S. CONSTANTIN
5 e siècle. — \ 2 avril.
amour de N. S. J. C. pour son Eglise paraît surtout dans les saints qu'il lui prépare et qu'il lui donne, suivant les besoins divers des temps où elle vit et au milieu desquels elle combat. Ainsi, lorsque après les luttes sanglantes des martyrs, il fallut maintenir la pure doctrine, la défendre des pièges de l'erreur et soutenir l'indépendance de la religion contre les injustes convoitises du monde, alors surgirent de tous côtés de grands docteurs, des pasteurs vigilants, d'incorruptibles évêques.
Saint Constantin fut une de ces lumières qui parurent pour éclairer les peuples dans les voies difficiles qu'ils devaient parcourir. Ce fut vers Tan 430 qu'il monta sur le siège de Gap.
Cette Eglise avait eu à souffrir et des cruelles persécutions des Empereurs et, plus tard, des troubles causés par l'hérésie arienne. Le désordre fut général, la désolation profonde. La tradition interrompue ne jette plus sur ces temps-là que de rares et douteuses lueurs; aujourd'hui, nous ignorons encore si ce siège épiscopal demeura vacant depuis saint Territe^ martyr, jusqu'à saint Constantin, ou si, dans ce long intervalle, il fut occupé par des évêques dont les noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous.
Vers cette époque, les Bourguignons, d'origine germaine, étaient venus s'établir entre l'Aar et le Jura, dans les terres de l'empire romain, sous la conduite de Gondicaire, leur Hendin ou chef. Préférant la vie laborieuse des champs au séjour des villes, ils se mirent à cultiver la terre, et ils s'étendirent insensiblement le long du Rhône et de la Saône.
A mesure qu'ils gagnaient du terrain vers la mer, ils s'approchaient de l'empire des Yisigoths , déjà fortement établis en Languedoc et en Espagne. Cette nation professait l'arianisme. Malheureusement le contact fréquent des deux peuples et la politique des princes favorisant l'hérésie, on vit les Bourguignons, qui étaient païens, accroître le nombre, hélas! déjà si grand des ariens , et ce funeste exemple agissant sur les catholiques eux-mêmes, chaque jour de nouvelles apostasies , de scandaleuses défections , vinrent jusqu'au sein de leurs Eglises, contrister les évêques de Gap et d'Embrun.
Notre pieux pontife eut donc besoin de toute la ferveur d'un zèle apostolique pour défricher cette portion du champ ravagé que venait de lui confier le père de famille. Il fallait arracher les ronces de l'hérésie , détruire les erreurs grossières de la superstition , déraciner les restes de l'idolâtrie encore vivants malgré les grands travaux des ouvriers évangéliques, fortifier les âmes chancelantes, ramener à une vie sainte et pure ces chrétiens lâches et corrompus, éclairer ceux dont la foi s'était laissé surprendre, extirper les vices, faire fleurir les vertus.
Constantin était occupé depuis quelque temps à accomplir cette difficile mais fructueuse mission, lorsqu'une nouvelle invasion de barbares vint derechef porterla désolation au milieu de ce peuple qui renaissait à la foi chrétienne et aux pratiques des œuvres du salut.
Les Vandales, quittant les bords de la mer Baltique, avaient passé le Rhin et étaient entrés dans les Gaules , le dernier jour de l'année 406. Leurs hordes innombrables dévastèrent toute la première Germanie, portèrent ensuite le fer et le feu dans la Gaule-Belgique. Enfin ils pénétrèrent dans l'Aquitaine et dans les provinces Lyonnaises et Narbonnaises ; leur route était marquée par le pillage, le meurtre et l'incendie; rien ne fut respecté.
La paix des frontières de l'empire romain une fois rompue, plusieurs autres peuplades sauvages du nord de l'Europe se joignirent aux premières et envahirent toute l'étendue du pays qui est entre les Alpes et les Pyrénées, entre l'Océan et le Rhin. C'était comme autant de nuées de sauterelles qui
ravagent en un moment les plus fertiles campagnes. On ne peut se faire aujourd'hui qu'une faible idée du spectacle que présentait le monde romain après ces incursions des barbares.
