ET SES COMPAGNONS S. VINCENT ET S. DOMNIN
(4e siècle. — 20 avril.)
aint Nazaire et saint Celse, martyrisés à Milan, sous le règne de Néron, avaient les premiers prêché la foi dans plusieurs provinces des Gaules, et notamment dans les Alpes maritimes dont Embrun était une des villes principales. Mais, soit que le défaut de pasteurs, soit que la durée et la rigueur des persécutions qui ensanglantèrent le berceau de l'Eglise , eussent effacé le souvenir des saintes traditions de cet apostolat,
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il est certain que nos pères s'étaient depuis longtemps replongés dans les excès et les superstitions du paganisme , lorsqu'il plut au Seigneur, dans sa miséricorde, de visiter une seconde fois ces malheureuses contrées , par le ministère des glorieux confesseurs Marcellin, Yincent et Domnin.
Saint Marcellin, premier archevêque d'Embrun, naquit vers la fin du troisième siècle, dans l'Afrique , alors province de l'empire romain. Ses parents, non moins distingués par la ferveur de leur piété que par la noblesse de leur origine , se hâtèrent de déposer dans ce jeune cœur les germes vivifiants de la foi et de l'ouvrir aux salutaires impressions de la vertu. Ils surent éloigner de ce fils chéri tout ce qui aurait pu exercer sur sa belle âme une pernicieuse influence. Aussi , Marcellin , nourri dès le berceau parmi les vertus les plus rares, en reflétait déjà avec une grande fidélité la pure image. L'histoire nous rapporte qu'il aimait, tout petit, à entendre le récit des traits les plus frappants des divines Ecritures. Mais l'établissement glorieux du christianisme et les combats héroïques des martyrs captivaient surtout son attention et exaltaient son jeune courage.
Or, l'édit de la dixième persécution, publié en 505, venait de paraître en Afrique. On renversa les églises et on fit la recherche des livres saints. Evêques, prêtres, lévites et fidèles, tous furent sommés de mettre à la disposition des gouverneurs les divines Ecritures , avec les meubles, vases et ornements employés au culte sacré. Sur leur refus , les uns furent condamnés à avoir la tête tranchée, les autres furent étendus sur le chevalet et déchirés avec des ongles de fer ou brûlés vifs.
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L'Afrique ne fut bientôt plus qu'une vaste et sanglante arène dans laquelle tout un peuple combattait et mourait pour son Dieu. Cet affreux et tout à la fois sublime spectacle , loin de l'intimider, enflammait le cœur du pieux Marcellin. Ses parents se virent forcés de veiller avec une constante sollicitude sur ses démarches pour réprimer en lui ce désir prématuré du martyre.
La persécution assoupie, notre saint fut envoyé, à ce que Ton croit, en la ville de Sicca pour étudier sous Arnobe, rhéteur fameux, qui attirait alors à ses leçons la jeunesse la plus distinguée de l'Afrique et des provinces voisines. Marcellin y rencontra le philosophe Lactance et le grammairien Donat. Il ne tarda pas à se faire remarquer par son application à l'étude, par la pénétration de son esprit, et plus encore par sa foi vive et la pureté de ses mœurs. Demeuré fidèle aux premiers enseignements qu'il avait reçus, il faisait ses délices de la prière et de la lecture des saints livres; c'est là, et dans la participation aux divins mystères, qu'il trouvait, nuit et jour, l'aliment spirituel dont son âme avait besoin. Aussi, l'empereur Dioclétien ne s'était pas encore entièrement démis de la souveraine puissance, que déjà le vertueux élève avait senti naître en lui et se fortifier l'ardent désir d'aller, dans les Gaules , travailler au salut des âmes.
Dieu permit, quelque temps après, que Marcellin se liât d'amitié avec un saint personnage nommé Vincent, sous la
conduite duquel vivait un jeune homme, appelé Domnin. Dans un de leurs entretiens édifiants et intimes, alors que les âmes de ces deux amis se révélaient Tune à l'autre, Marcellin crut pouvoir faire confidence de son héroïque résolution à Vincent. Celui-ci y applaudit et lui avoua qu'il était travaillé du même désir ; que son exemple achevait de le déterminer et que, s'il voulait bien l'accepter pour son compagnon, il était prêt à le suivre. À son tour, Domnin déclara qu'il n'abandonnerait pas son maître.
Marcellin n'hésite plus : ni les avantages attachés à sa haute naissance et auxquels il va renoncer, ni sa famille qu'il aime tendrement et que son départ va plonger dans la plus amère tristesse, ni la crainte des périls et des tribulations qui l'attendent dans sa vie d'apôtre, rien ne peut l'arrêter ; semblable à l'homme de l'Evangile qui a découvert un trésor et qui vend tout ce qu'il possède pour faire l'acquisition du champ où est enfoui ce riche dépôt, notre jeune confesseur ne songe plus qu'à se défaire de ce qui aurait pu l'attacher à la terre ; il achète, par maints sacrifices, l'inappréciable trésor de sa vocation sublime.
Animés du même esprit, embrasés du feu divin qui fait les ministres de l'Evangile , nos trois saints s'empressent de réaliser leur vœu. Ils conviennent, avant tout, de se rendre auprès du souverain Pontife. Déjà ils ont dit à leur pays un dernier adieu; ils s'embarquent à Carthage et arrivent à Rome. Après s'être agenouillés devant le tombeau des bienheureux Apôtres, ils vont offrir au pape Eusèbe, dont le règne devait être si court, leur foi, leur zèle et leur courage.
Le vicaire de J. C. s'enquiert avec bonté du pays d'où ils viennent et des desseins qui les amènent à ses pieds. Marcellin répond au nom de tous : « Nous venons de la province d'Afri- « que, lieu de notre naissance, et nous sommes chrétiens. « Dieu nous envoie dans les Gaules pour y travailler au salut « des idolâtres. C'est pour obéir à sa voix, qu'à l'insu de nos « parents , nous avons tout quitté. » Le saint pontife , admirant dans ces jeunes hommes la grâce du Seigneur et prévoyant de nouvelles conquêtes pour la religion dont il était le souverain ministre, loua leur zèle, les exhorta à poursuivre leur noble entreprise, et les jnit en rapport avec un autre jeune étranger nommé Eusèbe, qu'il avait baptisé lui-même et auquel il était tendrement attaché.
Eusèbe, issu d'une très-noble et très-riche famille de Sardaigne, était venu à Rome avec sa sœur et sa mère sainte Restitute ; son père était mort martyr de la foi dans la dernière persécution, et ses biens avaient été sans doute confisqués, car saint Jérôme nous apprend que le Pape Eusèbe fournissait aux frais du séjour à Rome et de l'éducation de son jeune protégé. Un naturel heureux , un cœur aimant et une extrême vivacité dans l'intelligence , aidés par les soins et la sollicitude maternelle de la pieuse Restitute , avaient fait d'Eusèbe, jeune encore, un saint et un savant.
Ces qualités d'esprit et de cœur lui avaient acquis l'affection particulière de saint Eusèbe dont nous venons de
parler, et âgé de vingt-quatre ans , il continuait ses études lorsque Marcellin et ses compagnons vinrent se joindre à lui.
Eusèbe les reçut avec joie et apprit avec bonheur le noble but de leur voyage. Des cœurs si bien faits pour se comprendre ne tardèrent pas à être tendrement unis. L'étude et la prière étaient communes ; ils travaillaient surtout à se rendre habiles dans l'interprétation des saintes Ecritures, afin de pouvoir plus aisément réfuter les hérétiques qui, de jour en jour, se montraient plus audacieux et dont les erreurs menaçaient d'altérer les dogmes de la foi et les saintes règles de la morale; car, aux luttes sanglantes qui, pendant trois siècles, avaient affligé l'Eglise de J. C. , venaient de succéder les combats livrés à la foi chrétienne par l'orgueil de l'intelligence humaine.
Quelques années se passèrent pour nos jeunes saints dans cette vie calme et retirée. Eusèbe avait été fait lecteur par le pape saint Sylvestre ; saint Marc l'admit aux ordres sacrés et l'éleva à la prêtrise en 556. A la même époque, saint Marcellin et ses compagnons s'étaient rendus dignes de la même faveur et avaient reçu , eux aussi , l'onction sainte.
Saint Jules , élu pape en 557, mit enfin le comble à leurs vœux en les envoyant, avec les pouvoirs les plus étendus, dans les Gaules, en qualité de missionnaires et d'apôtres.
Ils débarquèrent à Nice, ville comprise dans la Gaule cisalpine, et après s'être livrés, dans la Ligurie, à la prédication de l'Evangile, ils arrivèrent à Yerceil, où ils devaient se séparer. En effet, Eusèbe s'y acquit bientôt une si grande réputation de sainteté et de science, que, par une acclamation unanime , le clergé et le peuple de la ville le choisirent pour leur évêque (548).
La mission de Marcellin et de ses deux compagnons étant terminée pour Yerceil , ils songent à de nouvelles conquêtes. La séparation dut être douloureuse, mais l'ardente charité de ces apôtres sut en tempérer l'amertume : n'allaient-ils pas gagner des âmes à J. C? Eusèbe, le nouveau pontife, saisi de l'esprit prophétique, leur dévoile l'avenir et leur montre, après d'incroyables fatigues, de brillants succès.
