‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 141 sur 408 · I. — DESCARTES · texte numérisé non relu

I. — DESCARTES

Vie. — Itcné Descartes est né îk La Haye, entre

IXIT1.LK oiixtE Tours et J'oilicrs (1), en iri96, dune famille noble. Il

p.rAb™hainBo.w(iotB-i67S). j^j ^j^ ^^ collège de La Flèche, chei les jésuites; et l'on connail les pages du Discours de la méthode où il a parlé de ses maîtres, auxquels il lémoigna loujoura de la i-i? connaissance et du respect, quoiqu'il ait fait la cfiliquc de leur enseignement (3). Descarlcs vient ensuite à Paris, étudie le droit; puis il veut consulter le « grand livre du monde », et, pour voyager, il s'engage d'nboid dans l'année du prince Maurice de Nassau, en HoQaïkle, puis dans celle du duc de Bavière ; cl il prend part à la guerre de Trenta Ans. C'est pendant sa première campagne, en 1C19, qu'arrête au commencement de l'hiver dans un poêle (appartement chaulTé par un poèlc), il médita si profondément sur les sources et sur l'objet de nos connaissances, qu'il découvrit les principes de sa méthode et l'application de l'algèbre à la géométrie. On le volt ensuite à Ulm, à Prague, bon soldat, mais toujours préoccupé de science et de philosophie. Il quitte le scivicc, se rend ù Home (lUâS), et revient à Paris, où il essaye de se dérober au monde ; cependant il prend part à des conférences de savants dans lesquelles il fait une vive impression. Hientât il va s'établir en Hollande (1639), d'abord à Franeker, dans la Frise, puis a Amsterdam (3). C'est là qu'il écrit le Discoars de la méthode (1637), les Méditations (1611), le TraiU des panions (1649). Ce dernier ouvrage était dédie à la princesse Elisabeth, fille de Frédéric V, roi de Bohùtnc. Il céda enlln aux ofTres de la reine Chrîatine de Suède, qui l'attira à Stockholm. Il ne tarda pas à y mourir, le li février 1650; son corps fut rapporté en France en 166T.

Le Discours de la méthode (lG37j. — Descartes fut d'abord, comme Pascal, un mathématicien : il acquit par la pratique des sciences pures la rigueur de l'esprit, u[ie confiance absolue dans la rai^iou, un besoin d'évidence et de clarté qui sont les principes de sa réforme philosophique. — Aussi son originalité consisle-l-elle à rejeter i'aulorité, et à repousser le syllogisme, méthode de raisonnement tout au plus susceptible de démontrer la vérité déjà admise mais

(1) On dit m (ïl .Vurrc-.»

(3) Morcea«

LES rSPLUEflCBS PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES

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incapable de nous en faire découvrir d*aulres. Descartes veut que nous raisonnions avec notre bon sens^ c'est-à-dire avec notre raison^ « la chose du monde la mieux partagée », mais aussi celle dont nous savons le moins faire usage, faute d*i4ne inéihodc. Il va donc dans son Discours nous apprendre à raisonner, au

moyci) de Vanalyse et de la synthèse.

Voici quelles sont les quatre règles de la méthode de Descartes :

1° u Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment telle... » GVst le critérium de Vévidence substitue à celui de Vautorité. Toute une partie de la philosophie moderne en dérive. Mais encore faut-il savoir chercher et reconnaître les caractères distinctifs de cette évidence ; et c'est ici que Descaries fait intervenir la méthode mathématique de Vanalyse^ qui est sa seconde règle :

â** (« Diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. » Ainsi procèdent les mathématiciens chaque fois qu'ils ont un problème à étudier, pour chercher les rapports d'où ils tireront leur solution. Descaries ne fait qu'appliquer cette règle dans sa Géométrie analytique.

3° « Conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusqucs à la connaissance des plus composés.» C'est la synthèse qui, après l'afi^zlysCy reconstruit, au moyen de Vintuition, ce que l'analyse avait divisé.

4° « Faire des dénombrements nîiers. » Ces énumérations complètes sont nécessaires pour qu'aucun terme du problème ne reste obscur, et pour qu'aucune conséquence de sa solution ne nous échappe.