« Les temples, dit saint Prosper, furent brûlés, les vases sacrés profanés, les vierges et les veuves déshonorées, les enfants égorgés dans l'âge le plus tendre, les solitaires massacrés dans leurs grottes , les évêques et les autres pasteurs enlevés à leurs ouailles, chargés de chaînes, frappés à coups de fouet et jetés dans le feu. » Or, en l'année 453, ce torrent dévastateur pénétra jusqu'au sein des montagnes les plus reculées. Embrun fut attaqué et ne dut son salut qu'à un miracle; les villes et les contrées voisines furent ravagées, les habitants tués ou mis en fuite, les pasteurs dispersés, le culte interrompu, et lorsque les barbares se furent retirés, la peste et la famine glanèrent ce qu'avaient épargné le fer et le feu.
Au milieu de tant de ruines, Constantin, sans perdre courage, redoubla ses efforts afin de réparer les désastres de cette cruelle invasion. Le ciel récompensa le dévouement du pasteur par la docilité du troupeau ; des fruits abondants de salut s'opérèrent, et sous sa houlette pastorale , l'Eglise de Gap jouit de la plus parfaite tranquillité. Il ne devait pas en être ainsi de l'Eglise d'Embrun.
Après la mort de saint Albin, archevêque d'Embrun, quelques laïques, par leurs menées et leurs violences, contrarièrent l'élection canonique de son successeur; puis, ayant
choisi un jeune homme appelé Armentaire , ils le firent ordonner par deux évêques, sans l'autorisation accoutumée du primat à défaut du métropolitain, comme c'était ici le cas, et sans avoir demandé le consentement des suffragants de la province des Alpes maritimes; mais le clergé se récria contre une consécration irrégulière à tant de titres, et bientôt les évêques qui, par condescendance, avaient prêté leur ministère à cet acte anticanonique, reconnurent leur faute et en demandèrent pardon.
Armentaire, qui avait été élevé dans la crainte de Dieu, et dont les mœurs étaient pures , la piété sincère , sentant aussi le défaut de son ordination, la reconnut pour nulle dans une lettre qu'il écrivit au clergé d'Embrun; il quitta même la ville. Cependant les hommes puissants qui l'avaient choisi ne laissèrent pas de soutenir leur première conduite, et sur leurs sollicitations pressantes, leur candidat, y étant rentré, remplit les fonctions épiscopales et ordonna quelques prêtres. Il était donc urgent de faire cesser un état de choses si plein de périls pour la foi et si contraire à tous les canons. Aussi , dès que la paix eut été rendue à nos provinces, Hilaire d'Arles assembla, en 459, un concile à Riez, auquel treize évêques assistèrent. Constantin, dans l'impossibilité de s'y rendre, s'y fît représenter par Vincent, un des prêtres les plus distingués de l'Eglise de Gap.
« Il est juste, disent, en commençant, les Pères du concile, que nous nous occupions sans retard de l'Eglise d'Embrun , qui, depuis deux ans moins quatre mois , est privée de pasteur légitime. Son état est d'autant plus triste, que son clergé,
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innocent et ami de la discipline, est tourmenté par certains laïques qui ne lui épargnent ni injures ni outrages ; qui ont poussé l'insolence jusqu'à insulter et menacer des prêtres et des ministres ; qui n'ont pas craint d'employer les plus cruelles violences et de se souiller d'un crime abominable. On ne peut différer plus longtemps de répondre à l'attente des bons catholiques et des amis delà discipline, sous peine de paraître favoriser les vœux coupables des fauteurs du trouble dont les manœuvres impies doivent être frappées des peines ecclésiastiques, »
« Donc, conformément aux canons, nous déclarons nulle cette ordination qui a été faite sans l'assistance de trois évêques, sans le consentement des comprovinciaux, et contre la volonté du métropolitain (1). »
Ils prescrivirent ensuite une élection canonique, et prononcèrent que les clercs qui auraient été ordonnés pendant leur excommunication seraient déposés; que les clercs sans reproches seraient retenus dans son Eglise par l'archevêque d'Embrun, ou bien renvoyés à Àrmentaire.
