LA FORMATION DE LA TRAGÉDIE CLASSIQUE
Pierre Corneille esl né à Rouen, le 6 juin 1606, d'une Tamillo bourgeoise de pelite robe ; son père était maître particulier des eaux et TorÉts. Il fit ses études au collège des Jésuites de sa ville natale, et fut un très bon écolier, c'est-à-dire un excellent latiniste. Son génie, naturellement porlé à la força, à la grandeur et à la déclamation, trouva dans les poètes et orateurs lalins un aliment tout à fait approprié. Il goilta particuliùrcmont Sénèque le tragique et Lucaln, des Itomains espagnols, des moralisi es-poètes abondants en sentences sublimes ou ingénieuses, et en tirades magnifi-
Au sortir du collège,Conieilleétudla le droit, et acheta, en 16i8, nue charge d'avocat général h la Table de marbre dul'alois;cesfonctions, it les conserva jusqu'en 16r>0. 11 doit surtout à l'élude du droit l'art d'arjumeiiler, et la dia-
loclique solide et miso* una c<m
captieuse ù la fois Dans m logi.PianaCorai.il
qui anime les discours de ses personnages. Que de scènes, dans le Cid, Polyeacle, et dans les moindres de ses tragédies, qui sont de vrais plaidoyers, el où i'jHiditeur applaudit également à l'attaque et à la défense.
Les dèbuUau thMtre (1629-1 Cifi). — Rien nesemblalt, dans colle paisible cl modeste vie provinciale, destiner Cor oeil le au théâtre. C'est la preuve que le gcnfcsc crée à lui-même descirconstances fa vorablesct des occasioiisdescmanifester. Une aventure de société, â Rouen, lui inspire un sonnet pour Mlle Milet, cl ce sonnet il a l'idée de l'encadrer dans une comédie, Mélite, jouée à Paris en IKO. Le succès de Hélile encourage Corneille, qui donne successîvemcni plusieurs comédies, et, en 1635, sa preinicru tragédie, Médêe. Corneille étail alors à Paris, où l'avait attiré et fixé à demi la réussite de ses premières pièces. Probablement pour subvenir aux frais de son séjour, et aussi pour s'assurer un puissant protecteur, il travaillait dans la compagnie des cinq aulears du dinil de Richelieu. Celui-ci, qui so croyait du talent dramatique, JeUilt le plan-
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d*unc pastorale ou d'une comédie, et distribuait les actes à versifier, entre Corneille, Boisrobcrt, CoUelot, L'Estoilc et Rolrou. On sait que, pour avoir modifié le troisième acte de la comédie des Tuileries, Corneille fut accusé de manquer « d'esprit de syilc », et probablement cassé aux gages. C'est le moment de remarquer a quel point Corneille a été gauche et maladroit avec les grands. Très fier et très timide, mais sentant qu'il a besoin de leur appui, il écrit des dédicaces et des épîlros dont le ton humble et parfois suppliant nous étonne et nous fait peine. (Voyez surtout la dédicace d'Horace à Richelieu, celle de Cinna à M. de Montoroii, celle de Pompée à Mazarin.)
La période des chefs-d'œuvre (1636-465:2). — La période des chefs-d'œuvre s'ouvre en 1636 avec le Ciel. La querelle qui suit gâte pour Corneille les années 4637 a 4639. Mais il donne, coup sur coup, en 4640 Horace et Cinna, en 4643 Polyeucte et Pompée. En 4647, il est reçu à l'Académie française.
La retraite (4652-4659;. — En 4652, la chule de Perthariie le décourage ; il quitte Paris et se retire à Uouen, où il ne s'occupc plus que de terminer sa tr*" duction en vers de Vlmilation de Jésus-Christ, et de préparer une édition de ses œuvres complètes. 11 demeure alors à Uouen dans la même maison que son frère Thomas ; il n'en bougera pas pendant sept ans. 11 s'était marié en 1640, avec Mlle de Lampérière. Sept enfants lui naquirent. De trois fils survivants deux furent officiers, dont l'un mourut au siège de Grave, en 4674; c'est ce dernier qui fut le grand-père de Marie-Anne Corneille, que Voltaire adopta, et dota avec le produit de son Commentaire (4764). Le troisième, Thomas, devint en 4680 abbé d'Aiguevive. Une de ses filles fut religieuse; une autre mariée, eut pour arrière-petite-nièce Charlotte Corday. Corneille vivait comme un très simple bourgeois, travaillant en même temps à des poésies sacrées, à des discours critiques sur son art, à des examens de ses pièces.
