M. ASQUITH
PREMIEU MINISTRE ANGLAIS
de l'ouest absolument sans défense, à la merci d'une flotte allemande pénétrant dans la Manche ?
Nous devons nous souvenir que nous sommes en présence d'une guerre de vie ou de mort.
La France a le droit de'savoir. et de le savoir immédiatement {Violents applaudissements) ce que notre attitude
sera...
J'ai fait la déclaration suivante à l'ambassadeur de France :
« Je suis autorisé à donner l'assurance que si une flotte allemande pénètre dans la Manche ou traverse la mer du Nord pour entreprendre une attaque hostile contre les côtes ou le commerce maritime français, la flotte anglaise lui donnera toute la protection {full protection) dont elle dispose, n {Violents applaudissements.)
Cette assurance est, bien entendu, sujette à l'approbation du Parlement et elle ne doit pas être envisagée comme obligeant le gouvernement à entrer en action jusqu'à ce que l'occasion se produise.
Aussi mes paroles ne constituent point une déclaration de guerre de notre part et n'impliquent pas une action offensive de notre part, mais elles doivent être envisagées comme nous liant à prendre l'offensive si les circonstances l'exigent.
Je crois savoir que le gouvernement allemand serait disposé, si nous voulions nous engager à observer la neutralité, à consentir à ce que sa flotte n'attaque pas la côte nord de la France. Je n'ai appris cela que quelques minutes avant la séance de la Chambre, mais cela constitue un engagement trop étroit et exigeant un sérieux examen. Au surplus, des considérations plus graves d'heure en heure retiennent notre attention.
Je veux parler de la question de la neutralité de la Belgique. (Applaudissements.) Quelle est notre situation
en ce qui concerne la Belgique. Le facteur principal est le traité de 1839.
(Sir Edward Grey expose ensuite que cette question
de la neutralité de la Belgique a préoccupé le gouver
nement au cours de la semaine passée. Le ministre en
arrive à l'envoi de l'ultimatum allemand à la Belgique.)
Il ajoute :
Peu de temps avant mon arrivée à la Chambre, j'ai été informé que le télégramme suivant du roi des Belges a été reçu par le roi Georges :
Me souvenant des nombreuses preuves d'amitié de Votre Majesté et de votre prédécesseur, et de l'attitude amicale de l'Angleterre en i8~o, ainsi que du nouveau gage d'amitié qu'elle vient de me donner, j'adresse un suprême appel à l'intervention diplomatique de Votre Majesté pour sauvegarder l'intégrité de la Belgique.
(La lecture de ce télégramme est accueillie par de nombreux applaudissements.)
Mais l'intervention diplomatique, ajoute sir Edward Grey, a eu lieu la semaine dernière. Que peut faire maintenant cette intervention ? Nous avons un intérêt vital à l'indépendance de la Belgique. Si l'indépendance de la Belgique disparaissait, l'indépendance des Pays-Bas disparaîtrait également. La Chambre doit considérer quels intérêts britanniques seraient en jeu si, dans une crise pareille, nous nous dérobions. (Applaudissements.) Vous ne vous imaginez pas que si une grande puissance restait à l'écart pendant une guerre comme celle-ci, elle serait à |même de faire valoir ses intérêts après la guerre.
Si les informations reçues par le gouvernement au sujet de la Belgique se confirmaient, le gouvernement anglais serait dans l'obligation de faire tous ses efforts pour empêcher les conséquences qui résulteraient des faits annoncés.
Si nous sommes engagés dans une guerre, nous ne souffririons pas beaucoup plus que si nous nous tenons à l'écart. Que nous participions ou non à la guerre, le commerce étranger va être interrompu... Si nous nous tenons à l'écart, je ne crois pas un instant que nous serons en mesure de faire usage de notre force matérielle pour éviter ou pour défaire tout ce qui se sera produit durant la guerre, pour empêcher la totalité de l'Europe occidentale de tomber sous la domination d'une seule puissance et je suis, par contre, persuadé que notre situation morale serait pire.
Je crois devoir déclarer à la Chambre que nous n'avons encore pris aucun engagement en ce qui concerne l'envoi d'un corps expéditionnaire. La mobilisation de la flotte est terminée. La mobihsation de l'armée se poursuit. [Applaudissements prolongés de l'opposition.)
