‹ Histoire hagiologique du diocèse de GapChapitre 33 sur 43 · S. BERNARD-CHABERT · texte numérisé non relu

S. BERNARD-CHABERT

3lrrl)evlque b'tâmbrun.

13e siècle.'

;N son livre des antiquités du Briançonnais, le P„ Bérard , jésuite, assure que Bernard-Chabert naquit à la Salle , ancienne ville située à deux petites lieues de Briançon, sur la route qui conduit au Monêtier et à la Grave. Autrefois cette localité avait assez d'importance. Sous Jules César, une des voies militaires les plus connues pour pénétrer de l'Italie dans les Gaules, traversait Bardonèehe, le Col-de-TEchelle , Névache, le Grand-Aréas, ou Mons-Matronna , et d'après Amien Marcellin, la Ville-Neuve, hameau de la Salle, Mont-Fréjus, ou

Forum-Julii, Vallouise , et Orcières dans le Haut-Champsaur (1).

Depuis le milieu du XIe siècle, époque à laquelle Guigues, dit le Vieux, dauphin de Viennois, fut déclaré prince de Briançon, le châtelain de cette dernière ville résidait souvent à la Salle. C'est là que les notables de toute la contrée avaient coutume de se réunir pour présenter leurs hommages au souverain. On comptait en ce lieu plusieurs familles nobles, telles que celles des Salle, des Bérard, des Gravier, des Jomard, des Bompard , des Ardouin, des Monier, des Borel, des Rabi. Bernard était de la famille des Bérard.

Ses parents profitèrent de leur haute position dans le pays pour le faire instruire dans les sciences divines et humaines. Son amour du travail et sa merveilleuse intelligence les portèrent à l'envoyer à la fameuse Université de Paris, qui déjà effaçait en gloire toutes les autres écoles connues. La science des docteurs qui occupaient ces chaires, les privilèges accordés par nos rois à ses étudiants, la faveur dont jouissaient à la cour les beaux talents de toutes les nations, faisaient que l'élite de la jeunesse y accourait de tous les points de la France, du Danemarck, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Italie. Ces élèves formés par des professeurs dont les noms sont immortels, allaient de là siéger dans les

(1) En allant de Briançon au Grand-Aréas , montagne inculte au-dessus de la Salle , on rencontre plusieurs beaux Tumulus romains. 11 y en a de semblables dans le diocèse de Grenoble, entre Saint-Marcellin et la Côle-Saint-André, en allant du sud au nord , par un terrain inégal ou montagneux. Les uns disent que ce sont des tombeaux, les autres des signes de campement.

sanctuaires de la justice , ceindre le diadème, gouverner les principales Eglises; quelquefois même ils montaient sur le trône pontifical.

Cette école était si nombreuse, que, pour mieux désigner les" élèves, on avait pris l'usage de les appeler par leur nom de baptême et par celui de leur propre pays : ainsi l'on disait Jean YAnglais, Guillaume Scot ou Ecossais, Pierre Lombard, Pierre de Blois, Méiior de Pise. C'est pourquoi notre Saint est connu sous le nom de 'Beniarà-Chabert , ou des Chaberts. qui était le nom d'un vaste domaine appartenant à sa mère et dont la maison est encore appelée la Chaberte.

Mais autant la multitude des étudiants entretenait l'émulation parmi eux, et aidait à la propagation des lumières, au discernement des talents, autant elle favorisait les dissensions, l'indiscipline, les scandales, l'immoralité qui déshonorent trop souvent les arts et les lettres. Heureusement le jeune Bernard sut se prémunir contre cet écueil, en entretenant de bons et fréquents rapports avec de saints personnages. Il parcourut avec distinction les cours de philosophie, de théologie et d'Ecriture sainte: il ne lui restait plus qu'à prendre le degré de docteur. Alors les degrés académiques ne s'accordaient qu'à ceux qui enseignaient. Et pour ce qui est de la théologie, on ne pouvait l'enseigner qu'après l'avoir étudiée huit ans et avoir atteint sa trente-cinquième année. Celui qui était nommé bachelier expliquait, pendant un an , le Maître des sentences, dans la classe d'un docteur; et, sur l'attestation de ce docteur, il subissait des examens publics; puis il était admis au grade de licencié, avec droit d'enseigner

comme docteur une deuxième année, après quoi il recevait du chancelier de l'Université le grade de docteur (1).

