S. NAZAIRE ET S. CELSE
1er siècle— 28 juillet.;
Qu'ils sont beaux, s'écriait un prophète, les pieds de ceux qui évangélisent la paix et qui apportent aux peuples la bonne nouvelle du salut ! Où trouver d'assez énergiques paroles pour dépeindre la brûlante charité de ces ouvriers du Seigneur qui, bravant les fatigues , la persécution , la mort pour propager la vérité au sein des nations infidèles, s'estimèrent heureux de verser leur sang pour dilater jusqu'aux extrémités du monde le royaume de Jésus-Christ?
Tels furent en particulier les héros dont nous entreprenons d'écrire et de publier la vie : sainte cohorte que n'effrayèrent ni l'aspérité de nos montagnes, ni la rudesse de nos froids
climats, ni les mœurs grossières et barbares de nos ancêtres !
Quel tribut d'admiration ne leur devons-nous donc pas ? Mais aussi quelle profonde reconnaissance, quel attachement dévoué à leur culte, quelle confiance en leur crédit, quelle fidélité à retracer dans notre conduite leurs admirables exemples !
Au premier siècle de l'ère chrétienne, Nazaire naquit à Rome; son père, nommé Africain, était infidèle et occupait un rang élevé dans les armées de l'empire. Sa mère , pieuse femme que l'Eglise honore sous le nom de sainte Perpétue , avait reçu le baptême des mains de saint Pierre ; cette généreuse chrétienne veilla avec une tendre sollicitude sur l'âme de ce fils qui , d'un naturel fort doux et d'un cœur droit , répondit aux soins maternels par ces vertus précoces et ces faciles habitudes d'innocence, charme et beauté du jeune âge, qui nous rend l'enfance si chère et l'élève jusqu'à nos respects et à notre vénération la plus sincère.
Parvenu à sa neuvième année, Nazaire s'aperçut que ses parents n'adoraient pas le même Dieu , ne suivaient pas le même culte ; chacun d'eux, en effet , s'efforçait d'attirer à sa croyance le jeune enfant : lutte difficile dans laquelle beaucoup succombent et qui prive bien des âmes de la gloire éternelle ! mais la grâce répondant sans doute aux ardentes prières de sainte Perpétue, le tira de cette cruelle incertitude et l'attacha irrévocablement au Dieu qu'adorait sa mère. Il fut baptisé par saint Lin, devenu Pape plus tard , et la foi , fructifiant au centuple dans ce jeune cœur, fît bientôt de Nazaire un des plus fervents chrétiens de l'Italie.
Africain avait vu par là s'évanouir les espérances d'honneurs et de fortune qu'il avait conçues et fondées sur l'avenir de son fils. Aussi employa-t-il les promesses d'abord, puis les menaces , puis les mauvais traitements pour le détacher de sa foi et le porter au culte des idoles. Nazaire fut inébranlable, et le père , vaincu par cette fermeté et touché par la grâce , cessa ses violentes et importunes poursuites; il lui rendit même toute son affection, et, secondant le projet hardi qu'il avait conçu d'aller prêcher l'Evangile, il l'engagea à quitter Rome , accéléra son départ et lui remit des sommes considérables pour le voyage.
Bel exemple donné par un idolâtre à tant de parents chrétiens qui, par leurs railleries, leurs blasphèmes, leurs violences, leur scandaleuse conduite, étouffent les germes de la vertu dans le cœur de leurs enfants, immolant ainsi aux démons, suivant l'énergique expression du prophète, leurs fils et leurs filles,
Notre jeune chrétien fît bientôt le premier pas qui mène à la vie parfaite ; nouvel athlète , il se dépouilla pour mieux combattre. Tous les trésors qu'il avait reçus de son père furent distribués aux pauvres ; et , libre enfin de n'écouter que les saintes inspirations de son zèle , il parcourut l'Italie , semant la foi parmi ces peuples idolâtres, les instruisant par sa parole, les édifiant par ses vertus. Malheureusement les détails nous manquent sur ses courses apostoliques.