Ils s'en vont donc, remplis de zèle, dans les contrées les plus éloignées de la Ligurie, annonçant à tous un Dieu unique, un Dieu créateur du ciel et de la terre, un Dieu qui pardonne aux pécheurs, après les avoir sauvés de l'abîme au prix de tout son sang versé sur la croix.
Cette semence évangélique devait porter ses fruits; de nombreuses et florissantes Eglises allaient s'élever dans ces lieux. Ainsi le grain de sénevé, jeté en terre, se transforme plus tard en un grand arbre sur lequel viendront se reposer les oiseaux du ciel.
C'était par de puissants et héroïques efforts que ces ouvriers parvenaient enfin à triompher de l'ignorance, des passions et des habitudes invétérées des peuples. Douceur, patience, charité , bienfaits temporels , science divine , connaissances humaines, tout était mis en usage ; le jour, des marches pénibles, de longues prédications ; la nuit, après un court sommeil, la prière et les macérations de la pénitence. Aussi Dieu bénissait leur parole et leurs travaux.
L'irrésistible ascendant d'un zèle à toute épreuve, d'une vie chaste, d'une douce éloquence, avait rappelé les idolâtres, des ombres de la mort à la lumière de l'Evangile. Voyant que sa parole avait produit quelques fruits et espérant que les populations déjà évangélisées seraient bientôt secourues par d'autres ouvriers, à cause du voisinage de l'Italie, Marcellin résolut d'aller conquérir de nouvelles terres et de nouvelles âmes, et, après une route périlleuse et pleine de fatigues , nos trois apôtres franchissaient les derniers sommets des Alpes.
A la vue de ces régions sauvages qui semblaient être pour eux une terre depuis longtemps promise et désirée, ils tombent à genoux, ils versent des larmes d'attendrissement sur ce sol dont, au nom de Dieu, ils prennent possession ; ils le fertiliseront de leurs sueurs, et, s'il le faut, ils l'arroseront de leur sang; puis ils suivent les raboteux sentiers qui s'ouvrent devant eux.
Dans ces vallées ou plutôt dans ces gorges profondes envahies par les torrents; à la rencontre de ces habitants, à la figure hâlée par les neiges et les frimas; devant ces pauvres chaumières appuyées çà et là aux flancs des montagnes ; à l'odeur fétide de ces réduits creusés sous terre et où gisent ensemble bergers et troupeaux, tout autre qu'un apôtre eût senti son courage l'abandonner; mais l'intrépide Marcellin cherche des âmes, des âmes à instruire, à sanctifier, à sauver. Il les instruit, il les sanctifie et il les sauve; que lui importe le reste !
Ce fut en poursuivant le cours de ces prédications évangéliques, que nos trois saints arrivèrent jusqu'à Embrun.
Cette ville était déjà considérable du temps des Romains. L'empereur Néron lui avait donné le droit de latinité, c'està-dire le droit, pour ses citoyens, d'entrer dans les charges et les magistratures de l'empire. Galba, son successeur, lui accorda celui de ville alliée. Il y avait dès lors, à Embrun, des consuls municipaux qui étaient en relation avec le sénat de Rome et un questeur ou receveur des tributs des montagnes.
Sous Constantin le Grand, elle devint la métropole des Alpes maritimes qui s'étendaient de Nice au Mont-Viso , et du Mont-Viso à Rame, Chorges, Digne, Senez et Grasse. Vers le commencement du 5e siècle , l'empereur Honorius , dans la nouvelle division qu'il fit des Gaules en dix-sept provinces, changea le nom de la province des Alpes maritimes en celui de Viennoise quatrième , mais Embrun en demeura toujours la métropole.
Ce titre de métropole civile, dont Embrun fut honoré par les empereurs romains , lui mérita, dès cette époque, le titre plus glorieux de métropole ecclésiastique, et à ses évêques, avec le titre archiépiscopal, toutes les prérogatives et la juridiction qui en dépendent (1).
(1) Plus tard , cette province ecclésiastique comprit les diocèses d'Embrun , de Digne, de Grasse, de Vencc, de Glandève, de Senez et de Nice.
En entrant dans cette cité, Marcellin s'attriste et s'indigne. Il a vu les temples des faux dieux remplis d'une foule idolâtre, les autels chargés de sacrilèges offrandes et le culte annoncé par Nazaire et par Celse complètement oublié; il gémit, il prie, mais il ne se décourage pas. La puissance et la miséricorde de Dieu sont infinies : il espère des jours meilleurs et il se met résolument à l'œuvre.
Sa première pensée fut de dresser hors des murs de la ville un petit oratoire où il pût, lui et ses compagnons, se livrer en toute liberté aux saints exercices de la contemplation et de la prière.
Ce nouveau genre de vie excita vivement la curiosité des païens. D'abord les uns furent remplis de colère ; les autres frappés d'étonnement ; puis plusieurs d'entre eux passèrent vite du préjugé au silence, du silence à l'estime, et de l'estime à l'admiration. Ils commencèrent à visiter cet oratoire pour s'entretenir avec nos saints, qui les exhortaient à fuir le mal, à chérir la vertu, à consoler l'affligé, à tendre une main bienfaisante aux malheureux , à craindre l'injustice et à honorer le Dieu créateur.
De si abondantes bénédictions étaient attachées à ces instructions familières, qu'un grand nombre de citoyens finirent par s'intéresser à ces hommes, qui prêchaient une doctrine si pure et vivaient d'une vie si sainte. La vérité s'était fait jour; les ouvriers du père de famille voyant que la moisson jaunissait , se préparèrent à en recueillir les fruits abondants : ils construisent un baptistère et redoublent d'efforts. Tantôt leur voix, impétueuse comme la foudre, surprend, ébranle, confond
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les pécheurs et met en fuite les démons, rend muets les oracles et renverse les idoles ; tantôt l'onction pénétrante de leurs paternels entretiens, semblable à une douce et fécondante rosée, désaltère les cœurs, apaise les querelles, éteint les inimitiés, rend le courage aux âmes abattues et le calme aux esprits agités. Par la vertu de leurs divines prières, les possédés obtiennent leur délivrance; la vigueur est rendue aux faibles, la santé aux malades et la vie aux morts. Partout le règne pacifique de la justice et de la vérité s'établit ; les plus durs rochers perdent en quelque sorte leur infécondité naturelle; ils se couvrent du froment des élus, de ce froment que le Père céleste doit renfermer, un jour, dans les greniers éternels.
De toutes parts, les populations accourent et demandent instamment le baptême; et la grâce du Saint-Esprit agit avec tant de force sur les âmes, que, des fonts sacrés, les néophytes sortent embrasés de l'amour de Dieu, et deviennent à Fenvi de nouveaux apôtres. Pleurant de bonheur, le cœur surabondant de joie, ils racontent avec saisissement la révolution salutaire qui s'est opérée dans leurs pensées, leurs inclinations et leurs habitudes ; ils confessent hautement par leurs actes que Dieu est venu prendre possession de leurs âmes.
Ces prodiges appellent de nouveaux prodiges : nos saints missionnaires se multiplient; jour et nuit ils sont là pour répondre à ces grands coups de la grâce.
La foule se presse autour d'eux toujours plus nombreuse; ils prêchent en plein air; enfin on propose, d'une voix
unanime, de bâtir une église qui puisse abriter cette multitude, et Marcellin s'empresse de répondre aux vœux si louables de la ville d'Embrun, déjà plus d'à moitié convertie.
Quoiqu'il eût été facile de trouver vers le milieu de la ville un emplacement très-convenable pour cette construction, on choisit de préférence le lieu où saint Nazaire et saint Celse avaient jadis dressé un oratoire ou petite chapelle; car ce lieu avait déjà reçu une première consécration par les prières des fidèles, et peut-être par l'auguste sacrifice de l'agneau sans tache.
Tous les nouveaux convertis n'ayant qu'un cœur et qu'une âme, mirent la main à l'œuvre; Marcellin dirigeait les travaux, et une église vaste et magnifique s'éleva sur cet emplacement même, comme un hommage rendu au Dieu qu'avaient adoré nos pères, mais qu'ensuite ils avaient malheureusement oublié.
Le temple était élevé et Marcellin se disposait à le faire consacrer, lorsqu'une circonstance extraordinaire permit à Eusèbe, évêque de Yerceil, de venir lui-même présider à cette cérémonie.
Le pape Libère, affligé des résultats du dernier concile d'Arles, avait choisi Lucifer, évêque de Cagliari, Pancrace, prêtre, et Hilaire, diacre, et les avait délégués auprès de l'empereur Constantius afin de se concerter avec lui pour l'ouverture d'un nouveau concile. Par une lettre écrite en 354,
il engagea en même temps Eusèbe de Verceil à se joindre à eux. L'empereur était alors à Arles, où il demeura depuis le mois d'octobre de l'année 355 jusqu'au mois de mai de l'année suivante. Eusèbe, sur cette invitation, se mit en route.
Arrivé à Embrun, il reconnut avec admiration que tout ce qu'on lui avait appris des travaux et des succès de nos zéiés missionnaires était bien au-dessous de ce qu'il voyait par luimême, et qu'il fallait non-seulement consacrer une église, mais sacrer un évêque. Et comme, suivant les saints canons, trois évêques doivent concourir aux ordinations épiscopales, il appela sans retard Emilien , évêque de Valence ; le siège de Gap était alors vacant.
