‹ Histoire hagiologique du diocèse de GapChapitre 19 sur 43 · S. DONAT · texte numérisé non relu

S. DONAT

ie siècle. — 18 août.

ar sa naissance , saint Donat appartient à l'Eglise d'Orléans, qui est notre mère à nous aussi dans le sacerdoce; c'est pourquoi nous écrivons cette ^ vie du pieux solitaire comme la vie d'un frère et | d'un ami, charmé que nous sommes de le retrouver honoré d'un culte spécial dans notre diocèse (1). Le saint naquit dans cette antique cité, vers la fin du 5e siècle. Son intelligence fut si précoce, qu'à peine âgé de trois ans , ses parents lui donnèrent un maître pour l'initier

(i) Mgr Jean-Irénée Depéry a reçu la prêtrise dans la cathédrale d'Orléans, le 25 décembre 1820 , des mains de Mgr Pierre Marin-Rouph de Varicourt , évêque d'Orléans .

aux sciences humaines. Il sut bientôt le psautier par cœur, et à douze ans, il aurait pu, disent les légendaires, réciter la Bible en entier, tant sa mémoire était prodigieuse.

Cette vive inclination, cette merveilleuse facilité pour l'étude, jointes à l'amour de la vertu, développèrent rapidement en lui les germes féconds de la sainteté et de la science. L' évêque d'Orléans, frappé des dispositions étonnantes du jeune Donat et plus encore de la douceur de son caractère qui lui avait fait donner le surnom d'Enfant de Bien, le plaça parmi ses clercs, puis en considération de son rare mérite, il lui conféra, avant l'âge, le diaconat, et peu de temps après l'ordre de la prêtrise.

Le saint jeune homme se montra digne, par sa maturité, de la haute confiance que lui accordait alors son évêque; mais tandis qu'il se livrait aux fonctions du sacré ministère avec ce zèle et cet élan que la charité sacerdotale met au cœur du saint prêtre , il entendit au fond de son âme la voix du Seigneur, qui lui disait, comme autrefois à Abraham : « Sortez de votre patrie , quittez votre famille , et passez dans la terre que je vous montrerai. (Gen. 12. 1.) »

Donat crut à cette parole , et après être allé prier sur le tombeau glorieux de saint Martin de Tours , fortifié dans son héroïque résolution, il s'arrache aux embrassements de sa famille , à la paternelle affection de son évêque , il dit adieu à la ville d'Orléans , et il va sans inquiétude et sans crainte à la recherche de cette autre patrie que le doigt de Dieu lui indiquera ; magnifique exemple de l'abandon total entre les mains de la Providence d'une âme qui poursuit le royaume

des cieux, dit saint Jérôme, à travers les larmes d'une tendre mère et les étreintes d'un père affligé.

Mais il n'était pas seul à entendre la voix puissante de la grâce et à la suivre. Marius, son ami d'enfance, l'accompagnait dans cette longue et fatigante recherche qu'il faisait d'une solitude. Celui-ci , issu d'une honnête famille , avait quitté sans regret les douceurs et les espérances de la vie mondaine pour les voies austères de la vie cénobitique. Ils marchaient donc devant eux, ces deux amis, pleins de confiance dans le Seigneur et bien assurés qu'il leur fixerait lui-même le lieu de la halte et du repos. Leur espérance ne fut pas vaine : après avoir traversé plusieurs provinces , ils arrivèrent près de Sisteron. Là, devait avoir lieu une séparation pénible à deux coeurs unis par les forts liens d'une sainte affection. Marius, sur une inspiration du ciel, s'enfermait dans un monastère. Il en fut bientôt tiré , avec le consentement de Gondebaud, roi de Bourgogne, pour être élevé à la dignité d'abbé du monastère de Val-Benoît , construit à cette époque dans une vallée d'abord appelée, d'après d'anciens auteurs, Yallée-Bodonaise , Vallis Bodonensis. L'élection de Marius, par ses frères, fut confirmée par Jean, évêque de Sisteron , son compatriote , car cette contrée, aujourd'hui du diocèse de Valence, dépendait alors de celui de Sisteron, ville qui n'en est distante que de quelques lieues (1).

(1) C'est le patrice Dynamius qui a écrit le premier la vie de saint Marius. Cet auteur est loué dans la lettre du Pape saint Grégoire. Il avait été collecteur général du patrimoine de saint Pierre dans les Gaules.

Donat, appelé au désert, en prit le chemin, et s'enfonçant dans les forêts immenses qui couvraient le pays , il parvint jusqu'à la montagne de Lure.

Le jeune solitaire avait trouvé sa Thébaïde : c'était un site sauvage, entouré de bois épais, où nul bruit humain ne pouvait interrompre le recueillement de l'âme contemplative. Heureux et plein de reconnaissance , il prend possession , au nom de son Dieu , de cette profonde solitude et y dresse sa tente. Mais l'isolement n'épargne pas à l'homme les tentations et les épreuves : c'est même lorsqu'il se trouve seul qu'il est exposé aux combats les plus terribles. Le démon l'apprit bien vite à Donat ; à peine avait-il fixé ses pas au milieu de ce désert, qu'un dragon d'une prodigieuse grandeur s'avance , poussant des sifflements horribles et vomissant des tourbillons de fumée ; autour de lui se dressent une multitude innombrable d'énormes serpents, de hideux reptiles; la forêt entière semble se mouvoir. En présence de cet étrange spectacle, le nouvel Antoine demeure calme, il se prosterne , il élève ses prières vers Dieu , il implore l'assistance du ciel contre les puissances de l'enfer, et l'ange des ténèbres , vaincu par la simplicité de la foi du pieux solitaire , cesse de l'épouvanter; les sinistres fantômes qui l'obsédaient tout à l'heure s'évanouissent , et il peut en paix goûter le calme et le repos de sa mystérieuse retraite dans l'antre même du monstre dont il fît sa cellule.

Donat partageait son temps entre la psalmodie, la lecture, la contemplation, et les actes d'une rigoureuse pénitence; il avait pour lit la terre nue; pour vêtement, un rude cilice; pour apaiser sa faim , les fruits sauvages , et pour étancher sa soif, l'eau du torrent ; aussi la bonne odeur de cette vie et des vertus du Saint se répandit bientôt au loin , comme le doux parfum des humbles plantes de nos montagnes.

Mais la voix qui avait appelé le jeune prêtre dans le désert allait pour quelque temps le rejeter au milieu des fatigues et des périls du ministère apostolique ; elle se fît entendre , lui prescrivant de quitter les joies de sa chère solitude et de voler au secours des brebis perdues de la maison d'Israël.

Il ne sait qu'obéir : il sort donc de sa retraite; iï se montre avec cet extérieur recueilli et mortifié qui impressionne et il communique au dehors le feu céleste qui le consume. Une abondante moisson s'offrait à son zèle. Les populations des contrées voisines étaient, quelques-unes ensevelies encore dans les ténèbres de l'idolâtrie , d'autres chrétiennes de nom seulement et tombées dans un matérialisme abject ou une mortelle indifférence. Le jeune apôtre se met à l'œuvre : avec une douce et mâle éloquence qui porte dans les cœurs la conviction, le repentir et l'amour, il prêche la vérité de la croix , le mensonge de l'idolâtrie , les miséricordes du Sauveur, les mystères de sa douloureuse passion, ses plaies sacrées , ses bras étendus , ses pieds ensanglantés

150 HISTOIRE HAGIOLGGIQUE

sa tête couronnée d'épines , son cœur percé ; il rappelle la beauté de la vertu , la brièveté des plaisirs , l'éternité de la gloire céleste , et il parle avec une onction si pénétrante , Dieu donne tant de vertu aux efforts de son zèle , que les restes de l'idolâtrie disparaissent, et que la vigueur du christianisme refleurit sur une terre aride et désolée. Ces conversions éclatantes excitèrent la haine de Celse, proconsul des Alpes maritimes, qui, indigné des pertes, qu'avait essuyées le culte des idoles à la suite des prédications de Donat, le fit battre de verges, et lui défendit, sous peine de mort , de sortir jamais plus de son désert.

Heureux d'avoir pu souffrir persécution pour le nom de J. G., notre Saint reprit le chemin de sa solitude. Mais à peine y fut-il rentré, que la fille de Celse perdit subitement la vue. Dans ses cruelles souffrances, elle appelait sans cesse Donat à son secours , soit à cause du bruit de ses miracles , soit qu'elle fut inspirée de Dieu.

Celse, qui aimait sa fille, fit chercher le saint solitaire et le fit chercher longtemps sans résultat; lorsqu'un paysan, courant après un bœuf qui s'était égaré, aperçut Donat au fond de sa grotte, chantant les louanges de Dieu. Il s'empresse d'en donner avis à Celse. Le sénateur partit sur-le-champ, accompagné de la mère de la jeune aveugle. Ils employèrent en leur faveur plusieurs personnes de distinction, entre autres l'évêque de Sisteron, pour les réconcilier avec celui qu'ils croyaient irrité contre eux. Ce prélat se laissa persuader. Il alla voir le pieux solitaire et le pria d'intercéder auprès de Dieu pour la guérison de cette fille et le salut de toute la famille de Celse.

Donat reçut ces ordres avec joie; il suivit Celse jusqu'en sa maison ; il rendit la vue à la jeune fille et opéra la conversion de toute cette famille. La nouvelle s'en répandit bientôt et la foi s'accrût dans les âmes. Ce miracle fut cause qu'une multitude de malades se pressa autour de lui ; tous y trouvèrent leur parfaite et entière guérison.

Enfin à force d'instances, Donat obtint de l'évêque de Sisteron la liberté de rentrer en son ermitage. Mais son zèle pour le salut de ses frères le suivra dans la solitude; du haut de sa montagne, nouveau Moïse, il lèvera les mains au ciel pour en faire descendre ces grâces de choix qui touchent le cœur et le convertissent. Ce sera là encore une continuation de la vie apostolique.

Seul dans sa profonde retraite , le pieux ermite ne put pendant longtemps joindre à la prière le sacrifice; personne n'était là pour l'aider à monter au saint autel et à offrir l'hostie de louanges; il souffrait cruellement d'être ainsi privé de cette immense consolation du prêtre, lorsqu'un jeune homme d'Embrun, nommé Florent, vint se mettre sous sa conduite.

Florent avait ouï parler du saint anachorète ; épris de ses vertus, de sa vie cachée et pénitente, il voulut s'attacher à ses pas et vivre avec lui au désert. 11 monte donc à cheval, et telle était , nous dit la tradition populaire , l'ardeur qui l'emportait vers saint Donat, qu'il parcourut en quatre

heures l'espace de quinze lieues qui séparent Embrun de la montagne de Lure. Il se jette aux pieds du solitaire , lui fait part de ses pieux désirs , le conjure de le recevoir et de lui permettre de construire une cellule auprès de la sienne. Le saint confesseur l'écoute avec admiration, le relève avec bonté, l'embrasse avec tendresse, et ayant éprouvé pendant quelque temps sa vocation qui sut résister à l'inconstance de la jeunesse et à la fougue des passions, si violentes à cet âge , il le regarda dès lors comme son fils.

Mais le père de Florent s'était mis à sa poursuite. Après bien des recherches, il arrive enfin dans l'ermitage du solitaire. Prières, menaces, promesses, tout fut employé pour toucher le cœur du jeune novice, et tout fut inutile. La grâce triompha de la nature , et le père attendri n'insista pas davantage. Donat, assuré plus que jamais de la droiture et de la ferveur de son disciple, lui permit de vivre d'une vie plus intime encore avec lui. Florent méritait bien cette sainte affection. Il assistait Donat à l'autel avec un recueillement extatique , priait avec lui, travaillait à ses côtés, et apprenait, en le voyant et en l'écoutant, à servir Dieu dans la simplicité d'un cœur parfait.

Tout près de leur solitude , Donat et Florent avaient choisi une terre propice et y avaient planté une petite vigne; ils la cultivaient avec soin pour l'usage du sacrifice ; au temps de la maturité , ils en pressaient religieusement le raisin et conservaient, comme chose sainte, ce vin qui devait, chaque jour, être changé au sang de Jésus-Christ.

Dès la première année , les ceps se couvrirent de pampres

et de fruits. Or, au temps que les raisins étaient en pleine maturité , un étranger qui aperçut par hasard cette vigne en des lieux si reculés, se permit d'en détacher quelques grappes pour satisfaire sa sensualité ; mais à peine eut-il porté les grains de ce raisin à sa bouche, qu'il sentit une douleur trèsvive, et il eût infailliblement perdu la vie, si Donat, attiré par ses cris, n'eût prié pour lui et obtenu sa guérison. Dieu ne nous apprend-il pas, par ce fait surprenant, avec quelle vigilance il protège tout ce qui sert à l'auguste sacrifice? Aussi voyons-nous dans les siècles de grande foi , les religieux, dans les couvents, revêtus des ornements sacerdotaux semer le blé, en recueillir les épis, et en pétrir le pain qu'ensuite ils devaient consacrer sur l'autel; et les princes et les princesses de la terre tenir à honneur de préparer euxmêmes, de leurs mains royales, le pain et le vin de l'oblation : touchant usage qui révèle le respect profond dont la foi surabondante alors savait entourer nos saints mystères !

La vie de nos deux saints, semblable à celle des premiers solitaires dans le silence de la Thébaïde , en avait tout le charme et l'innocence. Chaque jour, leur âme montait plus haut et se perdait, absorbée dans une ineffable union avec Dieu : ainsi l'on voit, dans les chaudes matinées du printemps, la rosée, attirée par les rayons du soleil, s'élever vers lui, et sous son action puissante, s'évaporer peu à peu dans les airs. Un jour communiquait à un autre jour, une nuit enseignait à une autre nuit; et, pendant ce mystérieux concert, les heures, les années s'écoulaient, avec la rapidité d'un fleuve, emportant ces deux âmes vers l'Océan sans rivages de l'éternel amour.

HISTOIRE IIAGIOLOGÏQUÊ

Dieu a semé les saints dans le firmament de son Eglise comme les astres dans le firmament du ciel, et il les a destinés à éclairer, à embraser le monde des âmes; aussi veut-il souvent que leurs vertus cachées éclatent au grand jour. La vie angélique de Donat devait, une fois encore, édifier les hommes.

Saint Gallican ï, alors archevêque d'Embrun, l'appela de la solitude, dans sa ville épiscopale, et le pieux ermite, enfant d'obéissance, s'empressa à la voix de son supérieur et de son père , se rendit auprès de lui à Embrun et y demeura quelque temps. Il y fut assiégé des respects et de la vénération du peuple. La réputation de sa sainteté se répandit au loin, et l'éclat de ses prodiges lui acquit une telle confiance, qu'après sa mort, on bâtit en son honneur, dans cette ville, une église qui porte son nom, comme le désert de Lure est encore appelé la Combe-de-Saint-Donat.

Saint Antoine , le grand solitaire , avait coutume de dire : « Comme les poissons meurent en restant sur la terre sèche, ainsi les moines en demeurant dans le monde. Ils doivent autant s'empresser de s'enfoncer dans leur cellule que les poissons dans l'eau , de peur qu'ils ne négligent les méditations saintes qui font l'aliment de leur cœur. » Donat, comprenait la vérité de ces paroles ; à lui aussi il fallait l'air de la solitude , les rochers et les bois. Et puis il sentait la mort venir et il voulait y préparer son âme, dans la grotte

isolée où il avait vieilli. Il revint donc à Lure, et il y attendit, dans les rigides pratiques de la pénitence, l'appel suprême de son Dieu.

Un jour, Marius dont nous avons parlé, eut révélation, en son monastère de Val-Benoît, que son ami d'enfance était sur le point de rendre le dernier soupir. Aussitôt le saint abbé se met en marche, et se laissant conduire par l'inspiration divine, il arriva au désert de Lure. Donat respirait encore. Marius se pencha sur la couche du saint solitaire ; les deux amis se reconnurent, leurs mains se serrèrent, et leurs âmes s'unirent dans un saint baiser. Quelle jouissance pour l'un et pour l'autre ! et surtout quelle grâce pour Donat, d'être si providentiellement secouru, consolé, et de pouvoir expirer entre les bras d'un ami et d'un saint !

On put encore administrer le viatique au mourant. C'est au milieu des touchantes exhortations de Marius , que Donat, déjà en possession de l'objet de son amour, s'endormit en Dieu, du sommeil de paix, qui est pour le juste le terme de ses misères et le commencement de l'éternel bonheur. On entendit aussitôt les doux concerts des anges, accompagnant de leurs joyeuses mélodies cette âme bienheureuse qui s'envolait vers les cieux. C'était le 16 août de l'année 522 (1).

Marius confia à la terre les dépouilles mortelles du saint solitaire auquel il venait de fermer les yeux : il l'ensevelit dans le lieu même où il venait de terminer son innocente vie; ainsi l'antre qu'avait habité Donat lui servit de sépulcre;

(1) Archives de Boscodon» Vila S. Donalî,

telle était alors la coutume d'inhumer les solitaires. Ces soinë pieux accomplis, l'abbé de Val-Benoît reprit tristement le chemin de son monastère. Ne dirait-on pas Antoine, le modèle de la vie solitaire, bravant les années et les déserts, pour venir visiter Paul et remplir envers lui les derniers devoirs de la charité chrétienne?

Peu satisfait néanmoins de ce qu'il venait de faire pour son ami, Marius conçut le projet de s'établir gardien du sacré tombeau. Il compta sur les mérites de celui qui n'avait cessé de l'édifier, et il ne douta point que le saint confesseur n'obtînt de Dieu les grâces les plus signalées aux religieux qui se dévoueraient pour aller habiter la même solitude ; au reste , il voyait en ceci un devoir rendu à la mémoire d'un intime ami. Un monastère fut donc construit peu de temps après , proche de la cellule de Donat, convertie en une chapelle; et les louanges de Dieu ne cessèrent de retentir dans ces lieux sauvages, jusqu'à ce que les Arabes d'Afrique, envahissant nos contrées et se retranchant surtout dans les montagnes, forcèrent les pieux enfants de Saint-Benoît à fuir devant eux et à quitter leur solitude.

Alors le premier soin de la petite colonie fut de mettre à couvert les reliques du saint solitaire , sur la tombe duquel elle n'avait cessé d'élever sa voix , en même temps que Dieu n'avait cessé d'y multiplier les prodiges.

Le corps de saint Donat fut donc transporté à Sisteron , d'où une partie de ces précieuses reliques fut distribuée à l'Eglise d'Avignon , qui dès lors célébra la fête de saint Donat sous le rit Double majeur; une autre partie fut cédée à

l'église paroissiale de Saint-Donat d'Embrun , où l'on n'a pas cessé, jusqu'à ce jour, de célébrer la fête du saint, le 18 août; plusieurs autres parcelles furent aussi accordées à d'autres églises de Provence, comme il est dit dans l'histoire de cette province par Honoré Bouche.

Au départ des Sarrasins , l'ancien tombeau de Donat fut de nouveau gardé par une colonie de Bénédictins. Dieu le permettait ainsi pour la glorification de son serviteur et le salut de beaucoup d'âmes.

Adélaïs, comtesse de Forcalquier, qui avait été mise en possession de ce lieu béni et de plusieurs autres domaines, par Guillaume Y son père , comte de Forcalquier et d'Embrun, descendant de Guillaume premier ou Bérard de Saxe, qui expulsa les Arabes de nos contrées, céda vers la fin du onzième siècle les ruines vénérables de l'antique abbaye des Bénédictins à Gérard , ancien abbé d'Oulx , qui avait été élu évêque de Sisteron et de Forcalquier, dans un concile d'Avignon, et sacré évêque par le Pape Nicolas.

Ensuite, Foulque-d'Alson et quelques autres seigneurs craignant Dieu, ayant restauré cette abbaye, aux si doux souvenirs , et consacré l'église à la sainte Yierge , cédèrent le tout à Pierre de Sabran, évêque de Sisteron, proche parent de Reynier de Claustral, de la maison de Sabran en Provence, lequel Reynier avait épousé la fille de Guillaume YI , descendant de la comtesse Adélaïs , première donatrice.

De Reynier de Claustral descendent Gursande II , épouse d'Ildefonse, comte de Provence, et Béatrix de Sabran, qui

épousa André , Dauphin de Viennois , dont nous parlerons plusieurs fois dans la 2me partie de cet ouvrage.

Pierre de Sabran , évêque de Sisteron, de l'an 1142 à 1169, fut donc mis en possession de l'abbaye de Lure avant Tannée 1170; mais le dessein de ce prélat et celui des donateurs était d'y appeler aussitôt une communauté de Bénédictins, afin de renouer la chaîne des traditions qui avait été brisée à l'époque des Arabes.

Or, en ce temps, l'abbaye de Boscodon, dans le diocèse d'Embrun , dont nous expliquerons plus bas l'origine , était florissante et nombreuse. Guigues de Bevel, qui en était supérieur, était un homme très-recommandable. Pierre, évêque de Sisteron, s'adressa à lui. Et le saint abbé , n'ignorant point la tradition des Bénédictins, qui s'étaient les premiers établis à Lure , sachant aussi toute la dévotion que les populations du diocèse d'Embrun, de Gap, de Sisteron et de toute la Provence avaient pour saint Donat, s'empressa d'accepter une offre si avantageuse; nous traduisons ici en français l'acte de cette donation, écrit en latin :

« Foulques d'Alson, Fréjols et Bambaud son frère, pareillement Baymond Laltir son neveu, Gondebert du Val et son frère Guillaume, ainsi que ses enfants, Léger et Gondebert, Bertrand de Graverson, Guillaume de Mont-Laur, et Léger, frère d'Elfand, ont donné à Dieu et à Guigues, abbé de Boscodon, et aux religieux de ce lieu, pour le repos de

leurs âmes et celles de leurs parents , la localité de Lure , conformément aux limites posées en présence de seigneur Pierre, évêque de Sisteron. Les témoins de cette donation sont : Pierre , évêque , entre les mains duquel a été remis le présent acte, et plusieurs autres personnes dont les noms suivent (1). »

D'après les archives de Boscodon, cet acte fut approuvé par le comte de Forcalquier, Guillaume III , dans le couvent de Sainte-Marie , du bourg de Manosque. Guillaume IV , neveu du précédent, le confirma, et fit même quelques nouveaux dons , ainsi que le prouve l'acte suivant :

« Moi , Guillaume , comte de Forcalquier avec mon frère Bertrand, pour le repos de mon âme et celle de mes parents, je donne, loue et concède à Guigues, abbé de Boscodon (ou Boscaudum), et à ses frères servant Dieu, ainsi qu'à leurs successeurs, le lieu situé sur la montagne de Lure, près de la Fontaine de Martarol, pour l'établissement d'une abbaye, et tout ce qu'ils auront besoin de cultiver dans ces lieux montagneux pour leur entier entretien.... Cette donation est faite au bourg de Manosque, dans le cloître de la B. Y. Marie. Les témoins de cette donation sont : Hugues Guillaume, archidiacre de Sisteron, plusieurs autres,... et le prêtre Giraud, qui en a dressé l'acte. »

Jean Colombi (2), en parlant des évêques de Sisteron, nous apprend que , d'après les lettres du pape Alexandre

(1) Gallia Christiana.

(2) De rébus gestis Episcoporum sistaricensium. Lib. 4,

IV, en date cle 1255, cette abbaye avait plusieurs autres maisons, prieurés ou églises sous sa dépendance, entre autres Sainte-Marie-de-Réal , Saint-Pierre-de-Lampson , Saint-Gerald-de-Podiapin , Sainte-Marie-de-Duman , Saint-Pierre-de- Rochet , Saint-Nazaire , et les Eglises de Saint-Roch , de Vols, de Clausonne, de Glove-Combe, et enfin plusieurs autres droits et redevances à Marseille, Aix, Manosque, Folcalquier, Mison, Ribiez, Molior, Reline, Curel, Mont-Laur, Rhevesti, Alson , et sur les Eglises de Saint-Michel, de Saint-Etienne, et dans plusieurs autres villes et villages.

Déjà, en 1176, le pape Alexandre III avait confirmé la fondation de Lure ainsi que celle de Roscodon; en 1518, Jean XXII, siégeant à Avignon, unit cette abbaye au chapitre d'Avignon , au même temps qu'il déclarait unie à Roscodon l'abbaye de Saint-Michel-de-la-Cluse , au diocèse de Turin. Nous ne savons jusqu'à quel temps ces annexes furent maintenues. Celle de Lure avec Avignon tenait encore en 1417 ; mais voici la liste des abbés du monastère de Lure, tout imparfaite qu'elle est :

1° Guigues de Revel, fondateur et premier abbé, y demeura quelque temps, puis devint évêque de Digne en 1181, d'après les cartulaires de Roscodon et Jean Colombi.

2° Hugues Ier était encore abbé du couvent en 1185. Sous lui, Rernard, évêque de Sisteron, confirma les droits de l'abbaye. Hugues alla ensuite, en qualité d'abbé, à Chalais, dans le diocèse de Grenoble, d'où était venu Guigues de Revel, en se rendant à Roscodon.

5° Imbert succéda à Hugues; ceci est attesté par un

diplôme de Guillaume IV, comte de Provence et de Forcalquier.

4° Rostaing devint encore abbé au temps de Guillaume IV, puisqu'il en est parlé dans les diplômes de ce comte en 1207 : il fut témoin de la fondation de l'abbaye de Tournemire, en l'année 1205.

5° En 1285, l'abbé de Livre, duquel on ignore le nom, assista au concile de Riez.

6° Isnard de Malvoisin , d'une famille noble , est désigné sous la qualité d'abbé de Lure, dès l'année 1507, jusqu'en

7° Astorge, figure comme témoin en un jugement rendu en l'an 1595.

8° Audoin Giraud promet obéissance à Robert, évêque de Sisteron, en l'année 1417, avec réserve toutefois des droits de l'Eglise d'Avignon, eu égard à l'annexe prononcée par Jean XXII.

9° Bertrand de Standolas, prieur claustral de la cathédrale d'Avignon, et abbé en 1456, promet obéissance au vicaire général de Sisteron, administrant le diocèse, sede vacante.

10° Gervais Stavong, en 1505, se trouve porté sur les registres de l'Eglise d'Aix.

11° Antoine de Béraudin était abbé de Lure en 1545.

12° Et Jean Amini, vers l'an 1601.

D'après ces documents, il est manifeste que le tombeau de saint Donat fut vénéré pendant dix siècles, et il le serait sans doute encore, si les guerres de religion et la révolution française n'étaient venues expulser de cette maison de prières les moines Bénédictins qui l'habitaient, et qui, par des efforts renouvelés et un travail opiniâtre, étaient parvenus à rendre fertiles des montagnes, jusqu'à cette époque couvertes d'épaisses forêts, antiques repaires des animaux féroces. Et qu'on ne s'imagine pas qu'il n'y eut parmi eux que de pieux solitaires concentrés dans la contemplation et dans les exercices de la vie ascétique. Quand, à force de sueurs, les religieux avaient défriché et conquis à la culture un sol agreste et improductif, alors ils ouvraient leurs pauvres cellules à la science. Etrangers au monde et aux agitations de la terre , ils consumaient laborieusement les jours et les nuits à recueillir les trésors de l'antiquité. En copiant les ouvrages des autres, ils apprirent à en faire eux-mêmes, et, dans un temps où les sciences avaient disparu, où l'instruction était une honte et l'ignorance une mode, les lettres et les arts se réfugièrent dans leurs paisibles retraites, et les merveilles de l'architecture, de la peinture, de la musique s'abritèrent sous leurs cloîtres et échappèrent ainsi à la mort dont les menaçaient ces siècles de barbarie.

