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PREMIÈRE PARTIE

S. DÉMÈTRE 5

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( 1er siècle. — 26 octobre. )

^ÏvWj^ Jm V^pôtre saint Pierre avait déjà fondé les Eglises de Jérusalem et d'Antioche, et rempli de ses prédications évangéliques le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l'Asie et la Bythinie, lorsque, sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, il entra dans Rome, au commencement du règne de Claude César.

Au nom de son divin maître il prit possession de cette

capitale du monde, et sa puissante parole, confirmée par les plus éclatants miracles, enfanta cette Eglise, depuis lors mère et maîtresse de toutes les Eglises; il la gouverna pendant vingt-cinq ans avec une rare prudence et un courage invincible (1).

Dans ce laborieux apostolat , saint Pierre fut admirablement secondé : saint Paul prêcha le salut dans tout l'Empire romain et pénétra jusqu'aux limites de l'Occident; saint Barnabé et saint Luc évangélisèrent les pays situés en deçà et au delà des Alpes; et plusieurs des soixante-douze disciples furent envoyés, comme évêques régionnaires, dans bon nombre de provinces.

Ces rapides messagers de la bonne nouvelle la portèrent d'abord au nord et au midi de l'Italie, puis en Sicile; et l'Afrique proconsulaire ne tarda pas elle-même à la recevoir, ainsi que l'atteste Tertullien. Eusèbe et Théodoret nous apprennent aussi que l'Espagne et la Grande-Bretagne furent évangélisées par saint Paul ; c'est le sentiment de saint Jérôme et de saint Epiphane.

Mais par quelle fatalité, la Gaule, conquise avant cette époque et alors si paisible, si bien sillonnée par ces grandes voies romaines, dont nous admirons aujourd'hui encore les derniers vestiges; la Gaule, si célèbre par ses relations commerciales avec les Asiatiques, les Grecs et les Bomains qui y affluaient de toute part; la Gaule, où Borne avait fondé des colonies florissantes, d'où elle tirait des guerriers, des poètes,

(1) Euseb. hist. Livre 5. — Clément d'Alex. Stromat. 6.

des orateurs, des sénateurs, des hommes illustres dans tous les genres; par quelle fatalité, disons-nous, la Gaule aurait-elle été, seule, privée pendant deux siècles de la parole de salut, comme l'ont osé avancer quelques auteurs? Non, il n'est pas juste, il n'est pas raisonnable de supposer que, pendant plus de vingt ans, ce pays n'ait pas été l'objet de l'immense sollicitude du Prince des Apôtres. Saint Pierre ne pouvait ignorer que les armées romaines occupaient, à quelques lieues de là, des contrées vastes, riches et populeuses, où le nom de son divin maître n'était point encore connu. Et n'aurait-il pas eu à sa disposition, parmi tant d'hommes dont Eusèbe loue si fort l'ardeur infatigable, quelque disciple de bonne volonté auquel il pût confier l'importante mission de faire connaître à ces peuples le Christ, le fils du Dieu vivant, pour qui son cœur brûlait de tant d'amour? Certes, on ne peut s'arrêter un seul instant à cette stérile pensée.

Aussi la tradition la plus constante et la plus respectable, fondée sur des monuments d'une irrécusable valeur, admet que le premier apôtre et le premier évêque de Marseille fut saint Lazare, l'ami du Sauveur, qui y vint, accompagné de ses illustres sœurs, Marthe et Madeleine, et de saint Maximin, évêque d'Aix.

D'après saint Grégoire de Tours, saint Trophime, disciple et compagnon de saint Paul, fut envoyé de Rome comme évêque métropolitain à Arles; le pape Zozime le déclare hautement dans sa lettre cinquième aux évêques des Gaules ; et, dès le milieu du Ve siècle, dix-huit évêques, réunis de trois provinces différentes , reconnaissaient, ainsi que nous

l'exposerons dans la vie de saint Constantin, que, de là, comme d'une source merveilleuse , toutes les Gaules avaient reçu le bienfait de la foi chrétienne. L'historien Eusèbe , en cela d'accord avec les plus antiques traditions de tienne, assure que le grand apôtre des Gentils , après avoir établi évêque, à Arles, saint Trophime, emmena, à Vienne, Crescent, son second disciple, pour y gouverner cette église.

