‹ Histoire illustree de la guerre de 1914. --Chapitre 12 sur 148 · LA TAMISE ET LE · texte numérisé non relu

LA TAMISE ET LE

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timents et pressentiments de l'Allemagne du Sud furent refoulés. Les destinées germaniques s'étaient accomplies, orientées dans l'orgueil de la victoire, à Versailles. L'empire était le fils de la guerre. Le militarisme dynastique serait son instrument. La journée du 19 janvier portait, dans ses flancs, les ambitions pangermanistes, le système de la Weltpolitik, et la guerre de 1914.

Il n'était pas inutile de rappeler par suite de quelle pression de diplomatie à la fois violente et subtile, le sort de l'Allemagne et de l'Europe fut décidé en 187 1. On trouve, dans ces machinations infiniment complexes, secondées par un puissant travail de l'opinion, — suivant le mot de Mommsen, que Bismarck « spéculait toujours sur la crédulité publique », — les causes de l'erreur commise par l'Allemagne elle-même à l' encontre de ses propres intérêts et peut-être de ses propres sentiments.

On y trouve aussi les origines de la situation exceptionnelle faite à l'Allemagne au milieu de l'Europe moderne et de l'antagonisme constant qui s'affirma, dès lors, entre elle et le reste du monde. L'Allemagne subit ou accepta non seulement l'hégémonie prussienne, mais la culture prussienne. Elle avait « sentimentalisé » jusque-là ; elle « caporalisa « désormais.

HÉGÉMONIE MILITARISTE Après cin-

ET SES CONSÉQUENCES quante ans,

le système militariste inauguré à Versailles ayant abouti, comme il était logique, à la guerre universelle, tout est remis en question. Les peuples allemands, quand une fois les événements se seront accomplis, auront peutêtre une occasion unique de se ressaisir et de choisir entre Leibniz et Bismarck ; car ce débat est en eux, non pas en nous. Pour nous, c'est-à-dire pour le reste de l'Europe, le parti est pris depuis longtemps : entre le despotisme et la liberté, l'Europe a choisi la liberté.

L'Europe, quoi qu'on en ait dit, n'est pas une expression vide de sens. Il est un certain nombre d'idées générales sur lesquelles la majo-

rité des populations européennes et tout le monde civilisé s'accordent, pour ainsi dire, à demi-mot. L'Allemagne seule ou, pour parler plus exactement, la Prusse seule fait bande à part.

Je ne reviens pas sur l'exposé fait plus haut de la doctrine allemande, l'Allemagne tendant à l'hégémonie mondiale par le militarisme et l'organisation ; l'armée prussienne constituant, selon les termes d'une brochure allemande récente, peut-être semi-officielle, « avec son pas de parade symbolique, le type d'une société rythmée ».

Quel contraste avec la vie générale des autres nations européennes ! Combien Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Rome diffèrent de Berhn !

Paris a Notre-Dame et le Louvre que les siècles ont bâtis et consacrés. Londres a Westminster ; Saint-Pétersbourg sur la Neva, comme Londres sur la Tamise, donnent de prime abord l'idée de la puissance et de la grandeur. Rome est Rome, et c'est tout dire. Berlin qui, au début du xvii® siècle, comptait à peine 6.000 habitants, s'est accrue soudainement de telle sorte que la capitale régna avant que la ville fût. Tout y sent le factice et l'artificiel, même et surtout le luxe. Seule l'Université, qui régenta et dompta la pensée allemande, est vraiment digne d'une capitale : ville de soldats, de professeurs et d'ouvriers. Les millions de travailleurs qui forment l'accroissement soudain de la métropole neuve ne sont attachés à la ville que par le gain ; ce sont des habitants, non des citoyens. Plus de 300.000 d'entre eux sont inscrits sur les registres de l'assurance forcée. Les gros bataillons du socialisme berlinois s'opposent au capitalisme impitoyable des grandes banques et des grandes entreprises.

Berlin est une capitale soiifflée et parvenue. L'Europe, la vieille Europe ne consentira jamais à prendre le mot d'ordre dans cette ville sans passé, sans goût et sans grâce.