Et aujourd'hui encore, si on laissait au catholicisme la liberté de réunir, sous une règle commune, ses enfants, ne

lui verrait-on pas recommencer ces œuvres qui, par leur gigantesque exécution , désespèrent notre faiblesse et étonnent notre admiration? Ne comprend-on pas que, seules, les congrégations , les corporations religieuses sont à même d'entreprendre et d'exécuter ces grands et utiles ouvrages que ne mèneront jamais à leur fin des hommes isolés dont la vie est trop courte et les intérêts trop personnels. « Là, « rien ne meurt, ni l'homme, ni ses travaux, ni ses décou- « vertes. Les individus changent, l'établissement reste ; mais « les individus n'y changent même que successivement, ne « s'y renouvellent que peu à peu; c'est là qu'à l'exemple de « la nature, tout se conserve sans vieillir, tout se reproduit « sans être jeune (1). »

Mais les couvents n'étaient pas seulement un asile ouvert à la civilisation fuyant devant la barbarie. C'était encore un refuge pour toutes les âmes innocentes ou criminelles, fatiguées de la vie ou éprouvées par l'infortune; elles venaient là demander, à la solitude et à la religion, la paix, le calme, le repos, après les tempêtes soulevées par les passions de la terre. Souvent une longue et cruelle expérience leur avait prouvé l'impuissance du monde à leur donner ce qu'elles sollicitaient avec ardeur, la félicité, et, ramenées par le malheur et par la foi , elles tournaient vers le ciel leurs inquiètes poursuites.

« Que chercher, en effet, dans le monde? Le bonheur ? il

(1) Ferrand, Esprit de l'hisl. Lettre L. Tom. 5

n'y est pas. Ecoutez ce cri de détresse, cette plainte lamentable qui s'élève de tous les points de la terre et se prolonge de siècle en siècle. C'est la voix du monde. Qu'y chercher encore? Des lumières, des secours, des consolations, pour accomplir en paix votre pèlerinage? Le monde est livré à l'esprit des ténèbres, à toutes les convoitises qu'il inspire, à tous les crimes et à tous les maux dont il est le principe ; et c'est pourquoi le prophète s'écriait : Je me suis éloigné , j'ai fui, et j'ai demeuré dans la solitude. Là, dans le silence des créatures, Dieu parle au cœur, et sa parole est si merveilleuse, si douce et si ravissante, que l'âme ne veut plus entendre que lui, jusqu'au jour où, tous les voiles étant déchirés, elle le contemplera face à face. Le christianisme a peuplé le désert de ces âmes choisies qui , se dérobant au monde , et foulant aux pieds ses plaisirs, ses honneurs, ses trésors, et la chair et le sang, nous offrent, dans la pureté de leur vie, une image de la vie des anges. Cependant les chrétiens ne sont pas tous appelés à ce sublime état de perfection; mais au milieu du bruit et du tumulte de la société , tous doivent se créer, au fond de leur cœur, une solitude où ils puissent se retirer pour converser avec Jésus et se recueillir en sa présence. C'est ainsi que, ramenés des pensées du temps, si rapide, à la pensée des choses éternelles, ils auront à dégoût celles qui passent, et seront dans le monde comme n'en étant pas ; heureux état où s'accomplit pour le fidèle ce que dit l'apôtre : Votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. (Coloss. 3.)

S. VÉRAM 9

6e siècle. — 14 novembre.

plusieurs Saints connus sous le nom de Véran sont honorés dans diverses Eglises de France ; celui dont nous allons parler fut un parfait modèle de la vie solitaire et de la vie apostolique ; ii devint évêque de Cavaillon après avoir évangélisé bien des contrées, en opérant mille prodiges. Embrun , en particulier, frappé des merveilles accomplies dans son enceinte par le thaumaturge, lui a voué de bonne heure un culte public. Cette dévotion spéciale lui assigne naturellement une place dans l'Histoire hagiologique du diocèse de Gap.

166 HISTOIRE IIAGÏOLOG1QTJE

Né dans le Gévaudan ou, peut-être, à Vauciuse, vers recommencement du 6e siècle, Véran fut élevé dans la crainte de Dieu par ses parents que distinguaient tout à la fois une haute piété, la noblesse du sang et Fexercice des dignités les plus honorables. Ils avaient compris la rigoureuse obligation dans laquelle ils étaient de donner à leur enfant une éducation religieuse : aussi ne négligèrent-ils rien à cet égard ; de son côté, le fils se montra docile à des soins si dévoués.

L'esprit de Dieu qui le dirigeait le porta, un jour, à s'éloigner de la maison paternelle pour aller à Mende , vénérer le tombeau du glorieux martyr saint Privât. Arrivé la veille de la solennité, il passa la nuit en prière dans l'église. Nouveau Samuel, il avait entendu la voix de Dieu qui l'appelait au service des autels. Le matin, Evanthe, évêque de Javoux , paraissant dans la chapelle, le saint jeune homme se jette à ses pieds et le prie avec humilité de le recevoir au nombre de ses clercs (1). Le prélat, frappé de ces heureuses dispositions, l'accueillit avec bonté et lui conféra, le jour même, la tonsure. Ainsi le Seigneur récompense par l'abondance de ses grâces les vertus d'un enfant soumis et les soins éclairés de parents chrétiens.

Dès cette heure, Yéran s'élance avec ardeur dans sa nouvelle carrière : il devient le modèle de ses condisciples et la joie de ses maîtres. Yeilles, prières, pénitences, il employa tout pour se préparer aux ordres sacrés ; et , lorsque le

(1) Evanthe assista au & concile d'Orléans, en 541 ; il avait succédé à saint Hilaire, qui avait lui-môme assisté au concile d'Auvergne, en 555.

temps arriva où il dut recevoir Fonction sainte qui transforme l'âme du chrétien en âme sacerdotale, il était prêt.

Admis à la prêtrise , il fut attaché au service de l'église cathédrale de Javoux, dont le siège épiscopal fut plus tard transféré à Mende, et son ministère fut, dès le début, favorisé des grâces les plus abondantes. Quoique tout occupé du salut des autres, Yéran vécut lui-même en une si grande sainteté, que, dans sa mission laborieuse, Dieu daigna lui accorder le don des miracles. Les regards dès lors se tournèrent vers lui; mais l'humilité* profonde qui lui attirait tant de grâces s'alarma de ces hommages; il résolut de s'y soustraire en s'enfonçant dans quelque désert.

Sur ces entrefaites, ses parents étant morts, il alla distribuer aux pauvres tout ce dont il était devenu possesseur , puis il se retira dans une grotte peu éloignée de la célèbre fontaine de Yaucluse.

La vie du jeune anachorète dans cette solitude fut une vie pleine d'austérités bien capables de révolter la délicatesse de notre siècle et de nos goûts : c'était un dur travail interrompu seulement par la prière et l'oraison, des jeûnes sévères, des veilles prolongées jusque bien avant dans la nuit, et un court sommeil sur la terre nue. C'était la h aire , le cilice , la discipline, instruments sanglants de pénitence, dont il s'armait pour châtier un corps innocent et pur.

Le bruit de la sainteté du nouvel ermite se répandit bientôt au loin. De toutes parts on accourait pour le voir, pour admirer les merveilles qu'on racontait de lui et pour réclamer son intervention puissante.

Un fait extraordinaire nous démontre et la confiance des populations en saint Yéran, et son pouvoir auprès de Dieu. Un dragon infestait depuis quelque temps le pays ; il attaquait indistinctement les hommes et les animaux : sa proie une fois saisie, il plongeait dans les eaux de la Sorgue pour la dévorer; les armes avaient été contre lui jusque là impuissantes; elles se brisaient sur ses écailles plus dures que racler. La terreur était grande, l'effroi général; personne n'osait plus se montrer dans les champs. Dans cette extrémité, on eut recours à saint Yéran; on vint donc avec larmes le supplier de débarrasser la contrée de cet horrible fléau. Edifié de leur foi, sensible à leurs misères, l'homme de Dieu s'étant muni du signe de la croix, s'avance, sans hésitation aucune, vers l'entrée de la caverne du monstre , l'appelle à haute voix et lui ordonne, au nom de J. C, de sortir. A l'instant, on vit le dragon ramper soumis aux pieds du saint. Il se laissa garrotter, et Yéran l'ayant mené jusque sur le Mont-Lébéron , le délia en lui commandant de disparaître à jamais. Obéissant à la voix du thaumaturge, le monstre s'éleva tout à coup dans les airs en poussant des sifflements aigus. On croit qu'il alla périr sur un des sommets des Alpes , et que c'est en mémoire de ce fait merveilleux que , dans la vallée du Queyras, à l'ouest du Mont-Viso , les habitants d'une paroisse donnèrent, dans la suite, à leur pays le nom de Saint-Yéran, et choisirent le saint évêque pour leur principal patron , tout en conservant à sainte Marie-Madeleine , leur première patronne, une dévotion particulière.

Quoi qu'il en soit de cette antique tradition, c'est en action

de grâce de cette miraculeuse délivrance que le saint prêtre fit bâtir, à Yaucluse, une chapelle dédiée à la très-sainte Vierge. On n'a pas cessé depuis d'entretenir ce pieux monument, et une multitude de pèlerins continuent encore de le visiter. Non loin de là il construisit une cellule qu'il habita quelque temps. Mais, poursuivi jusqu'au fond de sa retraite par l'admiration et la reconnaissance populaires, il se résolut de nouveau à prendre la fuite.

Depuis longtemps, Véran désirait aller à Rome, vénérer le tombeau des saints apôtres et retremper sa foi aux sources mêmes de la catholicité; ayant revêtu l'humble habit de pèlerin, il se mit donc en route, et remontant le cours de la Durance , il arriva à Embrun vers l'an 550. Son passage et son séjour dans cette ville furent marqués par des prodiges sans nombre. Les démons ayant publié eux-mêmes , par la bouche des possédés, la sainteté de ce pauvre et obscur voyageur , on s'empressa de lui amener , pour qu'il les délivrât , une foule de ces infortunés. Parmi eux , il en était surtout trois que l'esprit mauvais tourmentait d'une façon terriblè : il les agitait avec fureur, les transportait à de grandes distances et les élevait souvent dans les airs. A cette vue et en présence des évêques de la province , réunis pour un concile, le puissant exorciste, ému de compassion, se met en prières; il invoque sur eux la force de la croix et, par ce signe redouté, il leur obtient une subite et parfaite guérison,

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A ce prodige en succédèrent d'autres : beaucoup de malades furent rendus à la santé, plusieurs infirmes recouvrèrent l'usage de leurs membres. Aussi le respect public ne permit pas au saint solitaire de quitter de suite la ville d'Embrun comme il le voulait. Gallican II qui occupait alors le siège archiépiscopal, désireux, de son côté, de retenir cet homme extraordinaire, le pria instamment de passer quelques jours avec lui. Yéran y consentit, et ce ne fut qu'après avoir édifié par ses vertus et surtout par sa profonde humilité, cette population et son évêque , qu'il reprit le bâton de pèlerin et la route de la ville éternelle.

ïl avait dépassé Briançon et il suivait les chemins peu sûrs du Mont-Genèvre, lorsqu'une bande de malfaiteurs se jettent sur lui , se saisissent de sa personne, le renversent violemment et se disposent à lui ôter la vie; mais, au moment où l'un des plus furieux lève le bras pour le frapper, soudain le glaive s'échappe de sa main homicide , et ce bras reste tendu et desséché. Effrayés , stupéfaits à la vue d'un châtiment si subit, les voleurs tombent aux genoux de Yéran, lui demandant miséricorde et grâce pour leur malheureux compagnon. Pardonnant la grave injure qui vient de lui être faite et touché du repentir que manifestent les coupables , l'homme de Dieu fait le signe de la croix sur le bras de l'assassin et lui rend tout à la fois l'usage de ce membre et la santé de l'âme , car il se convertit et publia lui-même, dans tout le voisinage, la puissance de Yéran.

A peine arrivé à Rome, et tout couvert encore de la poussière de la route , le pieux pèlerin s'empresse pour vénérer

ia confession de saint Pierre. Le gardien du saint tombeau apercevant cet étranger à l'extérieur si négligé et si pauvre , ne crut pas devoir l'introduire. Sur ce refus inattendu , l'humilité du Saint ne s'indigne pas; il s'en ira sans avoir pénétré dans cette sainte chapelle, l'objet de ses ardents désirs et de son long voyage; mais du moins il veut en baiser respectueusement le seuil. A genoux, il appliquait ses lèvres sur le marbre du vestibule, quand tout à coup les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et saint Pierre et saint Paul lui apparurent pour le recevoir.

Cet événement fît grand bruit; la ville en fut émue , et le Pape voulut voir cet homme dont on racontait tant de merveilles. Mais Yéran n'avait pas fui les honneurs dans sa pauvre grotte pour aller les goûter de nouveau à la cour pontificale. Après s'être rendu respectueusement aux désirs du vicaire de Jésus-Christ et avoir vénéré en sa personne le représentant de Dieu sur la terre, il sollicita la permission de rentrer dans les Gaules. Edifié de tant de vertus, le pontife y consentit, remit à Yéran quelques pieux présents et lui accorda l'autorisation de prêcher dans tous les lieux où il passerait.

Ce retour fut un véritable triomphe. La vertu du Très- Haut trahissait partout la présence de l'humble missionnaire, et, pendant dix ans environ employés à des travaux apostoliques dont tous les détails ne sont pas parvenus jusqu'à nous, il ne cessa de guérir lesmnlados, de délivrer les possédés.

même de ressusciter les morts et d'opérer, dans l'Italie et dans les Alpes, d'innombrables conversions.

A Milan , le jour de saint Laurent, martyr, il rendit la vue au neveu d'un prince et la parole à un muet de naissance , puis il ressuscita le fils unique d'un gentilhomme appelé Constantin.

A Albinga, dans la Ligurie, où se faisait sentir une désolante sécheresse, il obtint du ciel une pluie abondante. Quelques païens se convertirent; les autres, quoique ébranlés, n'osaient changer de religion parce qu'ils craignaient leur Divinité. Yéran se met à genoux , et le feu du ciel consume à l'instant et l'idole et le temple qui la renfermait. Un monstrueux serpent auquel on sacrifiait encore tous les ans deux victimes humaines, sur l'ordre de Yéran, disparaît dans les eaux du fleuve voisin. Dès lors, les idolâtres s'écrièrent que le salut était au milieu d'eux et ils demandèrent à être baptisés.

Le saint confesseur reprit ensuite sa route, et les prodiges recommencèrent, A l'approche d'un village des Alpes, il entend des sanglots, il entre dans la maison d'où partaient ces cris ; c'était un père en proie à la plus vive douleur, qui se lamentait sur le corps inanimé de sa fille. Yéran attendri , prie en silence, appelle la fille par son nom et la rend à la vie.

Dans le Lyonnais, vers l'an 562, le Saint entrait dans l'église de Saint-Tyr, lorsque deux pauvres aveugles, entendant marcher, s'approchent et lui demandent l'aumône : comme saint Pierre, il n'avait ni or ni argent, mais, au nom de Jésus, il rend la vue à chacun d'eux.

îl se dirigeait vers une autre contrée pour y faire de nouvelles conquêtes spirituelles, lorsqu'il aperçut de loin un homme attaché à un bûcher déjà tout en feu : c'était un palefrenier que le roi, son maître, avait condamné à être brûlé vif. Par une illumination soudaine, Yéran avait compris que cet homme mourait innocent. Il s'approche donc , fend la foule , divise la flamme avec son bâton de voyage , et aussitôt le feu s'éteint, les chaînes se brisent, le patient s'élance sain et sauf du bûcher.

Sigebert, roi d'Austrasie, informé de ce prodige, appela le puissant thaumaturge à sa cour. Yéran s'y rendit dans l'espoir d'opérer quelque bien. Le monarque ne tarda pas à reconnaître par lui-même le mérite de celui qu'il avait auprès de sa personne ; il conçut pour Yéran une véritable amitié et chercha à lui en donner en toute circonstance de publics témoignages.

Ce prince, à la mort de Caribert, roi de Paris, s'était plaint à Gontran, son frère, du partage qui avait été fait entre eux. Celui-ci, pour maintenir la paix, voulut bien céder à son frère Aix et Avignon avec leurs dépendances, et une portion de Marseille , se réservant pour lui la ville d'Arles. Ce traité eut lieu en 567.

Cette acquisition porta Sigebert à visiter ces pays, et il engagea Yéran à l'accompagner. A leur passage à Cavaillon , le saint prêtre se rendit d'abord aux prisons de la ville pour y porter aux détenus , suivant son habitude , les trésors de son zèle et de sa charité. Mais, inconnu dans la ville, il fut repoussé. Alors l'homme de Dieu, sans se décourager, recourt

à un moyen dont il avait, plus d'une fois déjà, éprouvé l'efficacité; il fait le signe de la croix sur ces portes, et, comme à Rome, elles s'ouvrent d'elles-mêmes et lui laissent le passage libre.

Sur ces entrefaites, Tévêque de Gavaillon mourut ; le clergé et le peuple, émerveillés de ce prodige et profondément touchés de la sainte vie de Véran , le demandèrent pour successeur de Prétextât. Le roi Sigebert donna à ce choix toute son approbation, et, malgré ses efforts pour se soustraire à cet accablant honneur, Véran fut proclamé et ordonné évêque.

Le nouveau pontife ne vit que des obligations dans sa sublime dignité; il y trouva un motif de plus pour travailler à sa propre sanctification, tout en sacrifiant son repos et sa vie pour le bien des âmes. Il sut concilier les saintes pratiques d'un solitaire avec les sollicitudes et les fonctions d'un évêque. Son esprit de foi, sa simplicité, son innocence, son amour pour l'oraison , son profond savoir, sa charité inépuisable et sa prudence consommée , rélevèrent au rang des plus illustres prélats de son siècle. On vit dans tout son diocèse les mœurs s'épurer et la religion refleurir. L'éclat de ses miracles assurait le succès de ses prédications et le relevait tout à la fois aux yeux du peuple et auprès de ses collègues dans l'épiscopat. C'est l'honorable témoignage que lui rend saint Grégoire de Tours , son contemporain et son

ami. « Dans ce temps-là , dit-il , il y avait à Cavaillon un évêque d'une grande vertu ; il faisait ordinairement le signe de la croix sur les malades et, à l'heure même, Dieu l'exauçant, ils étaient parfaitement guéris (1). »

Le saint pontife s'appliqua surtout à former aux vertus apostoliques les clercs de son Eglise. Il ne cessait de leur répéter que le salut du peuple dépend de la sainteté du prêtre, que celui qui a l'insigne honneur d'être associé au sacerdoce de Jésus-Christ doit retracer dans sa vie la vie même du Sauveur.

C'est pourquoi il exigeait d'eux une vertu éprouvée, une pureté angélique, une grande ferveur. Si dans l'ancienne loi, disait-il aux évêques d'un concile, nous lisons que le grand-prêtre Sadoch n'admit David à manger les pains de proposition qu'après qu'il se fut assuré qu'il était pur, lui et tous ses serviteurs, qui donc, avant de s'être éprouvé luimême, selon le conseil de l'apôtre, oserait consacrer la chair immaculée de l'agneau offerte pour le salut du monde? Voyez au contraire le prêtre qui s'avance pour la célébration des saints mystères, le cœur et le corps brillants de pureté, comme il est propre à intercéder pour ses péchés et pour ceux du peuple! Vous le savez, vénérables frères, dans les lieux qui sont soumis à votre juridiction, il existe des monastères célèbres où des hommes vivent sous la belle discipline des anciens ; c'est là qu'il faut puiser des saints capables de combler, sans retard, les vides du sanctuaire. Après tout,

(1) Gregorius Turonensis, ïïist. franc, lib. IX, no ÏV.

il est plus avantageux à l'Eglise d'avoir des ministres en petit nombre, mais bien choisis, que d'en avoir une multitude d'une conduite douteuse; car les exemples rares d'une vertu éminente donnent plus d'édification qu'une foule de clercs qui mèneraient une vie commune et presque séculière. »

Ces paroles énergiques et si pleines de foi , font suffisamment connaître l'affection de Yéran pour la discipline ecclésiastique , et la confiance dont il jouissait auprès de ses collègues qui le consultaient et recevaient avec respect les saints conseils de sa sagesse et de son expérience.

Un concile avait été convoqué à Mâcon en 585, à l'effet de porter des lois sévères contre les abus et les désordres, fruits malheureux des guerres qui, pendant plusieurs années, désolèrent les Gaules. Saint Véran y siégea avec saint Arey de Gap.

La haute réputation que s'était acquise l'évêque de Cavaillon ne lui permit pas de passer sa vie comme il eût désiré , dans la retraite de sa petite ville épiscopale. Le roi Gontran le chargea de plusieurs missions importantes. 11 y eut, à cette époque, peu de négociations délicates et d'affaires graves dans les trois royaumes de la monarchie française, que Yéran ne fût appelé à suivre et à traiter. Ainsi , il fut envoyé à Paris avec deux autres évêques pour informer du meurtre de saint Prétextât, archevêque de Rouen, assassiné dans son église, par les ordres de Frédegonde. On put, dans cette périlleuse mission, admirer la noble fermeté et la libre indépendance de saint Véran qui osa affronter le courroux et dédaigner les menaces d'une reine implacable et vindicative.

Quelque temps après (589), de grands troubles s'étant élevés dans le monastère de Sainte-Croix, fondé à Poitiers par sainte Radégonde, on employa encore, pour les apaiser, la médiation de Véran et celle de quelques autres prélats. Sa prudence et sa sagesse accoutumées furent pour beaucoup dans les conclusions des neuf commissaires qui ramenèrent la paix dans cette communauté, un moment divisée pur les intrigues de deux filles de rois qui avaient porté dans le cloître les pensées ambitieuses de leur famille.

Deux ans auparavant, le roi d'Austrasie, Childebert il, fils de Sigebert, qui avait hérité des sentiments que nourrissait son père pour le saint évêque de Cavaillon , voulant lui en donner une marque éclatante, l'avait choisi pour parrain du prince Thierry, son fils, qui, plus tard, parvint lui-même à la couronne.

Depuis plus de 20 ans, saint Véran illustrait le siège de Cavaillon par sa sainteté et ses miracles et défendait avec un zèle au-dessus de tout éloge les intérêts de la religion et de la société , gravement compromis à cette époque dans notre malheureuse patrie. Le moment était venu pour lui d'aller, après avoir combattu généreusement les grands combats du Seigneur, recevoir en récompense l'éternel repos et la couronne de gloire.

L'archevêque d'Arles, en sa qualité de métropolitain , avait convoqué à un nouveau concile tous les évêques de sa

province. Véran, aussi strict observateur que défenseur zélé de la discipline ecclésiastique, voulut s'y rendre malgré son grand âge et ses infirmités. Mais ce dernier effort avait épuisé les restes d'une vie défaillante ; son corps usé par les glorieux travaux de sa laborieuse carrière, ne put résister à cette nouvelle fatigue , et ses forces trahirent son courage. Dès son arrivée , il tomba dangereusement malade ; son lit d'agonie fut entouré des soins affectueux et de la tendre sollicitude de tous ses collègues dans l'épiscopat, dont il avait été l'ami dévoué et le conseiller intègre. Il eut révélation du jour de sa mort, et lorsque l'heure fut venue, levant les mains et les yeux au ciel, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, le onzième jour de novembre, de l'année 589.

Sa mort fut un deuil général ; on n'entendit dans la ville métropolitaine que pleurs et gémissements et ces douloureuses paroles : Le saint est mort , le saint est mort!!!

Il fallut s'occuper des funérailles. La nuit se passa en prières et dans le chant des psaumes; puis, le lendemain, on se disposa à transporter les précieuses dépouilles soit à Cavaillon , sa ville épiscopale, soit dans son désert de Vaucluse déjà devenu célèbre. Les prélats étaient encore à délibérer sur le lieu que l'on choisirait, lorsque, rapportent les historiens de ce temps-là , on vit le manteau du saint évêque s'élever dans les airs , précéder le convoi funèbre et lui tracer la route qu'il avait à suivre. Il fallait traverser la Durance et la Sorgue qui, grossies par les pluies, n'offraient qu'un passage difficile et dangereux; mais le manteau de Véran renouvela le prodige du manteau d'Elie, et le convoi

put arriver sans obstacles jusque près de Vaucluse. Alors le guide miraculeux alla s'abaisser sur la petite chapelle que le pieux solitaire y avait fait construire, eu mémoire du prodige par lequel il avait autrefois délivré ce pays du dragon qui le ravageait.

Le corps saint fut donc déposé dans cette chapelle; un concours immense de peuple s'y établit bientôt et des miracles nombreux s'y opérèrent. Mais , au commencement du 14e siècle, Ponce-Augier de Lagne, évêque de Cavaillon, transporta avec grande pompe, dans sa ville épiscopale, les précieuses reliques, afin de les soustraire à la profanation des hérétiques qui ravageaient cette partie de la France , et les déposa dans une riche chapelle construite en l'honneur du saint pontife.

Nous lisons dans les Annales de l'Eglise d'Orléans, par Charles Sausseye, livre 5e, qu'une partie considérable des reliques de saint Yéran fut portée à Jargeau, petite ville près d'Orléans. Avant cette translation, l'église de Jargeau était sous le vocable de Sainte-Croix; mais on en bâtit une plus belle sous le vocable de Saint-Véran, où des chanoines réguliers chantaient, nuit et jour, les louanges de Dieu.

L'Eglise d'Embrun a aussi possédé, pendant plusieurs siècles, une portion notable de ces précieuses reliques, sans qu'on puisse savoir à quelle époque et de quelle manière elle en fut enrichie. Elle perdit ce saint trésor en 1585, lorsque, sous la conduite du trop fameux Lesdiguières, les Huguenots la prirent d'assaut et la pillèrent.

En 1845, la perte que l'ancien diocèse d'Embrun avait

faite a été en partie réparée, car l'église paroissiale de Saint-Véran , dans le Queyras , a obtenu de la libéralité de l'antique Eglise de Cavaillon une parcelle assez considérable des reliques du glorieux pontife.

Puisse ce don précieux être toujours la terreur des esprits de ténèbres et devenir un gage de bénédiction pour la vallée du Queyras et pour tout notre diocèse ; puisse saint Yéran , aujourd'hui encore honoré dans les Alpes, comme il le fut autrefois par nos aïeux, protéger les enfants comme il protégea les pères , et les environner de sa paternelle sollicitude !

S. AREY,

€»cquc ht <èay.

6e siècle.

a mai.

fu sixième siècle, les besoins de l'Eglise étaient nombreux. L'empire romain, dans l'espace de trente-trois ans, changeait trois fois de maître; le souverain pontife se voyait attaqué jusqu'au pied des murs de Ravenne et de Rome ; les enfants de Clovis détruisaient, en se le partageant avec violence, le royaume de Bourgogne; le crime et l'assassinat souillaient le palais des princes; la confusion et le désordre régnaient partout. La simonie commençait à se répandre dans les Eglises des Gaules, et la société, ébranlée par le choc de la barbarie , tendait visiblement à une ruine imminente

et menaçait d'entraîner dans sa chute les mœurs et la foi.

Mais, comme toujours, dans ses moments d'épreuves et de lutte, l'Eglise, protégée de Dieu, vit apparaître au milieu d'elle les hommes de la droite du Seigneur qui devaient la défendre, la soutenir, et rallumer, au souffle de leur charité, la foi près de s'éteindre (1).

Arey (2) fut celui que, dans sa miséricorde, le ciel choisit pour guérir les profondes blessures faites dans les Alpes, à la Religion et à l'Eglise. Il naquit vers l'an 532, à Ghâlonssur-Saône , d'une noble famille franque.

Gomme s'ils eussent dès lors pressenti la tendance de son àme à la vertu, Apocrasius son père, et sa mère Simpronia, le consacrèrent à Dieu, à l'âge de deux ans, devant l'autel de la cathédrale de Ghâlons. Ses parents s'étant ensuite retirés en Auvergne, suivant la conjecture des savants Boiîandistes, saint Didier, évèque de Glermont, et non Didier de Ghâlons, comme l'ont dit d'autres auteurs, le reçut avec joie, et l'éleva ensuite avec les plus grands soins.