Enfin, l'Eglise de Gap a toujours regardé saint Démètre (Demetrius), l'ami de saint Jean l'évangéliste, comme son véritable fondateur; dès les temps les plus reculés, elle lui rendit un culte public, elle lui dédia des chapelles, et cependant jamais la moindre réclamation ne s'éleva pour lui disputer ou lui refuser la gloire de l'avoir eu pour évêque et pour apôtre.

Or, quand des faits historiques viennent confirmer les traditions d'une Eglise particulière, il est impossible de ne pas voir que ces traditions méritent autant de créance que celles des plus illustres Eglises et qu'il faudrait, pour les rejeter, des motifs basés sur des documents de la dernière évidence.

Indépendamment de la vitalité commune à toutes les traditions du même genre, celle de l'Eglise de Gap, sur son origine apostolique, possède en sa faveur une espèce de preuve intrinsèque de véracité encore plus sensible. La conquête de la Provence et d'une partie des Alpes par les armées romaines, bien avant l'ère chrétienne; l'occupation de Gap

au temps même des apôtres; rétablissement, dans son sein, d'une colonie militaire; ses rapports directs avec l'Italie; le passage fréquent des armées romaines, les privilèges de villes alliées et le droit de latinité accordés à Chorges et à Embrun, tout porte à croire que cette terre a été, de bonne heure, fécondée par les larmes et par le sang de quelqu'un de ces hommes dont la mission était de soumettre l'univers entier à la croix. Ceux qui penseraient autrement n'auraient pas assez médité sur la nature de l'esprit dont Jésus-Christ a animé son Eglise. Les conquérants de la terre peuvent bien quelquefois précéder les missionnaires de l'Evangile chez des peuples inconnus, mais au moins en sont-ils immédiatement suivis.

De regrettables lacunes existent, il est vrai, dans la série de nos évêques, mais elles s'expliquent facilement : Après les heureux succès de la première prédication, le christianisme ayant cédé, pour de longues années dans les Gaules, devant les efforts de l'impiété et de la barbarie, les persécutions du paganisme, les invasions des hordes septentrionales, traînant à leur suite la guerre, la spoliation, l'incendie, ravagèrent nos contrées et détruisirent la plus grande partie des monuments de l'Eglise de Gap. Dès lors, comment s'étonner que notre histoire hagiologique soit enveloppée d'un voile obscur comme celle de plusieurs autres contrées évangélisées dès le commencement de l'ère chrétienne ?

Sans donc nous arrêter davantage devant une opinion chaleureusement patronnée dans le xviii6 siècle par une école connue par son scepticisme, nous embrassons, avec conviction, l'opinion de nos pères et de tous nos annalistes.

G IlISTOlltE HAGlOLOGIQtlE

Les plus anciens bréviaires de l'Eglise de Gap, des xne, xive et xve siècle, ont conservé l'autorité de cette primitive tradition. Ils nous donnent saint Démètre comme disciple des Apôtres et croient que c'est de lui que parle saint Jean dans sa 5e épître , où il est dit : « Tout le monde rend un témoignage favorable à Démètre et la vérité même le lui rend. Nous le lui rendons nom-même , et vous savez que notre témoignage est véritable. »

De l'Asie, où il vivait près de Caïus auquel il est proposé pour modèle, Démètre serait venu, par l'ordre des SS. apôtres Pierre et Paul, évangéliser les Gaules, de concert avec un grand nombre d'hommes apostoliques, parmi lesquels figurent nommément : saint Trophime d'Arles, saint Paul de Narbonne, saint Martial de Limoges, saint Austremoine d'Auvergne, saint Gatien de Tours, saint Saturnin de Toulouse, saint Yalère de Trêves.

Ge fut sous l'empire de Claude que ces illustres confesseurs débarquèrent en Provence. Ils se rendirent tout d'abord à Arles, et, de cette ancienne cité romaine, dans les missions qui leur avaient été désignées.

Peu d'années après, saint Trophime retourna en Asie auprès de saint Paul ; saint Grescent vint s'établir à Vienne des Allobroges, et saint Démètre, après avoir prêcbé, pendant quelque temps, dans cette dernière ville, se rendit à Gap où il se fixa pour évangéliser les populations nombreuses des Alpes.