Emilien, charmé d'apprendre de si consolantes merveilles, sachant d'ailleurs que le saint évêque de Verceil ne pouvait guère prolonger son séjour à Embrun, s'empressa de se rendre à sa bienveillante invitation. Eusèbe le vit avec une grande joie et l'entretint de nouveau du projet qu'il avait conçu. Il fut résolu entre les trois évêques qu'on s'occuperait d'abord de la consécration de l'église et de l'autel, qu'ensuite on appellerait le peuple à se prononcer sur le choix de son premier pasteur.
Au jour indiqué, le peuple se rassemble avec empressement autour du nouvel édifice; il attend, dans l'impatience, que les saints prélats viennent prendre possession, au nom de J. C, de cette basilique, fruit de la piété et de la foi des nouveaux chrétiens. Arrive enfin le moment solennel ; Eusèbe revêtu des ornements pontificaux, suivi de ses collègues et de
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tout le clergé, traverse la foule, pressée et recueillie sur ses pas ; d'abord il consacre l'église avec les imposantes cérémonies d'usage.
Après quoi, il prend la parole; il dit les prodigieux changements opérés par la grâce dans la ville d'Embrun; le zèle et la charité de Marcellin; les besoins de la nouvelle Eglise auxquels il veut pourvoir en laissant dans ses murs un évèque qui puisse la protéger et la régir ; il invite les fidèles à désigner l'homme qu'ils croient le plus digne de les gouverner et le plus capable de porter le poids si lourd de l'épïscopat*
A cette proposition, mille acclamations s'élèvent : tous les voeux, tous les suffrages se portent sur Marcellin; n'a-t-il pas, par ses vertus et ses travaux, fondé cette chrétienté florissante? Qui, mieux que lui, pourrait assurer l'avenir de cette jeune Eglise? Mais plus insistait la foule, plus Marcellin opposait de résistance.
A la vue de cette dignité, formidable aux anges mêmes, l'humilité du saint est alarmée. Il refuse un honneur qu'il croit incompatible avec les plus légères imperfections. Les redoutables fonctions d'un évêque, chargé alors de l'instruction des clercs et du peuple, du choix et de la direction des prêtres, de la distribution des emplois, de l'assistance des veuves et des pauvres, du soin des vierges consacrées à Dieu, et de l'exercice si difficile de la justice, lui paraissent un fardeau bien au-dessus de ses forces. Il résiste de tout son pouvoir; il conjure, il supplie, il cherche par la fuite à se dérober à ce dangereux honneur. Cependant la voix de l'obéissance , si puissante sur le cœur d'un fidèle ministre de Jésus-Christ,
devait enfin vaincre ses résistances. Il comprit tout ce qu'il y a de fort dans ces paroles de l'apôtre : « Obéissez à ceux « qui vous gouvernent et soyez soumis à leurs ordres, car « ils veillent pour le bien de vos âmes et ils en rendront « compte (Hébr. 13). » Il se soumit, et Dieu qui ne laisse jamais l'humble obéissance sans récompense, lui adoucit par les ineffables consolations de sa grâce toute-puissante, le terrible calice dont, à peine élu, il pressentait déjà les excessives amertumes.
Le nouvel évêque demanda quelques jours pour se préparer au douloureux sacrifice et appeler dans 1<3 total épanchement de son âme en Dieu, l'abondance de ces grâces de choix dont il allait avoir un si grand besoin.
Pendant ce temps de sainte préparation, la foule qui aimait Marcellin comme on aime un père, remplit le temple de ses vœux et de ses supplications. C'est qu'alors le peuple prenait, par ses prières, une large part dans les cérémonies touchantes de l'ordination de ses prêtres ou du sacre de ses pontifes. Aujourd'hui, cet usage si plein de foi a cessé : le jeune lévite entre au séminaire sans que personne y prenne garde; il y passe les années de sa probation; il y reçoit successivement les ordres sacrés; il en sort prêtre, et les chrétiens ne s'en préoccupent pas et ils ne songent point à appeler les bénédictions du ciel sur celui qui doit les conduire dans les voies du salut. Déplorable indifférence, qui laisse le cœur du fidèle étranger au cœur du prêtre, dans ses premières et ses plus intimes communications avec les choses de l'éternité.
Marcellin, sacré évêque, parut moins un homme qu'un ange. Sa vertu déjà si éminente reçut encore un accroissement sensible. La douceur que saint Basile considère comme la plus grande des vertus, faisait le fond de son caractère, et sur son front brillait sans cesse une aimable sérénité.
Cette candeur extérieure, faible reflet de la beauté de son âme, attirait autour de lui les populations entières; chacun allait avec confiance demander au saint évêque la lumière éternelle et le pardon de ses faiblesses; et son cœur, source intarissable de charité, accueillait avec un égal empressement cette foule, dans laquelle il ne voyait que des enfants et des frères. Ainsi Dieu récompensait largement la foi et la générosité de son fidèle serviteur.
Eusèbe de Verceil et Emilien de Valence étaient partis. Marcellin, resté seul, reprit, avec ses anciens compagnons, sa vie simple et modeste d'autrefois. L'épiscopat n'avait apporté aucun changement dans ses habitudes. C'était toujours même déférence, même cordialité, même humilité : il aimait mieux servir qu'être servi.
Il s'entoure de prêtres fervents et zélés auxquels il confiera le soin de son Eglise d'Embrun, tandis que, semblable au bon pasteur qui laisse là le troupeau et va courir après la brebis perdue, il étendra ses excursions apostoliques. Il n'est vallon si reculé qu'il ne parcoure, torrent si impétueux qu'il ne traverse, hameau si petit qu'il ne visite.
La ville de Digne était encore plongée dans les ténèbres du paganisme ; il l'apprend : son cœur en est ému, il veut partir, il veut voler au secours de ces chères âmes ; mais il est père d'un peuple qui réclame ses soins et sa sollicitude de chaque jour; il laissera donc à Vincent et à Domnin la gloire et le bonheur de faire cette nouvelle conquête.
Cette séparation, la première depuis qu'ils étaient unis par les doux liens de l'amitié, fut douloureuse pour le cœur de nos trois saints, car la religion ne détruit pas les affections humaines ; elle les sanctifie.
Longtemps ils confondirent leurs larmes, puis ils se donnèrent le baiser d'adieu, et les deux apôtres tombant aux genoux de Marcellin, demandèrent, pour eux et pour leur périlleuse mission, la bénédiction du Pontife.
L'évêque d'Embrun les bénissant, leur dit : « Allez, ô mes « bien-aimés, allez prêcher à ces pauvres infidèles la pénitence « et la rémission des péchés; allez leur faire connaître celui « à l'image et à la ressemblance duquel ils ont été créés ; depuis « assez longtemps ils l'ignorent. Annoncez-leur Jésus, et Jésus « crucifié, qui est la résurrection et la vie. Continuez à chérir « la pauvreté, la simplicité, le renoncement et la charité « mutuelle. La gloire de Dieu et le salut des âmes demandent « que nous nous séparions, mais malgré la distance des lieux, « je ne cesserai jamais de vous être uni d'esprit et de cœur. « Allez donc, pleins de confiance au Dieu qui, jusqu'à ce « jour, n'a cessé de bénir nos communs travaux, et qui, j'en « ai la ferme espérance, bénira encore ceux que je vous « envoie commencer pour la gloire de son nom. »
Privé de ses anciens amis, Marcellin ne devint que plus actif et plus vigilant pour ne pas laisser souffrir son diocèse; et pendant que Domnin et Vincent, instruits par une longue expérience et fortifiés par l'esprit de Dieu, remportaient de glorieuses victoires sur l'idolâtrie dans la ville de Digne, dont les habitants avaient retenu le caractère farouche et indépendant qu'ils avaient déjà au temps de César, lui, s'appliquait à convertir les plus endurcis de sa métropole.
Dieu, par de nombreux prodiges, faisait éclater la sainteté de son serviteur, et rendait, chaque jour, moins difficiles et moins rares ces retours de l'erreur à la vérité de l'Evangile.
Bien des gens aujourd'hui sourient au récit d'un miracle; esprits forts, ils plaignent la foi candide de nos pères qui reconnaissaient encore à Dieu la puissance d'opérer des merveilles. Nous n'écrivons pas pour ces hommes, chrétiens de nom seulement, qui ne peuvent ou ne veulent croire qu'à l'évidence de leurs yeux. Nous nous abstiendrons donc ici de prouver et la possibilité et la réalité des miracles, nous contentant de narrer, à mesure qu'ils se présenteront, ceux que nous trouvons dans l'histoire contemporaine de notre Saint.
A l'approche des fêtes de Noël , un nombre considérable de catéchumènes se préparaient à recevoir la grâce du baptême; et comme on se disposait à remplir d'eau l'ancien baptistère où l'on baptisait encore, celui que Marcellin avait fait construire avec la nouvelle église se remplit insensiblement
d'eaux vives et limpides. Le miracle dura sept jours, après lesquels les eaux se retirèrent peu à peu comme pour permettre que le miracle pût se renouveler chaque fois qu'il plairait à Dieu de manifester ainsi sa puissance. Les malades qui burent de cette eau furent guéris de leurs infirmités. Le peuple, dans l'admiration et dans la joie la plus vive, fit éclater sa reconnaissance envers le Seigneur, qui bénissait et les travaux de saint Marcellin et les généreux efforts de la ville d'Embrun, en agréant l'édifice qui venait d'être solennellement consacré à sa gloire. Mais la joie ne connut plus de bornes , lorsqu'on vit, au Samedi saint de la même année, le prodige éclater de nouveau et durer pareillement sept jours. Il devait en être ainsi pendant plus de cinq cents ans , c'est-à-dire , autant de temps que le monument demeurerait debout. Saint Grégoire de Tours et saint Addon de Vienne attestent ce fait; et ce dernier ajoute qu'il se renouvelait encore de son temps.