(1) Alors, dans les Gaules, on voyait briller par leurs vertus apostoliques, Avite de Vienne, Viventiole de Lyon, Apollinaire de Valence, Grégoire de Langres, Césaire d'Arles, Pelade d'Embrun, Honorât de Bourges, Gai de Glermont, Hilaire deMendc, Nicet de Trêves, Dalmas de Rhodez , Venance de Viviers, Eleuthère d'Àuxerre, Lô de Coutances, Agricole de Cliâlons, Aubin d'Angers, Aubin, évèque de Chartres et son successeur Lubin, Firmiu d'Uzès, Prétextât de Rouen , Léonce de Bordeaux, Germain de Paris, Félix de Nantes, Paterne d'Avranche, Grégoire de Tours, Nizier de Lyon, Véran de Cavaillon, Didier de Vienne, martyr , Sérénus de Marseille.

(2) En latin Aregius et Aridias. Ce Saint a été quelquefois confondu avec saint Arey, évèque de Nevers, avec saint Yriès ou Erèje , abbé de Limoges, et avec saint Arige, évèque de Lyon. La confusion est sans doute venue de ce que ces Saints vivaient dans le même siècle . et de ce qu'ils ont le même nom en latin.

Chorier, au contraire, dans son livre de Y Etat politique de la province du Dauphiné, dit qu'il fut l'élève de saint Didier, archevêque de Vienne.

Tout, dans cet enfant de bénédiction, était un heureux présage de ses hautes destinées. Ses succès dans les sciences profanes et ecclésiastiques étonnaient ceux qui les lui enseignaient. Dieu, lui-même, se plaisait à orner cette âme généreuse, des vertus qui font les ministres fidèles de son Fils, les sages dispensateurs de ses saints mystères.

Arey fut promu au sacerdoce, et bientôt mis à la tête de l'Eglise de Morges. Les Bollandistes placent ce bourg sur la rivière de ce nom, à cinq lieues de Clermont en Auvergne.

Mais Juvénis, historien de mérite, et d'autres graves écrivains, d'accord avec Chorier, prétendent qu'il s'agit de Morges en Trièves, à la jonction de la Bonne et du Drac, où les ducs de Bourgogne possédaient d'immenses domaines. Cette dernière opinion nous paraît plus probable. En effet, issu d'une noble famille du royaume de Bourgogne, illustre par son savoir et par son zèle, Arey dut fixer de bonne heure sur lui, l'attention et les faveurs de ses souverains naturels.

Ainsi, nous expliquons comment nos pères, témoins, pour ainsi dire, des travaux d'Arey et conduits par la bonne odeur de ses vertus, iront, dans ce lieu voisin, lui proposer le gouvernement de l'Eglise de Gap, et comment, plus tard, la reconnaissance lui fera dédier, non loin de Morges en Trièves, une église où son culte s'est perpétué jusqu'à nos jours.

Le jeune curé tout entier à son peuple, ne songea, pendant

quatorze ans, qu'à réformer les abus, à prêcher les vérités de la foi et à réconcilier les âmes à Dieu. Mais le Seigneur va l'arracher à l'amour de ses paroissiens, pour l'élever à un ministère plus saint et plus difficile encore.

Les Eglises de Gap et d'Embrun étaient alors plongées dans la désolation. Deux frères, Salonius et Sagittaire, en étaient évêques. Elèves de saint Nizier de Lyon, qui leur avait conféré le diaconat, ils eurent bientôt oublié les leçons de vertu de cet illustre maître; ils déshonorèrent la sainteté de leur caractère par une vie profane et violente; dénoncés et déposés dans le deuxième concile de Lyon, en 567, ils en appelèrent au pape Jean HI , qui , sur une lettre de recommandation du roi Gontram, les rétablit sur leur siège. Cette indulgence les rendit plus audacieux et plus endurcis dans le mal. En 579, un nouveau concile tenu à Châîons, les déposa une seconde fois; ils furent renfermés dans le monastère de Saint-Marcel, près de cette ville. Cette sentence sévère était motivée sur leur vie licencieuse , sur les violences qu'ils avaient exercées et sur la part très-active qu'ils avaient prise à diverses expéditions militaires.

On reprochait aussi aux deux coupables d'avoir trempé dans un complot tramé contre le roi. Quoi qu'il en soit de ce dernier grief, leur réclusion ne fut pas de longue durée; ayant trouvé l'un et l'autre le moyen de s'évader, ils menèrent une vie errante jusqu'au moment où, par un juste châtiment de Dieu, ils périrent d'une façon malheureuse. On peut juger dans quelle déplorable situation ces scandales avaient placé le clergé de nos pays, et quelles vertus, quel zèle il fallait

aux successeurs de tels évêques pour opérer le bien ; car le peuple, dans ces fâcheuses circonstances, ne se souvient pas assez que les fautes sont personnelles, et qu'il est aussi illogique qu'injuste de faire peser sur l'Eglise les crimes de quelques-uns de ses ministres.

Devenues veuves , les Eglises de Gap et d'Embrun appelaient, à grands cris , des pasteurs selon le cœur de Dieu, pour être ramenées et conduites dans les droits sentiers du salut. Celle d'Embrun fit choix d'Eméritus, et celle de Gap jeta les yeux sur Arey , curé de Morges. Cette double élection fut soumise à l'approbation des pères du concile de Châlons, qui s'empressèrent de la confirmer. Les vertus éclatantes des nouveaux pontifes devaient détruire la funeste impression que la conduite répréhensible de Sagittaire et de Salonius avait produite dans ces Eglises et dans les diocèses voisins.

A cette bonne- nouvelle, l'espérance renaît, à Gap, dans tous les cœurs. On s'empresse pour recevoir Arey, l'élu du Seigneur; on se précipite sur ses pas, on l'accueille avec enthousiasme.

Mais, hélas! quel triste aspect offre aux yeux du nouvel évêque ce diocèse désolé ! Partout il retrouve empreintes sur son Eglise les traces sanglantes du loup ravisseur. Il la voit, cette sainte épouse que le Ciel lui a donnée, il la voit défigurée et presque sans vie; il peut compter, une à une, les plaies qui la couvrent, plaies profondes, qu'aucune

main charitablement amie n'a lavées, sur lesquelles personne n'a placé encore le premier appareil, et qui saignent, bien vives et bien douloureuses. Les villes et les villages étaient , pour la plupart, renversés et à moitié détruits depuis les fréquentes irruptions des Lombards. On voyait partout les temples et les lieux saints profanés ; les habitants réduits à la misère; les familles en deuil.

Au milieu de ces ruines, régnait l'ignorance la plus profonde; l'impiété avait fait des progrès rapides; le champ du père de famille, naguère si florissant, ne produisait plus que des ronces et des épines.

Arey gémit, mais il ne se décourage pas. A peine arrivé, il met la main à l'œuvre ; il défriche avec zèle ces terres qui avaient, depuis trop longtemps, oublié toute culture; par tous les moyens possibles, il cherche à ramener au bercail les brebis égarées; l'ardeur de sa charité surmonte tous les obstacles; l'énergie de son action croît en raison de la grandeur du mal.

Il veut, avant tout, procurer de bons pasteurs aux Eglises. C'est pour cela que, devançant de dix siècles les sages prescriptions du concile de Trente, sur l'établissement des séminaires, il élève, dans sa ville épiscopale, près de sa demeure, une maison cléricale dans laquelle, loin des dangers d'un monde corrupteur, il reçoit et garde les jeunes lévites à l'ombre des saints tabernacles.

La tradition nous apprend que, chaque matin, il se rendait à ce pieux asile, et que là, entouré de ses clercs, il les formait lui-même, par ses leçons et ses exemples, à la prière ,

les initiait à la discipline ecclésiastique, et les conduisait dans les voies de la science et de la sainteté, discernant avec pénétration les aptitudes diverses, appréciant les talents et les vertus des uns . et des autres , et dirigeant ensuite chaque vocation vers son but véritable. Eh! qui mieux que lui pouvait remplir auprès d'eux cette sainte mission ; lui qui avait appris, dans son union intime avec Dieu, tous les secrets de la science des âmes ; lui qui avait puisé dans ses longues oraisons, au pied des saints autels, une connaissance si approfondie de la religion et de ses mystères !

Nous voyons, à la même époque , les évêques de Vienne , d'Auxerre et d'Àutun , fonder de semblables établissements dans leurs diocèses : on y élevait les enfants dès leur plus tendre jeunesse, et, lorsqu'ils étaient plus avancés, ils partageaient leur temps entre la psalmodie , la méditation de la loi de Dieu et les études les plus sérieuses. Mais saint Arey avait donné un tel éclat à l'école de Gap, que les jeunes clercs y accouraient de préférence, de l'Italie et de toutes les provinces du royaume de Bourgogne.

Saint Attale, disciple de saint Golomban, et qui lui succéda en qualité d'abbé dans les couvents de Luxeuil et de Bobio , était un élève de saint Arey.

Bienheureuses sont les Eglises qui voient se former ainsi , dans la solitude du sanctuaire , sous l'œil de Dieu et la conduite de maîtres habiles dans la science du ciel, ces générations futures de bons et saints ministres, qui les voient se préparer, s'exercer par la prière et l'étude aux grands et périlleux combats du Seigneur !

HISTOIRE HAGIOLOG1QUE

Mais ce n'est pas seulement dans sa ville épiscopale que le saint pontife veille sur ses lévites et sur ses prêtres; il veut les suivre jusque dans les paroisses diverses où ils sont ensuite envoyés. A l'exemple du divin maître, il va, sans se lasser, de hameau en hameau, de bourgade en bourgade; il pénètre par les sentiers des Alpes les plus étroits et les plus rudes , jusqu'au plus misérable, au plus pauvre village. Il console, il encourage les pasteurs , et apporte aux brebis des paroles de paix et les gages de sa paternelle affection. Nulle fatigue ne l'arrête ; nul obstacle n'est assez puissant pour paralyser son zèle; jamais il ne laisse une douleur inconsolée, une faiblesse sans appui. Aussi, quand elles le voyaient venir, pleines de confiance dans son amour , ces populations semblaient ramasser en un faisceau leurs chagrins et leurs sollicitudes; et le déposant à ses pieds, elles demandaient à sa douce compassion le remède à tant de maux; ce remède, elles l'obtenaient toujours.

Telle est la salutaire influence d'un pasteur qui a compris ici-bas sa sainte mission , et qui l'accomplit au nom et avec la mansuétude du divin Sauveur. Heureux les peuples qui pourront saluer sa présence , et venir, fatigués et épuisés du travail de cette vie , se reposer sur son sein , se nourrir de sa parole , prendre ses conseils , se fortifier de sa force et de son courage.

Arey était livré à ces travaux apostoliques , lorsqu'il fut

appelé au deuxième concile de Valence, assemblé par l'ordre de Gontram, roi de Bourgogne, et qui devait être présidé par Sapaudus , évêque d'Arles. Zélé pour le rétablissement de la discipline, notre Saint quitta tout pour répondre à cet appel du monarque, quoique l'intention de celui-ci fût uniquement de voir confirmer, par les évêques de son royaume, les donations qui avaient été faites par lui , par sa femme et ses deux filles religieuses , aux Eglises de Saint-Marcel de Châlons-sur-Saône , et de Saint-Symphorien d'Autun.

L'année suivante (585) , Arey fut de nouveau appelé au concile de Mâcon. Quarante-trois évêques , dont quinze sont réputés Saints et honorés d'un culte public , s'y trouvèrent réunis.

Le premier canon qui fut proclamé par les Pères eut pour objet la sanctification du dimanche. Il y fut défendu de se mettre dans la nécessité d'atteler des bœufs, et cela sous peine aux paysans et aux esclaves d'être soumis à de durs châtiments. Les Pères n'hésitent pas à déclarer que c'est à cause de cette grave transgression, que les peuples se voient, depuis quelques années , désolés par les maladies , assiégés par la famine et frappés de mille fléaux. Les mêmes désordres ne produisent-ils pas, de nos jours, des résultats plus déplorables encore?

Le roi Gontram appuya de son autorité royale ce canon et tous ceux qui furent portés dans ce concile; et les évêques, de retour dans leurs diocèses, s'empressèrent de leur côté à poursuivre l'exécution de ces sages règlements.

Néanmoins, tout en se donnant ainsi à l'Eglise et à son

diocèse , notre pieux pontife ne s'oubliait pas lui-même ; il savait que l'évêque , ambassadeur de Jésus-Christ , est par état le modèle du prêtre et des fidèles , aussi quelle vertu ! quel amour de la pénitence, et quelle humilité ! Ses macérations furent si secrètes, pour la plupart, qu'on ne les découvrit qu'à la fm de sa vie. Victime dévouée pour le salut de ses frères , il se croit comptable à Dieu de leurs prévarications et il voudrait solder toutes leurs dettes au prix même de son sang. Occupé le jour dans le saint exercice de son ministère , il passe les nuits au pied des autels.

Probus, son contemporain et son lecteur, qui, le premier, écrivit la vie du saint évêque (1) , nous rapporte que pour satisfaire à cet immense besoin de la prière, Arey avait fait façonner en secret une seconde clef pour ouvrir son église, et, quand tous se reposaient, il se rendait à la maison de son Dieu , et passait de longues heures prosterné sur le pavé du temple. Plusieurs fois, pendant ces veillées saintes , il fut ravi en esprit devant le trône de Dieu , ou élevé dans les airs par le ministère des anges. En ces moments d'extase, l'église était inondée d'une éclatante lumière; et le pontife de s'écrier : Pourquoi, mon âme, te troubler, pourquoi gémir en moi? Attends le Seigneur, je veux le louer encore, le salut vient de son regard, et il est mon Dieu! (Psalm. 41.)

Le même auteur raconte qu'une nuit, réveillé par le bruit

(1) Cette vie de saint Arey, que les Bollandistes ont insérée dans leur 1er vol. de mai, était conservée manuscrite dans l'abbaye de Souvigny , au diocèse de Clermont.

d'une douce mélodie qui partait du temple, Arey s'y était rendu, et que son lecteur l'ayant suivi, l'avait aperçu devant l'autel de la Vierge, chantant, alternativement avec les anges, des hymnes au Seigneur.

Souvent aussi il sortait de la ville et se rendait sur ce monticule situé à l'orient de Gap, si triste, si dépouillé de verdure , et qui , dans la saison des fleurs , contraste d'une manière si tranchée avec les coteaux de la rive droite de la Luye. Là, existait alors une église dédiée au martyr saint Mamert, dont, par contraction, nous avons fait saint Main; Arey aimait à se retirer dans ce lieu solitaire pour y jouir des intimes communications dont Dieu le favorisait (1).

Ce fut pour récompenser de si belles vertus et marquer les actes du saint évêque du sceau de l'autorité divine que le don des miracles lui fut accordé.

(1) Dans son Histoire de la ville de Gap, page 179, Théodore Gautier raconte, d'une manière fort légère , que saint Arey se rendant un jour dans cette chapelle , entendit les démons s'évertuant sur le compte du Pape, qui, tenté par eux, serait tombé dans un péché grave. Voulant éclairer promptement le Saint-Père sur le triste état de son âme , Arey aurait exigé que le chef de cette troupe infernale le transportât subitement à Rome , à quoi se serait soumis l'esprit malin , en lui adressant ces vers cabalistiques qui peuvent se lire de gauche à droite et de droite à gauche : Signa te signa temere me tangis et angis. Roma tibi subito motibus ibit amor.

Théodore Gautier attribue, sans preuve, à saint Arey, ce fait qui appartient à saint Antidius , archevêque de Besançon. Les manuscrits de l'Eglise de Besançon et les Fleurs de la vie des saints, ne laissent aucun doute à cet égard. L'auteur de V Histoire de Gap , qui savait peu le latin , a bien pu confondre Antidius avec Aredius.

J92 HISTOIRE HAGIOLOGIQUE

Le même auteur contemporain dont nous avons déjà parlé, raconte avec la vivacité de sa foi et l'admiration la plus vraie, les merveilleux prodiges de saint Arey. Ce sont les portes d'une église fermées par Tordre d'une reine impie , qu'il ouvre par la seule puissance de sa prière, ainsi que nous le dirons dans la suite de cette histoire ; ce sont les démons qui, à sa voix, s'enfuient. Ici, c'est un sanglier, la terreur du Gapençais , qu'il adoucit en posant sur sa hure le bâton pastoral ; là , c'est un pauvre faucheur que , par un signe de croix , il guérit de la morsure envenimée d'un serpent.

Un jour Dieu permit que le saint évêque , se promenant vers l'heure de midi , aperçut près de la chapelle de Saint- André, bâtie alors au nord-est de la ville, l'esprit de ténèbres occupé à tendre des pièges aux âmes des passants. Le cœur du saint fut ému de compassion ; élevant donc les yeux au ciel, il supplia le Seigneur d'avoir pitié des âmes dont l'ennemi du salut méditait la perte ; sa prière fut exaucée, et il reçut de Dieu l'assurance que quiconque viendrait lui demander sa bénédiction épiscopale avant de se mettre en route, serait à couvert des traits enflammés du tentateur. Un autre jour, le saint confesseur traversait en bateau la Durance; la barque qui le portait, poussée par les flots soulevés, alla se briser contre un rocher caché sous l'eau. Mais, au même moment, Arey voit un ange qui lui tend la main, le place sur ce même rocher et l'y maintient ferme, lui et Janvier, son diacre, malgré la furie des vagues. Ceux qui étaient sur le rivage poussaient des cris lamentables; lui, au contraire, bénissant Dieu, entonna ce verset

du psalmîste : « J'ai attendu constamment le secours du Seigneur, et il a jeté sur moi un regard favorable, il m'a tiré de r abîme, et mes pieds ont été affermis sur la pierre. » (Psalm. 59.)

Il est encore un autre prodige qui, fruit de la charité du saint pontife envers les pauvres , mérite d'être rapporté , comme une preuve de son admirable charité.

Au sixième siècle, la lèpre, jusque-là inconnue dans nos contrées, y fit irruption, mais avec une violence telle, qu'un concile , tenu à cette époque , fut obligé d'engager les fidèles à donner leurs soins aux nombreuses personnes atteintes de cette horrible maladie. La charité d'Arey n'avait nul besoin de cette haute recommandation pour s'élever jusqu'à l'héroïsme. Sur la fin du carême , trois de ces malheureux vinrent réclamer le secours de ses aumônes et de ses prières. Touché de la plus vive compassion à la vue de leur profonde misère, il les reçoit chez lui, les place dans ses propres appartements, les soigne de ses propres mains, lave leurs plaies, prépare leur nourriture, fait leur lit, leur rend enfin tous les services les plus rebutants et les plus bas. Aussi Dieu ne voulut point laisser sans récompense cette incomparable vertu de son serviteur. Le jeudi saint , après leur avoir lavé les pieds selon les cérémonies de l'Eglise , il les renvoya parfaitement guéris , louant et bénissant le Seigneur.

Depuis longtemps notre saint prélat désirait visiter les glorieux tombeaux des apôtres et aller rendre compte de sa gestion épiscopale au chef suprême de la chrétienté. Arey ne voulut pas différer plus longtemps ce saint pèlerinage auquel il tenait d'autant plus, qu'il espérait trouver l'occasion favorable d'avancer encore dans la perfection. Il partit donc, laissant son diocèse sous la garde d'un clergé fidèle.

Alors la tiare ornait le noble front d'un pontife à jamais célèbre par ses lumières, sa vigilance et sa sainteté, connu depuis sous le nom de saint Grégoire le Grand.

Ce digne vicaire de J. C., qui veillait sur toutes les Eglises avec une attention extrême et qui correspondait directement avec une grande partie des évêques de l'univers, avait déjà conçu une haute idée du mérite du bienheureux Arey. Le brait de la renommée l'avait exalté dans la Aille sainte ; on y parlait de ses miracles, du zèle et de la profonde sagesse qu'il avait montrés au sein du dernier concile ; fréquemment on s'était entretenu de son institution pour les jeunes clercs comme d'une merveille sur laquelle Dieu avait abondamment répandu son esprit. De façon que saint Grégoire avait autant de désir de rencontrer Arey que pouvait en avoir Arey luimême d'aller rendre ses humbles hommages à l'immortel pontife, et s'inspirer, s'édifier encore auprès de son auguste personne. Dès la première entrevue, les âmes de ces deux grands saints s'étaient comprises. L'admiration fut réciproque:

le vicaire de J. C. ne se lassait pas de dire qu'il n'y avait pas, en Occident, d'évêque comparable à l'évêque de Gap; de son côté, Arey comptait les jours qu'il avait eu le bonheur de passer dans la capitale du monde chrétien , comme les plus heureux de sa vie. Ainsi fondée sur une estime mutuelle, leur amitié se développa rapidement, leur attachement grandit, et lorsque fut venu le moment de se séparer, leurs adieux furent scellés par ces larmes qu'une douleur profonde arrache aux âmes les plus fortes, et leur cœur, comme le cœur des enfants des prophètes , laissa échapper ces paroles de dévouement et d'amour : « Non, je ne vous délaisserai pas, je ne vous délaisserai jamais. Non derelinquam te. » (4. Reg. 2.)

Entre eux, ni le temps ni la distance des lieux n'amenèrent l'oubli, comme il arrive assez souvent dans les amitiés humaines qui, ainsi que l'a dit un grand orateur, s'en vont avec les années et les intérêts. Celle de Grégoire et d'Arey, inspirée par la religion, dirigée par la foi, devint un lien, chaque jour, plus puissant et plus fort, une mutuelle espérance de réunion dans cette patrie où tous les saints amis se retrouvent.

Ils se le diront dans des lettres pleines de tendresse ; ce sera en toute sincérité que le grand pape écrira à l'humble évêque de Gap ces charmantes paroles : « Que de leurs deux cœurs, l'amitié n'en fait qu'un. Quia de duobus caritas unum fecit. » II le consolera dans ses peines , il l'encouragera dans ses pénibles travaux, il fera appel à sa vigilance et à son zèle pour la réforme des graves abus qui désolent l'Eglise, il l'établira même dispensateur de ses grâces à l'égard des

autres évêques des Gaules, ses chers collègues, et ce sera dans ces épanchements qu'ils retrouveront, sans altération aucune, le bien de leur affection, le sentiment de leur confiance réciproque»

Arey, sur le point de s'éloigner de Rome , avait reçu la fâcheuse nouvelle de la maladie des gens de sa maison ; c'est ce qui lui avait fait précipiter son départ. Pour être plus tôt dans son diocèse, il prit la voie de mer et vint débarquer à Nice. Il marchait en toute hâte, lorsqu'il fut vivement poursuivi par des malfaiteurs; mais le ciel, pour l'arracher à leurs violences sacrilèges, opéra en sa faveur un prodige : du milieu des montagnes de Lautaret (1) et de Corbaret, où il allait être assailli, il fut, tout d'un coup, transporté par une vertu divine près d'une grosse pierre qui est à mi-chemin de l'église de Saint-Etienne-de-Théniers et de celle d'Auron. Telle est la tradition constante de cette contrée. Des peintures exécutées sur les murs du presbytère de Théniers représentaient encore, au temps de Raymond Juvénis, ce fait merveilleux et d'autres circonstances principales de la vie du Saint. Le lieu où saint Arey avait été déposé fut consacré parle souvenir des habitants du pays ; nous en parlerons à la fin de cette notice.

C'est ici qu'il faudrait placer le fait surprenant raconté par Probus, premier historien de saint Arey, et recueilli par

(1) Il ne faudrait pas confondre ce Lautaret avec celui de La Grave.

Juvénis et par d'autres écrivains. Nous ne le mentionnerions pas si ces divers auteurs n'avaient affirmé que la tradition du Gapençais, à leur époque, le tenait pour constant, et s'ils n'avaient cherché, par de savantes dissertations, à en établir l'authenticité. Du reste, en rapportant ce miracle, nous sommes loin de vouloir l'imposer à la foi de nos lecteurs:

En traversant les Apennins , Arey fut assailli , dit cette légende , par un ours qui dévora un des bœufs attelés à son char ; aussitôt le saint voyageur lui commande de prendre la place du bœuf qu'il vient d'égorger et de se placer sous le joug. L'ours s'empresse de courber la tête, se laisse docilement attacher au brancard , et traîne le chariot jusqu'à Gap. Cet animal dont le caractère s'était singulièrement adouci, se retira ensuite dans les montagnes d'Orcières ; il y demeura jusqu'à la mort de saint Arey. Alors il quitta sa retraite, arriva à Gap, se rendit à l'église où le saint évêque venait de trépasser, se plaça près de son corps et marcha ensuite devant le cercueil dans la cérémonie des funérailles. Chaque année , au 1er mai , jour anniversaire de la mort de saint Arey, le fidèle animal ne manquait pas de venir à Gap et d'assister à la fête ; il continua de la sorte sa vie durant, dit Probus, ce qui causait une joie indicible aux habitants de la ville, qui s'empressaient de lui donner à manger. Mais reprenons le fil de l'histoire de notre Saint.

Arrivé à Gap, Arey s'empressa d'entourer ses chers malades des soins les plus dévoués et les plus intelligents. Hélas ! toutes les ressources de l'art étaient devenues inutiles; il ne put qu'adoucir, par sa tendre charité, leurs derniers moments.

198 HISTOIRE IIAGÏOLOGiQUE

L'histoire ne nous a point appris si cette perte doit être attribuée à quelque fâcheux accident ou bien à une grande mortalité, semblable à celle qui, quelques années auparavant, s'était fait sentir et avait déjà converti quelques villes de la Bourgogne en une solitude effrayante.

Quoi qu'il en soit, ce triste événement fut un coup bien sensible pour le cœur si tendre et si aimant d'Arey. La nouvelle en parvint aux oreilles de saint Grégoire. Le vicaire de J. G. mêle ses larmes à celles de son ami ; il compatit à sa douleur et il trouve, au milieu de ses nombreuses occupations, quelques instants pour écrire à celui dont il connaît la tendresse eî qu'il craint de voir succomber sous le poids accablant de son chagrin.

La charité la plus vive dicte ses expressions; il nous est impossible de faire passer en notre langue des paroles si douces sans qu'elles perdent de leur suavité à travers les voiles d'une traduction imparfaite. Voici comment il s'exprime :

« Grégoire à Arey, évêque des Gaules.

« La charité n'a fait qu'une âme de la vôtre et de la mienne; aussi mon cœur, qui souffre des souffrances du vôtre, a~t-il vivement ressenti raffiiction que vous a causée la mort des membres de votre famille. Cependant je me suis consolé au souvenir de la sagesse de votre fraternité; je suis certain que vous supporterez cette affliction avec patience et que l'espérance de l'autre vie séchera les larmes que l'affection vous a fait verser. Que votre cœur ne soit donc plus dans la tristesse! Nous ne devons pas pleurer si longtemps ceux que nous savons être arrivés, par la mort , à une véritable vie.

