‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 169 sur 408 · IK^^^^^B · texte numérisé non relu

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dans les portraits (1),

annonce l'aulcur prochain des Maximes. — Des éditions tronquées et fautives des Mémoires de La Rochefoucauld parurent seules de son vivant, à Rouen et en Hollande. .\près sa mort, on en publia des fragmenls authentiques, mais encore mêlés h d'autres mémoires. Enfin, c'est de nos jours (1874),

(l) Mentaux chaii

• eycl», p. 1

que rédition des Grands écrivains (Hachette) nous en a donné le texte définitif.

Comment La Rochefoucauld a composé ses Maximes. Les éditions. —

En 1656 1 quand La Rochefoucauld revint à Paris, Mme de Sablé habitait place Royale (place des Vosges). Elle avait été môlce à la Fronde. Mais son humeur politique s'était assagie ; elle n'était plus que malade imaginaire, excellente maîtresse de maison, et femme d'esprit. Son salon réunissait des hommes de lettres, des savants, des théologiens et de grandes dames : Tabbé Esprit, l'abbé d'Ailly, le jurisconsulte Domat, la maréchale de Schomberg (Mlle de Hautefort), M. et Mme de Montausier, la comtesse de Maure, la duchesse de Longueville, etc. En 1659, Mme de Sablé se retira au faubourg Saint-Jacques, dans un hôtel attenant à Port-Royal. Les habitués de soi\ salon en apprirent vite le chemin, et plusieurs de ces messieurs l'honorèrent de leur présence : on y vit Arnauld, Pascal et Nicole.

Chaque salon avait son genre ou sa manie. Chez la Grande Mademoiselle, on faisait des poriraits; chez Mme de Sabié, dvts maximes. On proposait une opinion, sur un sujet de morale courante; chaque invité la discutait. Puis on s'exerçait, entre deux séances, à mettre par écrit son sentiment, et à lui donner un tour bref et piquant. Tous s'y appliquèrent. C'est ainsi qu'on vit paraître plus tard les Maximes de Mme la marquise de Sablé^ publiées par l'abbé d'Ailly qui y ajouta les siennes; celles de l'abbé Esprit; celles de Domat, de Méré, etc. Tous y réussirent plus ou moins. La Rochefoucauld y réussit mieux que les autres, voilà tout.

La première édition des Maximes parut en 1665, sans nom d'auteur. Elle était précédée d'un Discours (longtemps attribué à Segrais) (1).

La morale des « Maximes ». — Quand on a lu quelques-unes des maximes de Mme de Sablé, de l'abbé d'Ailly, de Tabbé Esprit, etc., on n'est plus du tout surpris ni scandalisé par la morale de La Rochefoucauld, et l'on juge que c'est peut-être une naïveté que de se creuser la tôle pour expliquer, par la vie et par le caractère de l'auteur, une philosophie qui était commune à tout un salon. D*autre part, quand on voit, d'édition en édition, La Rochefoucauld lui-même atténuer et adoucir sa théorie de l'amour-propre (autrement dit, y renoncer), on est amené à penser qu'il n'y tenait guère, et qu'il est bien inutile de cons-

(1) Cette première édition comprenait 316 maximes. — Dans la seconde (1666) plusiears maiimes avaient été supprimées ; on n'en trouvait plus que 302. — Kn 1671, troisième édition : 341 maximes. — En 1675, quatrième édition : 413 maximes. — La cinquième édition (1678), la dernière revue par l'auteur, contient 504 maximes. — Aujourd'hui, c'est le toxto do 1678 que l'on réimprime. On le fait cuivre de Réflexions diverses, dont quelques-unes avaient déjà paru en 1731, d'après on maausonl «Minservé par ia iamilla (&• La RoehaUuaanldt au «hitsau do la JElo«ba*Uuyoa.

LEH MOR\USTi:!i MOVOt/Y.?

(ruirodc boaiix un philosophe qui sV.itilcjii^ liii-iiièiiic.

Miiiâ ciinii, piiisiiiio le iinm de I.n Ittithifoiicaiildcsl ■'(■slùnltacliii à un syslL'iiic, doiil il a, niîcux que li's autres, formule les préceptes et les coiisitléranU, nous devons l'exposer brlÈvcmrnt et le discuter, sans oublicrqu'il nous faut le prcndi'e dans la première édition.

Le fond de ce système est résumé dans lamaximeii''I71 :til.e.> vertus se perdent dans l'inlérél, comme les neuvFsseporilrntdans

lonncmcntsou do fairedelavorlucusc éloquence pour réfuter

Ini

. Et 1

q I u' 1(1 ues n/ipliralions :

N» il : « La m.xlération di's pi'rsonni's

heure

ient du

lalnie que In botnie fiirtuiie donne à leur liinmiur. » — N* 78 :

■I L'amour de In juslice ii'eM que lac rainle de souflrir l'injuslico. » — N" 1-2-2: « Si nous résislous à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force, n — ViriS: «Onaimcmieu; N" lifl: « Le ivfusdesli « La vertu n'irait piis si

dire du mal de si

êni'e que de n'i'n parliT point. i> — i'ÈIre loué deux lois. » — N" 200 :

; lui lenail conipagniu (I). » —

412 LA LfTTÉ RATURE FR.WÇAiSE

N* 248; « La magnanimité méprise tout pour avoir tout... » Bref, ce que le monde, ce que nous-mêmes nous prenons pour des vertuSy n*est que vices dégainés : i'amour-propre, au sens d'amour de soi, nous donne le change sur les motifs de nos actions (1).

