‹ Histoire illustree de la guerre de 1914. --Chapitre 137 sur 148 · DES COMMUNES · texte numérisé non relu

DES COMMUNES

en arrière, vers l'Angleterre... Ce sera peut-être cette nuit ?... Un matelot s'approche : « God! « dit-il à voix basse. — Croyez-vous que ce soit pour ce soir, dis-je à voix basse, moi-même. — Probablement. La flotte allemande n'attendra pas la déclaration de guerre. Ce sera comme à Port- Arthur... Ils voudraient nous prendre endormis. Mais ils ne nous prendront pas. » Montrant les masses compactes des vaisseaux se reflétant dans l'eau sombre : « Il y en a des foules d'autres et qui sont prêts. Les hommes de la réserve sont appelés... Et le public qui ne comprend pas encore !... Curieux, n'est-ce pas ? Ils dorment tranquilles dans leur lit, et, demain, ce sera l'enfer ; l'enfer et la damnation ; car, je sais ce que c'est que la guerre !... »

C'est le moment où l'Allemagne, par tous les moyens, même par une prodigalité étrange de fausses nouvelles, secondant la perfidie calculée de la démarche austro-hongroise à Saint- Pétersbourg in fine, s'efforce d'influencer le

pacifisme des « petits Anglais ». La Serbie est impopulaire. La presse radicale est au summum d'une campagne désespérée : il est inadmissible, répète-t-elle, que l'Angleterre fasse la guerre pour protéger des « assassins » et pour établir l'hégémonie de la Russie sur l'Europe.

Le cabinet siège, pour ainsi dire, en permanence : tout le monde sait qu'il est divisé et que les partisans de l'abstention tiennent en échec les ministres qui penchent — non sans hésitation encore, — vers les résolutions x'igoureuses.

Le samedi i^r août, quand toute l'Europe est en état de mobilisation, le premier ministre, .\squith, dit aux Communes : « Etant donné les circonstances, je préfère ne répondre à aucune question avant lundi. » C'est le moment où le roi d'Angleterre écrit sa lettre, en réponse à l'appel du président de la RépubHque. On songe encore à « ménager l'opinion ».

La France est attaquée, la Belgique est menacée, et, même, envahie. A Londres, on d Hibàre encore.

Les journées du dimanche, du lundi, se passent en conférences, à Buckingham, en pi-ésence du roi. M. Asquith, sir Edw. Grey ne se couchent pas. La seule note Uvrée à l'opinion est plutôt faite pour accroître l'anxiété :

Le gouvernement de Sa Majesté n'a pas décidé s'il interviendra, ou, s'il le fait, quand il interviendra dans la guerre européenne qui vient d'éclater. Il s'est toujours réservé le droit de déterminer le rôle que nous jouerons dans la Triple-Entente.

Le cabinet de Londres espère encore pouvoir limiter son action à la protection des côtes françaises dans la mer du Nord et dans le Pas-de- Calais.

Les empires allemands, de leur côté, n'ont pas entièrement renoncé à l'espoir d'un arrangement tenant l'Angleterre à l'écart, moyennant certaines garanties. Le ministre belge à Vienne écrit, le 2 août :

L'opinion publique compte beaucoup, ici, sur une abstention complète de l'Angleterre et les journaux publient constamment des articles destinés à renforcer cette opinion. Je crois qu'on se fait, à ce sujet, beaucoup trop d'illusion.

Cet état d'esprit n'en explique pas moins certaines erreurs d'appréciation qui ont donné lieu, par la suite, du côté allemand, à des rancunes inexpiables. Les hésitations de Londres ont peut-être tenu le sort du monde en suspens.

C'est la journée du 3 août qui fait pencher la balance. Le territoire du Luxembourg est envahi et la Belgique sommée de laisser passer les troupes allemandes : l'Allemagne ne respectera pas la neutralité. L'Angleterre est visée au cœur : elle comprend, elle se réveille, elle est debout.