« Ils peuvent s'abandonner à une inconsolable douleur, ceux qui ne croient pas à cette autre vie, qui n'espèrent pas des jours meilleurs après les jours de cette terre. Mais nous qui croyons à son existence , qui l'espérons et l'enseignons aux autres, nous ne devons pas nous attrister à l'excès du départ de nos proches pour la céleste patrie. Une longue et inconsolable douleur peut être, chez les autres, une marque de tendresse, chez nous, ce serait une faute, un manque de confiance ; l'apôtre saint Paul ne nous dit-il pas : « Mes frères , nous ne voulons pas que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment, afin que vous ne vous en attristiez pas comme font les autres qui n'ont point d'espérance? »

« Au lieu donc de pleurer les morts , il vaut mieux , frère bien-aimé, nous occuper des vivants, pour leur être utiles par nos avis, nos exhortations, nos consolations et les marques de notre amour. Travaillons sans relâche à animer les bons, à reprendre les méchants, à rendre humbles les orgueilleux, à adoucir ceux qui sont irrités, à aiguillonner les paresseux et les lâches, à ramener ceux qui sont éloignés, à diriger les caractères difficiles, à consoler ceux qui sont tombés dans le découragement et le désespoir. On nous donne le nom de guides, marchons donc en tête dans la voie du salut; veillons avec sollicitude sur le troupeau qui nous est confié, afin d'en éloigner tous les pièges de l'ennemi , et si parfois une de nos brebis s'égare dans les sentiers de l'erreur, ne négligeons rien pour la faire rentrer dans la bergerie du Seigneur, afin que notre titre de pasteur soit le titre de notre

200 HISTOIRE HAGIOLOGIQtJE

gloire et non celui de notre confusion. Pour cela, le secours delà grâce nous est nécessaire; implorons chaque jour, dans nos prières, la clémence du Dieu tout-puissant, afin qu'il nous accorde et la volonté et le pouvoir d'accomplir nos devoirs, qu'il dirige nos pas dans la pratique des bonnes œuvres, vers cette vie que le pasteur des pasteurs nous a promise, et qu'ainsi nous puissions tout avec le secours de celui sans lequel nous ne saurions rien entreprendre.

« Notre commun fils, le diacre Pierre, nous a dit que votre fraternité avait sollicité, pendant qu'elle était ici, la prérogative de porter la dalmatique. Mais, comme la nouvelle de la maladie de vos proches et la douleur que vous en éprouviez, vous ont forcé de partir à la hâte et ne vous ont point permis de poursuivre vous-même, ici, l'objet de votre demande, ainsi qu'il était convenable et que la chose en elle-même l'exigeait; et que, d'un autre côté, trop occupé nous-même par les soins incessants du gouvernement de l'Eglise, nous ne pouvions tout d'abord, et sans un examen préalable, vous accorder ce nouveau privilège, de ces diverses circonstances est résulté nécessairement le retard qu'a éprouvé votre demande. Aujourd'hui donc, en considération de vos mérites, nous vous l'accordons à vous et à votre archidiacre. Nous avons remis à notre fils bien-aimé, l'abbé Cyriacus , les dalmatiques dont vous ferez usage.

<r Nous venons d'ordonner à Siagrius d'Autun, notre frère et notre coévêque, d'assembler un concile pour condamner l'hérésie simoniaque; notre désir est que vous y assistiez ; comme aussi nous vous chargeons de revêtir cet évêque du

pallium que nous vous transmettons ; mais exigez de lui , auparavant, la promesse formelle, qu'il fera porter dans ce concile, une décision contre la simonie déplorable qui désole l'Eglise.

« Vous nous ferez connaître vous-même, secrètement et par écrit, tout ce qui se sera passé au sein du concile; parce que, connaissant parfaitement votre sainteté, nous serons sûr d'avoir été exactement renseigné. »

Cette lettre fut un baume de consolation au cœur affligé de saint Arey. Elle est encore un monument certain de la haute estime de saint Grégoire pour l'évêque de Gap, et c'est cette dernière raison qui nous porte à faire remarquer combien était grande la faveur accordée à notre saint pontife en cette circonstance; car, dans les Gaules, Arey fut le premier, à ce que l'on croit, qui reçut la permission , lui et son diacre Yalaton, de porter la dalmatique (1).

Cet habit, quant à sa forme, tire, dit-on, son origine de la province connue sous le nom de Dalmatie : il consistait , dans le principe, en une robe ample et longue, avec des manches fort larges, qui ne descendaient que jusqu'au coude. Les Romains adoptèrent ce genre de vêtement vers le deuxième siècle, mais ce qui, chez les Dalmates, n'était que l'habit commun, devint pour Rome un vêtement de dis-

(1) Fleury. Hist. liv. 36, no 10.

202 HISTOIRE ÏIAGIOLOGIQUE

tinction; en Dalmatie, c'était ordinairement de très-simples étoffes ou même de toile grossière que se faisaient ces habillements : les Romains opulents en ayant introduit l'usage dans leur ville , y employèrent la soie , et ils parsemaient ces nouvelles dalmatiques de petites roses de pourpre semblables à des têtes de clous , cum clavis ex purpura. Quand ces têtes étaient fort larges, c'était le latîclave, latus clavus; si les roses de pourpre étaient de petite dimension , c'était l'angusticlave , angustus clavus. Les empereurs romains se revêtirent de la dalmatique ainsi que leurs courtisans.

Lorsque le christianisme monta sur le trône impérial, la dalmatique fut accordée par honneur aux évêques , et entre leurs mains, l'usage en devint sacré. On contracta peu à peu l'habitude de ne s'en servir que dans l'Eglise , afin de relever la pompe des cérémonies saintes et d'inspirer au peuple un plus grand respect. Aussi, notre pieux pontife qui avait surtout en vue la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes , avait-il demandé à son puissant ami cette grâce, plutôt qu'aucune autre. Et puis, il tenait à posséder quelque chose venant de la main d'un si saint évêque. Cependant Grégoire, malgré son grand empressement à obliger Arey , n'avait pu le revêtir du saint et glorieux vêtement : certaines mesures étaient prescrites , des informations étaient indispensables. Tout cela nous fait connaître que ce n'était pas une faveur médiocre pour l'humble évêque de Gap, d'obtenir ce que jusque-là on n'avait accordé à nul évêque des Gaules. -S'il fut ainsi honoré, ce ne fut point à cause de la dignité de son siège, fait observer le pontife

romain, mais bien en considération de ses mérites, et il ajoute à cette bonté première celle de lui faire parvenir cette marque de distinction, par l'abbé Gyriacus, son envoyé ou légat, dans les Gaules et dans l'Espagne.

G'est ce même motif qui le porte à charger Arey de le remplacer auprès de Siagrius, évêque d'Autun, qui eut dès lors , après le primat de Lyon , la première place dans l'ancienne province Lyonnaise , et de le revêtir du Pallium , en exigeant toutefois de lui qu'il se prononçât en plein concile contre la simonie, abus sacrilège qui commençait à se répandre malheureusement dans les Gaules.

Ensuite , le Pape écrivit à quatre des plus considérables évêques des Gaules : Siagrius d'Autun , Ethérius de Lyon , Virgile d'Arles, et Didier de Vienne, pour la tenue d'un concile ; mais il comptait sur Arey plus que sur tout autre évêque, et il lui dit : « Vous nous manderez vous-même , secrètement et par écrit, tout ce qui se sera passé au sein du concile , parce que , connaissant parfaitement votre sainteté , nous serons sûr d'avoir été exactement renseigné. » Ne semble-t-il pas par ces paroles que le vicaire de Jésus-Christ attachait plus de confiance à un simple écrit de la main d'Arey qu'il n'en mettait aux actes mêmes de tout un concile ? Quelle gloire pour notre Saint! Quel grand souvenir pour son Eglise !

Arey qui était déjà chéri et honoré de tous ses collègues dans l'épiscopat à cause de la pureté de sa doctrine , de l'étendue de ses lumières , de l'amabilité de sa personne et de la perfection de ses vertus , s'empressa d'exécuter des

ordres émanés de si haut; ce fut pour lui une vive satisfaction de revêtir du pallium l'évêque d'une si noble et si antique cité , et de partager ainsi avec lui les plus rares faveurs du vicaire de Jésus-Christ. L'évêque d'Autun, à son tour, conçut d'Arey une estime encore plus grande et devint son intime ami, s'efforçant de l'imiter surtout dans son zèle pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique et dans sa charité vraiment épiscopale.

Malgré le dévouement de ces deux évêques et de plusieurs autres prélats fort distingués , le concile tant désiré par le pape se trouva retardé à cause des guerres sanglantes que se faisaient les trois rois Francs , et la reine Brunehaud n'en permit l'ouverture qu'en 602 (1).

Après avoir donc attendu plus d'un an , Grégoire eut de nouveau recours à son cher Arey, évêque de Gap, sur lequel il avait droit de compter entièrement. C'est ce qui mérita à celui-ci l'honneur de recevoir une seconde lettre de sa Béatitude , dans laquelle il est invité à poursuivre l'œuvre commencée , dans le ferme espoir que Dieu ne manquera pas de la couronner d'un plein succès.

Il paraît que notre Saint avait déjà écrit au souverain Pontife et lui avait appris que bien des efforts avaient été tentés , mais vainement jusque-là, ou du moins avec peu d'effet.

(1) Longueval. Hist. gall. Liv. 8.

Saint Grégoire, profondément pénétré des devoirs de sa charge , n'était pas homme à céder aux obstacles ; il insiste plus que jamais ; il témoigne avant tout un vif intérêt à Arey; il lui rappelle la part qu'il a prise à sa dernière affliction , et lui exprime la joie qu'il ressent de le savoir en parfaite santé.

« Puisque deux cœurs , dit-il , unis par les liens de la charité fraternelle , ne forment plus qu'un cœur et qu'une âme , la prospérité de l'un doit faire la joie de l'autre, comme aussi dans l'adversité , tous deux doivent éprouver la même peine ; la charité d'ailleurs nous y oblige. C'est pour cette raison que votre chagrin nous causait une grande tristesse, tristesse que venait encore augmenter la crainte que l'affliction d'un deuil trop prolongé ne fît trop de mal à votre cœur oppressé , et n'empoisonnât votre vie par de longs gémissements. Mais vos lettres ont apporté à notre amitié une douce joie vivement désirée, en nous apprenant, Dieu en soit béni, que votre fraternité jouit d'une parfaite santé et que le calme est rétabli dans votre âme. Nous étions sûr d'avance qu'avec votre patience toute sacerdotale , vous supporteriez victorieusement ce malheur.

« Nous nous rappelons très-bien le zèle ardent que vous avez mis autrefois à anéantir l'hérésie simoniaque. En conséquence, nous vous exhortons à employer vos soins les plus empressés pour que le concile porte condamnation contre les divers abus que nous vous avons signalés ; ne cessez donc de travailler à cette œuvre jusqu'à ce que notre volonté soit parfaitement accomplie, afin que, par l'extirpation des vices, vous fassiez à Dieu une oblation très-agréable , et que vous

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donniez ainsi, pour l'édification du prochain, un éclatant témoignage de la vive sollicitude qui vous anime.

« Votre expérience, que nous savons surpasser celle du plus grand nombre, nous est un sûr garant de l'heureuse issue de cette affaire. Mettez donc le sceau à cette entreprise que Dieu vous a inspirée ; commencée sous ses auspices , elle sera bénie de lui, et vos intentions si droites seront couronnées de succès.

« En outre , nous prions votre fraternité de vouloir bien , comme elle l'a fait déjà si souvent, prodiguer ses soins charitables aux Religieux que nous envoyons à notre très-révérend frère et coévêque Augustin, et de leur procurer, tant par vous-même que par d'autres , les secours nécessaires à leur voyage , afin qu'ils n'éprouvent ni difficultés ni retard. C'est ainsi que nous ressentirons les bons effets de notre confiance en vous , et Dieu lui-même vous donnera une large part aux grâces qu'il accorde aux missionnaires que nous envoyons à la conquête des âmes. »

Pour comprendre ce qui est dit à la fin de cette lettre écrite en 601 , il faut savoir que saint Grégoire , longtemps avant son élévation au trône pontifical , passant un jour sur le marché de Rome, vit exposés en vente des esclaves d'une blancheur et d'une beauté remarquables. Il demanda d'où ils venaient et s'ils étaient chrétiens. On lui répondit qu'ils venaient de l'Ile de Bretagne dont le peuple était encore païen. « Qu'il est fâcheux, reprit le saint, en soupirant, que des corps si beaux soient sous la puissance du démon ! » et touché de compassion , il alla sans retard trouver le pape

Benoît et s'offrit de partir pour porter lui-même la lumière de l'Evangile à ce peuple idolâtre; mais les Romains s'y opposèrent. Néanmoins il ne perdit pas de vue ce projet : étant monté sur la chaire de saint Pierre en 596 , il s'empressa d'envoyer le prêtre Augustin et quelques autres moines pour convertir la nation des Anglais. Cette œuvre prospéra; Augustin fut sacré évêque à Arles en 597. Comme le nouvel apôtre opérait des miracles en grand nombre, les conversions se multiplièrent à tel point, que, dès cette époque, il fallut créer plusieurs sièges épiscopaux dans l'île.

Le prêtre Laurent était revenu à Rome avec des lettres , et en 601 , c'est-à-dire trois ans après, saint Grégoire l'envoya de nouveau en Angleterre avec d'autres compagnons dont les principaux sont Mellitus, Juste, Paulin, qui devinrent évêques en Angleterre et sont honorés d'un culte public, comme Augustin leur chef. Ce fut cette pieuse colonie que Grégoire recommanda à plusieurs évêques des Gaules et particulièrement à Arey, évêque de Gap; d'autant plus que Mellitus avait été chargé de porter en Angleterre tout ce qui était nécessaire pour le service des églises : des vases sacrés, des tapis d'autel, des ornements , des habits pour les évêques et les clercs , des reliques des apôtres et des martyrs et quantité de livres; ce qui rendait son voyage difficile et retardait sa marche.

Saint Arey saisit avec une joie indicible cette occasion qu'il avait de prendre part, par ses bons offices, à une œuvre si excellente que celle de la conversion de tout un peuple. Il exécuta ponctuellement tout ce que le souverain pontife lui recommandait dans sa lettre; les saints missionnaires en

étaient ravis et confus , mais notre Saint était si transporté de zèle , qu'il croyait encore ne pas faire assez , et malgré son grand âge, si son devoir d'évêque ne l'avait retenu, il se serait volontiers joint à eux pour porter aussi la bonne nouvelle à une nation depuis lors si célèbre, et qui plus tard devint si coupable , en se séparant de cette Eglise romaine qui l'avait enfantée à J. C. par ses sueurs et par son sang*

Les apôtres de l'Angleterre, à peine arrivés à leur destination, ne manquèrent pas de rendre compte de tout au pape Grégoire le Grand, et de signaler à sa Sainteté notamment le pieux évêque de Gap. C'est pourquoi l'illustre pontife ayant connu avec quel zèle et quelle application Arey se livrait aux affaires qui lui étaient recommandées de sa part, n'appréhenda point de lasser sa charité en lui adressant le prêtre Candide, administrateur général du patrimoine de saint Pierre dans les Gaules.

Par ces mots, il faut entendre diverses terres situées dans les Gaules, appartenant en propriété à l'Eglise romaine. C'étaient de grands domaines appelés Massa ou Mas, terme encore en usage aujourd'hui. Ces domaines étaient administrés par des recteurs ou intendants , pareillement désignés sous le nom de Massarii; de là, le mot de Massiers ou Mansiers, employé dans nos montagnes pour désigner celui qui a l'intendance des réparations à faire à un canal arrosant un Mas considérable de terres.

Or, ces recteurs, ou envoyés du siège apostolique, recevaient leur charge devant le corps de saint Pierre. Nous avons la formule de leurs provisions parmi les lettres de saint Grégoire. Le Pape écrivait en même temps aux habitants du patrimoine de leur obéir , et au gouverneur et aux officiers, de les protéger.

Il y avait de ces patrimoines en Afrique, en Sicile, dans les Gaules et en Provence. Ils étaient exploités ou par des paysans sujets de l'Eglise, sans toutefois être esclaves, ou par des fermiers qui entraient en possession à des conditions avantageuses, car, dit saint Grégoire en ses lettres, on ne souffrait point que les coffres de l'Eglise fussent souillés par un gain sordide. Le pontife n'avait pas moins de soin du bon emploi de ces grands revenus que de leur exacte perception. Ceux d'Italie étaient employés en distributions faites aux pauvres, soit laïques malheureux, soit clercs ou évêques chassés de leurs Eglises, ensuite aux églises dévastées, aux cimetières, aux diaconies chargées de la distribution des aumônes, aux hôpitaux de Rome, du voisinage et même des provinces les plus éloignées. Tout était parfaitement réglé, et cet ordre s'observait encore trois cents ans après la mort de saint Grégoire.

Quant aux revenus des domaines situés dans les Gaules et dans la Provence, ils étaient employés , du moins en partie , sur les lieux mêmes , en œuvres de charité. Nous lisons que saint Grégoire recommande au prêtre Candide d'affecter ces revenus à l'habillement des pauvres et au rachat de jeunes Anglais âgés de 17 ou 18 ans. On plaçait ces jeunes

gens dans des monastères où ils se formaient au service de Dieu, et on les préparait ensuite pour la mission d'Angleterre.

Plusieurs auteurs tels que Paul, diacre, Baronius, Sigonius, Mérula, Bergomèse et Carion, nous apprennent que des patrimoines de cette nature existaient dans la Provence, dans le Dauphiné et, en particulier, dans les Alpes cottiennes et les Alpes maritimes. Il nous est facile de concevoir par ces documents combien le prêtre Candide, qui avait remplacé le patrice Dynamius depuis Tan 595, avait besoin d'être aidé dans sa tâche si étendue et si difficile. Il laissait sur les lieux des hommes appelés défenseurs, et, autant que possible, il se servait de clercs tonsurés ou engagés dans les ordres inférieurs, leur chef n'étant ordinairement qu'un sousdiacre. Tout ceci n'empêchait pas le souverain pontife de recommander son homme d'affaires aux évêques zélés qu'il connaissait plus particulièrement Yoici donc comment, à ce sujet, s'exprime saint Grégoire à saint Arey. « Si vous voulez connaître l'amour que le souvenir de votre fraternité nous inspire , interrogez le fond de votre cœur , le degré d'affection qui y règne pour notre personne vous donnera la mesure de la tendresse excessive que nous avons pour vous. Yous le savez , l'absence ne peut altérer la dilection véritable, et le cœur qui aime ne connaît point l'oubli. C'est bien là ce qui se passe en nous-même; très-souvent notre âme s'abreuve de délices en se représentant l'image chérie de notre frère; nous vous contemplons du regard de l'esprit aussi vivement que si vous étiez sous nos propres yeux;

toute distance s'efface en effet pour des cœurs unis par les intimes liens de l'amitié.

« Nous avons admiré en vous tous les caractères de la dignité sacerdotale; ils nous sont un heureux garant de la sainteté de votre vie et de la bonne administration de votre Eglise. Aussi, notre âme conçoit-elle les plus grandes espérances de votre sollicitude. Mais comme vous traitez les intérêts divins et veillez à la garde du troupeau qui vous est confié, de manière à vous occuper encore, avec une juste modération , des affaires qui vous touchent indirectement , vous voudrez bien accueillir favorablement la recommandation que nous vous faisons de notre commun fds, le prêtre Candide, qui vous remettra les présentes lettres; vous lui prêterez, dans l'intérêt des pauvres, tous les secours qu'il réclamera de vous; ainsi encouragé par votre protection, il se réjouira, nous l'espérons, d'avoir retrouvé en vous un autre nous-même. »

Cette lettre, on le voit, est un éloge complet de notre pieux évêque et de son beau caractère : sainteté personnelle, zèle pour la discipline ecclésiastique, dévouement à la cause générale de la religion, administration sage de son propre diocèse , entremise bienveillante et modérée dans ce qui le touche indirectement; toutes les vertus, toutes les qualités de l'homme et de l'évêque se trouvent louées dans la personne de saint Arey.

Nous ne doutons point que, sur une invitation si douce, si affectueuse, motivée, en outre, sur les intérêts des pauvres, l'évêque de Gap n'ait secondé de tout son pouvoir et de tout

2l2 HISTOIRE HAGIOLOGIQUE

son crédit le délégué du Saint-Siège ; mais nous ne pouvons penser que tous ces généreux services et les peines du prêtre Candide aient été couronnés d'un plein succès : les temps étaient trop mauvais; les Lombards avaient coutume de prélever des impôts sur toutes les terres où ils avaient réussi à s'établir; les paysans étaient, par les irruptions fréquentes de ces barbares , inquiétés sans cesse dans leurs travaux. Le roi Gontram même, s' étant porté avec unè armée considérable jusqu'au delà de nos Alpes , avait osé disposer des biens de l'Eglise de Turin et avait annexé l'Eglise de Suse au diocèse de Saint-Jean-de-Maurienne qu'il voulait doter , ce qui excita de vives réclamations de la part de l'archevêque de Turin. Une aussi grande perturbation rendait extrêmement difficile et presque impossible la perception des revenus du patrimoine de saint Pierre en nos pays. Nous ne sommes donc pas surpris de lire dans Paul, diacre : que les Lombards avaient soustrait au Pape les Alpes cottiennes et les Alpes maritimes, et que saint Grégoire le Grand en adressa ses doléances à l'empereur Maurice. Dans cette lettre, il se plaint de ce que ce fléau dure depuis trentecinq ans , et il termine ensuite son récit par ces mots : « Je ne puis trouver d'autre consolation en cette extrémité que dans l'attente de la mort. » A cette époque, les pauvres, les religieux et les religieuses, les évêques persécutés affluaient par milliers dans la ville sainte, trop heureux de pouvoir, par cette fuite sainte, se soustraire à l'esclavage (1).

(I) Fleury, Hist. eccl. liv. 56.

Au milieu de ces perturbations et de ces violences, Arey ne se bornait pas à satisfaire aux demandes du souverain pasteur et à remplir parfaitement tous les devoirs attachés alors à l'épiscopat; il était si sensible et si dévoué aux intérêts de ses collègues, qu'il trouvait encore quelques moments de loisir pour voler à leur secours.

Dans un de ses voyages à Châlons, il eut l'honneur et le courage de défendre saint Didier, archevêque de Vienne, accusé par la haine de Brunehaut; et n'ayant pu empêcher son injuste déposition (605), ni son exil, il pénétra dans sa prison, lui offrit les consolantes paroles de l'amitié, et releva ses espérances et sa foi en lui racontant que Jésus-Christ avait daigné lui apparaître et lui montrer la place que lui, Didier, occuperait bientôt dans le ciel.

Cette prédiction ne tarda pas à se réaliser ; martyr de sa généreuse résistance à la conduite impie d'un tyran ou plutôt à la jalouse ambition de Brunehaut , le courageux évêque fut assassiné, quatre ans plus tard, à Prisciniacum , sur les bords de la rivière de Chalaronne, dans les Dombes. Aujourd'hui, s'élève sur le lieu sanctifié par ce sang innocent, une petite ville appelée Saint-Didier, et qui, sans doute, doit à son puissant patron d'être encore l'une des plus religieuses paroisses du diocèse de Belley.

Il est probable que ce fut dans ce voyage à Châlons , qu'eut lieu le miracle rapporté par les Bollandistes.

Pendant son séjour dans cette ville, racontent-ils , le bienheureux Arey allait se prosterner, le soir, dans l'Eglise de Saint-Marcel pour y faire oraison. Voulant contrarier sa dévotion, la reine Brunehaut avait donné l'ordre de fermer les portes de cette église et y avait fait apposer son sceau. Comme il en avait l'habitude, Arey se rend à l'église, mais il en trouve les portes fermées; alors, plein de confiance en Dieu et après une courte prière, il trace sur ces portes le signe de la croix, et à l'instant elles s'ouvrent devant lui.

Informés de ce prodige, Gontram, roi de Bourgogne, et Chilpéric, roi de Neustrie, qui s'étaient, à la même époque, réunis à Châlons pour y avoir une entrevue avec Brunehaut, s'empressèrent d'envoyer des présents au saint évêque.

Arey les ayant reçus dans les plis de son manteau, les répandit à terre, et, saisi d'une sainte indignation, il s'écria : Le Très-Haut ne peut avoir pour agréables les dons des méchants; dès ce jour, ajoute Fauteur de sa vie, il fut tellement rempli de l'esprit divin, que, comme le prophète Elisée, dont il avait imité le mépris pour l'or et l'argent , il reçut la puissance de guérir les lépreux.

Vers le commencement de la brutale persécution exercée contre saint Didier de Vienne, les graves infirmités du saint pontife de Rome s'étaient considérablement accrues; il allait enfin recevoir la récompense de ses longs combats pour la sainte Eglise de J. C. Il s'endormit de son dernier sommeil le 10 mars G04.

A cette désolante nouvelle, qui répandit le deuil dans tout le monde chrétien, le cœur d' Arey se resserre et se

brise ; il a ressenti toutes les angoisses qui ont terminé cette vie si chère. Mais la séparation sera courte; bientôt il ira rejoindre son ami au ciel; ainsi que Grégoire, dans un de leurs épanchements intimes, lui en avait fait la prédiction et donné l'assurance.

Vingt-cinq ans d'épiscopat , un travail pénible , des macérations continuelles, des jeûnes rigoureux, des abstinences de chaque jour, avaient épuisé les forces et usé la vie du saint évêque de Gap.

Une longue et douloureuse maladie le prépara au suprême passage. Il entrevoyait sa fin sans crainte ; depuis longtemps son âme avait placé dans un monde meilleur toutes ses espérances et toutes ses affections. Affligé de ne pouvoir célébrer les saints mystères pour se nourrir du pain des Anges, il tâchait d'y suppléer par l'ardeur de ses vœux et répétait souvent avec une confiance filiale : « 0 bon Jésus, mon Sauveur, ne livrez pas au démon une âme qui vous confesse, et qui vous a toujours invoqué depuis qu'elle est dans ce corps mortel. »

Sentant sa fin venir, il voulut s'arracher, lui-même encore vivant, à tout ce qui est de la terre. Il se fait transporter dans son église, devant l'autel de Saint-Eusèbe ; là, revêtu d'un cilice et couché sur la cendre, il reçoit son Dieu, avec tous les sentiments de la foi la plus vive, de l'humilité la plus profonde, de l'amour le mieux senti; résumant ainsi dans un seul acte toutes les vertus de sa vie. Ce fut saint Esichius, évêque de Grenoble, qui lui présenta le corps du Sauveur, et le prêtre Diconcius, le précieux sang. Fortifié

216 HISTOIRE HAGIOLOGIQOE

par ce viatique contre les terreurs de la mort , « Je vous rends grâces, Seigneur Jésus, s'écrie-t-il, de ce que mon temps d'aller vous voir est arrivé; je suis venu pauvre en ce monde, pauvre je retourne vers vous, ô mon Dieu; » puis s'inclinant sur le cœur de ce Dieu, devenu son compagnon de route, il s'y endort en paix, le premier mai 604, jour auquel l'Eglise honora d'abord sa mémoire. 11 était âgé de 69 ans.

Les éclatantes vertus d'Arey , son incontestable sainteté , le placèrent aussitôt au rang des bienheureux dans l'estime de son peuple. En se rappelant son ardente charité pour lui, le diocèse de Gap ne douta pas qu'il n'eût acquis au ciel un protecteur de plus ; aussi la confiance fut bientôt pleine et entière; la dévotion crût rapidement, et déjà elle se traduisait , peu après sa mort , par des monuments élevés à sa gloire. Plusieurs églises lui furent dédiées dans des diocèses étrangers et même au delà des Alpes. La ville de Serres , au diocèse de Gap, le prit dès lors pour patron.

Une église , dit Juvénis , bâtie au comté de Nice , sur la montagne d'Auron, fut pareillement dédiée à saint Arey, de Gap; elle appartenait aux Templiers. Le prieuré de Saint- Etienne-de-Théniers , bourg du vicariat du Puget, dans le territoire duquel cette montagne est située, en dépendait ainsi que quelques Eglises soumises à celle d'Auron. Cette fondation considérable se rattachait au fait de l'enlèvement miraculeux de saint Arey venant de Rome , et de sa des-

cente en ces lieux. Cette église, bâtie après la mort du saint évêque, sous son vocable, devint célèbre. Un concours de fidèles s'y rendait tous les ans, au 1er mai, pour y célébrer la fête du saint confesseur. Une foule de monuments attestent cette dévotion et l'importance qu'elle avait donnée à cette chapelle. Ceci est prouvé encore par la bulle que le pape Jean XXII , étant à Avignon , donna, de l'avis des cardinaux, le 8 avril 1555, portant quarante jours d'indulgences à ceux qui , le premier mai de chaque année , visiteraient pieusement l'église de Théniers. En date du 12 du même mois, d'autres indulgences furent aussi accordées à la même église par Bertrand de Deux, archevêque d'Embrun, devenu cardinal, et par le collège des cardinaux; ceci eut lieu à la prière de Fabri, chanoine d'Embrun et commensal de Sixte IV. Ces privilèges furent renouvelés par une bulle papale du 15 avril 1485, par un bref du sacré collège, le 5 septembre 1506, et enfin par une bulle donnée au Pont-de-Sorgue aux Ides de juillet 1518, en vertu de laquelle François de Clermont, cardinal, prêtre du titre de Saint-Etienne au Mont-Célius, accorda une autre indulgence de sept ans, à la demande des consuls de Saint-Etienne-de-Théniers.