Ce miracle , joint à tous ceux que Marcellin opérait habituellement sur les malades, les infirmes et les possédés du démon, fît que toute la ville d'Embrun embrassa la foi chrétienne. Il n'y restait plus qu'un seul idolâtre d'un rang distingué; voici comment cet homme obstiné se convertit:
Un jour notre Saint ayant invité plusieurs personnes à sa table, l'infidèle se trouva parmi les convives. Pendant le repas, le pieux évêque lui adressa quelques paroles bienveillantes, et lui dit gracieusement que les chrétiens n'avaient pas coutume démanger avec les gentils et que, l'apercevant en leur sainte compagnie, il croyait voir dans cette occurrence l'heureux présage de sa conversion prochaine. « Oh ! combien je
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« serais heureux, ajouta- t-il avec une bonté touchante, de « vous voir suivre l'exemple de vos frères ! N'est-il pas éton- « nant, qu'instruit et savant comme vous l'êtes, vous demeuriez « seul incrédule au milieu de vos concitoyens ? » — J'ai bien « ouï parler, répond cet homme, de divers prodiges qu'on vous « attribue, mais je n'en ai pas été témoin; je ne vous ai vu « opérer jusqu'à ce jour rien qui puisse me faire oublier le « grand Apollon. »
A ces derniers mots, Dieu permet qu'une coupe en verre s'échappe des mains de réchanson, tombe à terre et se brise. « Ordonnez, dit aussitôt l'infidèle, en se tournant d'un air « incrédule vers le saint prélat, ordonnez à cette coupe de « revenir en son entier. » Marcellin , gémissant en lui-même de ce défi railleur, conjure Dieu de ne pas endurcir cette âme, mais de la sauver, et plein de cette confiance qui commande au ciel même et à laquelle il obéit, il fait un signe de croix , et aussitôt les éclats du vase brisé se réunissent. Le païen , singulièrement frappé de cette merveille , tombe aux pieds de l'homme de Dieu et demande instamment le baptême : c'était un jour de fête; cette faveur lui fut accordée en présence d'une grande multitude , rendant grâces à Dieu d'une si éclatante conversion. Le thaumaturge se servit, le reste de ses jours , de la coupe miraculeuse.
De leur côté, Domnin et Vincent ne furent ni moins favorisés de Dieu ni moins brûlants de zèle. Déjà ils s'étaient fait
estimer par leurs vertus et leur sainte vie, déjà ils av aient commencé à faire connaître le dogme et la morale de l'Evangile ; mais ce peuple qui avait été livré jusqu'alors à la plus grossière idolâtrie, avait peine à admettre qu'un Dieu et des apôtres, dont on lui exaltait si fort et la puissance et la sagesse, eussent, en même temps, mené une vie si humble, si mortifiée, et se fussent soumis à une mort si ignominieuse. Les deux envoyés du ciel s'étaient elforcés de leur faire comprendre que ce sont précisément ces humiliations volontaires qui rendent plus merveilleux l'établissement du christianisme, et que, sous ces faibles apparences , sont cachées la vertu de Dieu et la grande œuvre de la rédemption du genre humain , coupable depuis la chute de notre premier père.
La foule résistait encore; alors Domnin, inspiré d'en haut, leur dit : « Amenez-nous tous vos infirmes, tous vos malades, « tous les possédés du démon ; nous invoquerons sur eux « notre Dieu qui s'est tant abaissé pour notre salut, et vous « pourrez mieux connaître sa grande puissance. » Cette parole hardie est acceptée. On apporte devant les missionnaires une grande multitude d'aveugles, de sourds, de boiteux, de paralytiques, de malades et d'énergumènes. Tous sont dans l'attente la plus vive : pleins de foi, Yincent se met en prière et Domnin commence l'adjuration. A l'instant le sol frémit sous les pieds de la foule, comme si la terre allait s' en tr ouvrir; les malades et les énergumènes s'agitent; les démons vaincus prennent la fuite ; et toute cette multitude , souffrante et saisie d'effroi, se trouve parfaitement guérie et revient de sa stupeur, louant et bénissant le Dieu des chrétiens, proclamant
à grands cris qu'il est le Dieu véritable, le seul et unique Dieu qu'on doive adorer. A cette manifestation du ciel, tous les hommes de bonne foi se rendirent; plus de cinq cents personnes demandèrent et reçurent le baptême.
Autant on avait attaché d'importance au culte des idoles, autant on mit de zèle et d'empressement au service de la foi nouvelle. On s'occupa aussitôt de la construction d'une église, parce qu'on ne voulut pas faire du temple, qui avait servi au culte païen, le temple du Dieu vivant.
Pendant ce temps-là, saint Marcellin entrait dans les mille détails d'une bonne administration; il réglait tout avec une parfaite sagesse, et dès que les affaires le lui permettaient, il reprenait, joyeux, ses courses apostoliques, et prêchait avec bonheur aux habitants des campagnes les saintes vérités de l'Evangile. Les résultats furent merveilleux. Il ne se montrait nulle part sans y faire cesser le culte des idoles et les vaines croyances; sans amener à la foi et à la saine morale les populations qu'il évangélisait; mais aussi sa patience était si inaltérable, sa charité si vive, son zèle si embrasé ! Ses fatigues, toujours, furent extrêmes et incessantes. Franchir des montagnes presque inaccessibles; loger dans de misérables cabanes; coucher sur la dure; se nourrir d'aliments grossiers; essuyer les intempéries d'un âpre climat, telle était sa vie d'apôtre.
Ce fut comme Fun des moyens les plus puissants et les plus actifs de sanctification pour son diocèse, que Marcellin réunit
sous une même règle et fit vivre en communauté les clercs de son Eglise. Il détachait de ce corps ceux qui étaient nécessaires pour le service des paroisses, tandis que les autres s'occupaient à chanter les louanges du Seigneur et à célébrer les divins offices. On croit même qu'à l'exemple de saint Eusèbe de Yerceil , il établit à Embrun un ou plusieurs couvents de religieux qui suivaient la règle austère des moines d'Orient.
La tradition, fondée sur les plus anciens bréviaires du diocèse , nous apprend , en effet , que lorsque le saint prélat reçut les corps des martyrs Vincent , Oronce et Victor, qui avaient été miraculeusement transportés d'Espagne à Embrun , il avait assemblé son clergé , les moines et le peuple : Convocatis clericis, monachis et civibus, comme on le voit dans la précédente notice.
Ce n'est donc pas Tune des moindres gloires de saint Marcellin d'avoir, l'un des premiers , introduit sur le sol des Gaules ces hommes de prière , de science et de labeur, qui , en même temps qu'ils défrichaient les landes et les forêts, faisaient fleurir les lettres et éclairaient , par leur profond savoir, ces siècles de barbarie et de ténèbres , comme ils les édifiaient par leur vie mortifiée et pénitente.
Tant de foi, tant de sainteté, tant d'abnégation pour soi, tant de dévouement pour les autres, tant de prodiges opérés en mille rencontres, firent bénir et vénérer son nom dans toutes ces contrées.
Voici un trait qui, mieux que tous les discours, fera connaître le respectueux attachement que portaient à notre Saint
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les habitants de ces rudes montagnes, en même temps qu'il témoigne de sa douceur et de son humilité.
Il revenait d'une excursion lointaine, et il allait, selon sa coutume, récitant des psaumes, quand il voit, à quelque distance d'Embrun, une foule assez nombreuse arrêtée sur la voie publique. Ne sachant ce qu'il en est, il double le pas et s'approche. Aux cris qu'il entend pousser, il comprend ce dont il s'agit: des voyageurs se rendaient à la ville, une de leurs montures, trop fatiguée ou trop chargée, s'était abattue et on ne pouvait la relever. Le Saint arrive ; il adresse la parole à ces étrangers et les exhorte à ne pas se décourager, surtout à ne pas proférer de blasphèmes. Mais, irrités de ce contre-temps et poussés par le démon, ils s'emportent contre le Saint, et vont jusqu'à lui mettre un fardeau accablant sur les épaules.
Marcellin se soumet à tout sans laisser échapper la moindre plainte ; il se contente de leur dire : « Si le Sauveur a bien « voulu prendre sur lui les iniquités de nous tous, pourquoi a ne porterai-je pas, pour son amour, le faix que vous m'im- « posez? » Pais s'adressant à Dieu, il répète avec émotion ce texte du Psalmiste : « Je suis devant vous, ô mon Dieu, comme « une bête de somme, mais encore je suis avec vous (Ps. 72). » En entrant dans la ville, un de ces misérables, avant d'avoir repris la charge, a l'insolence de se railler de l'humilité du Saint. Le peuple attiré par la singularité du spectacle, se rassemble et reconnaît son évêque. Aussitôt on entoure les étrangers grossiers et inhumains; chacun s'arme de pierres; on veut absolument les exterminer. Mais Dieu lui-même se charge de glorifier son ministre outragé : un tourbillon de feu
enveloppe tout à coup le plus furieux de cette troupe impie, et lui fait éprouver d'inconcevables douleurs. Effrayé, désespéré, il pousse des cris lamentables, il se jette aux pieds du prélat, donnant à comprendre qu'il attend de lui sa délivrance et son pardon. Le feu, en effet, ne le quitta que quand l'homme de Dieu, débarrassé du lourd fardeau, eut prié pour la vie du coupable. Touchés d'une si grande clémence, ces hommes lui offrirent des présents et le pressèrent vivement de les accepter, mais il ne voulut jamais y consentir, et après avoir apaisé son peuple, il le conjura de se retirer en paix.