Nous le retrouvons, dix ans après, à Milan. Dans les prisons
20 HISTOIRE HAGIOLOGIQtJE
de cette ville gémissaient alors Gervais et Protais, deux illustres martyrs; ils souffraient pour la foi et le nom de J. C. Nazaire, que la charité rend ingénieux, trouve le moyen de pénétrer dans leur obscur cachot; il se prosterne à leurs pieds , il les console et ne les quitte qu'après avoir ranimé leur courage et allégé, dans de saints entretiens, le poids de leurs fers. Mais cette visite ne put être si secrète, que le préfet de la ville n'en eût connaissance. Il cite donc Nazaire à son tribunal, et après l'avoir fait cruellement frapper, il le chasse de la ville avec ignominie. Heureux et plein de joie d'avoir été jugé digne de souffrir, lui aussi, pour la gloire de son divin maître, Nazaire sortit de Milan, quitta l'Italie et se rendit d'abord à Cimiès , petite ville située près de Nice , dans la Gaule cisalpine. Ce fut là , d'après nos traditions , et non à Genève, qu'une dame lui amena son fils Celse, le priant de l'instruire, de le baptiser, et, s'il le voulait bien, de se l'attacher comme son disciple. La docilité du fils répondant à la foi de la mère, Nazaire prit Celse avec lui ; il ne devait plus s'en séparer.
Les conversions s'étaient multipliées, le gouverneur de Cimiès s'en effraya ; l'apôtre fut en conséquence arrêté de nouveau, puis battu de verges et soumis à de cruelles tortures ; il aurait payé de la vie son zèle et ses succès si la femme du gouverneur n'eût fait comprendre à son mari tout l'odieux d'une pareille persécution contre de jeunes hommes faibles et innocents. A la prière de l'épouse de ce nouveau Pilate , la liberté fut rendue aux martyrs, mais à l'expresse condition de ne plus prêcher à Cimiès.
Profitant de leur délivrance et se confiant dans celui qui donne aux plus petits des oiseaux leur pâture, Nazaire et Celse quittent les riches pays des bords de la Méditerranée et gravissent les rudes sentiers qui conduisent aux sommets des Alpes. Nos montagnes étaient, à l'époque dont nous parlons, couvertes d'immenses et solitaires forêts; l'œil n'y rencontrait guère que des glaciers presque éternels, des rochers inaccessibles et des vallées profondes au milieu desquelles vivaient, dans quelques rares et pauvres villages, des hommes grossiers et idolâtres. Ce triste aspect ne rebute point Nazaire et Celse ; ils franchissent tous ces obstacles et pénètrent jusqu'à Embrun.
Bientôt leur ardente parole, et plus encore leur sainte vie, enfantent à la foi de nombreux disciples ; ils élèvent dans cette ville une chapelle au vrai Dieu, et, laissant à d'autres le soin d'arroser cette divine semence répandue sur une terre préparée à la sueur de leur front et au péril de leur vie, ils s'en vont, insatiables de nouvelles conquêtes, évangéliser le pays viennois. C'est après avoir parcouru en apôtres toute cette province, qu'ils apportèrent à Genève, idolâtre encore, la vraie doctrine de J. C.
Moins heureuse et plus coupable que nos Alpes, Genève devait, après 1400 ans de catholicisme, abjurer la foi de Nazaire et chasser de ses murs les successeurs du saint apôtre.
Convertie par l'élève d'un disciple de saint Pierre, descendu
de nos montagnes pour l'évangéliser, cette Tille infortunée a vu, quatorze siècles plus tard, un disciple de Terreur, le ministre Farel, descendu de ces mêmes montagnes, lui porter, dans les plis de son manteau de prédieant, la parole du mensonge , l'apostasie de la foi orthodoxe de ses pères et l'ingrat oubli du culte antique de son premier apôtre saint Nazaire. Fasse la protection du saint martyr que les yeux de ses enfants ne soient pas à jamais fermés, qu'ils s'ouvrent de nouveau à la vraie lumière , et que la magnifique cathédrale de Saint-Pierre, monument tout catholique encore malgré l'impie profanation de l'hérésie , entende , dans un avenir prochain, ses voûtes retentir du Credo de ses anciens évêques et de son immortel patron; alors sera réalisée la devise pleine d'espérance de cette cité malheureuse : Post tenebras lux ; après les ténèbres, la lumière.