L'église de Saint-Arey, bâtie dans la ville de Gap, ne cessa pas d'être fréquemment visitée ; elle l'était encore au onzième siècle et plus tard. Les reliques du saint pontife furent entourées d'une religieuse vénération , jusqu'au moment où elles disparurent comme tant d'autres dans les bouleversements et les guerres qui désolèrent si souvent nos contrées et dont Gap eut tant à souffrir.

En 1050, l'église de Saint-Arey avait été confiée à l'abbaye de Cluny en Bourgogne, par Guillaume II, fils et successeur de Guillaume I, comte de Provence, aussi connu sous le nom de Bérard de Saxe. Celui-ci, vainqueur des Sarrasins dans notre contrée , avait rendu à l'Eglise de Gap la plupart des biens quelle possédait, mais il s'était réservé l'église de Saint-Arey. En 1070, la chapelle de Saint-Arey et ses dépendances furent données, par l'évêque de Gap, aux chanoines réguliers d'Oulx , dont il est parlé dans l'Histoire du diocèse d'Embrun et dans un Mémoire sur le Briançonnais , par Brunet de l'Argentière. Par la suite , ces biens furent annexés au doyenné de Gap, et une charge de la prébende était qu'on ferait annuellement une station solennelle à la chapelle de Saint-Arey. C'est pourquoi, jusqu'à la révolution française, le chapitre de Gap et tout le clergé, suivis d'un nombreux concours de fidèles, se rendaient processionnellement tous les ans , après les vêpres de la seconde fête de Pâques, aux ruines de cette ancienne chapelle, vers le nord-ouest de la ville actuelle , et y faisaient mémoire du saint pontife.

En 1854, Mgr Antoine Arbaud, évêque de Gap, parvint à recueillir quelques parcelles des précieuses reliques de notre Saint ; il les fit placer au bas d'un buste destiné à les recevoir. Ce buste est renfermé dans une niche pratiquée dans le troisième pilier de l'église cathédrale de Saint-Arnoux, à gauche, sur la face qui tourne vers la grande porte. Ces reliques sont exposées à la vénération des fidèles pendant l'octave de la fête de Saint-Arey, qui se célèbre à Gap le 5

du mois de mai, quoique les Bollandistes la rangent sous la rubrique du premier jour de ce mois.

Ainsi, après douze cents ans, le culte d'Arey n'est pas tombé dans l'oubli , et tout un quartier de sa ville épiscopale se fait gloire de porter le nom du saint Confesseur. Honorable témoignage que celui qui consacre ainsi, dans les siècles, le souvenir d'un homme cher à la religion et au pays. Puisse ce qui vient d'être dit sur ces pieuses traditions, sur ces antiquités religieuses et surtout au sujet des vertus, des travaux et des miracles de saint Arey, raviver la foi, exciter notre reconnaissance, accroître notre dévotion envers celui qui fut réellement un évêque selon le cœur de Dieu !

Mais son zèle pour la sanctification du clergé , son amour pour la discipline sacerdotale recommandent plus spécialement sa mémoire à la vénération du prêtre. Premier fondateur des écoles ecclésiastiques dans notre diocèse , il devient naturellement le protecteur de ces maisons saintes et le père des jeunes lévites qui s'y forment à la science et à la vertu. Sans doute que du haut du ciel, saint Arey abaisse encore, avec tendresse, ses regards bienveillants sur son séminaire de Gap qu'autrefois il aimait tant à visiter, et pour lequel, chaque jour, il savait dérober quelques heures aux sollicitudes et aux travaux de la vie épiscopale. Bel exemple donné par un saint évêque et bien capable de nous faire apprécier la sublime vocation des prêtres chargés de préparer au sanctuaire, dans le silence de la retraite, des ministres dignes de Dieu et propres à secourir son Eglise !

Nous trouvons dans les anciens livres liturgiques de Gap,

cette belle prière à saint Arey , que nous sommes heureux de reproduire ici :

Dieu tout-puissant, qui aujourd'hui avez tiré de la prison de son corps, l'âme de votre serviteur Arey et Vavez revêtue d'une gloire toute particulière, en la plaçant, par le ministère des anges, dans la joie du jiaradis, en la société de tous vos autres Saints, faites, nous vous en supplions, quil soit notre intercesseur auprès de N. S. J. C, qui vit et règne avec vous dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Deus qui, liodiernâ die, inter omnium sanctorum tuorum animas , dilecti quoque famuli tui Àrigii animam de ergastulo carnis ad paradisi amœnitatem per ministerium angelorum eductam, speciali gloriâ decorâsli, largire propitius quèd ipse apud Dominum nostrum Jesum Christum pro nobis intercessor accédât. Qui tecum vivit, etc.

S. AR2VOCX9

Qh)!que oe <Ê>ap, patron bu Mocèse»

IIe siècle. — 19 septembre.

| ans les premières années du onzième siècle, nais» sait à Vendôme, alors du diocèse de Chartres, aujourd'hui du diocèse de Blois, un enfant de bénédiction et de grâces. Cet enfant avait reçu sur les fonts du baptême le nom d'Arnoux (Arnulphus). Ses parents, remarquables parla noblesse du sang et plus encore par la noblesse du cœur, cultivèrent avec soin les heureuses dispositions qu'il manifesta dès son bas âge. Douceur de caractère, innocence de mœurs, précocité d'esprit, ingénuité de manières, agréments de la figure, tout se

réunissait pour faire de cet enfant la joie de sa mère, l'espoir de sa famille, l'admiration de ceux qui l'approchaient; tout lui promettait à lui-même des succès, la gloire, les honneurs; en un mot, une carrière brillante et dorée. Mais Dieu qui , dans les merveilleux desseins de sa Providence, s'était réservé, à lui seul, cette âme d'élite, avait fait naître Arnoux dans le voisinage du célèbre monastère de la Sainte-Trinité, fondé à Vendôme en 1042, par Geoffroy Martel, comte d'Anjou, et Agnès son épouse. Cette circonstance en apparence indifférente devait cependant décider de son avenir.

Ainsi prévenu des bénédictions célestes et docile aux tendres soins dont furent entourées ses jeunes années , Arnoux put dire avec bonheur, comme le roi prophète : « Seigneur, du sein de ma mère, je me suis jeté dans les bras de votre amour : c'est à vous, ô le Dieu de mon cœur, que j'ai consacré les prémices de mon existence. » (Ps. 21.)

En effet, pendant ces années d'enfance où l'on ne vit guère que pour l'amusement et les frivolités, ses pensées à lui et ses affections s'élevaient déjà vers le ciel. Il laissait aux enfants de son âge les jeux sur la place publique, les divertissements, la joie bruyante; une sympathie secrète, un attrait irrésistible le poussaient vers les murs du saint asile dont, un jour, il devait être l'ornement et la gloire; il se plaisait à errer sous les arceaux des cloîtres de la Trinité ; il aimait les vastes nefs, les voûtes élancées, les vitraux tout resplendissants de l'église abbatiale. Ces merveilles de l'art chrétien excitaient au fond de son âme un pieux enthousiasme et d'ardentes aspirations vers le ciel qu'elles lui faisaient si beau.

Attiré par le parfum de sainteté qui s'exhalait de cette communauté fervente des enfants de Saint-Benoît, il ne se lassait pas de voir, d'entendre, d'admirer, d'étudier ces religieux à la vie si pure , aux mœurs si douces.

Une des qualités les plus heureuses de notre jeune Saint et qui contribua le plus à son développement intellectuel et à son avancement dans la vertu, c'était son empressement à rechercher la société et la conversation des personnes sages , auprès desquelles il trouvait à s'instruire et à s'édifier. Il vérifiait dans sa personne ce passage de nos saints livres : « Lorsqu'il était enfant, il ne fit rien qui se ressentît de l'enfance, d (Tob. 1.) Ses pensées, ses goûts, ses discours, ses actions, tout indiquait en lui une maturité, une sagesse bien au-dessus de son âge.

Pour protéger la vertu naissante d'Arnoux contre la contagion du monde, et le préparer à cette haute et sublime perfection qui entrait dans les desseins de la sagesse éternelle, Dieu inspira à ses parents de confier l'éducation de leur fils chéri aux pieux et savants religieux de la Sainte- Trinité. Qui pourrait dire sa joie, quand s'ouvrit pour lui la porte si désirée du célèbre monastère? Admis au milieu de ces pères, désormais ses maîtres et ses modèles, on le vit, comme le divin Sauveur, grandir merveilleusement en science et en sagesse devant Dieu et devant les hommes. Ce fut cet arbre planté sur le bord des eaux, qui croît avec vigueur et

224 HISTOIRE HAGIOLOGIQtE

qui donnera dans son temps des fruits en abondance* Chaque jour développait en lui quelque qualité nouvelle du cœur et de l'esprit; chaque jour, cette pierre précieuse brillait d'un plus vif éclat; chaque jour, la grâce ajoutait un prodige aux prodiges de la veille; aussi le bienheureux enfant ne tarda pas à se voir l'objet de la plus tendre amitié et d'une estime qui alla bientôt jusqu'à la vénération. Ravi de l'ordre, de la paix, du bonheur qui régnait autour de lui, mille fois, depuis son entrée dans cette maison sainte, il s'était écrié comme Pierre, sur le Thabor : « Oh! que Von est bien ici! Que ne puis-je y fixer ma demeure!!! (Math. 15.) » Dans la vivacité de sa foi et de son amour, bien souvent il avait dit avec le prophète : « Je laisse à d'autres les honneurs, les plaisirs , les biens de la terre , je ne demande à Dieu qu'une faveur : celle d'habiter, ma vie entière, dans l'asile fortuné où sa grâce m'a conduit. » (Ps. 26.)

Ce pieux désir d'Arnoux fut en partie exaucé. Frappé de la haute vertu et de l'étonnante maturité du saint jeune homme, Odéric, premier abbé du monastère, s'était attaché à lui d'une affection toute paternelle. Eclairé par une inspiration céleste, il avait cru pouvoir, en faveur de cet enfant de prédilection , s'écarter des règles ordinaires : le vénérable vieillard l'avait donc revêtu de l'habit monastique, et en le recevant au nombre de ses religieux , il avait resserré les liens si doux qui retenaient le fervent novice à l'ombre sacrée du cloître.

Heureux de voir entre le monde et lui un mur de séparation, ravi de la large part que le Seigneur lui avait choisie

dans son héritage , Arnoux s'élance , avec toute la générosité d'une belle âme, dans la sublime carrière ouverte devant lui. Enflammé d'ardeur à la vue des modèles qui l'entourent, il travaille , par d'incessants efforts, à reproduire la forme de Jésus-Christ, à se pénétrer de ces grands et nobles sentiments qui caractérisent le vrai chrétien et le bon religieux. Dans cette silencieuse retraite qui fait ses délices , il s'étudie avec un zèle infatigable à acquérir les trésors de science et de sagesse dont il doit, un jour, enrichir l'Eglise de Dieu. Aussi on put bientôt reconnaître en lui ce juste qui, dans la maison du Seigneur, fleurit comme le palmier, se multiplie comme le cèdre du Liban. (Ps. 91.) Il put servir de modèle à la pieuse et fervente communauté.

Tant de mérites et de perfections attirèrent sur notre Saint des faveurs plus précieuses encore. C'est le serviteur fidèle qui, en récompense de sa bonne administration, reçoit de nouveaux talents. En effet, le supérieur du monastère voyant dans ce jeune religieux de si grandes vertus et une vie si pure, le jugea digne d'être élevé au sacerdoce. Comment il répondit à cet appel du Seigneur, ce qui se passa de céleste dans cet ange de la terre, quels transports d'amour éclatèrent dans cette âme ardente au moment où le pontife, par l'imposition des mains, lui conférait l'éminente dignité de la prêtrise et l'initiait à tous les secrets de la charité de Jésus pour les , hommes, c'est ce que nulle bouche humaine ne saurait dire.

Aussi la grâce du sacerdoce produisit-elle dans Arnoux un accroissement sensible de zèle et de ferveur. On ne fut pas longtemps sans avoir à admirer en lui de nouveaux prodiges de sainteté : une humilité profonde, une incomparable prudence , une pureté angélique , une abnégation totale de lui-même, une inaltérable patience, l'amour de la pénitence et de la pauvreté poussé jusqu'à l'héroïsme , une obéissance prompte et aveugle, un esprit de foi et d'oraison qui faisait de sa vie entière un acte continu d'union avec Dieu, une ferveur brûlante dans tous ses devoirs religieux , enfin une charité tendre et généreuse à l'égard de ses supérieurs et de ses frères, telles furent les vertus qui brillèrent dans le nouveau prêtre du plus vif éclat, et qui firent de lui cet homme chéri de Dieu et de ses semblables, dont la mémoire sera en éternelle bénédiction.

La réunion de toutes ces rares et précieuses qualités, dont la nature et la grâce avaient enrichi notre Saint, le rendirent si cher à son vénérable abbé , qu'il le regarda et l'aima constamment comme son fils , vécut avec lui dans l'intimité la plus grande , soumettant toutes choses à ses lumières et à ses conseils. Cette confiance illimitée, cette bienveillance honorable d'un supérieur ne servirent jamais à Arnoux pour l'élever à des postes de faveur, pour le pousser à des emplois moins humbles. Il en usa uniquement pour son avancement spirituel et le bien général du monastère. Fidèle observateur des saintes règles de la communauté, au lieu d'y apporter des adoucissements, il ajoutait encore à leur sévérité, craignant toujours d'avancer trop lentement dans les sentiers de la

perfection religieuse, et craignant sans cesse d'entendre, malgré sa vie toute de sacrifices et de bonnes œuvres, les reproches du maître au serviteur inutile.

Sur ces entrefaites, Geoffroy Martel mourut, et l'abbaye de la Trinité qu'il avait fondée et richement dotée eut bientôt à souffrir des injustes violences de Foulques, comte de Vendôme, malgré les promesses solennelles de ce seigneur, qui avait juré de la défendre et de la protéger.

L'abbé Odéric, ayant inutilement épuisé les voies de la douceur pour arrêter les mille vexations du noble comte , résolut de faire le voyage de Rome et de porter ses plaintes au tribunal même du souverain pontife ; l'abbaye avait été donnée au saint siège et par conséquent relevait du Pape. Odéric partit en 1063, emmenant avec lui Arnoux, son disciple chéri.

Alexandre II occupait alors le siège apostolique. Il reçut les deux pèlerins avec une grande distinction , et manifesta l'indignation la plus vive au récit des persécutions dirigées contre un monastère qui était la propriété du saint-siége. Plusieurs bulles furent expédiées pour maintenir et accroître ses prérogatives. La première confirmait l'inviolabilité des possessions de l'abbaye ainsi que tous ses privilèges , entre autres, celui qui permettait aux abbés de faire ordonner leurs religieux et consacrer leurs églises par tel évêque qu'ils voudraient choisir. Une autre , adressée à l'évêque de Char-

tresr lui prescrivait de cesser sur-le-champ de molester l'abbaye de la Trinité et de ne plus lui contester sept églises dont elle était légitimement en possession. Ce même prélat, dont l'élection avait été irrégulière, fut déposé par un concile tenu à Rome, et cette sentence de déposition lui fut signifiée par Gervais, alors évêque du Mans. Enfin, pour rendre l'abbaye plus inviolable et fortifier les liens étroits qui l'unissaient au siège de Rome, le Pape lui conféra une prérogative des plus extraordinaires et des plus rares : c'était la dignité de cardinal annexée au monastère même, en sorte que tous ses abbés devenaient cardinaux par le fait seul de leur élection.

Il fallait à ce nouveau membre inamovible du sacré collège un titre presbytéral à Rome. Le Pape négocia avec le couvent de Saint-Paul, hors des murs, alors dirigé par le célèbre Hildebrand , pour faire céder à l'abbaye de Vendôme l'église de Sainte-Prisce , sur le Mont-Aventin. Cette église était une sorte de prieuré dépendant du couvent de Saint- Paul. Par la bulle d'institution, il fut stipulé que, pour assurer le service de l'église de Sainte-Prisce , l'abbaye de la Trinité y entretiendrait toujours douze ou au moins huit de ses religieux.

Ainsi le vénérable Odéric vit toutes ses réclamations accueillies. En même temps, Alexandre Iï qui avait su apprécier Arnoux, voulut le retenir à Rome, et pria l'abbé de le désigner membre de la pieuse colonie. Arnoux se soumit avec résignation à l'honorable exil auquel le condamnait l'ordre de son supérieur. Le pontife , charmé de l'esprit aimable

du jeune religieux, de la solidité de son jugement, de la profondeur de ses vues, sentit, chaque jour, s'accroître pour lui son estime et son affection. On conçoit tout ce qu'avaient d'avantageux pour notre Saint ces rapports fréquents et intimes avec le chef de l'Eglise ; mais ce qu'il est précieux de remarquer ici, c'est l'admirable modestie d'Arnoux, dans des circonstances si délicates et si périlleuses pour une vertu moins solide que la sienne. En effet , ami , confident , conseiller intime du souverain pontife , loin de se laisser aller à la vaine gloire, il n'en devint que plus humble, plus pauvre , plus mortifié , plus pénétré de mépris pour les grandeurs de ce monde , plus embrasé du désir de la patrie céleste.

Depuis près de quatre ans, notre bienheureux était comme enseveli dans la retraite où l'obéissance l'avait conduit, cherchant à se faire oublier, marchant à grands pas dans le chemin du ciel , uniquement occupé de la sanctification des âmes et surtout de la sienne propre ; mais le moment allait venir où Dieu, qui se plaît à exalter les humbles, devait enfin retirer cette lumière brillante de dessous le boisseau , pour la placer sur le chandelier de l'Eglise.

Le diocèse de Gap était alors en proie aux plus grands désordres et malheureusement il n'était pas le seul. Les princes et les grands , depuis le triste exemple donné par Charles Martel, disposant des abbayes et des évêchés, s'é-

taient rendus maîtres des élections aux bénéfices ecclésiastiques; ils vendaient secrètement au plus offrant les titres qui venaient à vaquer, puis les acheteurs tâchaient de se dédommager en détail, tant pour couvrir la dette qu'ils avaient contractée envers le trafiquant sacrilège , que pour subvenir ensuite aux dépenses attachées à leur nouvelle position. Ainsi, la consécration d'un prêtre, celle d'une église, et une foule d'autres actes épiscopaux n'avaient lieu qu'à prix d'argent. Ce mal était devenu presque général en Italie et dans la Bourgogne. Le pape Victor ÏI songea à y apporter un prompt remède. A cet effet, il envoya en France le moine Hildebrand, alors sous-diacre, et qui plus tard devint Pape sous le nom immortel de Grégoire VIL

L'envoyé du siège apostolique s'acquitta, avec un saint zèle, d'une mission si pénible. Il fit assembler un concile à Lyon , où, dès les premiers jours, Hugues, archevêque d'Embrun, fut accusé d'être monté par simonie sur son siège archiépiscopal. L'inculpé, homme fort éloquent et fier de la protection de Léoffroy , comte de Provence , qui venait de faire un don considérable à son Eglise, se défendit avec tant de vigueur, que la discussion ne put se terminer ce jour-là. Toutefois, Hugues, craignant l'inflexibilité du juge devant qui il avait déjà comparu, employa la nuit entière à gagner et à corrompre, par ses largesses, ses accusateurs et les témoins appelés à déposer contre lui; et le lendemain, dès l'ouverture même de la séance , il demanda avec hardiesse où étaient ceux qui l'accusaient. Personne ne se leva , personne ne répondit à cet audacieux appel ; alors le légat Hildebrand , inspiré de

Dieu , dit avec un profond soupir à l'évêque coupable : « Hugues, croyez-vous au Saint-Esprit? » Oui, j'y crois, répond l'accusé. « Récitez donc, lui dit le légat, récitez à haute voix le Gloria Patri. » Aussitôt l'archevêque d'Embrun commença cette courte prière, mais il ne put jamais nommer le Saint-Esprit, quoiqu'il eût essayé jusqu'à trois fois, avec effort, de la terminer. C'était bien là le jugement de Dieu, faisant comprendre à tous , quel est le crime de ceux qui essayent d'acheter ou de vendre les dons du Saint-Esprit.

Alors, Hugues perdant toute sa fierté et toute son assurance, se jette à genoux aux pieds du légat, confesse ouvertement sa faute et accepte avec humilité sa déposition. Après quoi, il put prononcer, sans peine et selon son habitude, le Gloria Patri en entier. Le pape Callixte II, saint Hugues, abbé de Cluny, Didier, abbé du Mont-Cassin, et Pierre Damien, ont certifié ce fait. Cinq autres évêques ou archevêques furent également exclus de leurs fonctions. Un auteur affirme que cet événement effraya si fort les simoniaques, qu'il y eut quarante-cinq évêques qui, se reconnaissant plus ou moins coupables de simonie, offrirent d'eux-mêmes leur démission, et que vingt-deux autres dignitaires, prieurs ou abbés prirent le même parti.

Yiminien fut bientôt élu archevêque d'Embrun et ordonné par le pape Victor II : il vint remplacer Hugues qui , frappé du miracle dont il avait été l'objet, eut le bonheur de se convertir; il se retira dans un monastère du saint abbé de Cluny, pour y expier les scandales qu'il avait donnés.

Quelques auteurs, sans fournir aucune preuve positive,

252 HISTOIRE HAGIOLOG1QUE

ont cru que, dans cette même assemblée, Ripert, évêque de Gap, le prédécesseur de saint Arnoux, avait été non-seulement réprimandé mais aussi déposé pour le même crime et pour sa manière de vivre, trop semblable à celle du mauvais riche de l'Evangile; c'est pourquoi nous avons parlé de ce concile. Néanmoins, nous avons peine à partager leur sentiment; car il n'est pas croyable que le souverain pontife ait laissé le siège de Gap, en temps de paix, privé de pasteur, depuis l'année 1055 jusqu'en l'année 1065 ou 1067. En outre, une signature de Ripert, évêque de Gap, apposée à un acte authentique cité par les frères Sainte-Marthe, constate qu'en 1060, Ripert était encore en fonctions. Nous croyons donc que ce prélat ne fut déposé qu'en 1063, au concile de Châlons-sur-Saône , assemblé et présidé par Pierre Damien , que le pape Alexandre II envoya en France pour régler les différents élevés au sujet des privilèges de l'abbaye de Cluny, et, en même temps, pour achever d'extirper du milieu du clergé le vice odieux de la simonie.

Il est d'autant plus vraisemblable que Ripert ne fut déposé qu'à cette époque, que Honoré Bouche, en son Histoire de Provence, et d'autres historiens encore ne reprochent point tant à Ripert d'avoir obtenu l'épiscopat à prix d'argent, que d'avoir surtout exercé avec raffinement la simonie, pendant son épiscopat. De là, le proverbe si répandu et la parole tant répétée de simonie Ripertine, pour exprimer une simonie habilement exercée.

Pour comble d'infortunes, le diocèse de Gap, qui avait déjà tant souffert d'un si grand scandale, demeura encore vacant

environ deux années. Ainsi privé de pasteur après en avoir eu un si mauvais, l'héritage des Démètre, des Constantin et des Arey, jadis si florissant, était cruellement ravagé et n'offrait plus que des ruines. La foi se perdait, les mœurs se dépravaient; ce troupeau, sans guide et sans pasteur, errait loin des pâturages habitués, et se désaltérait aux citernes empoisonnées dont parle le prophète. Dans ces fâcheuses extrémités , le clergé et les habitants de Gap envoyèrent à Rome des hommes de confiance pour informer le souverain pontife du déplorable état où se trouvait leur diocèse. Ils lui firent une vive peinture du relâchement général et du découragement des bons prêtres, livrés pour ainsi dire à eux-mêmes, n'ayant personne au-dessus d'eux qui pût réunir leur affection, utiliser leur zèle, leur transmettre quelques conseils, et leur tracer une ligne de conduite uniforme , pour conserver dans les paroisses l'ordre, la subordination et l'unité de foi et de mœurs, comme ils le voyaient, avec admiration, pratiquer dans les autres Eglises voisines. Enfin, ils le conjurèrent d'y apporter un prompt et efficace remède.

Cette prière si humble des députés gapençais, dernier cri d'une Eglise agonisante, fut favorablement accueillie. Le Pape, de son côté, n'avait pas un moindre désir de voir cesser un état si fâcheux que tout délai ne pouvait qu'aggraver et peut-être rendre irréparable. Mais mieux que les envoyés de l'Eglise de Gap, il avait mesuré dans son esprit,

d'après les rapports à lui faits, quelle était l'étendue du maL Il vit que, pour en arrêter les progrès alarmants, il fallait un apôtre, un homme puissant en paroles et en œuvres, et il jeta les yeux sur le bienheureux Arnoux. Il comprit de suite combien, par ce sacrifice, il allait s'imposer à lui-même de privations : il avait depuis si longtemps contracté la douce habitude d'avoir ce saint religieux auprès de son auguste personne! Il était si fort consolé par ses entretiens de chaque jour! Pourtant les besoins de l'Eglise paraissant l'exiger, il se fît une sainte violence qui sera toujours à nos yeux un puissant motif de reconnaissance envers cet illustre pontife : il proposa à Arnoux l'évêché de Gap. Dans sa pensée , c'était l'ouvrier le plus propre par la vivacité de sa foi, la pureté de ses mœurs , la haute sagesse de ses actes , enfin par Fonction et la force irrésistible de sa parole , à opposer une digue au torrent débordé du scandale, à rendre son premier lustre, sa primitive ferveur à cette Eglise qui remontait aux temps apostoliques, mais que le loup déguisé en pasteur venait de plonger dans la désolation.

A cette ouverture de son père et de son ami, l'âme si humble d' Arnoux se troubla. La sublimité de cette glorieuse mais lourde dignité l'épouvantait, et puis, dans sa pensée, accepter la charge et l'honneur d'être le conducteur et le père de tout un peuple, c'était renoncer à vivre au sein de ses frères, c'était se condamner à ne plus voir, à ne plus entendre ces religieux si saints et tant aimés, au milieu desquels il lui avait été donné de couler, dans l'innocence et le bonheur, les années de son enfance et de sa jeunesse.

Du moins, si dans un emploi redoutable aux anges euxmêmes, quelque appui lui était offert! Si quelque espérance consolante le soutenait ! Mais non, il ne voyait devant lui que la violence du mal, la multitude des scandales, le débordement des mœurs, le dépérissement de la foi qui avaient fait courir de Gap jusqu'à Rome des envoyés pour demander un remède à tant de maux. Or, tout cela préoccupait vivement celui que le ciel, dans sa miséricorde, destinait pour guide à nos pères, quand le Yicaire de Jésus-Christ, usant de son autorité suprême, lui enjoignit de se préparer au redoutable sacrifice. La seule parole de consolation dont il accompagna cet ordre sévère , fut de promettre à l'élu de le consacrer de ses propres mains, afin qu'il pût vraiment le charger de toutes ses bénédictions avant de l'envoyer occuper le siège de Gap , et consoler cette pauvre Eglise de son déplorable veuvage.