Ce fut vers cette même époque qu'arriva à Embrun le fait miraculeux qui enrichit cette ville des reliques des deux frères Vincent et Oronce, et du diacre Yictor ; fait que nous avons rapporté au long dans la vie de ces trois saints. Marcellin établit auprès du lieu où reposaient ces martyrs un monastère d'hommes destinés à veiller au sacré dépôt. De nombreux prodiges s'opérèrent sur le glorieux tombeau, et il s'y fit plus tard un immense concours des provinces même les plus éloignées.
Grâce à leur zèle et au généreux dévouement des habitants de Digne, Vincent et Domnin étaient parvenus à élever une église dans cette chrétienté qui, née d'hier, était devenue en quelques jours forte et grande.
C'était pour ces deux saints apôtres une occasion favorable de revoir et d'embrasser leur pontife et leur père. Marcellin
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fut donc prié de venir consacrer le nouveau temple bâti en Thonneur du vrai Dieu.
Il nous est permis de juger quelle dut être l'entrevue de ces hommes qui, séparés pour la sanctification des peuples, étaient restés unis dans les liens de la plus étroite et delà plus tendre amitié.
A la vue des conversions multipliées et à l'empressement de ces chrétiens, Marcellin avait compris qu'un évêque était nécessaire pour diriger cette nouvelle Eglise déjà trop considérable et trop importante pour rester sous sa houlette pastorale.
Vincent, à qui cette charge honorable fut proposée, refusa; sa profonde humilité, son goût pour la solitude, résistèrent à toutes les sollicitations. Au refus du maître, le disciple fut contraint d'accepter, et l'obéissance courba Domnin sous une charge dont, mieux que tout autre, il comprenait la pesanteur.
Peu après, Marcellin apprit qu'on venait aussi de construire une nouvelle église à Seynes, petite ville éloignée d'Embrun de 16 milles ou 7 lieues communes.
Evangélisée depuis plusieurs années, Seynes, non-seulement avait persévéré dans la vraie foi, mais avait vu les populations voisines suivre son noble exemple et recevoir le baptême; elle avait demandé la permission de se bâtir une église, et l'édifice achevé, elle avait invité le saint pontife à venir en faire la consécration solennelle.
11 partit d'Embrun, accompagné d'une foule de fidèles. Le pieux concours s'accrût le long de la route; mais arrivé à la rivière d'Ubaye , qui descend de la vallée de Barcelonnette ,
il la trouva tellement grossie par l'abondance des pluies et la fonte des neiges , que chacun perdit courage et jugea qu'il était impossible d'aller plus avant. Marcellin s'adresse alors à cette multitude triste et déconcertée ; il l'exhorte à mettre en Dieu son espoir, et s'écrie : Confiance, mes enfants, le Seigneur nous donnera les moyens d'accomplir ce pèlerinage; tout est possible à celui gui croit. Il se met en prière, fait le signe de la croix, et les eaux refoulées miraculeusement sur ellesmêmes, permettent à Marcellin et à sa suite de traverser à pied sec le lit de la rivière. Elle fut depuis appelée du nom de torrent sanctifié.
Ce prodige éclatant, attesté par un nombre considérable de témoins oculaires, fît grand bruit dans toute la province, et confirma dans la foi ces nouveaux chrétiens.
Ces consolations que le saint prélat put goûter au milieu de son peuple, docile à la voix de la grâce, furent douloureusement troublées par les luttes violentes dans lesquelles l'Arianisme poussa l'Orient, l'Italie, les Gaules et même les Alpes: luttes de la foi contre l'erreur, combats sacrés qui eurent aussi leurs victimes ou plutôt leurs martyrs.
Les Ariens, condamnés par le concile de Nicée à cause de leur doctrine impie concernant la divinité de J. C, trouvèrent un appui dans l'empereur Constance; qui, après la mort de ses frères Constantin le Jeune et Constant, ayant désarmé tous ses nouveaux compétiteurs , se vit enfin maître absolu de
l'empire , comme l'avait été son père Constantin le Grand , mort en 337. Ces hérétiques surent profiter de la faiblesse du crédule empereur, et, une fois assuré de la faveur du souverain, ils persécutèrent avec rage les évêques catholiques, défenseurs de la foi. Devenus tout-puissants, ils se répandirent avec audace en Occident. Ils osèrent même demander au Pape qu'il refusât sa communion à saint Àtlianase, grand et savant docteur que Dieu avait donné à son Eglise pour conjurer le danger et qui n'avait pas cessé de soutenir victorieusement la doctrine catholique. Le souverain pontife, après avoir tenu conseil à Rome et avoir lu les lettres de plusieurs Eglises d'Orient, fit réponse qu'il était contre la loi de Dieu de consentir à de pareilles exigences. Il pria ensuite Constantius ou Constance de faire assembler un concile. Il y en eut trois successivement; l'un dont nous avons déjà parlé, à Arles, en 353; l'autre à Milan, en 355, et le dernier à Béziers, en 356. Tenus sous l'influence des Ariens, ces conciles eurent pour résultat la condamnation de saint Athanase et des évêques catholiques. Marcellin, avant le concile de Béziers, à la suite duquel saint Hilaire de Poitiers fut condamné à l'exil, comme une foule d'autres saints prélats l'avaient été au synode de Milan , se permit une démarche qui rend témoignage de son zèle et de sa prudence, et qui fit beaucoup d'honneur à son Eglise. Il envoya des courriers affidés vers les défenseurs de la foi, qui se trouvaient à Vienne, à Arles, à Béziers et dans les autres parties delà Gaule, pour les prémunir contre toute surprise. Ce message se fit au nom de l'Eglise d'Embrun, ainsi le portent les actes de saint Vincent de Digne. Malgré la
sage réserve avec laquelle le pontife avait agi , il paraît que l'empereur eut connaissance de cette démarche et qu'il voulut l'en punir, car, un jour que le saint confesseur, ne soupçonnant rien, était occupé sur la place publique à une œuvre de zèle , les émissaires de l'empereur se présentèrent pour l'arrêter. L'un d'eux le reconnut, et levant le bras, il allait le frapper au visage d'un fouet qu'il tenait à la main, quand une force invisible le terrasse lui-même avant qu'il ait consommé son attentat. Le coupable se roule dans la poussière , s'agite , grince des dents. Ses compagnons, témoins de son étrange supplice et saisis de la plus grande terreur , reconnaissent la main de Dieu qui les frappe. Ils n'osent s'approcher du saint évêque pour implorer sa clémence et sa toute-puissante intercession en faveur de leur malheureux compagnon ; mais Marcellin , avec sa bonté habituelle , prévient leur demande. Il sort de la maison où il s'était déjà retiré , et il s'avance vers la victime étendue par terre. À l'approche du saint pontife , l'esprit de ténèbres s'écrie , par la bouche du malheureux possédé : « 0 Marcellin, ce n'est donc pas assez que tu nous « aies chassés des rivages de l'Afrique? faut-il encore que tu « viennes troubler notre repos dans les Gaules? Le Saint, à l'instant, lui impose silence; puis invoquant le secours du Dieu dont il est le ministre , et s'adressant au démon : — « Esprit « impur, lui dit-il, je te le commande au nom de Jésus-Christ, « sors et éloigne-toi à jamais de cet homme que Dieu a daigné « créer à son image. » A cet ordre, le démon vaincu se retire du possédé, qui, reprenant l'usage de ses sens, ouvre les yeux à la lumière, pleure son crime, reçoit avec plusieurs
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autres le baptême, et accepte avec action de grâces le doux et aimable joug du Sauveur.
Un autre jour, des Ariens s'emparèrent de saint Marcellin , et le conduisant au bord du roc sur lequel la ville d'Embrun est bâtie , ils le sommèrent de souscrire aux ordres de l'empereur, le menaçant, en cas de refus, de le précipiter de ce lieu élevé. Le crime suivit de près la menace , mais les anges de Dieu soutinrent sans doute le saint confesseur dans sa chute, car la tradition, vivante encore aujourd'hui à Embrun, affirme qu'il se releva sans avoir éprouvé la plus légère blessure.
Dans ces jours de troubles, de violences, de divisions intestines, Marcellin veillait plus que jamais au salut de ses brebis; et, comme le bon pasteur, prêt à donner sa vie pour chacune d'elles , il ne cessait de les fortifier par ses admirables exemples et ses touchantes exhortations. Nouveau Moïse , ses mains étaient toujours levées en haut, tandis que, dans la plaine, combattaient et mouraient, martyrs de la foi, une foule généreuse de confesseurs.
