PREMTER ASSERVISSEMENT DE LÀ GRÈCE
Histoire antérieure de la Macédoine. — La Macédoine pacifiée et reconstituée par Philippe (359). — La Macédoine étendue à la mer; conquête d'Amphipolis et de Pydna (358); de Crénides (356). — Nouvelle confédération athénienne ; guerre sociale (357-355). — Isocrate et Démosthène. — Affaires de Thessalie et commencement de la guerre sacrée (357-352). — Première Philippique (352). — Les Olynthiennes; prise d'Olynthe par Philippe (349-348). — Surprise des Thermopyles par Philippe et fin de la guerre sacrée (3A6). — Activité d'Athènes pour déjouer les plans de Philippe sur le Péloponnèse et Ambracie (346- 343).— Opérations de Philippe en Thrace, devant Périnlhe et Byzance (342-339). — Bataille de Ghéronée (338).
Histoire antérieure de la naeédolne.
Nous avons vu s'élever rapidement une grande puissance, celle de Thèbes; mais avec Épaminondas, cette puissance fut ensevelie sous les lauriers de Mantinée. Jamais chute ne fut plus près du triomphe. Le résultat des étonnants succès de cette cité fut d'enlever à Sparte ses conquêtes, de détruire le prestige de son nom, de ruiner cette suprématie si lentement acquise et qui paraissait si solidement fondée. Lacédémone subissait le sort qu'elle-même avait fait subir à Athènes. Les deux grandes et ancien ues puissances, les deux têtes de la Grèce, se trouvaient donc découronnées ; le
lien des confédérations qu'elles avaient nouées autour d'elles était coupé. Au profit de qui? Non pas de TArcadie que la bataille sans larmes avait dès ses premiers pas convaincue d'impuissance pour Tattaque; non pas d'Argos, ni de Gorinthe, cités vieillies et usées; non pas même de Thèbes, qui brilla comme un éclair et disparut. Ainsi la Grèce, sans avoir perdu beaucoup de sa population , sans avoir rien perdu de son activité physique ou intellectuelle, manquait de centre qui pût donner une action commune à tant de membres épars. Ce centre avait été à Lacédémone d'abord, puis à Athènes, et une seconde fois à Lacédémone. Mais il se déplaçait encore; Taxe de la (rrèce inclinait vers les contrées septentrionales. Yoilà Thèbes qui avait eu son jour. Plus haut, une puissance dominante avait failli et pouvait encore se former en Thessalie : le jour où Jason s'était fait décerner le titre de tayos^ une ombre avait été jetée sur Tindépendance de la Grèce. Ce n'est pas de là cependant, c'est de plus loin encore qu'allait venir le danger.
La chaîne, d où le Pinde descend au sud, se prolonge à l'est jusqu'à la mer Noire, sous les noms de monts Orbélos, Scomion et Hémos, en suivant une ligne à peu près parallèle au rivage septentrional de la mer Egée. Le vaste espace encadré par ces montagnes et ces rivages, à partir du mont Olympe, au sud, était habité par les populations thraces et par celles qui ont formé le peuple macédonien. Cellesci occupaient la partie occidentale, et étaient séparées des premières par le Rhodope qui va de THémos à la mer Egée. Le Rhodope et l'Olympe, voilà donc les deux limites ex-» trêmes de la Macédoine, celles du moins que ses rois voulurent lui donner. Ce pays est partagé en plusieurs bassins par les montagnes qui se détachent de la chaîne supérieure et descendent vers la mer. Au fond de chacun de ces bassins coule un fleuve, l'Haliacmon, rÉrigon, l'Axios et le Strymon. Entre le golfe Thermaïque où se jette l'Axios, et le golfe Strymonique où se perd le Strymon, le continent se prolonge dans la mer Egée, en une péninsule presque ronde, terminée par trois langues de terre qui lui donnent quelque ressemblance avec ime main : c'est la Ghalcidique. Ce»
larges et fertiles bassins contrastent avec les vallées étroites et le sol infécond qui forment, de l'autre côté du Pinde, rÊpire et Tlllyrie. Il y avait là place pour un grand peuple ; il n'y a pas manqué.
On n*a aucune donnée précise sur la population de la Macédoine. Elle parait avoir été un mélange de la race grecque et de la race barbare qui peuplait Tlllyrie et l'Épire, bien qu'au temps de Polybe un Ûlyrien et un Macédonien ne pussent s'entendre que par interprète. Lorsque les Hellènes envahirent la Grèce par le nord, une branche de cette nation s'arrêta, sans doute, dans le sud-ouest de la Macédoine, sur le cours supérieur de THaliacmon et de l'Érigon, tandis que le nord, de l'Axios au Strymon, appartenait à la grande tribu illyrienne des Péoniens qui prétendaient descendre des Troyens ; le sud enfin, à des Thraces, Migdons, Crestoniens, Édoniens, Bisaltes et Sithoniens. Les Thraces Piériens habitaient au sud, entre le mont Bermios et la mer; les Bottiéens, qui se disaient Cretois, mais qui semblent Thraces comme leurs voisins, entre les bouches de l'Haliacmon et de TAxios. Au contact de ces barbares, la race grecque s'altéra et il se forma une population mixte, à laquelle Hérodote refusait le nom d'Hellènes, mais qui montra une grande facilité à prendre l'idiome hellénique. Toutefois il y eut toujours certaines lettres grecques qu'un Macédonien prononçait mal.
Ce peuple formait plusieurs tribus dont chacune avait son chef : les Élyméens, les Orestes, les Lyncestes, les Éordéens et les Pélagoniens. La plus puissante de ces peuplades habitait autour d'Égées ou Édesse sous le nom, depuis si célèbre, de Macédoniens. Chez quelques-unes de ces vaillantes tribus, l'homme qui n'avait pas tué un ennemi était marqué d'un signe de déshonneur.
Nous n avons sur ia primitive histoire de ce pays, ni épopées, ni chants nationaux, ni nombreuses légendes^ comme il y en eut tant en Grèce. Thucydide raconte seulement que, vers le neuvième siècle, c'est-à-dire au temps où les constitutions républicaines se substituaient à la royauté, un Héraclide d'Argos, Caranos, se rendit, sur la foi d'un ora-
cle, à la tête d'une troupe de Grecs, dans le pays des Orestes. Le roi de cette contrée le prit à son service dans une guerre contre les Éordéens, et, en récompense du secours qu'il en reçut, lui donna l'Émathie, province au nord du golfe Thermaïqae. On racontait que Garanos, conduit par une chèvre à Édesse, donna à cette ville, en mémoire de ce fait miracu« leux, le nom d'Égées qui veut dire chèvres. Égées continua d'être la capitale du pays jusqu'à l'époque de Philippe, qui transféra ce titre à la ville de Pella, plus rapprochée de la mer.
Le conteur par excellence, Hérodote, en sait plus long. Trois frères de la race de Téménos, quatrième descendant d'Hercule, Gauanès, Êropos et Perdiccas, exilés d'Argos, se rendirent en lUyrie et de là passèrent dans la haute Macédoine, où il se mirent au service du roi de Lébéa. Ils gardaient ses troupeaux. « Or, toutes les fois que la reine faisait cuire le pain dont elle nourrissait ses serviteurs, le pain destiné à Perdiccas doublait de poids ; elle fit part de cette singularité au roi, qui y vit un prodige menaçant pour lui. D fil donc venir, les trois frères, et leur ordonna de s'éloigner de ses États. Ils répondirent qu'ils étaient prêts à obéir aussitôt qu'ils auraient reçu les gages qui leur étaient dus. A cette demande, le roi, qui se trouvait près du foyer où tombaient, par l'ouverture du toit, les rayons du soleil, conmie saisi d'une inspiration divine, dit en leur montrant ces rayons : « Tenez, je vous donne cela; ce sont les gages que vous méritez. » A cette réponse, les deux plus âgés des frères, Gauanès et Éropos, demeurèrent interdits; mais le ^lus jeune, qui avait un couteau, s'écria : « Eh bien, nous acceptons. » Et ayant tracé avec son couteau un cercle sur le plancher, autour de la lumière du soleil, il se baissa à trois reprises , feignant à chaque fois, de puiser les rayons dans les phs de sa robe et de les partager avec ses frères ; après quoi ils s'éloignèrent. Un de ceux qui étaient assis près du roi lui fait remarquer l'action du jeune homme et la manière dont il avait accepté ce qu'on lui offrait. Le roi s'inquiète d'abord, puis s'irrite, et envoie après eux des cavaliers pour les faire périr. H y a dans cette contrée un fleuve,
auquel les descendants de ces hommes d'Ârgos sacrifîeût comme à un dieu sauveur. Ce fleuve, après que les Téménides l'eurent passé, se gonfla tellement que les cavaliers ne purent le traverser. Les fugitifs, ayant gagné une autre contrée de la Macédoine, s'établirent près du lac appelé les jardins de Midas, où poussent d'elles-mêmes des roses dont chacune a soixante feuilles, et qui remportent de beaucoup par l'odeur sur toutes les autres. C'est aussi là que Silène fut pris, racontent les Macédoniens. Ces jardins sont dominés par le mont Bermios que l'hiver rend intranchissable. Les Téménides, après avoir soumis cette contrée, partirent de là pour conquérir le reste de la Macédoine.
Hérodote attribue donc la fondation de la dynastie que nous connaissons en Macédoine à THéracIide Perdiccas, qui serait venu là en un temps où la royauté héroïque existait encore dans son antique simplicité. Thucydide est du même avis, et la Grèce reconnut cette origine en permettant à Alexandre, fils d'Amyntas, de concourir aux jeux olympiques.
Hérodote nomme, comme successeurs de Perdiccas, Argée, Philippe, Éropos, Alcétas et Amyntas, qui se succèdent héréditairement. On ne sait à peu près rien sur ces rois. Sous la minorité d* Argée, les Macédoniens soutinrent une guerre heureuse contre les Illyriens. Ce n'est qu'à l'époque des guerres médiques quun demi-jour se fait dans l'histoire de la Macédoine. A cette époque, ce royaume, sans étendre bien loin son action, était déjà considérablement agrandi. Le mont Bermios avait été franchi , les Piériens avaient été chassés de la côte et s'étaient transportés à Test sur le Strymon. Les Bottiéens avaient été rejetés vers la Ghalcidique, mais conservaient Pella. La domination macédonienne avait même passé TAxios et chassé les Édoniens d'une partie de la Migdonie ; Anthémous était occupée à l'entrée de la péninsule chalcidique. A l'intérieur, les Éordéens, à l'ouest d'Édesse, et le petit peuple inconnu des Almopes, étaient dépossédés. En un mot, les rois de Macédoine dominaient jusqu'à TAxios et occupaient au delà de fortes positions; ils paraissaient même comme les suzerains de petits princes
qui régnaient sur les barbares voisins. Vers la mer, ils possédaient la côte de la Piérie jusqu'aux bouches de THaliacmon; mais au delà les établissements des Grecs leur barraient la route. Dès la dixième olympiade, la péninsule chalcidique était couverte de colonies grecques; Méthône s'était même élevée sur la côte de la Piérie.
