‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 158 sur 408 · L'ABBAYE DE PORT-ROYAL. — PRINCIPAUX ÉCRIVAINS JANSÉNISTES · texte numérisé non relu

L'ABBAYE DE PORT-ROYAL. — PRINCIPAUX ÉCRIVAINS JANSÉNISTES

bb«ye de Port-Royal. — Dans la vallée de Ghi^rrcuse, à six lieues de Paris, existait, di;pui9 le IrciiiÈmc siècle, une abbaye de femmes de l'ordre de Citcaux. En 4C02, Angélique Ariiauld, fille d'Antoine Arnauld, célèbre avoc.it au l'arlcmcnl de Paris (1 ). en fut non)mécabbesse. Elle ne semblait avoir aucune vocation, cl rien ne pouvait faire prévoir qu'elle dût réfornicr la vie très mondaine de co couvent. Mais, en 1008, un sermon prêché par un capucin de passage, et qui p.irla avec force sur la bea.ulé de la vie religieuse, lui toucha le cuDur A tel point qu'elle résolut de ramener *"" (tiHK-l^s). " ^^n abbaye fi la striclo observation de l'ancienne règle.

Elle éprouva d'ubord de sérieuses difficultés, même <te ta part de sa ramille A qui elle se vit obligée d'inlerdire la libre entrée de la mai.son (2). (*eu h peu, elle arriva à réformer plusieurs abbayes de son ordre, et elle fonda à Paris, en IG'25, une nouvelle maison (3). En 1633, la mère Angélique commença à prendre pour directeur de ses religieuses Duvergler de Hauranne, ahl>é de Saint-Cyran (I."i8l-1G43). C'est par lui que le Jansénitme pénétra i Porl-Hoyal.

Les Messieurs de Port-Royal. — L'abbé de Saint-Cyran réunit à Port-Royaldes-Champs un certain nombre de pieux laïques, résolus à vivre dans la plus stricte observance ilu christianisme, et qu'on appela au dix-septième siècle : les Messieurs de l'art-Ruyiil. On y vil venir plusieurs membres de la famille Arnauld: l'aJné des fils d'Aiiloine. l'avocat (f 1619), Arnaufd d'Andilly, s'y retira en 16*5,

Jtp«r

n pUi.

avaar d* ItloIvaniU

PASCAL El PORT-ROYAL

iSi

et consacra les trente âeraiëres années de sa vie à des Iravaux d'érudition et de théologie. U eut pour fils Pomponne, qui fut ministre, et mêlé au procès de Fouquet (voir Leltrei de Mme de Sévigni). — Un outre flis d'Arnauld d'Andilly, j^rnauld de Luzancy, avait devancé son père à Port-iloyol, —Trois de SCS neveux s'y étaient également établis : Antoine Le Maître (1608-1658), le plus grand avocat du dix-aepliémc siècle, qui, à l'flge de vingt-neuf ans, renonça aux succès du barreau, et se consacra aaxpelilea écoles de Port- Royal ; — laaac Le Mai- Ire ou Le Mailre de Sacj (1613-1684), qui fut prêtre, et BURiônierde Port- Royal; il fit, entre autres traduclions, celle de la Bible, sLsouvcnt réimprimée; — Le Maître de Sêricourt, le troisième neveu d'Arnauld d'Andilly mourut jeune.

Mais le plus fameux des Arnauld fut le vingliéme et dernier enfant dd l'avocat, celui qu'on appeU LE GRAND ARNAULD (1619- 169*). Devenu prêtre à vingt-neuf ans, et docteur do Sorbonne, Arnauld se distingua en 1643 par la publication

d'un petit opuscule, De la Fréquente Communion, qui le mit aux prises avec les jésuites. Il se rallia, avec tout Port-itoyal, auxdoclrincsdc Janséniussur la grâce (que nous allons exposer plus loin) ; et, en 1656, pour deux lettres écrites à un duc et pair {le duc de Luynes) (1), il fut solennellement exclu de la Faculté de

liicds[iiDCODrt,ainl d* Port-Rojral, l'âi iapr*lail«qu'il»Bit u flJU pangionni Bux Isttrs) H dw) de Ldjdm, Agilsmsi

lit vu reluserJeisacramanls parle coré de Siint-Snlre au couient de Port-Hojral, Sur oa retna, Arnaold ; ami d* Part-Ilo;al (St rtvrwr al 10 juillat IWS).

