revers. La Thessalie avait échappé à son influence ; elle y renvoya Pélopidas avec une armée. D rencontra Alexandre aux Têtes de Chiens (Gynoscéphales), plaine parsemée de hauteurs, l'attaqua avec furie, le vainquit; mais se fit tuer en voulant joindre son ennemi qui se cachait au milieu de ses gardes (363).
Les villes thessaliennes, qui l'avaient appelé, le regrettèrent autant que les Thébains eux-mêmes, et lui firent des funérailles qui n'eurent jamais d'égales, si l'on admet que leur plus bel ornement n'est ni l'or ni l'ivoire, mais les larmes vraies, les regrets profonds et sincères d'un peuple^ entier. 7000 Thébains envoyés contre Alexandre le forcèrent de rendre la liberté aux villes qu'il avait prises, et de jurer qu'il obéirait fidèlement à toutes les injonctions dés Thébains.
La Thessalie replacée sous son influence, Thèbes songea à y mettre le Péloponnèse. Épaminondas conduisit, en 362, une quatrième expédition.
Le désordre y était extrême. Les Ëléens et les Arcadiens se battaient, et les choses allaient mal pour les premiers, malgré une diversion que Sparte fit en leur faveur, et qui ne lui réussit pas. Les Arcadiens s'emparèrent d'Olympie, oîi ceux de Pise, leurs alliés, firent célébrer les jeux. Celte vue rendit le courage aux Ëléens. Ils vinrent en armes, au milieu de la solennité, attaquer les Arcadiens, que soutenaient
3dô CHAPITRE XIV.
2000 hoplites d'Argos et 400 cavaliers d'Athènes. L'action fut vive et glorieuse pour les Éléens, quoiqu'on les eût jtisque-là regardés comme les plus mauvais soldats de la Grèce. Mais Olympie resta aux Arcadiens (364). Ils employèrent lès trésors du temple à solder des mercenaires. Les Maiitînéens réclamèrent contre cette impiété ; cités devant les Dix« Mille, ils refusèrent de comparaître, et. menacés d'une attaque^ fermèrent leurs portes. Les Dix-Mille eux-mêmes interdirent Temploi à de profanes usages des deniers sacrés. Aussitôt les mercenaires se dispersèrent, et les chefs, redoutant quelque accusation de sacrilège, appelèrent les Thébains. Cependant les patriotes arca(Ùens firent conclure la paix avec l'Élide, à la condition que l'or enlevé d' Olympie serait restitué. Us célébraient cette paix à Tégée, quand, au milieu de la fête, l'harmoste béotien qui commandait dans la ville une troupe de 300 hommes, et qui voyait dans cette paix la ruine de l'influence thébaine, s'empara de toute l'assemblée et l'emprisonna, feignant de croire à un complot pour livrer la place aux Lacédémoniens. L'indignation publique le força de relâcher ses captifs; mais il était trop tard. Une partie de l'Arcadie s'arma et envoya demander des secours à Sparte et à Athènes.
C'était pour arrêter cette défection du Péloponnèse que Thèbes y envoyait Épaminondas. Il vint camper dans Tégée même pour mieux cacher ses mouvements, et là, apprenant qu'Àgésilas, appelé par les Mantinéens, avait quitté Sparte avec toutes ses forces, il se jeta, par une marche de nuit, dans la Laconie. « Si un Cretois déserteur n'eût couru avertir Agésilas, Sparte, absolument sans défense, était prise comme un nid d'oiseau. »» Le vieux roi revint à temps ; il pourvut à tout, et Épaminondas fut^ comme la première fois, arrêté devant celte ville ouverte. Il avait cru la surprendre ; il n'espéra pas la réduire par un siège ; d'ailleurs il ne fallait pas se laisser enfermer dans cette vallée étroite, entre la ville et l'armée sparliate qui accourait. Il rentra en Arcadie, à marches forcées, précédé de ses cavaliers qui essayèrent im autre coup sur Mantinée; mais la cavalerie d'Athènes venait d'arriver dans cette place : elle sortit brave-
ment au-devant d'un ennemi qu elle était cependant habituée à craindre, et le repoussa. Dans cette action périt Gryllos, fils de Xénophon. Depuis qu'Athènes était rentrée dans l'alliance de Sparte^ le décret de bannissement contre le compagnon et Tami d'Âgésilas avait été rapporté.