Telle était la situation de la Macédoine, quand les Perses s'emparèrent de la Thrace. Âmyntas, un ami des Pisistratides, y régnait. Il suivit l'exemple des peuplades voisines qui s'étaient soumises, et consentit à offrir aux envoyés de Mégabaze\ satrape de Thrace, la terre et l'eau. Mais dans un repas, les ambassadeurs oublièrent le respect dû aux femmes de la cour de Macédoine. Alexandre, fils du roi, ne put tolérer cette injure, et les fît assassiner par des jeunes gens qu'il avait revêtus de l'habit des femmes outragées. Quand le satrape envoya réclamer ses ambassadeurs, Alexandre gagna celui qui était chargé de cette recherche, en lui donnant la main de sa sœur, et le meurtre demeura impuni.
Alexandre I" devint roi en 500; sous lui eut lieu la première invasion des Perses. Les Macédoniens furent entraînés par le torrent; mais, quoique dans le camp des ennemis de la Grèce, Alexandre ne négligea aucune occasion de prouver qu'il agissait contre son gré, et qu'il ne demandait qu'à servir ses frères d'origine. C'est lui qui avertit les Grecs de quitter la Thessalie, lui que Mardonius envoya à Athènes pour une négociation amiable, lui encore qui, la veille de la bataille de Platées, vint la nuit, à cheval, au camp des Grecs, et leur révéla les desseins de l'ennemi. Il n'en avait pas moins la faveur de Mardonius qui lui donna la Thrace jusqu'au mont Hémos. Après la ruine de l'expédition médique, cette acquisition fut perdue par la révolte des tribus indigènes. Mais peut-être faut-il rapporter à la protection des Perses la soumission des Bryges, des Thraces de la Bisaltique, des Pélasges de Grestone, et des villes de Therma et de Pydna.
On voit quelle habileté fut nécessaire au roi de Macédoine pour se tirer d'embarras en si périlleuse occurence, et trou-
ver encore moyen, dans l'ébranlement universel, d'arrondir son royanme. Ses successeurs, entourés comme lui d'ennemis, eurent à tenir une conduite analogue. L'habileté politique, nécessité de la royauté macédonienne^ devint le caractère particulier de ce gouvernement. Ce fut comme une école qui produisit en dernier résultat Philippe, le plus habile ^mme d'État de toute l'antiquité.
La Macédoine avait grandi par l'amitié des Perses; elle grandit aussi par leurs défaites. Â la faveur des victoires 4' Athènes, Alexandre I*' et Perdiccas II accrurent leurs domaines. Tout le pays, entre l'Axios et le Strymon, était devenu macédonien. Mais Perdiccas avait un frère, Philippe, qui possédait quelques cantons dans l'intérieur du pays. Les deux frères étaient ennemis, Athènes s'allia avec le plus faible, et de ce jour, Perdiccas devint un de ses adversaires les plus 'actifs. Il s'unit à Gorinfhe, soutint Potidée rebelle, sollicita Sparte d'envahir l'Attique, prépara dans la Chalcidique une révolte contre Athènes et réunit dans Olynthe, à l'abri des flottes athéniennes, la population de plusieurs petites villes de la côte.
Athènes ne demeura pas en reste avec lui. A Test de là Macédoine, se trouvaient les Odryses sous le commandement du roi Sitalcès, qui avait fait reconnaître son autorité aux plus vaillantes peuplades de la Thrace. Il ne demandait qu'une occasion de mettre le pied chez son voisin. Les Athéniens l'y poussent. Le voilà qui entre en Macédoine avec une immense armée et qui dicte de dures conditions : Perdiccas les viole; il reparaît plein de colère, s'avance jusqu'à l'Axios, malgré les courageux efforts de Perdiccas et des petits princes du nord, ravageant tout sur sa route ; il devient si redoutable qu'Athènes elle-même s'effraye et cesse de lui fournir des provisions (429). Perdiccas saisit le moment, il regagne le roi des Odryses qui se retire, peut-être en livrant Philippe à son frère.
Perdiccas s'était rapproché un instant d'Athènes pour repousser son formidable adversaire. Le danger évanoui, il redevint son ennemi, excita contre elle les villes de la Ghalcidique» s'allia avoQ Lacédémone et obtint qu'elle envoyât de
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ce côté Brasidàs (424). If avait nn antre projet; il voulait qoe le Spartiate l'aidât à dompter les petits princes de la hante Macédoine, qni s'efforçaient de secouer sa suprématie. Derdas, roi des Orestes, avait pour cette raison pris récemment les armes : actuellement, c'était Arrhitee, roi des Lyncestes. Brasidàs refusa d'abord; puis, quand il eut pris toutes les villes chalcidiques et Amphipolis, il consentit à joindre ses troupes à celles de Perdiccas. Mais, en présence de l'ennemi, les mercenaires illyriens du roi de Macédoine firent défection; les Macédoniens, effrayés, s'enfuirent, et Brasidàs, avec ses Grecs seuls, fut obligé de faire une difficile retraite (423).
Cet événement altéra la bonne amitié du roi et des Spartiates; d'ailleurs ceux-ci à leur tour étaient devenus trop redoutables : il rompit avec eux, retourna aux Athéniens et engagea les Thessaliens à fermer leurs passages aux armées lacédémoniennes. Les choses restèrent sur ce pied jusqu'à sa mort (418). Sa règle de conduite avait été de ne point se lier par de durables alliances, et de faire servir tour à tour Athènes et Sparte à sa puissance; politique peu généreuse, mais habile et hardie, qui perd les États ou les conduit à ime grande fortune.
L'expédition de Sicile, les revers d'Athènes, le déplacement du théâtre de la guerre qui fut portée sur les côtes de l'Asie, laissèrent respirer la Macédoine. Sparte fit succéder sa domination à celle d'Athènes, en Ghalcidique : elle était moins à craindre, parce qu'elle avait moins de marine. Lo nouveau roi, Archélaos I*', appliqua ses soins à un autre objet. Il chercha moins à s'agrandir qu'à fortifier la royauté qui n'était point encore sortie des traditions de Tâge héroïque. Pour arriver au trône il avait égorgé un frère, un oncle, un cousin dont les droits étaient supérieurs aux siens. Un tel homme, maître d'un pouvoir acheté si cher, ne devait pas être disposé à l'abandonner aux grands. Cette noblesse avait tonte la fierté d'une aristocratie dorienne à demi-barbare. Archélaos soutint contre elle une lutte opiniâtre. Il réussit cependant, et put donner à son royaume cette organisation, cett«^ force, cet éclat qui tiennent souvent aux époques et
dans les États où la royauté se fait absolue. II améliora con* gidérablement la situation militaire; on a vu des Illyriens dans les troupes de Perdiccas II; Archélaos établit une armée régulière. H fortifia un grand nombre de villes, il ouvrit des routes y peine que ne se donnaient guère Jes gouvernements de ce temps-là. Il encouragea l'agriculture et les arts. Il institua à Égées des jeux en Thonneur de Jupiter, comme les Grecs en célébraient à Olympie. Sa cour fut brillante et magnifique : il y appela des artistes grecs. Zeuxis exécuta dans son palais des peintures qu'il paya sept talents. Il s'efforça en vain d'y attirer Socrate , mais réussit auprès d'Agathon, poëte dramatique alors célèbre, auprès de Timothée, le fameux musicien. A ce pays enfin, demi-grec et demi- barbare , qui- n'avait ni vie civile régulière, ni commerce, ni industrie, ni art, ni littérature, il donna les éléments de toutes ces choses, s'efiorçant de faire regagner, en peu de temps à son peuple, l'avance que les Grecs avaient prise sur lui. Il fut le Pierre le Grand de cette Russie du monde grec. H périt assassiné, en 399, victime peut-être des ressentiments de la noblesse.
On pourrait pousser plus loin la comparaison avec la Russie, en ajoutant que cette civilisation hâtive ne pénétra pas dans la masse de la nation et ne fit que polir, corrompre peut-être la noblesse et la cour. Le règne du roi civilisateur fut suivi de crimes, d'usurpations, de meurtres et de guerres civiles qui remplirent quarante années. Oreste, fils d'Archélaos, passe quatre ans sous la tutelle d'Éropos, qui le fait périr et règne à sa place pendant deux années. Êropos laisse le trône à son fils Pausanias qui, au bout d'un an, est renversé par un descendant d'Alexandre !•', d'une autre ligne que celle qui avait régné jusque-là (393). Cet Amyntas II est bientôt chassé lui-même par BardyÙis, chef de brigands,, devenu roi des Illyriens, qui donne le trône à Argée, frère de Pausanias. Mais Amyntas rentre avec le secours des Thessaliens et des Olynthiens. Ceux-ci étaient menaçants pour la Macédoine. Sparte brise leur puissance et les force de rendre au Macédonien toutes les places qu'il leur avait cédées dans un moment de détresse. Amyntas vit alors tran-
qnillement à Pella, sa nouvelle capitale^ allié à la fois de Sparte et d'Athènes.
Il laissa trois jSls, Alexandre, Perdiccas et Philippe (370}. Le premier fut, après deux ans ans de règne, assassiné par Ptolémée d'Aloros , qui appartenait peut-être à la maison royale, mais par une naissance illégitime. On prétend que sa mère, Eurydice, trempa dans le meurtre, pour favoriser Ptolémée qu'elle aimait et qui eut la tutelle du jeune Perdiccas m. Un prince du sang, Pausanias, soutenu par un parti macédonien et par les Thraces, essaya de les renverser tous deux. Iphicrate, vieil ami d'Amyntas, se trouvait alors avec une armée près d'Amphipolis qu'il voulait recouvrer pour Athènes. Eurydice lui demanda une entrevue et, en lui présentant ses deux jeunes fils, Perdiccas et Philippe, elle leur fit embrasser ses genoux en suppliants. Iphicrate prit en main leur cause; il chassa Pausanias de la Macédoine, et le jeune Perdiccas resta sous la tutelle de Ptolémée et dans l'alliance d'Athènes. Thèbes vit avec dépit cette influence et la renversa. Pour tenir le régent en bride, Pélopidas emmena à Thèbes Philippe, le plus jeune des deux fils d'Amyntas (368).