Ce choix venu du ciel fut pour les députés, et bientôt pour tout le peuple qui les avait envoyés , le sujet d'une grande joie et d'une sainte allégresse. Sur le bruit des mérites éminents du nouveau pontife, de tous côtés on court remercier Dieu, les temples se remplissent; des prières, des chants d'actions de grâces s'élèvent vers le ciel; tous les cœurs sont heureux : on dirait la joie d'une famille qui vient, après une longue séparation, de retrouver un père qu'elle vénère et qu'elle affectionne.

Le bienheureux évèque sait que des vœux empressés

l'appellent, que de nouveaux enfants l'attendent, que leurs besoins sont urgents, il ne met donc aucun retard, il part aussitôt. Les tendres sentiments qu'il avait toujours conservés pour son vénérable supérieur et pour la sainte communauté au milieu de laquelle il avait grandi en âge, en science et en sagesse , lui faisaient cependant un devoir d'aller , avant de prendre possession de son siège, leur donner un témoignage d'affection et de reconnaissance, et réclamer sur son nouveau et pénible ministère le secours de leurs fraternelles prières. Ce fut dans ce voyage que Dieu fit éclater les merveilles de sa toute-puissance, en rendant, par l'intercession d'Arnoux, un pauvre enfant à la vie et à sa mère.

C'était près de Vendôme : il marchait sur les bords du Loir, l'esprit occupé sans doute des joies du retour, lorsque des cris et des lamentations viennent frapper ses oreilles; il s'approche; une foule nombreuse entourait le cadavre d'un malheureux enfant que l'on venait de retirer de l'eau, privé de vie. A ce spectacle, Arnoux, à l'âme bonne et sensible r est ému de compassion ; poussé par une inspiration d'enhaut, et confiant dans la puissance divine , il couvre le cadavre de son manteau. A l'instant même le corps paraît s'animer, et l'enfant se relève aux yeux de tous, plein de santé et de vie. Le Saint fît présent du manteau miraculeux au couvent delà Trinité, qui en fit une chape. Le père Mabillon , dans son histoire , dit que de son temps on conservait encore, à Vendôme, ce précieux monument de la sainteté et de la puissance d'Arnoux. Au reste, la mémoire de ce grand événement a été consacrée par le nom de Cape (en latin

Capa) , qu'a porté depuis, le lieu où ce miracle s'était opéré.

Après quelques jours passés au sein de ses frères en Jésus-Christ, le saint et vénéré pasteur arrive, devancé par le bruit de ce prodige, au milieu de ses ouailles. Il est reçu comme un ange envoyé du ciel; un enthousiasme difficile à décrire se manifeste de toutes parts ; partout sur son passage les populations empressées accourent; on veut voir cet homme étonnant auquel la mort obéit ; on se rappelle à l'envi ce que la renommée a publié de ses vertus ; on s'estime heureux de le connaître, plus heureux encore de le posséder. Ses manières douces et aimables, l'onction irrésistible de sa parole, l'odeur de sainteté qu'il répand autour de lui, achèvent de lui concilier l'amour et l'admiration de tous.

Arnoux, voulant profiter de ces heureuses dispositions, se met aussitôt à l'œuvre. Semblable à la nuée bienfaisante qui épanche sur la terre ses douces ondées, la rafraîchit et la fertilise, il répand sur le champ desséché du Seigneur la rosée de la grâce. Sous son action vivifiante , les abus se réforment, les injustes préventions tombent, la foi, la piété se réveillent, les conversions les plus inattendues , les plus éclatantes, s'opèrent. Comme le divin maître, parcourant les villes et les campagnes , il laisse partout sur son passage des empreintes de son inépuisable et entraînante charité, et bientôt, par les efforts de ce zèle admirable, l'Eglise de Gap devient l'une des plus ferventes Eglises du monde catholique.

Cependant le saint évêque ne se laissa point éblouir par l'éclat de sa nouvelle dignité, ni par les bénédictions que Dieu se plut à répandre sur son ministère. L'inspiration de la grâce et l'obéissance au premier pasteur, l'avaient, seules, décidé à accepter le pesant et redoutable fardeau de l'épiscopat; aussi, pendant tout le temps qu'il lui fut imposé, il eut constamment devant les yeux cette grande pensée de l'apôtre : « Que celui qui entre dans les dignités ecclésiastiques doit y envisager, y rechercher bien moins son utilité propre ou celle de sa famille, que la gloire de Dieu dont il devient le ministre, et le salut des âmes confiées à ses soins, » Les honneurs ne changèrent donc rien à la sévérité et à l'innocence de ses mœurs ; il fut sous la mitre , ce qu'il avait été sous l'habit religieux, sachant allier d'une manière admirable les austérités et le recueillement du cloître, avec les travaux et les sollicitudes de la charge pastorale.

Bien persuadé qu'on ne peut travailler efficacement au salut des autres si l'on n'est saint soi-même, Arnoux s'efforçait, chaque jour, avec plus de zèle et de générosité , d'avancer dans les voies de la perfection évangélique. Toutes les vertus qui l'avaient déjà rendu pour ses frères et pour le monde entier un sujet d'admiration , brillèrent dans lui d'un nouvel éclat sur le trône épiscopal. Jamais il ne pratiqua à un plus haut degré l'humilité de l'esprit et la pauvreté du cœur; jamais on ne le vit plus compatissant envers l'humanité souffrante ; jamais en lui plus d'abnégation et plus de dévouement à toutes les œuvres qui pouvaient intéresser la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Pour rendre la vertu de son serviteur plus pure et plus méritante, Dieu permit qu'il fût éprouvé. A l'exemple du Maître et de ses plus fidèles disciples, Arnoux eut à souffrir la persécution pour la justice; plusieurs fois, il lui fallut boire au calice d'amertume et porter sa lourde croix à la suite de Jésus. Toujours les épreuves furent le partage du vrai chrétien : elles lui sont nécessaires pour épurer sa foi , expier ses fautes , le détacher du monde et le rendre semblable à son divin modèle.

Un des traits les plus caractéristiques de la vie de notre Saint fut un zèle ardent, un courage intrépide à défendre, contre les ennemis de Dieu, les droits et la discipline de l'Eglise. Il savait bien qu'il s'exposait ainsi à de grands dangers, et se plaçait en butte aux injures des méchants ; mais, soutenu du secours d'en-haut, et inaccessible à toutes les craintes humaines, chaque fois que les intérêts sacrés de la Religion l'exigèrent, il s'arma du glaive des anathèmes, et en frappa les rebelles.

Or, un seigneur de Charence, nommé Leydet, impie déclaré, affectait, en toute occasion, un souverain mépris pour l'autorité de l'Eglise et persécutait ouvertement les hommes croyants et religieux; il s'oublia même, un jour, jusqu'à maltraiter un vénérable chanoine de la cathédrale. Arnoux , après avoir employé inutilement toutes les voies de la douceur pour ramener ce malheureux , se vit dans la dure nécessité

de lancer contre lui les censures ecclésiastiques : Leydet fut excommunié. Dans son ressentiment, il éclata en menaces, et se livra, contre le Saint lui-même, à d'outrageuses violences; mais le ciel se chargea de venger hautement l'honneur de son pontife : Leydet mourut peu de temps après, horriblement écrasé par la chute d'une poutre.

Un autre jour que, nouvel Etienne, Arnoux défendait d'une manière triomphante la cause de l'Evangile, et que son ardente parole confondait le méchant et terrassait le pécheur, un de ces impies qui se reconnut dans ses pathétiques apostrophes, poussé par le démon, osa tirer le glaive contre son évêque et le blessa profondément au bras. Cette audace sacrilège ne resta pas longtemps impunie ; la nuit suivante , ce malheureux, qui avait ainsi levé une main parricide sur le saint pontife, fut frappé de mort. Ces terribles jugements de Dieu pénétrèrent tous les cœurs d'un religieux respect pour la personne du bienheureux évêque, et pour les actes de son administration épiscopale.

Comme rien n'est plus propre que les œuvres miraculeuses des saints à ranimer notre foi , notre piété envers Dieu , auteur de tout don parfait , et à nous pénétrer en même temps de dévotion et de confiance envers ces saints et illustres personnages qui ont été, au milieu des peuples, l'instrument de la puissance et de la miséricorde du Seigneur, nous croyons utile de rapporter ici quelques-uns des prodiges les

plus frappants et les plus authentiques, cités par les historiens du saint pontife :

Une religieuse qui avait perdu de vue la sainteté de son état, se trouva possédée du démon; elle devint si furieuse, qu'on fut obligé de l'attacher avec des chaînes de fer. On présenta cette malheureuse au saint évêque qui, s'étant prosterné devant le Seigneur, d'un signe de croix, chassa l'esprit de ténèbres, et obtint à cette pauvre pécheresse, avec la délivrance de son corps, la conversion de son âme et le pardon de ses fautes.

Dans une circonstance solennelle, Arnoux, entouré d'un peuple nombreux, était occupé à la consécration d'une église de son diocèse (Valernes, Basses- Alpes); un des assistants qui s'était imprudemment placé dans un lieu élevé pour mieux voir la cérémonie, se laissa tomber, et dans sa chute se brisa plusieurs membres. Averti de ce fâcheux accident, le Saint accourt vers cet infortuné; profondément ému à la vue de son horrible état, il se jette à genoux; dans l'ardeur de sa charité et de sa foi, il adresse à Dieu une fervente prière, et à l'instant ce malheureux est rendu à une santé parfaite.

Un autre jour qu' Arnoux se purifiait les mains pour aller célébrer les saints mystères, on lui présente un pauvre aveugle qui, s'étant prosterné à ses pieds, lui demande, comme autrefois l'aveugle de Jéricho à notre divin Sauveur, de faire qu'il voie et d'invoquer sur lui le Dieu des miséricordes. Le bienheureux, touché de ses infirmités et plus encore de ses sentiments pieux, verse l'eau qu'il avait dans les mains sur les yeux de cet aveugle qui, aussitôt, recouvre

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complètement la vue. Le clergé et le peuple, témoins de cette miraculeuse délivrance, rendirent de vives et éclatantes actions de grâces au Seigneur, qui se plaisait si visiblement à manifester la gloire de leur saint pontife.

C'est ainsi que, par la splendeur de ses prodiges, la sainteté de sa vie, la ferveur de ses oraisons, l'onction de sa parole, Arnoux fut l'apôtre, le père, le modèle, les délices de son troupeau. C'est ainsi qu'il rétablit, parmi nos ancêtres, vers lesquels le ciel l'avait envoyé, la pureté de la foi, la ferveur de la piété, et qu'il répandit, dans nos contrées, ces précieux germes qui n'ont cessé de produire , jusqu'à ce jour, des fruits de salut et d'immortalité. Mais ce ne fut pas seulement le temple spirituel qu'Arnoux s'efforça d'établir tout resplendissant de vertus, et parfumé de la bonne odeur de Jésus-Christ: sous sa main féconde, le temple matériel fut réédifié, et la cathédrale de Gap, monument antique, restaurée par notre Saint, fut longtemps l'orgueil de la cité et de la province.

Enfin arrive le moment où tant de précieux services vont recevoir leur juste salaire, le moment où le pasteur vigilant va se reposer de toutes ses fatigues. Arnoux avait généreusement fourni sa carrière; comme l'Apôtre, il avait combattu les grands combats du Seigneur; dans le cloître et sur le siège épiscopal, il avait inviolablement conservé la foi ; il avait été un parfait modèle des vertus sacerdotales, un fidèle imitateur du divin maître, c'est à présent que le souverain juge va

ceindre son front de la couronne de justice. Oh, quelle fut précieuse devant Dieu, la mort du bien-aimé pontife!!! Ce moment qui a tant de terreurs pour le mondain , fut pour notre Saint un jour de fête et de triomphe. Plein de joie et de confiance, dit Fauteur de sa vie, il rendit doucement son corps à la terre et son âme au ciel, où elle monta entre les bras des anges, pour être mise en possession de l'éternelle gloire. C'était le 19 septembre 1070, selon les uns, et 1074, selon quelques autres.

La sainte dépouille du bienheureux, arrosée des larmes de son clergé et de son peuple en deuil, fut ensevelie, avec toutes les pompes de la religion, dans l'église de Saint-Jeanle-Rond. « Cette église, dit Juvénis, estoit un ancien temple d'une structure merveilleuse ; sa figure estoit sphérique. On voyoit sur le haut une ouverture pour la fumée des sacrifices et l'autel estoit rond sur le milieu. Ce temple avoit esté changé en cathédrale, puis en paroisse : le tombeau des anciens évesques y estoit; on y avoit enseveli plusieurs martyrs, particulièrement saint Démètre , premier évesque de la ville , dont on trouva le corps un peu avant la guerre du siècle précédent. Cette église estoit dédiée à saint Jean, et elle estoit appelée l'église de Saint-Jean-le-Rond (1). »

Pendant les années qui suivirent la mort de saint Arnoux, il se fit un concours extraordinaire à l'église dont nous venons de parler, et Dieu se plaisait à glorifier son serviteur

(1) Elle fut aussi démolie par les religionnaires , et il n'en reste que les fondements qui doivent estre sous la chapelle que les pénitents blancs y ont fait bastir. (Juvénis.)

en multipliant les prodiges sur son tombeau. De toutes parts et chaque jour, on voyait se presser autour des saintes reliques une foule nombreuse d'infirmes et de malades, dont la confiance et la foi ne furent jamais déçues. Il s'exhalait du corps du serviteur de Dieu une salutaire vertu à laquelle cédaient les maux les plus opiniâtres et les plus violents. A son invocation et par ses mérites, une maladie cruelle qui désolait la contrée, cessa ses affreux ravages. Enfin, de pieuses légendes et l'histoire de saint Arnoux mentionnent plusieurs morts rendus à la vie, à la grande admiration de la ville entière.

xu.

Frappé de toutes ces merveilles qu'il avait vues ou que ïa voix publique lui avait apprises et pressé par les instances qui lui étaient faites de toutes parts, Armand, qui, trente ans après la mort du saint évêque, occupait le siège de Gap, crut devoir exhumer le corps, en transférer les reliques et les exposer à la vénération du peuple. Le 15 juin 1404, il se rend donc à la tête de tout son clergé au tombeau du bienheureux Arnoux; après une fervente prière devant ce glorieux tombeau , on enlève avec un religieux respect la pierre tumulaire; mais, ô prodige qui saisit de crainte et d'admiration tous les assistants ! le saint corps et les habillements dont il est recouvert apparaissent aussi intacts et aussi frais qu'au jour de la sépulture. C'est alors qu'avec un pieux étonnement, on remarque sur l'un des bras , saignante

encore, la blessure que lui avait faite le malheureux dont nous avons raconté l'attentat sacrilège. Ces saintes reliques, comme le démontre la fête de leur translation qui se célèbre encore le 13 juin, furent dès ce jour exposées à la vénération de tout le peuple fidèle, dans l'église principale de Gap.

« Alors la cathédrale , dit encore le savant Juvénis , estoit un édifice magnifique; sa structure, sa forme, le clocher qui estoit posé sur le presbytère, estoit d'une élévation prodigieuse; sa matière et l'ordre d'architecture qu'on y voyoit, faisoient connoistre que c'estoit l'ouvrage d'un monarque, aussi l'on croit que c'estoit Charlemagne qui l'avoit fait bastir. Elle fut dédiée à l'Assomption de la sainte Vierge, et despuis ayant été renversée par les Calvinistes (en 1577), et rétablie de la manière qu'elle est à présent, on la sacra de nouveau, et l'on associa saint Arnoux, évesque et patron de cette ville, à cette dédicace. »

Mais nous arrivons à une époque de bien triste mémoire pour ces pays. En 1692, Louis XIV voyait l'Europe entière coalisée contre lui. Les alliés, guidés par les Vaudois, passèrent les monts sous le commandement du duc de Savoie , et leurs premiers coups tombèrent sur la ville de Gap , où ce prince entra sans résistance. Les soldats du Duc, abusant du droit de la guerre, pillèrent la ville, et en se retirant, y mirent le feu. L'incendie détruisit la cathédrale, et, de l'antique cité, ne laissa que quelques maisons éparses. A la nouvelle de l'invasion, les reliques de saint Arnoux, de saint Arey, de saint Démètre et plusieurs autres, précieusement conservées dans des reliquaires, furent enfouies sous le pavé du

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sanctuaire, derrière le maître-autel, et ainsi préservées de la profanation, du pillage et de l'incendie. L'année suivante, Mgr Charles Bénigne d'Hervé, évêque et comte de Gap, accompagné des doyens, chanoines, bénéficiers et autres personnes les plus qualifiées de sa ville épiscopale, retira les saintes reliques , les reconnut pour celles qui avaient été cachées sous terre , et les exposa de nouveau à la piété de son troupeau bien-aimé. La pieuse munificence des habitants de Gap ne tarda pas à remplacer le buste d'argent, dont s'étaient emparés les alliés, par un autre reliquaire d'une matière aussi riche et d'un travail précieux. De leur côté, Mgr d'Hervé, et après lui, Mgr de Mallissolles , firent aussi de grandes réparations à la cathédrale.

Mais un siècle ne s'était pas écoulé , que sous le règne de la terreur, qui pesait alors sur la France, il fallut une fois encore soustraire les reliques de saint Arnoux à l'impiété triomphante. On les déposa dans les archives du chapitre, et le buste d'argent suivit le sort des croix, calices et ostensoirs de la cathédrale; il fut envoyé à la monnaie à Paris. Lorsque plus tard, grâce à l'épée de Napoléon, la France vit se lever pour elle des jours plus calmes, lorsque la religion catholique put rouvrir ses églises et rétablir son culte, alors le dépôt sacré reparut, pour recevoir de nouveau les hommages de la vénération publique, et protéger de sa présence la cité et le pays.

C'est à la tradition constante et bien avérée des prodiges sans nombre opérés par le saint titulaire et patron de l'église de Gap, qu'il faut attribuer la tendre dévotion, la confiance

sans bornes que l'on a toujours eues pour lui dans sa ville épiscopale, et l'espèce d'enthousiasme avec lequel les habitants de cette cité voient, chaque année, revenir sa fête.

Pour nourrir ces belles dispositions envers le saint protecteur, et à la sollicitation de Mgr Depéry, le pape Grégoire XVI, par un bref du 19 février 1845, a daigné accorder une indulgence plénière, applicable aux âmes du Purgatoire, à tous les fidèles des deux sexes qui, contrits, s' étant confessés et ayant communié , visiteront l'église de Saint-Arnoux et y prieront un moment selon l'intention du souverain pontife, le jour de la fête du Saint ou l'un des jours de l'octave; ensuite une indulgence de trois cents jours aux fidèles, chaque fois que, le cœur contrit, ils assisteront aux exercices de la neuvaine, devant servir de préparation à la fête de saint Arnoux.

Ayant été informé du dessein qu'avait Mgr Depéry d'établir, dans la ville de Gap, une confrérie sous le patronage de saint Arnoux, aux fins de procurer, par une plus fidèle fréquentation des sacrements, la persévérance des enfants qui auront fait leur première communion, et de leur offrir comme un noviciat propre à les initier aux exercices de la grande confrérie des pénitents blancs , le même pape, par un autre bref également en date du 19 février 1845, accorde, à perpétuité, sous les conditions ordinaires, à tous ceux qui deviendront membres de la nouvelle confrérie, une indulgence plénière le jour

de leur réception , à l'article de la mort , et le dimanche où Ton solennise à Gap la fête de saint Arnoux.

Une indulgence de sept ans et sept quarantaines est encore accordée aux mêmes confrères qui, aux quatre solennités irrévocablement désignées par l'Ordinaire , savoir : Pâques , la Fête-Dieu, l'Assomption et Noël, visiteront l'église de Saint- Arnoux et y prieront un instant selon l'intention du souverain pontife , après s'être confessés et avoir communié.

Enfin, les mêmes confrères auront part à une indulgence de soixante jours pour tous les actes de piété qu'ils feront dévotement et le cœur contrit.

Un troisième bref, à la date précitée, déclare que toutes les messes qui seront dites à un autel quelconque de la cathédrale de Saint-Arnoux, pour le repos de l'âme des confrères défunts, jouiront, à perpétuité, de toutes les faveurs attachées à un autel privilégié.

Après l'obtention de tous ces privilèges, Mgr Jean-Irénée Depéry publia, le 28 juin 1845, l'ordonnance d'érection de la confrérie de Saint-Arnoux, et, par un article du règlement, les confrères furent désignés pour former l'escorte d'honneur de leur glorieux patron, le jour de sa fête. C'est pourquoi ils assistent, sous une bannière spéciale, à la procession solennelle de saint Arnoux et marchent devant son buste , au milieu des rangs.

Par tout ce qui vient d'être dit, on voit que l'auguste patron de la ville de Gap n'a pas cessé, depuis qu'il est au séjour de la gloire , d'être regardé comme étant l'instrument des miséricordes divines, et, sans aucun doute, il continuera d'être

invoqué par son peuple. L'affluence des fidèles autour de la châsse qui renferme ses restes précieux, les milliers de cierges qui brûlent sans cesse autour du saint monument, la foule qui se précipite, pleine de foi, sous la sainte relique lorsque, au dimanche qui suit le 19 septembre, on la porte en triomphe dans la ville, tout témoigne encore de la vénération profonde et de Tardent amour de Gap pour son illustre évêque.

Aussi , son bras ne s'est point raccourci , sa charité envers les pécheurs ne s'est point refroidie; la sollicitude pastorale dont il fut rempli pour nos ancêtres, il la conserve pour leurs enfants; tous, nous sommes les objets de son zèle et de sa tendresse. Il nous en donne chaque jour de nouvelles preuves par les faveurs qu'il obtient de Dieu. A notre tour, soyons pénétrés envers ce saint pontife d'une affectueuse dévotion , d'une confiance filiale; dans tous nos besoins du corps et de l'âme, recourons avec foi à cet illustre serviteur de Dieu, nous rappelant ces paroles si encourageantes de saint Bernard : « Si les bienheureux, dit-il, pendant leur séjour icibas, ont eu pitié des pécheurs et ont prié pour eux, maintenant qu'ils connaissent plus profondément nos misères , ils prient pour nous le Père céleste, avec encore plus de ferveur, car la bienheureuse patrie accroît leur charité au lieu de la refroidir. Allons vers eux avec fermeté, marchons dans la voie qui les a conduits à la suprême béatitude : c'étaient des hommes pétris du même limon que nous, pourquoi regarder comme impossible et même comme difficile de faire ce qu'ils ont fait? »

Répétons avec ferveur ces douces paroles de nos ancêtres qui se sentaient heureux d'avoir au milieu d'eux la dépouille mortelle de leur illustre protecteur :

Soyez-nous propice, Seigneur, soyez propice à vos serviteurs, nous vous en supplions par les glorieux mérites de saint Arnoux, votre confesseur et pontife, dont le corps repose dans cette église, et que, par sa puissante intercession, nous soyons protégés contre tous nos ennemis.

« Propitiare, qusesumus Domine, fa roulis tuis per beatissimi Arnulphi, confessons tui atque pontificis, qui in praasenti requiescit ecclesiâ, mérita gloriosa, ut ejus pià intercessione , ab omnibus semper protegamur adversis. PerDominum, etc.

S. JEAN DE MATIIA 9

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(Î2e siècle. — S février.

}a société catholique était profondément troublée, lorsque trois grands réparateurs, Dominique de Gusman, François d'Assise, et Jean de Matha, parurent, l'un pour défendre la foi contre les hérésies, l'autre pour rendre l'espérance aux pauvres, dont la spoliation du clergé avait accru le nombre, et le troisième pour étendre le règne de la charité, en procurant la liberté aux chrétiens réduits en esclavage chez les Maures, et en soignant des milliers d'infirmes et de malades au sein de l'Europe civilisée. Fidèles à leur sublime mission, ces envoyés du ciel répondirent avec élan, aux vues

252 HISTOIRE IIAGIOLOGIQUE

de la divine Providence, et laissèrent après eux des disciples qui continuent, de nos jours, ces œuvres immortelles.

Leur gloire fut si éclatante, que chacune des trois nations auxquelles ils appartiennent, est fière de compter un d'entre eux au nombre de ses plus illustres citoyens , et que diverses Eglises, en particulier, ont revendiqué l'honneur d'avoir donné naissance au dernier de ces héros, mais seule, l'Eglise d'Embrun s'en glorifie avec justice, et à ce titre, range Jean de Matha parmi les saints qui lui sont propres. En effet, la petite ville de Faucon, dans la haute Provence, qui fut incontestablement le berceau de ce patriarche de l'Ordre des Trinitaires, a fait partie de l'ancien diocèse d'Embrun jusqu'à sa suppression par le concordat de 1802; alors la baronnie de Faucon et le reste de la vallée de Barcelonnette furent détachés de leur antique métropole, et compris, pour la première fois, dans la circonscription du diocèse de Digne.

Or, Euphème de Matha, héritier d'une terre seigneuriale, située à Faucon, et donnée en fief à ses ancêtres par Raymond-Béranger, comte de Provence et de Barcelone, avait épousé, vers l'an 1156, Marthe, fille de Raymond, vicomte de Fenouillet, et descendant d'une des plus grandes familles de Provence. Ces époux chrétiens prièrent longtemps le Seigneur de bénir leur union; enfin, en l'année 1160, Marthe eut un fils qui fut appelé Jean, parce qu'il avait vu le jour la veille de la fête de saint Jean-Baptiste. Elle traita cet enfant de prières avec un religieux respect, encouragée qu'elle était par une révélation que Dieu lui avait faite sur ses glorieuses destinées.

Le baron , qui avait placé dans son fils ses plus brillantes espérances, voulut que, tout jeune encore, il se livrât à Fétude des belles-lettres. C'est dans ce but qu'il vint, avec son épouse, habiter Marseille. Il désirait former l'esprit et le cœur du jeune Matha par le commerce de la bonne société, sans l'exposer seul aux dangers du siècle. Et pendant qu'il montrait à son fils chéri le monde dans son éclat, il permettait à la pieuse Marthe de lui en faire toucher au doigt les extrêmes misères , en le conduisant tantôt dans les hôpitaux, tantôt dans les prisons et tantôt dans de pauvres réduits, où des familles entières, manquant de tout, semblent faites pour expier à l'écart les criminelles jouissances de celles qui ne se refusent rien.

Ce constraste frappant fît une profonde et salutaire impression sur le cœur de Jean de Matha; il en demeura pénétré non-seulement pendant ses études, mais encore jusqu'à la fin de sa vie. Ainsi prémuni, ses parents l'envoyèrent ensuite à Aix où il y avait une école distinguée.

Le pieux élève, voué par conscience à tous ses devoirs, mit à profit sa rare capacité, sa mémoire heureuse; et, par une constante application, il se distingua bientôt de ses nombreux condisciples, sans que ses succès altérassent aucunement sa modestie.

Mais riche, jeune, bien fait et d'une physionomie agréable, il ne tarda pas à être remarqué par ces créatures avilies , qu'on ne rencontre que trop souvent dans les lieux où le goût des sciences attire une multitude d'étudiants. Une d'entre elles mit tout en œuvre pour triompher de sa pudeur; et

il eût infailliblement succombé si le feu de l'amour divin n'eût rendu son cœur invulnérable. Jean, victorieux de ces violentes attaques, courut se jeter aux pieds de la très-sainte Vierge pour renouveler le vœu de chasteté qu'il avait fait , assure-t-on , dès sa plus tendre enfance.

Il ne se bornait pas à éviter pour lui-même ces dangereux écueils , contre lesquels fait si malheureusement naufrage l'innocence du jeune homme; il s'efforçait encore de les faire éviter aux autres. Un de ses condisciples s'étant permis , un jour, quelques paroles libres, il l'en reprit aussitôt, et celui-ci, confus , promit de ne plus lui causer cette peine.

Un autre jeune homme était déjà entraîné par un mauvais désir ; Jean de Matha l'aborde et lui reproche sa lâcheté. Touché du prodige, l'infortuné tombe aux pieds de son ami, et comme la Samaritaine à Jésus , il lui dit : « Je vois bien que vous êtes prophète, puisque Dieu vous a révélé mon détestable projet, priez-le pour moi, afin que je n'aime que lui. » Le Saint le promit, et son ami se tint dès lors inébranlablement dans la voie du salut.

