MALHERBE (]555-l
Vie et caractère. — Fils d'un conseiller au présidial de Cacn, c*est dans cette ville que naquit, en l^iSl), François de Malherbe, l'alné de neuf enfants. Après des éludes de droil qu'il coinpiéla dans des univernités étrangères (llcidelberg, Bàlej, il quitta la rotw' pour l'êpée, comme te Dorante de Corneille, et s'attacha ji la persouni' du Henri d'Angoutéme, grand-prieur de France, lieutenant du gouverneur de Provence. On sait [>cu de chose sur celte partie de sa vie. A l'entendre, car ce Normand r'c.U vanté comme un Gascon, Malbertie se serait brillammenl comporté pendant les guerres du religion ; et la chose est passible. Il se maria, à Aix, en 1.'>81, avec la Tille d'un magistrat, Madeleine de Coriolis; de ce mariage, il eut trois enranis, dont deux moururent jeunes; son dernier flts, Marc-Antoine, fut tué en duel, et Malherbe, alors Agé de soixante el onze ans, demanda vainement satisfaction ou vengeance.
En IG03, Mallierho viril à Paris; il avait été recommandé k Henri IV par le cardinal du Pernm. Celui-ci aurait dit au roi « qu'il ne fallait plus que qui que :e soit se mélùt de vers après un gentilhomme do Normandie, établi ea I^
LA nSFOnUE DB LA POÉSIE
n 1G13 pur Fiu^on et gravé |iar I. Coolan
vence, nommé Malherbe, qui avait porté la poésie française à un si haut point que persoimç n*en pouvait jamais approcher ». Malherbe avait fait dès cette époque beaucoup dé vers, les uns franchement détestables et dans le plus mauvais goût de Ronsard, les autres mêlés de bon et de mauvais (les Larmes de saint Pierre, 1587), d*autres cndn où son talent mâle et sa langue claire se manifestaient déjà {Ode à Marie de Médicis pour sa bienvenue en France^ i600 ; Stafiçes à du Périersur la mort desaJUle, 1601). 11 présenta à Henri IV sa belle Prière pour le roi Henri le Grand, allant en Limousin (1605) ; le roi, sans rattacher directement à sa personne, le donna a son premier gentilhomme de la chambre, M. de Beliegardc. Voilà Malherbe devenu presque poète officiel. 11 compose pour Henri IV quelques belles odes {Sur Vallenlat du Pont-Neuf, 1606),, mais aussi beaucoup de stances, de sonnets et de chansons, qui nous révèlent en lui un serviie courtisan. Et c*est le moment d*avoucr que ce Malherbe, dont les portraits ont une si belle allure, dont les vers sonnent si fièrmient, parait avoir eu le caractère peu chevaleresque, tout au moins du jour où il considéra la poésie comme un (( moyen de parvenir ». Il n'ostiinait pas son talent ; il disait « qu*un bon poète n*est p<is plus utile à TÉtat qu^un bon joueur de quilles ». 11 adula dans ses vers tous les personnages puissants, et les renia ou s*en écarta prudemment dès qu'il les senlit en disgrâce : ainsi lit-il pour le maréchal d'Ancre, pour le duc de Lu y nés, et pour Marie de Médicis elle-même. Celle-ci, après la mort de Henri IV, et Louis XIII se firent -les protecteurs généreux du poète. Malherbe écrivit pour la régente et pour son fils ses plus belles pièces : Ode à'ia reine Marie de Médicis sur les fieureux succès de sa régence (1610), Ode au roi Louis XIII allant châtier les Roche llois {Hi^l ).
/ Nous -savons, grâce à son intéressante correspondance avec son ami Peiresc / (publiée en 18^^), comment Malherbe a passé son temps, entre la cour, les """^uses et ses disciples, pendant son long séjour à Paris. Il ne fit que deux ^Yoyages en Provence, où Mme de Malherbe était restée. Racan nous apprend ^<lùe son maître occupait une modeste chambre meublée, où il n'y avait que sept ^à huit chaises ; c'est là qu'il réunissait ses disciples : Colomby, Maynard, Racan, 'de Monstier, Yvrande, etc. A ceux qui arrivaient trop tard, il criait à travers la porte : a Attendez, il n'y a p]us de chaises! »Ses boutades sont célèbresMl disait à Desporles : « Votre potage vaut mieux que vos vers. » Au confesseur qui, h son lit de mort, l'enl retenait de la vie future : « Ne m*en pariez plus, votre mauvais style m'en d(''goùt(f. » Près d'expirer, il reprenait vivement sa gardemalade, voulant (( défondre jusqu'au dernier soupir la pureté de la langue française ». Il mourut le 16 octobre 1628.