Pour bien comprendre quelle reconnaissance nous devons avoir envers ces généreux ouvriers, et, en particulier, envers saint Démètre, fondateur et premier évêque de l'Eglise de Gap, il importe de nous représenter les obstacles que dut rencontrer le courageux disciple des apôtres. Parti des contrées riantes et polies de l'Orient, saint Démètre arriva dans nos Alpes à une époque où la civilisation et la foi n'avaient point encore dissipé les profondes ténèbres et les grossières erreurs qui enveloppaient les idées religieuses et morales de leurs rudes habitants. Quoique Dieu lui eût mesuré son héritage dans de froides et austères montagnes, parmi des peuplades toujours prêtes à la guerre, toujours disposées à faire payer chèrement toute espèce de domination qu'on voudrait leur imposer, Démètre ne perdit point courage; il établit dès lors, c'est-à-dire il y a près de 1800 ans, ce siège épiscopal qui devait, plus tard, être illustré par tant de pontifes qui s'y sont succédé jusqu'à nous.

Dans nos contrées habitaient, depuis des siècles, des peuplades connues sous le nom de Yoconces, de Tricoriens et de Caturiges (1). Or, au temps de Démètre, ces peuples étaient

(t) Les villes principales des Voconces étaient Die et Luc; ils s'éteudaient jusque dans le Trièves, à la Koche-des-Arnauds et à la Saulce, toutes deux appelées fines limites. Les Tricoriens possédaient le Dévoluy, le Valgaudemard et le bas Champsaur; Cor était leur ville principale. Les Caturiges, placés sur les bords de la Durance, avaient quatorze villes, dont les noms sont inscrits sur l'arc de triomphe de Suse, élevé à

livrés à tous les mensonges du polythéisme; ils ignoraient l'existence d'un seul Dieu, le dogme admirable de la sainte Trinité, l'Incarnation du Verbe éternel et la Rédemption du monde; leur culte n'était qu'une suite d'honneurs rendus aux créatures, qu'un mélange de cérémonies aussi ridicules qu'impies. Leur morale ne valait guère mieux. Quand Yitellius fut élu pour succéder à Galba, une armée romaine, conduite par Fabius Valens , traversa le pays des Voconces ; il se trouva dans ces régions des peuplades assez lâches et assez dissolues pour livrer, comme solde de passage, leurs épouses et leurs filles aux caprices de ces infâmes soldats. Ce trait et les caractères généraux du paganisme chez tous les peuples du monde , donnent une idée des mœurs païennes à cette époque.

Saint Démètre , seul , sans richesses et sans armes , espère néanmoins triompher de la superstition et de la barbarie de nos pères; il essaye de faire luire la lumière évangéli que au sein des ténèbres. Fortifié par la vertu de la croix, il com-

Auguste , par Cottîus , en reconnaissance de la cession que cet Empereur lui avait faite du gouvernement des Caturiges. Nous croyons que Gap y est désigné sous le nom de Civitas Belucorum, cité des Boluyens , c'est-à-dire habitants des rives de la Bonne et de la Luye. En outre, Peuttinger, en ses tables ingénieuses, place les Leuci ou Luyens, non loin des marais de Labâtie-Neuve, Nasio,où la Luye prend sa source. D'où nous concluons que Gap , mentionné ensuite dans les écrits de Julien l'Apostat, sous le nom de Vapingum, était d'origine Caturige, quoique ses habitants aient été souvent confondus tantôt avec les Voconces , tantôt avec les Tricoriens, parce que , en temps de guerre avec l'étranger, ces peuples agissaient tous de concert.

Le Gapençais fut réuni par les Empereurs à la province romaine ou Provence , même avant l'ère chrétienne; son adjonction au Dauphiné eut lieu en 1202 par le mariage de Béatrix de Claustral , avec André Dauphin de Viennois.

mence par prêcher d'exemple. Il sait que la prière est un trait enflammé qui pénètre les nues, arrive jusqu'au trône de Dieu et en fait descendre des torrents de grâces capables de déterminer la conversion des pécheurs les plus endurcis. Il sait qu'il vient attaquer l'ennemi du salut dans ses retranchements les mieux défendus, et qu'il n'est rien de plus efficace, contre cet esprit impur, que la pénitence. Il se livre donc, nuit et jour, à la méditation des vérités éternelles, au jeûne, à toutes sortes de mortifications. Il s'interpose comme victime, cherchant à expier les crimes et les infidélités d'un peuple prévaricateur dont il sè regarde déjà comme le pasteur et le père.