Cependant la tempête, au lieu de diminuer de violence, grandissait toujours. L'empereur avait envoyé un formulaire dans toute la Gaule , et donné des ordres sévères aux magistrats dans toutes les villes pour faire souscrire tous les cvêques. Les porteurs de ce formulaire étaient accompagnés de clercs Ariens qui déféraient à l'empereur les magistrats négligents à faire exécuter ces prescriptions. Ainsi, par un
renversement étrange qui ne pouvait être que l'ouvrage de l'erreur, les laïques devenaient les juges de la Foi. Les évêques comparaissaient devant les tribunaux profanes pour y rendre compte de leur croyance, et là, on leur disait : Souscrivez ou quittez vos Eglises; l'Empereur l'ordonne. Sur la résistance des évêques, on les dépouillait de leurs biens; et on les emprisonnait. On maltraitait aussi les laïques qui prenaient leur défense, et, comme en perdant la foi, on perd ordinairement toute pudeur, on ne rougissait pas de flageller publiquement les vierges chrétiennes inviolabiement attachées à la foi de Nicée»
Ce fut dans ces fâcheuses circonstances que, sur les vives instances de son clergé qui craignait d'un jour à l'autre de le voir exilé ou mis à mort, saint Marcellin , déjà épuisé par ses travaux, se retira dans les gorges des montagnes situées à l'est d'Embrun; il ne revint plus qu'à la dérobée et nuitamment aux environs de sa ville épiscopale pour y transmettre ses ordres et y exercer dans l'ombre les augustes fonctions du saint ministère. Combien cette séparation dut navrer le cœur du pontife et le cœur de son peuple fidèle! Aujourd'hui, les habitants de Crévoux montrent encore le rocher sous lequel le nouvel Elie s'abritait autrefois et passait les nuits, exposé aux attaques des bêtes farouches, moins à craindre pour lui que celles des Ariens furieux.
Enfin , Constantius mourut dans les bras de l'hérésie le 5 novembre de l'année 561, après vingt-cinq ans de règne. Julien l'apostat, son plus cruel ennemi, devint son successeur. Ce prince philosophe, qui, plus tard, se déclara l'ennemi de J. C,
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toléra d'abord la foi chrétienne , sans distinction de communion. Tous les évêques et les prêtres bannis furent rappelés et réintégrés dans leurs Eglises. Notre saint prélat, modèle des pasteurs prudents, zélés et fidèles, put rentrer dans Embrun, et y recevoir avec attendrissement les sincères hommages de son clergé et de tout son peuple. Mais de nouvelles tribulations lui étaient réservées.
L'empereur Julien leva bientôt le masque. Il se déclara favorable aux Ariens. Il alla plus loin encore : élève des sophistes qui cherchaient à prouver que l'idolâtrie pouvait suffire aux besoins de l'humanité , il publia des lois pour faire rouvrir, dans toutes les provinces, les temples des idoles, et rétablir les sacrifices en l'honneur des faux dieux. Une ordonnance portait que les temples païens seraient rebâtis aux dépens de ceux qui les avaient fait abattre, ce qui était une source de persécutions contre les fidèles et surtout contre le clergé. Une autre prescription ordonnait que, par mépris, les chrétiens fussent dans la suite appelés Galiléens. Il leur fit défense de fréquenter les écoles publiques , de s'instruire , d'occuper des emplois civils ; et les réduisit ainsi à une espèce d'ilotisme. Etablie dispensatrice des faveurs impériales , l'idolâtrie fut remise en honneur; la persécution recommença, et le sang chrétien coula de nouveau dans les prisons et sur les places publiques , surtout en Orient. Les Eglises ne se défendaient que par leurs larmes et leurs prières ; les plus saints solitaires demandaient au ciel d'abréger la plus redoutable des persécutions, lorsque Julien, trompé par les oracles, marcha contre les Perses, et dans la mêlée, reçut la mort le 26 juin de
É l'année 363. C'est que les tyrans sont dans la main du père céleste, comme des verges qu'il jette au feu quand il s'en est servi pour punir ses enfants indociles ou pour éprouver ses élus.
Jovien avait succédé à Julien; son règne fut court, et il eut pour successeur au trône impérial Yalentinien. Ces deux princes protégèrent ouvertement l'Eglise et rappelèrent les évêques.
Il semble que, pendant ces jours de paix, Marcellin eût pu se reposer de ses grandes fatigues et de ses saints combats ; ainsi le berger, après avoir défendu et sauvé son troupeau de la dent meurtrière des loups, s'assied, et jouit, dans le calme et la tranquillité, des heureux résultats de son courage. Mais le vénérable pontife est loin de croire à l'accomplissement de sa tâche. Il a d'autres brebis à ramener au bercail. Il sait d'ailleurs que l'ennemi de notre salut ne s'endort pas, et qu'il tourne autour des hommes comme un lion rugissant prêt à les dévorer. C'est pourquoi il s'efforce , par toutes les voies, de protéger et d'étendre les conquêtes de la grâce. Il soutient les faibles , il dirige les forts ; il retient les téméraires ; il encourage les pusillanimes ; il avertit les présomptueux.
Le saint archevêque était livré à ces soins du bon pasteur quand on vint lui annoncer une nouvelle douloureuse à son cœur de père et d'ami. Le pieux Domnin venait de mourir, ou
plutôt, pour parler le langage des saints, il avait vu ses chaînes se briser et son âme était allée prendre possession de l'éternelle patrie. Plus jeune que ses deux amis, il les avait devancés au port. Mais la mort , qui trompe si perfidement le pécheur, ne saurait surprendre le juste : on peut appliquer à Domnin cette parole delà Sagesse: Consommé en peu de jours, il a fourni une longue carrière. Peu d'années s'étaient écoulées depuis son élévation à l'épiscopat, et déjà ses vertus, ses prédications et les prodiges que le Seigneur opérait par ce serviteur fidèle avaient changé la face de son vaste diocèse. Il eut révélation de sa mort prochaine : Dieu lui en avait marqué l'heure et le jour ; il lui avait en outre déclaré que Vincent, son maître, lui succéderait et continuerait son œuvre.
Plus sensible au besoin de son peuple que touché de la perte de cette misérable vie, le saint confesseur se disposa donc plus prochainement à entrer dans la joie du Seigneur. Sans se laisser aller à la moindre inquiétude, il mit ordre à tout, et fit prévenir Vincent qu'il eût à se rendre incessamment auprès de lui, afin de prendre, à son tour, la garde du troupeau.
Vincent s'était retiré dans un lieu désert, situé sur une montagne près de la ville de Digne, où Ton voit aujourd'hui une chapelle qui lui est encore dédiée. Là, il partageait son temps entre l'étude des livres saints et la contemplation , la prière et la pénitence. Cette solitude avait pour lui tant de charmes, qu'il y eût volontiers terminé ses jours, si le besoin des âmes et la voix de Dieu ne fussent venus l'en arracher.
Domnin mort , le maître pleura son disciple comme un
tendre père pleure son fils chéri. Ensuite il prit possession du siège épiscopal de Digne. La violence qu'il se fit pour accepter cette sublime dignité lui mérita le don journalier des miracles. Le seul contact de ses vêtements opérait les guérisons les plus inespérées; par sa prière, et, plus d'une fois, par sa seule présence , il mit en fuite les démons et ressuscita même des morts.
Les occupations attachées à la charge pastorale ne lui firent cependant point perdre le goût de la solitude , et son attrait pour la retraite ne lui fit jamais négliger les œuvres de zèle dont un pasteur doit être l'âme; en un mot, il sut toujours quitter Dieu pour Dieu. On ne vit jamais un évêque plus profondément recueilli, et en même temps, plus vigilant pour le salut de son peuple et la sanctification de ses prêtres; plus zélé pour le maintien de la discipline ecclésiastique , pour la propagation de la foi , pour l'établissement des maisons religieuses ; plus libéral envers les malades, les pauvres, les orphelins et les veuves. Il fut un modèle parfait d'humilité, de désintéressement, de ferveur, de prudence et de fermeté, et ses vertus répandirent le plus vif éclat dans son diocèse et dans toute la province.
C'est dans la lecture assidue des livres saints qu'il puisait cette facilité , cette élégance , cette richesse d'élocution , qui excitaient l'admiration de tous, et ce pathétique auquel les pécheurs et les païens ne pouvaient résister et qui faisait fondre en larmes ses auditeurs.
Par la méditation profonde des oracles divins, il s'était formé à la contemplation ; et ce don , qui! possédait au
suprême degré, le ramenait à sa chère solitude, car il n'avait guère d'autre moyen de se dérober à la multitude qui se pressait sur ses pas dès qu'il paraissait quelque part. Là, puisant à des sources divines , inconnues aux âmes vulgaires, il ranimait sa foi , enflammait son cœur, et retrouvait l'abondance de cette merveilleuse charité qui le rendit les délices de tout son peuple.
Mais le jour d'une nouvelle séparation était arrivé. Vincent se vit contraint de suspendre ses fonctions et de revenir à Embrun. Ce n'était point pour s'y livrer à de nouveaux travaux apostoliques avec son ancien collaborateur, mais pour remplir un triste devoir et consoler une Eglise devenue veuve. La mort de saint Marcellin, arrivée le 15 avril, vers l'an 574, avait plongé la ville d'Embrun dans la plus profonde douleur. Tout le diocèse pleura la perte du pontife, qui avait été son apôtre , son modèle , son consolateur et son père. A ses larmes amères se mêlèrent de joyeuses espérances, car il allait avoir à jamais , dans le ciel , un puissant intercesseur. Le corps demeura pendant huit jours exposé à la vénération des fidèles. Les évêques des diocèses voisins vinrent tous, par leur présence, donner à leur saint collègue une dernière marque de leur vénération et de leur amour. Une multitude de tout âge, de tout sexe et de toute condition accourut aussi avec empressement à ces saintes funérailles.