En dehors de cela nous n'avons pris aucun engagement parce que nous reconnaissons que nous avons d'énormes responsabilités dans l'Inde et dans d'autres parties de l'empire. Il faut que nous sachions où nous allons.
Maintenant j'ai fait connaître à la Chambre jusqu'où nous sommes allés. Il nous reste un moyen de rester en dehors du conflit. Il nous est loisible de proclamer notre
neutrahté intégrale. Cela nous ne le voulons pas. (Applaudissements frénétiques.)
Si nous n'adoptons pas la ligne de conduite que je viens d'indiquer — et nous avons à envisager les droits de traité de la Belgique, la situation possible dans la Méditerranée, et les conséquences qu'auraient pour nousmêmes et pour la France notre inaction — si nous déclarons que ces considérations importent peu, j'estime que nous sacrifierons notre honneur, notre nom et notre réputation et que nous n'échapperons pas aux plus sérieuses conséquences économiques.
J'en ai peut-être dit assez pour montrer que noue devons être prêts... (Applaudissements prolongés.) Nous sommes prêts... (Notiveaux applaudissements qui se prolongent pendant une minute), nous sommes prêts à toutes les conséquences qui peuvent résulter del'attitude que nous avons adoptée. Nous sommes prêts à remplir notre rôle. »
La fin du discours de sir Edward Grey est accueillie par de vifs applaudissoments.
La séance a été suspendue à sept heures. A la reprise, sir Edward Grey a fait les nouvelles déclarations suivantes :
« J'ai reçu des renseignements qui n'étaient pas en ma possession lorsque j'ai fait ma déclaration cet après-midi. J'ai reçu ces renseignements de la légation belge à Londres depuis l'ajournement de la Chambre.
Hier soir à sept heures, l'Allemagne a présenté une note proposant à la Belgique la neutralité amicale belge sur le territoire belge, promettant le maintien de l'indépendance du pays à la conclusion de la paix et menaçant, en cas de refus, de traiter la Belgique comme un ennemi. (Cris de : Oh! oh!) Un délai de douze heures était fixé pour la réponse.
La Belgique a répondu que l'atteinte portée à sa neutralité serait une violation flagrante des droits des nations. Accepter la proposition de l'Allemagne serait sacrifier l'honneur de la nation. (Applaudissements.) La Belgique est fermement résolue à repousser l'agression par tous les moyens possibles. (Applaudissements.)
Je ne puis qu'ajouterque le gouvernement de Sa Majesté a pris en très grave considération l'information qui vient d'être reçue. Je n'en veux pas dire davantage pour le moment. »
Le 4 août, M. Asquith expose aux Communes la situation, relativement à la neutralité belge :
« ...La Belgique a refusé catégoriquement d'accepter la violation flagrante de son droit.
Le gouvernement anglais est obligé de protester, auprès de l'Allemagne ; il est obligé de lui demander de renoncer formellement à la demande formulée auprès du gouvernement belge et de donner l'assurance de respecter la neutralité du territoire belge.
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Nous avons demandé une réponse immédiate. Nous avons reçu, ce matin, à notre légation de Bruxelles, la réponse allemande au refus de la Belgique d'accepter la proposition contenue dans la première note. L'Allemagne est décidée à user de la force pour passer sur le territoire belge. Nous avons aussi reçu un télégramme du ministre belge des Affaires étrangères disant que le territoire belge a été violé. Des informations ultérieures montrent les forces allemandes continuant d'avancer à travers la Belgique.
Nous avons reçu aussi ce matin, de l'ambassadeur d'Allemagne, une communication officielle assurant que l'Allemagne, même en cas de conflit armé avec la Belgique, n'a pas l'intention d'annexer ce pays. (Rires ironiques.)
La déclaration allemande doit être sincère, parce que l'Allemagne a promis solennellement à la Hollande de ne pas acquérir un territoire aux dépens de ce dernier pays.
La communication allemande nous assure que l'armée allemande était exposée à une attaque de l'armée française à travers la Belgique et que, par conséquent, c'était, pour l'Allemagne, une question de vie ou de mort.