Ils défendirent à l'intrus d'exercer aucune fonction épiscopale, excepté la confirmation des néophytes et la consécration des vierges, d'avoir le gouvernement de plusieurs églises à
(i) Le concile de Riez , eu disant que les suffragants de la province n'avaient pas été consultés pour l'élection d' Armentaire, proclame par là même hautement qu'Embrun était métropole, car dans l'élection d'un simple évêque, les autres suffragants n'avaient pas droit d'intervenir. Ceci est confirmé par le deuxième canon du premier concile de Clermont, tenu en 555, et par le troisième canon du troisième concile d'Orléans, tenu en 538. L'adhésion qui manquait a l'élection d'Armentaire était donc celle du premier métropolitain eu primat d'Arles, et non celle d'un simple métropolitain.
la fois, de passer d'une église à une autre sans renoncer à la première, et d'accepter le gouvernement d'une église dans la province des Alpes maritimes, déclarant, en outre, qu'il sera toujours au-dessus des prêtres, mais au-dessous d'un évêque, quel qu'il soit.
Pour prévenir un scandale pareil , ils ordonnèrent qu'à la mort d'un évêque, il n'y aurait que l'évêque le plus voisin qui se rendrait sur les lieux, afin de prendre soin, en qualité de visiteur, de l'Eglise devenue veuve; mais qu'il n'y resterait que le temps des funérailles, et qu'après le septième jour il rentrerait dans son diocèse pour attendre, comme les autres évêques de la province, la convocation du métropolitain pour l'élection nouvelle. Ils ajoutèrent que les deux évêques qui avaient procédé à l'ordination irrégulière d'Armentaire ne pourraient plus assister à aucune ordination d'évêque, ni à aucun concile provincial.
Nous soupçonnons que ces deux évêques étaient Alimentaire , évêque d'Antibes, et Ménelfale , évêque d'Aix , duquel Papon , en son histoire de Provence, fait remonter l'épiscopat vers l'an 450. Ce qui fortifie cette conjecture , c'est que le concile déclare que les prêtres sans reproches qui avaient été ordonnés récemment, seraient retenus à Embrun par l'évêque ou renvoyés à Armentaire. Mais le même concile ayant condamné Armentaire l'intrus à n'avoir jamais qu'une seule église et une église de campagne, celui-ci n'aurait certainement pu employer ces prêtres , au lieu qu'Armentaire d'Antibes pouvait les utiliser dans son diocèse. La ressemblance des noms a donc pu faire prendre le change aux historiens :
peut-être même, cette confusion a pu ne pas exister en principe , car Armentaire d'Antibes est aussi appelé Ermentaire.
Ensuite Pitton , en ses Annales de la sainte Eglise d'Aix , écrites en 1668, rapporte qu'il a été trouvé dans la sacristie d'Aix l'inscription suivante : Hic ossa sanciorum Menelfalii episcopi, nec non Ârmentarii, ab ecclesiâ B. Laurentii transvecta posita saut. Quel est donc ce saint Ménelfale , évêque enterré à Aix, qui ne figure dans aucun concile, et qu'en conséquence Aix peut à peine reconnaître? Quel est cet Armentaire dont on tait la qualité, quoiqu'il soit déclaré saint et enterré avec un évêque saint? D'autre part, nous savons que le nom d' Armentaire paraît dans les souscriptions aux conciles de ce temps-là; mais aussi on n'ignore point qu'alors il y avait quatre évêques de ce nom, savoir : l'évêque intrus d'Embrun, Armentaire d'Antibes, Armentaire d'Audi, et Armentaire de Yelay ou du Puy. Si on retrouve le nom d'Armentaire dans quelque souscription , il ne s'ensuit pas qu'on doive l'attribuer à Armentaire d'Embrun ou à celui d'Antibes, lequel avait été condamné à ne plus y paraître, s'il fut réellement un des deux consécrateurs.
Pendant que Vincent, son délégué, s'occupait de cette affaire, Constantin continuait, comme un bon et fidèle serviteur, à prodiguer ses soins à l'héritage que le Seigneur lui avait donné; il entrait de plus en plus dans les détails d'une administration éclairée. Sentant qu'il avait besoin d'être
secondé pour venir à bout de régénérer son diocèse, il cherchait à s'attacher son clergé et à lui inspirer l'amour des vertus sacerdotales.
D'autre part, les esclaves et les affranchis , les vierges et les veuves , en un mot, les membres les plus souffrants de son Eglise devenaient l'objet le plus cher de ses paternelles sollicitudes.