Aussi, admirant sa conduite, ces hommes, plongés naguère dans le sensualisme le plus grossier, commencent à goûter les saints préceptes du divin législateur, à comprendre la chasteté, la tempérance, la charité fraternelle, toutes les pures vertus du christianisme; puis ils prennent plaisir à entendre le saint pontife leur parler des miséricordes et des justices du Seigneur, des impénétrables conseils de sa sagesse, des mystères de la rédemption universelle et de la vie future. Ils reconnaissent qu'une morale si pure, une religion si sublime ne peut venir que du ciel ; peu à peu les coeurs droits cèdent à la grâce, et des catéchumènes sont baptisés. Cette Eglise naissante retrace l'image des Eglises fondées par les Apôtres mêmes. Les fidèles n'ont plus qu'un cœur et qu'une âme pour s'entr'aimer et se secourir, et qu'un seul désir : celui de verser leur sang pour l'exaltation de leur foi.

Ces heureux succès accrurent les forces du nouvel apôtre; on le regardait comme un ange venu du ciel. Sa vie, très-

conforme à celle du divin maître, était un miroir d'innocence et comme une fleur de pureté; sous sa direction, plusieurs se vouèrent à la parfaite pratique de cette céleste vertu. Le saint pasteur prit un soin spécial de la jeunesse et mit tout en œuvre pour préserver de la contagion du siècle cette tendre portion de son troupeau chéri, ce qui lui valut le glorieux titre de Gardien de l'innocence, comme on le voit dans la prose que chantait en son honneur l'antique Eglise de Gap (1).

Les miracles que Démètre opérait sur les malades et les infirmes qui lui étaient présentés ou qu'il allait visiter luimême dans leurs tristes demeures, vinrent donner un nouvel éclat aux prédications saintes qu'il faisait au peuple.

Cependant l'enfer s'irritait de voir croître rapidement le nombre des chrétiens; aussi, plus d'une fois, les démons essayèrent-ils d'effrayer le saint pontife et de le détourner de ses victorieuses conquêtes. Démètre, sans se troubler, invoquait le nom de Jésus, et, devant sa confiante prière, les puissances des ténèbres s'enfuyaient, abandonnant une foule d'infidèles jusque-là soumis à leur tyrannique possession.

Les prêtres des idoles, à leur tour effrayés des progrès de

(1) Spéculum munditiae Félix sydus aureum,

Custos innocentiae , Jubar mundo lucidum ,

Et saocti flos pudoris , Félix radix

Stupor demonum , Ecclesue Vapincensis

Medela languentium , Robur Eeclesiasticum,

la religion de Jésus-Christ qui va s'établir sur les ruines du paganisme, trament la perte de notre généreux athlète; ils courent, tout éplorés, se jeter aux pieds de Simon, préfet de la ville. Ils lui représentent vivement qu'un étranger est parvenu à fasciner l'esprit du peuple et à séduire la foule; qu'au grand mépris des dieux de l'empire, toute la ville et les habitants de la contrée vont devenir chrétiens; et que, dans leur fanatisme, ils ne tarderont pas à convertir le temple, bâti au milieu de la cité, à l'exercice du nouveau culte; qu'ainsi il en sera fait de l'ancienne religion.

Le Gouverneur, fort ému de ces plaintes, ne sait quel parti prendre. D'un côté, il prévoit que son inaction, en pareille circonstance, va soulever contre lui des haines puissantes, lui causer la perte de sa dignité, et peut-être lui coûter la vie; de l'autre, il comprend mieux que personne combien il lui sera difficile de renverser une doctrine si pure, de déraciner une croyance si fortement appuyée, qui comptait déjà de nombreux partisans et avait su se concilier d'ardentes sympathies, tant parmi les hautes classes que parmi le peuple ; il n'ignorait pas qu'on avait pris en si grande affection le vénérable pontife, que tous les nouveaux adeptes auraient donné de grand cœur leur vie pour sauver la sienne.