Les dépouilles mortelles du saint furent déposées dans
l'église qu'il avait fait bâtir; et les prodiges qui s'opérèrent sur son tombeau se multiplièrent tellement , que cette même église , dont une fontaine indique encore la place , ne fut plus connue que sous le nom d'Eglise de Saint-M arcellin. On en construisit, depuis lors, plusieurs autres sous le même titre, soit dans le diocèse d'Embrun : à Châteauroux , à Crévoux , à Bréziers, à Vars, à Ristolas, à Névache; soit dans les diocèses de Turin, de Grenoble, de Valence, de Gap, de Maurienne, de Sisteron et de Digne, où, comme à Embrun, l'office de saint Marcellin a continué d'être célébré le 20 avril, jour de sa sépulture.
Vincent, après avoir rendu les derniers devoirs à son ancien ami, prit soin de l'Eglise d'Embrun pendant quelque temps, et administrait ainsi deux diocèses. Ses courses étaient d'autant plus méritoires , qu'il était fort avancé en âge et qu'elles offraient les plus graves dangers. Les Ariens , quoique peu soutenus de l'autorité de l'Empereur, ne cessaient de s'agiter dans l'ombre. Ils résolurent de se débarrasser du saint vieillard, dont la foi vive et la charité ardente excitaient leur aigreur. Ils lui dressèrent donc une embuscade sur sa route, et, l'ayant surpris, ils le battirent de verges et le laissèrent pour mort. Mais, quand ils eurent disparu, Vincent ramassa ses forces et put entrer dans sa ville épiscopale, en se réjouissant d'avoir été trouvé digne de souffrir pour la cause de Jésus-Ghrist.
Artémius ne tarda pas à être élu évêque d'Embrun, et Vincent eut encore la satisfaction d'assister avec lui au concile de Valence, en 574. On s'était assemblé principalement afin
de réprimer l'excès d'humilité des clercs, qui cherchaient à donner une mauvaise opinion de leurs mœurs pour n'être pas élevés à l'épiscopat. Il nous reste de ce concile deux lettres et quatre canons.
La première lettre est adressée aux évêques de la Gaule et des cinq provinces. On croit que ces cinq provinces séparées étaient celles qui, avant les conquêtes de César, composaient l'ancienne province de la Gaule, c'est-à-dire la Viennoise, les deux Narbonnaises , les Alpes maritimes et les Alpes grecques (1). La seconde lettre est adressée au clergé et au peuple de Fréjus, touchant Acceptus, qu'ils demandaient pour évêque et qui ne leur fut pas accordé, parce qu'il s'était accusé lui-même afin de ne pas être choisi.
Enfin , ce fut dans sa solitude bien-aimée et dans ces heures de contemplation et d'extase où, abîmé en Dieu, il oubliait la terre, que Vincent fut saisi, à son tour, de la maladie qui le conduisit au tombeau. Sentant sa fin approcher, il fit venir auprès de lui ses frères en J. C., et, avec des paroles pleines d'onction, il leur recommanda de demeurer fermes dans la foi catholique, de conserver entre eux et de pratiquer envers tous la divine charité, à l'exemple de l'immortelle vierge sainte Agnès, dont on célébrait la fête en ce jour. Le lendemain
(1) Entre les Alpes maritimes et les Alpes grecques , se trouvent les Alpes Cottiennes, qui tirent leur nom de Cottius, roi des Montagnes; elles avaient Suze pour capitale et s'étendaient du Mont-Viso au Mont-Cenis , et de Suze à Rame. L'Empereur Auguste ajouta aux possessions de Cottius le gouvernement de quatorze cités dont les noms sont inscrits sur l'arc de triomphe de Suze , élevé par ce dernier, en l'honneur de son bienfaiteur.
au matin, 29 janvier, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, et alla recevoir la couronne de justice qu'il avait méritée par une longue vie toute consacrée à la gloire de son créateur et à la sanctification des âmes. Sa fête se célèbre, dans le diocèse de Gap, le 29 janvier, et celle de saint Domnin, le 15 février.
La reconnaissance et l'amour des Alpes consacrèrent le culte rendu, de suite après leur mort, à saint Marcellin, à saint Domnin et à saint Vincent; leurs tombeaux furent visités avec vénération et confiance. Aussi de nombreux miracles récompensèrent-ils la piété des fidèles, à tel point, que ces saints évèques semblaient n'avoir quitté leurs peuples que pour les mieux soulager du haut du ciel.
Il serait trop long de rappeler ici toutes les merveilles qui s'opérèrent à ces glorieux tombeaux. Qu'on nous permette de n'en présenter que quelques-unes, qui ont trait h saint Marcellin.
Une cruelle épidémie faisait d'affreux ravages dans la ville d'Embrun; chaque jour, le nombre des morts allait croissant. Un ecclésiastique, se voyant aussi atteint du fléau, eut la pieuse pensée de recourir à saint Marcellin. Plein de foi, il se rend auprès de son évêque et le prie très-humblement de l'oindre de l'huile qui ne cessait de suinter du sépulcre du saint pontife. L'évêque, édifié lui-même de la foi de ce clerc, acquiesce à sa demande, et, sur-le-champ, le pestiféré se
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trouve parfaitement guéri. Le bruit du prodige ne tarda pas à se répandre dans la ville; tout le peuple vint se prosterner au tombeau de son glorieux protecteur, et le fléau cessa ses ravages.
Un jeune homme, l'espoir et les délices de sa famille, atteint d'une maladie de langueur, voyait ses forces se consumer insensiblement; tous les remèdes étaient inutiles. Dans son désespoir, la mère de cet infortuné, ne sachant plus à qui avoir recours, va se jeter, tout en larmes, au pied de l'autel de Saint-Marcellin. A peine est-elle prosternée, qu'une impression surnaturelle l'avertit que sa confiante prière vient d'être exaucée. Au comble de la joie, elle se relève, retourne dans sa maison et y retrouve, plein de fraîcheur, de santé et de vie , ce fils quelle avait laissé pâle , abattu et aux portes du tombeau.
L'auteur de la vie de saint Marcellin , écrite , comme nous l'avons dit, au cinquième ou au sixième siècle, rapporte une délivrance miraculeuse dont il avait été lui-même le témoin. Un homme impie et débauché avait été doublement puni de Dieu à cause de ses excès. Depuis huit ans, il n'avait pu approcher les mains de sa bouche, ni prendre aucune nourriture solide. Au bruit des faveurs miraculeuses obtenues presque journellement par l'intercession de saint Marcellin, sa foi se réveille; il se fait transporter auprès de son tombeau; il invoque, du fond de son âme, l'illustre et saint pontife, et il se relève entièrement guéri.
Enfin, nous lisons dans saint Grégoire de Tours, que la lampe qui brûlait constamment devant les glorieuses reli-
ques de saint Marcellin était parfois alimentée d'une manière invisible et miraculeuse , et que si le vent ou toute autre cause accidentelle venait à l'éteindre, elle se rallumait aussitôt d'elle-même.
Tant de prodiges ne contribuèrent pas peu à étendre le culte de saint Marcellin , à faire insérer son nom dans les martyrologes et à rendre ses reliques infiniment précieuses au peuple d'Embrun.
Mais, d'après les témoignages les plus graves, il est certain que le corps du saint archevêque fut transporté à Chanteuge en Auvergne, sur les bords de la Deuge, et située près de Langeac, au diocèse du Puy.
Ce déplacement a eu lieu de Tannée 916 à l'année 956. Ces dates, qui paraissent insignifiantes, jettent cependant un jour nouveau sur l'une des plus tristes époques qu'aient traversées les Eglises d'Embrun et de Gap. Elles coïncident, hélas! avec l'épiscopat de saint Libéral et de saint Benoît, archevêques d'Embrun ; elles nous rappellent l'accablante journée où saint Libéral, cassé de vieillesse, sortit de cette ville pour s'en retourner à Brives en Auvergne , mendiant son pain; elles nous rappellent saint Odilard, évêque de Maurienne, et saint Benoît, impitoyablement massacrés avec une multitude de prêtres et de fidèles, dans une nouvelle incursion Sarrasine. C'est pourquoi nous n'avons pu faire dans notre esprit le rapprochement de ces faits lamentables
92 HISTOIRE IIAGIOLOGIQUE
sans sentir notre cœur s'émouvoir et sans verser d'abondantes larmes. Le sang de deux peuples martyrs sanctifia, dans cette horrible nuit, Tan tique ville d'Embrun; et bientôt après, l'Eglise de Gap dut voir, elle aussi, couler dans ses rues des ruisseaux de sang; son premier pasteur, et ses enfants les plus chers et les plus fidèles , tombèrent sous l'épée des idolâtres. La désolation fut si grande, qu'on n'a pas même retenu le nom de l'illustre évêque martyr. (Pingon , Baldessan, le père Rochex, le père Fournier, les frères Sainte- Marthe.)