D'après l'usage reçu , les païens qui se convertissaient accordaient ordinairement la liberté à leurs esclaves. C'étaient les premiers efforts de cette religion d'amour en faveur de ses enfants déshérités et malheureux. Plus tard, les Empereurs, pour se conformer à cet usage, autant que le permettait l'état politique de ce temps-là, avaient déclaré que tout esclave qui aurait reçu le baptême , du consentement de son maître, serait, par cela même, affranchi de la servitude et placé sous la tutelle de l'Eglise : on pensait qu'un front qui s'était courbé sous le joug glorieux de la foi ne devait plus en porter d'autres. Mais ces dispositions si raisonnables et si chrétiennes contrariaient la cupidité, et les évêques avaient peine à les faire exécuter. Ils résolurent donc , dans l'intérêt de l'humanité efc pour la plus grande diffusion du catholicisme, de se réunir, afin de résoudre les difficultés qui se présentaient sur ce point et sur plusieurs autres. Ils obtinrent la permission d'ouvrir un concile à Orange en 441. Seize évêques, ainsi que le député d'un évêque absent, s'y trouvèrent réunis ; Constantin était du nombre. Il y fut dressé trente canons qui ont joui d'une grande autorité dans l'Eglise, quoique cette assemblée fût peu nombreuse. Les Pères y
déclarent excommunié quiconque tenterait de remettre en esclavage les affranchis chrétiens. Ils décident aussi que celui qui perd subitement la parole , peut recevoir le baptême ou le sacrement de pénitence , s'il est chrétien , pourvu qu'on atteste qu'il en a exprimé le désir, ou qu'il manifeste ce désir par quelque signe en son pouvoir.
L'année suivante , saint Constantin se rendit à un nouveau concile tenu à Vaison. On y dressa dix canons, parmi lesquels on remarque ces deux-ci :
« Les prêtres et les diacres ne s'adresseront qu'à l'évêque pour avoir le saint Chrême, ce qu'ils feront vers la fête de Pâques, par eux-mêmes ou du moins par un sous-diacre. »
« On doit excommunier ceux qui retiennent les legs pieux que les fidèles, en mourant , ont faits à l'Eglise , et les regarder comme homicides des pauvres. »
Il restait à traiter une question non moins grave. L'empereur Constantin avait ordonné , en 351 , que les enfants abandonnés appartiendraient à ceux qui les auraient nourris ou élevés. Honorius, en 412, avait ajouté que celui qui recueillerait un enfant exposé, prendrait une attestation de témoins contre-signée par l'évêque. Malgré ces garanties et ces lois, on inquiétait souvent la charité de l'Eglise qui, dans sa sollicitude maternelle pour tout ce qui souffre, recueillait déjà ces pauvres enfants. On les arrachait à l'affection de ceux qui les avaient nourris et élevés et qui les aimaient comme des fils dont la piété les avait rendus pères.
Les évêques devaient se prononcer pour l'œuvre sainte. Il fut donc décidé que celui qui aurait recueilli un enfant exposé
en ferait la déclaration à l'autorité ecclésiastique ; cette formalité remplie, le diacre en donnait avis le dimanche suivant dans l'assemblée des fidèles. Si, dans les dix jours, on ne faisait pas une réclamation appuyée sur une reconnaissance bien prouvée, l'enfant appartenait à celui qui l'avait recueilli, et ceux qui le réclamaient dans la suite étaient frappés d'excommunication comme les homicides.
Toutes ces délibérations nous font comprendre la grande utilité des conciles; elles nous montrent la religion, dans tous les temps, veillant sur les intérêts matériels et spirituels de la société qu'elle est appelée à conduire, brisant les chaînes des esclaves, réchauffant dans son sein les petits enfants abandonnés de leurs mères, pacifiant les nations, civilisant les peuples, et ne recueillant souvent, pour tant de bienfaits, que l'ingratitude des hommes et leur indifférence.
Au retour de ces graves assemblées, le saint pontife paraissait au milieu de son peuple comme un apôtre sortant du cénacle. Il s'empressait de mettre à exécution, dans son diocèse, les sages lois du concile; il essayait avec un rare bonheur les salutaires règlements portés pour le gouvernement des Eglises. Il réformait les mœurs , il détruisait les abus qui, par le malheur des temps, s'étaient multipliés dans nos montagnes. Mais son zèle, tempéré par une grande douceur, ne connaissait point ces écarts que la prudence réprouve
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et que le succès ne couronne jamais. Sa charité persuadait autant que ses paroles ; il était dévoué à tous les infortunés qui avaient besoin de consolation et d'appui; il se montrait le père et l'ami des pauvres; il adoucissait tous les maux comme il partageait toutes les douleurs. Aussi le diocèse de Gap apparut bientôt comme un champ fertile couvert de riches et abondantes moissons.
