‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 163 sur 408 · III. — BOURDALOUE · texte numérisé non relu

III. — BOURDALOUE

Bossuet prêcha sa dernière station à la cour en 1G69. Le jour même où il descendait de la chaire royale, le 25 décembre, Bôurdaloue se faisait entendre à Paris pour la première fois, dans la chapelle de la maison professe des Jésuites. Dès ses débuts, il obtint un prodigieux succès. Aussi fut-il immédiatement appelé à la cour, pour l'Avent de 1670.

La prédici|tion à la cour. — Chaque a<Miée, pendant \\\vent (de la Toussaint à Noël), pendant le Carême, et aux grandes fêles comme l'Ascension, la Pentecôte, l'Assomption, la cour tout entière assistait à des sermons, dans la chapelle du cliàteau où elle résidait. (Les principales sont le Louvre, Saint-Germain , Versailles.) -^ Louis XIV choisissait lui-même ses prédicateurs. A la fin de chaque Carême, le grand aumônier lui présentait une liste des sermonnaires les plus suivis. Le roi examinait les noms et les litres, écoutait les recommandations, prétait l'oreille aux bruits du dehors (1). Enfin, U désignait deux orateurs, l'un pour l'A vent, l'autre pour le Carême. Ceux-ci couscrvaicnt le titre de prédicateur du roi (2).

Succès ûp Bo|ir4aioue. — Il était d'usage de ne pas appeler plus de trois fois le même prédicateur à la cour. Bossuet y prêcha quatre fois, le Carême en 1662 et en i666, et l'Avent en 1665 et 1669. Bôurdaloue y revint jusqu'à dix fgis. U prêcha devant le roi les Avents de 1670, 1684, 1686, 1689, 1691 et 1693 — et

(5) C'est ainsi que Louis XIV demanda un jour à Boileau : — « Qu'est-ce donc que co P. Le Tourneux qui prêche à PariM, tout le monde y va. — Sire, repondit le satirique, on court toujours à la nouveauté ; c'est un prédicateur qui prêche rÉvangite. »

(2) Voir l'ouvrage do l'abbê Uureu les Orateurs saa'és à la cour de Louis XlVy 2 vol., Didier.

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les Carêmes de 1672, 1674, 1675, 1680 et 1682. — Nous avons peine à nous expliquer que le dix-soptièine siècle ail préféré Bourdalouc à Bossuet. Ce dernier occupe aujourd'hui si inconlcstablemeni le premier rang, qu'on éprouve une véritable déccplion en constatant que Bourdaloue obtint, comme sermonnaire, un succès beaucoup plus vif. Quelle explosion d'enthousiasme à Tapparitionde Bourdaloue I On le voit surtout par la correspondance de Mme de Sévigné. Ne disons pas que c'est là peut-être un caprice de goût de l'incomparable marquise. Car, avant d'avoir entendu Bourdaloue, elle ne fait que rapporter les bruits de la cour et de la ville, les on dit : a 11 passe -toutes les merveilles passées... il prêché divinement... Il semblait que personne n'eut encore prêché I » Elle redouble d'admiration quand, devenue une de ses habituées, elle va en Bourdaloue, « Il m'a souvent ôté la respiration, dit-elle, par l'extrême attention avec laquelle on est pendue à la force et à la justesse de ses discours ; et je ne respirais que quand il lui plaisait, de finir. » Et ailleurs: u Bon Dieu, tout est au-dessous des louanges qu'il mérite I » Elle admire beaucoup Bossuet, mais jamais elle n'en parle en ces termes. 11 faut donc bien, encore une fois, admettre que le dix-septième siècle a préféré les serinons de Bourdaloue à ceux de Bossuet. Cette opinion est d'ailleurs confirmée par Voltaire, qui dit {Siècle de Louis XIV, chap. xxxii) : « Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente, fut le P. Bourdaloue, vers 16G8... Quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. »

Raisons de ce succès. — Pour expliquer cette préférence, il y a des raisons très claires. La première, c'est que Bourdaloue écrivait avec soin son discours d'un bout à l'autre, et le récitait avec beaucoup d'art. 11 emportait même avec lui son manuscrit pour le consulter au besoin." De là, une grande sûreté de parole, aucune de ces négligences qui échappent dans l'improvisation à l'orateur le plus exercé. Or, l'auditoire était très difficile sous ce rapport ; il y avait là ious ceux qui, la veille, fréquentaient chez Mme de Hambouillet, et qui applaudissaient Racine. Le goût, sous l'intluencc des Précieuses et des écrivains formés à leur école, s'était épuré jusqu'au raffinement.