Et c'est au milieu du carnage, au milieu de l'incendie, que la cathédrale d'Embrun fut dépouillée et mise à nu. Serait-ce alors que des scélérats et des traîtres, s'étant joints aux Arabes, moins coupables qu'eux, à coup sûr, auraient enlevé les reliques du saint pontife et un grand nombre d'autres, qui avaient été jusque-là l'arche d'alliance pour la ville d'Embrun , le diocèse et toute la province ? Ou bien , comme nous aimons à le croire, et comme cela nous paraît plus probable, serait-ce saint Libéral lui-même qui serait parti avec le sacré dépôt, dans l'espoir de sauver ce riche trésor, et l'aurait, en arrivant à Brives, ou confié à Cunebert même , curé de la paroisse, ou conservé secrètement auprès de lui , jusqu'au moment de sa mort. Cette mort , loin de son église désolée, le priva de la douce consolation de rapporter les saintes reliques en leur auguste demeure, et priva aussi nos pères de ce puissant secours et de cet allégement à leurs profondes misères? Oh! il faut qu'ils fussent bien criminels ou bien saints , nos pères , pour que le
Seigneur permît que le pasteur et les ouailles fussent traités de la sorte et soumis à une si rude épreuve!!!
Cependant ce Dieu des miséricordes veillait sur les ossements de son apôtre; ils rencontrèrent presque soudain un abri.
Nous lisons en effet, dans Balusius (Mélang. tom. 2. preuv. p. 46), dans les annales des Bénédictins et aux pièces justificatives (Tom. 5. append. p. 707) relatant l'acte authentique de la fondation du monastère des Bénédictins à Chanteuge , les paroles suivantes , et certes elles sont significatives :
« C'est pourquoi, au nom de Dieu et au nom des « saints martyrs susdits, et surtout du très-saint évêque « d'Embrun, seigneur Marcellin, dont le glorieux corps, avec « plusieurs autres reliques des saints, a été déposé dans ce « lieu même, au temps présent, Dieu en étant le donateur, « nous (Cunebert, curé de Chanteuge, fondateur) conju- « rons instamment leurs successeurs de défendre , chacun « en son temps et de tout son pouvoir, cette constitution « émanée de nous , et de ne point souffrir qu elle soit violée « en quelque manière que ce soit (1). »
En 1652, messire Jacques Branche , religieux, prieurmage au couvent de Notre-Dame de Pibrac , de Tordre de
(1) Carta fundationis Monasterii.... hoc equidem suos successores in Dei nomme et sanctorum prsedictorum Martyrum prsecipuè ergô sanctissimi Ebredunensis episcopi Domni Marcellini , cujus gloriosum corpus cum alia multa Sanctorum pignora , illo in loco, prœsenti tempore, Deo donante, susceptum est, contestantes ut hanc nostram constitution em quisque eorum in suo tempore sic pro possibilitate suâ defendat, ut £am nullatenùs infringi patiaîur....
Saint-Augustin, en sa Vie des Saints et Saintes d'Auvergne et de Yelay, en trois livres, à l'article saint Marcellin, évêque d'Embrun , disait : « La raison pourquoi j'ai écrit ici la vie de saint Marcellin, c'est que l'église claustrale de Chantengeol, (aujourd'hui Chanteuge) lui est dédiée de temps immémorial, au rapport du martyrologe de Pibrac, et sur le maîtreautel sont ses ossements et son manipule. »
Le 10 mars 1852, M. Mauzen, curé de Chanteuge, écrivait à Mgr Auguste de Morlhon, évêque du Puy : « Les anciens de la paroisse de Chanteuge se rappellent que la statue de saint Marcellin était exposée trois ou quatre fois l'année avec les reliques qui y étaient en grande vénération. Elles étaient renfermées dans une châsse assez grande en bois de chêne doré. Cette châsse existe encore; mais la statue fut brûlée pendant la révolution française devant la porte de l'église ; probablement les reliques furent aussi la proie des flammes ; il n'en existe aucune trace. »
Mgr Auguste de Morlhon, évêque du Puy, en adressant ces pieux détails à Mgr îrénée Depéry, évêque de Gap, son ami (1), eut l'extrême obligeance d'ajouter dans une lettre écrite de sa propre main et en date du 12 mars 1852, ce qui suit :
« Il est indubitable, soit d'après les documents que vous avez trouvés , soit d'après ceux que j'ai recueillis ici et dont je vous envoie un extrait dans les notes ci-jointes , que le
(1) Mgr Depéry a été l'un des consécrateurs de Mgr de Morlhon, dans la métropole d'Auch, le 30 mai 1 8i7.
monastère des religieux bénédictins de Chanteuge possédait autrefois des reliques insignes de saint Marcellin, évêque d'Embrun ; malheureusement ces reliques ont disparu et il n'en existe pas de vestige.
« Le monastère a été également détruit ; il n'en reste que l'église , beau monument de la fin du douzième siècle , qui est aujourd'hui l'église paroissiale.
« D'après la tradition, cette église était dédiée à saint Marcellin; des personnes encore pleines de vie se souviennent d'y avoir vu la statue colossale et très-riche du saint évêque. Cette statue, qui était en grande vénération dans la contrée, fut brûlée en 1792 devant la porte de l'église avec plusieurs autres objets du culte. C'est alors, selon toutes les probabilités, que périrent les précieuses reliques ; il existe encore dans le bourg de Chanteuge des témoins oculaires de cet odieux sacrilège.
« Vers 1789, les habitants de Chanteuge, dont l'église paroissiale, dédiée à saint Saturnin, évêque de Toulouse, était trop petite et en mauvais état, obtinrent des religieux qui étaient alors fort peu nombreux, que le culte paroissial fût transporté dans l'église du monastère ; mais ils ne voulurent pas abandonner leur patron. Saint Saturnin a toujours été honoré et invoqué comme protecteur de la paroisse, et dès lors, la dévotion de saint Marcellin fut négligée ; aujourd'hui, elle est presque entièrement oubliée.
« Voilà , Monseigneur , tout ce que je puis vous dire sur l'objet qui vous intéresse. Je regrette de ne pouvoir vous fournir des documents plus précis et plus détaillés : je regrette
surtout de ne pas retrouver les reliques qui existaient autrefois ; bien volontiers je les aurais partagées avec votre belle basilique d'Embrun.
f Auguste, évêque du Puy. »
L'Eglise d'Embrun, encore moins fortunée que celle de Chanteuge , ne garda pas même jusqu'à la révolution française, les parcelles considérables qu'elle avait soustraites aux grandes invasions , et qu'elle avait cachées avec tant de soin^ qu'il fut très-difficile de les découvrir plus tard* Quelques-uns disent que cette découverte eut lieu en creusant les fondements d'une petite maison sur les bords du roc où est bâtie la ville d'Embrun.
On les exposa dès lors à la vénération publique dans une riche statue d'argent que le duc de Lesdiguières fit enlever en 1585, lorsque, à la tête des Huguenots, il assiégea et pilla la ville.
Dépouillée de son précieux trésor, la métropole d'Embrun sentit vivement cette perte; et comme l'Eglise de Digne, en 1540, possédait déjà la tête du saint archevêque, ainsi qu'on le voit dans un inventaire dressé par les religieux de cette Eglise, Embrun demanda et obtint, en 1764, une portion de cette insigne relique avec une portion des reliques des saints Domnin et Vincent. Le chapitre de la métropole fit renfermer ces divers fragments dans trois riches boîtes d'argent adaptées à tout autant de bustes en bronze doré et d'un grand prix.
Il paraît encore que l'abbaye de Lerins avait été enrichie
d'une autre relique de saint Marcellin , puisqu'il en est fait mention dans le catalogue du monastère. Un reste de ses vêtements fut aussi donné par le chapitre d'Embrun à la paroisse de Crévoux, en 1534; elle l'a conservé jusqu'à ce jour.
Le soin que ces Eglises ont pris des dépouilles mortelles du saint archevêque, les miracles qu'il a opérés pendant sa vie et ceux qui illustrèrent son tombeau; les vertus apostoliques qu'il a pratiquées ; la confiance et la dévotion qui, dans tous leurs besoins , réunissaient nos pères au pied de son autel; la pompe et la magnificence qu'ils déployaient pour célébrer sa fête , sont autant de motifs pour nous d'invoquer avec amour ce glorieux pontife, auquel, après Dieu, nous sommes redevables du plus grand des bienfaits.
Mais les honneurs rendus à saint Marcellin ne doivent pas nous faire négliger le culte de ses deux collaborateurs : Domnin et Vincent.
Regardons-les tous trois comme nos pères dans la foi. Visiblement appelés de Dieu pour travailler au salut des âmes, ils ont été fidèles à cette sublime vocation ; ni les fatigues, ni les dangers, ne les arrêtèrent; ils surent sacrifier à Dieu et au salut des peuples, le repos, la fortune, les grandeurs du monde et les douces affections de la famille.
La charité les rendit accessibles aux plus petits, en même temps qu'avec grandeur d'âme, ils résistaient aux Empereurs et aux puissants de la terre. Formés à l'école du Saint-Esprit, ils ont pu fonder des Eglises qui, depuis plus de douze cents ans, ont le bonheur et la gloire de vivre dans la foi la plus
pure et d'être attachées , par un culte constant , au siège de Pierre, centre de l'unité catholique.
Puissions-nous donc ne jamais perdre de vue tant d'admirables exemples, tant d'éclatants prodiges, et ne point dégénérer de nos aïeux , qui ont conservé , pour la mémoire de ces trois illustres pontifes , la plus vive reconnaissance et la plus profonde vénération !