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Notre saint archevêque avait, dans les débats et dans les diverses commissions du concile , lait preuve de tant de prudence, d'expérience et de savoir, que sa louange était dans toutes les bouches. On le savait, d'ailleurs, doué de toutes les grandes qualités qui font l'homme recommandable. Sa gravité, sa douceur, sa modestie et son éloquence, l'avaient rendu un objet de respect et de vénération pour ses collègues, qui, en toute circonstance, lui témoignaient la plus grande déférence et une confiance sans bornes. Saint Bernard était loin de se prévaloir de la considération dont il était entouré. Il n'en usait que pour le bien général. Aussi, à peine désigné pour cette importante mission, il se hâta de reparaître à Embrun, pour mettre ordre à ses propres affaires, et pourvoir aux besoins les plus urgents du diocèse, afin que rien ne pût être en souffrance pendant son éloignement; puis il prit en toute hâte le chemin de Rome.
Il exposa au souverain pontife l'ordre qu'il avait reçu du concile de venir se jeter aux pieds de sa Sainteté, et la prier de ratifier par sa sentence tout ce que l'assemblée des évêques avait résolu.
Innocent III, dans sa haute sagesse, vit que la question était grave , parce qu'il s'agissait de transférer le domaine de plusieurs comtés, d'un seigneur à un autre seigneur. Avant de donner une décision, il voulut prendre l'avis du concile qu'il avait convoqué en son palais de Latran. Bernard y fut
appelé. Il y parla avec tant d'à-propos et de véhémence ; il fit une peinture si vive des désastres de la dernière guerre; il démasqua si bien la cruauté, la fourberie et la malice des hérétiques; il exalta avec tant d'affection les belles qualités du comte de Montfort et ses brillants succès en faveur de la cause catholique, que le concile se rangea de son avis, et que le souverain pontife prononça.
La décision du concile de Montpellier ainsi ratifiée , notre saint prélat alla trouver les Croisés à Saint-Gilles, où Louis, fils aîné de Philippe- Auguste, roi de France, s'était rendu avec l'évêque de Beauvais, Philippe, comte de Saint-Paul, Gauthier, comte de Pontis, le comte de Savoie, Robert, comte d'Alençon, Guichard de Beaujeu, Matthieu de Montmorency, le vicomte de Melun et plusieurs autres seigneurs.
Aussitôt que le légat apostolique eut connaissance du retour de notre archevêque, il vint avec sa suite se joindre à cette brillante réunion; on y fit la lecture de la bulle de confirmation, en date de fan seizième du pontificat d'Innocent III et du quatorzième jour avant les nones d'avril. Noguier, en son histoire du Languedoc, nous a conservé cette bulle dans toute sa teneur. En conséquence, Simon, comte de Montfort, fut déclaré et reconnu maître de toutes les terres de Raymond, comte de Toulouse, qui s'était mis à la tête des révoltés.
Il fut aussi question, dans cette assemblée, de raser les murailles de Narbonne. On ne voulut pourtant rien entreprendre, sans en avoir prévenu l'archevêque de cette ville. Le légat, l'archevêque d'Embrun et les évêques, avec Louis, fils aîné de France, les seigneurs qui l'avaient suivi et Mont-
fort, convinrent donc de se rendre à Béziers, où s'était retiré l'archevêque de Narbonne, pour l'engager à ne pas rejeter cette mesure dictée par la prudence. L'intérêt particulier empêcha ce prélat de donner ouvertement son adhésion; peut-être craignait-il que, plus tard, on lui en fît un reproche. Mais nonobstant cette répugnance, il fut arrêté qu'on ferait avancer l'armée pour démanteler cette place, ainsi que Carcassonne et plusieurs autres villes qui, ayant tenu assez de temps contre les troupes de Montfort, pourraient fournir dans la suite une retraite aux ennemis de la religion et de l'Etat.
Bernard, enfin de retour en son diocèse, y recevait, chaque jour, les témoignages publics de l'affection croissante de son peuple. Dès qu'il y avait quelque différent, on s'adressait à lui avec confiance, et personne n'était plus propre à les terminer. Il réconcilia les habitants de Ghâteauroux avec ceux de Saint-Clément; il apaisa les nobles de Bréziers qui disputaient entre eux au sujet du château de ce lieu; et, en 4220, faisant planter des limites dans toutes ses terres, il ôta un motif fréquent de contestation entre ses propres vassaux et les sujets du Dauphin.