H58 LA LITTÉRATURE FRANÇAIi>E

théologie. A partir de ce jour, Arnauld écrivit une foule d*ouvrages de contro- Yerse et d'éducation ; parmi ces derniers, on connaît encore la Grammaire et la Logique de Port-Royal, composées en collaboration avec Nicole. En 1679 il s'exila, et il mourut à Bruxelles, en 1694. Le Grand Arnauld, admirable pour son caractère, logicien impitoyable, très érudit, n'a laissé, de Taveu de ses plus fervents amis, aucune œuvre française vraiment achevée et digne de durer.

Au contraire, on pourra toujours relire quelques pages de NICOLE 0625-1695), sinon de ses nombreux ouvrages théologîques, au moins de ses Essais de morale (1671). N'oublions pas la part prépondérante de Nicole dans l'enseignement donné par les Petites écoles de Port-Royal. C'est lui aussi qui aida Pascal dans la documentation des Provinciales^ et qui traduisit Touvrage en latin sous le pseudonyme de Wendrock.

Citons encore L ANCELOT (1615-1695) qui composa pour les Petites écoles de Port-Royal le Jardin des racines grecques,

p Le Jansénisme. — Toutes les philosophies et toutes les religions considèrent

»f comme un problème des plus difficiles et des plus importants, celui de la liberté humaine, La religion chrétienne pose ce problème de la façon suivante : Thomme, déchu par le péché originel, est incapable par lui-mômc de mériter; il ne saurait y parvenir que si Dieu lui envoie la grâce, don gratuit que Thomme doit à Jésus-Christ rédempteur. Mais dans quelle mesure obtenons-nous la grâce? Dieu nous Taccorde-t-il chaque fois que nous en avons besoin? Nous suffit-il de la demander? Et d'autre part, comment l'homme conserve-t-il son libre arbitre si Dieu, qui est tout-puissant, lui accorde ou lui refuse à son gré ce secours indispensable? — On conçoit à quel point les théologiens ont dû disputer sur cette question, — Saint Augustin, au quatrième siècle, cul à lutter contre Pelage, qui soutenait que l'homme n'a pas besoin de la grâce ; à l'autre extrémité, en quelque sorte, se placent ceux qui soutiennent que l'homme n'a aucune liberté, qu'il est prédestiné par Dieu, et que, quels que soient ses efforts et sa vertu, il est d'avance sauvé ou damné. Les théologiens orthodoxes ont discuté et discutent encore librement sur le degré de liberté et de grâce accordé à l'homme : les disciples de saint Thomas {thomistes) donnent un peu plus à la grâce : ils continuent la doctrine de saint Augustin; les disciples du jésuite Molina {molinistes) donnent un peu plus à la liberté. Or, on comprend qu'il suffise de forcer un peu l'une ou l'autre doctrine orthodoxe pour toucher à l'une ou à l'autre hérésie.

11 arriva précisément à Janssen, évoque d'Ypres (dont le nom a été latinisé en Jansénius), de défendre jusiju'a l'exagération la doctrine sur la grâce de saint Augustin. Mort en 1638, Janssen laissait en manuscrit un gros ouvrage latin, AugustinuSf qui fut publié en 1640. Ce livre fut examiné, comme tous les écrits théologiques, par les docteurs de Sorbonno, qui en tirèrent cingproposi/ton^ hérétiques, déférées par eux à la cour de Rome et condamnées. Les molinistesy en

PASCAL ET PORT-ROtAL 353

effet, étaient en majorité à laSorbonnc et ili avalent cm démêler, dans l'Augut iinui, une tendance dangereuse à la prédestination : ils n'accomplissaient en cela que leur devoir de théologiens; et miïinc il faut ajouter que, en cherchant à préserver, dans toute la mesure où l'orlhodoiie catholique le leur permettait, les droits de la liberté humaine, Ils élaient dignes de sympathie.