Le temps fixé pour la fin de l'expédition approchait. Épaminondas ne voulut point repartir sans raviver l'éclat un peu obscurci des armes de Thèbes. Il vint chercher Tennemî près de Mantinée, et suivit la même tactique qu'à Leuctres* Il surprit ses adversaires qui ne s'attendaient pas à ims action ; il n'engagea que ses meilleures troupes ; enfin il concentra sur un seul point une masse profonde qui renversa tout devant elle. Il se tenait lui-même au premief rang ; car, dans ces républiques jalouses, les chefs devaient faire aussi l'office de soldats et être les plus vaillants en même temps que les plus habiles. Épaminondas &e laissa emporter trop loin en avant des siens, fut entouré d'ennemis et combattit longtemps, malgré plusieurs blessures, jusqu'à ce qu'il reçût dans la poitrine un coup de lance si violent que le bois se rompit et que le fer resta dans la plaie. Les Thébains arrachèrent avec peine son corps à l'ennemi, et l'emportèrent dans le camp, respirant encore. Les médecins déclarèrent qu'il mourrait quand on retirerait le fer de la blessure. Alors il appela son écuyer pour savoir si son bouclier était sauvé ; Técuyer le lui montra. Il demanda ensuite de quel côté la victoire était restée ; on lui dit qu'elle était aux Béotiens. « Eh bien 1 je puis mourir; » et il ordonna qu'on arrachât le fer. Dans ce moment, les amis qui l'entouraient firent entendre de grands gémissements ; un d'eux s'étant écrié : « Épaminondas, faut-il que tu meures ainsi sans laisser d'enfants de toi î — Non pas, reprit-il, non pas, par le grand Jupiter ! car je laisse après moi deux filles, la victoire de Leuctres et celle de Mantinée » (3 62).
Avant d'expirer, Épaminondas avait encore voulu voir lUidas et Daïphantos, deux de ses lieutenants qu'il jugeait dignes de lui succéder. < Us sont morts, » lui répondit-on.' « £n ce cas faites la paix. » Thèbes, en effet, avait perdn tous ses chefs, et n'avait pomt, à Mantinée, gagné une vie-
toire décisive. La cavalerie athénienne avait eu quelque avantage sur l'infanterie légère des Thébains, de sorte que, des deux côtés, on avait réclamé les morts et que deux trophées s'élevaient sur le champ de bataille. Ce combat, dit Xénophon, laissa autant de confusion en Grèce qu'il y en avait auparavant. C'était, il est vrai, le dernier coup donné à Tempire Spartiate, mais ce n'était pas la consolidation de l'empire thébain. Tous s'accordèrent à signer, l'année suivante, une paix qui reconnaissait l'indépendance de Messène et l'assurait aux autres États du Péloponnèse. Sparte protesta. Mais, maintenant seule, elle ne pouvait rien.
L'ouvrage de Xénophon s'arrête à la bataille de Mantinée. Nous avons perdu Hérodote après Platées, Thucydide en 411, Xénophon nous manque avec Ëpaminondas. Les grands hommes et les grands historiens sont morts; la Grèce s'en va.
£TAT DE LA GREGE AVANT LA BOSaiVATION
MACEDONIENNE.
Point de puissance dominante; condition meilleure des Ëtats. — £tat florissant des arts; éclat de l'éloquence, grandeur de la philosophie; Platon et Âristote. — Décadence profonde de la poésie et de la foi politique; décomposition du peuple athénien. — Les mercenaires. — Résumé.
Point de pnlsMinee dominante 5 eonditlon mellleare
de« ^tatfl*
Cependant^ à défaut de grands hommes et de grandes choses, la Grrèce, après la paix signée en 361, allait-elle an moins retrouver le calme? On pouvait raisonnablement Tespérer.
Depuis un siècle et demi la Grrèce se déchirait de ses propres mains. Les uns s'étaient armés pour saisir romnipotence, les autres pour briser Tusurpation. Sparte, Athènes, Sparte encore, puis Thèbes, s'étaient épuisées à soutenir une fortune trop grande. Chacune à son tour avait vu, le len« demain de la victoire, ses alliés se tourner contre elle. L'esprit d'indépendance municipale avait vaincu l'esprit d'union. L'expérience était achevée. La Grèce, obéissant à d'invincibles instincts, ne voulait pas devenir un empire.
De toutes ces dominations brisées, une seule était regret* table, celle d'Athènes et de Périclès. Tant qu'elle avait duré il y avait eu moins de cruautés et d'injustices, plus d'éclat et de prospérité que la Grèce n'en avait jamais connu. Sparte avait appesanti sur tous un joug brutal. La conduite de Thèbes à l'égard de Thespies, de Platées, d'Orchomène, même à Tégée, l'habitude qu'elle commençait à prendre
d'envoyer, elle aussi, des harmostes chez ses alliés, n'annonçaient pas une autorité plus douce. D'ailleurs elle n'avait aucun plan, et point de but élevé ; comme Sparte, elle voulait le pouvoir pour le pouvoir même. La Grèce n'eût rien gagné à lui obéir. Cette domination, pas plus que celle de Lacédémone^ n'avait donc en soi sa raison d'être. Toutes deux prenaient beaucoup et ne donnaient rien. On n'était plus, en effet, aux temps où une coalition était nécessaire. Le lendemain de l'invasion persique, il y avait à craindre on retour offensif, comme il y avait eu Xerxès après Darius ; et c'est h ce qui avait légitimé l'empire d'Athènes. C'est aussi parce que cet empire sortit naturellement du milieu des faits qu'il fut si longtemps incontesté* Mais, au moment où nous sommes arrivés, quels dangers l'œil le plus perçant pouvait-il découvrir? A l'Orient, la Perse se débattait dans cette longue agonie des États orientaux, si peu vivants et pourtant si lents à mourir d'eux-mêmes. A l'Occident, les Romains en étaient encore à rebâtir leur ville brûlée naguère par les Caulois. Du nord, que redouter? Jason était mort et avec lui ses grands desseins. Quant à la Macédoine, si troublée et depuis tant de siècles impuissante, prophète bien moqué eût été celui qui eût prédit sa fortune prochaine.