En 1216, Bernard fit quelques achats de terres, en présence de Gaudin, abbé de Sainte-Croix; et dans la même année, il déclara comme participants aux bonnes œuvres du diocèse, tous ceux qui se porteraient bienfaiteurs du monastère des religieuses de Saint-Antoine, établies à Paris.
Foulque, évêque de> Toulouse, et Hugues, évèque de Gap, imitèrent ce touchant exemple donné par un cœur vraiment épiscopal, dont ni la distance des lieux, ni les limites d'un diocèse, n'arrêtaient les élans généreux de charité et de bienfaisance !
L'intérêt de la cause catholique, la pensée d'obliger Montfort qui avait tant fait pour le triomphe de la foi et dont Bernard avait eu occasion d'apprécier de près, en Languedoc, les grandes qualités, enfin l'espoir d'entretenir une bonne harmonie avec la famille la plus puissante de son diocèse, déterminèrent notre saint évêque à s'occuper, l'année suivante, d'une affaire très-délicate pour un ecclésiastique; nous voulons parler du mariage entre Béatrix, fille d'André Dauphin, et Amalric ou Amaury, fils du comte de Montfort. Cette union différée pendant près de deux ans, par suite de la mort du comte de Montfort, tué au siège de Toulouse, en 1218, fut enfin, grâce à l'entremise de Bernard et d'Arnaud Amalric, archevêque de Narbonne, définitivement conclue. La bénédiction nuptiale fut célébrée dans Avignon, avec une grande magnificence. Le festin se donna au palais d'Odon, duc de Bourgogne, oncle de Béatrix. Il s'y trouva un nombre considérable de gentilshommes de la plus haute noblesse.
Ce mariage apportait en dot à Amalric les comtés de l'Em brunais et du Gapençais. C'est pourquoi Bernard profita de cette circonstance pour inviter Amalric à lui rendre hommage et à prêter serment de fidélité entre ses mains. Le comte le fit très-volontiers pour les biens qu'il possédait à Embrun, à
Chorges, à Montgardin, et autres lieux du même diocèse, et il en remit une attestation à notre archevêque, laquelle est en date du jour de sainte Luce de l'année 1222. Dans cette pièce, Amalric prend le titre de duc de Narbonne, comte de Toulouse, vicomte de Béziers et seigneur de Montfort.
vin.
Les fêtes brillantes auxquelles notre saint prélat venait d'assister, ne lui firent point perdre de vue un grand projet sur lequel il n'avait cessé de réfléchir depuis son voyage à Montpellier et à Rome. En Languedoc, il avait conversé avec le savant Dominique, fondateur de l'Ordre des Frères prêcheurs; à Rome, il avait eu occasion d'entendre parler de l'humble et très-dévot François d'Assise; il avait été témoin des merveilles de son Ordre naissant.
Or, sentant mieux que personne les pressants besoins de son diocèse, il eût voulu avoir à sa disposition quelques-uns de ces religieux livrés au ministère apostolique, capables d'instruire et de sanctifier son peuple, en venant en aide aux prêtres des campagnes par des prédications, des catéchismes et des exercices spirituels. Il est vrai que les chanoines réguliers d'Oulx et ceux de Boscodon avaient déjà rendu d'immenses services à l'Eglise d'Embrun ; mais, vers cette époque, l'abbaye de Boscodon avait subi de grands changements. Des bénédictins de l'abbaye de Chalais , fondée par Hugues II, évêque de Grenoble, étaient venus se joindre aux religieux de Boscodon. La même année, les bienfaiteurs des chanoines
venus d'Oulx, passèrent une nouvelle transaction avec lesdits chanoines et avec les bénédictins. La condition fut que la forêt et tous les biens cédés par eux, seraient toujours possédés par des religieux unis à l'abbaye de Chalais, qui suivait avec ferveur la règle de Saint-Benoît. Giraud de Jarjayes leur donna, en 1140, les vignes de Remollon; l'archevêque et le chapitre d'Embrun leur abandonnèrent la dîme de tous les fonds qu'ils travailleraient et qu'ils pourraient acquérir. Ils obtinrent aussi la maison de Saint-Maurice, près de Valserres, la grange de Pagnerols en Provence, les vignes de Chadenas, et depuis longtemps ils avaient la terre des Baumes, sur la rive droite de la Durance, au territoire de Châteauroux. En 1157, Raymond Bérenger II, comte de Barcelonne et marquis de Provence, leur accorda la permission de faire paître leurs troupeaux dans ses terres; et ses successeurs, de même que les comtes de Marseille, la leur accordèrent pour le territoire d'Orange.