La position était embarrassante; mais les plaintes devenant plus vives, les murmures plus menaçants, le préfet se décida enfin à condamner à mort le saint confesseur, dans l'espoir qu'en perdant celui qui était le gardien et le chef de cette multitude de convertis, il deviendrait ensuite facile de dis-

12 HISTOIRE HA.GIOLOGÎQUE

perser le troupeau ou de contraindre les néophytes à revenir aux pratiques superstitieuses de leurs pères.

Le saint confesseur est donc arrêté; on le jette dans les fers, on exerce sur lui mille cruautés; Démètre se montre plein de la force d'en-haut; il confesse Jésus-Christ, prêche sa loi et annonce son règne à tous ceux qui l'environnent.

Enfin, désespérant de le vaincre et voulant, d'ailleurs, épouvanter le peuple et arrêter les conversions par un châtiment public et sévère, le gouverneur, irrité, condamne Démètre à avoir la tête tranchée sur le lieu même où l'on avait coutume de faire mourir les grands criminels. Cette sentence inique va recevoir son exécution. Le saint pasteur, qui a dévoué sa vie au salut de son troupeau, est tiré de prison et conduit sur une petite éminence au nord de la ville (1). La foule était nombreuse pour assister à ce cruel spectacle; le généreux confesseur du Christ, arrivé sur le lieu du supplice, se met à genoux, recommande son âme à Dieu par une courte prière, et, dans cette humble posture, impassible et serein, il attend la mort qui va lui ouvrir les cieux.

Bientôt la tête de l'apôtre tombe sous la hache du bourreau, et le sang du martyr jaillit sur cette terre idolâtre : rosée fécondante, il fera, plus tard, produire au centuple la semence de l'Evangile.

(1) Ancien cimetière de Saint-André.

Si nous en croyons une tradition qui est arrivée jusqu'à nous, Démètre se releva de terre, prit sa tête entre les mains et la porta jusque dans la ville. Ce prodige glaça d'un si grand effroi les plus emportés, qu'il fut permis aux fidèles de recueillir les glorieuses dépouilles de leur évêque. Un ancien tableau, encadré dans un des piliers de la cathédrale de Gap, retrace ce fait merveilleux et nous transmet la date de l'an 86.

Le corps de l'illustre martyr fut conservé dans l'Eglise de Saint-Jean-le-Rond (1) où il avait été d'abord déposé et où l'on continua de l'entourer de vénération jusqu'aux temps des guerres de religion, époque malheureuse pendant laquelle le temple antique et beaucoup d'autres édifices religieux qui formaient le plus bel ornement de la ville de Gap, furent pillés, puis démolis jusqu'en leurs fondements.

Pierre Paparin de Chaumont, évêque de Gap, se vit obligé de s'enfuir à la Baume-lès-Sisteron, pour se soustraire aux persécutions des huguenots qui alors, maîtres de Gap, s'y livrèrent aux plus honteux excès. Le scandale devait durer encore un demi-siècle. Cependant le 1er août de l'année 1600, Pierre Paparin termina sa longue et heureuse carrière; Charles-Salomon Dusserre, son coadjuteur, lui succéda. A la faveur de différents traités, il parvint à procurer un peu de calme aux catholiques fidèles, et il crut pouvoir, en 1616,

J) Autrefois dédié à tous les dieux.

rapporter à Gap les reliques de saint Démètre et celles de saint Arnoux, que son prédécesseur avait eu soin de transporter à la Beaume-lès-Sisteron. Elles restèrent exposées à la vénération publique jusqu'en 1692.

Mais au mois de septembre de cette même année, les troupes du duc de Savoie envahirent et brûlèrent la ville de Gap. Les reliques de saint Démètre, de saint Arnoux, et plusieurs autres, avaient été tirées de leurs châsses par Alexandre de Yelènes, abbé de Ronseray, vicaire général du diocèse, Jean de Rieou, chanoine, et Jean Thomé, bénéficier, et cachées sous le pavé derrière le maître-autel de la cathédrale. Le 9 novembre suivant, Mer Charles Bénigne

Hervé , évêque de Gap , les fit exhumer. Les reliques de saint Démètre furent aussitôt placées dans un coffret en bois de noyer, orné de dorures et de dessin de marqueterie. On lisait sur le couvercle, en lettres gothiques, ces paroles : Hic reconduntur Reliquice S. Demetrii Pontificis Vapincensis , avec le millésime mdclxxxxiï. (Là sont renfermées les reliques de saint Démètre, évêque de Gap. 1692.)