Cette sage et paternelle administration assignait déjà à Constantin un rang distingué parmi ses collègues dans l'épiscopat, lorsque plusieurs événements remarquables dans lesquels il prit une large et glorieuse part, relevèrent encore dans l'estime et l'admiration des hommes.
Saint Hilaire, archevêque d'Arles, homme ardent, s'était permis des démarches précipitées qui lui avaient attiré les reproches du pape saint Léon. Ensuite, pendant ces temps de troubles et de révolutions, des remaniements successifs de territoire et plusieurs autres causes ayant rendu assez incertaines les limites des anciennes provinces ecclésiastiques et, par là même, assez douteuse la juridiction des évêques métropolitains, l'archevêque d'Arles, sans croire outre-passer ses droits et les prérogatives de son Eglise, avait fait quelques ordinations dans les provinces de Narbonne et de Vienne. Ceci acheva de le perdre auprès de l'illustre pontife. Indigné de ce qu'il croyait et appelait la résistance d'Hilaire , Léon voulut faire un exemple : il priva l'Eglise d'Arles de son ancien droit d'Eglise métropolitaine, en recommandant toutefois aux évêques de respecter toujours la filiation des Eglises. En outre , dans la crainte qu'Hilaire fût tenté de ne
pas se soumettre, l'empereur Yalentinien 111 fut prié d'appuyer de son autorité la décision du souverain pontife.
Ce décret suprême fut, pour saint Hilaire, un coup de foudre. Il se mit de suite en devoir d'adoucir le grand saint Léon, par son humble obéissance, par des mémoires justificatifs et par une députation d'évêques. En même temps saint Constantin, qui connaissait la droiture et le désintéressement d'Hilaire , son cher collègue , engagea les autres évêques à se joindre à lui pour adresser de concert une lettre à saint Léon en faveur de leur métropolitain ou primat.
Cette lettre, dictée par des sentiments si louables, ne pouvait manquer d'être accueillie ; le Pape y eut égard et se calma. L'intervention courageuse et fraternelle de l'évêque de Gap consola saint Hilaire dans ces douloureuses épreuves. Malheureusement il ne put pas en témoigner longtemps sa reconnaissance à ses amis. Voulant, en la triste circonstance dont nous venons de parler, tirer le bien du mal, comme font les âmes animées d'une foi vive , il redoubla ses austérités, ses prédications, ses travaux et ses fatigues; il vécut dans un dénûment plus complet , dans un détachement plus exemplaire encore des choses sensibles ; ainsi il hâta sa fin dernière et mourut en 449 , âgé seulement de quarante-huit ans ; il en avait passé vingt dans l'épiscopat.
L'Eglise d'Arles chercha aussitôt à réparer la double perte qu'elle venait de faire et d'un saint évêque et de ses privilèges
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de métropole. Elle demanda pour évêque le prêtre Ravennius5 que saint Hilaire, dans une révélation à son lit de mort , avait reconnu comme devant le remplacer sur le siège d'Arles. On ne pouvait faire un choix plus agréable à saint Léon, qui avait pu connaître le mérite de Ravennius , autrefois envoyé en députation à Rome. Et comme, suivant l'usage établi dans toute l'ancienne province d'Arles, c'était l'évêque le plus ancien dans l'épiscopat , qui , à la mort du métropolitain ou primat, avait droit au premier rang, Constantin, évêque de Gap, présida à l'ordination de Ravennius. Il était d'ailleurs digne de cet honneur, non-seulement par son âge, mais plus encore par ses talents et ses vertus ; Dieu récompensait en quelque sorte , dès cette heure , la charité vraiment épiscopale qu'il avait déployée envers l'illustre prédécesseur de Ravennius. De concert avec ses collègues , notre saint pontife informa saint Léon de toutes ces choses, et sa sainteté leur répondit par des félicitations. La lettre en date du 22 août M9 est adressée à douze évêques , en tête desquels figure saint Constantin, évêque de Gap. « Nous confirmons, y est-il dit, par notre jugement, la bonne œuvre que vous avez faite, en ordonnant évêque d'Arles , à la place d'Hilaire de sainte mémoire , un homme qui nous est aussi agréable que l'est notre frère Ravennius. » Une lettre fut en même temps adressée à Ravennius pour le féliciter; et il lui est recommandé , à ce propos , d'allier la douceur avec la fermeté , la bonté avec la sévérité , et de ne point étendre sa juridiction au delà des bornes posées.