Dès que Perdiccas fut homme, il vengea, dans le sang de Ptolémée, et le meurtre de son frère aîné, et la honte de sa mère, et les dangers que lui-même avait courus (365). Il régna cinq années encore et sembla marcher sur les traces d'Archélaos : il entretint des relations d'amitié avec Platon, et profita de la détresse des Amphipolitains, serrés de près par Athènes, pour mettre garnison dans cette ville; mais, attaqué en 360 par les Illyriens, il périt en les combattant.
li» Blaeédoine paeiaée et reeonstltaée par Philippe (MO).
Le frère de Perdiccas III, Philippe, troisième et dernier fils d'Amyntas II, était alors âgé de vingt-trois ans. Il est protable qu'il avait déjà quitté Thèbes quand il prit le commandement d'une province que Perdiccas lui avait cédée, à la sollicitation de Platon. Son séjour dans cette ville acheva ce que la nature avait fait pour lui. Il vit la Grèce arrivée au
plus haut degré de civilisation, il vit Thèbes au plus haut point de puissance. Il eut enfin le singulier bonheur de^ vivre auprès d'un homme qui semblait résumer en lui toutes les qualités de sa race, grand général, orateur et philosophe, j'ai nonxmé Épaminondas. Et que d'utiles observations k faire pour un esprit aussi sagace, au milieu de ces luttes d'ionbition, où la politique avait atteint les derniers raffinements; sur ces champs de bataille, oii une tactique nouvelle et supérieure à celle de Sparte même était inaugurée par le héros thébain I II vit de près enfin le jeu des institutions de la Grèce, les brusques emportements et les défaillances des assemblées populaires, la passion siégeant au conseil des cités, plus souvent que la sagesse, la publicité des plans, les lenteurs de Texécution, la vénalité des chefs. Connaissance des hoDunes et des choses, qui deviendra un terrible moyeu, d'action entre les mains d'un homme souple et hardi, entreprenant et rusé, avide de gloire et l'allant chercher partout, même dans le péril, là où elle se vend le plus cher; d'une activité indomptable, servie par une santé de fer,, n'ayant rien du tyran, afiable, clément, généreux,, pourvu que ces qualités aidassent à ses desseins; par-dejssus tout^ d'une ambition dévorante, qui, au besoin, passait sur le corps de la justice pour atteindre et saisir la fortune; l'idéal, en un mot, du politique, si la politique est le succès.
L'héritier du trône était un enfant, Amyntas. La tutelle revenait naturellement à Philippe, son oncle ; il s'en empara. D'immenses difficultés surgissaient de toutes parts et me-naçaient de faire retomber le royaume dans l'anarchie où depuis kO ans il avait été tant de fois plongé. Un cerclet d'ennemis entourait la Macédoine : derrière et sur les flancs, les populations barbares ; devant, les Grecs, qui occupaient les côtes de la mer Egée. Les lUyriens, qui venaient de tuer aux Macédoniens leur roi et 4000 hommes, menaçaient les provinces de l'ouest. Ce revers avait enhardi les Péoniens, au nord, qui ravageaient le pays, et à l'est, les Thraces qui s'apprêtaient à l'envahir. Enfin, au midi, les Athéniens épiaient toujours l'occasion de reprendre Amphipolis, leur étemel regret. Les déchirements intérieurs ouvraient la porte
aux étrangers. Des discordes précédentes » il restait dsox prétendants : Tun, Pausanias, ce prince du sang qulphîn crate avait déjà chassé, sollicitait le roi des Tbraces, l'autre Àrgée, l'ancien adversaire d'Amyntas ou un de ses fils, Ye^ nait d'obtenir des Athéniens une flotte et 3000 hoplites, sous les ordres de Mantias.
Pour faire face à tant de périls, un peuple découragé, k cause du grand désastre qu'on venait d'essuyer, une non blesse et des troupes indisciplinées et arrogantes, comma û arrive toujours dans les guerres civiles, et d'une fidélité fort équivoque, au milieu de ces prétendants qui pouvaient faire douter où était le droit et où serait le succès. Il fallait donc ranimer la confiance des Macédoniens en eux-mêmes, m les attacher et les unir sous une forte discipline, de telle
"" sorte qu'ils pussent combattre avec avantage ceux qui ne les regardaient déjà que comme une proie facile : voilà pour l'intérieur. Au dehors, il fallait débarrasser les frontières, refouler à droite les Illyriens, à gauche les Thraces, et jeter à la mer les Grecs qui barraient à la Macédoine l'accès du littoral. Ce fut là le premier plan, un plan de délivrance; le second sera un plan de conquête : de cette Macédoine pacifiée et étendue à ses limites naturelles, de cette forteresse qui domine la Grèce, Philippe sortira, à l'ouest, pour envahir rillyrie; à Test, pour asservir la Thrace. Il voudra mettre une main sur Byzance, la clef de l'Euxin, et l'autre sur les Thermopyles, la clef de la Grèce. Gela fait, la conquête d^ l'empire perse ne sera plus qu'un jeu. Philippe, quoi qu'es dise un de ses récents historiens, Flathe, ne conçut pas
^ tout d'abord ce dessein gigantesque. Une espérance nouvelle sortit pour lui de chaque succès nouveau. Le plan grandit avec la fortune; et il avait été si bien conçu, dès l'origine, dans ses proportions restreintes, qu'il convint ensuite à la situation la plus haute. G'est pour Philippe une assez grande gloire, sans qu'il soit besoin de lui faire prévoir l'avenir vingt ans avant que cet avenir fût possible. Ajoutons que les étapes successives qui viennent d'être marquées, Philippe les suivit; que son fils ne le remplaça qu'à la dernière; et que là même, il eût précédé Alexandre sans le coup de
poignard qui Parréta dans la force de l'Age^ de la fortune et du génie.
D'abord, pour détacher Athènes du parti d'Argée, il déclara qu'il laisserait Amphipolis indépendante. Des largesses habilement distribuées achetèrent la retraite des Illyriens et l'inaction des Thraces. Avant que les Athéniens se détachassent tout à fait de sa cause, Argée envahit la Macédoine; il fut battu, probablement tué, et toute la troupe qu'il commandait cernée sur une hauteur et forcée de se rendre. U g'y trouvait quelques Athéniens : Philippe les renvoie comblés de présents, et les fait suivre d'envoyés qui portent une lettre du roi au peuple d'Athènes. Avec les Athéniens de tels procédés n'étaient pas perdus; la paix fut faite. Libre de ce côté, il se retourne aussitôt contre ceux qui, hiçr, lui imposaient d'humiliantes conditions. U bat les Péoniens qui reconnaissent sa suzeraineté, et les Illyriens qui lui cèdent tout le pays à l'orient du lac Lychnitis, avec les passages des montagnes, que désormais il pourra leur fermer.
Ces succès méritaient une récompense. On couronna celui qui venait, en si peu de temps, de relever à ce point la Macédoine. Philippe garda son neveu à sa cour, et plus tard lui fit épouser une de ses filles. Un autre l'eut mis à mort; mais, fort de ses services et de sa popularité, Philippe pouvait sans crainte être confiant. Nul prince absolu, d'ailleurs, n'usa tant des moyens qui ont cours dans les États libres pour gagner le peuple. On le voyait sans cesse réunir ses troupes et les haranguer lui-même. Il cherchait dans cette popularité l'appui pour son usurpation, et aussi pour les réformes qu'il méditait.
La longue faiblesse de la Macédoine tenait à la mauvaise organisation de l'armée et aux prétentions anarchiques des nobles. Philippe profita des dangers que le pays courait pour le soumettre à la plus rigoureuse discipline. Il habitua ses troupes à faire, avec armes et bagages, des marches de 300 stades par jour (5b kilomètres). Il défendit aux soldats, même aux officiers, l'usage des voitures, et ne permit aux cavaliers qu'un valet par homme; aux fantassins, un pour dix. On raconte qu'il congédia un étranger de distinction
pour avoir fait usage de bains chauds, et chassa deux de ses généraux qui avaient introduit dans le camp une chanteuse. Un jeune noble s'était écarté pendant une marche pour se désaltérer, il fut frappé de coups de bâton, et un autre qui, comptant sur la faveur du roi, était sorti des rangs, contrairement aux ordres, fut mis à mort. La foule voyait sans colère le prince punir, avec cette rudesse à demi barbare, les grands dont la mollesse et Tinsolence Pavaient plus d'une fois irritée. Philippe prit une autre précaution contre ceux-ci, il les amena à envoyer leurs enfants à sa cour. On s'honora de prendre rang dans les gardes du roi; car ce corps, ainsi qae la cavalerie, fut uniquement composé de jeunes gens des plus hautes classes : c'étaient des otages qu'il prenait. Non content de faire de ses nobles des courtisans, moyen souvent employé par la royauté pour dompter l'aristocratie, il voulut en faire des lettrés qui pussent le servir dans les plus délicates missions diplomatiques, et rivaliser avec les Grecs d'instruction et d'éloquence.
Le noyau de l'armée fut la phalange, dont l'idée première fut donnée par le système militaire d'Épaminondas. La phalange présentait une grande masse d'hommes, serrés les uns contre les autres, sur seize files de profondeur, couverts de fortes armures, portant une.épée et la sarissBy longue pique de sept mètres, dont la pointe acérée protégeait l'homme du premier rang, à six mètres en avant de sa poitrine, de sorte que l'homme du second rang portait encore sa lanct» à cinq mètres en avant du premier phaiangiste, celui du troisième à quatre, et ainsi de suite jusqu'au soldat de la sixième file dont la lance dépassait encore d'un mètre le front de la phalange. C'était donc bien cette bête monstrueuse et hérissée de fer dont parle Plutarque. Sur un terrain de niveau, rien ne pouvait lui résister.
L'armée ne se composait d'abord que de 10 000 hommes; Philippe l'accrut sans cesse et finit par la porter à 30 000. Cette force militaire, considérable pour l'étendue du royaume, et d'ailleurs continuellement employée pendant un règne belliqueux, acquit une importance qui transforma le gouvernement de la Macédoine en une sorte de despotisme militaire.
Les prérogatives dont la nation avait joui josqne-Ià passèrent à l'armée y surtout au temps d'Alexandre. Une de ces préro-p gatives consistait dans le droit qu'avait le peuple de juger les criminels d*£tat : on vit plus tard Alexandre consulter se3 soldats dans plusieurs cas de haute trahison.
Deux années n'étaient pas encore écoulées depuis la mort de son frère, et déjà Philippe avait pacifié et presque reconstitué la Macédoine. Un pouvoir unique et fort était établi ; une armée considérable s'organisait; la nation était réconciliée ; les prétentions insolentes sévèrement centenuBS. Les succès déjà remportés en promettaient d'autres; car si Philippe était forty le sol n'était pas ingrat. Il y avait dans cette nation macédonienne une sève vigoureuse, entretenue par le voisinage des barbares, et qu'il s'agissait seulement de diriger. Les guerres civiles, loin d'affaiblir cette énergie, n'avaient fait peut-être que l'aviver encore : souvent, en effet, il arrive, lorsqu'elles ne tueut pasun État, qu'elles le fortifient.
ftA Mmmééoimim étesdae Jas^n'k la mer) coiii|«iéte d' AmphlpoIUi et de PydoA (86S); de Crénldes (as«).
