S. PELADE
(6e siècle. — 28 février, )
aint Pelade naquit à Embrun , dans la dernière moitié du cinquième siècle. Ses parents, que distinguaient leur attachement à la foi catholique et l'exercice de toutes les vertus chrétiennes, n'eurent rien tant à cœur , que d'élever dans la crainte de Dieu le fils qu'il venait de leur donner. Le jeune enfant répondit affectueusement à leurs soins pieux. Eclairé d'une lumière surnaturelle, il comprit de bonne heure quelle était la vanité des plaisirs et des richesses, et il sut fouler aux pieds tous les avantages que le monde promet à ses aveugles adorateurs ; ses pensées , ses
désirs se tournèrent vers des biens plus solides, et il aspira, de toute la puissance de ses affections, vers les douces jouissances de la vertu.
Catulin , archevêque d'Embrun , frappé de la maturité de ce nouveau Tobie, le prit en affection et voulut l'avoir auprès de sa personne. Pelade y consentit, et les grands exemples du pieux évêque firent une si vive impression sur son cœur, qu'il s'efforça dès lors, autant que la faiblesse de l'âge pouvait le lui permettre , d'y conformer ses sentiments et sa conduite.
Insensiblement les liens de la reconnaissance et de l'amour qui unissaient le fils docile à son père adoptif , devinrent si forts, que ni les orages , ni les tempêtes, qui ne tardèrent pas à éclater, ne purent les rompre. Leur union était devenue si parfaite, qu'elle semblait être désormais indestructible.
Gondicaire, roi des Bourguignons, avait laissé, en mourant, quatre fils : Chilpéric, père de Clotilde , Godemar , Gondebaud et Godégisile. Les deux premiers furent injustement mis à mort par Gondebaud, qui consentit ensuite à partager le royaume avec son dernier frère. Mais le roi des Francs, ayant obtenu la main de Glotilde , se ligua secrètement avec Godégisile , s'entendit aussi avec Théodoric , son beau-frère , empereur d'Italie, et attaqua le meurtrier. La bataille fut livrée près de Dijon; Gondebaud, vaincu, prit la fuite et alla se renfermer dans Avignon, espérant être secouru par les Visigoths, ses alliés.
Déjà Clovis avait ravagé les environs de cette ville , lorsque enfin Gondebaud fit des offres d'arrangements, à la suite
desquels le roi des Francs lui imposa deux conditions : la première, de lui payer un tribut annuel; la seconde, de ne jamais plus favoriser les Ariens au détriment des catholiques. Le vaincu promit même de renoncer à l'arianisme , et de rentrer dans le sein de la véritable Eglise. En même temps, Théodoric s'empara de toute la Provence qu'il s'était réservée en traitant avec Clovis pour le concours qu'il lui donnait dans cette guerre.
La Provence qui comprenait le Gapençais et presque toute la province des Alpes maritimes, ne tarda pas de sentir les funestes conséquences de cet arrangement, car les Ostrogoths d'Italie et les Yisigoths du Languedoc et de l'Espagne étaient ariens. Leurs coreligionnaires aussitôt se mirent en mouvement , et les deux diocèses de Gap et d'Embrun entrèrent en une grande effervescence; tout y fut bouleversé, le clergé catholique eut beaucoup à souffrir.
Catulin , qui avait déployé un zèle ardent pour soutenir le dogme de la divinité de Jésus-Christ, se vit forcé de sortir d'Embrun, et de s'enfuir à Vienne des Allobroges. Cette cité ne jouissait pas, il est vrai, d'une grande tranquillité; Gondebaud, au départ des Francs, s'était vengé de la trahison de son frère en le faisant massacrer dans Vienne , aux pieds même des autels, avec ses principaux partisans. Notre saint évêque ne crut pas cependant devoir prendre un autre chemin , ni chercher un autre asile pour mettre sa vie en sûreté.
Pélade, son cher disciple, le suivit, voulant partager ses épreuves et ses malheurs. Par la sérénité de son âme, par le
charme de ses paroles, par sa filiale tendresse, il sut lui adoucir les souffrances et les amertumes de l'exil.
