HALTE DE TERRITORIAUX
Les vieillards acclament ce que les jeunes hommes ont acclamé. L'enthousiasme a quelque chose de plus pondéré et de plus grave. Combien, parmi les sénateurs, ont vu 1870 et ont passé une longue vie dans le souvenir et dans l'espérance? L'heure sonne qui les console d'avoir vécu. M. Antonin Dubost, président du Sénat, qui résume en sa seule personne tant de hautes traditions, exprime cette pleine adhésion de quarante années d'attente et de patience :
« Le Sénat a écouté la communication du gouvernement; il en a mesuré toute la gravité et il l'approuve résolument. Les votes que vous allez émettre sont des actes, les derniers de ceux par lesquels, depuis quarante ans, vous vous efforcez de mettre la France et son armée en état de repousser l'envahisseur et d'assurer l'intégrité du territoire. Vous avez fait votre devoir. L'armée, ou
plutôt la nation armée, va faire le sien et, fidèle à ses alliés, elle combattra avec eux pour les causes les plus sacrées : les neutralités violées, la frontière envahie, et l'indépendance de la patrie. Vive à jamais la France et la République! »
Pendant que le Sénat vote les projets de loi déjà votés par la Chambre, M. Viviani revient à la Chambre. Il remercie l'assemblée, il salue « la France et tous les partis, confondus aujourd'hui, dans la religion de la patrie », il salue «la jeunesse qui marche à la frontière, le front levé et le cœur vaillant ».
M. Paul Deschanel parle à son tour et c'est, maintenant, la voix virile du pays qui répond à l'appel du gouvernement :
« Les représentants de la nation, dont un grand nombre vont combattre sous les drapeaux et repousser une agression monstrueuse... {Vifs applaudissements)
s'associent au gouvernement et offrent à la France armée qui ne s'est jamais levée pour une plus juste cause (Vifs applaudissements), leur admiration, leur dévouement toujours prêts et leur confiance dans son indomptable courage. Que nos armées de terre et de mer soient fermes pour le salut de la civilisation et du droit ! {Acclamations enthousiastes.) Vive la France, notre mère! Vive la République. {Applaudissements unanimes et acclamations prolongées.) Vive la France, vive la République. Vive l'Alsace-Lorraine ! »
La France acceptait unanimement le conflit avec toutes ses conséquences. On savait, dès lors, par l'exposé du président du conseil, on sut plus tard, par la publication du Z-iw^e Jaune, que la France recevait la guerre telle que la destinée la lui apportait, sans l'avoir voulue, sans l'avoir provoquée, sans avoir stipulé dans les longues négociations diplomatiques qui la précédèrent, aucune garantie, ni avantage quelconque. Dans ces échanges de vues rapides, tous parlent, chacun pose ses conditions, sauf les ministres français : Sir Edw. Grey parle, M. Sazonoff parle; l'Autriche et l'Allemagne exigent : la France se tait. Une fois, on demande à M. Bienvenu-Martin s'il a quelques observations à faire; il répond : « Aucune. « La France fait tout simplement son devoir, puisqu'il s'agit de défendre sa propre indépendance et la liberté des peuples.
L'histoire de la France avait préparé cette heure : la France a toujours été et reste, dans le monde, le champion du droit, puisque le droit a besoin de la force. Depuis qu'il y a une France, toutes les dominations redoutables aux faibles ont rencontré l'opposition française. C'est pour cela qu'elle a combattu si longtemps sur les terres et sur les mers : sa puissante centralisation et coordination, son agglutination intérieure, si dense et si
compacte, entre ses frontières si nettement déterminées, tiennent à ce qu'elle a dû faire tête si souvent, — au nord, au sud, à l'est, — étant la forteresse qui, en Europe, protège l'équilibre et l'ordre.
Ce n'est pas pour s'agrandir, ce n'est même pas pour restaurer son unité atteinte, que la France se lève, cette fois encore, c'est parce qu'elle a la conviction que les choses ne peuvent être maintenues dans leur juste mesure, si elle n'y met la main. Elle rempUt, une fois de plus, son office séculaire : elle ramène l'humanité au sens exact des proportions.
Si quelque erreur de jugement, quelque grossier empiétement se produit, elle en souffre si cruellement qu'elle ne peut s'empêcher d'intervenir et, dans l'enthousiasme profond qui l'anime, voilà que ce peuple redevient le chevaher qu'il fut dès qu'il apparaît dans l'histoire: il reprend sa lance et baisse sa visière. Il est de nouveau sur le chemin des croisades, sur la route qu'ont suivie les armées révolutionnaires, les libérateurs des Amériques, de la Grèce, de l'Italie, des Balkans. La liberté, la justice, l'idéal ont besoin d'un défenseur : le voici !
En cette année 1914, la France se retrouve toujours la même et c'est ce qui fait cette miraculeuse unanimité, dont on s'étonne. Elle vibre d'une seule âme, puisque c'est son âme. La France ne se bat pas pour telle ou telle raison diplomatique, historique ou pohtique : elle ne se bat même pas pour reconquérir l'Alsace-Lorraine (n'avait-on pas attendu quarante-cinq ans ?); elle se bat parce que le monde a besoin d'elle, parce qu'elle a besoin, elle-même, d'être héroïque et que le temps lui pèse d'être restée si longtemps sans se sentir brave, loyale et désintéressée.