‹ Histoire hagiologique du diocèse de GapChapitre 38 sur 43 · NOS TRÈS-CHERS FRÈRES · texte numérisé non relu

NOS TRÈS-CHERS FRÈRES

Au milieu du scepticisme et de l'indifférence religieuse, ces deux grandes plaies de notre siècle, plaies qui, toujours s'élargissant, menacent de corrompre la société entière, le culte saint des reliques a été traité souvent de superstitieuse et fanatique dévotion ; souvent un sourire incrédule accueillit, sur son passage, le corps vénéré de quelque martyr de la foi et de la charité ; souvent on regarda en pitié les honneurs que leur rend la pieuse confiance des peuples ; et cependant, N. T. C. F., on honore, on vénère les cendres et le souvenir des grands hommes, de ceux qui dotèrent le monde de quelque invention utile, qui le firent avancer d'un pas dans la voie du progrès et du perfectionnement, de ceux qui, parleur courage ou leur savoir,

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brisèrent les chaînes de leur pays captif, l'arrachèrent au joug de l'étranger, et y firent triompher les lois et la liberté. On les fait revivre dans le marbre et l'airain; leurs statues décorent nos places publiques, leurs noms sont gravés en lettres d'or sur le frontispice de nos monuments ; leurs cendres reposent, précieusement enfouies, sous le pavé de nos temples. Nous honorons, nous vénérons aussi la mémoire des personnes qui nous furent chères, qui nous donnèrent leur âme et leurs affections , qui furent pour nous des anges consolateurs, le symbole vivant de la Providence divine. Nous gardons avec amour tout ce qui nous rappelle ces touchants souvenirs ; leur tombe parle à nos cœurs un langage ami ; l'objet le plus indifférent , s'il leur a appartenu , change de nature et devient, à nos yeux, vénérable et sacré. Et pourtant, N. T. G. F., que sont les bienfaits des sages, des savants, des héros , mis en parallèle avec les bienfaits que nous apportèrent les apôtres de la foi chrétienne? Quelle amitié, quelle affection égala jamais la leur!

N'est-ce pas, en effet, à l'éclat de ce flambeau divin, placé au sommet des Alpes par les mains de l'illustre saint Démètre, que se dissipèrent les ténèbres épaisses du paganisme et de la superstition? que cessèrent les sacrifices humains qui, longtemps, avaient rougi les torrents de vos vallées? que furent renversés ces autels où vos pères venaient prostituer leur encens à des divinités ridicules ou cruelles? N'est-ce pas cette foi qui a replacé Dieu dans le cœur des peuples, adouci les nations barbares, humanisé des hommes jusque-là idolâtres et féroces? N'est-ce pas elle qui a fait fleurir les sciences et les arts? Elle, enfin, à qui nous devons cette civilisation, cette liberté dont nous sommes si fiers et qui nous fait appeler, du nom méprisant de sauvages, les peuples qu'elle n'a pas éclairés de sa bienfaisante lumière ?

Mais que de travaux, que de fatigues, pour ces heureux résultats ! Qu'il serait long, N. T. G. F., le détail des souffrances de ces hommes intrépides ! Ecoutez saint Paul en faire l'énumération : « Par trois fois, dit-il , j'ai été battu de verges et lapidé ; souvent j'ai fait naufrage, souvent je fus en péril dans les voyages, en péril parmi les voleurs ou au milieu des miens, en péril parmi les païens, en péril dans les villes, en péril dans les déserts, en péril sur la mer, en péril parmi les faux frères, dans les travaux et les chagrins, dans les veilles, dans

la soif et la faim, dans le froid et la nudité (1). » Ajoutez à ce tableau du grand Saint, les échafauds dressés, les amphithéâtres ouverts, pendant trois siècles, les sanglantes proscriptions du christianisme, la mort, sous ses faces les plus terribles, achevant de si pénibles et de si laborieuses journées.

Telle fut, N. T. C. F., la vie de saint Démètre, l'apôtre du Gapençais. Il arriva de loin chez nous, à travers mille dangers, poussé par son zèle et guidé parles anges tutélaires du pays. Après avoir arraché, à la sueur de son visage, les ronces qui couvraient cette terre en friche, après avoir, par d'incroyables fatigues, préparé le champ du père de famille, Démètre l'arrosa encore de son sang sur l'autel du martyre, et lui donna ainsi cette étonnante fertilité, cette merveilleuse vigueur que dix-huit siècles n'ont pu épuiser et qui aujourd'hui, comme aux premiers âges du christianisme, lui fait porter au centuple, des fruits de vertu et de sainteté.

Quelle reconnaissance donc, quel amour payera jamais d'aussi grands bienfaits et le sacrifice d'une telle vie? Aussi, N. T. C. F., vos pieux ancêtres se firent-ils un devoir de relever de terre les dépouilles bénies du vaillant soldat du Christ; ils les placèrent avec honneur sur les autels du Dieu vivant et les exposèrent à la vénération publique; ils célébrèrent sa fête, chaque année, avec solennité, comme en font foi les anciens livres liturgiques de la cathédrale de Gap, qui remontent à plusieurs siècles. Touchante confiance qui leur disait que celui-là serait encore leur défense après sa mort, qui, pendant sa vie, les avait tant protégés ! Charme délicieux du souvenir qui leur montrait Démètre, veillant du haut des cieux sur sa ville et sur son peuple ! Mais, N. T. C. F., après de longs siècles de foi, des jours de bien triste mémoire se levèrent sur l'Eglise de France.

