‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 170 sur 408 · III. — LA BRUYERE · texte numérisé non relu

III. — LA BRUYERE

Vie. — On sait fort peu de choses sur la vie de La Bruyère, et il est à croire qu'on sait à peu près tout. Il est né à Paris, en 4645, dans la Cité. Fils d'un contrôleur général des rentes de la ville, il devint, après avoir fait son droit à lUniversilé d*Orléans, avocat au Parlement de Paris. Puis, il acheta, en 4673, un office de trésorier des finances dans la généralité de Caen. Mais il continua

(i; Lire on exemple de maxime corrigée dan» Morceaux choisis, Z* cycle, p. 44^.

4U LA UTTÉRATUnE FRAVÇAISE

de vivre à Papis, en philosophe y touten restant titulaire de sa charge jusqu'en 4G86. 11 s'est peint lui-môme « vivant dans la solitude de son cabinet », lisant Platon. S'opposant à Clitiphon, l'homme d'affaires, qui ne se laisse pas voir, il dit: w ... Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes: mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'à moi sans me faire avertir... L'homme de lettres est trivial comme une borne au coin des rues(l). » Un contemporain, le chartredx Bonaventurc d'Argonne, et qui ne l'aimait point, commcnle ainsi ce passage: « ... 11 faut avouer que, sans supposer d'antichambre ni de cabinet, on avait une grande commodilé pour s'introduire soimême auprès de M. de La Bruyère. Avant qu'il eût un appartement à l'hôtel de... (Condé), il n'y avait qu'une porle à ouvrir, et une chambre proche du ciel, séparée en doux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur du philosophe, courant au-devant de ceux qui arrivaient, et retournant avec le mouvement de la porte, levait adroitement la tapisserie et laissait voir le philosophe, le vFsage riant, et bien content d'avoir occasion de distiller dans Pespril et le cœur des survenants l'clixir de ses méditations. »

Mais, en 4684, le philosophe^ qui était ami de Bossuet, fut par lui présente chez les Condé, pour y devenir précepteur du jeune duc de Bourbon, pelit-fils du Grand Condé. C'était un jeune homme de seize ans, et La Bruyère ne lui enseigna l'histoire, la géographie et les institutions de la France que pendant deux ans et quelques mois. Il n'y eût pas, je pense, tenu plus longtemps. Le duc avait tous les défauts de la famille, hauteur, brutalité, et il ne gagna jamais la bataille de Hocroy.

Vite libéré de cette tâche ingrate, qu'il remplit d'ailleurs à la satisfaction de la famille et de Bossuet, La Bruyère reste à Chantilly comme gentilhomme de M. le duc... Alors, il a des loisirs, et il *les emploie à observer et à écrire. 11 allait souvent à Paris, chez le libraircfMichallet, pour y voir les nouveautés. Un jour, il tira de sa poche un manuscrit, et dit au libraire: « Voulez-vous me prendre ceci?... Je ne sais si vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. » Cette petite amie était la fille du libraire, une enfant; et ce manuscrit élaitcelui des Caractères. La première édition parut en 1688 ; elle fut suivie de plusieurs autres ; et le libraii*e y trouva si bien son compte que Mlle Michallct eut plus tard une belle dot et épousa M. de Juilly.

Le succès des Caractères valut à l'auteur, comme le lui avait prédit M. de Malézieu, ((beaucoup d'approbateurs et beaucoup d'ennemis ». La Bruyère se présenta à l'Académie française en 1601, il ne fut pas élu; il réussit deux ans plus lard, et son discours lit sensation ("2). Il préparait la neuvième édition de ses Ca-

(1) IjOs Caractères, chapitre vi. Des Biens de fortune.

(2) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 465.

LES MORALISTES MO\DAl\S

racléres, et il travaillail, sous l'inspiration de Bossu»-!, dit-oji, n des DMogues sur te quiélismef lorsqu'il mourut subitement à Versailles, lu 1 1 mai 1G%.

Son caractère. — La Bruyère a clé fort eslimé de ses conlemporain; en exceple ses ennemis littèrairet ) pour son honnêteté et son amabilité.