Cet amour-propre^ c'est ce que Spinoza appellera : u la tendance de Télrc à persévérer dans Tèlre ». Cest une condition de notre existence pliysique et morale. Et nous avons beau faire, cette loi est fatale; elle est à Thomme moral ce qu*est la pesanteur ou l'attraction dans le monde physique; elle crée Téquilibrc social. Mais alors, faut-il conclure au déterminisme, à Tabsence de toule liberté, ou à la légitimité des égoïsmes féroces ? La conclusion serait exagérée. Car voici comment on peut raisoimer : — a) Rien ne romprait davantage Téquilibrc de la société que le déchaînement des égoïsmes. La vertu, au sens de sacrifice de soi, est un élément nécessaire, une des deux forces qui maintiennent l'univers moral. — b) Nier que cette vertu exlsle, c'est nier un fait. Mais elle n'est jamais absolue, ni pure. Elle ne peut Tétre, parce que nous sommes des êtres bornés, finis, et en même temps des êtres qui veulent vivre et ne peuvent enlièrement abdiquer ce désir ni ce besoin. — c) De quelle nature sera donc la vertu humaine? Elle entrera, pour une part plus ou moins grande, dans nos motifs d'action. Et cela suffira pour nous donner du mérite, parce qu'il nous faut un effort sur nous-mêmes, pour abandonner si peu que ce soit de nos tendances naturellement égoïstes. — d) La Rochefoucauld raisonne donc d'une façon spirituelle, mais naïve et courte, quand il démasque les vices qui expliquent nos prétendues vertus. Le vrai devoir du moralisle était plutôt de nous apprendre quel est le degré de vertu qui entre dans telle ou telle de nos actions, et comment nous devons faire pour monter d'un degré inférieur à un degré supérieur, U pouvait chercher à évaluer la vertu et le vice, à les doser pour ainsi dire; et cette chimie morale serait instructive. -^ e) Il aurait dû sur* tout nous appi'endre à établir une hiérarchie entre les motifs. Ainsi, i| écrit: a La vertu n'irait pas si loin ^ï la vanité ne lui tenait compagnie. » Mais qu'entcnd-il par cette vanité ? Est-ce la satisfaction intime que donne la vertu ? Estço, chex un enfant, le désir de contenter ses maîtres ? chc^s un soldat^ le désir de contenter ses chefs, ou d'être récompensé ? Est-ce, chez, une dame quêteuse, U lifitUfACtiofi de se inonlrer en public? Vous conviendrez que voilà des motifs Iras dlflTérafihif Lfts uns «ont inesquins; les autres comportent tout ^e même une part de sacrifice, puisqu*il faudra que l'enfant travaille, que le soldiit expose sa vie, etc. De sorte que la vraie leçon à donner aux hommes est peutêtre de leur dire : w Votre nature est si bornée que vous ne sauriez être vertueux sans motifs. Mais, du moins, pesez ces motifs d'action, et choisissez ceux qui vous innposcnt gn sacrifice, »

Ainsi, la philosophie de La Rochefoucauld est un peu courte et superficielle.

(1) Morceaux choisiSy 1" cycle, p. 1G6 ; — Id., 2* cycle, p. 447.

Elle nous apprend bien à démasquer autrui; elle ne nous donne, aucune règle de conduile. Tout de mcine, elle nous enseigne quelque chose, et nous allons enfin trouver son utilité. La plupart des moralistes analysent nos vices ; or, nous savons bien que le mal est le mal, et qu'il faut Féviter. La Rochefoucauld s'adresse à ceux d'entre nous qui se croient vertueux; il leur dit : « Vous vous imaginez que vous pratiquez la clémence, la modération, la charité^ etc. Mais allez au fond de vous-mêmes. Demandez-vous pourquoi, sous quelles influences, et pour qui vous pratiquez cette vertu. Vous découvrirez dans votre cœur des raisons mesquines et honteuses. » Et voilà le grand service que peut nous rendre La Rochefoucauld. 11 nous oblige à être sincères avec nous-mêmes; à faire un examen de conscience scrupuleux, et à rougir de nos vices déguisés. Il combat notre hypocrisie intérieure. C'est par là qu'il est chrétien et janséniste. On ne songe peut-être pas assez que le salon de Mme de Sablé avait une entrée sur Port-Royal, et que cette excessive sévérilé de la marquise et de ses amis ressemble beaucoup à celle d'un Saint-Cyran ou d'un Pascal.

Vart dans La Rochefoucauld. — Mais si La Rochefoucauld n'a guère fait qu*accepter une philosophie commune à tous les hôtes de Mme de Sablé, il est le seul qui ait su lui donner un tour définitif. Il était né grand écrivain. Rien ne le prouve mieux que les rédactions successives des mêmes maximes; il n'atteint parfois que dans la cinquième édition à cette forme exquise et concise qui seule devait le satisfaire (I). Sa préoccupation, peut-être parfois trop visible, est de balancer exactement sa maxime, de lui donner la force d'une antithèse, ou l'attrait d'un paradoxe. Être clair, et en même temps obliger à réfléchir, tel est son idéal. Le plus souvent, il l'atteint. Rien n'e^t plus ferme, plus net, plus limpide qu'une maxime de La Rochefoucauld; mais, à la satisfaction première que nous a donnée celtes clarté, succède l'inquiétude salutaire de l'esprit qui devine le nombre de réOexions, d'exemples, d'objections, que suppose cette affirmation si tranquille. Aussi peut-on imiter les procédés de La Rochefoucauld ; on atteindra rarement à celte concision pleine de choses dont il a gardé le secret.

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