‹ Histoire illustree de la guerre de 1914. --Chapitre 130 sur 148 · UN DÉJEUNER A BORD DU YACHT IMPERIAL LE STANDART · texte numérisé non relu

UN DÉJEUNER A BORD DU YACHT IMPERIAL LE STANDART

instant, interrompu par les applaudissements de toute la Douma, des bancs extrêmes de la droite, jusqu'aux bancs des cadets, qui délimitent l'extrême gauche. Depuis qu'il y a une Douma, on n'avait jamais vu, dans la salle Blanche du palais de Tauride, telle unanimité, telle explosion de sentiments patriotiques, des manifestations si impétueuses. Elles atteignent leur point culminant au moment où M. Rodzianko parle de l'armée russe ; un « Vive l'armée ! « formidable éclate sur tous les bancs. Une vive émotion s'empare de toute la salle. Beaucoup pleurent.

Le discours terminé, les députés chantent l'hymne national. Le président Rodzianko dirige le chant de sa place.

Des manifestations solennelles se produisent, à l'adresse des nations alliées : Serbie,

Monténégro, d'abord ; puis France, Angleterre, Japon, Belgique.

La manifestation à l'adresse de la Belgique et de son représentant est, comme ks précédentes, une explosion d'enthousiasme. Députés, journalistes, public, toute la salle, d'un bout à l'autre, applaudit à tout rompre.

Quand le calme est rétabli, M. Goremykine, président du conseil des ministres, lit, au nom du gouvernement, une déclaration dont voici les principaux passages :

« Messieurs les membres de la Douma d'empire 1 « La Russie ne voulait pas la guerre. Le gouvernement a recherché consciencieusement les moyens de sortir en paix de la situation compUquée qui s'était créée, s'attachant même à la plus faible espérance d'écarter la tempête de sang qui menaçait. Mais, il y a des limites, même à l'esprit pacifique de la Russie. Pleinement conscient de la lourde responsabilité qui

pesait sur lui, le gouvernement impérial ne pouvait, toutefois, reculer humblement, devant le défi qui lui était jeté. Cela eût été une erreur fatale ; elle nous eût humiliés, sans rien modifier au cours des événements qui n'a pas été décidé par nous.

« La guerre a commencé et il ne nous reste qu'à répéter les paroles qui ont retenti par tout le monde : « Nous mènerons cette guerre, quelle qu'elle soit, jusqu'au bout! »

« Dans toute l'histoire, bien des fois séculaire, de la Russie, il n'y a peut-être qu'une guerre nationale, il n'y a que 1812, qui puisse être comparée, pour son importance, aux événements imminents.

« Une grande tâche, lourde de responsabilités, vous est échue, Messieurs, celle d'être l'expression des pensées et du sentiment populaire. Le gouvernement a accompli son devoir et l'accomplira jusqu'au bout ; c'est, maintenant, votre tour, Messieurs les membres de la Douma d'empire. A cette heure historique et solennelle, au nom du gouvernement, je vous invite tous, sans distinction de partis et de tendances, à vous pénétrer des volontés du manifeste impérial : « Que toutes les dissensions intestines soient oubliées! » et à vous serrer avec nous, autour du drapeau commun, où sont tracés ces mots, pour nous tous.lesplusgrandsqui soient : « Le Souverain et laRussie!»

Pendant le discours du président du conseil des ministres, les députés socialistes et travaillistes sont entrés peu à peu dans la salle et vont occuper les bancs de l'extrême gauche.

Au président du conseil succède, à la tribune, M. Sazonoff, ministre des Affaires étrangères. A peine y apparaît -il, que toute la Douma se lève et lui fait une ovation magnifique.

Quand les dernières acclamations se sont tues, M. Sazonoff présente, aux membres de la Douma d'empire, un exposé diplomatique dont voici le principal passage :

(( ...En présence des exigences austro-hongroises, nous ne maintenions fermement qu'une condition : prêts à accepter tout compromis qui pût être agréé de l'Autriche, sans diminuer son prestige, nous excluions tout ce qui eût pu porter atteinte à la souveraineté et à l'indépendance de la Serbie.