Des hommes à la conscience faussée, à l'esprit sévère, à la critique outrée, guidés, sans le savoir, par une philosophie sceptique, fille du protestantisme, se mirent à revoir et à contrôler les antiques monuments élevés par la foi de nos pères à la gloire des Saints. Sans tenir compte du passé, sans respect pour des traditions antiques , ils répu-

(1) 2a ad Corinth. 11. 23 et seq.

tèrent erroné, et rejetèrent, comme tel, tout ce qui ne rentrait pas dans les bornes étroites du cercle tracé par eux à la croyance des peuples. Devant ces exigences , le culte de saint Démètre, presque aussi ancien que le christianisme, ne trouva pas grâce, et ses reliques furent reléguées dans un endroit ignoré de la cathédrale. Privées des honneurs et des hommages qui leur étaient dus, mais à l'abri des investigations de nouveaux profanateurs, elles purent traverser, dans l'oubli, les jours plus orageux encore de la révolution qui, peu d'années après, fit la guerre aux Saints et bouleversa le sol de notre patrie.

0 Providence de Dieu, que vos desseins sont impénétrables! Vous soumîtes les illustres dépouilles de notre saint martyr à une espèce d'ignominie passagère, pour les conserver à la glorieuse résurrection (4).

A peine appelé au milieu de vous, N. T. C. F., nous promîmes à Dieu de rétablir le culte du fondateur du diocèse , en faisant revivre les traditions vénérables et les titres qui placent son berceau à côté de celui des Apôtres. C'était le vœu le plus cher à notre cœur et qui souriait le plus à la douce et invincible affection que nous avons vouée à l'Eglise de Gap, notre épouse bien -aimée.

Ce vœu, il nous a été donné de le réaliser, N. T. C. F., et c'est avec une joie bien vive que nous présentons, de nouveau, à l'empressement de votre foi et de votre confiance , les reliques de saint Démètre revêtues de tous les caractères de l'authenticité la plus grande et la plus irréfragable. Qu'il nous est doux de répéter dans cette solennelle occasion les belles paroles de l'Ecclésiastique : Que la mémoire du saint martyr soit en bénédiction, que ses os refleurissent dans son tombeau, que son nom demeure éternellement et qu'il passe aux générations futures avec la gloire qui est due aux Saints (2).

Le magnifique spectacle de piété que vous venez de nous donner, fidèles habitants de la ville de Gap, par votre empressement à suivre les exercices de la retraite préparatoire à la fête de saint Arnoux, par l'enthousiasme avec lequel vous l'avez célébrée, par les témoignages

(1) Ad Rom. 11. 5. — (2) Eccli. 46. 14. et 15.

de votre foi que vous venez de faire éclater en vous pressant autour de la table sainte, en environnant les reliques de votre puissant protecteur de signes non équivoques de votre confiance, nous le proclamons avec bonheur, N. T. C. F., ce spectacle a été ravissant pour nous, pour le pontife vénéré et chéri qui a bien voulu rehausser cette solennité par son auguste présence (1), pour les nombreux étrangers qui ont été témoins d'une fête si pompeuse et si édifiante. Cet immense concours au tombeau de saint Arnoux, nous donne la mesure de votre religion ; elle est grande et vivace au fond de vos cœurs ; elle nous est donc un sûr garant du bonheur que vous éprouverez vous-mêmes aussi en voyant les reliques de votre premier Apôtre, replacées sur l'autel, exposées à votre vénération.

Que ce trésor ne nous soit pas rendu inutilement, N. T. C. F.; ne nous contentons pas de venir contempler les restes mortels de notre saint martyr,, mais imitons sa foi qui le porta à combattre pour J. G. , sa charité qui lui fit donner son sang pour la religion, et son espérance qui est couronnée dans les cieux. Ne venons pas à son tombeau par une simple curiosité, mais que chacun, en se retirant, emporte dans sa maison ou plutôt dans son cœur, une grande idée de sa sainteté ; que sa couronne brillante d'immortalité excite notre zèle, enflamme notre courage. Si la renommée d'un grand général anime l'ardeur du soldat, quels prodiges de valeur ne lui ferait pas faire la vue de sa tente ensanglantée, de son épée fumante encore, de ses armes éparses autour de son cadavre mutilé, de ses blessures cruelles d'où s'est échappée la vie ! Eh, N. T. C. F. , la châsse de saint Démètre n'est-elle pas la tente de ce guerrier? Et si vous ouvrez les yeux de l'esprit, ne voyez-vous pas là, étendus par terre, près de son corps, le baudrier de la justice, le bouclier de la foi, le casque du salut, cette chaussure avec laquelle il allait annoncer l'Evangile de la paix sur nos montagnes , ce glaive de l'Esprit-Saint, et les trophées de ses victoires sur le prince des ténèbres? Ainsi que les princes de la terre, J. C. a voulu que ses héros fussent ensevelis avec leurs armes, afin de montrer au monde, dès cette vie, quelles furent leur gloire et leur valeur.