De Genève, les deux héros de la vérité se rendirent à Trêves, siège du préfet du prétoire des Gaules belgiques. Les succès de leur prédication , leurs miracles éclatants , la construction d'une chapelle soulevèrent contre eux les passions idolâtres de la foule. Cornélius, gouverneur de la ville, à qui on les dénonce, en prévient le préfet.
Celui-ci envoie aussitôt cent hommes armés se saisir de Nazaire. On lui lie les mains derrière le dos et la troupe l'emmène en lui disant : « Le préfet te commande de venir à
lui. » Il fut ainsi conduit, garrotté , dans les prisons de cette ville. Celse , qui le suivait en pleurant , partagea sa captivité.
Au bout de quelques jours, le préfet se reprochant de n'avoir pas livré de suite ces chrétiens au supplice, ordonne qu'on les lui amène. Ses satellites descendent donc dans les cachots qui renfermaient les deux confesseurs, et, croyant se rendre plus agréables à leur maître en exerçant leur cruauté envers les prisonniers, ils les frappent brutalement, les renversent, les foulent sous leurs pieds et les amènent ensuite, meurtris et sanglants, devant le préfet du prétoire. Mais , ô merveille ! ils apparaissent à ses yeux le visage éblouissant et rayonnant de gloire.
Alors, semblable à ce roi d'Egypte qui attribuait à la magie les prodiges de la puissance du Dieu du ciel, le païen obstiné endurcit son âme et fait conduire les martyrs dans un temple, avec ordre exprès de sacrifier aux dieux de l'empire s'ils ne préféraient la mort.
A peine introduits, Nazaire et Celse se prosternent; ils prient celui qui fortifie le chrétien fidèle contre toutes les puissances de la terre et de l'enfer, et soudain les idoles se renversent et se brisent.
Le préfet, à cette nouvelle, est transporté de fureur; pour assouvir sa rage, Nazaire et Celse devront périr sous les eaux, et si, par quelque nouveau sortilège, ils abordent au rivage, un immense bûcher est prêt ; brûlés vifs , leurs cendres impies seront jetées au vent.
Un bateau était là; les deux confesseurs y montent; on s'éloigne du rivage ; on pousse vers le confluent de la Sarre
et de la Moselle, formant en cet endroit comme un lac fort étendu ou une petite mer, et on les précipite dans les profondeurs du fleuve. Au même instant une tempête furieuse s'élève, elle bat la nacelle et menace de l'engloutir. Cependant les glorieux martyrs se promenaient, calmes et sereins, sur les flots affermis.
Epouvantés de ce nouveau prodige et sur le point de périr, les matelots poussent des cris de détresse, tendent leurs bras vers les saints confesseurs, les appellent à leur secours. Alorsy touchés de leur foi et de leur repentir, Nazaire et Celse commandent à l'élément courroucé qui s'apaise, puis ils rentrent dans la barque. On les conduit à terre et on les conjure, en tremblant, de s'éloigner pour toujours»
Après cet éclatant miracle qui venait de leur enlever, pour quelque temps encore, la palme du martyre, Nazaire et Celse reprirent la route de Milan. Arrivés dans cette ville, ils furent bientôt arrêtés par le juge Anolin, qui avait reçu les ordres les plus sévères contre les chrétiens. Il devait les exterminer jusqu'au dernier et surtout prendre garde à ce qu'ils ne profitassent pas, pour prêcher l'Evangile, de la parole qui leur était donnée dans les interrogatoires qu'on leur faisait subir.
Nazaire et Celse parurent devant le proconsul fermes et inébranlables. Ni les caresses, ni les menaces, ni les tortures, ni la vue du dernier supplice ne purent un seul instant faire chanceler leur foi.
A la lecture du jugement qui les condamnait à avoir la tête tranchée, les deux saints martyrs firent éclater des transports de joie ; ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. — « Quel
« bonheur pour nous, s'écria Nazaire, que le Sauveur ait daigné « nous permettre de boire à son calice et de recevoir aujour- « d'hui la palme du martyre ! »
— « Je vous rends grâce, ô mon Dieu, sécria Celse à son « tour , je vous rends grâce de ce que , dans un âge peu « avancé, vous voulez bien me recevoir dans votre gloire. »
Puis s'adressant à Nazaire, qu'il appelait toujours son père, il lui dit : — « Allons, mon bon père, donner notre sang pour « celui à qui nous devons notre vie, notre salut et la conver- « sion de tant d'âmes. »
Ils furent ensuite conduits sur une place publique, près de la porte de Rome, et ils y eurent la tête tranchée vers Tan 56 de l'ère chrétienne et sous l'empire de Néron.