Le mot d'Europe n'indique pas seulement une certaine communauté d'origine, de race et d'habitat, une sorte de parenté reconnaissable aux traits du visage et à la similitude des

L'ALLEMAGNE ET l'eUROPE

LE PALAIS Dl': WESTMINSTER A LONDRES

mœurs ; il signale, surtout, un état d'esprit, une façon de sentir, une manière de vivre commune à tous que l'on a comparée fort justement à l'ancien hellénisme. L'Europe n'est pas, en réalité, restreinte au territoire de son étroit continent : l'Amérique fait partie de l'Europe. La religion, la morale, l'opinion, tout ce qui décide du sort des hommes en particulier et de l'humanité en général, la forme des âmes, en un mot, plus encore que la forme des corps, détermine les caractères de cette extraordinaire société humaine qu'est l'Europe; une lumière plus haute, une atmosphère plus large avec je ne sais quel souffle rayonnant d'ici sur la planète tout entière lui assure la suprématie. Or, quelle est la faculté propre à l'âme européenne, sinon une aspiration constante vers la liberté ? L'homme libre dans la cité libre, les

peuples libres dans une humanité libérée, chacun maître de son sort, la discipline acceptée et non imposée, une tendance universelle vers la pacification des conflits, vers une tolérance mutuelle, vers un travail allégé, autant que possible, des exigences de la matière, un large courant démocratique, nul système absolu ni lourdement affirmé, de la bonhomie, de l'aisance, de l'aménité dans les relations d'homme à homme et de pays à pays, une soumission cordiale aux lois de la justice, de l'honneur et de la politesse, l'ambition du mieux, une propagande mutuelle pour l'acceptation du devoir et l'allégement des misères humaines, une sorte de charité qui implique l'égalité de tous les hommes entre eux, l'acceptation des conditions de la vie et de la nature ainsi que Dieu les a faites, telle est la conception de

l'existence particulière et sociale la plus généralement répandue en Europe ; tel est, du moins, l'idéal que le peuple européen, par une élaboration et un effort séculaires, s'est fixé à lui-même.

Comment se fait-il que, sur la plupart de ces points, la doctrine allemande, la volonté allemande soient en contradiction avec le sentiment général européen ?

Quelque temps avant la guerre, l'auteur du présent ouvrage, d'accord avec M. Butler, président de rUniveisité Columbia de New- York, s'efforçait de définir cet « esprit international », qui est à peu près le même sur les deux continents. Il était amené, par la force des choses, à le définir en des termes qui font contraste avec ceux qui définissent « l'esprit prussien ». « L'esprit international n'est pas seulement affaire de culture : il tient surtout à la hauteur des vues et à une certaine disposition naturelle, bienveillante et humaine. Sur un certain plan, les hommes ont, les uns pour les autres, ce sentiment de respect mutuel qui, dans le cours de la vie particulière, s'appelle le tact : ils savent sortir d'eux-mêmes et, comme on dit, se mettre à la place des autres ; ils ressentent, d'avance, la peine qu'un propos ou un acte déplacés peuvent causer ; ils ont un goût de la mesure qui les avertit au moment où le sens propre va devenir désobligeant, une finesse d'épiderme qui s'émeut à la seule crainte de froisser ; en un mot, ils ont l'art de ménager les contacts et de les rendre toujours faciles et agréables.

«Notre La Rochefoucauld a défini cette courtoisie exquise à la manière du grand siècle, dans son beau morceau sur la conversation : « On ne doit jamais parler avec des airs d'autorité ni se servir de paroles et de termes plus grands que les choses. On peut conserver ses opinions si elles sont raisonnables ; mais, en les conservant, il ne faut jamais blesser les sentiments des autres, ni paraître choqué de ce qu'ils ont dit. Il est dangereux de vouloir être toujours le maître de la conversation... Ne jamais laisser croire qu'on prétend avoir plus de

raison que les autres et céder aisément l'avantage de décider. » Appliquez ces règles à la conversation internationale, elles fonderaient, entre les peuples, une heureuse harmonie qui serait la plus honorable et sans doute la plus profitable des diplomaties, celle qui s'inspirerait de l'intérêt bien entendu sur un fond de sagesse et d'équité. »

Comment se fait-il que le morceau qui, par opposition, était destiné à caractériser la culture anti-européenne, s'appliquât exactement à la culture allemande ?

« En s'inspirant de principes tout contraires, on en est venu à autoriser et à louer même, dans les rapports internationaux, une fanfaronnade de cynisme qui nous ferait horreur dans la vie particulière. Des ambitions lourdement étalées, des combinaisons obscures, un égoïsme vulgaire, l'habitude du mensonge et de la dissimulation sont prônés à l'égal des plus rares vertus. La violence et la perfidie sont justifiées pourvu qu'elles aient réussi. Des populations à poussée débordante jouent des coudes et prétendent se faire place en vertu du droit du plus fort, sans souci des sentiments froissés et des haines accumulées (i). »

Et comment se fait-il que la guerre, prévue dès lors et qui devait éclater quelques mois après, ait justifié jusqu'à une exagération affreuse, les accents déjà si affirmés d'un tel portrait ?