Un ami de la Grèce eût donc, à cette heure, vu sans effroi finir la sanglante expérience qui s'était poursuivie depuis cinq ou six générations. Les Grecs, ne pouvant s'unir, semblaient du moins être arrivés à des conditions générales d'existence plus équitables et meilleures. Il n'y avait plus de peuple dominant sur un autre peuple, par conséquent plus d'empire ; mais il y avait aussi moins de morcellement. Beaucoup de petits États avaient disparu au sein des confédérations qui maintenant couvraient des provinces entières; moyen plus sûr et moins contraire aux tendances impérieuses de l'esprit grec, d'arriver un jour peut-être, par l'union des ligues provinciales, à une confédération de tout le corps hellénique. En outre, ces ligues sont faites à des conditions plus justes. Tous les alliés d'Athènes, les plus fai^ blés comme les plus puissants, ont une voix au congrès gé«
néral. Dans la nouvelle alliance entre Lacédémone et plusieurs peuples du Péloponnèse, il est convenu que chaque État commandera sur son territoire.
Une des grandes iniquités de Lacédémone, Thilotisme des Messéniens, était réparée; Messène était indépendante et Sparte enfermée dans sa vallée de TEurotas. L'Arcadie, renonçant à ses antiques divisions, avait formé de 40 de ses villages réunis dans la Grande Cité, MègalopoliSy un État capable de tenir en bride l'ambition Spartiate, et de couvrir contre elle le reste du Péloponnèse. Gorinthe, rassasiée de guerre, n'aspirait qu'à la paix, au commerce, au plaisir. Argos, naguère souillée de sang, voyait au moins les factions s'apaiser et lui donner quelque répit. Les Achéens renouaient leur vieille fédération avec des idées d'égalité et de justice qui leur vaudront l'honneur d'être les derniers survivants de la Grèce. La ligue béotienne obéissait à Thèbes, mais maintenant sans trop de contrainte. Athènes enfin relevait peu à peu sa marine, son commerce, et ramenait à elle ses anciens alliés par la sagesse de sa conduite.
Qui empêchait ces États rentrés dans leurs limites de vivre en paix, après s'être mutuellement convaincus d'impuissance, dès qu'ils voulaient en sortir ? Pourquoi ne seraientils pas redevenus ce qu'ils avaient été, trois quarts de siècle plus tôt, chacun un foyer de lumière ? Malgré tant de combats et d'égorgements, les cités helléniques avaient encore une population nombreuse, active, intelligente. Leurs soldats étaient toujours les meilleurs soldats du monde, car la légion romaine n'avait pas fait ses preuves, ni la phalange macédonienne. Leurs savants, leurs artistes étaient nombreux. Pour l'art, pour la philosophie, pour l'éloquence, ce que l'on a appelé le siècle de Périclès continuait.
^UU fl«rlMMMit des «rto; éclat de rélo^uenee, ffrandenr de la pUllo«opme$ Platon et Arl«tote.
Phidias, Polyclète, Zeuxis, Parrhasios étaient morts, et entre les mains de leurs successeurs l'art fléchit; le goût est moins pur, le style moins sévère. On donne trop à la grâce ; on parle plus aux yeux qu'à la pensée ; et comme il
n*y a plus de grand peuple, déjà la grande architecture est morte. Mais Praxitèle naissait peut-être cette année même. Pamphyle^Nicias, Euphranor, le dernier à la fois peintre et sculpteur, fiorissaient ; Apelles allait porter la peinture au plus haut degré de perfection que l'antiquité lui ai donné, Bt Lysippe mériter qu'Alexandre ne permît qu'à lui seul de reproduire, avec le marbre ou le bronze, sa royale image.
L'art montre donc à peine quelques symptômes de défaillance, plutôt encore pour l'avenir que dans le présent. L'éloquence et la philosophie n'en ont point. La tribune d'Athènes retentit des accents passionnés et virils de Démosthène, de Lycurgue, d'Hypéridès et d'Hégésippos. Eschine y' apporte le mouvement et l'éclat de sa parole; Phocion sa vertu. Mais sortons de l'atmosphère brûlante du Pnyx, descendons aux jardins d'Académos ; voyez ces hommes venus de tous pays et suspendus aux lèvres d'un disciple, d'un ami de Socrate ; écoutez-le, c'est l'Homère de la philosophie, c'est un des révélateurs de l'humanité, c'est Platon. Les Grecs contaient que son vrai père était Apollon ; qu'à son berceau les abeilles de THymette avaient déposé leur miel sur ses lèvres, et que le jour où il fut conduit à Socrate, le philosophe vit un jeune cygne qui, s'élevant de l'autel de l'Amour, vint se reposer dans son sein, et prit son vol vers le ciel, avec un chant mélodieux qui charmait les divinités et les hommes.
