M. STOLYPINE
PRÉSIDKNT DU CONSKIL DES MINISTRKS, MINISTRE DE I.'lNTÉRlKUR
« A cette heure historique, je déclare, au nom des députés, lettons et esthoniens, que nous. Lettons et Esthoniens, marcherons avec le peuple russe jusqu'au bout de la lutte actuelle qui est sainte et juste. Chez nous, dans chaque chaumière, à chaque pas, l'ennemi rencontrera
un adversaire acharné ; il pourra nous ôter la vie, mais, des mourants eux-mêmes, il n'entendra qu'un cri : « Vive la Russie ! »
Les Lithuaniens :
« Nous avons, jadis, brisé l'Ordre teutonique... Le peuple lithuanien, sur qui sont tombés les premiers coups,
marche à cette guerre comme à une guerre sainte. »
Les Juifs :
<i Nous avons vécu et nous vivons, nous les Juifs, dans des conditions civiles excessivement pénibles , et , néanmoins , nous nous sommes toujours sentis fils de la Russie. A cette heure d'épreuve, répondant à l'appel qui a retenti du haut du trône, nous, Juifs russes, nous nous mettrons , comme un seul homme, sous les drapeaux russes.
Le peuple juif accomphra son devoir jusqu'au bout ! {La Douma entière, la droite, les nationalistes applaudissent démonstrativement. )
Voici les libé raux (constitutionnalistes, démocrates, dits cadets) :
« Quelle que soit notre attitude à l'égard de la politique intérieure du gouvernement, notre premier devoir est de maintenir notre pays un et indivisible . Mettons donc de côté nos querelles intérieures... Que nos défenseurs ne se retour^ nent pas vers nous avec inquiétude, mais qu'ils marchent hardiment en avant, vers la victoire et vers un avenir meilleur. »
Les « Allemands naturalisés » renient l'AUe-
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magne. Les nationalistes et le centre s'écrient :
« Jurons tous, qu'oubliant tout, hors la grande tâche à laquelle nous nous donnons, nous combattrons de toutes nos force, jusqu'au jour où la poussée belliqueuse du germanisme, perpétuelle menace à la vérité, à la justice et à la paix, sera brisée. »
Voici les musulmans de la province de Kazan :
« Permettez-moi, en ma qualité d'élu des populations tatare, tchowaque et tchérémisse de Kazan, de déclarer que tous les Musulmans combattront, comme les Russes, contre l'invasion ennemie. »
M. Protopopov parle au nom des octobristes :
« A cette heure de rudes épreuves, où toute la Russie, sans distinction de races et de conditions, s'est groupée autour d'une tâche sainte, la défense du sol russe, une parole suffit: le monde entier voit notre union; c'est elle, avec l'aide de Dieu, qui nous donnera la victoire!»
Le député Markov II porte enfin la parole, et, lui, évoque la Russie tout enuère :
« Il n'y a qu'un peuple dont nous n'ayons pas entendu les représentants, c'est le peuple russe. Et cela n'a rien d'étonnant ; quand la Russie est en guerre, on n'a pas besoin de tracer sa conduite au peuple russe. Je viens vous dire qu'à Koursk, au moment où les troupes partaient pour la frontière et que la foule les accompagnait, personne ne demandait : « Pourquoi cette guerre ? » Toute la foule répétait cette unique prière : « Seigneur, Seigneur, donnez-nous la victoire ! »
M. Rodzianko, président de la Douma, confirme le sentiment de l'assemblée, dans un ordre du jour qui salue l'armée et engage tous les peuples de la Russie dans un sentiment commun d'amour pour la patrie. Toute la salle se lève et entonne ]'h3'mne russe. La Douma vote, à l'unanimité et sans débat, les trois projets de loi déposés par le gouvernement.
A 6 h. 25, la clôture de la séance est prononcée.
Les députés restent longtemps encore et procèdent à des collectes, à des enrôlements, à des réconciliations personnelles.
Le compte rendu officiel s'exprime en ces termes :
Quelques hauts fonctionnaires des ministères qui ont assisté à la séance ne cachent pas leur étonnement de tout ce qu'ils ont vu et entendu : ces acclamations, cet enthousiasme, ces déclarations de patriotisme et de dévouement, cette unanimité de la Douma, leur sont un sujet de conversation inépuisable. On se sépare avec le sentiment, qu'en ce jour, bien des malentendus se sont dissipés, et qu'il y a place, maintenant, pour une vie nouvelle.
« Il y a place pour une vie nouvelle », tel est l'espoir avec lequel la Russie aborde cette guerre redoutable, où elle se heurte au vieil adversaire de son expansion, au peuple rival, qui voudrait la refouler en Asie et dont tout l'effort a consisté, depuis des siècles, à lui barrer la route vers l'Europe. C'est le duel corps à corps ; et, en plus, la Russie n'est pas seule.
Cependant, elle rencontre et rencontrera, en elle-même, des obstacles et des faiblesses qui diminuent son énorme puissance d'action : dans son propre sein, l'ennemi a su établir ses redoutables colonies parasitaires. L'histoire de la Russie, depuis Catherine II, n'est qu'une longue «avant-guerre ». L'Allemagne tient le slavisme et ne le lâchera pas. La lutte sera gigantesque. Deux mysticismes s'opposent, celui de la conquête et celui de la libération.
Libération ! Qui peut s'imaginer ce que ce mot représente pour les infinies variétés d'âmes russes. Chaque province, chaque classe, chaque religion, chaque individu a sa « libération ». Mais, certes, pour toutes, la première des libérations, c'est la libération de l'emprise allemande, du joug allemand.
Le sentiment slave, les appréhensions slaves avaient été exprimées par un Polonais non suspect, R. Dmovski, plusieurs années avant la guerre :
Toute l'Europe, centrale et orientale, est, aujourd'hui, pour l'Allemagne, un champ où elle travaille en vue de l'avenir et où elle exerce, en même temps, une action politique énergique. Sur ce terrain, l'influence allemande se développe rapidement et l'Allemagne poursuit sa conquête pacifique... Ce qui la favorise, c'est l'âme allemande
L OPINION PUBLIQUE ET LA GUERRE