Reléguée jusqu'alors vers les pays barbares, la Macédoine ixe pouvait se faire une place dans le monde grec, qu'en devenant puissance maritime, comme la Russie n'est devenue puissance européenne que du jour où elle a pris avec Saint- Pétersbourg, possession des côtes de la Baltique. Mais de nombreuses forteresses d'Athènes et de ses alliés s'élevaient entre la Macédoine et la mer, c comme le prix de la valeur placé au milieu de l'arène. )» Philippe veut les saisir. Ses premiers regards se tournent vers Amphipolis qui, par sa position aux bouches d'un grand fleuve, ouvrait ou fermait la mer à la Macédoine, et la vallée du Strymon aux Athéniens. Peu de temps auparavant le roi, faible encore et menacé, avait renoncé à toute prétention sur cette ville ; maintenant il se croyait assez fort pour la prendre. Des différends, survenus à propos, lui servirent de prétexte ; il Tattaqua. Mais il avait à craindre Athènes et Olynthe. Celle-ci, humiliée par Lacédémone^ s'était relevée ]par l'abaissement des Spar-
liâtes, sans péformer, toutefois, la grande conféofôration à la tête de laquelle» en 382, elle était placée. Si ces deux villes se liguaient, Philippe échouait. Avec une merveilleuse adresse et une duplicité dont il donna pap la suite plus d'un exemple, il acheta la défection d'Œjnthe, en lui cédant la ville d'Anthémoûs; aux Athéniens il persuada qu'il allait faire cette conquête pour eux, à condition qu'ils lui permettraient d'occuper Pydna qui, sous Amyntas, s'était séparée de la Macédoine, pour entr^ dans leur alliance. Quand ensuite les Amphipolitains, serrés dans leurs murs par saa armée, offrirent aux Athéniens de se rendre à eux, il leur écrivit une lettre pour renouveler ses promesses. Les Athé- . niens étaient alors fort occupés ailleurs, ils se reposèrent sur la bonne foi du roi et rejetèrent l'offre d'Amphipolis. La ville fut prise f358), et ne paraît pas avoir été traitée avec cette excessive rigueur dont parle Démosthène. Philippe se borna, au témoignage de Diodore, à bannir les principaux citoyens du parti contraire. D'après le traité avec les Athéniens, il n'était tenu de leur livrer Amphipolis qu'après avoir occupé Pydna. Il assiégea immédiatement cette place, la prit par trahison, et n'en garda pas moins Amphipolis. Athènes était jouée.
Son irritation ramenait la possibilité d'une ligue avec le» OlynthioDS. Cette fois ce furent ceux-ci que Philippe gagna par la promesse de leur livrer Potidée, occupée alors par une garnison athénienne, Potidée fut prise, peut-être par trahison comme Pydna; et le roi, fidèle par calcul k sa parole, la livra aux OÎynthiens (357); mais Û traita avec une courtoisie parfaite la garnison athénienne et la renvoya dans sa patrie, protestant vouloir demeurer en paix avec Athènes. Que faisait-il? rien que de légitime en apparence; il n'attaquait pas, il reprenait, comme disait un czar de Russie, en essayant de mettre la main sur Constantinople, il reprenait les clefs de sa maison.
La prise d'Amphipolis le faisait toucher à la Thrace; après les bois de construction de la vallée du Strymon, les mines du mont Pangée lui étaient bien nécessaires. Il s'empara de Grénides dont il augmenta la population par une
colonie, et & laquelle il donna son nom. Les mines d'or du voisinage avaient été jusque-là d'un faible produit, sous Tadministration de Philippe elles donnèrent un revenu annuel de plus de 1000 talents, qui lui servirent à acheter partout des soldats et des traîtres.
nouvelle eon fédération albénieime) guerre «oeiale
(W9-Wft).
Gomment les Athéniens le laissèrent- ils s'étendre ainsi tout le long des côtes de la mer Egée ? La raison en est dans la situation intérieure de la république, et dans les embarras dont elle se trouvait assaillie. Au dehors, Athènes ne s'était jamais complètement relevée du coup qu'elle avait reçu à la fin du siècle précédent, bien que l'alliance de Thèbes contre Sparte, et de Sparte contre Thèbes, lui eût rendu un rôle important et permis de renouer quelques-uns des liens de son ancienne confédération (voy. p. 321). Instruite par Texpérience, elle avait mieux réglé ses rapports avec ses alliés et, parmi ses propres citoyens, plus équitablecnent réparti les charges, en faisant un nouveau recensement des propriétés de l'Attique. Mais les idées de conquête étaient vile re* venues. Timothée s'était emparé de Samos, d'une partie de la Ghersonèse de Thrace, et de 24 villes de la Ghalcidique. Le drapeau d'Athènes flotta de nouveau sur l'Hellespont et le long des côtes de Thrace ; de nouveau aussi les pauvres reçurent des terres dans ces domaines de la république, et la politique de la métropole se trouva gênée par les relations amicales ou hostiles qui s'établirent alors si loin d'elle. Après Leuctres, Thèbes s'inquiéta de cette prospérité renaissante. Elle arma une flotte que monta Épaminondas et qui força l'Athénien Lâchés de se retirer devant elle. S'il en fallait croire Diodore, Ghios, Rhodes et Byzance auraient même été contraintes de s'unir à la ligue thébaine (363). La mort d'Épaminondas arrêta celte fortune et rendit à Athènes sa prépondérance sur mer. En 362 elle fit alliance avec les satrapes révoltés de l'Asie Mineure; elle espéra, vers ce temps, recouvrer toute la Ghersonèse de Thrace, par les succès de Timothée sur Gotys, et après le meurtre de ce
prince, par un traité avec les chefs thraces qui se disputèrent son royaume. Un vigoureux effort lui livra , en 358 , cette province ; TEubée même fut ramenée dans son parti , par une résolution digne des plus beaux temps de la république. Un corps de troupes béotiennes y avait débarqué; à cette nouvelle Timothée s'indigne : « Les Thébains sont dans Tîle, s'écrie-t-il, et vous délibérez 1 et vous ne volez pas au Pirée, et la mer ne se couvre pas de vos vaisseaux ! » Un décret est aussitôt rendu ; mais tous les triérarques qui devaient cette année servir avaient rempli leurs obligations, et il n'y avait personne qu'on pût légalament contraindre à armer une galère. Comme à Rome, le patriotisme des particuliers fournit à l'État ce que le trésor public ne pouvait lui donner. Les citoyens s'imposèrent volontairement; et cinq jours après une armée athénienne descendait dans TEubée et en chassait Tennemi. Au nombre de ces patriotes était Démosthène. Malheureusement ces actes, qui autrefois étaient la vie ordinaire du peuple athénien, n'étaient plus aujourd'hui qu'un éclair de dévouement passager. Les triérarques , qui recevaient de l'Etat une certaine somme d'argent pour équiper des vaisseaux, vendaient au rabais Tentreprise à des aventuriers nécessiteux. Ceux-ci se payaient ensuite par des rapines et des extorsions : les généraux eux-mêmes ne s'en faisaient pas faute. Charès volait une partie des fonds qu'il devait verser au trésor, et achetait l'impunité en prenant les principaux orateurs à sa solde.
Ainsi, avec des intentions meilleures, les Athéniens en étaient venus à lasser plus qu'autrefois la patience des alliés, sans même se tenir en état de les protéger efficacement. Dans la première moitié de la guerre du Péloponnèse, la marine athénienne avait une telle supériorité que marins et amiraux étaient animés d'une confiance qui doublaient leurs forces. Nul ennemi, même en nombre supérieur, n'osait les attendre. Aujourd'hui, grâce au condoUièrisme^ un adversaire débauche soldats, constructeurs et pilotes. Thèbes peut promener impunément, à travers la mer Egée, la première flotte que ses citoyens aient armée; et, pour son coup d'essai, Alexandre de Phères bat une escadre alhé-
366 GHAPITBS SlVÎ.
menue et entre an Pirée. Il pilla Ténos^ dont il vendit tons les habitants, ravagea les Gyclades et assiégea Péparéthos (362). Dans cette confusion, les pirates reparaissaient^ et lorsqu'ils s'étaient enrichis, ponr faire nne fin, ils conquéraient quelque ville, se faisaient tyraus. Ainsi, l'ancien pirate Gharidémos s'empara, sur la côte d'Asie, de Scepsis, de Gébren, d'Ilion, et y régna.
Puisqu'il n'y avait plus de sécurité, pourquoi aurait-on maintenu une confédération coûteuse et inutile? «L'argent qui restait des contributions des alliés, dit Isocrate, était distribué à chaque spectacle pendant les fêtes de Dionysos, au milieu d une foule de spectateurs, sous les yeux des alliés, témoins de ces lai^esses faites au peuple du plus pur de leurs biens, par des orateurs mercenaires. » En 357, ils rompirent ouvertement avec Athènes, et la gwrre sociale commença.
Ghios, Gos, Rhodes et Byzance étaient h la tête des alliés révoltés; leur ligue comptait 100 vaisseaux; Athènes en eut d'abord 60 sous les ordres de Gharès et de Ghabrias, qui vinrent assiéger Ghios. Dans une attaque audacieuse contre le port, Ghabrias se trouva seul au milieu de l'ennemi ; il se fit tuer plutôt que d'abandonner son vaisseau. Ge revers décida les Athéniens à donner 60 autres navires à Iphicrate et à Timothée. Réunis à Gharès, ils firent voile vers Byzance, pour rappeler de ce côté les ennemis , qui ravageaient les îles restées fidèles, Lemnos, Imbros et Samos. Les flottes se trouvèrent en présence dans l'Hellespont. Un combat était imminent; la violence du vent l'empêcha. En dépit de la tempête, Gharès voulait combattre, Iphicrate et Timothée s'y opposèrent et ne le suivirent point quand il attaqua; il les accusa de trahison, et le peupld les rappela. Gharès, demeuré seul, vendit ses services à. un satrape révolté, Artabaze, et trouva ainsi de quoi payer ses troupes. Le peuple approuva d'abord cette conduite ; mais la menace que fit le grand roi d'envoyer 300 vaisseaux aux alliés le décida à conclure avec ceux-ci la paix, après trois années d'une guerre dont nous savons fort mal les détails, et qui par contre-coup entraîna la défection de Gorcyre. Athènes reconnut l'indé-
pendance des confédérés. Elle perdait ses alliés les pins importants^ avec les tributs qu'ils lui payaient. Ses finances et son commerce étaient ruinés , sa foi en elle-même encore abaissée, et la décadence de Tesprit public encore accrue (356) . Le peuple , au lieu de s'accuser lui-même, s'en prit à ses chefs. Timothée, qui perdait par son caractère la popularité que lui donnaient ses services, fut condamné à une amende de 100 talents, et ne pouvant la payer, se retira à Ghalcis, où il mourut. Iphicrate se sauva en intimidant ses juges, mais depuis ce jour renonça à servir. Une sentence inique privait à la fois Athènes de ses deux meilleurs généraux (354).