Guigues de Revel, successeur de Guillaume de Lyonne, en qualité d'abbé, avait été fait évêque de Digne : son éloignement faillit devenir fatal à la communauté nouvelle qu'il avait gouvernée avec une grande sagesse; il y eut un moment d'hésitation et de découragement. Les religieux du prieuré de la Couche se rallièrent à l'abbaye de la Cluse, leur maison mère, et reprirent leur premier costume; ceux de Boscodon, de leur côté, avaient revêtu le costume des chanoines réguliers d'Oulx, d'où ils étaient venus. Cependant Pierre Romain, archevêque d'Embrun, intervint pour rétablir parmi eux l'habit blanc et la règle de Saint-Benoît. Depuis cette époque ,
les religieux de Boscodon songèrent plutôt à vivre dans la retraite et à se sanctifier eux-mêmes qu'à évangéliser les paroisses (1).
(1) Le moûastère de Boscodon fut consumé par le feu en 1370 et en 1432, puis rebâti; il fut pillé et brûlé par les troupes de Lesdiguières en 1585; et enfin par celles de Victor Amédée, duc de Savoie, en 1692. Pour comble de malheur, en 1768, parut un édit royal qui supprimait tous les monastères ayant moins de seize religieux ; celui de Boscodon en avait seulement douze ; ses revenus étaient devenus minimes par le malheur des temps. En conséquence, par lettres patentes du 21 octobre 1769, ses biens furent répartis entre l'archevêque d'Embrun, le chapitre, le collège, l'hôpital et le séminaire de la ville. En 1779, tout appel fut repoussé, on ne fit aux religieux que la promesse d'une rente de 500 fr. poar chacun, et celle de 800 fr. au grand prieur, sauf une retenue de 166 fr., jusqu'à l'entier payement des sommes empruntées pour soutenir l'appel vainement interjeté par eux. Ainsi finit ce monastère après 600 ans d'existence. Il avait fourni un cardinal, un archevêque, quatre évêques, et fondé plusieurs colonies. Quelques parties de la maison encore debout ont été transformées en habitations particulières; l'église bâtie par Louis XIII, après la prise de la Rochelle, est un entrepôt de bois. En 1838, nous avions l'honneur d'accompagner Mgr de la Croix à Embrun; nous fûmes curieux d'aller visiter les ruines de Boscodon, où nous découvrîmes, dans les décombres, une pierre grossièrement gravée; nous l'achetâmes au prix de 6 fr. Elle fut portée au petit séminaire d'Embrun, où elle est aujourd'hui; on y lit l'inscription suivante :
Rmus GVILLEM D'HVGVES ARCHIEPISCOPVS PRO GRA TIARUM ACTIONE OR RVPELLAM VRREM A LONGISSIMIS TEMPORIRVS A PERDVELLIRVS ET RERELLIRVS SVRDITIS
DETENTAM OBSIDIONE VNIVS ANNI CVM DIM1DIO À LVDOVICO XIII REGE EXPVGNATAM ET CAPTA M HANC ECCLESIAM IN HONORE»! BEATE VIRGINIS ASSVMPT/EOLIM DICATAM CONSECRAVIT PR1DIE CALEND DECEMRRIS ANNO DM 1628 Rd° DtABELE DE SAVTEREAV IIVIVS MONASTERII ABBATE QVl AD REI MEMORIAM HANC SCRIPTVRAM FIERI FECIT
Bernard ne pouvait donc plus compter, pour son œuvre, sur cette célèbre colonie religieuse. Il le comprit. A ne consulter que son goût pour la science, il eût préféré introduire en sa ville et en son diocèse, les religieux de l'Ordre de Saint-Dominique, aussi appelés les Frères prêcheurs, car ceux-ci étaient déjà en grande réputation de sainteté et surtout de science et d'érudition. Notre pieux prélat, lui-même très-érudit, savait que pour combattre victorieusement l'hérésie, que pour instruire avec clarté, solidité, et précision les fidèles sur des matières qui étaient devenues objet de controverse, il était urgent d'avoir des hommes d'une profonde science théologique. Mais il fallait compter avec les faibles ressources d'un diocèse pauvre et qui le sera toujours.