Saint-Simon dit de lui : <i C'était un fort honnête liom- <ne, et de très bonne compagnie, simple sansriende pcdani, et fort désintércs!>é. » Et l'abbé d'OIivct, dans son Histoire de l'Académie française, écrit :

u On me l'a dépeint comme un philolusopbe qui ne songeait qu'à vivritranquille avec di's amis et des livres; faisant un bon choix des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à une joie modeslc, et injjénieux à la faire nal- li dhiivère

tre ; poli dans ses U'atrèi lo [wrlrail |>«iiit par ^einl-Jean ai grava par Drsvat,

manières et sage

dans ses discours; craignant toute sorte d'ambitions, même celle de monlrer de l'esprit. 11 Orra fait remarquer que ce dernier trait était inexact; mais d'Olivet parle de l'homme et non de l'auteur. —De même, il faut avouer qu'à considérer La Bruyère dans ses livres, il est plul&t un misanthrope.

Les éditions des a Caractères ». — La première édition, paru

Il 1668, por-

lait pour titre : les Caractères de Théophrasie, traduits du grec, avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. La même année, deux autres éditions ne furent que la réimpression de la prcnnièrc, dans laquelle dominaient les maximes morales, et ou il y avait peu de portraits. — La quatrième édition (1689) contenait un grand nombre d'additions ;et pour ne pas entrer dans un détail inflni, disons que, de la première à la huitième, le total des articles avait passé de 4â0 à 1.130. — On adopte aujourd'hui com>ne texte de La Bruyère celui de la neuvième édition, qui s'imprimait au moment même où il est mort, et qui parut en 1696.

La Bruyère tra<||içteur de Théophraste.— Ce Théophraste, derrière lequel s'abrita d'abord si modestement La Bruyère, était un philosophe grec du quatrième siècle avant J.-C, disciple et continuateur d'Aristole. Son nom n'est qu'un surnom, venu de son incomparable éloquence {qui parle comme un dieu). H fut, on tout cas, très célèbre, \5t il avait composé d'importants ouvrages, dont il ne nous reste que des fragments (sur les sciences naturelles), et un recueil de trente portraits ou caractères {V Impertinent y le Complaisant, le Grand Parleur, etc), La Bruyère les a traduits sur un texte défectueux, sans exactitude bien scrupuleuse 1^ (es contresens n'y manquent pas ; le style n'y a pas celle précision pittoresque que nous admirons dans son œuvre personnelle. Mais il n'est pas douteux que ce travail qui trahit l'effort, et que La Bruyère entreprit peut-être (( parainqur du grec », dans la solitude de sa petite chambre de philosophe, ne l'ait conduit k observer lui-même les mœurs de son siècle. Le titre de sa première édition H'cst pas une habileté d'auteur; il montre le chemin qu'a suivi La Bruyère pour devenir un écrivain original.

Ua composition «ians u les Caractères ». — Les Caractères de La Bruyère comprennent seize chapitres : i. Des Ouvrages de Vesprit; ii. Du Mérite personnel: m. Des Femmes ; iv. Du Cœur; y. De la Société et de la Conversation; vi. Des Biens de fortune ; \ii. De la Ville; y m. De la Cour; ix. Des Grands; x. Du Souverain ou de la République ; xi. De V Homme; xii. Des Jugements ; xiii. De la Mode; XIV. De quelques Usages; xv. De la Chaire; xvi. Des Esprits forts. — 11 est impossible, quelque bonne volonté ou quelque subtilité qu'on y apporte, de trouver une suite dans cette nomenclature. Peut-être cependant y a-t-il une gradation entre les chapitres vu, viii, ix, x, où les ridicules de la ville, de la cour, des grands, sont suivis d'un chapitre sur le souverain? — Mais s'il n'y a pas de lien d'un chapitre à l'autre, si La Bruyère a seulement groupé sous, des titres nssez généraux, et selon leur espèce, les notes nombreuses qu'il avait accumulées, il est peut-être vrai que le dernier chapitre, Des Esprits forts, a été dans sa pensée le couronnement de tout l'ouvrage. C'est du moins ce qu'il affirme dans la Pré- Jace du Discours à V Académie jrançaise : « ... De seize chapitres qui le composent (ce livre), il y en a quinze qui,s'attachant à découvrir le faux et le ridicule

qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui alTaibUssent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des prûpnrations au seizième et dernier cliapître, où l'alhùisinc esL attaqué et peul-èlro confondu... » On a fait remarquer Irùs justement que La Bruyère s'est avisa de révéler ce Dlan, à la huiliime édition de son livre, et dans une prérace où il répond aux attaques de SCS ennemis.