Saint Avit, archevêque de Yienne , reçut les fugitifs avec les égards dus aux confesseurs de la foi, et avec cette charité qui le rendit célèbre et fit bénir son nom jusqu'aux extrémités de l'Italie. L'exil se prolongea; le pieux lévite mit à profit ces jours de proscription pour se livrer, avec une ardeur incroyable , à l'étude des sciences ecclésiastiques. Ce désir d'apprendre ne fut tempéré chez lui que par le goût de la prière et les suavités de l'oraison auxquelles il consacrait une partie de son temps. Ses progrès étonnants le firent bientôt trouver digne d'entrer dans les Ordres et d'être promu à la prêtrise.
Elevé à cette dignité sainte , Pélade continua d'avoir pour protecteurs et pour modèles les deux vénérables prélats qui l'avaient pris sous leur garde. C'est dans la société intime de ces deux illustres archevêques, défenseurs intrépides de la foi orthodoxe, quil puisait, jeune encore, les sages et hauts enseignements qui développèrent rapidement les qualités précieuses de son esprit et de son cœur, et qui devaient plus tard le rendre digne des premières charges de l'Eglise.
Il se mit en relation avec tout ce que le diocèse de Vienne renfermait d'hommes éminents; il s'acquit enfin une telle renommée, que Salutaris, évêque d'Avanche en Suisse, lui fit l'insigne honneur de le députer , à sa place , au concile
d'Epaone, ainsi que nous le voyons par sa souscription aux actes de ce concile (1).
Cette assemblée eut lieu en 517, peu de temps après que Sigismond eut succédé à Gondebaud son père, roi de Bourgogne. Depuis le traité dont nous avons parlé, conclu en 500, entre Clovis et Gondebaud, ce dernier avait cessé toute vexation contre les catholiques, mais il n'avait jamais consenti à abjurer publiquement l'hérésie, malgré les pressantes sollicitations du bienheureux Avit, chargé par ses collègues de la mission si importante de l'arracher à l'arianisme.
Sans être ouvertement persécutés, les évêques orthodoxes n'avaient donc pas eu la liberté de se réunir plus tôt ; mais enfin , Dieu avait parlé ; Sigismond ramené à l'Eglise catholique par les soins du saint archevêque de Vienne, favorisa cette réunion tant désirée où se trouvèrent vingt-cinq évêques. Dans ce concile furent dressés quarante canons relatifs au clergé , aux biens ecclésiastiques et à l'état monastique.
Quelques auteurs ont pensé qu'au sortir du concile, Catulin, un des plus ardents défenseurs de la foi, avait reparu à
(1) Mgr de Peyrouse , évêque de Gap , dans une dissertation savante imprimée dans le Journal ecclésiastique , en 1763, au mois de février, a cherché à prouver que l'ancienne Epaone est le lieu nommé aujourd'hui Albon, paroisse entre Vienne et Romans, à cinq lieues l'une de l'autre et peu éloignée du Rhône.
Mgr de Peyrouse n'est pas le seul écrivain qui soit de ce sentiment. Mais aujourd'hui, les historiens les plus dignes de foi et les archéologues les plus érudits, prétendent qvCEpaona est la petite ville de Yenne en Savoie , sur la rive gauche du Rhône, autrefois du diocèse de Belley. Les inscriptions trouvées dans les ruines d'un ancien temple, dédiée à la déesse Epaona, confirment ce sentiment. On sait que les Gaulois déifiaient leurs villes.
Embrun. Si cela est, nous pouvons croire qu'il fut de nouveau repoussé par la faction ennemie et par l'évêque arien qui s'était installé dans sa métropole; car tous s'accordent à dire que Catulin mourut à Vienne quatre ou cinq ans après le concile d'Epaone.
Son bien-aimé disciple ne l'avait point quitté; il avait voulu, jusqu'à la fin, combattre et souffrir avec lui. C'est, en effet, au milieu des épreuves de la mauvaise fortune qu'un cœur dévoué doit servir un ami.
Quoique cette expérience précoce du malheur eût achevé de perfectionner la vertu de ce serviteur fidèle, la nature reprit ses droits et fit éprouver les plus cruelles angoisses au disciple, quand il vit son maître bien-aimé aux prises avec la maladie qui allait le ravir à ses soins et à sa tendresse. Nous n'essayerons pas de peindre la douleur qu'il ressentit lorsque la mort vint briser les liens qui l'unissaient au saint archevêque. Ce douleureux souvenir le suivit, sans s'effacer jamais, jusqu'à la fin de ses jours.