Après la mort de Socrate, ses disciples dispersés avaient fondé diverses écoles : Euclide, celle de Mégare, qui revint à la métaphysique, dédaignée par le maître, mais prépara les voies aux pyrrhoniens; Aristippe, le précurseur d'Epicure, celle de Gyrène, qui proposa pour but à l'homme le bonheur, mais en l'y conduisant par le plaisir, au lieu de l'y mener, comme Socrate, parla vertu; Anthisthène, enfin, l'école cynique, autre exagération mauvaise, qui, prétendant revenir à la nature, tuait la société. Platon prit une route ei plus haute et plus large. Il étudia aussi l'âme humaine, mais cette connaissance ne fut pour lui que le point de départ d'un système qui, sortant du ferme terrain de la cx)n6cience; voulut s'élever jusqu'à la connaissance de tous les êtres et
de Dieu, leur principe commun. U reprenait donc les spéculations théoriques, condamnées par Socrate; il rendait k l'imagination les droits que son maître lui avait déniés, et il expiait cette imprudence, à la fois téméraire et heureuse, en mêlant l'or pur et le plomb vil, dans Tédifice qu'il éleva. L*immortel rêveur, en effet, est dans la vérité, quand il plane au-dessus de ce monde pour chercher en Dieu même, en un Dieu étemel et réunissant toutes les perfections, les principes de la société et de la morale individuelle; il descend au-dessous du plus vulgaire législateur, quand il veut donner un corps à ses conceptions grandioses. Disciple à la fois de Socrate et de Lycurgue, il emporte, d'un sublima effort, Tâme au pied de réternelle justice; mais, pour exiger d'elle plus que sa nature ne peut donner, il la laisse retomber au milieu des souillures d'une vie où tontes les conditions de l'ordre social sont renversées. Il donne à la conscience son rang, au-dessus de toutes les vicissitudes, et à l'âme rimmortalité ; il voit le bonheur dans la vertu, même bafouée et clouée sur la croix; il voit le malheur dans le crime, même heureux et honoré; il est chrétien dans sa morale, j'allais presque dire dans son dogme, avant le christianisme; et la cité qu'il fonda dans sa République n'est qu'un monsCiueux assemblage d'existences et de lois contre nature : la promiscuité des biens, des enfants et des femmes, la mort des nouveau-nés, contrefaits ou dépassant le chiffre immuable des citoyens, l'esclavage consacré, le système des castes établi, la liberté détruite, les enfants menés à la guerre « pour qu'on leur fasse en quelque sorte goûter le sang, comme on fait aux jeunes chiens de meute, » la cité, enfin, fermée aux étrangers, aux poètes dramatiques, à Sophocle, à Eschyle, à Hésiode, même à Homère. Il cite le divin aveugle devant les juges de sa République, il l'accuse, le condamne; et rompant sans retour, mais douloureuseaent, avec le poète bien-aimé, il répand sur lui des parfums, il orne sa tête de bandelettes, et le reconduit hors des portes, comme un corrupteur de l'État. Il proclame Dieu, sa providence, sa bonté infinie; mais cette bonté, il loffense, et rélève de Socrate justifie la mort de son maître, quand il
ââ8 CHAPITRE XV.
inscrit en tète de ses lois le droit de bannir celui qui n'aurait pas sur Dieu la même opinion que lui-même.
Un communisme idéalisé, un despotisme légal et vertueux, bien que ces mots hurlent à côté Tun de Tautre, et les aberrations les plus étranges; voilà en politique sociale le dernier mot de Platon, de Thomme pourtant qui fonda la philosophie spiritualiste, du théologien qui mérita Tadmiration des Pères de TÉglise.
En 360 Platon était âgé de 70 ans; mais il avait encore toute la plénitude de son brillant génie, toute sa divine élégance et sa mélodieuse parole. Âristote en avait 24. Entre ces deux colosses de la pensée, il n'y a point place pour Xénophon, qui avait timidement lutté contre le premier , accusant « ces hommes fameux devenus amoureux des mystères de rÉgypte, » et opposant son Banquet au Banquet de Platon, la Cyropédie à sa République.