Bernard-Chabert se soumit à toutes ces épreuves et triompha de toutes les difficultés : aussi est-il plusieurs fois mentionné dans des chartes par les mots Magister Bernardus , le maître Bernard. Mais, comme il avait un grand amour pour la piété, il entra dans les Ordres; puis il fut attaché à l'Eglise de Paris en qualité de chancelier.

La vaste érudition du nouveau prêtre, sa rare éloquence et l'extrême bonté de son cœur lui valurent sa nomination à l'évêché de Genève. Tel il avait été à Paris avec ses disciples et ses collaborateurs, tel il se montra sur le siège épiscopal au milieu de son peuple et auprès des évêques voisins. Il trouvait tant de douceurs à s'instruire, qu'il ne cessa pas un instant d'accroître ses connaissances en tout genre et surtout dans la science ecclésiastique. 11 ne se lassait point de recommander à son clergé la retraite, la culture des lettres, l'amour de l'étude comme la sauvegarde des mœurs, comme un moyen décisif pour dissiper l'ignorance des fidèles enclins alors, chose étrange, à la superstition et à l'incrédulité. Il aimait à paraître lui-même dans la chaire de vérité pour développer devant les habitants de sa ville épiscopale les dogmes du salut qu'il avait profondément médités; il

(1) Rohrbaclier. Hist. eccl.

animait ses auditeurs à la pratique des vertus chrétiennes dont il était un exemple vivant, un modèle accompli; il cherchait à les garantir des détestables doctrines des Albigeois qui causaient encore bien des ravages, et il s'acquittait de cette fonction sublime avec tant de clarté, de majesté, d'onction et de dévouement, que sa réputation de grand prédicateur se répandit dans toute la France et jusqu'à Rome, ainsi que l'attestent les lettres d'Innocent III.

L'an 1209, les chanoines de Lausanne eurent un procès de la plus haute importance avec la veuve du seigneur Guillaume de Bloney et Henri son fils. Bernard-Chabert, par sa sagesse et ses paroles conciliantes, aidé de Gérard, évêque de Lausanne, le fit terminer à Evîan, l'année suivante, à la satisfaction des deux parties.

Le même zèle qui l'engageait à prendre les intérêts de la veuve, de l'orphelin et des ecclésiastiques, le portait aussi à veiller sur ceux de son Eglise propre. C'est pourquoi, Thomas I, comte de Maurienne et de Savoie, ayant étendu fort près de Genève les limites de ses Etats, par les conquêtes qu'il avait faites sur le comte de cette ville, et ayant voulu, sous le prétexte des droits du comte vaincu, empiéter sur la souveraineté de l'Eglise de Genève, le prélat, averti à temps, lui en adressa ses plaintes. Alors le comte de Savoie lui donna une déclaration par laquelle il lui promit qu'il n'élèverait jamais aucune difficulté sur les droits de souveraineté qui appartenaient à cette Eglise.

Le pape Innocent III, connaissant sa ferveur, sa régularité, sa prudence, le commit, en 1212, pour prendre des infor-

mations sur la vie et les mœurs des chanoines de Saint-Jean et de Saint-Etienne de Besançon. Le Saint s'acquitta de cette délicate mission avec une dignité parfaite. Les quelques années qu'il employa, soit à remplir ces devoirs extraordinaires, soit à pacifier des querelles, à éteindre des inimitiés, soit à évangéîiser sa ville et son diocèse, lui avaient donné un grand empire sur les cœurs; sa présence excitait partout la plus vive sympathie : c'était un père au milieu de ses enfants.