Le retour au théâtre (4659-1674;. — En 4658, des circonstances qui n'ont pas été bien éclaircies le font revenir au théâtre. La troupe de Molière passe à Rouen, et joue plusieurs pièces de Corneille, qui figuraient, nous le savons, à son répertoire. De plus, Fouquct fait offrir à Corneille une forte prime, s'il veut bien composer une nouvelle tragédie, et il lui propose trois sujets à choisir. Corneille se laisse tenter. 11 donne, en 4659, son Œdipe, avec un grand succès. Et cette pièce est suivie de dix autres, a'^c des fortunes diverses. Mais, en 4674, Suréna « tombe à plat », et Corneille, âgé de soixante-huit ans, renonce définitivement au théâtre.
Les dernières années (4674-4684). — Il a couru sur la misère de ses dernières années des légendes discutables. Corneille, ayant toujours manqué de tact et de mesure dans ses requêtes comme dans ses remercie-
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ments, et les ayant exprimés en des vers où Thypcrbole trouve plus naturellement place que dans de simples lettres, a lui-même contribué à accréditer ces anecdotes. Il est certain que Corneille a relativement gagné peu d'argent avec ses pièces, et qu'il s'est appauvri en dotant ses filles et ses fils,* surtout les doux officiers qui « tenaient état de nobles ». En 1677, il adresse au roi une épître en vers, et, en 1678, une lettre à Colbcrt, pour solliciter une abbaye en faveur de son fils Thomas. Il l'obtient. Mais la pension de deux mille livres, qui lui avait clé octroyée en 4662, cessa.de lui être payée en 1674; elle lui fut de nouveau servie à partir de 1678, mais irrégulièrement. On prétend même (c'est Boursault qui le raconte) que Boileau, quelques mois avant la mort du poète, aurait offert d'abandonner sa propre pension en faveur de Corneille. Louis XIV envoya à Corneille deux cents louis sur sa cassette peu de jours avant sa mort. 11 est donc certain que Corneille ne pouvait suffire à ses lourdes charges; peut-être faut-il en accuser un peu une administration maladroite de sa fortune (1).
Le caractère de Corneille. — Le caractère de Corneille apparaît déjà suffisamment à travers cette courte biographie. 11 faut seulement y ajouter quelques traits : Corneille n'avait rien de l'homme du monde ; il disait de lui-même : « Comme Dieu m'a fait naître mauvais courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits, et plus d'estime que d'établissement (2). » La Bruyère a donné un excellent portrait de Corneille, en 1690, six ans après sa mort, dans ce passage célèbre : « Un autre (3) est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation ; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient ; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. Laissezle s'élever par la composition : il n'est pas au-dessous d'Auguste, de Pompée^ de Nicomède, dlléraclius; il est roi, et un grand roi ; il est politique, il est philosophe; il entreprend de faire parler des héros, de les faire agir; il peint les Romains ; ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire. » Évidemment, les cohtemporains ont été frappés d'un contraste, chez celui qu'ils appelaient le bonhomme Corneille^ entre l'individu et son génie. Par là. Corneille, citoyen paisible et timide, marguillier de sa paroisse, père de famille se ruinant pour ses 'Mifanls, est tout l'opposé d'un poète romantique. 11
(1) Mais on raconte encore l'histoire du souîici. En 1852, un érudit publiait à Rouen une lettre d'un bourgeoi:i de cette ville, écrite en 1674. à Paris, et dont le passage principal est celui-ci : « J'ai vu M. Corneille, notre parent et ami... Nous sommes sortis ensemble après le diner, et, en passant par la rue de la Parcheminene. il est entré dans une boutique pour faire raccommoder sa chaussure qui était décousue. 11 s'est axsis sur une pl.inche,et moi auprès do lui ; et, lorsque l'ouvrier eut retait, il lui a donné trois pièces qu*il avait dans sa poche. J'ai pleuré qu'un si grand génie lût réduit à cet excès de misère. • Théophilo (lantier a brodé sur ce thème une poésie très célèbre, où les revendications romantiques, a la Vigny, ont beau jeu. L'anecdote n'est plus acceptée aujourd'hui comme authentique. Voir F. Bou^fET, Points obsnii^ de la vie de Corneille (2* partie, chap. v). Paris, 188S.
(2) Avertissement an lecteur, éd. de 1044.
(3) 11 vient de parler de La Fontaine (chap. ix, Des jugements).