Pour nous, quoique le chapitre Det £sprifs/orfgpuigscnous paraître, en effet, une sorte de conclusion,

avoir cherché àcorriger son lecteur de tous les diifauts qui le rendent coupable envers la société, La Bruyère pénètre dans son cœur, et s'attaque k des erreurs plus profondes, il ne nous semble pas que les

pitres noui préparent

au seizième. le uiund coudé, ek 1663

Si, d'ailleurs, nous D'aprèi l'aatampv gravta par Robert Naalauil |lflE3-10TS).

examinons tel ou tel

chapitre en lui-même, nous y trouvons encore moins d'ordre. Mais là, il faut bien distinguer La Bruyère de Montaigne. Celui-ci disserte, avec une méthode apparente, sur un sujet, la mort, le courage, la vanité, mais il dévie, il introduit digression sur digression, et quitte son propos souvent pour n'y plus revenir. La Bruyère est moins décevant. S'il n'établit pas une gradation entre les paragraphes, s'il se dispense des transitions, il ne renferme du moins sous le litre général de son chapitre que ce qui peut logiquement y entrer.

Cette absence d'ordre, dans l'ensemble et dans les chapitres, est l'êfTet d'un art très calculé, La société pour laquelle La Bruyère écrit n'est même plus celle qu'avaient «nthouslasmée les EitaU de Nicole. L'auteur sait ce qu'il peut y avoir

de dédain pour un ouvrage ennuyeux, chez ces « honnêtes gens » qu'il a entendus causer à Chantilly, « recueil des mauvais livres ». Moraliste, il saura se faire lire, en évitant le tour didactique et le ton doctoral. Ses Caractères seront de ces livres que Ton peut ouvrir à la première page venue, qui commenceot partout et ne finissent nulle part, dont on lit une page ou dix lignes à la déroocc, et qu'au retour de la promenade on retrouve ouverts sur sa toilette, comme une boile de dragées que Ton croque une à une, sans qu*il soit besoin d'un gros appétit ou d'un excellent estomac.

La Bruyère peintre de portraits. — La Bruyère a surtout excellé dans le

portrait. — « Je rends au public ce qu'il m'a prêté, dit-il... » Il aobsenré, il a noté : il a ensuite combiné ces traits épars, pour en faire des caracièreSm Mous l'avons dit plus haut : le portrait n'était pas chose nouvelle. Mais qu'on lise quelques-uns de ceux qui composent la Galerie de Mile de Montpensior, ou qui sont insérés dans le Grand Cyrus^ on sera frappé de leur longueur et de la monotonie des procédés. Ici, tout est calculé, ramassé, significatif; pas un trait qui ne soit piquant ; pas un ensemble qui ne soit composé. Tantôt c*ost le eanctèrCf fait d'observations minutieuses, où l'auteur intercale ses réflexions morales : u Que faire d*Égésippe qui demande un emploi... ? » (chap. u), ou« Uénippe est l'oiseau paré de divers plumages... » (chap. ii), ou Chrysippe^ Brgade (chap. vi;. TsmiàlVindlvidu semble se présenter de lui-même à nous, avec son costume, ses gestes, ses façons de parler : ce sont Arrias (4), Théobalde^ Hermagoras, Cydias (chap. v;, Théodecte (chap. viii), le fleuriste (2j, Vamateur de fruits (3) (chap. xiii), etc., et parfois, ces portraits se font pendant : Gtloii, le riche, et Phédon, le pauvre (chap. vi) (4). Tantôt La Bruyère interpelle son modèle : -4ds (Que dites-vous? comment? Je n'y suis pas...) (chap. v), Thèobalde (Je le sais, Théobaldc, vous êtes vieilli...) (chap. v), Zé noble (chap, vi), Ctêsiphon (chap. vi), etc. Mais ii faudrait des pages pour énumérer seulement tous les genres de portraits (5). — Examinez aussi la variété du détail et la précision. Le fleuriste est vraiment dessiné^ pendant qu'il pose, immobile devant ses tulipes. De l'amateur de prunes, les gestes sont analysés comme s'il s'agissait d*apprendre à un acteur comment il doit jouer le rôle : « 11 vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise, l'ouvre, vous en donne une moitié, et prend l'autre... Et là-dessus ses narines s'enflent, il cache avec peine sa joie sous quelques dehors de modestie... » Ainsi pour les gestes de Cydias, pour ceux de Giton et de Phédon.