La mort de ces généreux martyrs fut un triomphe pour l'Eglise et leur sang précieux une semence de chrétiens dont le nombre devait un jour lasser la fureur des persécuteurs , déconcerter la politique du sénat et finir par subjuguer l'univers entier.
Les corps des bienheureux Nazaire et Celse furent enlevés pendant la nuit par les chrétiens et profondément enterrés dans un jardin situé hors la porte de Rome, dans un lieu qu'on appelait les Trois-Murs. Ils y restèrent longtemps ignorés ; on avait fini par en perdre le souvenir. Tout ce qu'on en savait, c'est que les possesseurs de ce jardin défendaient à leurs descendants de vendre jamais cet héritage dans lequel était enfoui, disaient-ils, un riche trésor.
HISTOIRE IIAGIOLOGIftUE
Environ trois siècles plus tard, saint Ambroise, archevêque de Milan, instruit, par une révélation divine, du lieu où reposaient ces précieuses reliques, s'y transporta avec tout son clergé et les fit lever de terre en 395.
On trouva d'abord le corps de saint Nazaire intact et parfaitement conservé ; le sang qui, suivant l'usage des premiers chrétiens, remplissait une fiole placée dans son tombeau, était rouge et vermeil comme s'il eût été versé ce même jour.
Les fidèles en mirent quelques gouttes sur des mouchoirs et firent du reste une espèce de pâte dont saint Ambroise envoya une partie à saint Gaudence de Bresce. La tête fut séparée du tronc; on eût dit qu'elle venait d'être lavée et mise en terre. Le diacre Paulin, présent à cette cérémonie, ajoute qu'il s'exhala du tombeau une odeur si suave et si pénétrante, que celle des plus doux parfums ne pouvait lui être comparée.
On plaça le corps du saint sur une litière ornée et disposée à cet effet, et on le transporta dans la ville.
Dans une autre partie du même jardin, on avait aussi fait des fouilles et découvert le corps de saint Celse ; réuni à celui de saint Nazaire, ils furent tous deux déposés dans la basilique des saints Apôtres que saint Ambroise avait fait construire.
Depuis lors, on célébra la fête de l'invention de ces glorieuses reliques ; le martyrologe romain la place au 10 mai.
L'église de Milan, enrichie de ce nouveau trésor, en distribua une partie aux autres églises.
Saint Paulin fit de ces reliques un des ornements de son église de Noie. Ennode de Pavie en envoya par ses diacres à quelques évêques d'Afrique.
La ville d'Embrun reçut un semblable présent avant aucune autre ville des Gaules. Artémius, successeur immédiat de saint Marcellin, en avait lui-même fait la demande à saint Ambroise. Le précieux dépôt fut placé dans une église dédiée à Notre- Dame et bâtie, à ce que l'on croit, sur l'emplacement où s'élève aujourd'hui l'ancienne métropole.
La vénération du peuple d'Embrun pour saint Nazaire et saint Celse fut dès lors si profonde et sa confiance dans les saints martyrs telle , que quelques auteurs crurent que deux autres saints du même nom avaient été martyrisés dans cette ville.
Durant les persécutions qui s'élevèrent et les dévastations qui les suivirent (1), on cacha, pour les soustraire à la profanation, les reliques des deux martyrs, et, sur le même Heu, crût un poirier dont les fruits avaient, assure-t-on, le singulier privilège de guérir les personnes atteintes de quelque maladie. Plus tard, le saint trésor fut relevé de terre et une église fut construite , en l'honneur des illustres confesseurs , dans l'endroit même où avait vieilli l'arbre miraculeux.
(1) La position d'Embrun a souvent exposé cette ville à de grands désastres. Elle fut saccagée tour à tour par les Vandales, les Huns et les Saxons, puis par les Sarrasins en 752 et 916. En 966, les Maures s'en emparèrent, la pillèrent, l'incendièrent et en exterminèrent la population. Elle fut encore pillée et incendiée, en 1573, par les grandes bandes, puis rançonnée par Lesdiguières. Le duc de Savoie la dévasta de nouveau en 1692.— Il s'est tenu à Embrun sept conciles.