Malgré ce sage avertissement, un nouveau conflit de
juridiction ne tarda pas à s'élever entre Ravennius et l'archevêque de Vienne. Celui-ci envoya des députés à Rome se plaindre de l'ordination que Ravennius avait faite pour le siège de Yaison , devenu vacant. De leur côté, les évêques de la province d'Arles crurent devoir dresser , sous la présidence de Constantin, une requête au souverain pontife, par laquelle, après avoir fait l'éloge de Ravennius qui était inculpé , ils conjurent saint Léon de rendre à l'Eglise d'Arles les privilèges dont il l'avait naguère dépouillée. Nous citerons plus bas cette lettre comme un document sur la commune origine des Eglises des évêques signataires, et comme un témoignage en faveur de ceux qui prétendent, avec toute apparence de vérité, que saint Démètre, premier évêque de Gap, vint à Arles avec saint Trophime, environ quatorze ans après l'Ascension de Notre-Seigneur et sous l'empire de Claude, date qui correspond à la quarante-huitième année de l'ère chrétienne.
Cette lettre, en effet, a d'autant plus de portée pour les anciens diocèses de Gap et d'Embrun, qu'elle n'a pas été signée parles évêques deCavaillon, de Glandèves, de Sisteron, de Saint-Paul-trois-Châteaux, d'Orange, de Toulon, ni par ceux des Eglises de Marseille, d'Aix, d'Avignon, lesquelles prétendent encore aujourd'hui avoir reçu la foi, non d'Arles ou de saint Trophime, mais de saint Maximin, de saint Lazare, de sainte Marthe et de sainte Marie. Cependant ces dernières Eglises étaient bien plus voisines d'Arles que Gap et Embrun. Ainsi, pourquoi Vénérius de Marseille, suffragant d'Arles, et tant d'autres, affectent-ils de ne pas paraître dans cet acte?
« C'est, dit le savant auteur des Monuments inédits sur les saints apôtres de la Provence (1), c'est qu'ils ne pouvaient, sans révolter même leurs diocésains , en signer le contenu et confesser ouvertement, comme les autres , que l'Eglise d'Arles était la mère de leurs Eglises. Peut-être même que cette pièce ne leur fut pas présentée. »
Poursuivons : l'Eglise de Gap a été fondée par saint Démètre, disciple des apôtres; Embrun a eu pour premier évêque saint Marcellin, qui fut ordonné, non par l'archevêque d'Arles, mais par saint Eusèbe de Yerceil; Digne a eu saint Domnin, ordonné par saint Marcellin d'Embrun. Cependant ces trois Eglises ont reconnu Arles pour leur Eglise-mère , et ont déclaré, au cinquième siècle, l'avoir toujours avouée pour telle et en avoir reçu leurs évêques. D'autres Eglises, au contraire, que nous trouvons sur la route de Gap à Arles, disent n'avoir pas été fondées par saint Trophime d'Arles , ni par ses successeurs, et insistent encore dans leur tradition autant que nous dans la nôtre. Comment concilier tout cela?
C'est qu'à une époque très-reculée , les Eglises de Gap , d'Embrun et de Digne, qui ont signé la lettre dont il s'agit ici, ont reçu la foi par le ministère d'hommes apostoliques différents de ceux que les Eglises non signataires reconnaissent pour leurs fondateurs. Nous sommes surtout portés à croire que c'est d'Arles, par Vienne, que nos premiers apôtres du Gapençais sont arrivés, d'autant plus que l'on retrouve de saint Démètre , venu de Vienne dans les Alpes,
(1) Tome 1er, page 605 et suiv.
avec le titre de Diacopus (1), un fragment curieux d'un sermon intitulé : De igne, annexé à la collection des sermons de saint Irénée, évêque de Lyon (2). Au reste, Vienne, qui a disputé le droit de métropole à Arles, n'a jamais refusé d'admettre que saint Crescent, fondateur de l'Eglise de Vienne, soit venu d'Arles où saint Trophime, son compagnon, également disciple de saint Paul, fixa son siège (3).