Aristote, né en 384, à Stagire, dans la Ghalcidique, d'un Asclépiade, médecin du roi de Macédoine, Amyntas II, vint à 17 ans à Athènes, où, pendant 20 années, il écouta Platon, où pendant 13 autres années, de 335 à 323, il enseigna luimême. A Tavénement de Philippe, Aristote n'avait encore rien écrit, rien enseigné, car il n'ouvrit son école, au Lycée , ^'à l'âge de 50 ans. Mais déjà il montrait cette activité prodigieuse qu'il eut jusqu'à son dernier jour, et qui faisait dire à son maître, qu'avec lui c'était le frein qu'il fallait et non l'éperon. H n'avait donc point encore formé ce recueil de 158, d'autres disent de 255 constitutions tant grecques que barbares, que nous avons perdu, mais d'où il tira sa Politique, ni composé sa prodigieuse histoire des animaux. Pour de telles œuvres, il fallait, ce qu'il eut plus tard, l'amitié de deux rois et le secours d'Alexandre, qui lui donna 800 talents pour sa bibliothèque, et employa des milliers d'hommes à rechercher pour lui les plantes et les animaux de l'Asie. En 859 le colossal monument qu'Aristote devait élever à la science n'était pas debout, mais l'artiste était à l'œuvre dans les profouuours de sa pensée. Venu après deux siècles de prodigieux efforts faits par l'esprit grec pour pénétrer les secrets du monde, Aristote rassembla tout en lui, pour tout
îéconder. 11 dressa Tinventaire des connaissances humaines, comblant les lacunes, créant des sciences nouvelles, et en portant d'un coup quelques-unes k leur perfection. Quel homme, que celui dont un philosophe illustre a pu dire • «c Depuis Aristote, la science de la pensée n'a fait ni un pas en avant, ni un pas en arrière* » Aristote embrassa, comme Platon, dans une théorie systématique, l'ensemble des choses; mais en sacrifiant moins que lui le réel à Tidéal. Il saisit puissamment le monde des faits contingents, et mérita par la haute portée, autant que par le caractère encyclopédique de ses ouvrages, d'être appelé, comme l'appellent les Arabes, le précepteur de l'intelligence humaine. Il fonda la méthode d'observation, puissant agent de découvertes; mais il la soumit à la pensée qxi analyse et compare, qui trouve les principes et proclame les lois de la vie : ici simples, là compliquées, suivant que l'organisme se développe; fatales, au dernier degré de l'échelle des êtres, libres et morales dans l'homme , mais soumises encore , dans cette sphère plus haute, à la cause première qui communique à l'univers le mouvement et la vie. Ce dieu d'Aristote n'est guère, il est vrai, qu'un premier moteur, indifférent k l'homme, et ne lui assurant point une vie à venir récompensée ou punie. Ces larges horizons ouverts par Platon, à l'âme humaine, Aristote les ferme et les voile. Pourtant, si la lettre à Alexandre était de lui, on y trouverait, comme un écho du texte biblique : Cœli endrtant gloriam Dei : « Dieu est un, quoiqu'il ait plusieurs noms, suivant les différents effets qu'il produit. Sa puissance est infinie, sa beauté sans égale, sa volonté immuable, sa vie immortelle. Il juge au plus haut des cieux, en un lieu immobile, d'où il donne, comme il lui plaît, l'impulsion aux sphères célestes.... Le monde est une grande cité dont Dieu est la loi suprême. De quelque nom qu'on l'appelle, Zeus, Nécessité, Destin, il est toujours lui, traversant le monde appuyé sur la justice qui laccompagne, cour punir <îeux qui transgressent sa loi. »
Là pensée humaine suit encore, après vingt- deux siècles, les deux voies ouvertes par Platon et le Stagirite : religieuse, morale et poétique avec l'un; savante^ rigoureuse et sévère
avec l'autre. Elle obéit à la puissante impulsion d'Âristote, et, comme lui, veut pénétrer tous les mystères du monde physique et de l'âme humaine ; mais elle écoute aussi la voix du cygne mélodieux, et suit les nobles inspirations du spiritualisme platonicien.
Décadence profonde de la poésie et de la fol pollUque 9 décomposition du peuple athénien.
Le temps où l'humanité faisait de telles conquêtes, n'était pas un temps d'hébétement moral. Où donc y avait-il décadence ? En deux points, tous deux se touchant, et sans doute nés l'un de l'autre. La poésie s'en va, chassée par ses deux sœurs, l'éloquence et la philosophie ; la foi patriotique s'en va, minée par le malheur et la crainte.
Goname une vaillante armée qui, en avançant toujours, laisse sur chacun des champs de bataille où elle a vaincu, quelques-uns de ses meilleurs soldats, la Grèce ne voit plus à ses côtés, mais bien loin derrière elle, ceux dont les chants avaient charmé sa virile jeunesse. Durant toutes ces guerres, le ciel s'est assombri; l'élan, l'enthousiasme sont tombés. Plus de poètes, maintenant 1 La lyre de Pindare est brisée comme celle d'Homère, de Sophocle et d'Aristophane. Le monde se fait vieux, la muse n'y trouve plus de ces aspects nouveaux qui l'inspirent; et volontiers elle dirait : il n'y a plus rien à voir sous le soleil. Au lieu de poètes, ce sont maintenant les savants, les philosophes qui viennent regarder sous cette euveloppe, pour analyser et décomposer ce qu'ils y trouvent. Ils arrachent et déchirent ce voile d'Isis que la muse avait brodé de si brillantes couleurs. Sans doute la science y gagne, l'esprit s'agrandit et s'élève; des conceptions plus viriles, et plus véritablement religieuses, prendront la place des antiques légendes; mais adieu sans retour aux chants aimés, aux chants qui berçaient l'âme si doucement, quand ils tombaient de la bouche d'Homère, qui l'enflammaient et lui soufflaient le patriotisme et le dévouement quand ils s'échappaient des lèvres frémissantes de Tyrtée ou de Simonide, de Pindare où de l'héroïque soldat de Marathon.
La démocratie triomphante est pour quelque chose dans cette ruine de la poésie grecque. La tribune, trop pleine d'émotions, tue le théâtre. Quiconque sent en soi le talent ou le génie devient orateur, et Tinvincible attrait des succès de parole empêche de chercher des succès différents. Un siècle plus tôt, la philosophie eût laissé aux muses Platon, certainement, peut-être Aristote même; l'éloquence leur eût, certes, abandonné aussi quelques-unes de ses conquêtes.