Honneur bien mérité, gloire bien légitime, puisque la ville d'Embrun avait dû à l'ardente charité de saint Nazaire et de saint Celse de voir, dès les premiers jours, la croix, précieux symbole d'immortalité, plantée dans ses murs, et la foi chrétienne fleurir et s'épanouir sur ses montagnes.
Leur fête est inscrite aux diptyques sacrés , le 28 juillet ; c'est aussi ce même jour qu'on en fait l'office dans le diocèse de Gap.
S. REMÈDE v S. TIGIDE, S. ÉRÈDE, S. TERRITE,
(2e et 3e siècles. — 3 février.)
e temps immémorial l'Eglise de Gap honore, le 3 février, la mémoire de saint Tigide et de saint Remède. Il nous reste peu de documents sur ces i deux saints évêques, et l'histoire se tait sur leur vie, leurs travaux, leur épiscopat et leur martyre.
Voici ce que nous en apprend André de Saussaie, évêque de Toul, dans son grand Martyrologe gallican :
« Saint Tigide remplaça l'illustre saint Démètre sur le « siège épiscopal de Gap. Il endura le martyre après avoir « longtemps gouverné cette Eglise et avoir travaillé avec
« beaucoup de soin et de zèle au salut de son troupeau. « Saint Remède, son successeur immédiat, marcha entière- « ment sur ses glorieuses traces ; et, ayant donné des marques « divines de sa haute perfection et opéré des fruits abondants « de salut dans les cœurs, par sa vigilance vraiment pastorale, « il fut enlevé à la tendresse et à l'admiration de son cher « troupeau. »
Sans doute, si les temps reculés s'ouvraient devant nous, ils présenteraient à notre admiration de rares vertus, des faits merveilleux, une longue carrière apostolique dignement couronnée parle martyre. Mais nous pouvons suppléer à ce silence dans notre cœur et refaire un à un ces jours passés à évangéliser les peuples, à visiter les malades, à secourir les veuves et les orphelins, à étendre, par la parole, par l'exemple, par la prière, par la pénitence, le règne glorieux de J. C.
Les reliques de saint Tigide et de saint Remède furent conservées dans l'église de Gap jusqu'au commencement du XIIIe siècle.
A cette époque , des chevaliers français , faisant partie de l'armée chrétienne qui avait assiégé et pris d'assaut Constantinople, reçurent en don, de l'empereur Baudoin et comme récompense de leur valeur, le corps de saint Germain, patriarche de cette ville, illustre en vertus et en doctrine, et martyrisé sous le règne de Léon l'Isaurien, pour la défense des saintes images (650). A leur retour, ces croisés, chargés de leur
précieux trésor, passèrent par Gap ; or, nous disent les chroniqueurs de ce temps-là, un homme remarquable par sa noblesse, sa piété et son zèle, leur livra, par une inspiration du ciel, le corps de saint Remède. Ces ossements sacrés furent réunis à ceux de saint Germain, renfermés dans une riche châsse en argent et déposés dans l'église de Bort, petite ville sur les confins de l'Auvergne et du Limousin, aujourd'hui du diocèse de Tulle.
Parmi ces ossements, il s'en trouvait deux plus grands que les autres et qui paraissaient n'appartenir ni au corps de saint Germain, ni à celui de saint Remède. Quelques auteurs en ont conclu que ce pouvait bien être une partie des reliques de saint Tigide , aussi enlevées par les croisés à leur passage à Gap.
Afin d'expliquer ces transports lointains , peut-être ces larcins pieux de reliques, il faut se reporter au siècle dont nous parlons. La foi vive de ces temps-là voyait, dans un corps saint, le plus précieux comme le plus envié des trésors. Chaque ville voulait posséder dans ses murs les dépouilles mortelles de quelque martyr, de quelque confesseur; c'était pour elle une protection, un palladium plus puissant que les remparts les mieux bâtis. Chaque seigneur cherchait à doter de quelque saint la chapelle du couvent qu'il avait construit, souvent pour racheter de lourds méfaits, et dans lequel il avait creusé son tombeau.