Jean de Matha avait terminé ses études ; un ordre du baron son père le rappela au sein de sa famille. 11 dut revenir à Faucon. L'attrait naturel qu'il avait pour la vie contemplative le porta à faire les plus vives instances auprès de ses parents , et il obtint d'eux la permission de se retirer dans une solitude voisine. Il s'y réfugia , moins dans le désir de s'y fixer que pour consulter Dieu sur sa vocation, et pour être plus libre dans ses exercices de piété et ses mortifications.

Au bout d'un an, ayant compris qu'il devait perfectionner

ses études, il rentra dans sa famille, en demandant qu'on le laissât aller à Paris. L'université de cette capitale était alors la première du monde et le rendez-vous des plus beaux talents. Au reste, le seigneur de Faucon était en relations amicales avec Maurice de Sully, évêque de Paris, avec l'abbé de Sainte- Geneviève , celui de Saint-Victor , et avec plusieurs autres illustres personnages. Ces raisons firent que la demande du fils ne rencontra pas d'opposition sérieuse auprès du père , quoiqu'il dût en coûter beaucoup à celui-ci, pour se séparer une seconde fois d'un enfant, le charme et la consolation de sa vie. La grâce néanmoins triompha de cette tendresse, et Euphème et Marthe arrosèrent de leurs larmes ce fils bien-aimé, que, dans un triste pressentiment, ils pensaient ne plus revoir.

Jean de Matha arriva à Paris vers l'an 1180. Il fut affectueusement accueilli des hauts personnages dont nous avons parlé, mais cette grâcieuse réception n'épargna point au jeune protégé l'ennui qu'inspire le tumulte des villes à un cœur qui sait vivre dans la solitude. Les plaisirs bruyants qui succédaient aux leçons de l'école, lui firent un instant regretter les délices du toit paternel et le séjour tranquille de son ermitage de Faucon. Il était agité de ces pensées, sans oser en faire part à ses illustres protecteurs, dans la crainte de blesser leur bienveillance; enfin il s'en ouvrit à Dieu, à qui il avait coutume de tout confier. Prosterné dans l'église de

l'abbaye de Sainte-Geneviève, il déposait au pied de l'autel ses nouvelles angoisses, lorsqu'il entendit distinctement, par trois diverses fois, prononcer ces paroles de la sagesse : Stude sapientiœ, fili mi et lœtifica cor meum. (Prov. 27.) Etudiez la sagesse, ô mon fils, et vous réjouirez mon cœur.

Cet oracle divin fut compris, et Jean de Matha se releva, bien résolu de se livrer avec ardeur à l'étude de la théologie ; mais voulant avant tout travailler à la sanctification de son âme, il se mit sous la conduite de Maurice de Sully. Personne n'était, en effet, plus capable que cet évêque de diriger un saint. Le pieux jeune homme ne se borna pas à cette première mesure; il fit choix de quelques amis, dans l'intimité desquels il trouvait force et courage pour marcher dans la voie difficile de la perfection. Celui qui se lia plus étroitement avec lui fut un gentilhomme italien, appelé Jean Lothaire , issu du sang illustre de Conti. Dans une conversation , Jean de Matha lui prédit qu'il serait, un jour, assis sur la chaire de saint Pierre. Cette prophétie se réalisa , et Lothaire gouverna le monde catholique sous le nom d'Innocent III.

Dès que notre Saint eut terminé ses études théologiques, l'université l'engagea fortement à prendre ses grades. De son côté , l'évêque de Paris crut qu'un talent si distingué pouvait servir très-utilement l'Eglise. Quoique le nouveau docteur eût dirigé toutes ses études vers ce dernier but, il résista longtemps, puis il se laissa vaincre , et le ciel lui-même sembla confirmer cette généreuse résolution , car au moment solennel où l'évêque prononçait ces paroles : Accipe Spiritum Sanctwn, on vit une colonne de feu venir se reposer sur la tête du jeune prêtre.

DU DIOCÈSE DE GAP. 2,j7

Ce prodige et la sainteté bien connue de Matha avaient attiré un grand concours à sa première messe. Au moment où ce séraphin terrestre élevait l'hostie sainte pour l'offrir à l'adoration des assistants, on vit son visage s'enflammer, ses regards se fixer, étonnés et attendris, et sa tête, entourée d'une auréole lumineuse, briller d'un éclat surnaturel. L'évêque de Paris et les deux vénérables abbés déjà désignés ci-dessus, ne doutèrent pas que Jean n'eût été favorisé de quelque vision.

Le sacrifice terminé , ils le prirent donc à part et lui demandèrent ce qu'il en était. Le Saint se voyant pressé si fort par son évêque consécrateur , qui avait sur lui l'autorité que donnent l'âge, la vertu, et une position élevée dans l'Eglise, lui dit : « Eh bien, mon père, puisque vous me l'ordonnez, je vais vous le dire; je ne crois pas me tromper : c'était l'ange du Seigneur; il était porté sur un nuage resplendissant; sa face rayonnait d'une vive et douce lumière ; ses vêtements étaient blancs comme la neige; il portait sur sa poitrine une croix aux deux couleurs rouge et azur; à ses pieds, et dans la posture de suppliants , étaient deux esclaves chargés de chaînes , l'un maure et l'autre chrétien; ses mains croisées reposaient, la droite sur le chrétien, la gauche sur le maure; voilà, mon père, ce que j'ai vu. »

Cette communication fut accueillie par un silence d'étonnement, puis on se livra à diverses conjectures. On engagea le Saint à recourir au vicaire de J. C, pour avoir, là-dessus, une décision; mais l'humilité retint Jean de Matha qui, livré depuis ce moment à une pénible anxiété, s'enfuit secrètement, sans que personne pût savoir le chemin qu'il avait pris.

Dieu avait dirigé les pas de Jean de Matha dans les montagnes voisines de Gandelu, au diocèse de Meaux, où il trouva Félix de Valois , dont il avait entendu vaguement parler. Ce pieux solitaire était au désert depuis quarante ans. Après avoir habité quelques années une autre forêt , et avoir ensuite erré quelque temps dans celle de Cerfroy, il avait découvert, dans l'endroit le plus retiré , une grotte spacieuse et y avait fixé son séjour. Là, sans autre dessein que de fuir le tumulte du monde, ce grand serviteur de Dieu acquérait des vertus qui devinrent plus tard les fondements d'un admirable institut.

La vue de Félix impressionna si fort le jeune docteur, qu'il ne sut pas dissimuler son émotion, et il s'exprima en des termes dont l'humilité de l'anachorète fut alarmée. Après les premiers épanchements, il fut introduit dans un modeste oratoire, où une fervente oraison les prépara l'un et l'autre à de saintes confidences. Jean de Matha ouvrit son cœur, le premier, à celui que la Providence lui offrait pour guide, et le pria de le souffrir auprès de lui. Félix , attentif à tout son récit, admirait par quelles voies mystérieuses le Seigneur se préparait cette âme privilégiée. 11 fut convenu entre eux qu'ils attendraient, dans cette profonde solitude, de nouvelles lumières , et qu'ils achèveraient de purifier leur cœur de tout ce qui pouvait être un obstacle à la grâce.

Trois ans s'étaient déjà écoulés dans de pieux exercices, lorsqu'un jour, s'entretenant de choses saintes, selon leur

coutume , ils virent un cerf blanc qui venait se désaltérer à une source d'eau vive. Il portait entre son bois une croix rouge et bleue, conforme à celle que Jean de Matha avait , dans sa vision , remarquée sur la poitrine de Fange.

Ce nouveau signe miraculeux et surtout la lumière de la grâce qui brille à leurs yeux, leur découvrent les desseins secrets de la Providence qui les appelle à l'œuvre de la rédemption des captifs. Obéissant donc à l'inspiration divine, ils quittent leur chère solitude et se rendent à Paris , afin de communiquer leurs projets à l'évêque et aux abbés de Sainte- Geneviève et de Saint-Victor. Le prélat, qui était Eudes de Sully, successeur de Maurice, approuva fort leur entreprise et leur donna des lettres de recommandation pour le pape Célestin III.

Munis de ces suppliques, nos deux Saints partent pour Rome, vers le milieu de décembre de l'année 1197. Mais pendant leur voyage, le souverain pontife était mort, et le gentilhomme italien, Lothaire de Segni, auquel Jean de Matha avait prédit qu'il serait élevé sur le trône pontifical, avait été élu Pape à l'âge de trente-six ans; il prit le nom d'Innocent III.

Le nouveau pontife , prévenu en leur faveur, et par la connaissance qu'il avait de leurs éminentes vertus et par les recommandations de l'évêque de Paris, les accueillit comme des envoyés du ciel; il les logea dans son palais deLatran, leur accorda plusieurs audiences, et, après les avoir longuement entendus, il soumit à l'examen du sacré collège ce projet dont il comprenait l'importance ; aussi voulut-il intéresser le

ciel d'une façon toute spéciale à cette œuvre de salut. Il fît donc un appel à la piété publique, et il décida que, le 28 janvier, il serait célébré dans la basilique de Latran une messe à cette intention. En effet, le saint sacrifice eut lieu conformément à cet ordre ; et à la consécration , au moment où la divine victime était présentée à l'adoration publique, un spectacle miraculeux vint frapper les regards d'Innocent III : c'était l'ange du Seigneur qui avait apparu à Jean de Matha et qui se montrait de nouveau, revêtu du même habit, dans la même posture et entouré de deux esclaves.

Le vicaire de Jésus-Christ ne balança plus ; il manda les deux serviteurs de Dieu , et leur dit qu'il n'y avait pas à délibérer, que leur dessein entrait dans les vues de la Providence, et que lui, vicaire de Jésus-Christ sur la terre, était heureux d'ouvrir son pontificat par la réalisation d'un si louable projet; il ajouta que, dans quatre jours, il leur donnerait lui-même un costume semblable à celui sous lequel l'ange lui était apparu, costume que porteraient tous les disciples du nouvel Ordre.

Jean et Félix se préparèrent, par le jeûne et par la prière, à la réception de ce saint habit; le jour de la Purification de la sainte Vierge, ils vouèrent leur existence au rachat des esclaves chrétiens, et sous les auspices de Marie leur mère, ils revêtirent, avec l'habit de l'Ordre, les livrées de la charité chrétienne. Dans une allocution touchante, le pontife développa cette pensée que l'œuvre de la rédemption donnait, à ceux qui s'y consacraient, le privilège glorieux de partager, en quelque sorte, la mission de Jésus-Christ, mais qu'elle les

vouait par là-même aux humiliations, aux douleurs de la croix, et leur commandait des vertus fortes et généreuses; que la triple couleur de leur habit leur rappellerait la pureté de cœur et d'intention, la mortification et la pénitence, enfin la charité ardente et le sublime dévouement; et que, pour résumer les grandeurs et les devoirs de la vocation de ces religieux dans le nom même de l'institut , il voulait qu'il s'appelât : l'Ordre de la très-sainte Trinité pour la rédemption des captifs : Ordo sanctissimœ Trinitatis de redemptione captiver um.

Par ce jugement , l'autorité du saint-siége venait de placer au rang des grandes institutions de l'Eglise, l'œuvre de saint Jean de Matha et de saint Félix de Valois , avant même que les constitutions fussent écrites. Personne n'était plus capable de formuler définitivement ce vaste dessein que ceux à qui Dieu avait permis de le concevoir; néanmoins, l'évêque de Paris et l'abbé de Saint-Victor, ayant pour Jean de Matha une tendresse paternelle, le souverain pontife voulut qu'ils continuassent d'apporter à cette œuvre le tribut de leurs lumières et de leur expérience. Munis de la bénédiction du Saint-Père, les deux saints fondateurs se mirent donc en route pour Paris, et deux mois après, ils étaient de retour dans cette capitale.

L'arrivée de Jean de Matha avait mis en émoi toute l'université ; le souvenir de ses vertus et de sa gloire vivait encore parmi les maîtres et les écoliers; les nouvelles livrées du jeune

262 HISTOIKE HAGIOLOGIQLE

docteur, son genre de vie, ses immenses projets firent longtemps l'entretien du monde savant.

Jean l'anglais et Guillaume Seot, qui donnaient des missions pour déraciner l'hérésie, vinrent s'aboucher avec leur ancien condisciple. Au sortir de cet entretien , ils s'ouvrirent à leurs amis, entre autres à Roger Deès, aussi anglais de naissance, du dessein qu'ils avaient d'entrer dans le nouvel Ordre de la très-sainte Trinité. Mais celui-ci , ayant laissé échapper quelques mots ironiques contre l'entreprise, fut soudain couvert de lèpre. Aussitôt il alla demander pardon à Jean de Matha, obtint sa guérison, se consacra à l'œuvre, et, pour se rappeler sa faute et le miracle dont il avait été l'objet, il ne voulut plus porter d'autre nom ^que celui de Roger le Lépreux. A ces trois hommes si distingués , se joignirent plusieurs docteurs de la célèbre université.

En attendant que les constitutions de l'Ordre fussent rédigées, Jean de Matha donna pour règle à ses nouveaux disciples la prudence et la sainteté de Félix, et les envoya sous sa conduite à Cerfroy, où dès lors les seigneurs du pays leur assurèrent un vaste établissement.

Mais notre Saint ne tarda pas à aller les joindre et soumettre la règle à peine écrite à la sagesse de Félix. Nous regrettons que les bornes de cette notice ne nous permettent pas de la faire connaître en entier; des plans si vastes et si bien conçus, des moyens si simples et si efficaces révèlent dans Jean de Matha une âme grande, un esprit élevé, une profonde énergie de caractère, et surtout un sublime dévouement, dont le génie du catholicisme peut seul rendre l'homme capable.

On connaît les succès et les revers qu'éprouvèrent tour à tour, en Orient, les guerriers chrétiens désignés sous le nom de Croisés. Un grand nombre d'entre eux, par les chances de la guerre, tombaient entre les mains des infidèles et devenaient esclaves. En même temps, des corsaires maures infestaient les mers et s'emparaient des équipages et des passagers, qu'ils entassaient ensuite dans les cachots infects de Maroc, d'Alger ou de Tunis. Ces infortunés ne sortaient de là que pour aller faire dans la ville ou dans les campagnes le service des bêtes de somme. A ces maux physiques, venaient se joindre les violences morales , par lesquelles on cherchait à arracher de leur âme la foi chrétienne et à faire d'eux des apostats. La religion et l'humanité demandaient donc, à grands cris, une force assez puissante pour briser les fers de ces captifs , arracher ces victimes au danger de se perdre éternellement , et vaincre la barbarie musulmane, sur cette terre d'Afrique jadis si catholique. Cette force, Jean de Matha la trouvera dans l'organisation d'une association de libérateurs qui, fidèles dépositaires des ressources de la charité publique, iront, à travers mille périls, rendre aux esclaves le bonheur de vivre chrétiens et libres.

En outre, pour que les membres qui se consacreraient à cette œuvre sainte pussent acquérir plus facilement l'esprit de sacrifice et le conserver ; pour qu'il leur fût possible d'utiliser leurs dernières années, pendant lesquelles, atteints d'infirmités graves, ils ne pourraient plus entreprendre de voyages lointains; afin aussi, que, dans le cas où le rachat des captifs, but principal de l'institut, deviendrait impossible, l'Ordre

tout entier ne fût pas dans la nécessité de se dissoudre , on se proposa encore le soulagement des malheureux et le soin des malades. Ce triple but exigeait de ceux qui voulait l'atteindre, l'abnégation , l'obéissance, le désintéressement. De là, les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance; de là, un directeur général désigné sous l'humble nom de ministre , et plusieurs supérieurs provinciaux soumis au ministre , mais ayant eux-mêmes, sous leur autorité, des supérieurs locaux pour chaque maison de l'Ordre; de là, cette communauté de biens et de sentiments qui faisait de tout ce vaste corps une même famille , unie par les liens les plus étroits de la charité; de là, cette distribution des biens en trois parts distinctes : la première attribuée à la rédemption des captifs, la seconde au soulagement des pauvres, et la dernière à l'entretien des religieux; de là aussi une foule de prescriptions touchant la nourriture, le vêtement, le logement et les voyages.

Comme les fonctions de l'Ordre allaient mêler souvent les disciples de l'institut avec le monde, dans le commerce duquel la prudence et la maturité du jugement sont si nécessaires , l'admission des candidats ne pouvait jamais avoir lieu avant leur vingtième année révolue , quels que fussent d'ailleurs leur mérite et leurs autres qualités.

Enfin , pour assurer l'exécution des règlements et le maintien de la discipline , il se tenait un chapitre privé , tous les dimanches, dans chacune des maisons, et un chapitre général, une fois l'an. 11 y avait aussi dans tous les établissements, des exhortations ou entretiens spirituels, des heures de silence

absolu, la prière publique, la récréation commune et le chant de l'office.

Tel est le sommaire de la règle que donnèrent à leur Ordre saint Jean de Matha et saint Félix de Valois; telles furent les mesures employées à former ces héros de la charité et à faire réussir une des plus grandes oeuvres que l'Eglise ait tentées pour le bien du genre humain.

Les sacrifices continuels qu'imposait un pareil genre de vie n'effrayèrent cependant point les fervents disciples réfugiés dans la solitude de Cerfroy. Devenus humbles élèves d'un pauvre ermite, ces docteurs étaient déjà plus avancés dans la science du salut que dans les connaissances humaines. C'est pourquoi, Jean de Matha s' arrachant presque aussitôt aux embrassements de cette glorieuse colonie, revint à Paris prendre les lettres de ses deux illustres protecteurs , et continua sa route pour Rome, accompagné de Jean l'anglais et de Guillaume l'écossais.

Il y arriva vers la fin du mois de novembre de l'an 1198. Son premier soin fut d'aller déposer aux pieds du Saint-Père les constitutions qui, par son ordre, venaient d'être tracées. Le pontife révéra en elles l'esprit de Dieu qui les avait dictées ; il n'y apporta que de légers changements demandés par le saint fondateur lui-même, et le 17 décembre, il mit à ce code religieux le sceau de l'autorité apostolique; par là il donnait au nouvel institut cette existence canonique qu'un établissement de cette nature ne peut recevoir que du saint-siége. La bulle d'approbation était conçue en ces termes :

« Innocent, évêqùe , serviteur des serviteurs de Dieu, à

nos chers fils, Jean, ministre, et les frères de la Sainte-Trinité, salut et bénédiction apostolique.

Elevé sur le siège apostolique par la Providence et la miséricorde de Dieu , nous devons veiller de là aux désirs de la piété pour en favoriser l'essor et l'accomplissement quand ces désirs prennent leur source dans la charité ; surtout lorsque, sacrifiant des intérêts privés à l'utilité publique, cette charité ne cherche que la gloire de Jésus-Christ.

» Or, vous, Jean, notre cher fils en Jésus-Christ, frère ministre, vous étant présenté autrefois devant nous pour nous soumettre le projet qui, comme nous le croyons, vous avait été divinement inspiré , vous eûtes soin de nous faire connaître vos intentions et de nous supplier humblement d'y mettre le sceau de l'approbation apostolique. Nous, pour mieux nous assurer que votre désir était basé sur Jésus-Christ, sans lequel on ne peut rien édifier de solide, nous crûmes devoir vous renvoyer , avec nos lettres , à notre vénérable frère l'évêque de Paris et à notre cher fils l'abbé de Saint-Victor, parfaitement instruits l'un et l'autre de vos désirs et de votre dessein , afin qu'informé par eux de vos intentions, du bien qui pouvait résulter de la fondation de votre Ordre et du genre de vie que vous vous proposiez d'embrasser, nous puissions vous donner une approbation d'autant plus efficace qu'elle serait plus éclairée. Aujourd'hui donc, persuadé et convaincu par leur témoignage , que vous vous oubliez vous-même pour ne chercher que la gloire de Jésus-Christ, nous vous prenons sous la protection du saint-siége. Par la présente constitution nous vous donnons, à vous, notre très-cher fils, ministre de

l'Ordre, et à vos successeurs, la règle incluse dans les lettres que nous ont adressées l'évêque de Paris et l'abbé de Saint- Victor; nous la revêtons de notre autorité et voulons qu'elle reste intacte, telle que nous l'avons modifiée conformément au désir que vous nous avez exprimé. Que personne ne soit assez téméraire pour s'opposer ou contrevenir à la règle que nous confirmons ici. Si quelqu'un a la présomption de le tenter, qu'il sache qu'il encourra l'indignation du Dieu toutpuissant et des apôtres saint Pierre et saint Paul.

«. Donné au palais de Latran, le 16 des calendes de janvier, l'an de l'Incarnation de Notre-Seigneur, 1198, et la première année de notre pontificat. »

A peine Jean de Matha eut-il obtenu cette approbation des règles de son nouvel institut, qu'il retourna vers sa chère communauté de Cerfroy, et tint, par des lettres fréquentes, le souverain pontife au courant de l'œuvre. Mais cet ordre religieux avait un but trop général pour que le saint fondateur ne comprît pas la nécessité de fixer sa résidence dans la capitale du monde catholique. Il eut bientôt une maison à Rome, et Innocent III, juste et intelligent appréciateur de ce magnifique dévouement, céda aux religieux de la Sainte- Trinité l'église de Saint-Thomas in Formis, Tune des vingt abbayes privilégiées de Rome. A cette première faveur, il en joignit successivement plusieurs autres, et cet exemple venu de si haut trouva de nombreux imitateurs.

Notre Saint se vit donc à la tête d'une nouvelle communauté, pendant que saint Félix gouvernait celle de Cerfroy, et plein d'espoir, il se disposait déjà à passer la mer pour racheter des captifs, quand le Pape, craignant qu'il ne devînt trop tôt victime de son ardent dévouement, ce qui eût été une perte irréparable pour son Ordre, lui offrit une autre mission : il s'agissait de rendre la paix aux Eglises de Dalmatie et de Servie. De l'avis unanime des cardinaux, Jean fut élevé à la dignité de légat à latere, et un autre religieux de son Ordre, nommé Simon, versé dans la science du droit, lui fut adjoint. Mais l'humilité sut inspirer à notre Saint de si touchantes supplications, qu'Innocent III consentit à ce que, muni qu'il était de ses lettres d'ambassadeur apostolique, il ne se présentât que sous l'habit de simple religieux.

Jean et Simon, arrivés en Dalmatie, s'entendirent avec le roi Wulcan et l'archevêque d'Antivari; ils convoquèrent un concile où furent dressés douze canons pleins de sagesse, qui tendaient à épurer le clergé, à rétablir la paix dans les familles, en bannissant le divorce et les unions illégitimes, enfin , à faire cesser l'esclavage au moins à l'égard des sujets latins. Puis, après avoir présidé ce concile, il parcourut et évangélisa ces provinces avec un zèle apostolique et un succès prodigieux.

Cette mission heureusement terminée, le Pape songeait à récompenser noblement de si importants services , mais Jean déclina les honneurs qu'on lui réservait ; cependant la reconnaissance publique lui décerna le titre glorieux S Apôtre de la Dalmatie, qui lui est toujours resté dans son Ordre.

Dieu, en cette circonstance, voulut donner au saint pacificateur une grande consolation : Jean l'anglais et Guillaume d'Ecosse, qui avaient été envoyés à Maroc, munis d'une lettre d'Innocent III, ne tardèrent pas d'arriver dans le port de Marseille avec cent quatre-vingt-six esclaves libérés. <r La procession de ces captifs, écrit le savant Millin, avait pour les Marseillais un intérêt vraiment dramatique. Ces rachetés marchant deux à deux, en casaque rouge ou brune, les mains encore chargées de fers, montrant les marques des coups qu'ils avaient reçus, des mutilations qu'ils avaient souffertes, et suivant leurs chers rédempteurs pour aller rendre grâces à Dieu, offraient un spectacle d'autant plus touchant, que les communications fréquentes et directes des Marseillais avec le Levant, pouvaient faire craindre aux spectateurs eux-mêmes un pareil sort. »

Quelque éclatants que fussent ces succès, la charité de saint Jean de Matha ne s'en trouva point satisfaite : le saint religieux avait considéré que les captifs, dont les chaînes avaient été brisées, se trouvaient souvent encore loin de leurs foyers, et que dans le long trajet qu'il leur restait à faire, la plus extrême misère leur faisait expier le bonheur à peine senti de leur liberté rendue. A ce danger s'en joignaient bien d'autres, dans un temps où les moyens de transport étaient rares, coûteux et difficiles. Or, le charitable fondateur sut pourvoir à tout. Il écrivit en conséquence à ses compagnons, qui avaient eu l'honneur d'aller en Afrique à sa place; et dès ce moment, une confrérie de la Sainte-Trinité fut établie pour les séculiers.

Cette institution , encouragée par les souverains pontifes , reçut avec le temps une si excellente organisation, qu'elle devint un puissant auxiliaire pour l'œuvre de la rédemption des captifs. Elle avait ses chefs, ses directeurs, ses règlements, ses pratiques de piété, ses exercices de zèle et ses lieux de réunion. Elle recueillait les aumônes ; un trésorier intègre en devenait responsable ; puis les pères rédempteurs allaient en verser une portion dans les coffres des Musulmans; l'autre partie était consacrée à faire parvenir lqs chrétiens rachetés jusques en quelque maison de l'Ordre des Trinitaires , ou dans les logements mêmes qui appartenaient à la confrérie et qui avaient été affectés à cette destination. De là, après un repos nécessaire et des étapes faites de ville en ville, les captifs en santé se retiraient dans leur propre pays , tandis que les autres, malades ou infirmes, continuaient d'être soignés dans les hôpitaux.

Telles sont les œuvres charitables de ces siècles si souvent et si injustement taxés de siècles barbares! De nos jours, il est vrai , l'on vante partout l'esprit philanthropique , mais où sont nées, où vivent et où se développent des institutions comparables à celle de la très-sainte Trinité ; œuvres catholiques, c'est-à-dire universelles, ne reconnaissant aucune limite ni de temps, ni de pays, ni de religion; œuvres fécondes en résultats de bienfaisance, en soulagements réels de toutes les misères; œuvres grandissant le riche, qui donne non-seulement une part de sa fortune , mais ses forces , mais sa liberté, mais sa vie; œuvres relevant à ses propres yeux le pauvre qui reçoit, non plus une aumône légale, mais

qui partage le pain de ses frères, entouré de leurs respects et de leur amour; œuvres de civilisation, de vraie liberté, qui ont fait tomber plus de chaînes et ont adouci plus de législations que toutes les théories sociales et humanitaires des politiques et des philosophes; œuvres immortelles aussi durables que la foi qui les enfante, que l'espérance qui les soutient, que la charité qui les féconde?

Les détails attendrissants que les deux disciples de saint Jean de Matha lui donnèrent sur leur mission à Maroc , si heureusement accomplie , le portèrent à suspendre toutes ses fondations et ses œuvres de zèle en Italie et en France, et à partir lui-même, après avoir recommandé à saint Félix de Valois, supérieur de la maison de Cerfroy, de veiller à la délivrance des chrétiens esclaves dans les contrées occidentales du Maroc, et de réaliser au plus tôt les espérances que les deux premiers envoyés avaient laissées dans les cachots qu'ils avaient déjà visités. Il voulait, quant à lui, briser les fers des Italiens qui gémissaient en grand nombre à Tunis et à Tripoli. Ainsi, sur tout le littoral d'Afrique, on vit briller en même temps l'étendard de la rédemption, car, peu de jours après, Jean et quelques-uns des siens parurent sur ces plages inhospitalières et si justement redoutées.