L'Ordre de Saint-François d'Assise, à cette époque, se multipliait comme par enchantement : or, la simplicité de ces bons religieux, leur affabilité, la pauvreté de leur costume, la nourriture frugale dont ils se contentaient, tout cela convenait parfaitement à nos pays, où la plupart des habitants des campagnes, se nourrissant de pain noir, se couvrant d'habits grossiers et sans couleur préparée, auraient peutêtre été scandalisés d'apercevoir la moindre recherche dans les vêtements de leurs missionnaires. Les religieux de Saint- François étaient, par l'esprit de leur Ordre et par leur extérieur, éminemment les hommes du peuple, et les maisons qui leur servirent de premier abri ne démentaient point leur
origine; sans se jeter dans d'excessives dépenses, on pouvait donc espérer de subvenir à l'établissement et à l'entretien d'une communauté nombreuse. Tout le monde sait que les religieux de Saint-François vivent dans une grande abnégation, font eux-mêmes l'aumône, quand ils obtiennent de la charité publique au delà de leur nécessaire. Par cette admirable conduite, ils ont sanctifié et ennobli la pauvreté même. En outre, on pouvait penser qu'un si grand exemple ne serait pas, dans nos montagnes, sans imitateurs. Cette prévision ne tarda pas à se réaliser, et depuis l'époque dont nous parlons, jusqu'à la révolution française, le Briançonnais, la Yallouise et le Queyras, Seyne et Barcelonnette furent une pépinière de religieux franciscains. La plupart des dernières missions qui ont été données dans les diocèses d'Embrun, de Gap, de Die, de Grenoble et de Vienne, avant 1793, sont l'œuvre de ces saints ouvriers. Nous en trouvons encore le souvenir tout vivant dans l'esprit des populations; et les procès-verbaux qui avaient été dressés dans ces solennelles circonstances, ont été lus récemment par nos missionnaires.
Les raisons indiquées plus haut portèrent donc notre saint archevêque à s'adresser à saint François d'Assise. Ainsi, à peine les règles de l'institut des Frères mineurs étaient-elles confirmées, en novembre 1223, par le pape Honorius, que Bernard fit sa demande et eut la consolation de la voir exaucée (1). On se mit aussitôt à construire une maison hors de la ville, vers le nord, sur le terrain occupé aujourd'hui par des
U) Saint François d'Assise reçut les stigmates en 1225, et mourut deux ans après.
jardins. Cette maison , il est vrai , faite à la hâte et bâtie apparemment selon l'esprit de saint François d'Assise, grand amateur de la pauvreté, était peu solide et ne dura qu'une centaine d'années. Disons aussi que vraisemblablement on ne permit pas aux religieux de la réparer, à cause de sa position trop rapprochée des fortifications.
Mais cette première demeure ayant disparu, Humbert II, dauphin de Viennois et comte d'Embrun , leur en construisit une autre plus solide au sein d'Embrun, en 1354; l'église ne fut consacrée qu'en 1447, par Jean Girard ; elle est encore debout, quoiqu'on en ait changé malheureusement la destination.
Pour mener à bonne fin une entreprise si sage, Bernard n'avait pas eu besoin de faire appel à son peuple : sa sobriété, son économie, son esprit d'ordre, lui avaient créé des ressources considérables ; il les consacra à doter ce couvent; pouvaitil en faire réellement un meilleur usage?
Son diocèse admira une si belle conduite; tous applaudirent à cette institution que nous regrettons vivement de ne plus posséder au milieu de nous.
L'exemple de l'évêque fit une vive impression sur les cœurs. Des laïques, à leur tour, donnèrent des preuves de leur héroïque charité. Bernard, qui en avait été comme le premier mobile, devint le sacré dépositaire de leurs pieuses offrandes. On ne pouvait les verser en une main plus sûre, plus charitable , ni se confier à une âme plus consciencieuse.
Pierre de Beau fort fut le premier qui eut la sainte témérité de se réduire, comme un religieux, à la pauvreté volontaire. Il se départit de tous ses biens en faveur de l'archevêque ; il voulut qu'ils fussent unis pour toujours à la mense archiépiscopale de l'Eglise d'Embrun. 11 ne se réserva que les fruits et revenus de ses biens, sa vie durant, pour n'être à charge à personne, et en cas que Dieu lui donnât des enfants, il défendit par avance l'aliénation de la propriété , attendu qu'elle était fidéicommise au profit de cette église.
De son côté, le prélat s'obligea, si ce gentilhomme voulait être religieux, de lui faciliter son entrée dans un couvent, et de fournir ce qui serait nécessaire à cet effet; ou bien de le pourvoir d'un équipage proportionné à sa condition , s'il formait le projet de faire le voyage d'outre-mer et de se croiser pour la guerre du levant.