C'était vers l'an 522. L'Eglise d'Embrun dut s'occuper d'une nouvelle élection. Désolée par les guerres religieuses et politiques, il était urgent pour elle de choisir au plus tôt un pasteur légitime capable de mettre fin aux dissensions intestines qui , depuis tant d'années , déchiraient son sein et flétrissaient sa couronne de capitale et de métropole.
Pélade ne fut pas élu ; on craignit sans doute que les ennemis de Catulin ne se déchaînassent de nouveau contre celui que tout le monde savait lui avoir été si vivement attaché. Le choix du peuple et du clergé se porta sur Gallican I.
Ce sage pontife parvint, à force de prudence et de douceur, à se concilier tous les esprits. On vit bientôt la paix renaître, la bonne harmonie s'établir au sein des familles, les divisions et le faux zèle des hérétiques se ralentir. Il fut alors permis à Pélade de rentrer dans sa ville natale et de s'asseoir, consolé, au foyer de ses pères.
La vertu du saint prêtre , quelque humble qu'elle voulût être, répandit bientôt autour de lui un vif éclat. Sa conduite prudente fit tomber tous les préjugés qui s'étaient attachés à sa personne, à cause de son inviolable dévouement à Catulin. On se sentit heureux et fier de posséder un homme d'un si grand mérite et d'une si haute sainteté.
Dans ces circonstances , Dieu permit que Gallican I se séparât de son peuple pour aller recevoir la couronne de justice achetée en quelques années, au prix des plus rares vertus. Tout le diocèse pleura la perte d'un évêque si bon, si patient, si capable d'attirer les cœurs et de les rendre heureux. Mais cette douleur fut tempérée par l'espoir que l'on eut de lui trouver un digne successeur dans la personne du vertueux Pélade, déjà mûri par les épreuves, par l'âge, et d'ailleurs comblé des dons les plus rares qu'il soit donné à un prêtre saint de recevoir ici-bas. Il fut donc élu malgré sa répugnance pour une dignité dont il avait, en quelque sorte, d'avance porté le poids, en partageant les peines, les persécutions et l'exil de Catulin.
Pelade se soumit; et comme il voyait que la charge qui venait de lui être imposée était évidemment au-dessus de ses forces, il eut recours plus que jamais à la protection des saints Anges, à qui, dès l'âge le plus tendre, il avait voué un culte spécial.
Ces célestes intelligences s'empressèrent de venir en aide à un pontife d'une si grande foi. Nous apprenons qu'elles le dirigeaient dans ses entreprises, l'inspiraient dans ses discours, le conseillaient dans ses embarras, l'accompagnaient durant ses voyages , et souvent lui révélaient l'avenir.
Elles lui firent connaître, dès le commencement de son épiscopat, l'époque précise de sa mort. Déjà, étant à Vienne, il avait été instruit par la même voie , de la destruction prochaine du royaume de Bourgogne , de la fin malheureuse de Sigismond et de toute sa famille, et il en avait prévenu ce prince.
Les anges du ciel l'avertissaient aussi des abus et des désordres secrets qu'il fallait corriger dans le diocèse ; ils lui suggéraient les moyens les plus propres à ranimer la foi et la charité des pasteurs et des fidèles; ils détournaient de lui tous les dangers qui pouvaient menacer sa vie. Heureux le chrétien assez pur, assez ami de Dieu, pour qu'il lui soit permis, comme aux plus saints patriarches, de converser familièrement avec les princes de la milice céleste! Bienheureux celui à qui on peut dire en toute vérité, avec le prophète-roi :
Dieu a ordonné à ses anges de vous environner d'une tendre sollicitude, de guider, de protéger votre marche, afin que votre pied ne heurte pas contre la pierre ! (Psal. 90.)