La ville de Tunis, quoique plus antique que Maroc, n'en avait pas la magnificence. Celle-ci comptait à peine un siècle d'existence, que déjà elle était la capitale d'un des plus

puissants empires. Jacoub-al-Mansour et ses successeurs avaient réuni, sous leurs lois, les états de Fez, de Maroc, de Tafilet, de Tremezen, d'Alger, de Tunis, et en Espagne, les royaumes de Valence, de Murcie, de Grenade, de Cordoue, de Séville et des Algarves. De toutes ces provinces conquises coulaient alors à Maroc des fleuves d'or. Vingt-quatre portes somptueuses y ouvraient sur autant d'entrées triomphales ; quarante-cinq grandes rues, tirées au cordeau et coupées par une infinité d'autres, la partageaient en divers quartiers où s'étalait le luxe le plus opulent. Au milieu , s'élevait la gigantesque mosquée d'Abd-el-Moumen, décorée du marbre et du jaspe d'Espagne, enrichie des portes fameuses de l'église de Séville et d'autres splendides trophées. Une foule d'autres mosquées, des groupes de palais servant aux ministres et aux grands officiers, enfin des jardins merveilleux, achevaient de proclamer la puissance extraordinaire des Almohades. Tunis, au contraire, était pauvre, et ses féroces habitants avaient encore moins d'égards pour les droits de l'humanité que ceux de la capitale des Etats barbaresques ; éloignés des regards du souverain, ils pouvaient se livrer, sans contrôle, à leur fanatisme cruel sur leurs esclaves chrétiens.

L'homme de Dieu n'ignorait point cela : inaccessible néanmoins à tout autre sentiment qu'à celui de la charité, il demanda audience au gouverneur qui ne put résister à son éloquente parole. Toutefois, la rançon des captifs fut taxée à un prix énorme, ce qui fit que notre Saint, malgré d'abondantes aumônes , ne put obtenir que cent dix esclaves.

Il fournit à d'autres des vêtements et quelques objets de première nécessité, en même temps qu'il ranimait leur foi et leur laissait l'espoir de voir arriver bientôt de nouveaux libérateurs.

Les mahométans irrités du zèle avec lequel le saint missionnaire exhortait les captifs à mourir plutôt que d'abandonner leur religion, épiaient le moment d'assouvir leur rage. Quelques-uns de ces furieux l'ayant trouvé seul, se précipitèrent donc sur lui, le dépouillèrent de ses habits, lui firent subir mille outrages, l'accablèrent de coups, et le croyant mort, ils le laissèrent, nageant dans son sang. Mais Dieu le conserva par miracle, et ses forces à peine revenues, il recommença, plein d'ardeur, son œuvre de miséricorde.

Nul ne peut peindre la scène qui s'offrit au moment où notre Saint, muni du sauf-conduit du gouverneur, descendit dans les antres hideux de l'esclavage. Les infortunés qui y gisaient, couchés sur leurs chaînes, s'étonnèrent d'abord de voir des figures qui n'étaient point celles de leurs impitoyables geôliers; puis, revenus de leur surprise et instruits de la mission de ces charitables étrangers, ils se jettent spontanément à leurs pieds, implorent leur tendre commisération , baisent leurs mains libératrices et les arrosent de larmes amères; ils montrent leurs fers, disent leurs souffrances, exposent leurs malheurs. Ah! il n'en fallait pas tant pour toucher le cœur aimant de Matha. Le tableau de tant de misères lui déchirait l'âme , et l'impuissance de toutes les soulager grandissait sa douleur. Il fallut choisir. Ce choix difficile désigna, pour la liberté, les malheureux esclaves dont

l'état excitait le plus la pitié; puis les portes de fer se refermèrent sur leurs compagnons d'infortune.

A la suite de Jean de Matha, les captifs rachetés quittèrent l'affreux séjour si longtemps témoin de leurs maux. Puis ils montèrent dans le navire qui devait leur rendre une patrie , une famille et le repos, après les longues fatigues de l'esclavage; le vaisseau ne voguait pas assez vite à leur gré. Enfin, on découvrit le rivage, on salua avec transport les côtes de l'Italie, et on jeta l'ancre dans le port d'Ostie; alors on put les voir dans le délire de la joie, baiser, avec reconnaissance, cette terre hospitalière , d'où était parti leur libérateur.

Jean de Matha, dont le contentement avait quelque chose de céleste, dirigea vers Rome ses chers esclaves. Une multitude empressée accourut. Rome païenne avait insulté des guerriers et des rois vaincus, Rome chrétienne, au contraire, vint s'associer au bonheur de ces pauvres affranchis. Jadis les vainqueurs traînaient au capitole leurs malheureux captifs; en ce jour, Jean de Matha, plus grand que les Scipion et les César, conduisait au temple saint ceux dont il avait brisé les fers et les renvoyait libres dans leurs familles reconnaissantes.

vu.

Les Romains, voyant que le nouvel institut remplissait avec tant de zèle sa glorieuse mission, fournirent d'abondantes aumônes, que Jean l'Anglais porta à Tunis, pendant que le saint fondateur créait de nombreux établissements en Italie, en France et en Espagne; car les esclaves ayant raconté dans

leur patrie leurs souffrances passées et le dévouement de leurs rédempteurs, partout l'Ordre de la très-sainte Trinité avait été exalté, partout il avait paru avec sa grandeur, son importance et ses avantages ; les peuples s'en étaient émus ; il restait à profiter de ces heureuses dispositions.

Notre Saint se rendit d'abord à Arles, auprès d'Imbert d'Aiguières, archevêque de cette ville, et l'ami d'Innocent III. Il laissa dans une maison, due aux libéralités de plusieurs notables, cinq de ses religieux. De là, il se transporta en Espagne où l'appelaient les rois catholiques. Ils le reçurent avec de grandes démonstrations de respect, et lui cédèrent des propriétés considérables, en même temps qu'ils versaient entre ses mains de fortes sommes pour le rachat immédiat d'un grand nombre de captifs, détenus à Valence et à Majorque. Ces infortunés furent dirigés sur Lérida, où avait été fondé un établissement très-vaste, comprenant une maison pour les Trinitaires, un refuge pour les voyageurs indigents, un hôpital pour les infirmes du pays, et un lieu de repos pour les captifs rachetés, mais fatigués delà marche ou convalescents.

L'homme de Dieu saisit cette occasion pour se livrer à des excursions apostoliques, et il opéra, en plusieurs lieux, des conversions étonnantes. Ferrario Gray, jeune seigneur, qui venait de terminer ses études avec distinction , fut une de ses conquêtes : il entra dans l'Ordre des Trinitaires, et c'est à lui qu'on est redevable du grand développement que prit cet Ordre en Catalogne et dans F Aragon, provinces qu'il administra avec succès pendant trente-deux ans.

Sur ces entrefaites, Hugues de Baux, vicomte de Marseille, pria Jean de Matha de venir en cette ville fonder un couvent de Trinitaires. D'autres seigneurs s'associèrent à cette pensée, et de grands privilèges furent attachés à cet établissement. L'acte en fut passé en 1202. Sans retard, quatre religieux vinrent s'y fixer, car notre Saint avait compris combien il importait d'avoir un monastère sur un port de mer, où devaient débarquer un si grand nombre d'esclaves rachetés.

Mais l'œuvre de Dieu, plus d'une fois, souffrit la contradiction et l'opposition des hommes; le chapitre de Marseille s'éleva contre l'établissement fondé dans cette ville, et Michel de Moriez, archevêque d'Arles, en fît de même contre celui dont son illustre prédécesseur avait sollicité la création. Toutefois, Jean de Matha, qui revenait d'Espagne avec une nouvelle bande de captifs, parvint à apaiser cette tempête, et à tout régler par de sages et amicales transactions. De là , il se rendit à Rome, et, sur ses pas, s'élevèrent une foule de maisons de son Ordre; puis il reparut en Espagne en 1206 : les besoins étaient là plus pressants qu'ailleurs, car les musulmans avaient porté dans ces royaumes le ravage et la désolation.

Don Alonzo, roi de Castille, après avoir accompagné le Saint dans plusieurs villes, lui présenta sa famille, pour qu'il appelât sur elle les bénédictions du ciel. Jean, à la vue de l'infant, alors âgé de sept ans, fut saisi de l'esprit de Dieu; et dans un prophétique enthousiasme , il prédit au roi ses victoires prochaines, à l'infant ses destinées futures et le triomphe définitif des chrétiens sur les musulmans de la Pé-

ninsule. En effet, quatre ans après, eut lieu la fameuse bataille de Las-Navas-de-Tolosa , et don Fernand fut, dans la suite, le roi Ferdinand III, que l'Eglise compte au nombre de ses Saints.

L'habile fondateur s'empressa d'aller rendre compte de tous ses travaux au souverain pontife. Il arriva à Rome au mois de mars de Fan 1209. Il fut en même temps informé de la propagation de son Ordre, par Félix de Valois, dans les provinces septentrionales de la France. Jean l'Anglais lui fit aussi la relation de ses deux voyages à Tunis et de tous les incidents remarquables qui les avaient signalés.

Le Pape, charmé de voir que cet institut avait pleinement justifié par ses œuvres la haute protection dont il l'environnait, se hâta de donner la sanction de son autorité apostolique à tout ce qu'avaient fait jusqu'à ce jour saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, en France, en Italie et en Espagne. Ces bulles de confirmation furent suivies d'une autre bulle qui accordait à l'Ordre divers privilèges, et le recommandait, en l'approuvant de nouveau, à tout le monde chrétien.

A tant de faveurs, les Pères de la Trinité répondirent par de nouveaux services. Jean de Matha venait de terminer la visite des prisons et des hôpitaux de Rome, lorsqu'il apprit que la trêve, conclue par l'Espagne avec les musulmans, était sur le point d'expirer, et que déjà on préludait, par des engagements partiels, à une reprise d'armes générale. C'est pourquoi il part une seconde fois pour Tunis, en emmenant avec lui Guillaume l'Ecossais.

278 HISTOIRE IIAGIOLOGIQUE

Sortis du port d'Ostie vers la fin de mai, ils abordèrent quelques jours après à Tunis. Ils se rendirent directement chez le gouverneur. Celui-ci , soit prévoyance , soit cupidité , consentit encore à échanger les fers de ses esclaves contre For des rédempteurs. Mais les sujets ne se montrèrent pas si traitables que le maître; les Tunisiens ameutés se jettent sur notre Saint, l'accablent de coups, et lui enlèvent ses captifs. Jean les revendique avec énergie; enfin, un nouvel arrangement est conclu, une double rançon est exigée : c'était le droit et la justice du plus fort. Jean de Matha avait épuisé ses ressources, il ne pouvait donc satisfaire à cette insatiable cupidité. Dans cette extrémité, le Saint tire de dessous son scapulaire l'image de la Vierge, se prosterne avec Guillaume, ils prient, ils conjurent la bonne Mère du ciel de manifester sa clémence en faveur de ses enfants malheureux; des vœux si purs, si ardents, furent exaucés : une main invisible déposa aux pieds des deux libérateurs la somme réclamée par les barbares, et les captifs chrétiens furent remis en liberté.

Alors la populace, furieuse de ce dénouement imprévu, se précipite sur le vaisseau qui les porte, enlève le gouvernail, coupe les mâts, déchire les voiles, brise les rames pour rendre le départ impossible. L'homme de Dieu ne se laisse point abattre. 11 ordonne à ses gens de mettre en mouvement le navire. Les passagers , aimant mieux périr dans les flots que sous le fer des assassins ou dans les cachots , saisissent des tronçons de rames et de planches pour aider à cette difficile manœuvre. Les Tunisiens se rient de ces efforts et poussent

des huées; mais le vaisseau n'en voguera pas moins. Plein de confiance en Dieu seul, Jean, le cœur en feu, se dépouille de son manteau, Fétend en forme de voile; et, à genoux sur le tillac, le crucifix à la main, il implore, avec effusion d'âme, l'étoile de la mer. Les nautonniers et les passagers répètent les mêmes prières, et les flots paisibles respectent la frêle embarcation, les vents se taisent; une brise favorable s'élève, et en moins de deux jours, on entre dans le port d'Ostie, aux acclamations d une foule émerveillée du prodige. Le souverain pontife, reconnaissant en ceci l'interven+ion de celui qui commande aux vagues et aux tempêtes, pleura d'attendrissement et d'admiration; il voulut voir tous les captifs et les bénir de sa main, avant qu'ils fussent renvoyés dans leur pays,

Notre Saint reprit bientôt ses exercices accoutumés; les malades le revirent auprès de leur triste couche , les prisonniers dans leurs sombres réduits. Sa présence enfantait partout des prodiges de grâce ; les bénédictions et l'amour des peuples l'accompagnaient en tout lieu.

Dans ces conjonctures, don Rodrigue, évêque de Tolède, arriva à Rome ; il était chargé d'une mission spéciale auprès du saint-siége : c'était don Alonzo, roi de Castille, qui, n'ayant qu'une poignée d'hommes à opposer à des bandes innombrables de Sarrasins fanatisés par leurs chefs, avait cru devoir intéresser à sa cause l'Europe catholique. Innocent III vit la gravité du péril; il commanda aussitôt des prières

publiques; il chargea don Rodrigue lui-même de parcourir l'Italie et la France, et de faire un appel général à tous les guerriers chrétiens. Des lettres pressantes furent sur-le-champ adressées aux évêques de France, du Languedoc, de la Provence et du Dauphiné.

Au milieu de ces alarmes, saint Jean de Matha ne resta point oisif; il n'était pas homme à fuir devant la tempête. ïl se mit à visiter toutes les maisons de son ordre, à désigner les religieux les plus courageux pour assister les soldats de la croix sur le champ de bataille, ou pour recueillir les aumônes qui devaient être plus abondantes que jamais, afin que les ressources fussent proportionnées aux immenses besoins que pourraient créer tout à coup de funestes revers. C'est à cette époque que le saint fondateur passa à Cerfroy, et put s'entretenir, une dernière fois, avec saint Félix, son vieil ami, âgé alors de quatre-vingt-dix ans.

Enfin, le sort des armes allait être tenté dans les plaines de Tolosa. Des troupes nombreuses ne tardèrent pas à s'y rassembler. Les Dauphinois surtout, dont les pères avaient eu tant à souffrir des hordes sarrasines, prirent, disent tous les historiens, une glorieuse part à cette grande bataille et se distinguèrent par leur brillante valeur. On forma plusieurs corps d'armées, et pendant que les généraux choisissaient des positions avantageuses, le supérieur général des Trinitaires préparait tout à Tolède pour le service des malades et des blessés. Enfin, le 16 juillet 1210, les clairons se font entendre, les deux armées se heurtent, les chrétiens s'élancent comme des lions sur les musulmans, les attaquent,

enfoncent leurs bataillons et couvrent de leurs cadavres le champ de bataille. La victoire fut complète. Méhémed-el- Nasser ne se vengea de sa défaite que par ses cruautés, et s'enfuit en Afrique où il mourut Tannée suivante. Son sceptre passa ensuite en des mains inhabiles, et des seigneurs puissants s'en partagèrent les débris.

Saint Jean de Matha, heureux de voir la croix triompher, retourna à Rome où les affaires de son ordre réclamaient sa présence. 11 ne tarda pas à y recevoir la nouvelle de la mort du bienheureux Félix de Valois , son cher collaborateur. Cette perte , quoique prévue , lui fut extrêmement sensible. Jean l'Anglais , qui s'était pénétré de l'esprit de la règle mieux qu'aucun autre disciple, et qui d'ailleurs avait une grande capacité, fut désigné pour gouverner le monastère de Cerfroy ; il arriva dans cette maison si importante au commencement de l'année 1215.

Notre Saint avait consumé lui-même une santé robuste dans les austérités de la pénitence, les fatigues des voyages et les sollicitudes de ses nombreuses fondations ; ses forces épuisées ne suffisaient déjà plus à son zèle; dès lors il appliqua toute l'activité de son esprit à sa perfection personnelle et à la direction intérieure de son institut. A ses mortifications accoutumées, il joignit la pratique continuelle de l'oraison. S'il sortait du couvent de Saint-Thomas in Formis, c'était pour aller s'asseoir au chevet de quelque malade ou pour secourir des pauvres honteux. Il mettait un soin scrupuleux à cacher ses bonnes œuvres ; mais les effets merveilleux du pouvoir extraordinaire que Dieu avait communiqué à son

humble serviteur, et auquel obéissaient le démon, les maladies et la mort même , avaient rempli la ville de Rome des vertus et du nom de Jean de Matha.

Illustré par tant de travaux, orné de tant de dons célestes, célèbre par sa science et par ses écrits, Jean de Matha, ravi en esprit dans le ciel, y vit saint Félix tout brillant de lumière , et eut révélation que dans un an il irait , à son tour, rejoindre son ami au séjour de la gloire.

Sur cet avertissement divin, le saint fondateur assembla à Rome les principaux chefs de sa nombreuse et immortelle famille qu'il avait vue se dilater rapidement en plusieurs royaumes, et pénétrer même en Asie avec les généreux Croisés de Jérusalem. Il voulut disposer de tout avec prévoyance pour le plus grand bien de l'Ordre. Ces derniers arrangements pris, la mort ne se fît pas attendre. Miné par la fièvre, ou plutôt consumé par l'amour divin, il reçut les sacrements dans les admirables sentiments de la foi vive et de l'ardente charité qui avaient animé toutes ses actions, puis il ordonna qu'on creusât sa fosse, et passa le jour suivant dans une contemplation extatique. Au troisième jour, il réunit autour de son lit de mort ses enfants en pleurs, leur fit ses derniers adieux, les exhorta à la grande œuvre de la rédemption des captifs, et les bénit une dernière fois. Peu après, son âme montait au ciel. C'était le 17 décembre de l'an 1215.

A la nouvelle de ce trépas, Rome entière s'émeut : chacun veut revoir la face encore rayonnante de l'homme de Dieu, et pour satisfaire cette dévotion générale, on est obligé de

laisser le corps du Saint exposé pendant quatre jours au milieu de l'église. Plusieurs miracles s'opérèrent à cette occasion : une femme privée de l'usage d'un bras fut guérie sur-le-champ; quatre aveugles recouvrèrent la vue. Jamais obsèques plus solennelles ; le Pape et un bon nombre de cardinaux voulurent y assister. Non encore satisfait, Innocent III veilla à ce que les dépouilles mortelles du Saint fussent ensevelies sous un magnifique mausolée en marbre blanc, où il fit graver cette simple inscription : « L'an 1197 de l'Incarnation du Seigneur, le premier du Pontificat d'Innocent III, le 15 des Calendes de janvier, l'Ordre de la très-sainte Trinité fut fondé avec sa propre règle accordée par le saintsiége, par frère Jean, divinement inspiré. Le même fut enseveli en ce lieu, l'an du Seigneur 1213(1). »

Accoutumés à vénérer saint Jean de Matha pendant sa vie, les peuples l'invoquèrent après sa mort, et les miraculeuses faveurs qu'ils obtinrent par son intercession, semblèrent justifier un culte que l'Eglise n'autorisa que par son silence, jusqu'à ce que l'Ordre de la très-sainte Trinité, jaloux de propager la gloire de ses deux grands patriarches, poursuivit

(1) AN. DOM. LNÇARN. M. C. LXX.XXVII. PONTIFICAT. VERO DOMINI INNOCENT» PAPAE. III. AN. I. DEC. V. CAL. IANVAR. INSTITVTVS EST NVTV DEI ORDO SANCTISS. TRINITATIS A FRATRE IOANNE SVR PROPRIA REGVLA 1BI AB APOSTOLICA SEDE CONCESSA SEPVLTVS EST IDEM F. IN HOC LOCO AN. DOMINI M, CC. XIII.

la cause de ieur canonisation auprès du saint-siége, et obtint d'Urbain iV une bulle datée du 1er mai de l'an 1262, en vertu de laquelle les honneurs solennels de la canonisation furent rendus à saint Jean de Matha et à saint Félix de Valois, le 4 octobre de Tannée suivante.

Mais le couvent de Saint-Thomas in Formis au mont Cœlius ayant plus tard cessé d'être habité par une communauté religieuse, la mémoire de saint Jean de Matha en souffrit. En 1655, deux religieux Trinitaires de la nouvelle observance partirent d'Espagne et conçurent le pieux projet de tirer de l'oubli les restes sacrés du grand fondateur et de les faire parvenir à Madrid. Ce transport s'effectua clandestinement, et des informations officielles vinrent, en 1721 , constater l'identité des reliques du Saint et donner lieu à une cérémonie très-brillante à la suite de laquelle elles furent exposées dans l'église des Trinitaires de Madrid pour y être conservées à perpétuité, conformément à un décret papal en date du 6 septembre 1729.

Enfin, après plusieurs bulles déjà obtenues en faveur du culte de saint Jean de Matha, sur les instances de Louis XIV, le 24 janvier 1671, la sacrée Congrégation des Rites, avec l'approbation du Saint-Père, fit insérer les noms de saint Jean de Matha et de saint Félix de Valois dans le Martyrologe romain, et depuis 1694, l'office de ces deux Saints fut élevé au rit double, de prœcepto, tel que l'Eglise universelle le célèbre aujourd'hui.

L'ancien diocèse d'Embrun s'attacha de bonne heure à vénérer le lieu où était né et où avait habité Jean de Matha.

Ainsi vers l'an 1280 , le monastère de Sainte-Marie-des- Prats, au diocèse de Digne , fondé par Urcel, gentilhomme de Provence, ayant passé sous la juridiction des abbés de Boscodon , pour être confié ensuite aux soins de Hugues de Durbis, en 1286, les mêmes religieux de Boscodon s'occupèrent de la fondation du prieuré de Faucon et l'établirent dans la solitude où, jeune encore, s'était retiré, pendant environ un an , saint Jean de Matha.

Ces pères et leurs fermiers furent les premiers à cultiver ce désert. Mais de nouveaux émigrants s'y étant fixés, les religieux pourvurent , avec le consentement de l'archevêque d'Embrun, aux besoins de cette population.- Ils se réservèrent la moitié de la dîme, avec le droit de présenter à perpétuité un prêtre capable de régir saintement la nouvelle paroisse dont ils avaient sollicité l'érection, puis ils se retirèrent euxmêmes au monastère de Sainte-Marie-des-Prats , d'où ils s'étaient éloignés pour venir fonder ce petit prieuré solitaire. A la révolution française, le Prieur qui représentait l'ancienne communauté, jouissait encore de tous les droits et privilèges dont nous venons de parler.

En 1664, Georges d'Aubusson, archevêque d'Embrun, étant à Madrid en qualité d'ambassadeur extraordinaire du roi de France , permit aux religieux de la très-sainte Trinité de fonder une maison de leur Ordre dans la ville de Faucon. Une lettre de ce prélat, adressée à un de ses grands vicaires, nous fait connaître les motifs particuliers de cette bienveillante autorisation. « Bien que vous sachiez, dit-il, que j'ai assez peu de disposition de donner permission pour des établisse-

ments nouveaux de maisons religieuses dans mon diocèse , connaissant qu'il y en a déjà un nombre suffisant pour le bien des peuples, je n'ai pu toutefois refuser aux RR. PP. Trinitaires, celle qu'ils m'ont demandée pour fonder un couvent de leur Ordre dans le village de Faucon , dans la vallée de Barcelonnette, à quoi j'ai été mu par la recommandation des personnes puissantes de cette Cour, mais beaucoup plus par la considération que saint Jean de Matha, fondateur de cet Ordre, était natif dudit lieu de Faucon, et il est juste que ses compatriotes sentent principalement les fruits de son zèle par les enfants de son institut. Madrid, 11 mars 1664. Georges, archevêque d'Embrun (1). »

(1) Cette lettre n'est pas le seul monument qui atteste incontestablement que Faucon, dans la vallée de Barcelonnette, est le pays natal de saint Jean de Matha.

Depuis deux siècles , toute incertitude a cessé sur ce point historique. L'abbé Lavocaten son Dictionnaire, Feller, Vosgien, le Dictionnaire historique par une Société de gens de lettres, le Couvent de Saint-Michel en sa Notice de l'Ordre de la Trinité, François Tarizzo , l'auteur de la vie du Saint, imprimée en 1695, les Chroniques et Annales des Trinitaires, le P. Fournier, l'Histoire du diocèse d'Embrun, l'Authentique des reliques du Saint, par Jacques de S. Anne, provincial, la décision formelle du Sénat de Turin sur ce sujet, les Mémoires de la fondation du couvent de Faucon de Barcelonnette, une lettre de J.-B. de Maerinis, supérieur général des Dominicains, en 1668, l'abrégé de la vie du Saint, imprimé à Digne en 1855, la vie du Saint, accompagnée de notes savantes, par l'abbé J.-M. Prat, imprimée en 1846, sont autant de témoignages en notre faveur;

L'autel du Saint-Esprit, appelé vulgairement l'autel de Matha par les habitants de Faucon de Barcelonnette , les deux personnages qui y sont peints en ancien costume du temps et que la tradition a toujours désignés comme le père et la mère du Saint, le vouant à Dieu , le tombeau de cette famille retrouvé à main droite en entrant dans l'église, la pierre sépulcrale portant, profondément gravées, les initiales D et M, mise à découvert ainsi que le caveau en bonne maçonnerie, par les ordres et en présence de l'autorité en 1855, voilà autant de nouveaux monuments qui viennent à l'appui des autres déjà cités.

Qu'on n'allègue donc plus qu'il est question de Faucon du Caire en Provence, car

Deux parcelles des reliques de saint Jean de Matha furent accordées, en 1674, à l'église paroissiale de Faucon, et exposées à la vénération publique en vertu d une autorisation de Mgr Charles Brulard de Genlis, archevêque d'Embrun; elles y ont été honorées depuis avec une grande piété.

0 bienheureux patriarche, vous dont nous venons de raconter les actions mémorables; vous que la plus ardente charité a porté à tout endurer avec joie pour délivrer les esclaves chrétiens d'une affreuse oppression, pour améliorer le sort de tant de malades et d'infirmes, pour préserver un si grand nombre d'âmes des flammes éternelles; ô vous, l'un des plus Saints et des plus illustres enfants de l'antique Eglise d'Embrun, dépouillée aujourd'hui de sa première splendeur et de ses plus nobles prérogatives , nous vous supplions humblement de protéger toujours le diocèse auquel vous avez appartenu par votre sainte famille, par votre naissance, par votre baptême. Protégez aussi, d'une protection spéciale, l'oeuvre apostolique des missions étrangères à laquelle plusieurs de nos prêtres, désireux de marcher sur vos traces, se sont consacrés et se consacreront encore; dilatez l'œuvre du rachat des négresses esclaves qui gémissent humiliées à Constantinople , dans Alexandrie et au Caire. Oh ! faites que

les Trinitaires n'ont jamais eu en ce dernier lieu de couvent, et n'auraient pu avoir à contester avec les Dominicains pour leur établissement. Au 12e siècle, Faucon de Barcelonnette était également de la Provence et portait le nom de Faucon de Provence ou celui de Faucon de Terre-Neuve. Ce n'est qu'en 1388 que la vallée de Barcelonnette tomba au pouvoir d'Amédée VIII, duc de Savoie. Elle fut reprise par Louis II, comte de Provence, enlevée de nouveau par Amédée IX; enfin rendue à la France en 1713, par le traité d'Utrecht.

la France, notre généreuse patrie, sente de nouveau ses entrailles s'émouvoir au spectacle de ces créatures tombées, que la servitude et le malheur de leur naissance ont fait descendre jusqu'aux dernières limites de la dégradation morale ; faites qu'en suivant votre noble exemple , des hommes dévoués préparent à ces infortunées un sort meilleur, qu'ils parviennent à les replacer, affranchies et sanctifiées par le malheur, la prière et une éducation chrétienne, au rang d'enfants de Dieu. Faites que nous soyons nous-mêmes embrasés de charité pour le salut et l'assistance de nos frères. Tels sont nos vœux les plus chers; tels sont sans doute les vôtres , puisque leur accomplissement ne serait qu'une glorieuse extension de la grande œuvre, dont vous êtes l'immortel fondateur.

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