Les biens que Pierre de Beaufort céda à notre archevêque étaient situés à Faucon, à Jausiers, au territoire appelé les Berards, à Meyronnes, au Châtelar, à Saint-Paul et à Tournoux, qui sont des localités dépendantes de l'ancien diocèse d'Embrun et dans la vallée de Barcelonnette. On peut juger, d'après cette indication, combien ils étaient considérables.
Mais, en 1227, Isnard Gaufred et Pierre Bonnet, frères, poussèrent encore plus loin le dévouement et le renoncement aux choses du monde. Frappés des œuvres journalières de notre saint archevêque, qui était devenu le père des pauvres et le tuteur de tous ceux qui étaient dans la souffrance et la misère; touchés aussi de la sainteté de l'église d'Embrun > où il s'opérait une multitude de prodiges avant l'établisse-
ment de Notre-Dame-du-Laus, ces fervents chrétiens prirent la résolution de consacrer à Dieu, pour toujours, et leurs biens et leurs personnes. Ils remplirent leurs engagements la même année, et se firent présenter par un certain Bertrand Romnia.
Guidé par le même esprit de sacrifice, Raymbaud de Beaujeu donna, en 1228, la franchise de tout péage à Guy de l'Echelle, abbé de Boscodon, et à tous ses religieux pour tout ce qu'ils voudraient faire passer et voiturer sur ses terres.
L'archevêque d'Embrun, comme nous l'avons dit, avait acquis des droits considérables dans la vallée de Barcelonnette, et ceci lui fournit l'occasion de se montrer généreux à son tour, sans crainte de diminuer les biens qu'il avait reçus par donation.
Etienne Gran , Rostan de Faucon et Guillaume Eyssautier entreprirent de bâtir une ville dans le territoire des Berards. Ils recoururent à Raymond Bérenger, comte de Provence et de Barcelone en Espagne, aux fins d'obtenir la permission d'exécuter leur projet. Bérenger y consentit, avec condition expresse qu'on appellerait cette nouvelle ville Barcelone, à l'imitation de l'ancienne Barcelone, dont ses ancêtres avaient toujours été comtes, depuis Bernard à qui Charlemagne en avait donné l'investiture avec le comté de Catalogne.
Bernard-Chabert, de son côté, au lieu de se prévaloir de
ses droits sur le quartier des Berards, consentit à cette construction, se sentant heureux de pouvoir, au moyen de cette adhésion, procurer à des familles nombreuses disséminées dans la campagne, une demeure plus salubre, plus commode, et un site plus agréable.
Il s'éleva aussi à Meyronnes un établissement important. Arnaud Gaufred et Borelie, son épouse, firent bâtir une maison spacieuse près de celle qu'ils habitaient, et se vouèrent l'un et l'autre au service des pauvres. Cet édifice achevé, ils supplièrent notre saint archevêque , non-seulement d'aller le bénir, mais de vouloir bien accepter le don qu'ils avaient résolu d'en faire à Dieu, à son Eglise et aux pauvres de Jésus- Christ.
Bernard se rendit à l'église paroissiale du lieu, le 24 avril 1223; il déclara au peuple assemblé la charitable intention des deux fondateurs, et le soin qu'ils avaient eu d'affecter à cet établissement ou Hôtel-Dieu, mille sols Viennois qui demeuraient assurés et hypothéqués sur des immeubles de grande valeur. Il ajouta que l'intention formelle des donateurs était que cette fondation restât indépendante de l'Eglise de Notre-Dame-d'Embrun et des archevêques; qu'en outre, dans le cas où ils viendraient à mourir sans enfants, ils léguaient encore leurs propres maisons.
Les frères Pierre et Hugues Bérard, auxquels le territoire de Barcelone (aujourd'hui Barcelonnette) avait d'abord appartenu, voulurent prendre une large part à une œuvre si méritoire; ils donnèrent dans le même jour, et en présence de la même assemblée, plusieurs fonds nobles et allodiaux
exempts de servitude, libres de toute hypothèque, et ils se départirent aussi de ce qu'ils pouvaient prétendre sur les biens d'Arnoux Gaufred et de Borelle, son épouse. 11 est probable que ces deux familles étaient alliées.