Placé sur le chandelier de l'Eglise, Pélade, tel qu'un brillant flambeau, répandit, dans la maison de Dieu, les plus éclatantes lumières. Les ténèbres de l'esprit de mensonge furent dissipées , l'indifférence fut bannie des cœurs. Le pontife ne perdit pas un instant de vue ses grandes obligations ; il ne se sentait évêque que pour le salut de son peuple, la sanctification de ses clercs et le bonheur de tous. Il parcourait les bourgs et les villages les plus reculés , les lieux les plus inabordables. C'est le temps d'agir , disait-il ; viendra et viendra bientôt la nuit où il ne sera plus permis de rien opérer.
Mais sachant, d'après les saints enseignements de la foi, qu'en vain l'homme plante et arrose, si Dieu ne donne l'accroissement; qu'en vain il travaille, si Dieu ne bâtit luimême; qu'en vain il veille, si Dieu ne défend la cité; Pélade s'efforce, par la ferveur de ses oraisons, d'obtenir cette assistance décisive pour le succès de son ministère. Il consacre à ses intimes communications avec le ciel, tout le temps que lui laissent les nombreuses occupations d'un ministère laborieux; il passe, prosterné au pied des autels, une partie des nuits ; il prie pour son peuple, et, à sa prière, la grâce descend du ciel, l'erreur s'éloigne, les volontés s'amollissent, les conversions se multiplient, et son diocèse revient à la foi et aux plus saintes pratiques de la religion.
Sa commisération , sa tendresse envers les malheureux lui firent donner le nom bien doux de Père des pauvres. Il les
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nourrissait, leur fournissait des vêtements, les logeait dans son palais ; il savait défendre avec courage les droits de la veuve et de l'orphelin contre les puissants oppresseurs de l'indigent et du faible, et il n'attendait pas que les misères et les infirmités vinssent l'assiéger chez lui , il allait lui-même au-devant d'elles, pénétrait dans les plus petites chaumières et y portait à la fois les remèdes du corps et les remèdes de l'âme. C'est dans ce dessein qu'on le voyait multiplier ses courses dans la campagne, à travers les rochers, les glaces et les torrents, et qu'il visitait souvent les quartiers les plus pauvres de sa ville épiscopale. Les malheureux avaient toujours dans son cœur la première et la plus large place , et il aimait à leur donner le public témoignage de ses paternelles et affectueuses sollicitudes.
Humble comme son divin maître, il ne voulait jamais qu'on parlât de lui ni de ses œuvres ; il eût désiré vivre inconnu et oublié. Son éminente sainteté avait sa source dans le mépris qu'il professait pour tout ce qui tient à la vaine gloire. En vain, disait-il, voudrait-on parvenir à la vraie sagesse par une voie différente de celle que Dieu nous a marquée. Si l'on me demande quel est le précepte qui occupe le premier, le second , le troisième rang, je répondrai que c'est l'humilité , et je donnerai la même réponse toutes les fois que l'on me fera la même question. Ce n'est pas qu'il n'y ait d'autres préceptes, mais si l'humilité ne précède, n'accompagne et ne suit , l'orgueil enlève de nos mains tout ce que nous faisons de bien.
C'était sa dévotion extrême à la douloureuse passion du
Sauveur qui lui obtenait ces excès d'abaissement et de charité. Les adorables plaies de Jésus-Christ étaient le sujet habituel de sa contemplation ; il s'enfermait des heures entières dans cet asile sacré, et il n'en sortait que brûlant, transformé, plein d'amour pour son Dieu et d'horreur pour le péché, de zèle pour la conversion des hommes. Plus d'une fois, son ardente charité envers les pécheurs le porta à exercer sur sa chair, des rigueurs qui auraient fait frémir les plus austères pénitents.
Tandis que saint Pelade consumait ainsi ses jours dans l'exercice des plus belles et des plus héroïques vertus , Dieu exaltait aux yeux des hommes la sainteté de son serviteur. L'histoire nous a gardé fidèlement le souvenir des prodiges nombreux que le saint évêque opéra dans le cours de sa bienheureuse vie, et si les bornes de cette notice ne nous permettent pas de recueillir tous ces faits merveilleux, nous en choisirons du moins quelques-uns pour la plus grande édification de nos lecteurs.
Un jour que notre Saint allait à travers une gorge resserrée et profonde, à Alagon (aujourd'hui Réallon), paroisse éloignée d'Embrun d'environ deux lieues (1), un énorme rocher se détache tout à coup du sommet de la montagne, se précipite et va l'écraser dans sa chute ; la suite de Pélade pousse un cri
(1) Après la mort de saint Pélade , la paroisse de Réallon le prit pour Patron.