C'est dans cet état qu'elles furent vénérées jusqu'en 1764. A cette époque, la liturgie subissait en France, sous une influence peut-être trop philosophique, de regrettables mutilations. Le culte antique de plusieurs Saints était interrompu comme n'offrant pas à des critiques outrés une certitude assez grande; celui de saint Démètre, évêque de Gap, fut remplacé dans le nouveau bréviaire par celui de saint Démètre, soldat, et les reliques de notre saint pontife furent déposées dans une armoire au-dessus de la porte de la sacristie de la cathédrale.

Le précieux dépôt fut enfin retiré de ce lieu ignoré. Le 20 avril 1845, Mgr Jean-Irénée Depéry, après avoir reconnu les actes authentiques dont les reliques étaient encore revêtues; après avoir retrouvé, sur les quatre faces du coffret dont nous avons parlé, les sceaux de l'évêque imprimés en cire rouge et parfaitement conservés, fit dresser procès-verbal de l'invention de ces reliques. Et comme l'ancienne châsse en noyer tombait de vétusté, le même prélat replaça les ossements sacrés dans un nouveau coffret à peu près de même forme. Ensuite, le 29 septembre, il publia un Mandement sur le rétablissement du culte de saint Démètre, évêque de Gap, et fixa sa fête au 26 octobre, sous le rit double-majeur , jour auquel cette fête était célébrée dans le diocèse , selon tous les anciens bréviaires et missels à l'usage de cette Eglise.

Les ossements du glorieux fondateur de l'Eglise de Gap furent processionneilement portés dans les rues de la ville, et déposés à la cathédrale le 26 octobre 1845. Une excavation fut pratiquée dans le tombeau du maître-autel, et c'est là que la précieuse relique repose à une très-petite distance de la pierre tumulaire qui recouvre le corps de Mgr Arbaud, mort évêque de Gap, le 27 mars 1856.

Ainsi fut réparé l'acte injustifié d'une réforme, sans autorité comme sans motif, qui tendait à anéantir un culte de dix-sept siècles, et à ravir aux hommages de tout un diocèse la mémoire de celui dont le sang avait scellé la foi dans nos pays. Ainsi, le fondateur et le restaurateur du siège de Gap (siège supprimé en 1791 et rétabli en 1817), quoique séparés par dix-huit cents ans, se trouvent, par un dessein de Dieu,

16 HiSTOlKE HAGIOLOGIQUE.

réunis dans une même église et sous le même autel ; leurs âmes si généreuses le sont, sans doute, dans les cieux.

Saint Démètre est arrivé chez nous à travers mille dangers, poussé par son zèle et guidé par les anges tutélaires du pays. Après avoir arraché, à la sueur de son visage, les ronces qui couvraient le champ du père de famille, il l'arrosa de son sang, et ce sang lui donna cette étonnante fertilité qui lui fait porter encore, en abondance, des fruits de vertu et de sainteté.

Quelle reconnaissance, quel amour payeront jamais d'aussi grands bienfaits! Répétons souvent cette belle prière qui se trouve dans un ancien missel manuscrit de l'Eglise de Gap :

Seigneur Jésus, Dieu tout-puissant, splendeur de la lumière éternelle, principe et véritable réparateur du genre humain, nous vous en supplions , par les prières et les mérites de votre glorieux martyr saint Démètre , disciple des apôtres et premier pontife de votre illustre Eglise de Gap , donnez-nous la force d'éviter la contagion du siècle, et faites-nous la grâce d'imiter celui dont la couronne de pourpre faille au ciel , afin qu'exempts de toute souillure, nous méritions de l'avoir pour principal intercesseur auprès de vous, qui vivez et régnez, etc.

Splendor lucis aeternae , exordium et vera salus omnium , Jesu Christe, omnipotens Deus, largire nobis, qua?sumus, ut precibus et meritis gloriosi martyris tui Demetrii, apostolorum discipuli, et aimas Ecclesiae tuae Vapincensis primi praesulis, à catenâ commissorum soluti, hujus vitse contagia viriliter effugere et eum imitari cujus, cc-ronâ purpureâ triumphante, intercessorem praecipuum habere apud te mereamur in cœlis. Qui vivis et régnas, etc.

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