Plus tard, si saint Marcellin, arrivant à Embrun, et saint Constantin à Gap, sont obligés de défricher de nouveau leur diocèse et de rétablir le christianisme , c'est que pendant trois cents ans la hache avait fait couler le sang des brebis et des pasteurs; c'est que les idolâtres non convertis, les Empereurs avec leurs proconsuls et leurs armées, comme l'homme ennemi, avaient foulé aux pieds la moisson naissante et avaient semé l'ivraie dans le champ du père de famille. La plupart des Eglises des Gaules et de l'Italie en étaient là au moment delà conversion de Constantin le Grand.
Mais nos très-saints évêques n'avaient pas voulu, pour cette cause, renier lâchement et tout le passé de leurs Eglises
(1) On ne sait pas au juste ce que signifie ce mot Diacopus. Peut-être désigne-t-il une dignité ecclésiastique, comme Diacre-évêque ; le 77e canon du concile d'Elvire, en 250, nous apprend, en effet, qu'il y avait des Eglises gouvernées par des Diacres. Ducange, dans son Glossaire, dit que Diacopus dérive du grec Sicolqkoç : Scissura vel meatus in aggere intercisus per quem rivus transmiltitur in loca remotiora. Ce qui signifierait que Démètre est désigné ici comme le canal par lequel l'Evangile nous est arrivé dans les Alpes.
(2) Voir les OEuvres de saint îrénée, annotées par Feuardent; édition de Cologne de 1696 , page 511.
(3) Annal, de l'Eglise de Vienne , parle Lièvre, 1625; chap. vu, page 55.
et leur Eglise mère, ou s'arroger à eux-mêmes les droits du grand métropolitain ou primat d'Arles (1).
Aussi ils ne craignent pas, en leur lettre, de dire avec assurance : « C'est une chose connue de toutes les provinces des Gaules, et la sainte Eglise romaine ne l'ignore pas, que la cité d'Arles a mérité, la première d'entre les cités des Gaules, d'avoir un évêque, qui fut saint Trophime, envoyé parle bienheureux apôtre Pierre, et que c'est de là que le bienfait du catholicisme s'est étendu peu à peu dans les autres contrées des Gaules. Il est même certain qu'un grand nombre de lieux ont été arrosés par ce ruisseau de la foi qui coula sur nous de la source apostolique, et ont reçu des évêques avant la cité de Vienne réclamant aujourd'hui une primatie qui ne lui est pas due. Tous nos prédécesseurs ont regardé l'Eglise d'Arles comme leur mère ; c'est de son évêque qu'ils avaient reçu, comme nous, le souverain sacerdoce. . . . Ses anciens privilèges, les prédécesseurs de votre Béatitude les ont confirmés; ils regardaient comme juste et raisonnable que, de même que l'Eglise romaine, à cause du bienheureux Pierre, prince des apôtres, a la primauté sur les Eglises du monde entier, de même l'Eglise d'Arles, à cause de saint Trophime, envoyé par les apôtres , eût la primauté sur toutes les Eglises des Gaules. »
(1) Nous n'avons pas inséré cette remarque dans la vie de saint Démètre , parce que nous nous proposons de la développer dans un autre ouvrage : elle touche néanmoins si fort à la tradition sur la vraie et antique origine de notre Eglise de Gap, que nous n'avons pas cru devoir ici la négliger entièrement.
Ils rapportent ensuite les privilèges accordés par les Empereurs à la ville cT Arles, et de cet accord entre les deux autorités, ils tirent cette conclusion : « C'est pourquoi l'évêque d'Arles, en considération de saint Trophime, a toujours regardé comme une partie de sa sollicitude pastorale, les ordinations de la province de Vienne , aussi bien que celles des trois provinces (c'est-à-dire les deux Narbonnaises et celle des Alpes maritimes) comme en fait foi le témoignage de vos prédécesseurs : et non-seulement il a gouverné ces provinces par sa propre autorité, mais il a encore, par l'autorité du saint siège, dont il était vicaire, maintenu la discipline, selon les canons, dans toutes les Gaules.