Pour obtenir ce résultat, tous les moyens étaient réputés légitimes; on usait de violence, on employait l'adresse. Aux yeux de nos pères, à la foi simple, la sainteté du motif devait
purifier ce que le mode avait parfois de contraire aux principes de la probité et de l'honneur. De là, ces enlèvements furtifs ou à force ouverte, ces églises dépouillées pour en enrichir d'autres, ces rançons de captifs payées au prix d'une relique insigne, et la valeur de nos soldats récompensée par le don des restes vénérés de quelque saint martyr.
Le culte des reliques de saint Germain et de saint Remède fut bientôt célèbre dans l'Auvergne et le Limousin et devint très-populaire ; une fête solennelle fut instituée en l'honneur de ces saints pour lesquels Bort oublia son ancien patron, saint Antoine. Dès lors un pieux usage s'était établi : au départ de tout habitant de ces pays-là, soit pour une expédition militaire, soit pour un voyage lointain , on cousait à ses vêtements ou une médaille, ou un morceau d'étoffe, ou tout autre objet qui eût touché les corps saints. Ce bouclier invisible devait le préserver de toute blessure, de tout accident, et le ramener sain et sauf dans ses foyers. Etait-ce un souvenir de la protection que ces deux saints, étrangers et voyageurs eux-mêmes après leur mort, avait jadis accordée aux croisés Limousins, pendant leur longue et périlleuse route ?
La tourmente révolutionnaire de 1 793 dispersa les ossements de saint Germain et de saint Remède. Cependant, par une protection spéciale de la Providence, quelques parcelles purent être soustraites à cette grande ruine qui se consommait sur toute la terre de France. Mais la confiance résista à la tempête,
et lorsqu'un peu de calme se fut fait, la ville de Bort réinstalla ses grands patrons dans leur église et la fête accoutumée retrouva ses saintes solennités.
Plusieurs faits merveilleux vinrent , depuis cette époque, prouver aux habitants de Bort combien le patronage de ses saints était puissant et efficace. En effet , deux fois , en peu d'années , de violents incendies éclatèrent dans cette ville. A la vue du danger, la population alarmée implore avec gémissement la tutélaire assistance de ses patrons; on court à l'église, on en rapporte processionnellement la chasse renfermant les saintes reliques. A peine sont-elles sur le lieu du sinistre , qu'instantanément le feu arrête ses ravages , les flammes s'apaisent et l'incendie est comprimé,
La cathédrale de Gap, veuve depuis sept siècles de son saint évêque, aspirait à recouvrer au moins quelques parties de ses précieuses reliques. En 1845, Mgr Jean-Irénée Depéry fit part à Mgr l'évêque de Tulle de ces légitimes désirs , et en reçut une parcelle considérable qui, depuis, est exposée dans l'église cathédrale de Gap à la vénération des fidèles.
Il était juste que la ville de Bort se dépouillât d'une partie de son trésor en faveur d'une église qui s'était montrée visà-vis d'elle si libérale et si prodigue. La reconnaissance du diocèse de Gap envers celui de Tulle n'en est point, pour cela, moins vive ni moins profonde. Il voit avec bonheur, dans ce saint échange, les liens de parenté, qui rendent sœurs ces deux Eglises, se resserrer et les unir d'une union plus intime et plus forte.
Avec saint Remède et saint Tigide, l'Eglise de Gap honorait, le même jour, la mémoire de saint Erède et de saint Territe, aussi évêques, successeurs de saint Démètre. Lorsqu'en 1764, Mgr de Pérouse abandonna la liturgie romaine , il raya du calendrier de son nouveau bréviaire saint Erède et saint Territe, sans donner aucune raison de cette brusque suppression. Mgr Artus de Lionne, qui a gouverné l'Eglise de Gap de 1657 à 1661 et qui, selon Chorier, « est le premier qui ait travaillé « à l'histoire de ses prédécesseurs , sur les titres conservés « dans les archives de son évêché, » s'exprime ainsi au sujet des quatre prélats dont nous écrivons ici la vie : « Par les « missel, diurnal et bréviaires imprimés à l'usage de l'Eglise « et du diocèse de Gap, par Bertrand de Champsaur, en l'année « 1 499 et dans les calendriers d'iceux, le 3e février, est m arec que : S. Biaise, avec la commémoraison des quatre martyrs, « à sçavoir : Tigris, Remedii, Ereclii et Territi. »
Dans un autre bréviaire manuscrit beaucoup plus ancien, déposé à la Bibliothèque nationale, que nous avons consulté, on trouve l'office de saint Erède et de saint Territe sous la même rubrique, avec celui de saint Tigide et de saint Remède.