La lecture de ces caractères et de ces portraits, à la fois si particuliers et si

(1) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 107.

(E) Morceaux choisis^i" cycle, p. 171.

(3) Morceaux ehoisiSt 2* cycle, p. 452 (pai&sage commenté).

(a) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 461.

(5) Morceaux choiêiêj 1*' cycle, p. 168 ; — 2* cycle, p. 46S.

généraux, prouve que les contemporains eurent tort de croire que La Bruyère avait copié exactement des personnages vivants, et raison tout de môme de publier des eiefi. La Bruyère a protesté contre ces attributions, dans la préface des Caraclères et dans celle de Boa Discourt à l'Académie (1). Au fond, Us'enréjouis-

D'aprèa une eilampe gravée par Jean Lepaatre {SeS8-16Si).

Cs bal rut donné par la Roi en 1604, aux lètoi das PlaMrt de nie enchantée, pour Isiquallsi

Maliira compo» le Mariage forcé at la Princeae dEliit.

sait;rien ne prouvait mieux la vérité de ses peintures. Si la malignité publique est seule coupable de ces personn ailles, il Taut ajouter qu'en certains cas La Bruyère indiquait très clairement par quelques traits sinon l'unique modèle, au moins le plus iniportanl : ainsi Irène (chap. xi] est bien Mme de Monlespan, Emile (chap. ii) est le Grand (jondé, Cydias (chap. v) cul Fontenelle, Pamphile (cbap. x) est Dangeau, etc.

Sa philosophie et sa morale. — La Bruyère n'a pas, comme La liochefoucauld, un sysième auquel il lamènc toutes ses observations. Quelques-uns y

volent une infériorité ; d'autres, dont nous sommes, estiment qu'il prouve par là une intelligence supérieure. Mépriser Thumanité, une fois pour toutes» et eu bloc, c'est, quelle que soit la beauté littéraire dont on habille ee mépris, le fait d'une expérience bornée ou d'un esprit étroit, — et généralement de tous les deux. Voir le bien où il est, et le mal, et aussi le ridicule, et chercher à les définir et à les démêler, exige plus de perspicacité. Et, surtout, se refuser d*en imposer par dos affirmations tranchantes, ne vouloir plaire et Instruire que parla recherche patiente et loyale du vrai, c'est le propre d'un moraliste qui songe moins à sa réputation qu'au bien do ses lecteurs.

Or, si La Bruyère est un peintre, comme nous l'avons vu, il est bien avant tout un moraliste. « On ne doit parler, dit-il dans sa préface, on ne doit écrire que pour l'instruction... » Et, dans son premier chapitre, il est plus explicite : « I^c philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits i on démêler les vices et les ridicules : s'il donne quoique tour & ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité dans tout le Jour nécessaire, pour faire l'impression qui doit sei*vir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il a de l'esprit ; mais il leur renvoie tous leurs éloges, qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles : il porte plus haut ses projets, et agit pour une fin plus relevée : il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges et même que les récompenses, qui est de les i*endre meilleurs. » Et comment veut-il les rendre meilleun f Sa philosopliie est à la fois sociale et chrétienne. Elle procède de la follflclHII, du respect que nous devons avoir pour les droits et pour les besoins d'autrui,— * de la charité qui nous poussera à sacrifier nos intérêts et nos égolsmes au bien du prochain, — du sentiment de nos devoin (Vétai^ qui nous obligera aies remplir scrupulousomenl, au lieu d'y chercher de vaniteuses satisfactions. — La Bruyère, qui annonce sur certains points le dix-huitième siècle, n'est pas de ceux qui accusent la société des défauts et dos vices de l'homme ; pour lui, l'homme peut et doit se corriger, et la corruption sociale n'est jamais qu'une somme de corruptions individuelles. C'est par là qu'il est bien chrétien^ à la façon d'un Nicole et d'un Bourdaloue.

Ajoutez-y la délicatesse de ses sentiments. 11 parle de l'amitié, de l'amour, de la pitié, des pauvres gens, en homme qui, sans être dupe, croit à la fidélité et à la bonté.