I0ocrate et Démostlièiie*
Vers ce temps parut un écrit fameux, celui qu'Isocrate composa, sous forme de discours sur la paix, probablement avant qu'elle eût été conclue, à moins que la minutieuse lenteur de l'écrivain n'en ait fait un de ces plaidoyers posthumes et d'apparat qui viennent quand il n'est plus temps. Disciple du même maître que Platon, Isocrate voulait appliquer à la conduite politique ces grands principes d'équité qtie Socrate avait enseignés. Dans le discours sur la paix règne un sens moral élevé. L'idée dominante est que la justice seule peut fonder des puissances durables, et que tous les malheurs d'Athènes sont venus de ce qu'elle ne l'a pas respectée. Il pensait que l'oppression dont les alliés étaient victimes les avait soulevés contre Athènes ; il attribuait cette oppression à la corruption du peuple, des armées, des généraux, et cette corruption môme à l'empire de la mer, qui avait déjà perdu Lacédémone. De là cette conclusion, qu'Athènes devrait renoncer à l'empire maritime, quand même on le lui offrirait.
Il semblait & Isocrate qu'une prudente modération et une sagesse timide pouvaient seules faire le bonheur des États comme des particuliers. Il appelait l'âge d'or d'Athènes l'époque d'Aristide et de Thémistocle : oubliant que c'était Thémistocle qui avait jeté les fondements de sa puissance navale, que c'était Aristide qui l'avait réglée, et que sans
cette puissance, Athènes eftt péri sous les coups de Xerxès et de Sparte. Plus de guerre; qu'on désarme : les citoyens riches, écrasés de contributions, respireront enfin; les Athéniens ne s'aviliront plus en confiant leurs armes à des mercenaires; le commerce va se relever; Athènes, désertée par les étrangers, va les voir accourir de nouveau dans son sein; les alliés, ravis de son désintéressement, tourneront vers elle leurs regards et leurs vœux; ils se rangeront d'euxmêmes sous cet empire qu'elle leur a jusqu'ici imposé par la force, et le règne de la justice sera arrivé. Ainsi, après avoir accusé l'empire maritime de tout le mal , Isocrate y revenait. Tout occupé de cadencer ses périodes, il oubliait, & la conclusion, ses prémisses. Il voulait, ce qui était moins possible en Grèce que partout ailleurs, un empire fort avec des villes parfaitement indépendantes, prouvant une fois de plus que l'utopie n'est pas toujours séparée de la modération pleureuse.
Nous insistons sur cet écrit et sur cet homme. C'est que tous deux étaient l'expression d'un parti de jour en jour plus nombreux. Ce sera cette faible école qui bientôt caressera une autre chimère, la conciliation de Philippe et de la Grèce. Elle croira d'une souveraine prudence cette politique sans intelligence des rudes nécessités des choses, qui recule d'effroi à l'aspect d'une résolution énergique à prendre et d'une lutte ardente à soutenir. La justice, sans doute, par* tout et toujours, toujours aussi la modération, mais à la condition de ne pas reculer devant chaque péril, de ne pas s'humilier devant chaque injure, de ne pas s'abstenir devant chaque provocation : la morale d'un État n'étant pas celle d'un philosophe solitaire.
En face de cette école et du timide vieillard, qui n'avait pas même assez de hardiesse pour parler en public, se dressaient un autre parti, un autre homme et une. autre éloquence. Les reproches d'Isocrate, tant mêlés de précautions oratoires, glissaient sans entrer sur l'esprit des Athéniens ; s'ils avaient pu agir et réveiller quelque antique vertu, c'eût été sous la main de Démosthène, avec cette voix animée par la passion et lancée comme des carreaux de foudre, presque
sans précaution, il semble^ et sans art, tant ses paroles s'échappaient pressées et brûlantes. Comparez, pour voir la différence du rhéteur à l'homme d^État, le discours d'Isocrate sur la paix et celui de Démosthène sur la guerre avec la Perse ; ils sont à peu près du même temps et ont à peu près le même but^
Démosthène, enfant, avait reçu de ses camarades le surnom d'Argos, pour exprimer Tâpreté de son caractère. Son père était un armurier qui possédait un grand atelier et de nombreux esclaves ; mais il fut orphelin de bonne heure. Ses tuteurs le dépouillèrent d'une partie de son bien et ne firent pas même les frais de son éducation. Il s'attacha à IséOy « rimpétueux, > dont la mâle éloquence convenait à son génie, et il étudia Thucydide avec une telle persévérance qu'il savait par cœur ses huit livres d'histoire. Dès qu'il eut atteint sa majorité, il plaida lui-même contre ses tuteurs et les fit condamner à restitution (366). A la tribune publique, ses débuts furent malheureux. Ses longues phrases, son style tourmenté, sa voix faible, son haleine courte, soulevèrent les rires. Le comédien Satyres releva son courage en lui montrant que le mal était surtout dans son débit. Dès lors, Démosthène s'appliqua, avec une indomptable opiniâtreté, à vaincre ces difficultés naturelles, et Plutarque se plaît à raconter, avec son exagération ordinaire, qu'il se fit construire un cabinet souterrain où il descendait tous les jours pour y façonner son geste et sa voix, que souvent il s'y c.onfînait deux ou trois mois de suite, la tête à demi rasée, afin de résister, par la honte, aux plus vives tentations de sortir. D'autres fois, il montait d'une course rapide une montagne, en récitant des vers à haute voix ; ou bien, sur le bord de la mer, la bouche à demi remplie de petits cailloux, pour forcer sa langue à se délier, il luttait de la voix avec le fracas des vagues. On pense bien qu'après de tels efforts et pour un tel homme, les orages de la place publique n'étaient plus redoutables.
Dès que Démosthène put se mêler aux affaires de l'État,
i 1. C'est le mpl ov|A|M(>i(âv, ou, comme Démosthène lui-même l'appelait le «pd t(&« faffiXucûv, de l'année 9&4. Il était né vers l'année 382.
l'ambition du roi de Macédoine fat sa constante préoGcapation. H apporta à Lycurgue, à Hëgésippos, à Hypéridès, le secours de sa puissante parole ; il devint Tâme de ce parti généreux qui voulait l'indépendance d'Athènes et de la Grèce. Tout ce parti, et avec lui Démosthène, a été condamné, comme s^étant voué à une œuvre impossible et mauvaise. L'œuvre était grande, et peu s'en fallut qu'elle ne se réalisât. Les succès de Philippe ont conduit Alexandre à la conquête de l'Orient. La civilisation du monde a gagné au contact des deux civilisations grecque et asiatique. Mais la vie se dé« plaça; d'Athènes, elle passa à Rhodes, à Pergame, à Smyrne, à Éphèse, à Alexandrie, et le résultat de la domination macédonienne fut la mort de la Grèce d'Europe. Or, la première condition pour un peuple, c'est de vivre. L'étemel honneur de Démosthène a été de voir que cette puissance, qui se levait du nord, allait tuer sa patrie, et d'avoir donné son génie, sa vie pour la sauver. Nous, qui avons pour nous dédommager de cette mort d'un peuple épuisé, la Grèce nouvelle qu'Alexandre, comme l'antique Cadmos, a semée sur ses pas, et le grand mouvement philosophique et religieux qui naquit du mélange des nations et des systèmes; nous, placés au point de vue de l'histoire générale, nous sommes pour Philippe et Alexandre ; plaçons-nous au point de vue grec et nous serons pour Démosthène.
Assistons à ce grand duel de l'homme qui, armé de sa parole seule, fait hésiter, arrête, et plus d'une fois repousse un roi puissant et victorieux.
AiKftti^ 4e TlieMialle et «ommeneement de 1» sverre saerée
Démosthène sembla hésiter à commencer l'attaque. Dans son discours sur la guerre avec la Perse (354), il ne nomma même pas Philippe, en parlant des périls qu'Athènes pouvait courir. Quand le roi envoya, la même année, quelques troupes au tyran de Ghalcis, en Eubée, contre un autre tyran d*Erétrie, Démosthène déconseilla au peuple de secourir celui-ci, et ce fut contre son avis qu'on chargea Phocion d'une expédition dont il se tira bien, mais d'où l'orateur avait craint de
Toir sortir une guerre prématurée. Le moment ne Tint que trop tôt de renoncer à tout ménagement, et de jeter hautement le cri d'alarme.
Cependant, Philippe aussi temporisait. En Tannée 359, il avait reconstitué la Macédoine, en 358 pris Âmphipolis et Pydna, en 357 Potidée. Pour laisser se calmer les craintes» il s'arrêta au milieu de ses succès. Mais ce temps de repos ne fut pas perdu : il améliora l'administration de ses États, compléta Torganisation de son armée et de ses finances, observant tout en silence, au dedans et au dehors ; lion et renard, veillant, attendant, et toujours prêt à s'élancer. A la fin de 357, il passa plusieurs mois dans les fêtes qui suivirent son mariage avec Olympias, fille de Néoptolème, roi d'Épire. Cette ardeur au plsdsir faisait croire à ses ennemis qu'il dégénérait. Mais son mariage même était un acte politique, qui lui donnait un allié sur les derrières de Tlllyrie et de la Grèce. En 356, il déjoua les menées des rois de Thrace, de Péonie et d'IUyrie ligués contre lui; il fonda Philippes pour s'assurer les mines du mont Pangée, et il reçut, coup sur coup, trois nouvelles : Parménion, son meilleur général, avait vaincu les lUyriens ; ses chevaux avaient remporté le prix aux jeux olympiques ; enfin il venait de lui naître un fils qui devait être Alexandre. C'est alors qu'il écrivit à Aristote : < Apprends qu'il vient de me naître un fils ; je rends moins grâces aux dieux de la naissance de cet enfant, que de ce qu'il est venu au monde de ton vivant. J'espère qu'élevé et instruit par toi, il sera digne de moi et da mon empire. » Lettre qui fait autant d'honneur au roi qui récrivit qu'au philosophe qui la reçut.