La flotte anglaise a reçu l'ordre de se porter à l'entrée de la mer du Nord. Des manifestations enthousiastes se produisent dans West- End ; on chante la Marseillaise ; le roi et la reine sont acclamés devant Buckingham Palace et paraissent au balcon. On accompagne en chantant les réservistes français qui se rendent à l'appel des armes. L'opinion publique

se prononce : l'Angleterre doit rester fidèle à ses engagements envers la France. Lord Charles Beresford écrit, dans le Daily Express :

L'honneur de l'Angleterre et la sécurité de l'empire dépendent de la décision qui sera prise demain par le Parlement. Si nous rompons l'Entente cordiale et si nous abandonnons la France dans cette dure épreuve, manquant ainsi à nos engagements, nous serons traîtres à ceux qui ont accueilli avec confiance nos engagements moraux. Nous répudierons une dette d'honneur ; nous nous trouverons dans la situation ignominieuse de déserter nos amis dans un moment de pressant danger ; nous aurons mérité pour toujours le titre de « lâches » et nous aui-ons provoqué pour l'avenir une catastrophe sans précédent pour l'empire britannique.

Ces raisons de conscience émeuvent profondément l'âme anglaise. Toutes autres considérations deviennent secondaires : on accepte. Et le retentissement de cette disposition nouvelle résonne, à l'infini, sur l'immense domaine de l'empire : en effet, les messages arrivent des gouverneurs du Canada, de la Nouvelle-Zélande, déclarant que les dominions sont décidés à apporter leur concours absolu à la mère-patrie.

LA SÉANCE Et le gouvernement ?...

DE LA CHAMBRE Après de longues déli- DES COMMUNES bérations le dimanche et le lundi, le parti est pris.

Le lundi 3 août, sir Edw. Grey parle à la Chambre des Communes.

L'importance historique et universelle de cette déclaration est telle qu'il convient d'en peser tous les termes :

«... Je puis dire avec la plus absolue confiance qu'aucun gouvernement et qu'aucun pays n'est moins désireux d'être imphqué dans une guerre entre l' Autriche-Hongrie et la Serbie que le gouvernement français et la nation française. Ils y sont impliqués par suite de leurs obligations d'honneur et une alliance précise avec la Russie.

Mais une obligation d'honneur ne peut s'appliquer à nous avec la même force.

Nous ne sommes pas partie à l'alliance franco-russe. Nous ne connaissons même pas les termes de cette alliance.

La 'situation est donc bien nette en ce qui concerne la question d'honneur. Quelle est, dans ces conditions, notre position ?

Nous avons, depuis de longues années, entretenu des relations amicales avec la France.

L OPINION PUBLIQUE ET LA GUERRE

Je me souviens parfaitement du sentiment de cette Assemblée — je me souviens de mon propre sentiment lorsque le dernier gouvernement conclut cet arrangement avec la France, — de l'impression de réconfort résultant du fait que ces deux nations, que des différends perpétuels avaient divisées dans le passé, avaient résolu ces différends. (Applaudissements.)

Jusqu'à quel point cette amitié impliquet-elle des obligations ?

C'est à la Chambre d'en juger.

La nation française a une flotte actuellement dans la Méditerranée. Les côtes septentrionales et occidentales de la France sont absolument sans défense. Avec la flotte française dans la Méditerranée, la situation est très différente de ce qu'elle était auparavant.

En ce qui concerne la France, l'amitié qui s'était établie et qui avait grandi entre les deux pays avait donné à la France le sentiment de sécurité, le sentiment qu'elle n'avait plus rien à craindre de nous.

Mon impression personnelle est que si une flotte étrangère, engagée dans une guerre que la France n'aurait pas cherchée, pénétrait dans la Manche, bombardait et détruisait les parties non défendues de la côte française, nous ne pourrions pas rester immobiles. [Applaudissements frénétiques et prolongés.)

En présence de ce qui se passerait sous nos yeux, nous ne pourrions pas rester les bras croisés sans rien faire. Cette impression, je le crois, est celle du pays tout entier. {Applaudissements prolongés.)

Mais je désire envisager la question du point de vue des intérêts britanniques, et c'est de ce point de vue que je vais justifier ce que je vais dire à la Chambre.

Si nous ne disons rien en ce moment, que fera la France avec sa flotte dans la Méditerranée, ses côtes du nord et

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