En ceci, au moins, il n'y a qu'échange entre les neuf sœurs; ce que Tune perd, l'autre le gagne. L'esprit grec, pour cela, ne baisse pas, bien qu'une corde puissante et chère ait cessé de vibrer. Mais ce qui s'en va sans retour, c'est la foi politique. Athènes, Sparte, ont perdu la première vertu d'un peuple :^ la oroyance à elles-mêmes. Elles n'ont plus, Tune depuis Égos-Potamos, l'autre depuis Leuclres et Mantinée, cette confiance, cette juvénile audace , qui, tempérée par la raison, surtout quand cette raison s'appelle Périclès, fait accomplir de grandes choses. Jadis, l'intervalle qui séparait le peuple athénien de ses chefs était à peine celui qui sépare deux combattants, l'un au premier rang, l'autre au second; et à Miltiade, à Gimon, à Aristide, il n'était pas même accordé une place à part pour leurs noms sur les trophées de victoires. Aujourd'hui les Athéniens ont si petite opinion d'eux-mêmes, que les voici retournés au culte des héros. Pour un devoir accompli, pour un mince exploit de guerre, ils donnent ce qu'ils ne donnaient naguère qu'aux dieux : des statues de marbre ou d'airain, et Wentôt ils prostitueront jusqu'aux honneurs divins. C'en est fait! la Grèce aura peut-être encore de grands hommes, elle n'aura plus de grands peuples.
Il y a un mot d'Isocrate qui, contre l'habitude, est juste et profond : dans Alhènes, on ne trouve plus d'Athéniens. « Nous avons perdu en Egypte 200 navires avec les équipages; 150 auprès de Gypre; dans la Thrace 10 000 hoplites d'infanterie, tant à nous qu'à nos alliés; en S;cile, 40 000 soldats, 240 galères; dernièrement encore, dans THellespont, 200 navires. Qui pourrait compter encore tout
ce que nous avons perdu en détail, soit en hommes, soit en vaisseaux? Il- suffit de dire qu'éprouvant chaque année de nouvelles disgrâces, nous célébrons tous les ans de nouvelles funérailles publiques. Nos voisins et les autres Grecs accouraient en foule à ces pompes funèbres, moins pour partager notre douleur que pour jouir de nos calamités. Enfin Athènes voyait peu à peu les tombeaux publics se remplir de ses citoyens, et leurs noms remplacés sur les registres par des noms étrangers. Ce qui prouve la multitude d'Athéniens qui périrent alors, c'est que nos familles les plus illustres et nos plus grandes maisons, qui avaient échappé à la cruauté de la tyrannie et à la guerre des Perses, furent détruites et sacrifiées à cet empire maritime, l'objet de nos. vœux. Et si par les familles dont je parle, on voulait juger des autres, on verrait que le peuple d'Athènes a été presque entièrement renouvelé. »
Ces nouveaux citoyens avaient apporté de nouvelles mœurs. L'incrédulité augmentait. Si les dieux se mouraient, le cuUe de la patrie et un sentiment énergique des devoirs de l'homme et du citoyen auraient pu remplacer avec avantage l'ancienne religion trop bafouée. Mais quelle patriotique ardeur pouvait avoir cette population étrangère, ces enfants qu'Athènes n'avait point portés, qu'elle n'avait pas nourris de sa parole, des leçons de son histoire? Quels citoyens faisaient ces aventuriers, ces métèques enrichis? Démosthène se plaint de ne pas trouver, dans la turbulente et rieuse assemblée où il parle, la gravité nécessaire aux grandes affaires. Partout ailleurs, même légèreté frivole en face des devoirs austères qu'un contemporain de Périclès savait remphr si bien. Sauf un goût délicat pour l'art, mais pour l'art effémijié qui charme et distrait, pour celui d'Isocrate, non pour l'art viril, qui élève et enflamme, pour celui de Polyclète et de Sophocle, Athènes devenait Garthage, le gain et le plaisir y étaient la grande affaire.
Une autre influence mauvaise, délétère, dans toutes les cités riches, était celle de l'esclavage. L'esclave, voué par sa condition même à la sensualité, au vol, à la ruse, à toutes les basses et ignobles passions, se vengeait de l'homme libre
en le corrompant pour profiter de ses vices, et on ne fait pas de bons citoyens avec des hommes corrompus.
Il en coûte à dire, la philosophie elle-même, en hostilité avec l'ordre social établi, n'était pas une école de patriotisme, mais un dissolvant de plus jeté dans la cité. La grandeur, la salut de TÉtat étaient la constante préoccupation des contemporains de Miltiade et de Périclès ; les élèves de Socrate se disent, comme lui^ citoyens du monde, enseignent avec Platon le mépris des institutions nationales , avec Zenon une indifférence égale pour la liberté et la servitude, ou même, ainsi que Xénophon à Goronée, tirent Tépée contre leurs concitoyens.