« Nous prions donc votre Sainteté, au nom de Notre- Seigneur J. C. et du bienheureux apôtre Pierre, que nous voyons revivre en vous, de rendre à l'évêque d'Arles ces privilèges qu'il possédait par droit d'ancienneté ou que le siège apostolique lui avait accordés. »
En finissant, ils assurent le Pape qu'ils seraient allés euxmêmes à Rome lui présenter cette prière, si les infirmités de plusieurs et la disette qui affligeait les Gaules, cette année-là, ne les eussent empêchés de satisfaire ce désir.
Le prêtre Pétrone et le diacre Régule portèrent cette lettre à saint Léon , qui y fit une réponse datée du 5 mai 450. Elle est adressée à dix-neuf évêques. Ceux dont on connaît les sièges sont : Constantin de Gap, Yalérien de Cimiès, Ursus de Senez, Nectaire de Digne, Constance d'Uzès, Maxime de Riez, Asclépius d'Apt, Théodore de Fréjus, ïngenuus d'Embrun et Fonteius, nouvel évêque de Yaison. Saint Léon leur
dit que l'évêque de Vienne les avait devancés en se plaignant que l'évêque d'Arles eût ordonné celui de Vaison; qu'ayant pesé les raisons alléguées de part et d'autre , en présence des députés des parties , il avait trouvé que l'Eglise d'Arles et celle de Vienne l'avaient alternativement emporté Tune sur l'autre par l'étendue des privilèges, et que, pour ce motif, il partage le différent, ordonnant que l'évêque de Vienne soit métropolitain de quatre Eglises, savoir : de Valence, de Tarentaise, de Genève et de Grenoble, et que les autres villes de cette province romaine soient soumises à l'évêque d'Arles.
En envoyant la précédente décision aux évêques des Gaules, le Pape , attentif à tous les besoins de l'Eglise , y joignit une copie de la lettre dogmatique qu'il avait écrite à Flavien de Gonstantinople , touchant le mystère de l'Incarnation.
Ravennius fut chargé de la notifier aux autres évêques. C'était là, de la part de saint Léon , une nouvelle marque de sa confiance en l'évêque d'Arles , qu'il avait fait vicaire du siège apostolique dans les Gaules. Cette lettre est datée de 450 comme la précédente.
Ravennius répondit avec zèle aux intentions du chef suprême de la catholicité. La lettre de l'illustre pontife fut reçue partout avec le respect dû à un décret dogmatique, si conforme à la tradition de la foi. Les évêques tardèrent néanmoins de publier leur adhésion, car, pour la rendre.
plus authentique , ils voulurent la proclamer en assemblée générale , et ils ne purent se réunir que Tannée suivante. La réponse qui fut faite au grand saint Léon est si belle et saint Constantin y prit une si large part , qu'on nous pardonnera d'en citer ici quelques fragments.
Les évêques des Gaules s'excusent d'abord d'avoir différé quelque temps l'expression publique et solennelle de leur adhésion à la lettre du Pape. Ils allèguent la distance des lieux et l'intempérie extraordinaire de la saison , intempérie qui apparemment avait déjà causé la disette de l'année précédente.
Après quoi , ils s'expriment ainsi :
« Votre Apostolat nous pardonnera sans doute et n'attribuera ni à la négligence, ni au mauvais vouloir, un retard qui n'a eu pour cause qu'une absolue nécessité; si nous n'avons pas eu le bonheur de vous manifester plus tôt notre joie, elle n'en a pas été moins vive au fond de notre cœur. Grâce à J. C. ! nous avons lu , avec bonheur, la lettre de votre Béatitude, et en la communiquant aux autres évêques des Gaules , nous les avons comblés de la même allégresse; nous n'avons eu qu'un sentiment pénible, et nous avons déploré, avec vous, le malheur de ceux qui abandonnent la foi catholique et tombent dans les ténèbres de l'erreur.
« Tous ceux qui aiment le mystère de notre rédemption ont gravé sur les tables de leur cœur, comme le symbole de la foi, la lettre de votre Apostolat. Ils la gravent aussi dans leur mémoire, afin d'être plus en état de confondre les erreurs des hérétiques. Tous, à peu près, y reconnaissent l'expression