« Dès le début, nous n'avions pas dissimulé notre point de vue à l'Allemagne. Il est hors de doute que, s'il l'avait voulu, le cabinet de Berlin aurait pu, d'un seul mot impérieux, arrêter son alliée, comme il l'avait fait déjà, durant la crise balkanique. {Cris : « C'est vrai! C'est vrai! ») Mais, en réalité, l'Allemagne, qui n'a cessé, jusqu'à ces derniers jours, d'affirmer, en paroles, son désir d'agir sur Vienne, repoussait, les unes après les autres, toutes les propositions qui lui étaient faites, en répliquant, de son côté, par des assurances creuses.

« Le temps passait ; les négociations n'avançaient pas.

L'Autriche bombarda Belgrade avec acharnement. Le but évident était de gagner du temps en pourparlers et de mettre l'Europe et nous en face du fait accompli : l'humiliation et l'anéantissement de l'état serbe.

« Dans ces conditions, nous ne pouvions nous abstenir de prendre des mesures naturelles de précaution et cela d'autant moins cjue l'Autriche avait déjà mobilisé la moitié de son armée. Lorsque la mobilisation fut ordonnée, en Russie, notre souverain empereur donna sa parole impériale à l'empereur d'Allemagne, que la Russie ne recourrait pas à l'emploi de la force, tant qu'il y aurait un espoir d'arriver à une solution pacifique, aux conditions pleines de modération que j'ai indiquées plus haut.

« Cette voix ne fut pas écoutée. L'Allemagne déclara la guerre, à nous d'abord, à notre alliée ensuite. Perdant toute maîtrise de soi, elle foula aux pieds les droits consacrés de deux États, dont elle avait, d'accord avec les autres puissances, solennellement garanti la neutralité, par sa propre signature. (Cris sur tous les bancs : « Honte l... Honte! »)

« ... L'Allemagne nous a déclaré la guerre le i*' août ; l'Autriche, cinq jours plus tard, motivant sa décision, tant par notre intervention dans le conflit austro-serbe que par les hostilités que nous aurions ouvertes contre l'Allemagne : c'est cela, prétend-elle, qui l'aurait amenée à nous faire la guerre.

« L'ennemi a pénétré sur notre sol. Nous combattons pour notre patrie, nous combattons pour son prestige et sa situation de grande puissance. {Cris tumultueux : Bravo, bravo!) Nous ne voulons pas accepter le joug de l'Allemagne et de son alliée en Europe. {Cris violents, bravos, applaudissements. Toute la salle est frémissante.) Les mêmes motifs guident nos alliés. Nous ne recherchons pas une gloire vaine. Nous savons que de dures épreuves peuvent se trouver sur notre chemin. Déjà, nos ennemis les escomptent. Ignorant la Russie et dédaignant son passé, ils croient à une lâcheté possible de notre part. Mais Dieu qui n'a pas abandonné la Russie aux moments les plus tragiques de son histoire, ne la délaissera pas non plus à l'heure présente, où elle se groupe autour de son souverain, dans un seul sentiment d'amour et d'abnégation. (Applaudissements sur tous les bancs; cris: « C'est vrai! oui, c'est vrai ! ») Pénétré d'humilité et de confiance en l'assistance divine, soutenu par une foi inébranlable en la Russie, le gouvernement s'adresse à vous, élus du peuple, avec une ardente confiance, convaincu qu'en vous se reflète l'image de la grande patrie qui sait imposer respect à ses ennemis. »

La péroraison du discours de M. Sazonoff est accueillie par des applaudissements frénétiques. Une longue ovation part des bancs des députés, gagne le public, les journalistes et la loge diplomatique ; pendant plusieurs minutes, toute la salle, debout, acclame le ministre des Affaires étrangères.

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M. Bark, ministre des Finances, monte ensuite à la tribune.

Il annonce un projet de loi soumis à la Douma, permettant à la Banque d'État d'émettre des billets non couverts par l'encaisse métallique, jusqu'au total de un milliard et demi de roubles.

L'encaisse liquide et disponible, immédiatement, pour les besoins de la guerre, est de 500 millions de roubles.

Outre les mesures sur la circulation monétaire, la Douma est appelée à voter des ressources supplémentaires.

L'augmentation du prix de la vodka aura pour conséquence indirecte d'en diminuer la consommation.

Le gouvernement propose, en outre, d'imposer la bière. L'ensemble de ces impôts nouveaux donnera 200 millions de roubles par an.

M. Bark expose, ensuite, les mesures prises par la Banque d'État, pour venir en aide aux établissements de crédit et les dispositions du moratoire décrété le 21 juillet (a. s.) ; puis d'autres mesures prises par le gouvernement, aussitôt après l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie.