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d'effroi et recule précipitamment, mais lui, sans se troubler, fait le signe de la croix , et l'on voit soudain le rocher se détourner de sa direction première et tomber à quelques pas de là sans blesser personne. Les bréviaires d'Embrun , de Gironne et de Barcelonne font mention de ce prodige dans la légende du Saint.
Une jeune personne, mordue au bras par un serpent, souffrait horriblement de cette morsure ; l'enflure avait déjà gagné tout le corps, et l'on craignait pour sa vie. Pleine de foi, elle court au saint évêque, se prosterne à ses pieds, demandant un miracle. Touché de compassion à la vue des douleurs et des dangers de l'humble suppliante, Pélade prie et obtient son entière et subite guérison.
Une autre fois, c'est le fils unique d'une pauvre veuve, atteint d'une paralysie complète , qu'il guérit instantanément par l'onction de l'huile sainte ; c'est un homme à l'agonie à qui il rend la santé en lui mettant dans la bouche un peu de pain béni ; c'est le démon qu'il chasse du corps d'un possédé en l'oignant avec le saint chrême.
Dieu se plaisait ainsi à tromper les calculs de la profonde humilité de Pélade et à l'élever devant tout son peuple. De son côté , l'infatigable pontife ne cessait de correspondre fidèlement à des grâces si extraordinaires et d'étendre le règne de la religion dont il était le puissant ministre.
Son épiscopat fut rempli d'oeuvres de zèle qui attestent combien il avait à cœur de rétablir le culte divin interrompu ou de lui donner plus de solennité. Il consacra à Rame une église. Cette ville , station romaine marquée dans l'itinéraire
d'Antonin et les tables de Puttinger , était bâtie dans une petite plaine, sur la rive droite de la Durance, entre les villages actuels de Champcela et de la Roche; mais les débordements de la rivière ayant envahi ce territoire, ceux qui l'habitaient s'établirent ailleurs. En 1444, la paroisse de Rame fut unie à celle de la Roche en vertu d'une bulle d'Eugène IY, et, en 1507, Guillestre fit bâtir une église plus vaste, qui existe encore, parce qu'un grand nombre des habitants de Rame étaient venus s'y fixer. Elle fut consacrée , le 15 novembre 1532, sous le titre de la bienheureuse Vierge Marie d'Aquilon. (Beatissimœ virginis Mariœ de Aqailone.)
Pélade consacra cinq autres églises que lui-même avait fait bâtir : à Embrun, celle de Saint-Genès et celle de Saint- Martin (elles n'existent plus) ; une à Chorges, sous le titre de saint Victor, martyrisé à Marseille ; la quatrième à la Roche, sous le titre de saint Laurent, martyr, comme l'avait été celle de Rame; la cinquième au Sauze, sous le titre de saint Martin, évêque de Tours. 11 avait encore fait construire à Embrun l'église de Saint- Vincent et de Saint-Oronce, martyrs; mais comme elle n'était pas tout à fait terminée à l'époque de sa mort, l'honneur d'en faire la dédicace fut réservé à son successeur , Gallican II.
Enfin, après une carrière pleine de vertus et de mérites et illustrée par cinq années d'épiscopat, le bienheureux Pélade s'endormit paisiblement dans le Seigneur, vers l'an 538 et le six janvier. Aujourd'hui, on célèbre sa fête le 28 du même mois.
Au même temps que Dieu couronnait dans le ciel son fidèle serviteur, les hommes frappés de l'éclat de ses vertus, s'empressaient ici-bas d'honorer sa mémoire et de placer ses restes vénérés sur les autels , et les prodiges qu'il opérait pendant sa vie , continuèrent tout aussi nombreux après sa mort, car l'action des saints sur la terre n'est pas limitée aux quelques années de leur courte existence; la mort, au contraire , leur donne une plénitude de vie et de puissance qui d'ordinaire se révèle par d'éclatants miracles.
Un jour, on apporta le corps d'un enfant sur l'autel où reposaient les saintes reliques , et aussitôt le mort ressuscita à la vie.