Après avoir ainsi substitué au raisonnement par le syllogisme scolastique celui des mathématiques, Descartes se Fappiiqueà lui-même. Il f M table rase de toutes ses connaissances antérieures, et par le doute méthodique il essaie de retrouver les principes évidents d'une philosophie. Mais s'il doute^ il pense^ et s'il pense, il existe : c'est le fameux « Je pense, donc je suis » (Cogito^ ergo sum). De sa pensée, il s'élève à la connaissance de l'âme, puis à celle de Dieu: il a en effet l'idée de l'i/i/mt, laquelle ne peut lui venir ni de lui-même, être essentiellement borné, ni du monde extérieur.

Nous no pouvons suivre ici Descartes dans toute l'étencjue de sa philosophie; il nous suffit d'en marquer les éléments primordiaux. Ajoutons seulement que Descartes a une psychologie et une morale ; il a cherché a déterminer quelle est l'action réciproque de l'âme et du corps. Il a analysé les passions, et sa morale est véritablement cornélienne^ en ce qu'elle exalte la volonté.

Descartes écrivain. — Le Discours de la méthode a, en soi, une grande importance littéraire. 11 est, en 1637, le premier monument du style philosophique. Jusque-là, les philosophes, comme les théologiens se servaient uniquement du latin pour exposer leurs doctrines, et d'un latin tout hérissé de termes

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spéciaux. Descartes, en usant du français, s^adrcsse non pas aux philosophes, aux spécialistes, mais à tous ceux qui ont du bon sens. Plus de jargon technique, plus de formules qui sentent Técole, mais l'énoncé clair, simple et précis de pensées profondes et nouvelles. Cet exemple devait être suivi par tous ceux qui, au dixseplicnie siècle, écriront sur la philosophie ou sur la théologie : Pascal, Bossuet, Malebranche, Fénclon. — Ainsi la prose française, un an après le Cid, donnait son premier chef-d'œuvre. Ce n'était plus désormais une langue insuffisante ou frivole, abandonnant au lalin les idées générales; elle conquérait avec Descartes une nouvelle province, et le Discours de la méthode prouvait qu'elle était capable d'unir la soli'Uté du fond à la clarté de la forme.

L'influence cartésienne. — 11 en est de Descartes comme de Malherbe, toutes proportions gardées. Descaries n'a pas eu sur son siècle uue action individuelle aussi forte qu'on l'a cru quelquefois. Il représente, il ctMitraîise, en quelque sorte, tout un mouvement commencé avant lui. Mais enfin, la philosophie qu'il précise^ et qui reçoit le nom de cartésienne^ est adoptée par presque tout le dixseptième siècle. On peut dire que les Messieurs de Porl-Royal, que Bossuet, que Fénelon, sont des cartésiens. Le cartésianisme est particulièrement soutenu par le P. Mersenne (1588-164vS) qui avait été le condisciple de Doscartes chez les jésuites de La Flèche, et qui resta son ami le plus dévoué; puis par le P. Malebranche, de l'Oratoire (1638-1715), dans sn^Recherche de la vérité. Cette influence se prolonge au dix-huitième siècle, eipeul-é!^e Descaries a-t-il eu pour véritables continuateurs les encyclopédistes (1).

Quant à l'influence littéraire de Descartes, elle est encore moins personnelle. Sans lui, on peut le croire, les grands écrivains de ce siècle eussent d'eux-mêmes aimé la raison^ le vrai, la psychologie, les idées l'énérales, et observé dans leurs ouvrages cet ordre qui est un des caractères essentiels du style classique. Il n'en est pas moins vrai que lorsqu'une tendance générale trouve son expression dans un ouvrage de génie, et s'incarne puissamment dans une volonté individuelle, cette tendance se régularise, et s'exerce avec plus de force et de continuité. Ainsi en fut-il pour Descartes. Il obligea son siècle à prendre plus nettement conscience de son propre esprit; il lui en donna d'impératives et claires formules. Ni la psychologie de Racine ne serait peut-être aussi bien ordonnée jusque dans ses moindres nuances, ni Testhétique de Boileau aussi nette et aussi absolue, ni l'éloquence de Bossuet aussi dominée par le bon sens et la raison, si Descartes ne leur eût servi de maître. Enfin, si tous les écrivains classiques se sont renfermés dans la littérature purement humaine, sans ouvrir les yeux au monde extérieur, et s'ils sont demeurés impersonnels et généraux au lieu de traduire les mouvements de leur sensibilité ou leurs impressions réalistes, c'est encore parce que la philosophie de Descartes avait fortifié chez tous la raison aux dépens de l'imagination.

(1) Cette \hb<o ail souUnne par P. BnuNETiicnE, Ktiides critiques, JV, 1804.

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