Cette victoire aux jeux olympiques n'était pas un fait in* différent. Elle marquait le dessein arrêté de Philippe de s'introduire dans le monde grec. Avant de lui prendre sa liberté, il prenait ses couronnes. Déjà les révolutions et la guerre travaillaient pour lui dans la Thessalie et la Phocide. Alexandre de Phères avait péri assassiné par ses beaux* frères, Tisiphonos, Pytholaos et Lycophron, à l'instigation de sa femme Thébé. Une nuit, durant son sommeil, elle lui enleva son épée et éloigna les dogues féroces qui veillaient à
rentrée de sa chambre. Ses frères hésitaient, elle les menaça d'éveiller le tyran (359). Les meurtriers avaient succédé à son pouvoir. Tisiphonos d'abord avec Thébé, puis, en 353, Lycophron. Les Aleuades crurent le temps venu de renverser enfin cette tyrannie dégénérée. Ils appelèrent Philippe à leur secours. Le roi assiégeait alors Méthône qui faisait la plus énergique résistance, et où il reçut ime blessure qui lui coûta un œil. La ville enfin forcée de se rendre, il la rasa; c'était encore un point d'appui enlevé à Athènes sur les côtes de la Macédoine. Libre alors, il répondit à l'appel des Aleuades, et pénétra avec une armée en Thessalie, battit Lycophron, malgré un secours de 7000 Phocidiens qu'il avait reçu, et prévint les Athéniens à Pagases, port de la ville de Phères (353). Ainsi, grâce aux discordes des Thessaliens, Philippe avait pris pied dans leur pays. Il occupait, si je puis dire, le vestibule de la Grèce ; il ne lui restait qu'à en franchir le seuil. Une vieille institution religieuse avait déjà, ce semble, tout exprès réveillé des prétentions surannées -qui lui servirent de prétexte.
Quelques temps après la bataille de Leuctres l'antique tribunal des amphictyons avait, sur la demande des Thébains, condamné les Lacédémoniens pour la surprise de la Gadmée à une amende de 500 talents, qu'il n'avaient point payée. Une autre avait été imposée aux Phocidiens pour avoir mis en culture quelques terres consacrées à Apollon. La dernière sentence portait que, si les Phocidiens refusaient de payer, leur territoire serait mis sous l'anathème et consacré à la divinité, ce qui voulait dire dévasté et occupé par les prêtres de Delphes. Un des principaux Phocidiens, Philomélos, remontra à ses concitoyens qu'il y aurait lâcheté à se soumettre à un décret injuste, obtenu par les Thébains leurs ennemis ; il leur rappela, citant en prouve un vers d'Homère, que le patronage de l'oracle de Delphes leur appartenait ; soutint qu'ils devaient le ressaisir, et se fit fort de le remettre entre leurs mains. Les Phocidiens le choisirent pour général avec des pouvoirs illimités. Il se rendit à Sparte et décida le roi Archidamos à faire cause commime avec lui. Archidamos, n'osant pas intervenir ostensiblement, donna du moins
15 talents. Philomélos doubla la somme snr son propre bien, et sondoya une troupe de mercenaires qu'il ajouta à 1000 Phocidîens d'élite. Avec ces forces, il s'empara du temple, tua les Thracides qui le gardaient, mit leurs biens aux enchères, mais rassura la population de Delphes en promettant que là s'arrêteraient les violences. Les Locriens, qui s'armèrent contre lui, furent battus, et il eut le loisir d'entourer le temple d'une enceinte fortifiée et de porter ses troupes à 5000 hommes, en attirant à lui des mercenaires par l'appât d'une paye plus forte (350). Cependant il envoya des ambassadeurs dans toutes les cités pour représenter que les Phocidiens se bornaient à revendiquer leur droit de protection sur le temple, et pour offrir de rendre compte à tous les Grecs des offrandes consacrées. Mais les Béotiens, de leur côté, sollicitèrent les Thessaliens et les autres membres du corps amphictyonique , de déclarer la guerre aux Phocidiens, comme sacrilèges ; et une vaste ligue se forma entre eux. Les Athéniens, les Lacédémoniens et quelques peuples du Péloponnèse refusèrent seuls d'y entrer, sans toutefois prêter aux Phocidiens un secours bien efficace.
Pour tenir tête à cette ligue. Philomélos fut obligé de faire ce qu'il prétendait n'avoir pas fait encore, il mit la main sur le trésor sacré. « Mais aucun homme pieux et honnête ne se rangea sous ses drapeaux, tandis que tout ce qu'il y avait d'hommes décriés et plus fidèles à l'argent qu'aux dieux, se hâta d'accourir; bientôt une armée puissante, toute composée d'impies prêts à profaner les temples, se trouva sur pied. » Elle comptait 10000 hommes. Les Lo* criens furent vaincus de nouveau. Les Thessaliens, qui s'avancèrent avec 6000 soldats, ne furent pas plus heureux; mais les Béotiens, venus en nombre double, surprirent les Phocidiens près de Tithorée. Philomélos, sur le point de tomber aux mains de l'ennemi, après s'être vaillamment conduit, se précipita du haut d'une roche escarpée et périt.
Onomarchos, son frère, le remplaça, se servit audacieusement des trésors de Delphes pour recruter son armée et
acheter des partisans dans les cités grecques, ravagea la LocridevOt s'empara même d'Orchomène. Il assiégeait Ghéronée, quand l'approche d'une armée béotienne le força de rentrer en Phocide. Il était d'ailleurs appelé au nord par le Thessalien Lycophron, que Philippe menaçait. Un secours de 7000 Phocidiens qu'U lui envoya sous son jeune frère, Phayllos fut insuffisant. Il accourut lui-même, vainquit deux fois le roi, qu'il rejeta en Macédoine, et revint en Béotie s'emparer de Goronée. Mais durant cette dernière expédition, Philippe reparaissait en Thessalie avec 20 000 hommes et 3000 chevaux. Onomarchos courut à sa rencontre et fut complètement battu. L'armée phocidienne compta 6000 morts ; 3000 prisonniers furent jetés à la mer comme sacrilèges; les soldats du roi, défenseurs d'ÂpoUon, étaient allés au combat le casque couronné du laurier sacré. Le corps d'Onamarchos^ trouvé parmi les morts, fut mis en croix; quelques Phocidiens échappèrent en gagnant à la nage une escadre athénienne qui croisait en vue du rivage.
Philippe se posait donc comme le vengeur de la religion outragée; il prit en Thessalie un autre rôle, celui de libérateur. Il rétablit à Phères le gouvernement républicain ; mais en même temps il se faisait céder, à titre d'indemnité pour ses frais de guerre, une partie des revenus de la province, et il mettait la main sur les chantiers et sur les arsenaux. Il occupait Magnésie et Pagases, où il trouvait la flotte préparée par Alexandre, qui devint le commencement de la flotte macédonienne; de là partirent aussitôt de nombreux corsaires, qui infestèrent la mer Egée, troublèrent le commerce d'Athènes, pillèrent Lemnos et Imbros, et osèrent venir enlever sur la côte de Marathon la galère paralienne.
Cependant Philippe essaya de poursuivre sa fortune, et comme il avait réglé les affaires de la Thessalie, d'aller faire les affaires de la Grèce et de la religion en Phocide même. Il marcha sur les Thermopyles. Les Athéniens, arrivés trop tard à Ps^ses pour la sauver de ses mains, avaient du moins couru aux Thermopyles et s'y étaient fortement retranchés ; Philippe recula. Cette tentative fut un trait de lumière pour ceux qui doutaient encore ; et dans Athènes des
actioi» de grâces forent rendues aux dieux, comme après une victoire (352).
Phayilos, frère d'Onomarchos, lui avait succédé dans le commandement. En prodiguant Tor du temple, il attira un grand nombre de soldats, et ses allies se décidèrent a le secourir énergiquement. Athènes lui donna 5000 hoplites, les Lacédémoniens 1000, les Achéens 2000; Lycopbron^ chassé de Phères, lui en amena autant. Il fut assez fort pour descendre en Béotie, s'y maintenir, malgré trois échecs, enlever toutes les villes de la Locride ëpicnémidienne et battre les Thébains, qui voulaient les sauver. Mais ce jeune et actif général était atteint déjà d'une maladie qui l'emporta. On le remplaça par le jeune fils d'Onomarchos, Pbalécos, à qui il fallut donner im guide, presque un tuteur, Mnaséas, qui périt bientôt. Sous ce jeune chef, les hostilités ie poursuivirent avec des succès divers. Les deux partis commençaient à se lasser. Les Thébains furent même obligés de demander des secours d'argent au roi de Perse, qui leur envoya 300 talents. Ainsi, de tous côtés, l'étranger mettait la main dans les affaires de la Grèce.
L'occasion parut bonne aux Spartiates pour recouvrer dans le Péloponnèse l'ascendant qu'Épaminondas leur avai<t Ôté et que Thèbes, occupée ailleurs, ne pouvait leur disputer. Ils attaquèrent Mégalopolis, qui reçut des secours d'Argos, de Messène et de Sicyône. Thèbes fit en sa faveur un vigoureux effort; elle lui envoya 4500 hoplites et 500 cavaliers. Mais 3000 Phocidiens arrivèrent au secours de Sparte, et les forces se trouvèrent si bien balancées, qu'oui bout de deux campagnes inutiles on fit la paix (351).