Un paralytique ne pouvait, depuis de longues années, sans le secours d'une main étrangère , se remuer dans son lit. Il fit vœu, un soir, si Dieu lui rendait la santé, de célébrer toujours, avec dévotion, la fête de saint Pélade, et le matin se trouvant parfaitement guéri, il se lève, parcourt avec joie la maison et invite ses parents à se réjouir.
Ces miracles furent bientôt connus dans toute la contrée , et l'Eglise d'Embrun garda longtemps ce riche et précieux trésor. Mais un jour ces reliques lui furent enlevées furtivement par un religieux bénédictin de Portella en Espagne. Ce religieux partit donc chargé de ces ossements sacrés dont il voulait enrichir son couvent. Or, arrivé à Champrodon en Catalogne, il se sentit arrêté par une force irrésistible, et ne
pouvant aller plus loin, il se vit contraint de les déposer dans le monastère de Saint-Pierre, près de cette ville, au diocèse de Gironne. Dieu le permettait , peut-être , pour dédommager ces pays qui avaient perdu les corps des saints martyrs Vincent , Oronce et Victor , transportés , comme nous l'avons dit précédemment, des environs de Gironne à Embrun. La fête de cette translation se célèbre, en Espagne, le 21 juin.
Les religieux de Saint-Pierre renfermèrent le saint corps dans une riche châsse d'argent, ornée de ciselures qui rappelaient les hauts faits du glorieux confesseur de la foi, et, chaque année , ils l'exposaient à la vénération des fidèles ; cette cérémonie attirait toujours une grande affluence de peuple, et Dieu attestait par des miracles de tout genre qu'il avait pour agréables les hommages rendus à la mémoire de son pieux serviteur.
Le monastère de Saint-Pierre distribua libéralement plusieurs parcelles de ces reliques à diverses Eglises d'Espagne. On ne pensait pas qu'un jour cette maison sainte, si visiblement favorisée de Dieu , serait dépouillée pour un temps de cette arche de salut.
La guerre, en effet, s'alluma vers l'an 1470 , entre la France et l'Espagne; la Catalogne en fut le premier théâtre. Les troupes françaises s'étant rendues maîtresses de Champrodon (1),
(i) Champrodon, successivement appelé Camprodon, Rodes, Rodon, Rodipoïis, était ville épiscopale; mais, ayant perdu de son importance, elle fut annexée au diocèse de Gironne. Elle avait été bâtie par les Rodiens, où est l'abbaye de Saint-Pierre. Ortellius nous apprend qu'après sa ruine , on construisit non loin de là , vers l'ouest , une place forte appelée Rosa, ce qui n'est autre chose que le nom grec Rodon traduit en latin.
en démolirent les murailles, et livrèrent la ville au pillage* L'or et l'argent, les ornements d'église, les reliques des saints, tout fut emporté. Le corps de saint Pelade, enfermé dans une châsse d'argent, fut chargé sur une hête de somme. On chemina jusqu'à un défilé qui est entre la ville de Prats-de- Mollo (1) et celle d'Arles (2). La mule qui portait la châsse tomba alors dans un précipice ; on en fut très-alarmé ; cependant, ni le coffre dont nous avons parlé, ni le corps de saint Pélade n'avaient été endommagés dans cette chute. Les soldats étonnés reprirent donc leur marche. A Perpignan, ils s'aperçurent qu'il découlait de la tête de saint Pélade une eau miraculeuse, et l'on s'en servit pour la guérison des malades.
Le saint corps resta longtemps dans le château de Perpignan, presque oublié des soldats indévots et surtout du commandant de la place, lequel mourut d'une maladie inconnue.
Quelques jours après cet événement, Banaqui, gouverneur de Carcassonne , fit porter en cette dernière ville la sainte relique. L'évêque de ce lieu, frère du gouverneur, ayant appris qu'une multitude de prodiges s'étaient opérés à Montpellier, par l'invocation de saint Pélade, avait conçu le désir de s'emparer des ossements du pontife. Il conserva cet espoir pendant trois ou quatre ans ; il en écrivit au Pape ,
(1) Prats-de-Mollo sur Tech, bourg fortifié de Frauce, dans les Pyrénées Orientales.