Mais l'abbé de Saint-Gyran, directeur spirituel de Port-Royal, avait été l'ami et le collaborateur de Janssen. Il avait pénétré de ses doctrines l'abbé Singlin, son (econd, et tous ies Arnauld; et 11 était loyalement persuadé de la parfeilo légitimité des doctrines de l'Augustinus. Aussi, quand les cinq propositions eurent été extraites du livre, et condamnées, les partisans de Janssen déclarèrent-ils « qu'ils condamnaient, eux aussi, avccRome,Icshéréaies contenues dans les propositions, mais qu'ils niaient que les propositions fussent dans l'Augastinas o. Ce qui voulait dire : « Nos ennemis les jésuites

ont forcé ou faussé le sens du livre, de ce livre duquel ils savent que nous enseignons la doctrine; ils veulent nous rendre suspects et nous perdre, en nous faisant soupçonner d'hérésie. » Alors, il y eut dans cette querelle une double question : celle de droif, et celle de/ai(. Sur la première, les Jansénistes se déclaraient soumis d'avance ; ils afTirmaicnt ne point dépasser, dans leur doctrine de la grâce, celle de saint Augustin et de saint Thomas. Sur ta seconde, ils étaient irréductibles (1).

(1) Sqt ïenliletr

uai propoillloiu il «liai ■< oroli qa« ]■■ propoùtioiu

La casuistique. — Une troisième question vint se joindre aux deux premières, celle de la casuistique. Les Messieurs de Port-Royal, sous la direction d'hommes comme Saint-Cyran et Singlin, pratiquaient la religion la plus austère. Ils étaient de véritables ascètes; solitaireSy ils avaient en abomination la morale mondaine qui leur semblait en contradiction absolue avec la religion chrétienne. Leurs adversaires, les jésuites, qui étaient, entre tous, les confesseurs à la mode, se montraient plus indulgents. Ils avaient raison de chercher à rendre la religion aimable et douce ; ils avaient tort, s'ils le faisaient par ambition de corps, et pour s'assurer un plus grand nombre de pénitents, que leur facilité relative attirait et retenait. Pour former, dans leurs noviciats, des confesseurs habiles, prévenus d'avance de tous les sophismes que peut inventer un pénitent, capables d'examiner et de résoudre les cas de conscience les plus variés, ils avaient écrit des livres de casuistiquey où, sur chaque péché, des exemples nombreux étaient proposés et discutés. Aux yeux de tous les catholiques, la casuistique est en soi légitime; elle apprend au confesseur à estimer le péché qui lui est avoué, et surtout à subordonner son absolution à telle ou telle promesse formelle de la part de celui qui la sollicite. Ce n'est donc pas la casuistique en soi que Ton doit flétrir, pas plus que la procédure, ou la médecine légale; c'est 'l'abus qu'en faisaient peut-être certains jésuites qui en arrivaient, par des subtilités coupables, à fausser la conscience de leurs pénitents, et, par une complaisance intéressée, à permettre la pratique de la religion à ceux qui rusaient avec Dieu (4).

Il ne faut jamais oublier, quand ou juge Pascal comme adversaire des casuisles, que Pascal ne se plaçait pas, comme Voltaire ou comme tel critique contemporain, au point de vue de la morale rationaliste et laïque; mais que Pascal parlait au nom d'un catholicisme plus sévère, qu'il se confessait lui-même, et pratiquait (( la soumission totale à son directeur » (M. Singlin) ; et qu'il accusait surtout les jésuites de considérer comme péchés véniels ce qu'il voulait que l'on trait A t de péchés mortels. Il serait donc possible que Pascal désavouât, s'il pouvait les connaître, ceux qui le félicitent le plus aujourd'hui de son antagonisme contre les jésuites. Mais tout de môme il aurait tort, en ce sens que toutes les morales dignes de ce nom sont solidaires, et répudient comme la vraie morale chrétienne, les faux-fuyanls et les accommodements , pour ne point parler des restrictions mentales,

