‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 129 sur 408 · IV. — LE PUBLIC DU DIX-SBPTIÊMB SIÈCLE · texte numérisé non relu

IV. — LE PUBLIC DU DIX-SBPTIÊMB SIÈCLE

SI la littérature classique est exclusivement mondaine. — Taine a dit : « Notre littérature classique tout entière est une littérature mondaine, née du monde et faite pour le monde. » Ce jugement est trop absolu, mais il contient une grande part de vérité. En effet, tous les écrivains, dans tous les genres, veulent plaire h la société polie, — La tragédie abandonne les libertés et les inégalités du drame, pour se réduire de plus en plus à un problème psychologique, et elle est presque toujours fondée sur Taniour, le sentiment le mieux compris. Souvent même, avec les tragiques inférieurs, cet amour ifest plus que de la galanterie, plus plaisante encore. — La comédie s'applique de préférence h la peinture des ridicules de société ; Molière est le « législateur des bienséances du monde ». — La poésie lyrique est réduite aux genres de société: pour Tépanouissement du sentiment individuel et passionné, il eût fallu des lecteurs moins façonnés par l'esprit des salons, plus susceptibles de se laisser aller à des impressions toutes personnelles. — La satire a plus de succès, mais elle doit s'interdire toute violence. — La poésie didactique, élégante et spirituelle, convient encore au monde. — L^éloquence de la chaire brillera d\m vif éclat. — Le roman sera idéaliste, ou psychologique, et plein d'allusions. — Tous ces genres font appel à des sentiments communs, contiennent une morale générale, bannissent les théories, les cas, les exemples trop particuliers ou trop hardis. Ils usent d'un style mesuré et distingué, lis relèvent du goût d'un petit nombre d'auditeurs et de lecteurs formant un même public.

Mais cette tendance h satisfaire le monde ne donne aux grands écrivains de ee temps aucun défaut sensible et ne date que fort peu leurs œuvres. Cela tient à la fois au génie des écrivains, et à rintelligence d'un public homogène, mais formé d'éléments contradictoires, se corrigeant l'un par l'autre : la cour et la ville,

La cour. — C'est par politique, et pour briser à jamais toute velléité d'indépendance, que Louis \IV attire et retient h la cour une noblesse qui s'y ruine et qui attend tout de ses faveurs. Le pouvoir royal s'affermit; mais les forces vives du pays s'épuisent. Los lettres y gagnent momentanément le public le plus afflué qui fut jamais. Si la génération précédente a vu briller Mme de Eamboulllet, Mme de Longueville, Mme de Chevreuse, Mme de Sablé, c'est le tour maintenant d'Henriette d'Angleterre, duchesse d*Orléans, de Mme de la Fayette, de Mme de Sévigné, de. Mme de Caylus, les femmes les plus intelligentes, les plus instruites, les plus sensibles. Les premières se mêlaient de politique et de controverses théologiques, les secondes furent femmes avant tout : c'est à elles et à leurs pareilles que l'on doit la supériorité de l'esprit français dans la conversation ; c'est |K>ur elles que les grands écrivains furent tout ensemble spirituels et profonds.

Les courtisans groupés au Louvre ou à Versailles ne sont pas tous des fats on. des freluquets. Quelques-uns s'appellent Colbert, Louvois, de Lionne, Montan* sier, Saint-Simon, La Rochefoucauld, Gondé, Turer^ie, Luxembourg, Vendôme... on ne vit guère, en aucun temps, pareil ensemble de grands seigneurs qui, par hérédité et par génie personnel, fussent plus capables de juger et d'encourager les lettres.

Et n'oubliez pas que, sous cette politesse exquise, s'agite encore et bouillonne le sang des Frondeurs ; que les tempéraments sont passionnés ; qu*on ne vit jamais pareil mélange de mœurs privées, rudes, presque grossières, et de manières polies. Nous sommes loin du raffinement de la fin du dix-huitième siècle, où les caractères comme les corps seront amollis par une civilisation trop corrompue. En 1660, il y a équilibre, et les courtisans de Versailles seront les conquérants de la Franche-Comté, de la Flandre, de l'Alsace, les vainqueurs de l'Europe pendant trente ans.

La bourgeoisie. — Il ne faut pas croire que la cour fût exclusivement juge des bons livres. En face de la coury il y a la ville.

L'instruction s'était répandue dans la bourgeoisie. Tandis que la noblesse se ruinait au service du roi, les bourgeois faisaient fortune ; leurs enfants recevaient la meilleure éducation et sortaient fort lettrés des collèges de l'Université et des jésuites. On leur achetait un office j ou une charge. Devenus financiers, magistrats, hommes de lettres, ces bourgeois formaient une partie du public. Molière invoque souvent le témoignage du parterre. Et, chose curieuse, il ne l'oppose pas au goût de la cour (la vraie, non pas celle des marquis iurlupins), mais, ao contraire, il confond dans un même éloge ceux qui paient leur place un demilouis d'or ou une pièce de quinze sols. Spectateurs ou lecteurs, ces bourgeoifi lettrés font le succès de Corneille, de Boileau, de Molière, de La Fontaine. Us estiment le bon sens de Bossuct et la logique de Bourdaloue. Et comme ils sont plus érudits, en général, que les gens de cour, comme ils ont conservé un vieux fond de gauloiserie, au sens le plus favorable du mot, ils s'attachent de préférence à ce qu'il y a de plus sérieux et de plus national dans les œuvres des grands classiques.

Ainsi le public se compose de deux éléments qui s'équilibrent.

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