La réforme de Malherbe. — On est un peu surpris, quand on étudie Li poétique de Mallierbe, d'y trouver surtout des préceptes négatifs. En effet, Malherbe ne fait que réagir contre la Pléiade, et ramener la poésie française à ses qualités cssentieilcmpnt nationales. Sur la vcrsidcation seulement, }i donne quelques
LA RÉFORME t)E L\ POÉSIE SOi
préceptes positifs. Ou sait qu'il avait biffé d*uu^oul à l'autre un exemplaire de Uousard ; ou possède les Psaumes de Desportes aunolcs de sa main ; mais nous n'avons de lui ni poétique écrite, ni grammaire. Il faut nous en rapporter, pour sa réforme, aux traditions, aux anecdotes, et surtout à ses vers (1).
i® Vourle fond même de la poésie, Malherlîe réagit contre Vimiialion exagérée des anciens. Sans doute, il les connaît et les pratique, et lui-môme 11 a fait des traductions en prose de Tite-Live (XXIII' livre) et de Sénèque {Questions naturelles). Mais il veut qu'onleur emprunte des idées générales, des lieux communs; jamais de ces détails techniques, datéSj qui rendent la poésie inaccessible aux M honnêtes gens «.D'ailleurs il se défie des Grecs, et va d'instinct vers les Latins, plus raisonnables, plus en conformité avec le génie français. Sans proscrire complètement la mythologie, dont il a usé lui-même, il ne lui demande que quelques ornements (comparaisons, métapliorcs). — Il proteste également contre VitalianismCy qui continuait à alTadir et à obscurcir la poésie, et il lutta de toutes ses forces contre l'influence du fameux cavalier Marin, son rival dans la faveur de Marie de Médicis. — Bref, Malherbe est pour le bon sens, la raison, les idées communes, les sujets d'actualité, contre la fantaisie, l'imagination, le symbolisme, les fictions.
'î*^ Le style et la langue, — Malherbe obligeait ses disciples et s'obligeait luimême à travailler lentement et à « faire difficilement des vers fcicilcs ». Il usa, dit-on, une rame de papier pour écrire une strophe ; peu importe si la strophe est belle. C'est la théorie reprise et confirmée par Boileau et par l'exemple des plus grands classiques. — Régnier protestait ; il voulait qu'on laissAt « courir la ^f plume où la verve l'emporte » ; il disait : « Jamais Un boh esprit rie fait rien 7^^^^ qu'aisément » ; il raillait Malherbe, « froid à l'imaginer ». Ld théorie dé Mal- / y^^V herbe n'en est pas moins celle des plus grands artistes, chez qui l'inspiration "^ (/» * ne détruit pas le sens critique. Ainsi : logique, clarté, propriété sévère, voilà pour • v^ ^ le style. — La langue doit être purement française. Malherbe avait à combattre : ''.'' f* le pédantisme^ ïitalianisme, cniïn l'invasion du dialecte français par les dialectes ^' ..
provinciaux. Delà le sens profond de celte boutade : « Les crocheteurs du Portau-Foin sont nos maîtres en fait de langage. » 11 voulait dire non pas : nous devons parler comme les crocheteurs; mais, pour juger de la qualité exclusivement française d'un terme, 11 faut s'assurer que le mot fait partie du vieux fonds populaire, et qu'il est en usage chez ceux qui n'ont ni le pédantisme des érudits, ni le snobisme du grand monde. S'il adoptait le vocabulaire des crocheteurs, il était, en sylitâx^i un puriste intransigeant, et s'en rapportait, avant Vaugelas,- au Uc/n usage,
3** Ld versiflcatiori. — Malherbe régularisa et disciplina l'ailexandrin, en exigeant uneèésùre (pHncipale ou secondaire) après le sixième pied ; en proscrivant V enjambement^ qui peut nuire au rythme général d'une suite dé vers ; cti défendant T/iiaf us (rencontre d'une voyelle finale et d'une voyelle initiale).
(^) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 105 ; — 2* cycle, p. 278.
D'autre part, il était sévère poar la nme; il la voulait sinon toujours riche, du moins assez difficile pour être un frein à la rédaction trop rapide. Ainsi, il veut la cantonne d'appui pour les parlicipcs en é (les verbes en er formant les trois quarts de la conjugaison française, le poète aurait à sa disposition un trop grand nombre de rimes faciles) ; — il interdit de faire rimer un simple ayec un composé {père, grand-père), ou des mots de sens trop voisin (père, mère).
Influence de Malherbe. — 11 faut se garder d'attribuer à Malherbe une influence personnelle, comme le fut celle de Ronsard. Mais précisément parce qu'il avait moins de génie, et parce qu'il ne formulait guère que les tendances de l'esprit français, son œuvre s'est moins vite démodée, et son influence fut plus durable. Boilcau (qui d'ailleurs, on doit bien le remarquer, ne loue en lui que des qualités de forme), n'exagère pas quand il dit : Tout reconnut ses his.., U exprime un fait. La clarté, la raison, l'ordre, la pureté et la propriété de la langue, la solide harmonie des vers, bref tout ce que nous louons en Racine, Molière, et dans leurs imitateurs, trouve sa première ébauche en Malherbe. Bien entendu, h ces qualités très générales et presque négatives, chacun a ajouté celles do son génie propre. Malherbe fut comme un maître de dessin et de perspective, dont les élèves deviennent un jour de grands peintres.
Faut-il admettre, d'ailleurs, qu'il a « coupé la gorge à la poésie»? Gomme si l'influence d'un homme, et qui n'a que du talent, pouvait empêcher de se développer un grand génie lyrique, s'il s'en fûtprésenté un 1 Mais ce qui n'est pas vrai jdo Malherbe l'est de la société du dix-septième siècle. Un génie lyrique, indépendant, ne pouvait y trouver ni des éléments de poésie, ni surtout des lecteurs préparés. Il y a la comme une question de saUon.'