Nous avons sous les yeux un missel de Gap , du commencement du quatorzième siècle , qui contient la messe de ces quatre saints avec des oraisons propres. Ainsi, leur culte public porte le cachet de la plus grande antiquité. Cette tradition vénérable aurait dû trouver grâce au tribunal des
disciples de Launoy, si justement appelé le dénicheur de saints, terrible au ciel et à la terre.
Le pieux et savant 'Artus de Lionne croyait que ces saints avaient existé longtemps avant saint Constantin. Il fondait son sentiment, d'abord sur la tradition, ensuite sur ce qu'ils sont honorés comme martyrs, et qu'après saint Constantin , la paix ayant été donnée à l'Eglise , le martyre était devenu très-rare. Il y a donc une énorme différence entre le sentiment de M. Artus de Lionne et celui de M. de Pérouse sur la tradition de l'Eglise de Gap. Le premier, cependant, avait fait ses recherches cent vingt-quatre ans avant l'auteur du bréviaire de 1764 , et il cite souvent des monuments qui pouvaient bien n'être pas parvenus à la connaissance de celuici. En effet, entre l'épiscopat de Mgr Artus de Lionne et celui de Mgr de Pérouse , la ville de Gap et la cathédrale furent pillées et brûlées et leurs archives anéanties (1692).
En rappelant au souvenir pieux des habitants de Gap la vie et la mort de leurs pères dans la foi, nous avons voulu tirer ces saints, de l'oubli dans lequel les avaient ensevelis les orages des siècles passés; nous avons voulu rajeunir, pour ainsi parler, leur culte qui n'aurait dû jamais vieillir; car les vêtements s'usent, dit saint Jean Chrysostôme , les maisons se détruisent, l'or même se consume, les marbres s'obscurcissent, tout , enfin , cède à la force des années , tandis que la gloire des martyrs est toujours la même. N'ayons donc pas égard à cette longue distance qui les sépare de nous, continue le saint évêque, mais bien à leur constance, à leur fermeté, à leur foi, à l'ardeur de leur zèle, enfin à toutes leurs vertus.
Leur histoire doit encore nous pénétrer de reconnaissance pour la bonté divine qui a fait servir la mauvaise foi et la haine des païens à consacrer nos croyances par le témoignage sanglant d'une multitude de martyrs. Car, si Ton en croit facilement des témoins qui se font égorger, c'est surtout quand ces témoins n'ont aucun intérêt à mentir et quand ils sont si près de la source des faits, qu'il eût été impossible de leur en imposer. Or, voilà avec quels caractères de crédibilité se présentent ces hommes qui forment le premier anneau de la chaîne traditionnelle de nos dogmes et de notre morale. A la vue de tant d'héroïsme, le scepticisme de nos jours reste confondu et s'étonne, dans la vanité de ses jugements, qu'une doctrine sévère comme celle de l'Evangile, qui condamne les passions de l'homme et confond à chaque instant l'orgueil de sa raison , ait pu se propager ainsi dans tout le monde, malgré le fer et le feu des plus sanglantes persécutions.
Pour conserver et transmettre à la postérité un monument antique et respectable de notre Eglise, nous transcrivons ici l'oraison que nous trouvons dans les bréviaires et missels de Gap , des 14e et 15e siècles, qui sont en notre possession :
0 Dieu , qui , par une faveur particulière , nous accordez la grâce de célébrer Ventrée dans le ciel de vos saints martyrs Tigide, Remède, Erède, Territe et Biaise, faites-nous celle de leur être unis dans la béatitude éternelle.
Deus, qui nos concedis sanctorum martyrum tuorum Tigris , Remedii, Eredii, Territi, atque Blasii, natalitia colère, da nobis in seternâ beatitudine de eorum soeietate gaudere.