Pendant que les yeux des Grrecs étaient fixés sur ces mouvements intérieurs, Philippe, repoussé des Thermopyles, essayait de se dédommager en Thrace. Il s'avançait à petit bruit vers la Ghersonèse, que les Athéniens avaient récemment recouvrée, et vers Byzance, pour leur couper la route de l'Euxin, d'où ils tiraient leurs approvisionnements. Mais
Démosthène suivait tous ces mouvements et éclata. « Quand donc, 6 Athéniens, s'écria-t-il, quand ferez-vous votre devoir? Qu'attendez-vous? Un événement ou une nécessité, par Jupiter! Mais quelle nécessité plus pressante pour des âmes libres, que le moment où le déshonneur approche? Voulez-vous, dites-moi, allez toujours çà et là sur la place publique vous demandant les uns aux autres : « Que dit-on de nouveau? » Eh! qu'y aurait-il de plus nouveau qu'un Macédonien vainqueur d'Athènes et dominateur de la Grèce? — Philippe est-il mort? — Non, par Jupiter! il n'est que malade. — Mort ou malade, qu'importe ? Lui arriverait-il malheur, que si votre vigilance n'est pas plus active, un autre Philippe surgirait bientôt : car celui-ci a grandi moins par ses propres forces que grâce à votre inertie. » Puis, mettant le doigt sur toutes les plaies du gouvernement d'Athènes, sur le vice et les désordres des armées de mercenaires, sur la légèreté du peuple, sur ses résolutions sans effet : « Je dis donc, Athéniens, qu'il faut armer 50 trirèmes et vous résoudre, au besoin, à les monter vous-mêmes. Ne me parlez ni de 10 000, ni de 20000 étrangers, grandes armées qui n'existent que sur les registres publics. Je veux des troupes qui soient à la patrie. Vos mercenaires ne triomphent que de nos alliés ; laissant là l'ennemi qui avance et conquiert, ils s'embarquent et vont offrir leurs services k Artabaze ou à d'autres. Leur général les suit ; comment s'en étonner? Cessant de payer, il cesse d'être obéi. Il faut au plus vite ôter au chef et aux soldats le prétexte, en assurant la paye, et envoyer à l'armée de nos citoyens qui surveilleront la conduite des généraux. Voyez, en eflet, combien notre politique prête à rire. Si l'on vous demande : « Êtesvous en paix. Athéniens? — Non! vous écrierez-vous. Non 1 par Jupiter! nous sommes en guerre avec Philippe! » C'est vrai, car vous élisez chaque année 10 taxiarques^ 10 stratèges, 10 phylarques et 2 hipparques. Mais que font ces gens-là? Hors un seul que vous envoyez à l'armée, tous vont parader à vos processions avec les inspecteurs des sacrifices. Tels que des mouleurs en argile, vous fabriquez des taxiarques pour l'étalage, non pour la guerre. » Il signalait
ensuite le mauvais mode d'organisation de l'armée, et les lenteurs fatales qui en résultaient : « Savez-vous pourquoi les Panathénées, les Dionysiaques, qui vous coûtent plus cher qu'une expédition navale, sont toujours solennisées au temps prescrit, tandis que vos flottes arrivent après coup à Méthône, àPagases, àP^tidée? C'est que pour ces fêtes tout est réglé par la loi, que chacun connaît longtemps d'avance le chorége, le gymnasiarque de sa tribu, ce qu'il doit faire, quand, par quelles mains et quelle somme il recevra ; là rien n'est imprévu, indécis, négligé ; mais pour la guerre et les armements, nul ordre, nulle règle. A la première alerte, nous nommons des triérarques, nous rêvons aux ressources pécuniaires, nous décrétons l'embarquement du métèque, puis de l'affranchi, puis du citoyen. Le temps se passe pendant tous ces décrets, et les places que nous voulons défendre sont perdues, que nous n'avons pas encore une seule voile dehors. »
Ces vives peintures montrent à nu l'intérieur d'Athènes, les vices de son administration, les défauts du n'?uveau peuple qu'Isocrate signalait tout à l'heure. On voit aussi combien Démosthène était frappé du danger actuel : « Peutêtre pouviez-vous autrefois agir ainsi sans danger; mais la crise approche ; il faut une prompte réforme. Philippe ne s'arrêtera pas, c'est évident, si on ne lui barre le chemin. » Quant au plan même de la guerre, il n'en donnait aucun : « Où aborder? dira-t-on. Attaquons seulement, 6 Athéniens! La guerre elle-même découvrira l'ulcère gangrené de l'ennemi. »
Ces paroles étaient éloquentes et elles étaient justes. Il n'y avait pas dix ans que la Macédoine était le plus misérable royaume, et son pouvoir ne paraissait pas encore, il s'en fallait, aussi formidable que l'avait été celui de Lacédé** xùone. Cependant Sparte était tombée. Pourquoi Philippe serait-il plus difficile à abattre? Démosthène était dans ie^ vrai, à égale distance de ceux qui fermaient volontairement les yeux au péril, et de ceux qui, comme Phocion, désespéraient trop tôt. Si sa demande de réformes n'est pas plus explicite,, c'est qu'il était forcé de parler sur certains points avec une extrême réserve. Un décret insensé, provoqué par
le démagogue Eobulos, avait prononcé la peinô de mort contre quiconque proposerait de détourner pour la guerre la somme destinée aux fêtes publiques , le théoricon; et cette somme chaque année s'accroissait, dévorsuit le plus clair des revenus de TÉtat.
Démosthëne, et plus encore la nouvelle d'une tentative de Philippe sur un fort gardé par une garnison athénienne^ entre Périnthe et Byzance, éveillèrent dans le peuple quelque énergie. Un armement considérable fut voté. Mais, soit que Philippe ne fût pas prêt pour une lutte directe avec Athènes, soit une maladie qui le eondamna à Tinaction, il s'arrêta de nouveau et laissa passer près de deux années sans faire parler de lui. Pl(^gé d^uis les plaisirs et la débauche, si Ton en croit Démosthène; mais toujours actif, travaillant à embellir sa capitale, y élevant des monaments magnifiques, y attirant les meilleurs artistes, et prodiguant dans les villes grecques son or corrupteur.
lie» Ol7n«hleilMe*, prtse A*<01ynthe i^r Philippe (Sâ»-S4l8).
Cependant, au centre de ses États, dans la péninsule chalcidique, Philippe voyait encore une ville indépendante, dont il avait naguère chèrement acheté Tamitié, par la cession de Potidée, mais qui, au premier jour, se tournerait peut-être contre lui; une épine au cœur de la Macédoine. Tant qu^Olynthe ne serait pas à lui, ses ennemis pouvaient la considérer comme une porte prête à s'ouvrir, pour donner entrée dans son royaume. Cité riche, d'ailleurs, capitale d'une confédération de 32 villes, Olynthe faisait obstacle à la vue de la Macédoine sur la mer. Philippe en méditait depuis longtemps la ruine. L'asile qu'elle donna à deux princes macédoniens fuyant sa colère, le décida à frapper ce grand coup. Avant de l'attaquer corps à corps, il la cerna, en enlevant les cités voisines. Il avait pris ApoUinie quelques mois auparavant : en 349 il s'empare de Stagire qu'il détruit. La terreur lui ouvre les portes de plusieurs antres. « Il faut que vous sortiez de votre ville, dit-il à des députés olynthiens, ou moi de la Macédoine. » Olynthe implora le secours d'Athènes.
Démosthène monte aussitôt à la tribune et signale en traits ardents les progrès et la politique perfide de Philippe, Olynthe trompée par le don de Potidée, la Thessalie par la pro- ^ messe de rendre Magnésie : u Amorcer les peuples assez insensés pour se laisser séduire à ses avances, et les faire^ tomber dans les filets qu'il a tendus, voilà le secret de sa grandeur. » Puis, comparant à cette politique active, subtile,j rinertie du peuple d'Athènes : « Nous dormons 1 s'écrie-t-il;\ Athéniens, vous dormez I » Et il propose les vrais remèdes, des actes, des réformes, un meilleur emploi des finances gaspillées en fêtes et en distributions au peuple. « Retenez votre surprise, ô Athéniens? si j'ouvre un avis étrange pour la plupart d'entre vous : créez des nomothètes. Par eiix n'établissez pas de nouvelles lois, vous n'en avez que trop; mais celles qui vous blessent aujourd'hui, abrogez-les. Lois théâtrales, lois militaires, je les nomme sans détour, ce sont elles qui, pour de vains spectacles, sacrifient la solde de l'armée aux oisifs restés dans leurs foyers, qui assurent l'impunité aux soldats ré£ractaires, et par là découragent le soldat fidèle. » — « .... Qu'avons-nous fait? Nous avons perdu nos provinces, dissipé sans fruit plus de 1500 talents; la guerre nous avait rendu nos alliés, vos conseillers vous les ont fait perdre dans la paix ; et nous avons aguerri notre formidable ennemi I Quiconque le nie, qu'il paraisse et me dise où donc, si ce n'est au sein même d'Athènes, il a puisé sa force, ce Philippe? » Quant à l'administration intérieure : « Qu'aurait-on à me citer? Des créneaux reblanchis, des chemins réparés, des fontaines rebâties, bagatelles que tout cela I Mais regardez les administrateurs de ces futilités : ils étaient pauvres, les voilà riches; plus la fortune publique s'est abaissée, plus la leur a grandi. Les grâces sont dans leurs mains; rien ne se fait que par eux, et vous, Athéniens, énervés, mutilés dans vos richesses, dans vos alliés, vous voilà comme des surnuméraires, comme des valets ! trop heureux si ces dignes chefs vous distribuent les deniers du théâtre, s'ils vous jettent une maigre pitance; et, pour comble de lâcheté, vous baisez la main qui vous fait largesse de votre bien.... Et ces désordres, par Cérèsl je ne serais pas surpris de
m'être exposé, par leur peinture, à vos coups, moi, plutôt que leurs coupables auteurs! Car le franc parler n'est pas toujours le bienvenu auprès de vous, je m*étonne même qu*en ce moment vous le souffriez. » On trouvera, en effet, qu'il fallait du courage à Démosthène pour parler ainsi, en se souvenant de la peine portée contre celui qui proposerait l'abrogation des lois théâtrales.
Les Athéniens n'obéirent qu'à moitié à Démosthène et négligèrent le point principal de ses discours, la réforme intérieure. Bs ne changèrent rien aux finances ni à l'armée et envoyèrent seulement Gharès avec 30 vaisseaux et 2000 mercenaires au secours d'Olynthe : ceci après la première Olynthienne. Après la seconde, Gharidémos et 4000 mercenaires; après la troisième, 2300 soldats, cette fois tous Athéniens. Mais tandis que les généraux venaient mécontenter par leurs désordres plutôt qu'aider les Olynthiens, Philippe achetait les magistrats qui commandaient dans la ville assiégée et qui la lui livrèrent. Il l'abandonna au pillage, vendit ses habitants, et employa sa part de butin à semer l'or pour apaiser les ressentiments, et à 'donner des» fêtes célébrées à Dion, à l'instar de celles d'Olympie, avec une royale magnificence. Nombre d'étrangers accoururent de tous les points de la Grèce à ces jeux; Philippe les accueillit tous, fit asseoir les plus distingués à sa table, les charma, les gagna par ses manières et ses présents. C'était une campagne qu'il faisait encore, aussi fructueuse qu'il aurait pu la faire à la tête de son armée. Ses convives emportèrent, en partant, un germe fatal de corruption qui grandit dans chaque cité, même dans Athènes.
Surprise de« Thermopyle* par Philippe et fin de la guerre
sacrée (MA).