Pendant que ceci se passait à Genève, Févêque et le chapitre d'Embrun étaient profondément divisés par une question d'intérêt relative aux mines de FArgentière. Déjà , sous Fépiscopat de Raymond II et le pontificat d'Alexandre III, cette difficulté avait surgi. On avait cru qu'elle serait résolue pour toujours au moyen d'un règlement qui fut accepté de part et d'autre, règlement que Pierre, évêque de Die, et Guy, abbé de Boscodon, nommés par le saint-siége, avaient dressé; mais dès qu'on eut repris les travaux d'exploitation, les différents se renouvelèrent et bien d'autres griefs vinrent se joindre au premier. La querelle devint si grave, qu'on crut devoir recourir pour la troisième fois au siège apostolique, occupé alors par Innocent III (1208). Le souverain pontife envoya une commission à Bertrand, évêque de Fréjus, et à Hugues, évêque de Riez, pour connaître de cette affaire et la terminer, obligeant les parties, sous peine d'excommunication, à suivre le jugement définitif qu'ils porteraient.

Ces deux prélats firent donc assigner les contendants devant eux. Les ayant ouïs, et pris le conseil de Guillaume,

évêque de Gap, et de Pierre, évêque de Digne, ils portèrent une sentence par laquelle il fut ordonné qu'il y aurait oubli et pardon des injures, et paix parfaite entre l'archevêque et ceux de l'Eglise d'Embrun qui prenaient son parti d'une part, et le prévôt et les autres chanoines qui, de l'autre, lui étaient opposés. Ils enjoignirent au prévôt de rendre le respect et l'obéissance qu'il devait à l'archevêque comme à son père et à son supérieur, et déclarèrent que l'archevêque chérirait et honorerait le prévôt comme un fils.

Ils dressèrent ensuite un règlement relatif au partage des prébendes, de l'autorité et des suffrages que le prévôt, nommé par le roi, devait avoir dans le chapitre; et pour les mines d'argent, il fut dit que le revenu en serait divisé entre eux par égales portions, comme il avait été réglé dans un acte confirmé par le pape Luce III. Cet accord termina tous les différents qui avaient provoqué tant de contestations, d'emportement et de haine dans l'Eglise d'Embrun, ainsi qu'il est déclaré dans le Livre-vert de l'archevêché.

Il paraît néanmoins qu'à la mort de Raymond III, archevêque d'Embrun, cette ville et les évêques suffragants de la province craignirent de voir se renouveler les troubles dont nous venons de parler, d'autant plus qu'en 1210, le droit de souveraineté sur tout le comté d'Embrun avait été accordé par André Dauphin et sa famille ou les ayants droit, aux archevêques déjà déclarés seigneurs et princes d'Embrun par

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les Empereurs. C'est pourquoi, dans l'intérêt de la paix et de la religion, on eut la sagesse de se concerter sur le choix d'un nouvel évêque. Le vœu général se porta sur le savant et pieux évêque de Genève. Mais on eut beau solliciter auprès de lui : Bernard, fortement attaché au peuple que Dieu lui avait d'abord confié, et d'ailleurs tendrement aimé de ses diocésains qui avaient pu, depuis longtemps, apprécier ses éminentes qualités, ses vertus, et surtout la bonté naturelle de son cœur, fut sourd à ces instances réitérées.

Les suppliants ne perdirent pourtant pas espoir. Plus ils comprenaient que leurs intérêts les plus chers étaient attachés à l'heureux choix du nouvel évêque, plus ils rendaient pressantes leurs prières. Ils allèrent jusqu'à recommander particulièrement cette cause au vicaire de Jésus-Christ, le priant de ne point les abandonner et d'user de son pouvoir afin que cette élection eût son effet.