(2) Il ne s'agit pas ici de l'antique ville d'Arles, mais du bourg d'Arles dans les Pyrénées Orientales.
conjointement avec son frère , pour qu'il lui fût permis d'en disposer à son gré en faveur de quelque monastère de son diocèse, alléguant que Champrodon, entièrement démantelé, ne pouvait les soustraire aux ennemis du dehors. Mais, pour toute réponse , le souverain pontife l'invita à rendre le précieux dépôt aux premiers possesseurs. Peu après , l'illustre suppliant, quoique à la fleur de l'âge, fut atteint d'une maladie mortelle; reconnaissant alors ce que son dessein avait d'injuste, il recommanda avec instance, à ses proches, de restituer la relique.
Le gouverneur de Carcassonne ne se hâta point d'exécuter les volontés de son frère ; il fit transporter le corps de saint Pélade au château de Beaucaire, puis au château de Châtillon, où, ayant reçu la visite du légat du Pape, il obtint, eu égard à ses bons offices, la permission de disposer de la relique, et il reçut de Rome à ce sujet des lettres authentiques.
Mais le cardinal-légat n'était pas encore arrivé en France que, le 21 juin, fête de la translation des reliques de saint Pélade , M. le gouverneur, combattant en Bourgogne , se vit en si grand danger de perdre la vie , qu'il voulut se recommander au glorieux pontife, promettant de rendre les reliques au monastère de Saint-Pierre. Il mit néanmoins à son offre de telles réserves, qu'ayant fait ses propositions aux habitants de Champrodon, ceux-ci, indignés, songèrent à se pourvoir en justice,
Sur ces entrefaites, continuant de paraître sur les champs de bataille, il reçut, proche du château de Cariât, une large blessure à la cuisse. Les chirurgiens étaient d'avis d'en venir à l'amputation , quand le dépositaire infidèle invoqua de nouveau saint Pélade et recouvra la santé, sans toutefois tenir mieux sa promesse. Dieu punit enfin cette perfidie. Dans un autre combat, Banaqui reçut un coup d'arquebuse et fut renversé de cheval, criant : « Je suis mort. » Le roi de France , qui se trouvait présent , essaya de relever son courage; mais le gouverneur lui répondit : « Sire, je supplie Votre Majesté de permettre que je me retire. » Il l'obtint, fît son testament et mourut.
Conformément à ses dispositions dernières , la vicomtesse de la Yalère manda aux religieux de Champrodon de venir prendre eux-mêmes les saintes reliques , leur assurant que tout serait fidèlement rendu.
Trois prêtres, un juré ou notable et plusieurs autres personnes furent donc députés à cet effet. On leur remit le saint corps, une perle précieuse qui avait été enchâssée dans l'anneau pastoral du pieux évêque, une parcelle de la vraie croix et une épine de la sainte couronne , le tout dans de magnifiques boîtes d'argent.
On plaça le riche fardeau sur un char attelé de deux chevaux et escorté par deux hommes d'armes. Durant le trajet, on remarqua , non sans surprise , que la pluie qui tombait quelquefois par torrents, respectait les reliques et ceux qui les accompagnaient; les deux flambeaux éclairés près du coffre ne s'éteignirent pas , quoique le vent soufflât souvent
avec violence. En Catalogne , plusieurs cloches ébranlées par une puissance inconnue, annoncèrent miraculeusement l'entrée du convoi. Ainsi eut lieu cette translation du corps de saint Pélade. Tout ce récit est tiré d'une relation que l'abbé du monastère de Champrodon en fit à Pierre Léopard, célèbre chanoine de l'Eglise de Barcelone en Catalogne, et l'abbé l'avait extraite des anciens registres de cette dernière ville.
La peste , depuis lors , fit plusieurs fois d'affreux ravages dans les environs de Champrodon ; mais elle ne sévit jamais dans cette ville, tant qu'elle fut protégée par les saintes reliques. Pendant les orages, on exposait solennellement ces mêmes reliques, et le ciel aussitôt se rassérénait. Presque tous les jours arrivaient au monastère des personnes souffrant de maux d'yeux : on appliquait sur la partie affectée la pierre précieuse de l'anneau de saint Pélade, et elles recouvraient entièrement la vue. Cette pierre a une telle vertu , ajoute l'historien comtemporain, que la placer sur les yeux malades et les guérir est une seule et même chose. On invoquait encore le Saint pour les maux de tête.
