‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 174 sur 408 · IV. — Mme DE MAINTENON · texte numérisé non relu

IV. — Mme DE MAINTENON

Vie. — Mme de Maintcnon a él<?longtcmps mal connue ; on Ta jugée sur des calomnies, et la publication tronquée de ses lettres, au dix-huitième siècle, lui a fait un tort que les travaux sincères de la critique contemporaine n'ont pas encore entièrement réparé.

Françoise d'Aubigné est née à Niort, le 27 novembre 1635, dans une prison. Sa mère n'avait pas voulu se séparer de son mari. Constant d'A.ubigné, fils du célèbre soldat et écrivain protestant. Agrippa d'Aubigné. Constant s'était converti au catholicisme ; mais en abandonnant la religion de son père, il aurait dû conserver ses traditions d'honneur et de patriotisme ; or c'est comme traître à la France qu'il avait été arrêté et condamné. Gracié, il partit pour la Martinique, devint gouverneur de TUe de Grenade, continua à mener une vie dissipée, et mourut, en 1645. Sa veuve revint en France avec ses trois enfants, et ne survécut pas longtemps à ses malheurs. La petite Françoise, la jeune Indienne, fut élevée par Mme de Ncuillant. On lui fit épouser, à seize ans, le poète Scarron, « grotesque » au cœur tendre, infirme d'humeur joyeuse, dont le salon était fréquenté par tous les beaux esprits du temps. A vingt-cinq ans, veuve et sans ressources, Mme Scarron fut heureuse de trouver un emploi à la cour ; elle y entra comme gouvernante des enfants de Mme de Montespan. Sa situation y fut pénible d'abord ; mais elle s'imposa par sa dignité et surtout par ses éminentes qualités d'éducatrice. Pour la récompenser, Louis XIV lui donna, en 1674, la terre de Maintcnon avec le titre de marquise ; en 1685, après la mort de la reine Marie- Thérèse, il l'épousa secrètement, et lui dut la dignité morale de ses trente dernières années. Eut-elle sur le roi une influence politique? La question est très difficile à résoudre. On sait que Louis XIV aimait à consulter celle qu'il appelait a Votre Solidité » ; mais Mme de Maintenon semble n'avoir jamais cherché à jouer un rôle dans l'État.

Sa grande aiTaire fut la fondation et l'administration do la maison de Saint- Cyr.

Saint-Cyr. Mme de Maintenon éducatrice. ^ Elle avait commencé à s'intéresser de bonne heure à l'éducation des jeunes filles de noblesse pauvre.' Éprouvée elle-même, et ayant conservé de son enfance et de sa jeunesse dépeignants souvenirs, elle voulait mettre les jeunes filles de son rang à l'abri de pareilles mésaventures. Elle commença par relever une maison de Rueil, dirigée

(1) Cf. Choix de lettres du diX'êeptiime sUele de G. Lansom ; •! F. Héicoii» Coure de littérature, Mm9d€ Sévigné, p. 17

p.ir Mme du Drition, cl y plaça cent pensionnaires, auxquelles le roi consentit h accordirdes boui'scs et une dot. Puis, elle fonda, en 1684, la maison de Saint- CjT, desliniie à recevoir deux cent cinquante élèves, nobles cl piiuvirs, dans les miïmcs conditions. Elle fit clle-mèmo les règlements et clioisit les maîtresses.

Au début, l'éducation de Saint-Cyr fut trop mondaine. On se préoccupait surtout de former ces jeunes filles aux belles manières et au beau style. Ce * ne sont que réceptions,

coucei-ls, représentai ions dramatiques. Toute la cour y vient. On y joue Andromaqae, et trop bien.

Mme de Maintenon corn* meiice à s'alarmer. On abandonne le rcpcrioire profane ; on joue Esther, avuc quel succès, Mme de S jïigué nous rapprend(l;t A.lors Hine de Huîutenoa soiijje à réformer Sainlllyr. Jusqu'à la fin de sa vie, elle s'en occupe quotidiennement. KUe y fait d^ fréquents voyages. Elle inspecte, elle examine ; elle donne des instructions aux élèves et surtout aux maltre5!>es. Aju-ès la mort du roi, elle s'y relire.

Mme de Hainlenonéducatrice a donc deux ntomenti. D'abord, elle se trompe, de très bonne foi. Elle compte trop sur l'excellence de la nature, et croit qu'il faut développer chez les jeunes Tilles le sentiment du beau et de l'élégance. Quand elle revient de son erreur, elle l'avoue avec franchise ; « Nous avons voulu de l'esprit, et nous avons fait des rhétoricicnnes ; de la dévotion, et nous avons fait des quiélistes; de la modestie, et nous avons fait des précieuses; àts sentiments élevés, et l'orgueil est à son comble. » — Alors, Mme de Maintenon s'applique il former le cœur et l'esprit par une méthode directe, par des leçons de choses morales, afin de préparer ces jeunes flUes à ta fois nobles et pauvres

D'apràa 1

itampe de Ciffarl.

WM

1, f cfcle, p. tSi.

LES LF.TTRES, — LES MÉMOIRES. - LES ROMANS 4tôi

à devenir de bonnes mères de famille. Elle cherche avant tout à prévenir ses élèves contre toutes les vanités, toutes les illusions, toutes les exaltations du sentiment. Non seulement Vinstruction est réduite à ce qu'il y a de plus simple et de plus pratique (le catéchisme, Thistoire, etc.), mais la religion même y est défendue contre l'excès de la dévotion : il leur faut « une piété solide, simple, gaie, douce et libre... car il ne s'agit pas de faire des religieuses ». Plus que de rinstruction, elle s'occupe de Véducatiohy et, par des entretiens fréquents, elle cherche à donner aux élèves et aux maîtresses une sincère droiture d'esprit. Toutes les questions, môme les plus délicates, doivent être abordées franchement et simplement.

On est vraiment louché et plein de respect, quand on lit ces Entretiens de Mme de Maintenon sur la mauvaise gloire, sur Vesprit de cachotterie, sur Vennui, sur les amitiéSy sur Vindiscrétion^ sur la politesse, sur le mariage, etc. Quelle raison I quelle fermeté morale I quelle mélancolie digne et fièrc I quelle clair, voyance (1)!

Le style de Mme de Maintenon. — Il ne faut pas demander à Mme de Maintenon les qualités d'enjouement, de verve, de pittoresque, de sentiment môme, qui animent les lettres de Mme de Sévlgné. Sa qualité dominante, nous l'avons dit, c'est la raison. Cherchons donc surtout clicz elle la clarté et l'enchaînement des idées, l'art d'approfondir iiwé question morale, la propriété des termes abstraits et pédagogiques. Mais on aurait tort de croire que ce style soit froid et compassé. D'abord, Mme de Maintenon s'intéresse toujours à la question qu'elle traite ; elle y met du cœur, et cela l'entraîne parfois à une vraie chaleur de démonstration. De plus, sa personnalité se trahit souvent dans ses Lettres et dans ses Entretiens ; on y sent un stoïcisme môle de tristesse et un intérêt maternel pour les filles de son esprit cl de son cœur.

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