Par un seul acte, Bernard-Chabert accepta ces diverses donations, tant en son nom qu'en celui de l'Eglise de Notre- Dame-d'Embrun , et il fut mis en possession de ces biens pour en jouir lui, ses successeurs et son Eglise, à perpétuité. Le saint évêque ne manqua pas de relever, par son éloquente parole, le mérite d'une œuvre si excellente, et de louer les pieuses intentions des fondateurs. Puis , ayant béni le nouvel édifice, il annonça à l'assemblée, avant de la renvoyer, qu'il accordait une indulgence de quarante jours aux personnes qui feraient une offrande, quelque petite qu'elle fût, à cet hôpital.
Deux ans après, notre Saint fut consulté sur une affaire importante. Il s'agissait d'une ligue offensive et défensive entre les consuls d'Embrun au nom de cette cité, et les seigneurs et habitants de Savines. A cette époque, en partant de la Couche, on ne traversait pas la Durance pour se rendre à Embrun : on tenait toujours la rive droite de cette rivière. L'ancien chemin était protégé par le haut et fort château de Savines. C'est sans doute cette considération qui porta les consuls d'Embrun et de Savines à faire un contrat fédératif. L'acte en fut passé le 18 avril 1235, sous les clauses suivantes.
« La ville d'Embrun fournira des armes au seigneur de Savines; mais les consuls de la ville auront la garde et tiendront toujours, sous leur responsabilité personnelle, les clefs de l'arsenal et de la salle d'armes, afin qu'en aucun cas, le seigneur de Savines ne puisse s'en prévaloir au préjudice de la ville d'Embrun.
« Dans les guerres qui se feront en commun, les profits et dépouilles se partageront entre tous, par égales portions.
« Les différents qui pourraient s'élever entre la ville d'Embrun et Savines, seront terminés à l'amiable par six personnes choisies en chaque lieu. »
On profita de cette entrevue pour régler l'usage du bois relativement à la montagne de Morgon, et l'acte fut expédié à triple exemplaire, dont l'un fut déposé aux archives d'Embrun, le second aux archives de Savines, et le troisième en l'abbaye de Boscodon.
Notre saint archevêque, après avoir pris part à tant de bonnes œuvres et fait exécuter par lui-même de grands et nombreux travaux, sentant qu'il allait paraître devant Dieu, voulut combler la mesure de ses mérites par de nouvelles dispositions. Il racheta plusieurs immeubles de son Eglise , qui avaient été injustement aliénés, et il en acquit aussi de nouveaux. Il fonda une prébende pour trois prêtres dans l'Eglise de Notre-Dame d'Embrun. Cette disposition dernière était pleine de sagesse, car pour le service de la métropole, elle tendait à rendre l'évêque plus indépendant du chapitre qui, déjà en plusieurs occurrences, s'était montré exigeant au delà de ses privilèges.
Bernard touchait au terme de sa course , une seule pensée l'occupait : c'était celle de son affranchissement et du jouiheureux où il irait recevoir la couronne promise à la foi. Il était étendu sur le lit de mort; les chœurs célestes s'apprêtaient à recevoir cette âme dont tous les regards se dirigeaient, depuis si longtemps, vers eux; la ville entière s'était rendue près de lui, accablée du chagrin de le perdre. L'affliction ressemblait au délire; personne qui n'eût voulu racheter sa vie au prix de la sienne propre; mais il fallait que la mort le frappât pour faire connaître que le saint Archevêque était homme.
Après avoir fait à ceux qui l'entouraient, diverses exhortations aux pratiques religieuses , le Saint s'écria : Seigneur , je remets mon âme entre vos mains, et alla continuer sa prière dans le ciel.
Embrun vit alors un spectacle bien attendrissant: le saint corps allait au lieu de la dernière demeure; on s'empressait autour de lui, ceux-là, pour toucher son cercueil, ceux-ci, pour jouir de sa simple vue, chacun croyant recevoir quelque bénédiction de ces devoirs de piété. Les gémissements, les sanglots se mêlaient au chant des psaumes ; on redemandait au temple son pontife, aux mystères sacrés leur ministre, à Dieu un évêque si digne de ses autels. Son éloge était dans toutes les bouches ; les magistrats célébraient l'honneur de la cité, le clergé son oracle, le peuple son guide, les pauvres leur bienfaiteur, l'orphelin son appui. Ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés que l'on parvint à sauver la vénérable dépouille des pieuses violences qui se la dispu-
taient entre elles. Enfin le saint Archevêque fut inhumé dans sa métropole, à côté de tant de saints pontifes, ses prédécesseurs , et, tous ensemble réunis au ciel, ils prient pour nous, qui sommes encore leurs ouailles chéries.
Le nécrologe de la ville de Genève met sa mort au 1er décembre de Tan 1236.