« La prét«nduo question de fait est une illusion grossière et odieuse. Personne ne dispute réellement pour savoir quel est le vrai sens du texte de Jansénius. Jamais texte ne tut si clair, si développé, si incapable de souffrir aucune équivoque. Le même système saute aux yeux et se trouve inculqué presque à chaque pas. » Les jansénistes pouvaient-ils l'ignorer? N*auraient-ils pas agi avec plus de sincérité en reconnaissant que les propositions, si elles n'étaient pas mot pour mot dans Jansénius, étaient bien d'accord, au tond, avec sa théologie très clairement systématique 7 Ils préférèrent se perdre en d'inextricables ar^ties. On souffre de voir un Pascal s'abaisser à ces chicanes ; mais Arnauld lui avait donné l'exemple. » F. Hémon, Cours de littératurûy Pascal, p. 6 (1) Sur cette délicate question de la casuistiqttey on trouve une excellente disoussion dans : Henry MicuxL, les Provinciales, introduction (Paris, Belin).

PASCAL ET PORT-nOYAl.

Pascal fut suivi, dans sa campagne, par les curés do Paris et de Bonen, qof go réunirent pour obtenir du pape la condamnation de f Apologie de» casuules, écrite par le P. Pirot; et l'assembite générale duciergé de France agit de même.

Suite de l'histoire de Port-Royal. — Noos avons laiasi} iliîstoire de II célèbre abbaye au moment où s'engage la querelle du Jansénisme. Il convient de terminer celte liistoirc, avant de noua arrêter à Pascal.

On a vu que Arnauld s'était fait expulser de la Faculté de ttiéologie en 16S6. Pressé par ses amis de se défendre en portant la question drvant le monde. Il composa une sorte de mémoire qui, de l'aveu même de l'auteur, n'était pas destiné à Taire sensation. Cest alors qu'il aurait dit à Pascal, entré l'année précédiinlc à Port-Royal :

. « Vous qui êtes jeune, vous devriez fairequelquc chose, n Pascal se mil à l'œuvre, et écrivit du 93 janvier 1636 au34mars16571csdizhuit Proftncialcs; nous verrons quel en fut le succès.

Cependant, en 1656, Port-ltoyal avait été profondément ému et

soulenudans sa résistance par le « miracle delà suuile Ivpiueu. Mlle Périer, nièce de Pascal, pensionnaire h Port-Roïiil do Puris, était otlcinte d'une listiilc lacrymale ; elle fut guérie par l'attouchement d'une relique, une épine de la couronne portée par le Christ pendant la Passion, Les jésuites écrivirent contre ce miracle ; les religieuses et les Messieurs y virent une intervention divine en faveur de Port-Royal.

En 1661, on voulut obliger les Messieurs et les religieuses à signer le/ermulaire dont les termes essentiels étaient : « Je condamne de cœur et de bouche 1" doctrine des cinq propositions de Ck>rnélius Jansénius, contenues en son livre intitule Aagastinas... laquelle doctrine n'est point celle de saint Augustin, que Jansénius a mal expliquée contre le vrai sens de ce docteur, n Tout Port-Roynl refusa de signer ce Jormataire. Il en résulta une persécution très vive, et la dispersion des religieuses de Paris. Mais, en septembre 1668, le pape Clément IX.

par la rédaction d'un nouveau /ormu/aîr^, auquel Port-Royal adhéra, assura la paix de VÉglise, Pendant quelques années, Port-Royal retrouva le calme et la prospérité. La duchesse de Longueville, sœur du Grand Gondé, se retira dans Tabbaye de Ghevreuse ; son crédit soutint Port-Royal. A sa mort, en 1679, la persécution recomtnença. L'archevêque de Paris, Harlay de Ghampvallon, réduisit le nombre des religieuses, et leur défendit de recevoir des pensionnaires. Son successeur, M. de Noailles, était dans des dispositions bienveillantes ; c'est pour lui que Racine rédigea, en 4697, son Abrégé de V histoire de' Port-^RoyaL Mais tout se gala en 1706, les religieuses ayant refusé d'adhérer sans restriction à une bulle du pape Glément XI sur le Cas de conscience. En 1709, les religieuses furent chassées de Port-Royal-des-Ghamps ; et, en 1710, la célèbre abbaye était détruite par ordre du roi (1).

Page 1