La Bruyère précurseur du dix-huitième siècle.— Mais ce moraliste intelligent, qui a écrit: « Un homme né Chrétien et français se sent contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus », est lui-même un satirique aussi hardi que clairvoyant. Quand on lit, en particulier, les chapitres Des BienM de fortune, De la Cour, Des Grands, De V Homme, on est presque étonné qu'un écrivain du dix-soptième siècle ait pu s'exprimer en termes aussi sévères, non seu-

LES MORALISTES MONDAINS 42i

lemciil sur les financiers, mais sur la noblcssi; et sur 1rs insUlutions mêmes du pays. Ceux qu'il désigne par Ips leflrcs P. T. S. (les partisans), les fermiers généraux, qui faisaient de scandaleuses fortunes, sont pour lui a des Ames sales, pétries de boue et d'ordure » ; et l'on connaît le mouvement d'éloquence : « Fuyez... relirez- vous... J'aperçois sur la terre un homme avide, insatiable... » On dira que les financiers étaient généralement méprisés. Mais lisez ceci : •< Si

D'apris l'oslsmpa gr^vio par Aveline,

De raneien chdleau il ne tubsiste aujourd'hui que ta partie de gauehe. en contrebas,

appelée la Capitainerie, liàtie par Jean Bulland au xv[' tiècle.

le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : c'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s'il réussit, ils lui demandent sa flltc (1). » Et comparez le mot célèbre de Mme de Grignan sur le mariage de son fils (2). — Les grands, il les juge inutiles, paresseux, malfaisants; les comparant au peuple, il déclare qu'il a veut Mre peuple >i. II leur reproche de délaisser les affaires de l'Élat. A lire de près ce chapitre Des Grands, à le rapprocher des railleries de Molière et des sévérités de Bourdalouc, on senl combien Louis XIV permettait que l'on discrédildl la noblesse. — De plus, La Bruyère a proteslé avec une

Dis Okako». — Lilt. Illu*

éloquence irritée ou émue contre rinégalité des conditions et des fortunes (chap. vi), et il a fait de la misère des paysans un célèbre tableau (chap. x).

Il y a peut-être, dans tous ces passages, un fonds de rancune personnelle. Évi> demment, La Bruyère, âme très noble, esprit très distingué, a souffert de sa situation subalterne chez les grands. Mais ce sentiment n'eût pas sufQ à lui inspirer tout ce qu*il y a de vif, de pénétrant et d'indigné dans ses réquisitoires contre les gens de finance, de robe ou d'épée. Il est déjà touché par Fesprit nouveau, et ce moraliste se transforme souvent en pamphlétaire. Entre les Grands de La Bruyère et le Mariage de Figaro de Beaumarchais, il n'y a qu'une différence de mise en œuvre.

La Bruyère écrivain. — Si son livre plaft tant et s'il a survécu a beaucoup d'autres où nous pourrions trouver également d'utiles leçons, c'est qu'il est l'œuvre d'un véritable artiste. — La Bruyère a su, comme La Rochefoucauld, non pas cependant avec la même concision puissante, formuler des maximes brèves, antithétiques, paradoxales. <c II n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire une sottise » (chap. xi). n C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire » (chap. v). — Et il a des figures, des métaphores, des comparaisons, plus pittoresques que celles de La Rochefoucauld : « Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a de plus rare au monde, ce sont les diamants et les perles » (chap. xii). « Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui Ton vient de donner » (chap. iv). — Il use souvent de la dissertation morale, où il établit soigneusement, avec une rare propriété de termes, toutes les nuances d'un sentiment ou d'un ridicule. Voyez chapitre v : « Il y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos, etc. )) ; « La fausse grandeur est farouche et inaccessible... » (chap. ii). — Et dans les portraits, dont nous avons indiqué la variété, il use du vocabulaire le plus étendu et de la syntaxe la plus souple.

Tous les critiques sont d'accord pour reconnaître la propriété, l'imprévu toujours heureux, le pittoresque de son style ; mais tous, aussi, y ont signalé quelque effort. La Bruyère est un styliste^ en ce qu'il n'a pas cherché, comme Bossuet ou Mme de Sévigné, à exprimer simplement ce qu'il sentait, mais qu'il a voulu rcliausscr le fond par la forme. Il n'y a que trop bien réussi. Et le lecteur goûterait peut-être mieux la solidité réelle de La Bruyère, si l'attention n'était trop retenue par les artifices du style. Juste punition de sa « coquetterie ».

LBS MORALISTES MONDAINS

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D'«prt( l'Ntampi gnyie pat Jean Lep«ntn (ISlMSgQ.

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