Je suis maintenant obligé d'ajouter, au nom du gouvernement britannique, que nous ne pouvons pas considérer cette communication comme satisfaisante. {Applaudissements.) Nous avons répété notre requête de la semaine dernière auprès du gouvernement allemand, qu'il nous donne la même assurance que la France et la Belgique, concernant la neutralité du territoire belge.
Nous avons demandé à l'Allemagne de nous donner une réponse satisfaisante avant minuit.» {Vifs applaudissements.)
A minuit, à Londres, onze heures à Berlin, sir Edw. Goschen, d'après les ordres de son gouvernement, se présentait à la Wilhelmstrasse pour réclamer ses passeports et déclarait que l'Angleterre et l'Allemagne étaient en état de guerre. Le fait était « communiqué » ofificiellement à la presse. Le lendemain, la London Gazette publiait: 1° l'ordre de mobilisation de l'armée anglaise ; 2° la nomination de sir John Jellicoe comme commandant de la flotte.
Le premier ministre en déposant, le lendemain, le Livre Bleu qui donne un premier exposé de l'action diplomatique de l'Angleterre, flétrissait les propositions insidieuses faites par l'Allemagne à l'Angleterre, pour s'assurer la neutralité britannique :
« Il s'agissait, a dit M, Asquith, outre ce qui concernait la France et la Hollande, de trafiquer avec le gouverne-
ment impérial, au mépris de nos obligations envers la Belgique, et cela, à son insu. Si nous avions accepté ces propositions infâmes, quelle réponse aurions-nous pu faire, aujourd'hui, à l'appel touchant que ce pays nous a adressé, quand il nous a prié, ces jours-ci, de garantir sa neutralité ? Je plains l'homme qui peut lire, sans émotion, le discours du roi des Belges à son peuple.
Messieurs, les Belges se battent et ils meurent. Et nous, si nous avions écouté l'Allemagne et trahi nos amis et nos obligations, quelle aurait été notre position aujourd'hui ? Pour prix de notre déshonneur, nous aurions des promesses faites par une' puissance qui, non seulement, a violé les siennes, mais nous demande d'en faire autant. Nous allons faire la guerre, d'abord pour remplir nos obligations internationales, ensuite pour défendre les nations faibles.
Le pays comprendra c]ue notre cause est juste et je demande à la Chambre de voter un crédit de £. 100.000.000 et de porter l'armée à 500.000 hommes.»
La Chambre vote les crédits et les hommes, séance tenante. Ce n'est pas seulement la déclaration de guerre : c'est la guerre.
Il faut laisser un des hommes qui ont le plus d'intérêt à observer, avec vigilance, ce qui s'est passé à Londres, le ministre de Belgique, exposer les causes et les modalités de ce soudain revirement :
« L'opinion publique s'est enfin émue et ce revirement s'est produit d'une façon foudroyante. On s'est rendu compte, en Europe, qu'un petit peuple donnait un exemple d'honneur et de probité, sans regarder aux conséquences. Les partisans de la paix à tout prix ont été frappés. On a appris, ensuite, que l'ennemi avait franchi la frontière, qu'on se battait et que les Belges avaient résisté au colosse allemand. On a lu le discours de notre roi, tout le monde a enfin saisi la gravité de la situation, et l'Anglais, même le plus pacifiste, a fait son examen de conscience. Il s'est dit : « Pouvons-nous lâcher un peuple qui nous donne un tel exemple de loyauté ?» Puis, sont venus les récits des atrocités allemandes et la défense héroïque de Liège. Cela a été décisif. Toute l'Angleterre voulait la guerre, ne se contentait plus de l'appui naval que favorisait d'abord le Cabinet; elle réclamait l'envoi du corps expéditionnaire. Le gouvernement attendait cet ordre du peuple. Il a obéi. Deux ministres, d'un avis différent, ont donné leur démission qui a été acceptée immédiatement. Lord Kitchener a été nommé à la Guerre et la mobilisation décrétée.
Aujourd'hui, l'admiration de ce pays pour la Belgique est sans bornes. Dans les clubs militaires, on boit aux valeureux Belges, les journaux de toutes nuances louent notre nation. Les lettres, les télégrammes de félicitation
L OPINION PUBLIQUE ET LA GUERRE