Innocent III, sachant la peine qu'il avait eue pour régler les différents élevés entre le dernier archevêque d'Embrun et le prévôt du chapitre de cette métropole, prit en considération la supplique qui lui était adressée. Il en écrivit à Bernard, évêque de Genève. Il lui représente qu'un évêque, à la vérité, ne doit pas chercher à quitter son Eglise pour en prendre une autre; mais que lui-même ne doit pas perdre de vue qu'il a été demandé parle clergé, le peuple et les suffragants d'Embrun ; qu'il ne faut pas s'exposer à résister à la disposition divine qui le veut à Embrun; qu'il n'essaye point de s'excuser sur son incapacité, attendu que lui, pasteur de toute l'Eglise de Dieu, le reconnaissant pour un homme

docte, savant et prudent, a écrit en conséquence aux chanoines, aux prêtres et au peuple d'Embrun, ainsi qu'aux suffragants de la même province, de le regarder, dès ce jour, comme leur archevêque, et de lui rendre le respect et l'obéissance qui lui sont dus en cette qualité; enfin, qu'eu égard au sacrifice que l'obéissance lui ferait accomplir, le Pallium lui serait remis, en ce nouveau siège, de la main du prêtre Marc, chanoine de cette Eglise et sous-diacre de celle de Rome, homme savant et discret, qu'il lui envoie.

Par cette lettre et surtout par les dernières paroles quelle renferme, on voit quelle haute opinion le souverain pontife avait conçue de Bernard. Cet envoi du Pallium, à un archevêque à peine nommé, pouvait être compté pour une faveur extraordinaire, d'autant plus que la coutume du saintsiége était de ne le remettre aux prélats que dans Rome même et non point de le leur adresser. Saint Césaire , primat d'Arles, est le premier évêque des Gaules qui ait obtenu le Pallium (1).

Voici la recommandation que le pape Victor, en 1055,

(1) Le Pallium est une bande de laine blanche, entourant les épaules avec des pendants devant et derrière et inarquée de quatre croix. 11 n'est point parlé du Pallium avant le pontificat de saint Marc, qui occupait le saint-siége en 556. Actuellement le soin de confectionner et de garder les Pallium appartient aux sous-diacres de l'Eglise romaine. On y emploie la laine blanche de deux agneaux offerts sur l'autel le jour de sainte Agnès , dans l'église du monastère de cette sainte , à la messe solennelle et pendant qu'on chante VAgnus Dei. Quand les Pallium sont faits, les sousdiacres les portent à la basilique de Saint-Pierre , où les chanoines de cette église les mettent sous le grand-autel , suivies corps de saint Pierre et de saint Paul ; et après avoir dit Matines , ils les y laissent le reste de la nuit. Ils les rendent ensuite aux sous-diacres apostoliques qui les gardent dans un lieu décent.

faisait à Viminien, archevêque d'Embrun, à l'occasion de la remise de cet insigne. « En outre, dit-il, nous vous accordons et confirmons par notre présent privilège, l'usage du Pallium suivant l'ancienne coutume de vos devanciers et à la forme des privilèges que nos prédécesseurs leur avaient accordés, à savoir : de le porter au saint jour de Pâques, à la fête de l'Ascension de Notre-Seigneur, au saint jour de la Pentecôte, en la Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, aux jours de l'Epiphanie, du Jeudi saint, de l'Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, aux fêtes de tous les Apôtres, de tous les Saints, et de saint Marcellin, archevêque d'Embrun, en l'église principale de Notre-Dame; lorsque vous sacrerez des évêques, que vous donnerez les ordres de prêtre ou de diacre, les samedis des jeunes et aux quatre-temps; et en la consécration des nouvelles et principales églises.... Nous voulons que vous vous serviez du sacré Pallium, en telle sorte que vous considériez diligemment et soigneusement ce que l'usage de cet ornement nous insinue de pratiquer, mon bien cher frère, qui est, entre autres choses, que, crucifiant votre chair avec les vices et les concupiscences, vous portiez, à l'exemple de l'apôtre saint Paul, les stigmates de Jésus-Christ dans votre corps, et que vous ayez toujours dans votre cœur et sur vos épaules ses mortifications et ses souffrances. Il ne faut pas le considérer comme une marque d'orgueil et une gloire particulière; il doit, pour la conduite de votre troupeau, exciter dans vous le souvenir du signe du salut et vous contraindre à imiter le bon Pasteur qui reporte sur ses épaules la centième brebis égarée dans le désert » Tels sont les

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mystères et les obligations dont ce vêtement singulier est l'emblème.