« La nouvelle en fut reçue à Saint-Pétersbourg (on ne dit pas encore à Pétrograd), le 11 juillet (a. s.), au matin. Le soir du même jour, des fonctionnaires du ministère des Finances se rendirent à Berlin et y retirèrent des titres pour une vingtaine de millions. Ordre fut donné, en même temps, de transporter en Russie, en Angleterre et • en France, les sommes du Trésor et de la Banque d'État qui étaient en dépôt à Berlin. (Bravos et applaudissements.) On ne laissa que la somme nécessaire aux paiements en cours.

« De cette façon, lorsque l'Allemagne nous déclara la guerre, il n'y avait plus d'argent russe à Berlin. {Bravos et applaudissements prolongés.) Nos dépôts montaient à 100 millions environ. Titres et espèces sont heureusement parvenus à destination. »

M. Bark termine en disant sa confiance dans la puissance financière de la Russie et en annonçant les mesures que le gouvernement a prises, et prendra encore, pour venir en aide aux familles des soldats appelés sous les drapeaux. La Douma salue cette conclu-

sion par de longs applaudissements. La séance est suspendue à 4 h. 30.

La séance est reprise à 5 h. 35. M. Rodzianko donne lecture du manifeste impérial, relatif à la déclaration de guerre de l'Autriche, qui vient d'être publié. Cette lecture est écoutée debout.

Des hourras et des applaudissements enthousiastes saluent cette lecture. La salle tout entière entonne l'hymne national.

Alors, commence une scène d'une très haute importance historique, parce qu'elle amène, pour la première fois, le défilé pubhc et officiel des partis et des races qui composent l'empire russe. Pour la première fois, le peuple russe, dans une erse nationale, prend la parole. Les conséquences de cette journée échappent aux prévisions humaines : c'est un monde qui paraît à la lumière. Suivons les strophes alternatives de ce chœur digne du drame antique.

M. Kerenski parle au nom des « travaillistes » :

« Nous avons la ferme conviction que la grande démocratie russe, unie à toutes les autres forces du pays, feront une résistance décisive à l'ennemi qui nous attaque. Nous croyons que, sur les champs de bataille, au milieu des souffrances, s'affirmera la fraternité de tous les peuples de la Russie. Une volonté unique en naîtra, qui délivrera le pays, à l'intérieur, de ses terribles chaînes... Paysans et ouvriers, vous tous qui voulez le bonheur et la prospérité de la Russie, dans ces jours de grandes épreuves, trempez votre âme ! Rassemblez toutes vos forces, et, après avoir défendu le pays, libérez-le. »

M. Khaoustov parle au nom des socialistes, tout imprégnés encore des théories allemandes,

« Le prolétariat, perpétuel champion de la liberté et des intérêts du peuple, défendra, en tout temps, le trésor de civilisation amassé par le peuple, contre tous les attentats, d'où qu'ils partent... Puissent les conditions du traité de paix être dictées, non par les diplomates, mais par îj peuple lui-même. En même temps, nous exprimons la conviction profonde que cette guerre ouvrira définitivemer t les yeux aux masses populaires de l'Europe, sur la source réelle des violences et des oppressions, dont elles

L OPINION PUBLIQUE ET LA GUERRE

souffrent, et que cette explosion de barbarie sera la dernière. »

Voici les «Allemands des provinces baltiques » :

« Nous ne nous contenterons pas de voter les projets militaires déposés, mais, à l'instar de nos ancêtres, nous sommes prêts à sacrifier notre vie et nos biens pour l'unité et la grandeur de la Russie. »

Voici les Polo nais :

« Bien que les Polonais soient séparés territorialement, nous devons, dans nos sentiments et nos sympathies slaves, former un tout unique. (Bruyants applaudissements de toute la Douma.) Plaise à Dieu que le slavisme porte aux Teutons un coup pareil à celui que lui portèrent, à Grûnwalden, il y a cinq siècles, la Pologne et la Lithuanie. Puissent le sang que nous verserons et les horreurs d'une guerre qui, pour nous, est fratricide , amener la réunion des trois parties du peuple polonais déchiré.

( Bruyants applaudis sements sur les bancs de l'opposition et des octobristes.)

(Le manifeste du grand-duc Ni colas aux Polo nais n'avait pas encore été publié.)

Les Lettons et les Esthoniens ont été accusés, parfois, de sympathies allemandes. Leur représentant, M. Godman, s'exprime en ces termes

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