Une nouvelle invasion, que Dieu voulait nous rendre favorable, eut encore lieu en Espagne, dans l'année 4484. On ne doit pas la confondre avec celle dont nous venons de parler, ni avec celle qui arriva en 1496. Dans cette seconde invasion, Tanguin du Châtel, vicomte de Bellière, lieutenant
des armées du roi Charles VIII, ayant livré encore une fois Champrodon au pillage, le monastère de Saint-Pierre en souffrit plus qu'aucun autre établissement. Tout fut enlevé par les soldats : joyaux, meubles précieux, ornements sacrés, reliques des saints.
Mais noble Jean Richier, seigneur de Mont-Gardin, près de Chorges , officier de l'armée française, racheta la châsse de saint Pélade dans le dessein de la rendre plus tard aux religieux. La paix ayant donc été conclue entre le roi de France et le roi d'Aragon , le précieux dépôt fut reporté au monastère dont il avait été déplacé deux fois, et, sur le désir du pieux officier , les religieux reconnaissants , lui cédèrent un bras du Saint ; cette donation fut consignée dans un procès-verbal authentique.
De retour chez lui, noble Richier plaça cette relique insigne dans sa chapelle attenante à l'église paroissiale. Jean Bayle, d'une famille noble du Briançonnais, et qui résidait au Villard-Saint-Pancrace , élu archevêque d'Embrun en 1457, vérifia, dans une de ses visites, l'authenticité de cette relique et la scella de nouveau. On présume que c'est depuis cette époque que Mont-Gardin a choisi saint Pélade pour principal patron, car son église était primitivement sous le titre de l'Assomption de la bienheureuse vierge Marie.
En 1764, Bernardin-François Fouquet, archevêque d'Embrun, reconnut la même relique, et à cette occasion, le seigneur de Mont-Gardin fit don au chapitre d'Embrun de la moitié du bras de saint Pélade; ce fragment fut enfermé dans un buste de bronze doré, et continue d'être exposé, avec
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les reliques des saints Marcellin, Vincent et Domnin , à la vénération publique , dans la cathédrale d'Embrun. La confiance des fidèles est encore récompensée , de nos jours , par des grâces bien signalées , et si nous avions la vivacité de foi de nos pères, comme eux, nous verrions les morts ressusciter au pied des restes vénérés du saint pontife, les paralytiques retrouver le libre exercice de leurs membres , et les aveugles l'usage de la vue.
Que le souvenir de tant de prodiges et de tant de vertus , source de tant d'honneurs rendus aux Saints, ne soient pas stérile pour nous !
Appliquons-nous à imiter saint Pélade en particulier, dans son humilité profonde , dans sa pureté sans tache , dans son ardente charité , et surtout dans sa tendre dévotion aux saints Anges. Comme à lui, ces célestes intelligences nous accorderont aide et secours contre les ennemis du salut et les dangers de la vie.
Mais quelle n'a pas été peut-être notre indifférence et notre peu d'amour? Combien de fois n'avons-nous pas résisté à leurs charitables et affectueux conseils? Combien de fois n'ont-ils pas été forcés peut-être de nous suivre sur le chemin du crime, en pleurant, en se voilant la face de leurs ailes, pour nous relever dans nos chutes, nous arrêter sur les bords de l'abîme, et nous ramener, enfants prodigues, vers la maison paternelle. « Aimons donc affectueusement les bons Anges, s'écrie saint Bernard, aimons-les comme les illustres habitants de la céleste patrie , desquels nous espérons devenir un jour les cohéritiers et les concitoyens. Aimons-les comme
des tuteurs et des guides que le père des miséricordes a chargés de nous protéger et de nous conduire. Recourons à eux dans toutes les tentations, dans tous les périls, dans toutes les adversités, dans toutes nos affaires épineuses, dans tous nos doutes, dans toutes nos entreprises ; implorons leur secours, demandons-leur qu'ils nous éclairent, qu'ils nous encouragent, qu'ils nous assistent, et disons-leur, dans toutes les occasions difficiles , comme les apôtres disaient à Jésus : « Seigneur, sauvez-nous : nous périssons. »