Un parti nombreux, à Athènes, ne parlait que des bonnes intentions du roi. Les uns étaient d'honnêtes dupes, les autres étaient vendus. D'autres encore désespéraient et d'a- ^vance se résignaient. Quelques-uns cependant, et à leur tête Démosthène, même Eubulos, un des chefs du parti de la paix, et Eschine, demandaient la réunion à Athènes d'un
congrès pour aviser à Tunion de tous les peuples helléniques contre les nouveaux barbares qui, en deux ans, venaient de détruire 32 cités grecques. Il y eut un commencement d'exécution. On envoya quelques ambassades; mais sur le bruit que Philippe consentait à traiter, toute cette activité tomba, et dix députés lui furent envoyés : dans le nombre se trouvaient Démosthène et Eschine. Si Ton en croit celui-ci, Démosthène perdit en face de Philippe toute son éloquence, « et cet homme, qui promettait en chemin monts et merveilles, resta court devant le roi, après avoir bégayé quelques mots. » Cependant les députés reçurent de Philippe la promesse qu'il enverrait à Athènes des plénipotentiaires pour conclure. Ils vinrent en efiet et prirent les serments de la république. Pendant ce temps, le roi détrônait Kersobleptès et s'emparait des places fortes de la Ghersonèse, regardant comme de bonne prise tout ce qa'il occuperait avant d'avoir lui-même signé la paix. Quand, sur l'avis de Démosthène, une nouvelle députation partit pour recevoir ses serments, elle mit 23 jours à gagner Pella et dut l'y attendre encore près d'un mois. Le rusé monarque feignait d'ignorer son arrivée et conquérait toujours au fond de la Thrace, De retour enfin, il écouta les ambassadeurs, mais* avant de leur rendre réponse, il les mena jusqu'à Phères en Thessalie. Là, il leur déclara qu'il ne pouvait consentir à laisser écrire le nom des Phocidiens dans le traité. Les députés partirent. Ils étaient à peine rentrés dans Athènes que Philippe marchait aux Thermopyles et s'en emparait. Démosthène accusa plus tard ses collègues, et particulièrement Eschine, d'avoir été vendus à Philippe. Eschine ne fut sans doute coupable que d'avoir contribué à répandre, parmi ses concitoyens, ces sentiments de naïve confiance dans les promesses de Philippe qui les perdirent. Mais il était un des conseillers du peuple, il fut mal venu plus tard à dire, pour sa justification, qu'il avait partagé l'entraînement général. Démosthène seul avait vu et signalé le péril, mais n'avait pas été écouté.
Cette guerre de Phocide, que Philippe venait terminer, se prolongeait depuis dix ans avec un égal succès de part et d'autre. Nulle puissance, en Grèce, ne semblait en état d'y
382 GHAPrFR^ XVi^
mettre fin, Thèbes avait déjà obteBn da roi de Perse 300 talents pour pouvoir lutter contre les trésors de Delphes* Mais un secours plus direct lui était nécessaire : elle appda Philippe. Il franchit les Thermopylefe et n'eut qu'à se présenter pour décider Phalécos à se retirer avec ses 8000 mercenaires dans le Péloponnèse. L'expédition était sans périls, il n'en recueillit pas moins la gloire d'avoir pu seul venger les dieux.
Son premier soin fut de convoquer le conseil des am« phictyons pour régler le sort des Phocidiens. La tradition antique attribuait à cette assemblée une autorité religieuse et politique assez indéterminée et vague , mais à présent que Philippe mettait à sa disposition une force considérable, elle pouvait commander. Elle décida que la Phocide cesserait de former un État; que ceux qui avaient pris part à la spoliation du temple seraient jugés et traités comme sacrilèges; que les vingt-deux villes de la Phocide seraient rasées ; tous les habitants dispersés dans des bourgs dont aucun ne contiendrait plus de cinquante maisons; qu'ils conserveraient leur territoire, mais grevé d'un tribut annuel de 60 talents pour réparer les pertes faites par le temple de Delphes, estimées 10000 talents; que leurs armes seraient brisées sur la pierre et les débris jetés au fen, leurs chevaux vendus, et qu*ils n'en pourraient posséder d'autres à l'avenir. Après le châtiment les récompenses. La présidence des jeux pythiques fut donnée à Philippe, conjointement avec les Béotiens et les Thessaliens, et on transféra au roi de Macédoine les deux voix dans le conseil amphictyonique que les Phocidiens avaient possédées (346). La religion venait de tuer la liberté.
ActlTlté d^AthèneA pour déjouer le« plan* de Philippe ■nr le Péloponnèse et Ambraele (S49-SâS).
Ces nouvelles troublèrent toute la Grèce. Les Athéniens se mirent à fortifier le Pirée, à munir les forteresses des frontières, et un décret obligea les citoyens à rentrer leurs biens meubles des campagnes dans les bourgs fermés. Philippe jugea prudent de se retirer dans ses États, suivant sa
tactique habituelle, et le temps venu de l'assemblée pythique, il envoya une ambassade aux Athéniens pour obtenir d'eux la reconnaissance de son titre d'amphictyon : il l'obtint.
Démosthène cette fois parla pour la paix; c'était en effet une question de paix ou de guerre; et malgré ses craintes et sa haine chaque jour plus vives, il ne jugeait pas prudent de rompre sur ce prétexte, qui eût amené contre Athènes le renouvellement de la ligue contre les Phocidiens. Mieux valait attendre des jours meilleurs, où cette ligue, Athènes pourrait la former, mais à son profit et contre la Macédoine.
Ce qu'Athènes se proposait de faire un jour, Philippe l'exécutait; il cherchait à isoler cette ville du reste de la Grèce. En 345, il se déclara le protecteur de Messène et écrivit aux Spartiates : « Si j'entre en Laconie, je détruirai votre ville. » Ils se contentèrent de répondre : « Sil » A Gorinthe, les habitants, malgré leur mollesse', firent des préparatifs de défense, et Diogène, pour ne pas rester seul oisif, roula son tonneau. Démosthène parcourut lui-même le Péloponnèse, en combattant partout les menées de Philippe qui, cette fois, n'aboutirent pas. «Mais, dit Pausanias. la haine qu'il s'ap pliqua à entretenir entre les Arcadiens et Lacédémone fut un des principaux obstacles à ces congrès de toutes les cités helléniques qu'Athènes chercha tant de fois à réunir contre la Macédoine. »
Dans ses harangues aux Péloponnésiens, il avait insisté sur la duplicité du roi. Philippe crut nécessaire d'effacer ces impressions; et la ville, qui dans son abaissement gardait au moins plus qu'aucune autre, avec les trophées de Marathon et de Salamine, le sentiment de la résistance à l'étranger, vit les députés de l'ennemi des Grecs venir devant elle disculper leur maître de ses perfidies. Démosthène prononça alors sa seconde Philippique (344), oii il revint au système de la guerre, la chimère de la paix s'étant évanouie devant les actes audacieux de Philippe. Il rappela les discours qu'il avait tenus déjà aux Messéniens et aux Argiens, pour les effrayer de l'amitié royale, en leur montrant les Thessaliens victimes de leur propre crédulité. Il signala surtout les traîtres et ce parti macédonien qui était pour la
Grèce un fléau. « Vous vous en souvenez. Après la conclusion de la paix, à mon retour de la seconde ambassade, lorsque, voyant ma patrie fascinée, je prédisais ses malheurs, je protestais contre la trahison, je m'opposais à labandondesThermopyles et de la Phocide, que disait-on î que j'étais un buveur d'eau, un homme d'humeur revêche
cerait à ses dépens la Ghersonèse, vous livrerait Oropos et l'Eubée en dédommagement d'Amphipolis ? Oui, tout cela vous fut dit ici, à cette tribune ; et sans doute vous vous le rappelez, quoique vous ayez mauvaise mémoire au sujet des traîtres; et pour comble d'ignominie, sur l'appât de quelques espérances, votre décret lie vos descendants eux-mêmes à cette paix; tant la fraude fut habile l »
Philippe, après avoir lu ce discours, dit : c J'aurais donné ma voix à Démosthène pour me faire déclarer la guerre, et je l'aurais nommé général. » Exprimant par là l'impression profonde que lui avait faite cette irrésistible éloquence, bien plutôt que le vœu de voir les Grecs se déclarer contre lui ; car si une ligue grecque se formait, la victoire pour Philippe devenait un problème. Cette ligue était la continuelle pensée de Démosthène ; Eubulos, l'un des principaux chefs de parti à Athènes, s'était aussi rallié à cette idée. Jusqu'ici, on avait échoué ; mads le danger était devenu si évident, que l'entre* prise semblait maintenant plus facile. Les Athéniens, du moins pour y entraîner les autres peuples , montrèrent une activité digne de leurs beaux jours.
En 344, Philippe s'en alla guerroyer contre les Illyriens. Il ravagea leur pays et y prit quelques villes. Mais à peine délivré de cette guerre, il revint à la Grèce, et s'occupa de réorganiser la Thessalie. Il la divisa en quatre districts, plaça à la tête de chacun des hommes dévoués, mit garnison dans les places fortes, et s'attribua tous les revenus du pays. La Thessalie était décidément une province macédonienne. Il occupait les Thermopyles, la première porte de la Grèce : il
voulut avoir la seconde, l'isthme de Gorinthe. S'il pouvait s'y \ établir, il était à la fois maître du chemin de TAttique et de ! celui du Péloponnèse. H fomenta une conspiration dans Mégare pour se faire déclarer protecteur de la ville; les Athéniens le prévinrent. Phocion entra dans la place et en releva les longs murs (343).
Cette tentative manquée, il courut à une autre, d'un côté opposé; il intervint en Épire, en faveur de son beau-frère, Alexandre, conquit pour lui trois villes à moitié grecques, qui refusaient de lui obéir; et, pour son compte, chercha à s'emparer d'Ambracie, dont la prise lui eût donné TAcarnanie. Là il eût trouvé, pour entrer dans le Péloponnèse, la route qu'Athènes venait de lui fermer à Mégare. Elle lui ferma celle-ci encore. Une troupe d'Athéniens se jeta dans Ambracie, et Démosthène vint enflammer le courage des Acarnanes et des Achéens. Une surprise tentée en même temps par les Athéniens sur Magnésie, en Thessalie, rappela Philippe de l'Épire,
Ainsi les deus adversaires, sans oser se prendre corps à corps, s'attaquaient de loin. Cet état n'était ui la paix ni la guerre; Philippe s'en plaignit et envoya à Athènes Pithon, dontréloquence égalait presque celle de Démosthène. L'orateur Hégésippos répondit ; son discours amenait nécessairement pour conclusion la guerre : « Mais c'est la guerre que tu demandes, s'écria un mécontent à l'orateur qui descendait de la tribune. — Oui, par Jupiter 1 répondit-il, et je demande de plus des deuils, des enterrements publics, des éloges funèbres, tout ce qui nous fera vivre libres et repoussera de .nos têtes le joug macédonien. » Malheureusement cette fois, au lieu d'agir, les Athéniens se mirent à faire le procès à Eschine et à Philocratès, d'après les dénonciations de Démosthène, et malgré tous ses efforts pour tourner leur esprit vers les objets véritablement grands (343).
opération* de Philippe em Vlnraee^ deTAut Fértntlte eé Itysaiiee
Tandis qu'ils perdaient ainsi un temps précieux, Philippe construisait dans ses ports des arsenaux, des navires , et