CE QU'IL FAUT De même que l'Alle- DETRUIRE magne avait dû choisir

en 1870, l'Europe avait à faire son choix en 1914 ? Subirait-elle, à son tour, le caporalisme prussien, renoncerait-elle à ses propres principes, à son idéal, s'astreindrait-elle aux doctrines dures et cruelles qui rattacheraient, en somme, la civilisation européenne non aux nobles traditions de la Méditerranée, mais aux horreurs sanglantes du bois des Lemnons ? M. Bergson a parfaitement dégagé les données du problème : « Mécanisme administratif,

(i) L'Esprit international, igi4. G. Grés, p. 14.

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militaire, industriel : la machine n'aurait qu'à se déclancher pour entraîner les autres peuples à la suite de l'Allemagne, assujettis au même mouvement, prisonniers du même mécanisme. » L'Europe attacherait-elle son sort comme l'Allemagne de 1870 à l'immense machine de guerre à laquelle l'esprit prussien sert de moteur ?

Et il ne s'agissait pas de l'Europe seulement.

Un grand fait s'était produit dans les dernières années du xix^ siècle : l'expansion coloniale avait rendu l'Europe maîtresse de la plus grande partie des autres continents. L'Europe, en étendant sa protection et son autorité sur tant de peuples que la loi du progrès n'avait pas encore touchés, avait assumé une lourde responsabilité, elle avait accepté « charge d'âmes ».

L'expansion coloniale avait été l'événement mondial de cette grande époque européenne. Et maintenant, qu'allait-on apporter à ces millions d'âmes naïves, hésitantes entre la barbarie qui les tenait encore et la civilisation qui les emportait déjà ? S'agissait-il de restaurer parmi elles le culte de la force, avec je ne sais quelle transformation de la barbarie en besogne scientifique et mécanique ? Etait-ce uniquement pour leur réapprendre le rapt et l'esclavage, qu'on allait les chercher aux rivages éloignés? Les trompait-on cruellement, en ouvrant devant eux les saints Uvres du Christ et en leur enseignant, avec le respect des corps et des âmes, le culte du droit ?

Quelle forme donc était-il question de donner à l'univers : l'accession de tous à l'égalité et à la liberté, ou l'asservissement définitif sous une race choisie et eugénique faisant travailler à son profit le reste de l'humanité ? Car la Weltpolitik avait ce sens. Le parti à prendre était analogue à celui que le monde avait pris à la chute de l'Empire Romain ; il s'agissait de savoir si le Christ serait, après deux mille ans, rayé de l'histoire et si l'Évangile de « l'Allemagne au-dessus de tout » serait seul enseigné. La terre entière attendait le verdict que les aînés de ses fils allaient prononcer sur eux-mêmes.

La marche des choses était trop certaine : si l'Allemagne prussienne l'emportait, les doctrines professées par les Treisthke, les Chamberlain, les Lamprecht devenaient le nouveau catéchisme de la morale publique et privée. L'Empire germanique universel, fondé par la Prusse en Allemagne, s'étendrait de l'Allemagne au reste de l'Europe, et par la conquête des colonies européennes, rayonnerait de l'Europe sur le reste de l'univers ; en Europe et hors d'Europe, tous les petits États seraient absorbés, quand les grandes puissances auraient été abattues. Après quoi, l'organisation se développerait en conformité avec les idées sélectionnistes ; car c'est là l'Évangile nouveau.

« La population de l'Empire universel sera répartie en trois classes superposées :

« 1° Les Germains purs (cheveux blonds, teint clair, haute stature, crâne dolichocéphale, etc.). Ce seront les seuls citoyens. On estime qu'il s'en découvrira dix millions en France, et qu'ils forment les trois quarts de la population de l'Allemagne. L'autre quart, par faveur spéciale, y sera assimilé.

« 2° Les demi-Germains, métis auxquels le connubium est refusé avec les Germains purs et qui seront demi-citoyens pour le surplus.

« 30 Les non Germains (brachycéphales) . Ils seront traités comme les anciens ilotes ou les esclaves, employés aux travaux les plus durs et les plus malsains, éliminés, extirpés successivement par tous les moyens.

i< h' eugénisme, en effet, sera la règle ; et la polygamie des Germains purs lui servira d'adjuvant. »

Tel serait donc le nouvel idéal humain. L'Empire germanique réaliserait la fameuse culture allemande : « L'Allemagne, écrit A. Hummel dès 1876, est vraiment le cœur de l'Europe, et, comme dans l'organisme le cœur a pour fonction de faire circuler, à travers les membres, un sang qui renouvelle les parties vieillissantes et fortifie les plus jeunes, ainsi, l'Allemagne a pour mission dans l'histoire, de rajeunir par la diffusion du sang germanique les membres épuisés de la vieille Europe. »

L'ALLEMAGNE ET l'EUROPK

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