(4) Mgr Sibour, évêque de Digne, aujourd'hui archevêque de Paris.

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Venez donc, N. T. C. F., contempler cette armure spirituelle de notre martyr, et vous apprendrez à vous en servir pour en tirer les plus précieux avantages. Venez et voyez ce généreux soldat de J. C, déchiré parles tourments, ruisselant de sang, illustré par la multitude de ses blessures, se dépouillant de la vie présente pour conquérir la vie future, et tâchez de vous rendre dignes de cet athlète généreux. Vous aussi, N. T. C. F., vous avez à soutenir une guerre contre l'ennemi de votre salut, guerre longue et terrible. Venez donc étudier ses luttes, et comme lui vous remporterez des victoires. Lui, a méprisé la vie, vous, méprisez-en les charmes; méprisez ces biens, ces richesses périssables et toutes ces pompes trompeuses du siècle. Ah ! venez, peuple fidèle et si cher à notre cœur, venez, au sépulcre de notre glorieux martyr, et tous ensemble, considérant sa générosité et notre indifférence, sa valeur et notre timidité, versons des torrents de larmes, brisons nos cœurs et nous remporterons, de sa tombe, des bénédictions. Car ce n'est pas seulement des os des martyrs, nous dit l'illustre archevêque de Constantinople, mais de leur sépulcre, mais de leur châsse, que les bénédictions s'exhalent en abondance. Ne nous y trompons pas et ne l'oublions jamais : aujourd'hui c'est le temps de la lutte, c'est l'heure du combat et non des voluptés et des plaisirs. Dieu ne vous a pas placés sur la terre pour jouir des charmes de la mollesse, mais pour apprendre à combattre, pour apprendre à vaincre, et briser, tout faibles que vous êtes, les forces redoutables des puissances réunies de l'enfer et du monde. Encore une fois, venez à l'école de notre glorieux protecteur qui est aujourd'hui couronné dans le ciel; prosternons-nous à ses pieds, embrassons son cercueil, collonsnous à la châsse de ses reliques, et honorons-le par notre fidélité à marcher sur ses traces et par notre ardeur à imiter ses vertus. De vaillants soldats, qui reviennent d'une sanglante bataille, se font remarquer par leur démarche grave et solennelle : eh bien, qu'il en soit ainsi de vous, N. T. C. F.; de retour dans vos foyers, édifiez vos frères par le recueillement de votre esprit, par la vivacité de votre repentir, par votre douceur et votre tempérance, et que votre piété se montre par des mœurs plus pures et plus chrétiennes. Qu'à la vue de votre ardeur pour la gloire de Dieu, de votre zèle pour la religion, de votre ferveur pour la prière, de votre charité envers le

prochain, de votre aménité dans vos rapports domestiques, et de la régularité d'une vie sainte et exemplaire, tous soient forcés de se dire au fond du cœur : il a visité le tombeau de notre saint martyr. C'est ainsi que vous vous fortifierez dans la vertu, que vous assurerez votre bonheur et que vous vous préparerez d'immenses récompenses dans le ciel.

A ces causes : Après avoir invoqué le Saint-Esprit et en avoir conféré avec nos vénérables frères, les Chanoines et Dignitaires du chapitre de notre cathédrale, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Article premier.

Le culte de saint Démètre, fondateur du diocèse de Gap et martyr, est rétabli; sa fête se célébrera, comme autrefois, toutes les années, sous le rit double de seconde classe, dans toutes les Eglises de notre diocèse, le 26 octobre.

Art. 2.

Le 26 octobre prochain, 24e dimanche après la Pentecôte, la relique du saint pontife martyr sera solennellement reportée par nous, accompagné du Chapitre, de tous les prêtres de la ville épiscopale et des élèves de notre grand séminaire, dans notre cathédrale, où elle sèra exposée à la vénération des fidèles. Le panégyrique du saint martyr sera prononcé immédiatement après les vêpres.

Art. 3.

Quoique le supplément au Bréviaire et au Missel, dans lequel doit se trouver l'office de saint Démètre, ne soit pas encore livré au clergé, on fera néanmoins cette année, dans toutes les Eglises paroissiales et les chapelles , l'office du saint évêque que l'on prendra au commun d'un martyr pontife. La messe sera aussi prise au commun d'un martyr pontife : Statuit.

Art. 4.

Notre présent Mandement sera lu dans toutes les Eglises et chapelles de notre diocèse, le dimanche après sa réception.

Donné à Gap, dans notre palais épiscopal, sous notre seing, notre sceau et le contre-seing du secrétaire de notre évêché, le 29 septembre

IRÉNÉE, Evêq. de Gap.

Par Mandement :

L'abbé LÉPINE, Ch., Secr. gèn.

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