D'autre part, Bourdaloue se place au niveau de ses auditeurs ; au lieu de chercher à les entraîner avec lui, d'un élan, jusqu'aux suprêmes contemplations, il descend au milieu d'eux; il leur dit : « Je vous connais ; voici quelles sont vo:; passions, quels sont vos vices, vos travers, vos lâchetés... » Et il fait des por<rfii<5, il analyse les cnnirs, il prend sur le vif l'existence du courtisan pour y opposer les leçons de l'Évangile. Or, qu'est-ce que la cour ? un milieu où chacun se connaît, se critique, se dénigre. Inutile de décrire ce pays, après La Fontaine ellji Bruyère.

Non pas, certes, que l'austère et vertueux jésuite ait jamais cherché la vaine gloire de ce inonde. 11 était convaincu qu'en niellant à nu les plaies de râinc en trayant, d'après son expérience de confesseur, des portraits fidèles et vivants

BOSSUET ET LES PRÉDICA TEUfiS

de tous les vices, et m indiquant les moyens de panser ces plaies et de guérir Cfs passions, it convcHirait un plus grand nombre do ses auditeurs. Esl-cc sa faule si, au lieu de dégager et de s'ap|iliqiier ii cux-mfmes la leçon cnorole qui était la conclusion de tout le sermon, les courtisans claienl a l'affût des moindres allusions, et clicrchaicnt un plaisir mondain, une satisfaction souvent haineuse, dans des paroles qui prétendaient ne leur enseigner que la charité et la vertu ? Toutefois, l'actualité voulue lient une grande place chez Uoui'dalouc, comme nous le verrons en énuinérant ses principaux sermons. Mme de Sévigné disait i II 11 Trappe comme un sourd... Sauve qui peut 1 1> Parfois il fit scandale. Quelques-uns se récriaient conlrc des leçons qui semblaient les viser trop directement. Mais ce scandale même était une raison de succès.

Ce n'est pas tout, et ce qui nous gi\te Uourdalouc le rendait plus admirable encore pour les auditeurs de JG70. Il raisonne toujours; il raisonne trop, disons-nous. Rien pour l'imagination ; rien pour le cœur. On ne sait en vérité

ai c'esl là de l'éloquence ou de la géométrie. Bourdaloue excelle à diuiser un sermon ; il pousse même cet art si loin que ce qui devrait secourir l'auditeur linit par l'embrouiller. La Bruyère, dans son chapitre De la Cltaire, et Fénelon, dans ses Dialogue» tur l'iloqaenct et sa Lettre à l' Académie, font allusion h ce défaut de Bourdaloya. Or, dam la istwnda moitià du diit-KpliNnia siècle, la raison était

Il iitir Jûuvenel

légende.

xUdéal de tous les esprits ; sous Tinfluence de Descartes, le sentiment lui avait peu à peu cédé la place. Mais raison et raisonnement sont dilTérents et parfois contradictoires. Ce fut Terreur des contemporains de Bourdaloue et d'Arnauld ; ils dirent le grand Bourdaloue et le grand Arnauld ; ils n^ont pas dit le grand Bossuet, ni le grand Racine.

Les Sermons de Bourdaloue. — Parmi ses meilleurs sermons, il faut citer : la Pensée de la mortf le Respect humain, V Ambition, le Devoir des pères (où il s'élève avec force contre les vocations imposées aux cadets de famille) (4), VHypocrisie (discussion très intéressante de la question du Tartuffe , c'esl-ù-dire de l'opportunité d'altaqucr au théâtre l'hypocrisie) (^2)yV Aumône Je Pardon des injuresy la Sévérité évangélique (où l'on voulut voir le portrait de M. de Tréville, capitaine des mousquetaires, qui vcnail de se retirera Port-Royal), la Médisance (réponse aux Provinciales)^ le Jugement dernier (3), les Divertissements du monde (4), la Restitution (5). En tout, nous avons de lui quatre-vingt-cinq sermons, dont le texte, publié après sa mort par le P. Bretonneau, n'offre pas d'absolues garanties d'authenticité.

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