Cette indifférence politique, cette sensualité béotienne qui envahissaient même la cité de Solon, étaient célébrées en plein théâtre, sans que le poète eût cette fois Texcuse d'Aristophane, quand celui-ci faisait jouer ses Acharniens. < Quels contes est-ce que tu nous débites là ? dit Alexis. Et le Lycée, et l'Académie et l'Odéon, niaiseries de sophistes où je ne vois rien qui vaille. Buvons, mon cher Sicon, buvons à outrance et faisons joyeuse vie, tant qu'il y a moyen dy fournir . Vive le tapage, Manès ! Rien de plus aimable que le ventre. Le ventre, c'est ton père ; le ventre, c'est ta mère. Vertus, ambassades, commandements, vaine gloire et vain bruit du pays des songes ! la mort te glacera au jour marqué par les dieux ; et que te restera-t-il ? Ce que tu auras bu et mangé, et rien de plus. Le reste qst poussière, poussière de Périclès j de Godrus, de Gimon. »
I<e« mereenalretf.
De ce mal, la défaillance des vertus civiques, en natt un autre qu'il faudrait appeler d'un nom particuher, car c'est un phénomène général qu'on retrouve à plusieurs époques de l'histoire, dans l'Italie dégénérée comme dans la Grèce mourante, dans TÉgypte décrépite et l'Orient épuisé, à Garthage et dans le chaos où s'éteint la guerre de Trente ans : je veux dire l'habitude de vendre son sang, son courage, pour se mêler a des querelles où nul intérêt élevé ne vous
appelle. Si le droit de tuer est un droit terrible dans les guerres légitimes où le soldat défend sa patrie et ses pénateSy que sera-ce quand il tuera pour vivre, par métier et pour gagner quelque argent? Un fait immoral ne peut avoir que d'immorales conséquences : les mercenaires achèveront de ruiner la Grèce. Depuis longtemps les Grecs connaissaient trop les routes de Suses et l'argent du grand roi. Il en avait toujours à sa solde des troupes nombreuses, et, depuis le jeune Gyrus, son intervention dans les affaires de la Grèce n'a d'autre but que d'y ramener la paix, pour y trouver des soldats à vendre. Il y prend même des généraux, il loue les services de Ghabrias et d'Iphicrate. Le danger n'est pas seulement dans l'or corrupteur que ces mercenaires rapportent, ni dans l'oubli de la patrie et de ses devoirs austères, dans les habitudes de violences et de rapines que la vie des camps leur a données, dans les vices que le mol Orient leur inocule; car si beaucoup encore reviennent dans leurs cités étaler ces richesses mal acquises, bien peu dans quelques années s'y décideront. Mais ils mourront là où ils auront vécu ; et alors le mal pour la Grèce sera dans cette migration continuelle qui lui enlèvera le meilleur de son sang. Tout homme d'activité, de courage, d'ambition, toute la partie énergique de la population grecque courra en Asie, et ainsi la mère patrie se dépeuplera. A Issus, Darius aura 40 000 mercenaires grecs. Sous Alexandre et ses successeurs le mal décuplera d'intensité, et la Grèce périra, suivant l'énergique expression de Polybe, faute d'hommes.
Déjà cette fatale habitude gagne la Grèce même. Les villes pour vider le plus léger différend, ne s'en rapportent plus au courage de leurs citoyens, elles soudoient des mercenaires. Orchomène, en 371, en achète pour combattre une petite et obscure cité d'Arcadie; Athènes ne peut plus s'en passer; les tyrans de Thessalie, comme ceux de SicÛe, n'ont pas d'autres soldats; Sparte elle-même en soudoie. La Grèce n'est plus qu'un grand marché où il se vend du courage à tous les prix : marchandise frelatée , car ce courage vénal est toujours mêlé de perfidie et de trahison. Avec lui plus de victoire certaine, plus de négociation sûre. Un jour.
Iphicrate reçoit d'AmphipoIis des otages qui vont enfin rendre à Athènes cette grande cité. Un mercenaire lui succède, il restitue les otages et passe au service du roi de Thrace : Amphipolis est perdue. Cette leçon, pas plus que bien d'autres, ne profita aux Athéniens. Les fêtes, les luttes des orateurs et les spectacles, qui n'étaient jadis qu'une distraction aux virils travaux du commerce et de la guerre, étaient devenus le principal. Pourquoi ce peuple délicat et bel esprit, ce roi courtisé par tant de flatteurs, n'aurait-il pas, aussi bien qu'un potentat, une armée à ses gages? c Avec un peuple nombreux, dit Isocrate, avec des finances épuisées, nous voulons comme le grand roi nous servir de troupes mercenaires.... Autrefois si on armait une flotte on prenait pour matelots des étrangers et des esclaves; les citoyens étaient soldats. Aujourd'hui nous armons des étrangers pour combattre, et nous forçons les citoyens à ramer. Ainsi, quand nous faisons une descente sur les terres ennemies, on voit ces fiers citoyens d'Athènes qui prétendent commander aux Grecs , sortir des vaisseaux la rame à la main, et des mercenaires s'avancent au combat couverts de nos armes. » Dès que la guerre est déclarée, s'écrie Démosthène, le peuple tout d'une voix décrète : « Qu'on appelle dix mille, vingt mille étrangers. » La vie du soldat devenant an métier, le luxe se glissa dans les camps, embarrassa les armées de bagages, et rendit leur entretien plus coûteux : autre sujet des plaintes de Démosthène.