La pressante missive d'Innocent III fut un ordre de Dieu pour Bernard et un coup de foudre pour son diocèse, Toute la ville de Genève fut dans la désolation au premier bruit de cette affligeante nouvelle. Cependant Bernard, n'écoutant que la voix de Dieu qui avait parlé par la bouche de son Vicaire, pensait à son départ ; après avoir exhorté à persévérer dans le bien, les âmes qu'il avait su attirer par ses exemples et ses discours, il prit donc la route d'Embrun. Ceci se passait en 1213; car, au mois d'avril de l'année précédente, Bernard est déjà appelé l'évêque élu de l'Eglise d'Embrun, dans un compromis qui eut lieu entre le monastère de Cluny et l'évêque de Mâcon, et en 1215, il assiste, sous la même désignation, à l'accord passé entre l'abbaye de Saint-Sulpice et la chartreuse de Meyria, dans le Bugey, au sujet des pacages-.

A son arrivée dans le diocèse, une immense multitude se porta à sa rencontre : personne n'ignorait les mérites de celui qu'on allait recevoir. Les églises furent remplies par le clergé et les fidèles , rendant grâces à Dieu d'avoir été exaucés dans leurs vœux les plus ardents.

De son côté, Bernard, encouragé par cette manifestation spontanée, comprit que Dieu avait déjà préparé les voies, et que s'il avait été contraint de s'éloigner d'un peuple qui lui

était cher, ii en retrouvait un autre disposé à l'environner, à son tour, des plus vives sympathies.

A peine était-il installé, qu'André Dauphin, comte de Vienne et d'Albon, qui avait épousé Béatrix, fille du comte de Forcalquier (1), lui prêta serment et hommage pour les terres qu'il possédait dans l'Embrunais. Ensuite ce même comte, sur une demande que lui en fit le saint évèque, voulut bien se désister aussitôt du péage qu'il levait à Réotier, restituer une dîme qui revenait au prieur de la Couche, entre Chorges et Savines, sur le territoire dePrunières, et recommander à ses châtelains et à tous ses gens de ne faire aucune injure à ce prélat ni à ses hommes, et de ne pas permettre qu'on lui causât la moindre injustice, ajoutant que si l'on avait quelque plainte à présenter contre un si digne personnage, il s'en rapportait entièrement à son équité.

André Dauphin renouvela la même protestation en écrivant une lettre à Guillaume du Bois, son homme d'affaires, au sujet de la saisie qu'on avait faite du blé de l'évêque; et il ordonna de rendre ce qu'on avait pris, dit-il, à un homme si saint, qu'il aimait d'ailleurs, et qu'il était tenu de chérir comme son ami et son seigneur, auquel il avait fait hommage et serment de fidélité.

Des paroles si affectueuses et si révérentielles émanées d'un prince si haut placé, étaient, certes, une recommandation bien forte et bien capable de porter les habitants d'Embrun au respect et à la soumission envers leur pieux archevêque.

(1) Voir la vie de saint Donat , pag. 157, ligne 10e. Adelaïs.

Aussi le comprirent-ils, et durant son épiscopat, on ne sache pas qu'il se soit élevé la moindre contestation fâcheuse, ni qu'il se soit manifesté la moindre froideur entre le pasteur et ses ouailles. Disons aussi que de sa part, Bernard usait de la plus grande réserve, et que, par sa conduite, il faisait sentir aux fidèles et au clergé qu'il était uniquement dévoué à la gloire de Dieu , au salut des âmes et au triomphe de la religion. Occupé à servir ces grands intérêts, sa vie se passait tout entière dans le travail et la prière. Ce n'était pas du reste le moment de chercher le repos; trois hérésies menaçaient l'Eglise et inquiétaient, en particulier, les diocèses d'Embrun et de Gap, et toute la Provence.

Pierre de Bruys comptait encore des partisans dans les montagnes de la Vallouise où, à la faveur de la simplicité des fidèles, il était parvenu à former un noyau de sa secte. Guillaume II, archevêque d'Embrun, lui avait fait une rude guerre : cette hérésie néanmoins n'était pas complètement éteinte. Comme le serpent, elle cherchait à redresser la tête sous le pied qui l'écrasait; et, sur des cendres encore fumantes, Valdo, marchand de Lyon, dont il est parlé dans la vie de saint Vincent-Ferrier , vint allumer un nouvel incendie. Repoussé de sa ville et ensuite de la Savoie , il chercha un refuge dans nos montagnes. Une partie de ses adeptes se rendit en Languedoc : ils étaient nombreux et entreprenants; mais lui, craignant pour ses jours, attendu

qu'il avait été nommément excommunié par le pape Alexandre III, il eut soin de se cacher dans la Vallouise. Bientôt il eut infecté de ses erreurs tout le Pragelas, les vallées de Luzerne , de Freissinières et de Peyrouse en Piémont ; il pénétra jusqu'à Novare, dans la Pouille et en plusieurs autres contrées.

Cet hérésiarque avait ajouté nombre d'articles au scandaleux symbole de Pierre de Bruys. Or, les hérétiques, connus plus tard sous le nom d'Albigeois, surent encore renchérir sur l'enseignement de Yaldo : ils renouvelèrent la doctrine des manichéens sur le principe du bien et du mal; comme eux, ils condamnaient le mariage et se livraient en même temps à un monstrueux libertinage.

Ces erreurs à jamais funestes étaient plus ou moins répandues dans les contrées adjacentes, depuis Novare et Turin jusqu'à Albi et au fond du Languedoc. Les évêques de ces provinces ne cessaient, par tous les moyens que leur suggéraient la prudence et le zèle et par les ressources que la Providence leur mettait sous la main , de combattre ces détestables doctrines.

Mais comme, en secouant le joug paternel de l'autorité religieuse, on apprend à secouer le joug sévère de l'autorité civile, ces divisions en matière de dogme dégénérèrent en une révolte ouverte. Des armées formidables devinrent nécessaires pour comprimer, dans le Dauphiné , la Provence et le Languedoc, les ennemis de la paix publique. C'est ce qui nous explique la guerre dirigée par le comte de Montfort, en Languedoc, contre Raymond, comte de Toulouse.

L'hérésie avait fait des ravages si rapides et si étendus, que les provinces devinrent, en quelque sorte, responsables et solidaires les unes vis-à-vis des autres. Cette situation obligea les évèques du midi de la France à prendre, de concert, des mesures générales, afin que les hérétiques, repoussés entièrement d'un diocèse, n'eussent pas la facilité de se jeter dans un autre pour y renouveler les mêmes scandales.

Notre saint archevêque fut en conséquence appelé, vers la Noël, en 1215, au concile de Montpellier, où l'on ne s'entretint pas uniquement des matières religieuses controversées, mais où l'on délibéra encore sur ce qu'il convenait de faire des places fortes dont Simon de Montfort, guerroyant contre Raymond, devenu le soutien de l'hérésie, avait pu se rendre maître.

Cette assemblée fut convoquée et présidée par Pierre de Bénévent, légat du Pape. Vingt-huit évêques y assistèrent avec les archevêques de Narbonne, d'Auch, d'Arles, d'Aix et d'Embrun. Là, d'un commun accord, le comte de Montfort, général des armées du roi, fut déclaré prince et maître du pays qu'il avait repris à l'ennemi. Mais comme les pouvoirs du légat étaient limités par les lettres mêmes de sa légation, l'assemblée ne pouvait rien déterminer, ni faire exécuter, sans le consentement formel du Pape. Il fut donc résolu qu'on enverrait un évêque à Rome, chargé de porter la résolution du concile, de la soumettre à sa Sainteté, et d'expliquer au souverain pontife les raisons qui avaient forcé l'assemblée à prendre une détermination si capitale. Bernard-Chabert fut le prélat choisi pour remplir cette mission de haute confiance.

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