Ainsi se perdaient les habitudes militaires et toutes les vertus qui tiennent aux armes. Les armées cessant d'être nationales, les généraux cessèrent d'être citoyens. Ils devinrent des chefs de bandes occupés de se faire quelque établissement avantageux, de gagner le plus possible en se mettant au service des étrangers, parfois même des ennemis de leur patrie. Ainsi Chabrias accepta le commandement des forces de l'Egypte révoltée, dans un temps où Athènes recherchait l'alliance du grand roi ; et il revint de ce service avec des mœurs si dissolues que la licence d'Athènes ne put même lui suffire. Iphicrate, qui conduisit 20 000 mercenaires grecs à Artaxerxès, devint le gendre du Thrace Gotyg
et le seconda dans des expéditions ouvertement dirigées contre les Athéniens, Tons ces généraux, dit Théopompe, même le fils de Conon, Timothée, de tous le plus patriote et le plus désintéressé^ préféraient la vie molle des contrées étrangères au séjour d'Athènes. Charès, un des favoris du peuple, vivait d'ordinaire à Sigée, sur la côte d'Asie. Agésilas alla mourir octogénaire au service d*un roi égyptien, et termina en aventurier une vie qui n'avait pas été sans gloire. • Il résultait de là deux autres conséquences fâcheuses ; la première, c'est la facilité du peuple k concevoir des soupçons sur des généraux qui avaient trop d'amis à l'étranger pour servir avec ce dévouement qui ne veut d'autre alternative que le succès ou la mort; la seconde, c'est la séparation, mauvaise en un petit Etat, qui se fit entre la tête qui concevait et la main qui exécutait. Les grands hommes d'Athènes de l'âge précédent étaient tous, et tour à tour, orateurs et généraux. Phocion,au dire de Plutarque, fut le dernier qui abordât aussi résolument la tribune que le champ de bataille. De là l'influence d'hommes qui, n'ayant pas été mêlés de près aux affaires, souvent les compromettaient pour une période bien cadencée' et un applaudissement des gens du Pnyx. Iphicrate, accusé, ne sut se défendre qu'en montrant son épée et les poignards des jeunes gens qu'il avait répandus dans l'auditoire.
AitolbllMeiiieBt du «entlment de la nailonallté hellénique.
nésnmé.
D y a une force capable de réparer bien des fautes, l'amour du pays. Les Grecs avaient deux patries, leur ville d'abord, ensuite la Hellade; dans l'intérieur des cités le patriotisme fléchissait, dans la nation même le sentiment de la nationalité hellénique s'effaçait. L'union fraternelle des tribus grecques avait toujours été bien faible, même aux plus beaux jours ; alors, du moins, la haine pour l'étranger était vigoureuse, et tous, au besoin, s'unissaient contre lui. Quand Mardonius offrait aux Athéniens les riches présents de son maître, ils repoussaient l'amitié du barbare, aussi héroïquement qu'ils avaient repoussé ses armes. Un siècle s'écoule, tout change. Sparte^ Thèbes, Athènes elle-même, courtisent
le grand roi, reçoivent son or, obéissent à ses ordres. A force de s'envier, de se haïr, et de guerroyer les unes contre les autres, les cités grecques en sont venues à préférer l'étranger au compatriote. Ce sont les Perses qu*aujourd*liui tel peuple appelle; demain il cherchera ses alliés autre part; mais toujours l'étranger aura maintenant la main dans les affaires de la Grèce. Au bout de ces habitudes, de ces querelles, de cet affaissement moral, il y a certainement un çiaître.
En résumé, bien qu'à la mort d'Épaminondas rien ne montrât la ruine prochaine du monde grec, puisque si en littérature certains genres faiblissaient, c'était au profit de certains autres; puisque si en politique les grands Etats étaient abaissés, c'était à l'avantage des petits; puisque enfin si les peuples plus mélangés, plus amollis, plus corrompus, avaient perdu de leurs vertus civiques, il y avait encore des citoyens, tels que Lycurgue et Démosthène; néanmoins la décadence avait bien réellement commencé. Mais elle pouvait durer longtenips, sans amener de catastrophe; car le courage et l'esprit militaire n'étaient éteints ni à Thèbes, ni à Lacédémone ; et on verra les Athéniens se souvenir plus d'une fois du nom qu'ils portent. L'union de tous sous un seul, si souhaitable pour le salut et la grandeur de la Grèce, était dissoute; le patriotisme national était affaibli; mais comme aucun ennemi extérieur n'était alors menaçant, l'union, pour le moment, n'était pas nécessaire, et l'habitude d'invoquer l'assistance des barbares ne semblait pas un danger sérieux.
La Grèce paraissait donc avoir encore devant elle de longs jours ; et elle fût restée maîtresse de cet avenir sans le phénomène, unique dans Thistoire, de deux grands hommes se succédant sur le même trône. La Macédoine a tué la Grèce : Philippe l'asservit, Alexandre lui fit plus de mal, il l'entraîna sur ses pas et la dispersa sur la surface de l'Asie. La Grèce après lui, fut à Alexandrie, à Séleusie, à Antioche, h Pergame, aux bords du Nil, du Tigre et de l'Indus, partout, excepté en Grèce.